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Le Château de Leumont

e manuscrit des mémoires de Jean-Nicolas Dufort, introducteur des ambassadeurs, seigneur de Saint- Leu, plus tard comte de Cheverny, appartient à la bibliothèque de la ville de Blois. Il lui a été donné, en i863, par un Français résidant à Bade, qui le tenait de je ne sais quel hasard. Il se compose de cinq grands cahiers, couverts d'une écriture compacte et contenant chacun environ la matière d'un volume. Ces mémoires, commencés en 1795 et terminés le 1e1* mai de l'année

»nt pot ne manuscrit,

ni inu iteur, e de sa

mort, irrivée le r).

Lorsqu'il Qtreprit ion travail . 1 1 nto-

quatre ans. Il était vie r les événements

de la Révolution. Lui et ses eni sauve; mais combien de cher As boulevei ieni quels de

quels chan ■ er ! I] mi-

ruiné ; il avait quitté le ch&i

réfugier dans une maison de la rue des Carmélii

à Blois. Comm don a tant

Imagina de retracer pour lui-même le tableau dj

passée. Il n'eut d'autre but, il le dit souvent, que l'oubli

de ses peines; il se défend de toute per.

jamais son manuscrit à des r

croire à sa sincérité : le fait est que nul effort d'im

nation ni de stvle ne trahit jamais le désir d'ini

le public à ses confidences. Il boo ! soir ou la nuit.

pendant sa veille ou ses insomnies, aux u'il

racontera le lendemain. Puis il écrit au courant de la

plume, sans autre préparation, sans autre secours; il

commet parfois des erreurs. Laisse souvent des lacunes,

sur lesquelles il revient fil s'en aperçoit, même à

un grand intervalle de l'époque où son récit l'a conduit.

Son désir est d'être exact, sans que cela lui coûte beau-

(i) Deux auteurs ont très brièvement cité les mém :fort : M. Armand

Baschet, dans un article intitulé i Particularités rel

Madame de Pompaioar. « article publié par /.• historique Isepter

décembre 1SS0); M. Charles Vatel. dans son Histoire :u Birry

(l883), dont un fragment (précisément la citation de Dufort . a para dans le plément du Figaro du Ier décembre iSS3. Enfin. M. Dupré. ancien bibliothécaire de la ville de Blois, a fait de plas ges < nos mémoires, rr.

point de vue de l'histoire locale, dans ses Souvenirs de la Terreur à Blois (1877

coup de peine, il est vrai (i). Il néglige tout le reste; il se hâte au point de ne pas achever ses phrases. Il s'acquitta ainsi d'une grande tâche dans un délai fort court : en moins de seize mois, il avait rempli les cinq grands cahiers que j'ai décrits.

Il n'a aucune prétention à la forme, et, assurément, tout lui commande la modestie. La négligence est son moindre défaut ; il est incorrect sans scrupule et sans remède ; il débite en toute assurance du galimatias achevé. Et comme il se soucie de l'ordre et de la composition ! Le lecteur n'apprendra pas sans surprise qu'il avait redoublé sa rhétorique et qu'il était familier avec les poètes latins. Avaiton suivi, dans son éducation, le plan de celle d'un personnage qui fut le modèle de ce temps ? On assure que le duc de Richelieu entendait Virgile et ne sut jamais le français. Il entra pourtant à l'Académie : ce fut une de ses bonnes fortunes.

Comment reproduire l'œuvre que je viens de définir ? J'avertis d'abord que, pour moi, j'ai laissé entièrement de côté tout ce qui m'eût entraîné hors du terrain de mes études ordinaires. Je n'ai pris de la vie de Dufort que le commencement, le temps qu'il en a passé à Paris ou aux environs, surtout à Saint-Leu, dont il était seigneur, et à Saint-Prix, sur le terroir duquel son château était situé. A trente-trois ans, en 1764, il résigna les fonctions d'introducteur des ambassadeurs, qu'il remplissait depuis 1732, et il quitta notre vallée pour Cheverny et Blois, qu'il habita désormais. Je n'ai pas poursuivi son histoire plus loin, si ce n'est en quelques lignes, qui sont le bref épilogue de mon récit.

