‹ Le chateau de la reyne BlancheChapitre 4 sur 7 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

ETIENNETTE DE BRASSAG

Louis VIII était mort après trois ans de règne, à l'âge de trente-neuf ans; homme très médiocre, imprévoyant et léger dans ses résolutions, faible et mobile dans leur exécution, tantôt il avait voulu continuer la politique de son père, sans la bien comprendre, et tantôt il s'en écartait pour céder à sa fantaisie ou à quelqu'autre influence du moment.

Il ne laissait dans l'histoire d'autres titres que d'avoir été le fils de Philippe-Auguste, le mari de Blanche de Gastille et le père de saint Louis.

Dès son arrivée à Paris, la reine fit proclamer ^pn fils

roi de France, sous le nom de Louis IX, et forma un Conseil de gouvernement.

Elle mit à la tête de ses armées le connétable de Montmorency, auquel le roi avait confié la garde de son fils. Elle choisit Romain, cardinal de Saint- Ange, pour son ministre et son conseiller intime ; elle confia les sceaux de TEtat au digne chancelier Guérin, évéque de Senlis, homme aussi intègre que savant.

Dès lors, elle convoqua les grands vassaux du royaume au nom de son fils, pour assister à la cérémonie du sacre, à Reims, et comme prélude à cette importante cérémonie, elle le fit armer chevalier à Soissons.

Blanche de Castille prenait les rênes du gouvernement dans un moment critique, Tautorité royale était en grand péril, le mécontentement était partout, les grands vassaux tenaient en échec leur souverain et voulaient traiter d'égal à égal avec lui.

Philippe-Auguste avait maintenu leur ambition et leurs exigences de sa main de fer, mais à la mort de son fils, Louis VIII, de profonds ressentiments fomentaient dans le cœur d'un grand nombre de seigneurs qui avaient été humiliés ou dépossédés, et ils comptaient avoir bon marché d'une femme et d'un enfant.

Mais Blanche de Castille, avec le bon sens qui la distinguait, comprit tout d'abord que le pouvoir suprême convenait mal à sa qualité de femme et l'affaiblirait au lieu do la fortifier et, en toute occasion, elle s'effaça derrière son fils, auquel elle avait donné une éducation sévère, et elle gouverna jusqu'à sa majorité, non comme régente du royaume, mais comme tutrice du jeune roi.

Elle avait toujours présente cette prophétie de Philippe- Auguste mourant, qui devait s'accomplir de point en point, et, loin de s'en effrayer, elle se préparait à affronter victorieusement les orages qui allaient se déchaîner contre elle.

Blanche de Castille était douée d'une énergie indompta-

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ble. Mêlant un cœur d'homme à son sexe et à ses pensées de femme, elle allait bientôt s*élever assez haut pour vaincre toutes les résistances, dominer tous ses adversaires et mériter d'être signalée à la postérité comme la personnalité la plus éminente de son siècle.

Ce fut le 29 novembre 1226, vingt-un jours après la mort du roi, qu'eut lieu la cérémonie du Sacre, qui se fit avec une grande magnificence. Thibaut, comte de Champagne, toujours sous le coup de l'accusation du meurtre du roi, osa s'y présenter, mais la reine lui intima l'ordre de se retirer.

Le comte de Boulogne, oncle de Louis, mécontent de n'avoir pas la régence, devait être ménagé, et on lui réserva l'honneur de porter Tépée devant le roi, pendant la cérémonie.

Après le Sacre, la plupart des seigneurs rapportèrent dans leurs châteaux un grand mécontentement, qui était augmenté par l'humiliation d'être gouvernés par une femme et une femme étrangère. Leur but, en formant une ligue, était de donner la régence au comte de Boulogne, auquel elle aurait été dévolue sans la volonté manifestée par Louis VIII à son lit de mort.

Mais Blanche rejeta avec la plus grande fermeté leurs prétentions, leva un armée, se fît de nouveaux partisans par ses habiles négociations et par la promptitude de ses préparatifs, et porta le trouble parmi ses ennemis.

Au moment où elle allait se mettre à la tête de l'armée, avec le jeune roi, Thibaut comte de Champagne, un des principaux instigateurs de la ligue, vint se jeter aux pieds de Louis et, s'adressant à la reine, dont le maintient était aussi noble qu'imposant :

— Par Dieu, madame, mon cœur et tous mes biens sont à vous, pour vous servir il n'est rien que je ne sois prêt à entreprendre ; jamais, s'il plaît à Dieu, je ne prendrai les armes contre vous, ni contre votre fils.

— Mieux vaut tard que jamais, comte Thibaut, lui répondit la reine, d'un air hautain.

Mais le roi s'interposa en lui tendant la main :

— Comte, ajouta-t-il, il est doux de pardonner et de commencer ainsi son règne, allez et restez fidèle au roi votre suzerain.

Et le comte, ainsi congédié, dit la chronique, se retira après cet hommage, tout pensif, sous Tempire de la beauté de la reine, et bientôt voyant le néant de sa passion, il retomba dans sa mélancolique tristesse.

Le comte Thibaut de Champagne était d'un caractère inconstant et mobile, brillant et léger, poète ingénieux et fécond, épris d'une grande passion pour la reine, qu'il savait sans espoir, mais qui était constamment surexcitée par sa beauté, ses brillantes qualités, et il faut bien le dire aussi, par sa coquetterie, dans le seul but politique de tenir sous sa dépendance l'un des plus puissants et des plus remuants des grands vassaux de la couronne, dont l'appui était d'une absolue nécessité, car il tenait entre ses mains la subsistance de la capitale, comme souverain des riches plaines de la Beauce.

L'horrible soupçon qui pesait sur lui de la mort du roi Louis VIII, mari de la reine qu'il aimait, lui inspirait une grande indignation contre les ministres de la reine, et la jalousie qu'il avait conçue contre le cardinal de Saint- Ange, son conseiller intime, mettait le comble aux tourments auxquels il était en proie et contribuait à maintenir en lui ce trouble profond dans lequel il vivait et qui jetait un grand désordre dans ses résolutions et ses entreprises. Par les mesures promptes et énergiques de la reine, par la défection du comte de Champagne, cette première tentative des mécontents fut déjouée.

Pierre Bermond et le comte de Brassac avaient, comme nous Pavons vu dans la première partie de cet ouvrage, accompagné la reine jusqu'à Paris, ils avaient assisté à la cérémonie du Sacre, et Blanche de Gastille, pressentant Torage qui se préparait contre elle, cherchant à s'entourer d^amis et de défenseurs fidèles et dévoués, ce qui était chose rare, à cette époque surtout, avait jeté les yeux sur eux.

Le comte de Brassac et Pierre se présentèrent à la reine pour prendre congé de sa majesté.

— Gomment, sire comte, vous voulez nous quitter déjà ?

— Madame et gracieuse souveraine ne peut avoir oublié que je lui ai fait une promesse.

— Certes, répondit la reine, et j'ai hâte que vous Taccom-

plissiez, car un pareil crime, doit recevoir un exemplaire châtiment.

— Je n'ai pas perdu mon temps à Paris, madame, et les renseignements que j'ai pu recueillir ici, m'aideront à suivre les traces des coupables.

— Allez donc, comte, que Dieu vous conduise et vous ramène bientôt les preuves en main.

Le comte de Brassac baisa la main de sa souveraine, s'inclina profondément et sortit.

Quant à vous, Pierre, votre intention ne peut être de me quitter au moment où de graves événements se préparent contre la royauté, plus que jamais nous avons besoin d'amis sûrs et fidèles; nous abandonner dans un pareil moment serait faire preuve d'ingratitude et votre cœur est trop haut placé pour qu'un pareil soupçon puisse vous atteindre.

— Madame, disposez de moi, heureux si dans les prochains combats, je puis mourir pour vous.

— Non, Pierre, ce que je veux surtout, c'est que vous viviez pour moi, pour la défense de votre jeune souverain, et que vous puissiez dans cette vie active et périlleuse, donner un autre cours à vos pensées. Je veux et j'espère vous faire oublier... A votre âge tout passe; les blessures au cœur ne peuvent être éternelles.

— Oublier, non, madame, cela n'est pas possible, mais ce que je puis vous promettre, c'est que ma désespérance restera enfermée au fond de mon cœur et que j'en garderai pour moi seul, religieusement, le secret et la souffrance.

— Mais, Pierre, quel est donc votre espoir, vous avez dit: j'attendrai! Mais quelle peut être cette attente? Qu'Etiennette devienne libre? Malheureux enfant, vous ne voyez donc pas qu'Etiennette, qui a un cœur d'or, ne sera pas plus libre devant la mémoire de son père mort, qu'en face de son père vivant?

— Et que sais-je, madame^ ce que j'ai à espérer; mon âme souffre et pleure et j'attends tout du temps.

— Oui, du temps, ce grand consolateur des affligés, et cette^fois, quoique telle ne soit peut-être pas votre pensée, vous avez raison. Au milieu de ce tourbillon d'aiTaires, d'intrigues, de dangers dans lequel vous allez entrer, vous trouverez .certainement des diversions salutaires à vos tristes pensées.

Ainsi, Pierre, je vous réserve une des premières places dans ces futurs combats, contre les ligues et coalitions qui se forment contre nous, et il ne s'agira pas seulement de lutter contre ceux qui se présenteront avec la cuirasse et le haume, l'épée au poing, mais contre ceux bien plus redoutables qui agiraient traîteusement dans l'ombre.

— Madame, je vous le jure, je veillerai, et vous n'aurez pas de serviteur plus vigilant, plus résolu que moi, car vous le savez, bras, tète et cœur sont à ma souveraine et à mon roi.

— C'est parce que je vous connais, que je vous estime et vous aime, que je sais que le roi ne peut avoir un plus loyal et plus fidèle chevalier que vous, que je vous attache à sa maison et spécialement à mon service privé.

— Ah ! madame, comment reconnaître tant de bonté ?

— En me rendant en dévoûment l'amitié et la confiance dont je vous donne aujourd'hui la preuve.

Le comte de Brassac avait grande hâte d'arriver au château de Roque-Haulte, avec lui la joie devait rentrer au manoir, la comtesse et sa fille furent bien heureuses d'un retour qu'elles craignaient ne pas devoir être si prochain.

Le pâle visage d'Etierinctte reprit, ses couleurs en embrassant son pcrc, il lui semblait qu'elle retrouvait en lui une émanation de celui qu'il venait de quitter.

Mais cette joie du retour n'était que passagère et le comtç ne put s'abuser en voyant reparaître sur ses lèvres ce triste sourire, symptôme d'un mal profond ; la gaîté qu'elle s'efforçait de montrer pour le rassurer n'était qu'une gaîté d'emprunt qui s'éteignait brusquement pour laisser percer cette mélancolie de l'âme qui étreignait tout son être.

Plus elle dépensait de force et d'énergie pour refouler sa

douleur, plus le mal s'aggravait, et causait de terribles ravages dans ce cœur ulcéré.

Les pauvres parents désolés n'espéraient plus que dans le temps, ce grand consolateur des affligés ; mais dans les natures d'élite comme celles de ces deux amants, l'oubli ne pouvait trouver aucune place, et la pauvre Etiennette, aimante et fîère, portait dans son cœur une douleur qui devait la conduire au tombeau.

— Ma chère enfant, lui disait son père en l'embrassant dans ses moments de tristesse, courage, ne trouves-tu pas quelques consolations dans les soins de ta mère, dans l'amour de ton père ?

— Oh ! oui, cher père, je souffre moins quand je suis près de vous, et vous suis bien reconnaissante de tout ce que vous faites pour moi, mais ce qui augmente ma douleur, c'est de voir qu'elle rejaillit sur vous, et que par moi vous êtes malheureux; aussi, vous ne pouvez croire quels efforts je fais pour oublier, mais je ne peux pas!... je ne peux pas!...

— Et cependant tu restes convaincue qu'il n'y a plus aucun espoir, que Dieu ne le veut pas, puisqu'il a mis à ce projet un empêchement absolu, l'honneur de ton père?

— Oh ! mon père, je suis forte, allez, je regarde l'avenir sans crainte, peu à peu certainement la douleur sera moins vive, et je pourrai la renfermer au fond de mon cœur, comme en un sanctuaire ou nul ne pourra même la soupçonner. C'est à quoi je travaille, mais sans pouvoir y parvenir encore. Je prie Dieu que ce jour puisse être prochain, car alors, je vous aurai rendu le bonheur, à ma mère et à vous, et je serai seule à souffrir.

— Ma chère Etiennette, mon enfant chérie, ne te préoccupes pas. de nous, ne réveille pas le remords dans mon àme, car s'il est un coupable, c'est moi, qui devais savoir que deux enfants ne peuvent vivre et grandir ensemble sans s'aimer; c'est précisément cet amour fraternel

que VOUS éprouviez Tun pour Tautre, qui me semblait si naturel, qui m'a laissé dans cette fatale quiétude, il me semblait qu'il devait en être toujours ainsi, et j'en étais heureux dans mon aveuglement.

