‹ Le Château de LeumontChapitre 8 sur 13 · III. — La MORT DE M"" DE POMPADOL'R I · texte numérisé non relu

III. — La MORT DE M"" DE POMPADOL'R I

« Mme de Pompadour. qu'on avait crue b rTaire, était

retombée dans un état très fâcheux. Le duc et la duchesse de Choiseul lui étaient réellement attachés, et, chose rare, la reconnaissance, quoi qu'on en ait dit, était gravée au fond de son cœur. La négociation relative . . g rément de la cha- heureusement terminée entre les deux maladies, et je dois cette justice à sa mémoire que, réellement, elle avait pris parti pour moi contre son frère, en voulant tenir la parole qu'elle m'avait donnée, et qu'elle avait témoigne combien elle était satL que j'eusse ce que je devais avoir.

« J'étais dans l'habitude d'aller dîner tous les lundis chez la duchesse de Praslin, où toute la cour se trouvait, ainsi que les ambassadeurs qui ne voulaient pas partir ide Paris) pour le lever du roi (le mardi) de si grand matin. . . .

(1) Le fragment qu'on va lire : et dont j'ai parlé page 100, a déjà été reproduit, en grande partie, par M. Armand Ba<chet et M. Ch. Vatel , dans les publications que j'ai citées.

(( J'arrive donc à six. heures du soir, le lundi, jour de la mort de la marquise (i), chez la duchesse de Praslin. Elle était seule ; toute la cour était occupée. Le duc et la duchesse de Choiseul avaient leur porte fermée. J'entre et je trouve la duchesse en larmes. Cette douleur n'était point jouée; elle me dit : « Vous « me voyez encore toute émue, et, si vous étiez venu il y a une « demi-heure, vous auriez partagé mon émotion. Je venais d'ap- « prendre la mort de Mme de Pompadour; elle n'était pas mon « amie particulière; mais je n'avais nullement à m'en plaindre. « Je me mettais à regarder, à travers la fenêtre, les mouvements « que cette mort occasionnait, lorsque j'ai vu deux hommes « portant une civière. Quand ils se sont approchés, car ils ont « passé sous mes fenêtres, j'ai vu sur cette civière le corps d'une « femme, couvert seulement d'un drap, et si léger que les formes « des seins, du ventre, de la tète, des cuisses et des jambes se « prononçaient très distinctement ; j'ai envoyé aux informations : « c'était le corps de cette pauvre femme. Selon la loi stricte qui « veut qu'aucun mort ne puisse rester dans le château, on la « portait aussitôt chez elle. Triste fin des grandeurs dont elle a « joui ! Celle qui pouvait a son gré, il y a une heure, faire « tout ce qu'elle voulait, était emportée comme une femme du « coin. » Ce fut pour nous deux un beau chapitre de moralité, mais dont nous fûmes détournés bientôt par la quantité de COUrtisana que cette mort attirait à Versailles.

« Marigny ne put se masquer ; il disait hautement : « Mainte- « nant les coups de chapeau seront pour moi. » Vilain dans tous les détails de cette immense succession, il envoya un petit chien que la duchesse de Choiseul avait demandé en mémoire de son amie, en prenant, chose incroyable, la précaution de lui ôter son collier, qui était d'argent massif, pour le mettre dans son capharnaïïm.

a II n'y eut aucun changement à la cour. Le roi, quelque affecté qu'il fût, accoutumé à se masquer, prit sur lui. avec sa force habituelle. Tout aux affaires, le vide de son intérieur en fut diminué. Ses intimes, son service seul s'en apercevaient, et, quelque distrait qu'il voulût être, une habitude si longue ne pouvait se remplacer. Les soupers des petits appartements se tinrent ;

(i) C'est une erreur : M"" de Pompadour est morte un dimanche. N'uu< l'avons dit plus haut.

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heures du soir, en hiver, et par un tempi d'or.ue épouvantable. La marquise avait, par ' '.ment, décide aux

Capucines, place Vendôme (où elle allait être transport roi prend Champ lost par le bras, arrive à la porte de glace du cabinet intime qui fait face à l'avenue, y pénètre, lui fait fermer cette porte, et se met avec lui. en dehors, sur le balcon. Il garde un silence religieux, voit le convoi enfiler l'avenue, le suit des yeux jusqu'à ce qu'il ne puisse plus l'apercevoir, malgré le mauvais temps et l'injure de l'air, auxquels il paraît insensible. Rentré dans l'appartement, deux grosses larmes coulaient encore le long de ses joues. Il ne dit à Champlost que ce peu de paroles : « Voilà les seuls devoirs que j'ai pu lui rendre. »

Le cadre de cette étude me donne peu de marge pour disserter sur des faits d'histoire générale. Cependant je ne saurais m'empècher de remarquer combien le récit qu'on vient de lire, très différent de ceux qui ont été donnés du même événement, mérite de leur être préféré. Il a toutes les marques de la vérité : il est simple, naturel, précis, nullement en désaccord av. caractère du roi, que la débauche avait avili , mais non rendu méchant. Louis XV était aimable et bienveillant pour son entourage, et se complaisait dans une intimité dont Mme de Pompadour avait été le grand charme. N pas une cruauté

invraisemblable que cette parole qu'on lui prête à l'aspect du convoi de sa maîtresse : <■ Mme la marquise aura mauvais temps ce soir pour son voyage! » Enfin, la narration qui précède paraît prise à bonne source ; elle a très vraisemblablement pour auteur celui qui seul put apercevoir le trouble, les insomnies et les larmes du roi : Champlost. le valet de chambre que Dufort met constamment en scène et qui était son cousin.

Moufle d'Argenville, après avoir dit que Louis XV prodigua à la favorite mourante les égards et les hommages, poursuit en ces termes: « Il est vrai qu'à peine fut-elle expirée, on rejeta son cadavre, renvoyé sur une civière à son hôtel particulier, dans la ville, et l'on observa Louis XV, qui, de ses fenêtres, la vit froidement passer. C'était le signe de l'apathie la plus complète. Sans doute tout sentiment d'amour était éteint pour elle dans le cœur du monarque. Mais quel homme peut voir briser sans verser des larmes une union de vingt ans? » [Vie privée de Louis XV, t. IV, p. 21.)

Ce récit, loin de contredire celui de Dufort, le confirme dans les parties dont tout le monde a pu être témoin ; mais il fallait être Champlost pour voir que l'apathie du roi était, au fond, de l'accablement, et que sa froideur apparente était démentie par des larmes silencieuses.

Je ne voudrais pas exagérer ma thèse en insistant trop sur cette marque de sensibilité de Louis XV, ni sembler croire qu'elle partît d'un cœur tendre. Trop de faits me démentiraient, et notre auteur même, malgré sa grande prévention en faveur du souverain, ne tarderait guère à dissiper l'illusion. Il a une anecdote fort instructive à ce sujet, et qu'il place précisément à côté du récit de la mort de Mme de Pompadour; je vais la transcrire sous le titre de la Goutte de M. d'Arboulin.

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