(1) Il néglige, par exemple, de contrôler les dates, qu'il indique presque toujours d'une façon fautive. Les noms propres sont étrangement défigurés la plupart du temps.

v. mi bols! n dân de

Dufort, un cahier et demi en ], je n'ai pa»

quelle forme je le présente

public. Je me IU : ne le :iire ni

intégralement ni littéralement : j pas-

\t» et transcrit le ri isables.

L'a: suffi] juc leur I

gueur diffuse, leur lar leur insigni: lent

d'une lecture fastidieuse a 1*l lieu de tran-

scrire les pages mieux conçues et tout ce qui fait l'iffl sérieux de ces mémoires, mais sans l'astreindre une fidélité littérale qui intolérable. J'ai fait connaître

tout à l'heure les défauts extraordinaires de l'écrivain prose informe croule de toutes parts. Il n'y a ni manque de convenances, ni faute de goût, ce me semble, à en etaver l'édifice ruineux. Qu'on ne me reproche pas de sacrifier à un simple agrément de lecture cette sincérité du document dont la critique moderne est si sévèrement jalouse. Je n'ai touché à mon texte, quelque défectueux qu'il soit, qu'avec toute espèce de ménagements, cherchant la correction par les moyens les plus simples, élaguant parfois, n'ajoutant jamais rien qu'un mot oublié, et, s'il fallait à toute force y introduire un tour différent, ne reconstruisant une phrase qu'avec les matériaux de l'ancienne. Je ne me dissimule pas tout ce qu'un pareil travail a de délicat et d'insolite; mais je répète que je l'ai cru indispensable, et, au surplus, l'intérêt et l'originalité du livre sont ailleurs que dans les fautes de grammaire. Dufort a des qualités de conteur, sinon d'écrivain : surtout la simplicité et la bonne foi. Recueillant ses souvenirs pour lui seul, pour se distraire au spectacle de sa propre vie, il en décrit les scènes naïvement. Il faut croire en son témoignage personnel, sans se laisser trop influencer par ses jugements, ni accepter, comme lui,

tous les récits qu'on lui a faits. Il manque essentiellement de critique; il est prompt à s'émerveiller, à imaginer l'extraordinaire. Il a beaucoup vu, mais non pas malheureusement les choses les plus importantes parmi celles qui se passaient sous ses yeux. Léger dans sa jeunesse, il est demeuré frivole jusqu'à Page avancé où il nous a révélé, de son temps et de sa vie, quelques faits dignes de l'histoire et beaucoup de bagatelles. Il est décousu, diffus, et pourtant sa mémoire est remarquablement fidèle. L'impression des sentiments passés lui revient toute vive; de là, dans sa narration, un mouvement et un naturel qui sont, avec la sincérité, des mérites que tout le monde lui accordera.

Je n'insiste pas sur ces remarques ; je les laisse à développer, s'il est nécessaire, à l'éditeur des mémoires complets. Pour moi, me bornant à des fragments de l'œuvre, je n'avais pas à en donner un long commentaire. Il suffit au reste de laisser la parole à l'auteur, qui va se faire amplement connaître.

Origines de J.-N. Dufort. — Son: oh. — Sis amis. —

Achat de la charge d'im roducteub des amba

es Dufort sont originaires du Limousin. Ils ont longtemps possède la terre de Gorses :i , dans C^L'^Sa la vicomte de Turenne ; ils en étaient

neurs en 1307, au dire de l'historien de la famille. Leur généalogie est en bon ordre depuis la même époq du moins La Chenaye des Bois l'affirme, déclarant i vu les titres originaux. Mais il serait bon d'y regarder après lui, et d'en vérifier l'inventaire : d'Argenson raconte que, lorsque Jean de Boullongne. le fils du peintre Louis, et dont le nom sera mêlé à ce récit, fut en passe de devenir contrôleur général des finances, on lui composa une généalogie qui le faisait descendre des comtes de Bou-

(i) J'écris ce nom suivant l'orthographe du Dictionnaire des Postes, tandis que l'on trouve i Gorsse » dans les mémoires de Dufort, et i Gorsses • sur la ca: Cassini. C'est un village de l'arrondissement d< .partement du