— Vous ne méritez aucun reproche, mon père.

— Au moins, mon enfant, tâche de rassurer ta mère, ne lui cache pas ta douletir qu'elle connaît et partage, mais fais qu'elle ne puisse pas en sonder la profondeur, confie lui tes pensées les plus intimes, en pleurant sur son sein, en mêlant tes larmes aux siennes, tu seras certainement soulagée. Et le comte, serrant sa fille avec effusion sur son cœur, sortit pour qu'elle ne vit pas couler ses larmes.

Ce pauvre père était navré, il lui était difficile dé se faire illusion sur la gravité de l'état de sa fille, un dernier espoir lui restait cependant, il fallait enlever Etiennette à sa solitude, la distraire par tous les moyens possibles, l'occasion allait naturellement se présenter.

Les fêtes de Pâques approchaient, le comte devait aller tenir une cour plénière dans la cité d'Anduze, et toute la noblesse des quatre comtés devait y assister. Une cour d'amour devait suivre cette grande réunion, et attirer de nombreux troubadours, parmi les plus illustres de toute la Provence.

Ces réunions, dont on parlait depuis longtemps, devaient commencer le dimanche des Rameaux, et les réjouissances qui en étaient la conséquence, devaient se prolonger toute une semaine et amener dans la cité un immense concours de populaire.

Le comte espérait que ces fêtes, ces réjouissances, apporteraient une diversion dans l'état de langueur d'Etiennette, qu'elles provoqueraient même une crise salutaire, et il s'était tellement pénétré de cette espérance, qu'il s'en était fait une certitude qui était comme un véritable baume sur sa profonde blessure.

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Le séjour du comte de Brassac à la cour de France lui avait facilité les recherches et les observations auxquelles il se livrait pour connaître quelle pouvait être cette puissance occulte qui tenait dans ses mains la destinée des nations en supprimant, par le fer ou le poison, ceux qui faisaient obstacle à Taccomplissement d'une politique mystérieuse.

Il avait remarqué que Pierre Bermond avait été frappé de mort violente, au moment où ses droits à la succession du comté de Toulouse étant reconnus, il allait être mis en possession de ce comté, et la conséquence devait être la pacification du Languedoc.

Ses soupçons devaient naturellement se porter sur le comte de Toulouse, dépossédé par lui.

Cependant, il n'osait croire, connaissant le caractère et le tcmpéramment de Raymond, qu'il fut l'auteur du meurtre, tout au plus pouvait-il en être l'instigateur.

Mais, quand il vit, quelques années après, en 1222, Raymond lui-même mourir aussi d'une mort en tout semblable à celle du baron de Sauve, il crut reconnaître la même main, et il regarda plus haut pour voir à qui cette mort devait profiter.

La position de Raymond s'était alors considérablement améliorée, il avait fait la paix .avec l'Eglise, et le calme allait renaître dans le Languedoc.

Gomme Bermond, au moment de sa mort il tenait à la main le rameau d'olivier.

Il y avait donc quelqu'un de puissant qui avait intérêt à maintenir le royaume en état de trouble.

Enfin, la mort si prompte et si mystérieuse de Louis VIII, vint fortifier ses soupçons et y projeter une plus vive lumière, car le roi mourait au moment où la seconde croisade contre le comte de Toulouse était dissoute.Le roi rentrait à Paris, il allait jouir de la paix, et avec l'esprit belliqueux qu'on lui connaissait, il aurait certainement la pensée d'aller guernoyer en Orient et d'entreprendre quelque nouvelle croisade.

La main qui dirigeait cette politique sanguinaire était la même que celle qui protégeait Tisiamisme contre la chrétienté.

C'était le moyen d'occuper les chevaliers Français toujours remuants et prêts à se croiser sur un ordre du roi ou la volonté d\\ Saint-Père.

La manière dont la main qui versait le poison se dissimulait, en choississant le moment propice pour détourner les soupçons et les diriger sur ceux qui avaient un intérêt direct à la mort des victimes, démontrait l'existence d'une vaste organisation qui devait avoir ses ramifications dans toute la France.

La lumière se faisait donc peu à peu dans Tcsprit du comte. A Paris, il poursuivit ses investigations, les renseignements qu'il put recueillir, Téclairèrent d'un jour nouveau et lui firent espérer d'atteindre le but.

Le comte avait bien entendu autrefois, mais sans y attacher une grande importance, prononcer un nom, celui du Vieux de la Montagne, sur lequel on se plaisait à faire des récits légendaires ; on disait que Philippe-Auguste avait échappé par miracle aux poignards de ses assassins, mais depuis cette époque éloignée, les rapports des Français avec rOrient étaient devenus plus rares, aucune croisade n'était partie de France contre les infidèles, et il n'avait plus été question de ce mystérieux personnage.

Saladin, sultan d'Egypte et de Syrie, qui fut le plus illustre chef dans la guerre et dans la politique que l'islamisme eût produit depuis Mahomet, après avoir pris Jérusalem et vaincu la troisième croisade, conçut le projet, pour empêcher les nouvelles invasions des chrétiens et préserver les contrées orientales contre l'envahissement des peuples de l'Occident, d'entretenir dans les principaux états de TEurope des émissaires dont le but était de maintenir et de susciter des troubles et des , embarras politiques pour occuper les rois et retenir chez eux les grands seigneurs, toujours prêts à guerroyer.

C'était une organisation politique qui présentait par son étendue et ses ramifications dans les principaux royaumes d'Europe et particulièrement en France, de grande difficultés d'exécution.

Mais Saladin était un homme étrange et supérieur, qui était la terreur des croisés, en avait reçu le surnom de Vieux de la Montagne, et en était redouté à l'égal de Satan, ne reculant devant rien pour réaliser ses projets.

Il avait, dans ce but, organisé une secte qui se composait d'initiés fanatiques et farouches, sous le nom de Fils du

Poignard de Cristal, ou Fedavi, qui devaient exécuter aveuglément ses ordres.

Les membres affiliés à cette secte étaient des jeunes gens qu*on élevait dans les voluptés et dans les délices de l'Asie, auxquels on persuadait qu^ils devaient à leur chef une obéissance aveugle, et que, s'ils périssaient dans des entreprises périlleuses, ils renaîtraient pour être encore plus heureux et trouveraient des jouissances infinies dans un paradis peuplé de célestes houris.

Saladin avait mis lui-même, en le nommant chef de cette légion d'assassins, le poignard de cristal dans la main du terrible ismaëlito successeur d'Hassan-Ben-Sebbah, qui avait porté la haine de Philippe- Auguste jusques dans les gorges del'anti-Liban.

Les nombreux orientaux qui avaient été amenés comme esclaves par les croisés, dans toute rEurope,étaient affiliés et devaient obéir sans hésitation lorsqu'ils recevaient le fameux poignard de cristal, symbole de mort, sur la lame duquel étaient gravés en caractères arabes, un verset du koran et le nom du grand maître des assassins. C'était pour eux le moyen certain de mériter ce paradis qui était l'objet de leur convoitise.

Ils correspondaient entre eux avec une habileté et une prudence extraordinaire, par des moyens connus d'eux seuls et qui étaient familiers à ces fils du désert.

Après avoir réuni ses souvenirs à ceux de plusieurs de ses compagnons d'armes, qu'il avait retrouvés à la cour, un trait de lumière traversa son esprit et ses soupçons Se changèrent en certitude, il regarda autour de lui et pensa à son esclave sarrazin; mais Hussan, que son ami Pierre Bermond avait ramené de la Palestine, après l'avoir rappelé à la vie sur un champ de bataille où il allait périr, paraissait devoir être à l'abri de tout soupçon par son dévoûment constant, et le comte en était tellement convaincu, qu'il eût un instant la pensée de s'ouvrir à lui pensant que,

plus que tout autre, il pourrait l'aider à découvrir les affiliés de cette terrible secte. Cependant la prudence Tarréta, mieux valait, s'il était possible, ne mettre personne dans sa confidence, mais il se promit do l'observer avec soin et de le soumettre à l'épreuve, pour le cas où un aide lui serait absolument nécessaire.

Une après-midi, réunis dans la grande salle du château, le comte racontait à sa femme et à sa fille les impressions de son voyage à Paris, ses observations sur les personnages de la cour, sur la politique de la reine et sur les difficultés toujours renaiss0,ntes suscitées par ses ennemis, difficultés qu'elle savait vaincre et dominer avec un tact et une habileté vraiment extraordinaires.

Hussan était à demi couché sur une natte, en travers de la porte toute grande ouverte, il paraissait comme toujours plongé dans ses mystiques contemplations, signe caractéristique des mœurs et du tempéramment des races orientales, et semblait étranger à tout ce qui se disait ou se passait autour de lui.

— La reine, disait le comte, déploie une activité vraiment

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extraordinaire, elle mène tout de. front, la guerre, la politique, et avec Taide du vaillant connétable de Montmorency, elle rétablira bientôt la paix dans le royaume.

— Mais, disait la comtesse, cette paix peut-elle être durable ? Les hauts seigneurs no peuvent rester dans Tinaction, il faut toujours un aliment à leur activité ou à leur ambition.

— Certainement, mais la reine est trop profonde politique, pour ne pas le reconnaître et pour ne pas y porter un remède radical.

— Et lequel ? dit Etiennette.

— Celui qui a été employé maintes fois, et qui, quoique bien vieux et bien usé, réussit toujours : une nouvelle croisade contre les infidèles pour les envoyer guerroyer loin de France, et fournir un aliment à leur turbulente ardeur.

— Mon Dieu, ajouta Antoinette, encore une expédition lointaine pour appauvrir la Franco et faire couler le sang de seâ meilleurs chevaliers.

Au mot de croisade,prononcé par le comte, Hussan avait tressailli, quelque imperceptible que fut ce mouvement, son maître qui l'observait avec soin Pavait aperçu, et il répondit à Etiennette :

— Ma chère enfant, la reine est entourée de grands vassaux turbulents et jaloux du pouvoir royal, c'est le meilleur moyen et peut-être le seul de se débarrasser d'eux et d'avoir la paix dans ce bon royaume de France, toujours si agité.

Hussan avait repris son air indifférent et morne, mais son attention était surexcitée, et ses sens tendus percevaient toutes les paroles du comte.

— Et quel serait le chef de cette nouvelle croisade, dit la comtesse ?

— Le seul possible, actuellement, qui se recommande par sa haute position, et qui porte ombrage à la reine, comme

chef secret des mécontents, serait le comte de Boulogne, oncle du roi.

Un éclair avait, à ce nom, brillé dans les yeux de l'esclave, et quoique aussitôt éteint, le comte qui l'observait toujours, l'avait saisi au passage, ses soupçons étaient devenus une réalité.

Avant de sortir, il offrit à la comtesse et à sa fille de les accompagner le lendemain au château de Durfort. Etiennette accepta avec le plus grand empressement, elle se faisait une fête ainsi que la comtesse, non pas seulement de cette charmante chevauchée, mais de leur visite à la comtesse de Durfort, qui était une délicieuse personne qu'elles recevaient de temps en temps au château.

Le comte de Brassac avait un but ; le châtelain de Durfort Raymond Bernard, avait ramené de la Palestine un esclave sarrasin, le voisinage et les relations de leurs maîtres lui avait souvent fourni l'occasion de voir Hussan.

C'était une joie pour ces deux esclaves de se retrouver réunis ainsi loin de leur patrie.

Richard, l'écuyer du comte, devait aussi les accompagner, et il reçut la mission de surveljler secrètement les deux sarrasins.

Le lendemain, le temps fut magnifique, fts chevaux pleins d'ardeur. Etiennette ravie de cette bonne journée qu'elle allait passer auprès d'une personne aussi aimable que bonne, avait repris ses couleurs, et la comtesse était toute joyeuse du bonheur et de l'air de santé de sa fille.

Le comte Raymond Bernard et sa femme reçurent avec la plus grande affabilité leurs voisins, leur firent servir une magnifique collation, et cette journée pleine de charme n'eut que le défaut d'être trop courte.

Le retour au château s'effectua dans les meilleures conditions, le comte était heureux de voir Etiennette contente et enjouée, ne ressentant aucune fatigue d'une aussi longue course à cheval.

Il s'empressa de faire appeler Richard et quel ne fut pas son étonnement en apprenant que les deux sarrasins, tout en exprimant leur joie de se revoir, n'avaient jamais cherché l'occasion de causer seuls sans témoins et avaient plutôt affecté de se rencontrer seuls.

Cette attitude ne lui parut pas naturelle, il comprit que la présence de Técuyer Richard les avait tenus en grande méfiance, ses soupçons n'en furent que plus fortifiés, et il vit bien qu'il avait à faire à forte partie.

