IV. — La goutte de M. d^rboulin
« Louis XV, dans l'intimité, était le plus aimable et le meilleur des hommes. Comme père de famille, il aurait été aimé, estimé et considéré, s'il ne lui avait manqué ce qui manque à tous les rois : c'est de s'assimiler aux autres hommes. Accoutumés à des respects, à une espèce d'adoration, du moment qu'ils sont nés, je crois fermement qu'ils se jugent au-dessus de l'espèce humaine. Je vais rapporter un trait que je tiens de la personne qui en donna l'occasion, et dont je ne veux pas conclure que Louis XV n'était pas le plus excellent des hommes, mais qui prouvera qu'il ne gardait aucune mesure vis-à-vis des autres, par défaut d'éducation.
« Le sieur d'Arboulin, ami de M,ue de Pompadour, dans le temps qu'elle était M** d'Étiolés, et ami de M. de Tournehem,
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rinville (i), de l'Académie, et l'autre, fameux par la tête de la marine, il leur lit sentir fortune. I
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baron d ;t obligé, p;ir reconnaissance, de faire la
cour de plus en plus, dans l'intérieur, au roi i marq..
et prit l'habitude d'y venir tous les quinze jours. Le roi le g tait d'autant plus qu'il était de s is qui n'intriguent jamais.
M»ie de Pompadour voulut se l'attacher dm quatre charges de secrétaire de cabinet venant à vaquer, il en fut pourvu. Cette charge, qui n'obligeait à rien: procurai* entrées, et par conséquent il convenait au roi qu'elle fût remplie par un homme qui lui plût. D'Arboulin la posséda longtemps.
« Cependant, l'âge augmentant, il fui goutte, ce qui diminua la fréquence de ses voyag îles.
Y revenant, un jour, après une absence, Mme de Pompadour se ;nit de ne plu? le voir. Il expliqua ses raison : :.. elle ne voulut point le laisser partir avant qu'il eût vu le roi. qui avait eu la bonté de demander de ses nouvelles. Le roi desentre. Dès qu'il voit d'Arboulin, il \ient à lui, lui d< '.c de
ses nouvelles. D'Arboulin lui conte qu'il a eu un accès de goutte aux deux orteils et qu'il est rétabli. Le roi. qui n'avait jama rien de semblable, parie d\;utre chose, s'égaie avec plusieurs autres intimes. Enfin il s'approche c. julin, en lui tour-
nant le dos, appuie ux talons sur chaque pied du conva-
(i) Jean-Pierre 11722-17Ô3» fut secrétaire de l'Académie des inscriptions et membre de l'Académie : — Louis-Antoine (1729-18111. le célèbre navi-
gateur, fit un voyage autour du monde de 1760 à 1700, et d^ en 17S0. Ils étaient fils de Pierre -Yves de Bougainville, notaire 'arie-
Françoise d'Arboulin, fille de Pierre d'Arboulin. marchand. 'Dictionnaire historique et critique Je Jal, p. 262.)
lescent, et lui demande si c'est là qu'il a eu la goutte. A peine l'accès e'tait passé ; d'Arboulin sent une douleur incroyable. Mme de Pompadour le voit changer de couleur; elle prie le roi de lui dire un mot, et lui fait lâcher prise. Le roi s'en va. D'Arboulin, aussitôt qu'il est sorti, exhale son humeur: « Quoi, « dit-il, vous me faites rester pour essuyer une plaisanterie « pareille ! Il a fallu toute la force dont je suis capable sur moi- « même pour ne pas le pousser rudement, car il m'a fait une « douleur dont il ne peut avoir l'idée. — Je m'en suis aperçue, « riposte Mme de Pompadour, et je lui ai fait finir ce qu'il croyait « une plaisanterie. Mais, si, par malheur, il avait été oblige de « sentir par une pareille correction sa conduite déplacée, et que « par là il eût été obligé d'en rougir, de la vie il ne vous l'aurait o pardonné. — Je vous quitte, madame, reprend d'Arboulin; « qu'il garde ses caresses pour tout autre que pour moi. Vous « avez exigé que je reste; mais je ne me sens plus le courage « de m'y exposer. » Il partit, et n'est pas retourné depuis à Versailles. »