Lot.

logne, et lui donnait des droits à la couronne de France (i). Celle des Dufort se déroule en une série de « nobles hommes, » tous écuyers, assure-t-on, et qui vécurent dans leur province, sans illustration et presque sans avoir. Le premier qui changea cette histoire monotone fut un cadet, Pierre, fils de Jean VII, frère de Jean VIII, qui, protégé par le duc de Bouillon, auquel il avait rendu service, vint à Paris, vers le milieu du xvn6 siècle, et y trouva fortune (2). Son mariage avec Catherine Poyrel de Grandval, la fille richement dotée d'un huissier du cabinet de la reine-mère (3), le mit en position d'acheter une charge de maître ordinaire en la Chambre des comptes (1680). A la fin de sa carrière, n'ayant pas d'enfants, il fit venir de Gorses le fils unique de son frère aîné, Jean IX, et lui laissa son héritage. Ce neveu obtint sa charge (1692) et la main d'une nièce de sa femme, Elisabeth Poyrel de Grandval, fille de Charles, fermier

(1) Journal et Mémoires du marquis d'Argenson, édition E.-J.-B. Rathery, t. VIII, p. 219. L'auteur des Lettres persanes a cruellement raillé les auteurs de

ces tromperies : « II est généalogiste; il espère que son art rendra, si les fortunes continuent, et que tous ces nouveaux riches auront besoin de lui pour réformer leur nom, décrasser leurs ancêtres et orner leurs carrosses. Il s'imagine qu'il va faire autant de ^ens de qualité qu'il voudra. » {Lettre C XXXII).

Notre Dufort paraît de bonne fui. j'en conviens: il se défend, non sans outrecuidance, d'une confusion possible entre sa famille et celle des Durfort : « Les recherches faites par mon grand-père et par mon père s'arrêtent en l'io"]. Les trois premiers titres et contrats de mariage nous donnent le nom de Durfort. Il paraît que ce nom a été abandonné depuis ; car une filiation suivie de contrats de mariage ne laisse à mes ancêtres que celui de Dufort, soit qu'on leur ait disputé cette origine commune avec une famille illustre, soit qu'ils aient mieux aimé, quoique la bâtardise fût en honneur dans ces temps, n'avoir aucune affinité avec une famille qui pourrait la leur reprocher un jour. »

(2) Pierre Dufort fut tuteur onéraire de Godefroy-Maurice de la Tour d'Auvergne, duc de Bouillon, en 1662. (Bibl. nat. Mss. Pièces originales, vol. 52,

fol. 107.)

tyjcolas Poyrel, sieur de Grandval, anobli en 1643, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi en 1645, commissaire d'artillerie en 1647, grand maître des eaux et forêts d'Alsace en 1649, secrétaire-interprète en langue germanique et helvétique en i65o, avait épousé Denise de l'on cher, issue de la maison de Poncher qui a donné un maréchal de France en 1218 (La Chenave des Bois). Il en avait eu trois enfants: Catherine, mariée à Pierre Dufort, Charles, qui va être cité, et ibbc. aumônier du roi.

général (l). ( [OC deux alliances aucce^v

donnèrent 10] Dufort U pins grande part de la fortune

Grandral, ei indireni désormaii li d

nos hoberatu Umo avec celle de patente

bourgeoisie, de ce monde de U finance qui fort à la tin du règne de Louis XIV. Jean, le dernier nommé, eut un fila, I - .ph-Pierre. le troisième maître des comptes île la famille, et, de celui-ci, un petit-' Jean-Nicolas, l'introducteur des ambassadeurs annonce dans notre titre (2).

Les souvenirs de l'auteur des mémoires remontent à son aïeul ; il le dépeint en quel juc^ traits qui rendent au naturel cette modestie de l'ancienne magistrature dont la tradition se perdit promptement sous la Régen

Jean Dufort, que j'ai connu, puisqu'il n'est mort qu'en 1743. était de ces vieux magistrats simples comme la loi et d'une probité' exemplaire. Il portait une perruque à la Louis XIV, un vieil habit et des souliers carrés. Ayant hérité de la moitié des biens de la famille de Grandval, il avait été obligé d'en conserver le train. Il avait un maître d'hôtel tout galonné et dont la tenue contrastait singulièrement avec la simplicité de son propre costume.