Le lendemain, quand Theure du couvre-feu eut sonné, deux hommes veillaient au château : le comte et Hussan.

Ce dernier, rentré dans sa petite chambre, après s'être assuré que le comte reposait, et que tout était tranquille à Tintérieur du château, enleva prestement un des barreaux de fer de la petite fenêtre qui éclairait sa chambre, déroula une corde longue et souple qu'il accrocha solidement à un autre barreau et se laissa glisser sans bruit le long du mur, dans l'angle de la haute tour carrée, qui tout en rendant la descente plus facile le dérobait aux regards qui auraient pu percer la profonde obscurité de la nuit.

Quand il fut arrivé en bas, il rampa comme un serpent entre les rochers et broussailles, puis il disparut dans un massif touffu de yeuses.

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Le comte qui faisait le guet derrière sa fenêtre, vit une forme confuse à travers les ombres de la nuit ; s'armant de sa dague il descendit, ouvrit une poterne dont seul il avait la clef, et attendit.

Mais, soit que le grincement de la lourde porte eut donné réveil au sarrasin, soit qu'il fut rentré par le même chemin, pendant le temps relativement assez long, que le comte avait mis à descendre et à ouvrir la poterne, il attendit en vain, rien ne vint troubler le silence de la nuit et quand l'aube commença à paraître, craignant d'être vu il rentra dans sa chambre, frappa viole mnfent sur son timbre, quel ne fut pas son étonnement en voyant entrer Hussan, calme et recueilli comme à l'ordinaire.

Il crut un instant avoir été le jouet d'une hallucination, car il avait bien certainement reconnu l'esclave.

Il donna un ordre au sarrasin,* q\ii devait l'éloigner du château pour plusieurs heures, et quand il se fut assuré de son départ, il chercha les traces de son passage nocturne, l'herbe avait été foulée, en effet, mais il ne put suivre l'empreinte de ses pas sur les rochers. Par où avait- il pu sortir et rentrer ? Telle était la question que se posait le comte, sans pouvoir la résoudre, et qui le préoccupait avec juste raison.

Le lendemain, il ordonna à Hussan de tout préparer pour une absence qu'il comptait faire de plusieurs jours et, en effet, il s'éloigna à cheval accompagné seulement de Richard.

Quand ils furent à une certaine distance du château, ils s^arrêtèrent à une misérable chaumière de bûcherons, où ils purent abriter leurs chevaux, et quand vint la nuit, Richard se dirigea vers le château de Durfort pour en surveiller les abords et guetter la sortie de Tesclave sarrasin du comte Raymond Bernard qui, selon toute probabilité, viendrait rejoindre son compatriote pour recevoir ses com-

munications^ car, bien certainement, lors de leur dernière entrevue, pendant laquelle ils avaient affecté de ne point rester en tête à tête pour détourner les soupçons, ils avaient dû s'expliquer par des signes convenus entre eux.

De son côté, le comte de Brassac reprit à travers bois le chemin du château de Roque-Haulte et vint se cacher dans le bosquet des chênes yeuses, où il avait vu disparaître la veille Tombre qu'il avait cru reconnaître.

Il était à peu près certain, dans Tesprit du comte que, la veille, Hussan avait été dérangé par le bruit de l'ouverture de la poterjie et qu'il était rentré sans aller à son rendezvous, ce qui rendait probable sa venue la nuit prochaine, surtout en son absence.

Il fut donc se placer, son poignard à la main, au plus épais du fourré, et attendit.

Il ne tarda pas à entendre un léger frôlement à travers les branches des buissons, c'était bien le sarrasin.

Le comte s'élança sur lui et avant qu'Hussan eût eu le temps de se relever, il sentit la pointe d'un poignard lui labourer la poitrine^ mais il était souple et vigoureux comme ceux de sa race, sous un dehors en apparence chétif; et, de sa main qui restait libre, il saisit son yatagan qui était passé nu à sa ceinture ; par un bond terrible, il se dégagea de l'étreinte qui le clouait au sol, et il leva le bras pour plonger son arme mortelle dans la gorge de son agresseur.. . /

Mais un faible rayon lumineux de l'aube naissante vint éclairer le visage du comte, il reconnut son maître, son arme s'échappa de ses mains, un frisson d'épouvante parcourut son corps, ses dents s'entrechoquèrent les unes contre les autres et il tomba comme foudroyé à ses pieds, en s'écriant : Maître, maître, j'ai mérité la mort, venge-toi, je suis prêt.

— Malheureux, c'est ainsi que tu trahis ceux auquels tu dois la vie ?

— Maître, je suis bien coupable envers toi, et j'attends ta vengeance.

— Mais avant de te tuer comme un chien, je veux savoir quel est le but ténébreux que tu poursuis, et qui a pu armer ta main contre tes bienfaiteurs.

— Une puissance supérieure, maître, à laquelle je dois avant tout une aveugle obéissance, a conduit mon bras.

— Qu'elle est-elle ? je veux la connaître, à ce prix seulement je te ferai grâce de la vie.

— Je ne puis parler, maître, et ne peux que mourir, mais que m'importe la vie car Mahomet promet des jouissances infinies à ceux qui meurent pour le servir.

— Ainsi, rien ne pourra délier ta langue, pas même la torture qui est réservée aux traîtres ?

—Plus la mort que tu me destines sera cruel le et plus grandement s'ouvrira pour moi la porte de ce paradis si ardemment désiré, où je dois retrouver celle que j'aime.

— Elle est donc morte?

— Pas encore, elle m'attend.

— Où cela ?

— Là-bas, dans ce pays lointain d'où nous vient la lumière.

— Gomment le sais-tu ?

— Je la vois, maître, lorsque je me recueille dans un demi-sommeil et que je tourne mes yeux et ma pensée vers l'Orient ; oui, je la vois assise à l'ombre du nopal, les yeux mouillés de larmes, attendant mon retour, regardant à l'Occident le soleil qui se couche dans un nuage d'or.

— La revoir serait donc ton plus ardent désir ?

— Oh ! maître, pour la revoir ne fut-ce qu'un instant, je donnerais mon sang.

— Et si je t'accordais la liberté, si je te rendais à ton désert brûlant ?

— La liberté, maître, oh! la liberté, respirer à pleins poumons cet air vivifiant et chaud, entendre les grelots des

chamelles, retrouver mes chevaux hennissants accourant à ma voix et, dans matente,ma bien-aimée, entourant mon cou de ses bras enlacés, oh ! maître, dis que faut-il faire pour mériter un pareil bonheur, je suis prêt ?

— Dévoiler ton secret.

— Mon secret, mais je te l'ai dit, maître, il ne m'appartient pas, tout, hormis cela. J'attendrai la mort, cette mort qui nous réunira un jour.

— Insensé, qui préfères cette attente incertaine, à la réalité que je t'offre.

— Mahomet tient toujours ce qu'il promet à ses enfants !

— Et comment t'a-t-il traité, il a fait de toi un esclave pauvre et nu, et moi, je puis d'un mot te donner un bonheur réel, te rendre à celle que tu aimes, qui t'attend sous ta tente, frémissante d'amour et ne crains-tu pas que ne te voyant pas revenir, elle se lasse enfin, et laisse prendre son cœur.

— Oh ! s'écria-t-il, en proie à une profonde jalousie. Un nuage passa sur ses yeux, dans le paroxisme de sa passion il s'écria : Maître, tu sauras tout. Oui ! la revoir, la revoir, et puis, que m'importe le reste !

— Suis-moi donc, s'écria le comte triomphant et tu seras libre.

Et ils rentrèrent au château par la poterne, dont il avait gardé la clef, au moment où l'aube blanchissait l'horizon. Hussan contempla un instant cette lueur qui semblait lui ouvrir les portes de l'Orient, ce paradis terrestre qui lui était promis et dans lequel il allait entrer, et il s'écria d'une voix contenue, comme se parlant à lui-même : Oui, tout pour la liberté, tout pour la revoir[ !

Le comte s'assit dans son grand fauteuil, et il reçut la confirmation de l'existence de cette sanguinaire affiliation, qui tenait dans ses mains les destinées des empires de l'Occident.

Il vit combien étaient réels ses soupçons, ifiais il put se

convaincre aussi de rimpossibilité d'atteindre ce chef tout puissant qui du haut des montagnes du Liban faisait d'un signe supprimer les existences les plus hautes, dès rinstant qu'elles se mettaient au travers de sa politique.

Ne pouvant aller à Paris avant les fêtes annoncées, certain que le comte de Boulogne avait échappé, au moins pour un certain temps, au danger qui le menaçait, le comte fit savoir à la reine par un message, qu'il se rendrait sous peu auprès d'elle pour l'informer du résultat de ses recherches.

Hussan, reçut en échange de son repentir, la liberté, et il retourna dans son pays natal, rejoindre sa bien-aimée qui l'attendait avec la patiente résignation des races orientales.

Par une belle journée du mois d'avril, le cortège comtal prit la route d'Anduze, un grand nombre de seigneurs de la viguerie de Sauve escortaient la litière dans laquelle étaient la comtesse et sa fille. Etiennette était charmante, elle semblait heureuse au milieu de cette nature printannière qui s'ouvrait à la vie; le parfum des fleurs, le chant des oiseaux emplissaient son être d'une suave rêverie, ses joues étaient Colorées d'un vif incarnat et elle respirait à pleins poumons cet air vivifiant qui lui caressait le visage.

Le comte était heureux de cette transformation qui lui donnait plus qu'une espérance, pour lui c'était le commencement de la guérison de sa chère fille qu'il attendait des fêtes auxquelles elle allait assister, des réunions auxquelles elle devait prendre la plus grande part, ces distractions ne

pouvaient manquer de donner un autre cours à ses tristes pensées ; mettre fin à cette douce mais mortelle mélancolie, contre laquelle il lui était bien difficile de réagir dans sa solitude.

La distance de quelques lieues qui séparait le château de Roque-Haulte de la cité d'Anduze, fut lentement franchie, car les chemins étaient à cette époque peu commodes pour les litières des grandes dames, mais les péripéties de la route n'étaient qu'un charme de plus pour la comtesse et sa fille et au milieu d'une si brillante compagnie, ce parcours fut pour elles une partie de plaisir plutôt qu'une fatigue

Le comte do Brassac fut reçu à la porte do la cité par le viguier et les consuls chaperonnés, suivis du conseil politique, puis après les harangues d'usage, conduit au château situé près de la porte Beauregard. Dans la cour, un grand nombre de chevaliers et de troubadours, dont plusieurs venaient du fond de la Provence, l'attendaient pour lui faire hommage

La réception dans la grande salle du château fut des plue cordiales, et suivie bientôt après d'un magnifique festin, dont la comtesse fit les honneurs avec sa grâce habitiiielle. Enfin, l'heure du repos vint mettre fin à cette première réunion et chacun regagna le logis qui lui avait été réservé pour se préparer aux fêtes du lendemain et jours suivants.

Avant de se retirer,le comte embrassa tendrement sa fille en lui disant:

— Va te reposer, mon enfant, car je veux que tu sois belle et souriante pendant nos fêtes, au moins, comme tu me Ta promis.

— Vous le voj^ez, mon père, n'ai-je pas bien commencé aujourd'hui ?

— Oui, mon enfant, et tu m'en vois bien heureux, mais tu le sais, je suis fier de toi, et je veux que demain tu sois

non seulement la plus jolie, mais la plus charmante et la plus gracieuse entre toutes les nobles dames de nos quatre comtés.

— Je ferai de mon mieux, cher père, pour vous obéir ; puis souriante, elle embrassa le comte et suivit sa mère qui l'attendait.

Le lendemain, dimanche des Rameaux, dès la première heure, les gens de la campagne arrivaient dans la ville, les bourgeois endimanchés fermaient leurs boutiques et pavoisaient leurs maisons, la foule était énorme dans les rues où allait passer le cortège pour aller assister, dans l'église Notre-Dame du Bourg, à la célébration de la messe du Saint-Esprit.

Après cette cérémonie religieuse (iui, à cette époque, précédait toujours toutes les grandes solennités, le cortège comtal se dirigea vers la pvairie qui s'étendait de la cité aux rives de la rivière du Gardon, où tout avait été préparé pour la réunion plénière.

Un grand nombre de chevaliers et de troubadours parmi les plus célèbres étaient venus des contrées les plus loin-

uuE — i,»r.

laines de la Provence et du Limousin, pour prendre part à CCS luttes du corps et de Tesprit.

La cité d'Anduze était Tune des plus importantes de la province, son origine se perdait dans la nuit des temps et, cité romaine, elle avait su attirer et charmer Tonnance Féréol, préfet des Gaules sous l'empereur Valentinien,. qui habitait un^ château voisin, à Pouilhan, dont on retrouve encore des vestiges, situé sur la rive gauche du Gardon, vis-à-vis celui de Veyrac. sur l'autre rive, où vivait alors le sénateur romain Appollinaire^ parent de Tévéque de Glermont et de Sidoine Appollinaire.

Le nom de cette cité avait été formé de deux mots celtes : an et dus, endeux comme l'indiquait la coupure étroite et verticale qui séparait en deux la grande montagne qui l'enserrait au nord, pour laisser passer la rivière.

L'illustre maison d'Anduze, la plus considérable du Languedoc après celle de Toulouse, possédait cette seigneurie depuis quatre siècles et Bernard VI, pendant sa longue vie, avait projeté sur elle un grand éclat. Allié et issu de maisons royales, au titre de prince il ajoutait celui de marquis d'Anduze, cette ville étant située sur les marches ou frontières du comté de Melgueil, et celui de Miles Pelitus, qui constatait le droit de porter la fourrure d'hermine, signe distinctif de la haute noblesse. Il portait sur un écusson de gueules une tour couverte de sable donjonnée de trois donjons d'argent, celui du milieu plus élevé. Il se parait surtout de ces titres pour montrer que, puissant seigneur, il ne relevait que du roi.

Des tentes et des tribunes avaient été dressées tout autour d'une enceinte circulaire dans la prairie.

Des banderoUes de toutes les couleurs et les écussons des quatre comtés les décoraient ; les bannières des chevaliers flottaient au vent, tenues par leurs écuyers.

Enfin les trompettes sonnèrent, les hautbois et les tambourins annoncèrent l'entrée du cortège.

Le comte de Brassac, comme représentant du seigneur des quatre comtés, Pierre Bermond, baron de Sauve, devait présider la cour plénière.

Le comte prit place dans une tribune richement décorée aux armes des quatre comtés de la seigneurie ; à sa droite était le viguier d'Anduze, à sa gauche la comtesse et sa fille, entourée de toutes les nobles dames de la contrée au milieu desquelles la célèbre troubaïre Clara d'Anduze, parente de Pierre Bermond, se faisait remarquer par sa grâce et sa beauté ; à son entour étaient : ]a comtesse de Die, Azalaïs de Porcairargues et la dame Natibors de Sérenon, toutes trois, comme Clara d'Anduze, tenant un haut rang parmi les chantres de la Provence.

Puis venaient les nobles seigneurs et un grand nombre de troubadours, dont la plupart étaient accourus du fond de la Provence et du Limousin pour prendre part aux luttes poétiques de la cour d'amour. Tels étaient Rambaut III, comte d'Orange ; Pierre Cardinal ; Bernard de Ventadour; Pierre de Barjac; Guillaume Adhémar; Guillaume de Baux; Gaulcelm Faïdit; Tomiez et Palazis de Tarascon ; Albert de Gapençois; Guillaume de la Tour ; Richard de Tarascon; Rambaut de Vaqueiras ; Guillaume de St-Grégory; Sordel de Mantoue; Guy Guerrejat, Bertrand d'Alamanon ; Bertrand de Bôrn, et bien d'autres encore".

Les consuls et le conseil de la cité occupaient la tribune qui faisait face à celle du comte de Brassac; derrière eux étaient les dames et les notabilités de la bourgeoisie, entre ces deux tribunes était celle réservée aux juges du camp.

Les écuyers et gens de la suite des seigneurs se tenaient sous les tentes, où les armes et les chevaux avaient été placés.

Un héraut d'armes, en grande livrée, l'épée au côté, l'écusson de Sauve et Anduze sur la poitrine, donna lecture

de l'ordonnance comtale qui instituait la cour ouverte et plénière dans la cité d'Anduze et cria trois fois :

« La cour plénière est ouverte ! »

D'après Tordonnance, les trois premières journées devaient être consacrées aux joutes, tournois, passes d'armes, la quatrième était réservée à la cour d'amour.

Les jeunes gentilshommes qui, sous le nom de pages, s'exerçaient au métier des armes, . devaient les premiers descendre dans Tarène.

Douze d'entre eux, magnifiquement vêtus et portant sur leur justaucorps de soie aux couleurs éclatantes, l'écusson du seigneur auquel ils étaient attachés, se présentèrent.

Montés sur de beaux chevaux, dont la plupart prouvaient par leur manteau blanc et soyeux, par leur crinière argentée et flottante, par leur queue qui balayait le sol, que le pur sang d'Arabie avait fécondé leur race, ils firent le tour de l'arène, saluant gracieusementles dames, et recueillirent en retour, une ample moisson de bienveillants sourires.

Les passes d'armes commencèrent les figures d'ensemble, les quadrilles, les combats simulés, furent brillamment exécutés, l'adresse avec laquelle ces futurs chevaliers maniaient leurs chevaux, la manière dont ils se servaient de la lance et de l'épée, leur grâce, leur jeunesse, leur charmant visage, tout était réuni pour inspirer aux nobles dames de l'assemblée un véritable enthousiasme, aussi les applaudissements éclatèrent de toutes parts quand les juges du camp eurent proclamé les vainqueurs, et toutes les nobles dames envièrent le bonheur réservé à la comtesse, de leur distribuer les récompenses. Combien de cœurs battirent, combien de joues se colorèrent d'une rougeur subite, combien pâlirent aussi durant les péripéties diverses de ce carrousel, combien aussi cachèrent un bonheur qu'elles savaient partagé !

Le jour suivant était réservé aux chevaliers nouvellement armés ; six seulement se présentèrent, ils portaient à

leur écharpe un nœud do rubans aux couleurs de la dame de leur pensée.

Après les nombreuses passes d'armes, prélude obligé de toutes les cérémonies guerrières, où Ton devait montrer son adresse à manier son cheval, des combats eurent lieu avec des armes émoussées, mais ces luttes où le sang ne devait pas couler, n'étaient pas "moins intéressantes, car il fallait déployer une bien grande adresse pour renverser son ennemi ou le coucher par terre sans néanmoins le blesser pour le mettre dans l'impossibilité de se relever et le forcer à demander grâce et merci.

En effet, plusieurs vidèrent les arçons ; plus d'une lance se rompit; plus d'un cavalier fut obligé de combattre à terre avec l'épée, ou corps à corps avec la dague et le poignard.

Mais tout cela n'était encore que jeu d'enfants, où l'adresse tenait le premier rang, c'était seulement au lendemain qu'était réservées les grandes luttes, les fortes émotions, car il arrivait souvent que dans Tarde ur du combat, les têtes s'échauffaient, les défis s'échangeaient et on était alors obligé de séparer les combattants. D'autres fois, mais heureusement fort rares, des chevaliers s'ajournaient au prochain tournoi, pour vider une querelle ou assouvir leur haine, et cela d'autant plus facilement, que les règlements autorisaient le plus complet incognito, et qu'ils étaient toujours armés de pied en cap, casque en tête et visière baissée.

Le lendemain, avant l'heure indiquée, la foule se pressait dans Tenceinte, car c'était le tour des chevaliers qui avaient déjà donné des preuves de leur valeur dans plus d'une bataille; ce n'était plus le brillant carrousel, dans lequel l'adresse et la grâce du cavalier devaient tenir le 'premier rang, non, c'était le véritable tournoi, où la vaillance, la vigueur, l'adresse et la force devaient se trouver réunies et pouvaient amener de réels dangers.

Aussitôt que la lice fut ouverte, un chevalier parut couvert d'une sombre et pesante armure, il était armé de pied en cap, la visière de son casque était baissée, aucun écusson, aucun oriflamme ne pouvait le faire reconnaitre, son écuyer tenait d'une main son cheval bardé de fer et de l'autre, sa lance.

Le héraut d'armes qui le précédait s'avança au milieu de l'arène faisant face au comte de Brassac et, au milieu d'un religieux silence, il dit : « Au nom de mon seigneur et maître, que voici, et par son ordre, je viens offrir le combat en champ clos, à pied ou à cheval, à la lance ou à Tépée, à la dague ou au poignard, à tout noble chevalier qui osera ramasser ce gand que je jette en signe de défi. »

Vingt chevaliers s'élancèrent pour le ramasser, mais un nouveau venu^ visière baissée, était déjà dans le cirque, et. mettant un pied sur le gant, il appela son écuyer qui le ramassa, alors il s'approcha de la tribune comtale, et sans abaisser la visière do son casque : « Sire comte, dit-il, je dépose à vos pieds ce gant que le premier j'ai relevé, et je demande à votre seigneurie de m'accorder l'insigne honneur de répondre à cet audacieux défi, tant en mon nom qu'en celui de tous les nobles chevaliers ici présents, en acceptant le combat à outrance, jusqu'à ce que l'un de nous soit couché par terre et demande merci. »

Alors le comte permit le combat et en régla les conditions avec les juges du camp.

Les écuyers amenèrent les chevaux caparaçonnés et couverts de leur armure comme pour un ôombat sérieux.

Les deux chevaliers devaient combattre à armes pleines, sans avoir aucune pointe offendable : la lance, deux dagues et un poignard.

Ces points réglés, les champions prononcèrent le serment d'usage, puis les juges du camp firent le tour de la lice et la visitèrent soigneusement, pour quMl n'y eût ne embuc/ies, ne mal engins; ensuite ils partagèrent le soleil aux ^om-

battants ; après cela ils s'inclinèrent devant le comte et reprirent leurs places.

Aussitôt les trompettes sonnèrent ; le comte alors dit d'une voix forte : « Puisqu'il en est ainsi, messires chevaliers, allez, et que Dieu fasse droit. »

Les hérauts crièrent : « Ores, laissez aller les bons combattants. »

A ces dernières paroles, les deux chevaliers prenant du champ, fondent l'un sur l'autre, la lance en arrêt, au galop de leurs chevaux.

Dès la première passe, les lances, frappant en plein sur les cuirasses, volent en éclats; sous le coup d'un si terrible choc, les chevaux fléchissent sur leurs jarrets, l'un d'eux se relève d'un bond mais retombe aussitôt sous le poids de sa pesante armure, entraînant son cavalier avec lui.

Le. chevalier se dégage promptement, met l'épée à la main et se couvrant de son bouclier, attend de pied ferme son adversaire qui, abandonnant son cheval, s'avance rapidement sur lui l'épée haute.

Alors une lutte s'engage, mille coups partent et sont parés avec la rapidité de Téclair, le feu jaillit du choc de leurs armes, l'œil suit à peine leurs rapides mouvements, leur ardeur est sans égale, le combat continue avec un acharnement croissant, l'illusion est complète, les spectateurs croient assister à un véritable duel et l'émotion grandit de plus en plus ; les dames debout agitent leurs mouchoirs pour encourager les combattants.

L'un oppose son adresse et son sang-froid à la fougue de son advertaire, il se contente de parer les coups dans le but d'épuiser ses forces, et lorsqu'il juge le moment favorable il fond sur lui, mais son épée glisse sur la cuirasse et se brise, alors il le prend à bras le corps et cherche à le frapper de sa dague, puis il le soulève et le renverse sur l'arène.

Des cris partent de tous les côtés, les juges du

camp ordonnent aux hérauts d'armes d'arrêter le combat, mais le sang coule sur le sol, le vaincu est blessé, un immense cri de surprise et d'effroi retentit dans l'enceinte, la consternation est peinte sur tous les visages, et on emporte le chevalier, sans connaissance, sous une tente, pour lui donner les premiers soins.

Quant au vainqueur il avait disparu ; il ne restait donc aucun doute pour le public, il y avait eu rendezvous donné pour un combat à mort entre deux rivaux, dont la haine devait être profonde.

Ces rendez-vous étaient rares, mais lorsqu'il s'agissait . d'une rivalité d'amour^ l'occasion était propice de combattre sous les yeux [de l'objet aimé^ qui seul pouvait reconnaitre les combattants et qui le plus souvent devait être le prix du vainqueur.

Cet événement mit fin au tournoi, les juges du camp prononcèrent une sentence qui mandait à leur barre le vainqueur mystérieux et inconnu, pour se justifier d'un combat qui, s'il n'avait pas été convenu et accepté d'avance, devait être entaché de traîtrise et de félonie, mais aucun chevalier ne répondit à cet appel du tribunal d'honneur, et chacun se retira attristé d'un dénoûment aussi tragique qu'inattendu, curieux de pénétrer la cause première do cette mystérieuse affaire et de connaître le nom des acteurs de ce drame sanglant.

Le jour suivant devait être consacré à la cour d'amour, et le populaire se pressait, encore plus nombreux que les précédents, dans l'enceinte.