Joseph-Pierre, pourvu fort jeune 117181 d'une charge de maître des comptes, eut vingt-cinq années d'exercice

(1) Charles passa par les mêmes charges que son père. Huissier du cabinet de la reine en 1654. secrétaire-interprète en langue germanique et helvétique en : gentilhomme ordinaire de la chambre du roi en i65q. grand maître des eaux et forêts d'Alsace en 1061, il se maria avec Marg :eri;e Le Court, qui lui donna deux filles : Marie-Thérèse, épouse de Jean Dupuis. trésorier de la maison du roi, et Elisabeth, épouse de Jean Dufort, morte avant 1720. (Bibl. naL Mss. Pi originales, vol. a3io.)

(2) Les Dufort portent pour armes : D'azur à trois épis de blé d'or mouvants d'une terrasse de même, au chef d'or chargé de trois étoiles d'azur.

commun avec son père (i). Il épousa, le 24 février 1729, à Saint-Roch, Agnès- Françoise Soullet, « belle, fraîche, douce, aimable, bonne et charitable, et préférée à plus d'un parti ». Cette personne parfaite était fille de Nicolas, conseiller degrand'chambre au parlement, et de Laurence- Françoise Le Tessier de Montarsy, de la riche famille des joailliers du roi (2). Une fille, qui mourut jeune fut le premier fruit de cette union (1730). Jean -Nicolas naquit l'année suivante, le 3 février 1 73 1 , dans l'hôtel Saint-Pouenge. « Cet hôtel avait sa grande entrée par la rue Neuve-des-Petits-Champs, assez exactement dans l'axe de la rue Chabannais. Le jardin, placé derrière l'hôtel, au centre du massif compris entre la rue Sainte-Anne et la rue Richelieu, rejoignait celle-ci à la suite de la maison n° 63 et prolongeait son mur sur la rue, un peu en deçà de la façade nord du 69 actuel, jusqu'à l'hôtel de Jars, qui le séparait de l'hôtel Louvois (3) ». L'hôtel Saint-Pouenge était ainsi loué à des particuliers, avant qu'on n'y établît, en 1755, le bureau de l'agence du clergé. Dès que notre jeune Dufort sut marcher, on lui donna un précepteur, le bon abbé Puppin, et, pour compagnons de jeux, des

(1) M. Vitu, dans la Maison mortuaire de Molière, p. 161, nomme un autre Dufcrt qui aurait, en ce mC*me temps, rempli des fonctions publiques, celles de sénéchal du Rouergue. Je ne sais où il l'a rencontré, ni quelle place il lui attribue dans la famille que j'ai fait connaître.

(2) Nicolas Soullet descendait de marchands drapiers établis à Paris dès le xve siècle; son père avait été conseiller secrétaire du roi: il avait deux frères Jean, sieur de Gallerande, écuyer, et Henry, sieur de Saint-Germain, capitaine de cavalerie au régiment de Condé, et une sœur mariée à Jean Le Boullenger, maître ordinaire en la Chambre des comptes. Sa femme était fille de Pierre Le Tessier de Montarsv, sieur de Bièvre-le-Chastel, de la Mothe et autres lieux, garde des pierreries de la couronne, et avait deux sœurs, dont l'une épousa Charles-Louis Félix, contrôleur général de la maison du roi, et la seconde, Jean Q .cniin, baron de Champlost, d'une famille dont plusieurs membres furent valets de chambre du roi. Nicolas Soullet. outre la fille qui devint la femme de Joseph-Pierre Dufort, eut un fils, Bernard-Nicolas, conseiller au parlement de Paris. (Bibl. nat. Mss. Pièces originales, vol. 2721 et 281 1. — Cabinet des titres , dossiers Soullet et Tessier.)

(3) La Maison mortuaire de Molière, p. 3b8.

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