Cet empressement montrait combien était vivant le sentiment de la poésie parmi les populations méridionales du XIU« siècle, ce mot magique a de tout temps du reste fait vibrer les âmes ardentes et sensibles des enfants de la Provence et du Languedoc. La poésie, il faut bien le reconnaître, est d'autant plus puissante et populaire, qu'elle a des consolations et des encouragements pour tous : pour ceux qui aiment, pour ceux qui croient, pour ceux qui souffrent ; aux uns, elle parle du foyer domestique de la famille, de Dieu; aux autres, elle parle d'amour, de patrie, de combats, de liberté.

Sous le ciel brûlant du Midi, où les tôtes s'exaltent facilement, où les passions grondent et éclatent avec violence, où Timagination est vive et profonde, chacun naît avec le sentiment poétique; aussi nulle terre n'a été plus féconde en poètes.

La poésie Homane était alors dans tout son éclat ; cette langue si imagée, émaillée de locutions grecques, romaines, celtiques, arabes, avait des expressions si douces, si tendres^ si mélancoliques qu'elle caressait Tâme, l'emplissait de jouissances infinies, et mieux que toute autre se pliait aux mœurs de l'époque.

Mais si les accents de la musc provençale se prêtaient aux épanchements de l'âme, ils étaient également empreints d'une mâle fierté, les chants énergiques, ardents, passionnés grondaient alors comme la tempête et élcctrisaient les cœurs.

Ils répondaient, en effet, au caractère de ces temps de la chevalerie, qui se résumait en deux mots: amour et combat.

La langue d'oc ou romane-provençale était, comme nous venons de le dire, si harmonieuse et si tendre, et en même temps si puissante et si énergique, qu'elle s'adaptait admirablement aux mœurs belliqueuses et tendres de ces contrées. Elle avait fait naître de valeureux chevaliers, et inspiré de nombreux et célèbres troubadours.

Elle brillait de tout son éclat, alors que les Français pénétrèrent dans le Languedoc, mais elle fut bientôt proscrite comme langue nationale et les troubadours chassés trouvèrent un refuge protecteur dans cette partie reculée et montagneuse du Languedoc, où les armées envahissantes n'avaient pas osé s'aventurer.

Sfalgré les malheurs de la Provence et du Languedoc, malgré les persécutions, il y eut toujours sous ce beau ciel, des poètes; notre génération a pu assister à lu glorieuse renaissance de cette belle langue qui avait jeté un si grand éclat dans nos provinces méridionales, et les troubadours

ont eu pour successeurs les félibres, qui ont relevé avec tant de talent, cette belle langue romane qui s'était éteinte et perdue dans les divers idiomes de chaque localité.

De même que le nom de troubadour, vient de Trobar, trouver, homme d'imagination, celui de félibre signifie homme de foi, d'imagination, et comme leurs frères aînés ils sont de véritables apôtres, car on trouve dans de vieux manuscrits : « Jésus et sous félibres » mais plus heureux qu'au XI1I° siècle, nous avons eu, ce qui a manqué à cette pléiade de poètes, un homme de génie, phare lumineux pour éclairer la route.

Aujourd'hui, parmi nos félihres, quelques-uns se sont élevés à une grande hauteur et la réputation de Mistral est devenue européenne, au point qu'il a été placé, à côté d'Alessandri, poète rouman,et de Victor Hugo,lesdeux plus grands poètes du X1X« siècle.

La langue d'oc était née d'un mélange de latin et de gaulois: sous Gharlemagne, c'était la langue de tous les peuples du niidi de Tempire.

Au IX« siècle il y eut deux principales langues : la Romane dans les états de Charles le (chauve et la Tudesque dans ceux do Louis le Germanique, et lorsque d'Aix-la- Chapelle la cour de nos rois vint à Paris, il se forma une troisième langue, dialecte de ces deux dernières sous le nom de langue d'Oil.

La Loire fut la limite qui sépara la langue romane pure ou langue d'Oc, de la langue d'Oil, qui fût Torigine de la langue française.

Les troubadours n'imitèrent pas les poètes de l'antiquité, ils créèrent une littérature toute nationale, qui conserva sa couleur locale en s'inspirant des idées religieuses et des mœurs chevaleresques, et qui revêtit le caractère d'originalité, d'élégance et de sentiment des peuples méridionaux. Cette littérature, tout en exprimant les pensées intimes du cœur, sut donner des preuves d'une étonnante énergie.

Ce fut aux XII* et XIIP siècles que les troubadours projetèrent leur plus vif éclat, mais leur grande voix fut étouffée avec la nationalité provençale, leurs manuscrits furent brûlés, et chassés et proscrits, leur langue survécut dans rame du peuple.

Un troubadour faisait des vers, les récitait ou les chantait, mais il était souvent accompagné d'un ou deux jongleurs qui les chantaient aussi en s'accompagnant de la harpe et récitaient ses romans de chevaleriç. Autant le troubadour était honoré et fêté, autant le jongleur était peu considéré, il arrivait cependant quelquefois qu'un jongleur s'élevait au rang des troubadours en faisant dfes vers ; d'autrefois, ce qui était cependant plus rare, un troubadour dégradé retombait à l'état de jongleur, tel fut Gaucelm Faïdit, mais dès lors il n'était plus reçu dans les cours et dans les châteaux.

La cour d'amour devait se tenir dans la même enceinte dont Tarrangement avait été modifié : à la place de la tribune consulaire une estrade en forme de théâtre avait été construite, à sa droite et à sa gauche deux nouvelles tribunes avaient été élevées Tune pour remplacer celle des consuls et l'autre pour le tribunal d'amour.

Ce tribunal était formé à l'imitation des justices seigneuriales, et de même que le baron s'entourait de ses pairs pour rendre la justice, de même la dame châtelaine composait sa cour d'amour des plus jeunes dames parmi les plus brillantes par leur figure et leur esprit, auxquelles elle adjoignait souvent un nombre égal de troubadours.

La comtesse de Brassac avait admirablement choisi ses coadjutrices, elle avait fait asseoir à ses côtés les célèbres

I J2 LE CHATBAU DE LA RBYNE BLANCHE

tiioub^refl : Clara d'Anduze, la bette cuntessedeOie, la dame Natibora de Sérénon ; Azataîs de Porcairarguee, ainsi que deux autres nobles dames moins connues peutêtre, mais non moins belles. L'entrée de ces sept juges, te était te nomlire fixé par les usages, provoqua dans l'auditoire parmi les ctievaliers et les troubadours un long murmure d'admiration.

Le populaire nombreux et bruyant fut refoulé iet contenu U)ut autour du cirque par la garde bourgeoise. I^es tiérauts d'armes rôclamèrent le silence et proclamèrent la cour d'amour ouverte.

Un jeune troubadour, tenant une harpe dans ses bras, monta sur l'estrade et après avoir préludé sur tch instrument, donna lecture des trente articles du code d'funour auquel chacun devait prendre l'engagement de se soumettre, puis il proposa te sujet du Tenson, par lequel on allait ouvrir la lutte poétique.

Ce nom de Tenson était donné à des chansons à deux personnages, avec demandes et réponses sur les mêmes rimes, et signifiait, en effet, une lutte, c'était la plupart du temps un sujet qui était proposé et qu'on devait discuter en cinq couplets au plus, improvisés et chantés.

Le sujet qui fut donné était : « Que doit-on préférer de l'amour sans gloire, ou de la gloire sans amour? »

Le célèbre troubadour, Sordel de Mantoue, qui était alora au service de Raymond Béranger, dernier comte de Provence, et qui avait adopté la langue provençale, quoique Iiombard, monta sur l'estrade, et s'accompagnant sur la harpe, improvisa les vers suivants :

Avec l'amour que sert la gloire ?

Faut-il braver le froid, la faim, S'exposer & mourir enfin Plutôt que refuser de croire Au doux amour sans lendemain ?

Aussitôt Bertram d'Alamanon gravit les marches de Testrade et lui répondit sur le même air, improvisant aussi :

Devant votre dame, sans gloire, Oserez-vous paraître, enfin?

Votre bel amour sera vain, Si ne pouvez lui faire accroire A vos exploits, le lendemain.

Sordel reprit à son tour :

Il me suffit que ma vaillance Plaise h la dame de mon cœur, Je ne veux d'autre bonheur Ne veux, plus haute récompense Et brave tout mépris railleur.

Bertrand d'Alamanon répliqua avec une conviction pleine de chaleur :

Serait tenir en défiance Celle qui m'a donné son cœur Si, ne prouvant pas ma valeur Je trahissais sa confiance, Bien mal acquis, porte malheur.

Ces vers improvisés traitant et résolvant la question posée dans un cadre limité d'avance, véritable tour de force, et chantés d'une voix douce et pleine de charme, valurent aux troubadours les applaudissements de toute l'assistance.

La cour d'amour délibéra gravement, et son arrêt motivé fut la sanction de la conclusion finale de Bertrand d'Alamanon, auquel le prix fut accordé.

C'était une fleur d'argent que le galant troubadour fut

déposer aux pieds d'une charmante dame qui^ rougissante,

l'accepta et lui donna en échange le nœud de ruban qu'elle

détacha de son corsage pour en orner son écharpe de chevalier.

Le tour des Sirventes était venu, c'était le nom donné aux chants de guerre, de politique, ou de critique. Plusieurs troubadours se présentèrent, ce fut Guillaume de Baint- Grégory qui, dédaignant le chant et le théorbe, déclama des vers dont la suave douceur décelait Tâme du poète à laquelle succédèrent bientôt les accents âpres, rudes et &çr3 de rhomme de guerre qui, plus que tout autre, avait su réunir ces deux conditions des vaillants chevaliers de cette époque dont la vie n'était qu'amour et combats.

Cette ode guerrière était dédiée à Béatrix de Savoie, femme de Raymond Beranger IV, comte de Provence.

Combien j'aime le temps de nos fêtes de Pâques Alors que l'on entend le doux chant des oiseaux, Que la prime de l'herbe en verdoyantes plaques Se mêle au doux parfum des fleurs de nos coteaux.

Alors que retentit dans la cité d'Anduze, Pour fêter la beauté, la voix des troubadours, Dont les chants de Provence, inspirés par la muse. Vont célébrer la guerre ainsi que leurs amours.

Ces chants, répercutés par les monts des Cévennes, Des poètes guerriers réveillant la valeur En réchauffant le sang qui coule dans leurs veines Élèveront leur âme et soutiendront leur cœur.

A l'apprêt des combats mon sang bout 'dans mes veines, Je vois luire au soleil les casques, les brassards. Les chevaux écumanls hennissant dans les plaines, Aux mains des chevaliers flotter les étendards.

Mais ce qui plus encor m'enchante et me transporte,

C'est l'escalade au mur et la prise d'assaul

D'une grande cité dont on force la porto;

C'est la ruine et le sac d'un orgueilleux château.

C'est le sang des blessés qui, de partout, ruisselle; C'est le combat à mort dans toute sa fureur ; Le chevalier vaincu qui, sous les coups, chancelle Et succombe en priant, victime de l'honneur.

Puis vint Palazis de Tarascon, renommé pour ses patriotiques sirventes; le silence se rétablit dans l'assemblée, profondement émotionnée par les vers si énergiques de Guillaume de Saint-Grégory, et, Palazis, d'une voix vibrante et sonore, dit :

En chantant tes malheurs, ô vaillante Provence, Foulée au^ pieds sanglants de tes envahisseurs. Barbares accourus des comtés de la France Pour répandre le sang de tes iiers défenseurs,

Je ne puis oublier, noble cité d'Anduze, Qu'accueillant les vaincus, aux jours d'adversité, Des troubadours bannis tu recueillis la muse Et que tu lui donnas ton hospitalité.

Je puis donc aujourd'hui laisser tarir mes larmes. Car je vois chevaliers et galants troubadours Réunis dans tes murs, aflirmer par leurs armes, Célébrer par leurs chants : la gloire et les amours.

Mais après tes malheurs tu renais florissante, Tes champs vont revenir à leur fertilité, Et tu seras encor plus belle et plus vaillante, O terre de l'honneur et de la liberté !

Lorsque Palazis prononça ce vers de la seconde strophe :

Des troubadours bannis tu recueillis la muse

tous les regards se fixèrent sur Clara, et celle qu'on appelait la Sapho des Gévennes fut acclamée, mais quand le poète eut terminé son sirvente par ce vers :

O terre de l'honneur et de la liberté!

Tenthousiashie ne connut plus de bornes, toute rassemblée se leva et par ses acclamationsafïïrma une fois de plus combien était ardent le patriotisme de ces populations méridionales, qui aimaient avec passion leur malheureuse et vaillante Provence.

Une longue suspension de la séance en fut la conséquence^ car on avait besoin de laisser calmer cette surexcitation» pour passer à un exercice qui, pour être moins violent, n'en était pas moins passionné.

Enfin le calme se rétablit, et Ton passa aux chansons (chanzos, cansos, coblas) qui étaient spécialement réservées aux questions de galanterie. Un grand nombre de troubadours devaient prendre part à ce dernier concours, auquel les dames portaient naturellement le plus vif intérêt, car elles y jouaient le principal rôle.

Rambaud de Vaquièras fut le premier qui monta sur Testrade; il était fils d'un chevalier sans fortune de la principauté d'Orange et s'était acquis autant de gloire par son épée que par ses vers, il adressait ses chansons à Beatrix de Carret sœur du marquis de Montferrat, qui maniait admirablement répée et le cheval, aussi Tappelait-il dans ses vers : bel cavalier.

Voici quelle fut sa chanson,\ii laquelle j'ai voulu conserver toute sa naïveté en la traduisant presque mot à mot, mais, je dois constater que de toutes les langues, la provençale est peut-être la plus intraductible, car non-seulement on doit lui laisser sa naïveté d'expression et de sentiment qui en lait le charme, mais la respecter jusque dans son obscurité, alors cette traduction qui n'est plus qu'une poésie terre à terre, ne peut exprimer ce qui plaît le plus peut-être dans cette langue : son harmonie, qui réside dans la mesure et les rimes et dans l'association de ces mots qui couvrent souvent l'idée simple, peu variée, et souvent, comme nous venons de le dire, obscure et naïve.

Je n'aurais jamais cru do voir Qu'amour, de moi fit un esclave, Qu'une dame encor qui me brave Me tint si bien en son pouvoir, Qu'il me fut vraiment insensé, Ce que je réprouve sans cesse.

De résister à sa fierté Cependant la grâce et la jeunesse, Les gentils propos, la beauté

Du riant et charmant visage.

Si pur, si doux, si régulier

De mon bel cavalier

M'ont apprivoisé, moi sauvage. (1)

(1) Ja no cui dei vcder Qu'amor me destrengucs, Tant qe donpna tengues De tôt en son poder.

Qe contra lor orgoill, For orguillos conseil, mas bellarz e joventz, E gentilz cor plazens, El gai diz plazentez De mon bel cavalier M'an fait privât de straing.

Après lui ce fut Raimbaut 111, comte d'Orange, troubadour très recherché des dames, inconstant et volage, qui vint chanter la dame dont il était alors violemment épris : Béatrix de Savoie, pour laquelle il avait délaisse Azalaïs de Pourcairargues.

Las ! Si vous connaissiez ma mir Combien je pleure et m'épouvante

Quand je passe ma vie

Loin de mon amante,

Car vous aime d'un pur amour Et no peux quitter ce séjour.

Voulant rester toujour.

Toujours à votre entour.

Last me désespère et gémis Quand ne vois plus vos traits chéris.

Mais quand les vois je ris, Alors suis en paradis.

Azalaïs de Porcairargues était, comme le dit son chroniqueur, en la plaçant parmi les dames les plus distinguées et les troubadours les plus remarquables de son temps, « gentille femme, spirituelle et parfaitement instruite. »

Elle avait aimé en effet le volage et séduisant Raimbaud, comte d'Orange qui, bientôt après, l'avait remplacée dans son cœur par Béatrix de Savoie, comme nous venons de le voir.

Azalaïs, pour se consoler, lui avait donné pour successeur Guy de Guerrejat, troubadour aussi et fils de Guillaume VI, seigneur de Montpellier ; à cette époque l'amour consistait, le plus souvent, dans un échange de vers et de chansons et n'éveillait pas même la jalousie des maris ou la médisance du public, mais en entendant les vers de son ancien amant, quelle aimait encore, elle ne put se défendre d'un sentiment de regret, et pour se venger de son délaissement elle lui répondit par la chanson suivante :

Une dame place mal sa tendresse Quant à trop haut seigneur elle s*ad^esse.

C'est ce qu'Ovide, quelque part a dit :

Amour ne fraye pas avec puissance.

Dame alors ne peut aimer en coniiance> Mais celle que ce haut seigneur choisit, Celle là je la tiens pour outragée, Et celle qui l'accepte pour insensée.

J'aime un ami d'une grande vaillance.

Qui les surpasse tous à son entour.

Qui mérite toute ma confiance Car il m'accorde son brûlant amour, Et c'est à lui que le mien appartient; Mais à celui qui dirait le contraire Que Dieu lui réserve un mauvais destin, Car moi j'en ai la preuve sincère. (1)

Mais Raimbaud ne voulut pas rester sous le coup du reproche qui lui était adressé et il répondit par Timprovisation suivante :

(!) Domna met moût mal s'amor Qu'ab trop rie hom plaideja, Ab plus aut de vavassor; E cil que o fai folleia.

Que Ovidi o retraé :

Qu'amors per ricor no vai ; E domna que n'es cauzida En tenc per envilanida.

Amie ai de gran valor Que sobre totz senhoréja ; E non a cor trichador Vas me, que s'amors m'autreja.

En die que m'amors l'échue, E cel que ditz que no fai Dieus li non mal'escarida ; Qu'ieu m'en teng ben per guarida.

Plus que d'autres, les grands seigneurs

Ont un amour que rien n'égale,

Et sont dignes de vos faveurs

Alors qu'ils ont âme loyale.

Il n'appartient qu'aux basses âmes

De choisir un anfant obscur,

J'ai même vu souvent des femmes

Qui se perdaient d'honneur, bien sûr,

Avec un simple gentilhomme ;

Ce qui ne peut se voir en somme

Avec un noble et grand seigneur

Qui tient haut les vertus du cœur.

Cette lutte d'amour, ces reproches adressés à Toublieux amant, cette femme, jeune, belle, qui exhalait sa plainte dans une charmante et mélancolique chanson, avaient vivement intéressé l'auditoire, et la spirituelle troubaïre fut accompagnée à sa place par les sympathiques acclamations de rassemblée.

Puis on vit paraître Bernard de Ventadour, qui était fils du chaufournier du comte de Ventadour, en Limousin. Grâce aux libéralités de ce seigneur il avait pu développer son talent naturel pour la poésie; sa voix était belle, il était beau garçon, chantant ses chansons avec une voix douce et sympathique qui allait au cœur des femmes, aussi eût-il beaucoup de succès auprès des nobles châtelaines.

Il éveilla bieixtôt la jalousie du comte, son protecteur, qui n'entendant pas raillerie sur ce sujet, le chassa et enferma sa femme dans un donjon du château.

Bernard fut à la cour d'Eléonore de Guyenne, obtint ses faveurs, puis fut auprès du comte de Toulouse où il acquit une grande renommée.

Il chanta avec un charme infini les couplets suivants :

La poésie, hélas! n'a pas grande valeur

Si ses accents profonds ne viennent pas du cœur,

Et les chants ne sauraient partir du fond du cœur Que lorsqu'amour fervent le possède et l'inspire. C'est là. le sentiment qu'exprimera ma lyre, Car le bonheur d'aimer est ce qui plus inspire La bouche, le regard, la poitrine et le cœur.

Apres cette entrée en matière, véritable préface de ses belles poésies, il commença un chant, empreint d'un sentiment profond et douloureux, dont nous donnons seulement la première strophe :

Las ! dois, pour mieux dissimuler Le trouble de mon âme.

Feindre de rire el de chanter, Et dans mon cœur saignant, cacher Mon amour profond pour la dame Que ne puis m'empêcher d'aimer.

Qui jusqu'à mort doit m'entraîner!

La pauvre Etiennette, tout entière à sa mélancolie, n'avait apporté à tous ces chants qu'une attention distraite, ces vers qui exprimaient si bien la triste situation de son cœur, la rappelèrent à la réalité et ses larmes coulèrent abondamment ; mais les personnes qui Tentouraient, émues elles aussi par ce chant triste et langoureux, ne firent nulle attention à son émotion. Le comte de Brassac observait sa fille et il ressentit le contre coup de sa douleur.

Après Guillaume de Ventadour , Pierre de Barjac chanta quelques vers où perçait son dépit envers la dame de ses pensées, qui ne répondait que froidement à son amour; puis ce fut la dame Natibors de Sérénon qu'on désignait aussi sous le nom de Tiberge de Montauzier, elle était troubaire en renom, courtoise, bien apprise, avenante et fort habile, de mœurs douces et fort estimée.

Voici quel était le début de sa chanson, qu'elle adressait au chevalier qu'elle aimait.

Beau, doux ami, n'ai pas un seul moment Sans désirer vous voir et vous entendre Depuis le jour que, pour fidèle aimant, Je vous ai reconnu sincère et tendre.

Quand il a fallu, hélas! vous quitter.

J'ai bien pleuré durant jnsL longue attente.

Et je n'ai pu d'aucun plaisir goûter, Tant j'avais mon âme dolente.

En aucune douleur ne veux me mettre, Ne veux entendre parler non plus, non !

Ni même, mieux encore, rien connaître De ces amants qu'amour ne rend pas bon !

La charmante comtesse de Die tut priée de prendre part au concours, et elle chanta en s'accompagnant de la harpe, d'une voix dont la suavité pénétrait le cœur, la naïve et sentimentale chanson que voici :

Agnès, gentille Bachelette Disait : las,n'aimerai jamais.

Mais elle ignorait, la pauvrette.

Que l'amour sans cesse vous guette Et qu'il vous prend dans ses filets.

Or un jour advint un beau page Disant : n'aimerez-vous jamais V Ce jour elle fut moins sauvage, Puis elle se disait, je gage Que l'amour doit avoir d'attraits !

Un soir elle se dit : je l'aime, ' Mais oncque le saura jamais.

Car elle ignorait elle-même Que cet amour, bonheur suprême, Ferait son tourment désormais.

Le page un jour à la pauvrette Disait : m'aimerez-vous jamais ? Soudain elle pencha la tête, Sa figure était violette, Adieu.... je meurs, car je Vaimais.

Les applaudissements de rassemblée récompensèrent la comtesse, qui reprit sa place au milieu des dames de la cour d'amour.

Pendant ce temps la pauvre Etiennette, dont le cœur était soumis à une tristesse croissante, cherchait avec la force d'âme dont elle était douée à cacher ses souffrances sous un sourire forcé.

D'autres troubadours vinrent à leur tour célébrer leur victoire ou pleurer leur défaite, dont l'amour faisait toujours les frais; ainsi Guillaume Adhémar, clianta:

Si Tamour causait tant de peines Les gentils oiseaux de nos champs Garderaient leurs amoureux chants, Qu'ils ne laisseraient dans les plaines Emporter ainsi par les vents.

Guillaume de Bau, qui tenait un des premiers rangs parmi les chanteurs de Provence :

L'amour est un parterre Tout émaillé de fleurs.

Dont bien souvent la terre Est arrosée de pleurs.

Gaucelin Faîdit ne pouvait rester muet, natif d'Uzerche en Limousin, il avait sa place parmi les plus célèbres, après avoir eu une vie errante et agitée, il avait pris femme à Alais, c'était une courtisane nommée Guillelmette Monja, qui était belle, spirituelle, instruite et qui chantait ses chansons. Il avait souvent assisté aux cours d'amour que Clara

ÉTIENNBTTE DE BRASSAC 165

d'Anduze tenait dans cette 'ville ; malheureusement, il avait la passion du jeu et y avait perdu tout son avoir, il chanta les coblas suivants :

Qu'en son cœur, une femme Refoule son amour, On le verra toujour Au trouble de son âme.

Le langage des yeux, Sa rougeur, sa faiblesse, Décèleront sans cesse L'hôte mystérieux.

Lesr res^up^ du chaataur, en disant ces derniers vers, planaient sur rassemblée. Ëtiennette crut voir ses yeux s'arrêter sur les siens et pénétrer jusqu'au fond de son cœur, elle se sentit défaillir, ses forces Tabandonnaient, et ce ne fut que par un héroïque effort qu'elle parvint à dissimuler le trouble de ses sens.

Enfin vint le tour si impatiemment attendu de la célèbre troubairitz, Clara d'Anduze, qui appartenait h la noble famille des Bernard-Bermond ; elle était recherchée par sa grâce, son esprit, sa beauté, son talent, par les plus hauts seigneurs de la Provence qui se faisaient, non-seulement gloire de protéger les troubadours, mais encore de cultiver eux-mêmes la poésie.

Clara était en relation avec les plus célèbres troubadours de cette époque où fleurissait la langue d'Oc. Elle les attirait souvent à Anduze aux cours d'amour qu'elle y tenait. Elle était Tamie d'Azalaïs de Pourcairagues, de la comtesse de Die, de Gaucelin Faïdit, de Guy Guerrejat, qui était parent de Bernard Pelet d'Alais.

Elle aimait Hugues de Saint-Cirq dont le beau langage et les poétiques ver§ étaient pleins de séduction, peu accessible à l'amour jusqu'au jour où il avait connu Clara, il conçut pour elle une réelle et puissante passion, habile-

ment entretenue, jamais assouvie. Hugues, de plus en plus désespéré, se jeta dans les bras d'une noble dame moins inhumaine qui essaya de le consoler et l'entraîna loin de celle qu'il aimait et dont il était aimé.

Clara prit la harpe, en tira quelques accords plaintifs et chanta la chanson suivante, qui exprimait la soufTrance de son âme et ses regrets d'avoir été séparée de son amant. (I)

En grand émoi peine et douleur,

En grand trouble ils ont mis mon cœur

Les dénigreurs et leur cabale,

Médisans à langue infernale.

Car ils ont pu nous séparer.

Vous que j'aime plus que la vie,

Ne puis vous voir et vous parler,

J'en meurs de colère et d'envie!...

Ceux qui défendent nos amours Ne peuvent éteindre la flamme Qui dans mon cœur brûle toujours Et qui de joie emplit mon âme.

A qui de toi mal parlerait je jurerai haine éternelle; Mais je jure amitié fidèle A qui de toi bien me dirait.

(1) Pour atténuer l'insuffisance de notre traduction, nous donnons, en môme temps le texte même de la seule poésie qui reste de Clara, et cela d'autant mieux que cette pièce est fort rare.

En greu es may et en greu pessaraen

An mes mon cor, et granda error,

Li lauzengier clh fais devinador,

Abayssador de joy e de jovcn;

Quar vos qu'eu am mais que res quel monsia

An fait de me départire lonhar.

Si qu'eu nous puesc vezer ni remirar

Don muer de dol, d'ira e de feunia.

Bel ami n'ayez nulle crainte Que pour vous soit traître mon cœur, Ni qu'un autre entende sa plainte.

Ni que je change en mon ardeur.

Et cent femmes m'en priraient-elles Je n'écouterais point icelles.

Si mon corps dérober pouvais fTel qui l'a, ne l'aurait jamais I

Ami tant est grand mon chagrin, Que^ sans vous, me plains et soupire, Ne pouvant dans mes vers vous dire.

Ce dont mon pauvre cœur est plein!

Le puissant et douloureux amour de Clara avait passé de son âme dans ses vers, et troubadours, dames et chevaliers étaient sous le charme de cette femme, belle, émue, inspirée ; lés hommes applaudissaient, les femmes pleuraient et la

Selh quem blasma vostr'amor nim défen No podon far en re mon cor mellor, Nil dous dezir qu'ieu ai de vos major, Ni l'enveja, nil dezir, nil talen, E non es hom, tan mos enemicx sia, Sil n'aug dir ben, que nol tenha en car, E si 'n ditz mal, mais nom pot dir ni far Ne guna re que a plazer me sia.

Ja nous donetz, belhs amicx, espaven

Que ja ves vos aia cor trichador,

Ni qu'ieus camge per nul autr'amador

Sim pregavon d'autras donas un cen;

Qu'amors, quem te per vos en sa bailia.

Vol que mon cor vos estuy e vos gar :

E farai o e s'ieu pogues emblar

Mon cors, tais l'a que jamais non l'auria.

Amîcx, tan ai d'ira e de feunia Quar no vos vey, que quant yeu creg chantar, Planh e sospir ; — per qu'ieu no puesc so far A mas coblas quel cor complir volria.

pauvre Etîennette, frémissante dans sa douleur contenue, put enfin laisser couler librement ses larmes, sans crainte d'être remarquée.

Mais quelle ne fut pas la surprise et l'étonnement de rassemblée encore frémissante d'émotion, en voyant un homme percer la foule compacte du populaire et s'élancer sur l'estrade, c'était Hugues de Saint-Cirq, l'amant aimé de Clara, qui l'avait abandonnée dans un sentimentdé dépjtamoureux, il revenait repentant, soumis et brûlant d'amour; n'osant se présenter à elle il s'était caché dans la foule, mais il n'avait pu résister aux regrets que son amante avait si tendrement exprimés, et il voulait que sa repentance fut publique, pour mieux obtenir son pardon.

Clara, en le reconnaissant, avait porté la main à son cœur, elle attendait palpitante, disposée à pardonner. Le silence se fît, et Hugues commença par ce qu'on appelait : un envoi, c'est-à-dire la dédicace de la chanson.

A la muse enchanteresse, A la divine Sapho Dont les chants, pleins de tendresse, Eveillent dans nos cœurs un merveilleux écho I

Cet envoi fut salué par de nombreux applaudissements puisqu'il était adressé à la troubaïre qui avait conquis toutes les sympathies de cette brillante réunion ; ce lut donc avec un religieux silence, souvent interrompu par les applaudissements, qu'il fut écouté.

La noble poésie autour de vous rayonne L'art divin vous berça de ses douces chansons Vous portez sur le front une double couronne Et Dieu, da.ns son amour, vous combla de ses dons.

J'aime en vous la troubaïre avec son auréole, Son regard inspiré, sa lyre dans la main ; Sa parole est un chant qui sourit et console, C'est une voix d'en haut qui n'a jslus rien d'humain.

ÉTIENNBTTE DE BRASSAG 169

C'est la fleur embaumée et l'onde qui murmure. C'est la lune glissant dans un nuage 4'or, C'est le tiède printemps, réveil de la naluFe, C'est l'âme qui vers Dieu monte et prend son essor.

C'est bien la goutte d'eau suspendue au feuillage Quand vient après la pluie un chaud rayon doré, C'est parfois l'espérance et son lointain mirage, C'est l'amante pleurant son amant adoré.

J'aime en vous les accords qui font vibrer la lyre, J'aime celle qui chante et dont les doux accents, Réveillant un écho dans l'âme qui soupire, Fait aimer et rêver par ses suaves chants.

Quand il eut terminé, il fut s'agenouiller devant Clara, qui le releva, en lui octroyant son pardon, aux applaudissements répétés de l'assemblée.

Enfin le silence se rétablit et pendant la suspension de la longue et intéressante réunion poétique, la cour discuta le mérite de chacun des concurrents et rendit son arrêt. Les récompensés furent largement distribuées, car tous étaient plus ou moins méritants, et cette cour d'amour dut prendre place parmi les plus brillantes de la Provence.

Etiennette avait, durant cette longue journée, ressenti des émotions bien diverses ; tantôt elle avait abandonné son âme à cette poésie douce et sentimentale qui mettait un baume bienfaisant sur son cœur et lui rappelait comme dans un rêve ces quelques instants d'amour pleins d'espérance dont elle avait gardé un doux souvenir, tantôt la réaction se produisait en entendant quelques vers qui s'adaptaient à l'état de souffrance de son âme, à sa désespérance, à son sacrifice, à son dévouement, et alors elle ressentait les plus affreuses tortures, heureusement qu'elle avait pu au milieu de l'émotion générale, verser d'abondantes larmes sans être remarquée, et cette détente avait amené un

calme et une sérénité plutôt apparente que réelle, qui lui permit de rassurer son père et de paraître jusqu'à la fin de cette journée, gracieuse, charmante, enjouée, au milieu de cette brillante société qui emplissait les vastes salles du château d'Anduze.

XÎI

Enfin rheure du retour au château de Roque-Haulte arriva, ce fut pour Etiennette un grand bonheur de retrouver le repos, le calme et la solitude. Ce voyage et ces fêtes qui semblaient en apparence avoir amélioré son état de santé, l'avaient en réalité aggravé.

Dès son arrivée, elle s'empressa de raviver tous les souvenirs de son bonheur passé, elle regardait dans sa vie comme dans un livre qu'on feuillette avec amour, elle se plongea dans ses pensées et retomba dans cette mélancolie à laquelle elle abandonnait son âme, et c'était avec une jouissance infinie, née de l'excès de sa douleur, qu'elle buvait à long trait ce poison tout aussi attrayant et non moins funeste que Topium ou le hacchich des orientaux.

Elle causait peu, s'isolait de plus en plus^ indifférente

à ce qui se passait autour d'elle, une funeste langueur envahissait son être.

Le comte anxieux suivait avec une scrupuleuse attention les progrès de cette terrible maladie de langueur.

Un matin qu*Etiennette paraissait plus souffrante, le comte, en Tembrassant, ne put cacher son inquiétude en lai demandant comment elle avait passé la nuit.

— Bien, très bien, mon cher père, ne vous inquiétez pas,je vous prie, seulement j*ai fait un mauvais rêve et m'étant réveillée en sursaut, je n'ai pas voulu me rendormir.

— Cependant, ma fille, depuis notre retour, il me semblait que tu étais mieux, ce voyage qui devait te distraire t'a beaucoup trop fatiguée, mon enfant?

— Peut-être bien, mon père. Et elle étouffa une quinte de toux. En entendant cette toux sèche et saccadée, le comte frémit. Etiennette s'empressa d'ajouter :

— Ce n'est rien, mon père, c'est sans doute un peu de froid, car à mon réveil, après cet affreux cauchemar, j'avais la tête en feu, j'avais besoin de respirer l'air frais de la nuit, et j'ai ouvert ma fenêtre.

— C'est une grande imprudence, mon enfant, qu'il ne faut pas renouveler, il faut te soigner, vois-tu, retrouver ta belle santé d'autrefois, me rendre ainsi bien heureux, et surtout ne pas effrayer ta mère, qui t'aime tant, mais qui est, tu le sais, d'une fâcheuseimpressionnabilité^elletecroiraitréellement malade.— Puis prenant sa fille dans ses bras, il l'embrassa, pour cacher une larme qu'il ne pouvait retenir, et il sortit pour ne pas montrer son émotion en disant : Pauvre enfant, pauvre enfant ! Car la lumière se faisait dans le cœur de ce malheureux père, et les symptômes qu'il venait de découvrir, ne lui permettaient plus aucun doute sur le danger que courait sa fille, la maladie de langueur suivait fatalement son cours.

Le comte, à partir de ce jour, redoubla de soins et de surveillance, il essayait de distraire sa fille par des promena-

des à pied, à cheval par des chasses dans la plaine. Etiennefcte sV prêtait volontiers, le grand air surtout avait produit une amélioration passagère dans son état. Cependant après une chevauchée un peu rapide elle ressentait des étouflements et des palpitations au point qu^il fallait parfois s'arrêter. Enfin ces courses amenèrent une véritable fatigue et il fallut y renoncer.

Dès lors l'illusion que le comte cherchait à se faire s'évanouit, il fallut se rendre à Tévidence, le mal faisait de rapides progrès, le danger était réel, car chaque jour apportait une nouvelle aggravation à son état.

Etiennette avait repris sa pâleur un instant disparue, ses yeux se cernaient, sa poitrine était oppressée, la toux persistait sèche et toujours plus fréquente, des spasmes nerveux en étaient la conséquence, les nuits amenaient des sueurs abondantes suivies de frissons glacés, à Tinsomnie succédait le sommeil fiévreux rempli de lourds cauchemars, enfin la pauvre enfant n'était plus que l'ombre d'elle-même, ses joues amaigries se creusaient de plus en plus, un sourire triste errait sur ses lèvres, et tous ces symptômes annonçaient que le mal dont elle devait mourir avait atteint sa dernière période.

Le désespoir débordait du cœur do ce malheureux père, la comtesse, qui n'avait pas prévu les funestes conséquences d'une pareille maladie, se refusait à y croire, et cependant, dès qu'elle avait quitté sa fille elle ne pouvait que pleurer.

L'Etat, comme Pavait si bien prévu Philippe-Auguste, entre les mains de femmes et d'enfants, ne chômait pas de dangers.

Après le dénoûment pacifique de la première ligue contre la reine Blanche, une autre plus menaçante s'organisait.

On se servait de tous les moyens pour soulever les esprits, les bruits les plus injurieux étaient répandus sur la reine, on l'accusait d'avoir, de concert avec le comte Thibaut, son amant, empoisonné le roi Louis VIII, son époux ; on calomniait son intimité nécessaire avec le cardinal de Saint-Ange, son ministre et son conseiller.

La régence du comte de Boulogne ne suffisait plus aux plus exaltés, et on allait jusqu'à dire qu'on voulait donner la couronne à l'illustre seigneur Enguerrand de Goucy.

Pendant que les barons, secrètement réunis à Corbeil, se

ÉTIENNETTE DE BRASSAG 1 75

préparaient à entrer en campagne, de concert avec le comte de Bretagne, qui devait commencer les hostilités, la reine qui était à Orléans depuis quelques jours avec son fils, se mit en route pour Paris, sans prendre aucune précaution pour sa sûreté, se croyant encore en paix.

Son cortège se composait de sa suite et de quelques chevaliers seulement. Pierre Bermond était auprès d'elle, et comme elle approchait d'Etampes, son cortège fut tout à coup enveloppé par les confédérés, le péril était imminent. Pierre se mettant à la tête des chevaliers qui formaient Tescorte du roi, chargea vigoureusement les assaillants, un moment déconcertés par cette attaque imprévue, mais voyant le petit nombre de leurs audacieux agresseurs» ils reprirent courage et cherchèrent à entourer le cortège. Le danger que couraient la reine et le jeune roi était immense, car le nombre des assaillants augmentait toujours, mais ils manquaient de chefs, aucun d'entre eux n'avait osé se montrer dans un pareil guet-apens, si contraire aux lois de Thonneur et de la chevalerie.

Pierre Bermond faisait des prodiges de valeur, il frayait, en frappant d'estoc et de taille, un passage dans cette masse compacte, au cortège royal, bientôt il rompit ce cercle de fer qui les entourait et, se plaçant avec ses chevaliers à Tarrière-garde, il arrêta un instant le choc des combattants; peu à peu leur courage faiblit, leur acharnement au combat se refroidit, devant la résistance imprévue qu'ils rencontraient ; enfin les plus acharnés reculèrent devant une nouvelle charge des vaillants défenseurs, et la royauté fut sauvée.

Le cortège royal put regagner la tour de Montihéry, d'où la reine, craignant que les confédérés ne revinssent en plus grand nombre encore pour assiéger la tour, envoya des émissaires à Paris pour demander des renforts.

Les portes du manoir furent fermées, les ponts-levis

levés, la défense fut organisée sur tous les points, et on attendit avec anxiété l'arrivée des secours.

Alors la reine fit appeler Pierre, qui se rendit à ses ordres, couvert encore du sang de ses victimes, auquel le sien se mêlait aussi.

— Oh! merci, merci ! mon vaillant chevalier, Im dit la reine, en lui donnant sa main à baiser, le roi, que vous venez de sauver, est impatient de vous voir pour vous remercier aussi.

Mais vous êtes blesse, dit-elle, en voyant le sang qui coulait et la pâleur de son visage.

— Qu'importe» madame, puisque le roi et vous êties sains et saufs.

Blanche, le voyant prêt à défaillir, voulut s'assurer par elle môme de la gravité de ses blessures, et quand on Teût débarassé de son armure et couché sur un lit de repos, ce fut avec bonheur qu'elle put se convaincre qu'aucune n'était mortelle, le sang qu'il avait perdu avait été la seule cause de sa défaillance.

Aussitôt que les événements que nous venons de raconter furent connus à Paris, le peuple prit les armes et se précipita sur la route d'Orléans, entraînant les paysans sur leur passage, auxquels vinrent se joindre nombre de chevaliers du voisinage. La foule fut si grande autour de Montlhéry que l'on pouvait à peine y pénétrer.

La reine et le roi, vivement touchés de ce mouvement unanime d'amour, revinrent à Paris ; leur voyage fut un véritable triomphe et à leur entrée dans la capitale, ils furent accueillis avec un immense enthousiasme.

Devant une pareille manifestation, la ligue des seigneurs resta impuissante, la reine avec le secours de Thibaut, qui avait laissé croire aux confédérés qu'il était avec eux, pour mieux servir sa souveraine, marcha avec son activité ordinaire contre le comte de Bretagne, qui fut obligé de lui demander paix et pardon. Cette seconde ligue eut le mémo

ÉTIENNETTE DE BRASSAG 177

sort que la premièro,elle fut vaincue par la fermeté,le courage et l'habile politique de la reine Blanche de Gastille.

Mais la reine voulut profiter des avantages qu'elle venait de remporter et assurer la tranquillité de la France par un traité.

Le comte de Toulouse n*avait remporté sur Imbert de Beaulîeu que des avantages passagers, pendant lesquels il avait encore trouvé le moyen de prendre une part plus ou moins directe à toutes les tentatives de rébellion contre la royauté.

Mais en voyant les succès de la reine et la pacification qui devait s'ensuivre dans le royaume, il craignit de ne pouvoir résister seul contre le roi, et demanda à négocier.

La reine, convaincue par la conduite du comte, que jamais avec lui la paix ne pourrait être solide et durable, puisque non seulement elle n'avait pu encore s'établir dans ses états du Languedoc^ mais qu'il avait pris parti dans toutes les ligues et troubles dirigés contre elle et autour d'elle, était décidée à obtenir de lui un gage sérieux et définitif, pour en finir, soit par les armes en envoyant de grandes forces prendre Toulouse et le déposséder à tout jamais de son comté, ou par un traité entouré de solides garanties.

Le moment était propice pour faire triompher ses projets politiques en faveur de Pierre Bermond, car il fallait en finir avec le turbulent comte de Toulouse; soit par une dépossession de son comté en faveur de Pierre Bermond; soit par l'alliance de ce dernier avec Jeanne sa fille, qui serait ainsi une menace et une garantie pour l'exécution d'un nouveau traité.

Par un message envoyé par le comte de Brassac, Pierre était mandé au château de Roque-Haulte. Etiennette dont rétat n'avait cessé d'empirer, avant de mourir; voulait le voir une dernière fois.

A peine guéri de ses blessures, en proie au plus violent désespoir, il fit ses adieux à la reine et partit.

Mais quand il revit cette pauvre enfant sur son lit de douleur, pâle et amaigrie, résignée comme une sainte, il tomba à genoux près de sa couche et ses sanglots éclatèrent.

— Oh! mon cher Pierre, mon frère, dit-elle, en essayant de se soulever. Dieu est bon puisqu'il a exaucé ma dernière prière. Oh! je suis préparée à la mort, que je vois venir comme une délivrance, mais je ne voulais pas mourir sans vous avoir vu une dernière fois.

— Etiennette, Etiennette, murmurait Pierre, au milieu de ses sanglots, vous retrouver ainsi.

Et il inondait sa main fiévreuse de ses larmes^

— Ne me plaignez pas, Pierre, je suis heureuse, oh ! oui, bien heureuse de vous voir d'abord, et de vous rendre libre par ma mort.

— Libre ! que voulez vous dire ?

— Oui ! libre, car moi vivante, je le sais, vous ne pouviez m*oublier.

— Vous morte, Etiennette, ma douleur sera éternelle, je m'ensevelirai vivant dans votre souvenir.

— C'est précisément, mon ami, la prière que je veux vous adresser avant de mourir, de garder le souvenir de TafTection que je vous avais vouée, mais aussi d'accomplir un devoir. Rappelez-vous toujours , Pierre, que s'il est triste d'être victime de l'amour, il est beau d'être celle du devoir. C'est donc au nom de ce devoir que je vous adresse une prière et vous demande une promesse. Promettez-moi que ma dernière volonté sera exécutée par vous, quelque pénible qu'elle soit.

— Quelle qu'elle soit, oh ! oui, je vous le jure.

— Eh! bien, écoutez-moi, mon ami, mon frère. Et faisant un effort pour surmonter sa fatigue et étouffer cette toux opiniâtre qui lui déchirait la poitrine, elle continua d'une voix affaiblie.

Pierre se rapprocha d'elle pour ne rien perdre de ses paroles.

— Je laisse ma pauvre mère et mon père, si courageux dans son affliction, désespérés tous deux de ma mort prochaine, vous serez leur seul consolateur, Pierre, vous ne les abandonnerez pas, je le sais, mais vous pouvez donnera mon père une satisfaction dans sa douleur. J'ai été un obstacle aux projets ambitieux qu'il formait pour votre maison, promettez-moi de réparer le mal dont j'ai été la cause involontaire et inconsciente.

— Que voulez-vous dire ?

— Je ne veux pas laisser planer une ombre, un regret sur ma mémoire et mon devoir est de tout efTacer.

— J'exige donc de vous, Pierre, quoi qu'il m*ea coûte.. .i. Mais une quinte de toux, plus^longue encore que les précé^

dentés, l'interrompit, suivie d'un abondant crachement de sang.

Après un instant de repos elle continua d'une voix toujours de plus en plus afTaiblie :

— Oui, Pierre, je veux que vous accomplissiez un nouveau devoir.

Et Pierre, qui craignait de comprendre, ne put, dans soii impatience, s'empêcher de lui demander fiévreusement :

— Lequel ?

— Celui de vous marier ! . . .

Et elle retomba sur sa couche, comme épuisée par ce dernier effort.

— Jamais, jamais ! s'écria spontanément Pierre.

— Et pourtant, mon ami, vous m'avez promis...

— Tout, excepté cela, Etiennette.

— Voilà donc ce que je craignais, Pierre, que vous me laisseriez mourir sans que je puisse emporter avec moi la consolation de voir effacer ma funeste influence dans votre destinée, d'avoir laissé mon père, non pas maudire ma mémoire, mais voir par nioi renverser les projets d'avenir qu'il formait pour vous.

Et ses yeux brillaient d'un feu ardent et sombre, la fièvre colorait ses joues et lui donnait un nouveau semblant de vigueur.

— Vous m'avez dit en me quittant : J'attendrai... vous avez attendu, quoique sans espoir vous n'osiez désespérer, mais moi morte, vous rentrez dans la plénitude de votre liberté.

Et ce n'est pas seulement pour vous, pour votre bonheur que je vous adresse cette prière, mais c'est un devoir que

je VOUS impose ; vos comtés ont besoin après vous d*un successeur, c'est pour eux que je vous implore. Vous êtes rhomme du devoir, Pierre, eh ! bien, votre devoir, le voilà. Un seigneur aussi haut placé que vous a charge d'âmes et doit tout sacrifier pour le bonheur de ses vassaux.

Pierre ne savait que répondre, abîmé dans une immense douleur. Une promesse, il ne se sentait pas capable de la tenir ; un refus, c'était la mort d'Etiennette^ et le remords éternel de n'avoir pas accompli sa dernière prière.

— Pierre, mon frère, mes moments sont comptés, me laisserez-vous mourir ainsi? Oh! par pitié, faites que mon âme s'envole en paix vers le Seigneur; mettez ce dernier baume sur ma blessure ; donnez cette dernière consolation à celle qui meurt pour vous avoir trop aimé !..,

Le comte et la comtesse s'étaient rapprochés, ils voyaient combien cette conversation avait fatigué la pauvre Etiennette, et ils jetaient un regard suppliant à Pierre, désespéré.

Cette scène était déchirante.

^ Mais Pierre n'y tenant plus, voyant la mort planer sur cet être adoré, lui dit en déposant sur son froat un chaste baiser :

— Meurs en paix, mon amour, ta volonté sera faite, mais ton souvenir si cher restera toujours là, dans mon cœur, comme en un sanctuaire...

— Merci merci... Pierre, mon ami..., mon frère... je n'attendais que ta promesse pour... mourir...

Et se soulevant par un suprême effort, elle tendit ses bras amaigris à Pierre qui la pressa sur son cœur en sanglotant ; puis laissant retomber sa tête sur son épaule, un dernier et pâle sourire effleura seâ lèvres décolorées, et elle retomba, inerte, sur sa couche.

La comtesse en pleurs s'approcha ;de sa fille ; le comte était à genoux au pied du lit ; le chapelain, prévenu, entra,

lui donna Textrême onction, récita la prière des morts, et rame de la pauvre Ëtiennette s'envola vers le ciel !

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ÉTIENNETTE DE BRASSAG 183

Quelques jours après le comte de Brassac envoyait à la reine par son fidèle éeuyer Richard, un message secret, car après le coup terrible qui venait de le frapper il ne se sentait pas le courage d'aller à la Cour.

Il informait la reine de la mort de sa pauvre fille et du serment qu'elle avait exigé de Pierre, qui rendait réalisable une alliance avec Jeanne de Toulouse, si cette union entrait toujours dans ses vues politiques, mais il ajoutait qu'il était indispensable, pour la réussite de ce projet, de le laisser au moins pour quelques mois tout à sa douleur, attendant que le temps, ce grand consolateur des affligés, eut apporté quelque soulagement à sa profonde blessure et lui permit de reparaître à la cour pour y reprendre son service.

\i LE CHATEAU DE IfA HEYNE BLANCHE

ian3 ce message, il rendait compte de sa découverte sur assassins de Pierre Bennond, du comte de Toulouse et roi Ixiuis VIII, et l'organisation de cette secte barbare anguinairo, qui avait été organisée par Saladin, sous le 1 de Fils du Poignard do Cristal.

lui semblait bien diflicile d'anéantir une pareille asso- .ion, dont il était impossible d'atteindre le chef puissant; ait là un danger permanent pour les hauts et puissants nitairesdu royaume, qui porteraient ombragea cette tique occulte, dont le but et le moyen étaient d'empér de nouvelles croisades contre l'islamisme par l'assasit de tous ceux qui pouvaient tes diriger.

ne survciUance active et protectrice devait être faite Dur d'eux et de ceux qui devaient contribuer directeit à ta pacilication du royaume, car il entrait dans la tique du sultan d'Egypte et de Syrie, de maintenir it de trouble qui désolait lo pays, pour donner un atiit à l'activité et à l'ambition des clievalicrs français,

ne rêvaient jamais que guerres et conquêtes.

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