II
SAINT-ERNEST
Enchanté, M. Athanase Grimardeau, de faire votre connaissance. M. GRIMARDEAU.
J'ai l'honneur d'être chargé par le propriétaire de ce domaine de la direction du château et de ses dépendances , en qualité d'intendant , et c'est à ce titre que je prends la liberté de vous demander ce que vous désirez de nous.
SAINT-ERNEST
A la bonne heure, et si madame votre épouse m'avait parlé avec autant de politesse , je me serais empressé de la satisfaire. M. grimardeau , à sa femme.
Vous voyez bien , raamour , que c'est votre faute ; ce n'est pas avec des mouches....
mad. grimardeau, impatientée.
Bah i bah ! bah !
SAINT-ERNEST
Voici le fait, monsieur l'intendant; je me rends à Paris, et retenu dans ce château par un accident assez commun en voyage....
MAD. GRIMARDEAU.
Voiture versée.... prétexte ordinaire.
M. GRIMARDEAU.
Silence donc , madame Grimardeau.
SAINT-ERNEST
Je vous demande d'abord un lit pour moi, un second pour mon hussard , de la paille et du foin pour mes chevaux , et en attendant le dîner, quelques vieilles bouteilles de Pomard, que nous boirons ensemble , mon cher monsieur Athanase Grimardeau , à votre santé et à celle de madame votre épouse , qui se tient là bas dans un coin, qui fait la boudeuse, la méchante ; mais qui , au fond , est , j'en suis sûr , la perle des femmes , et finira par compatir à ma situation.
MAD. GRIMARDEAU.
Moi compatir î Non , non, détrompez-vous , j'ai été trop souvent la dupe de ma confiance et de ma faiblesse.
M. GRIMARDEAU.
Mais au fond , ma femme , je ne vois pas trop pourquoi nous refuserions.... car ce jeune homme paraît honnête.
MAD. GRIMARDEAU.
Honnête ! On ne s'introduit pas dans une maison étrangère comme il l'a fait , et on n'y prend pas le ton qu'il a pris , quand on n'a pas de mauvaises intentions.
Pour la dernière fois, madame Grimardeau , ne soyez pas moins humaine qu'autrefois vous ne l'étiez.
( •» ) M. GRIMARDEAU.
Qu'autrefois vous ne l'étiez ? Qu'est-ce à dire , monsieur l'officier ? Et pour qui prenez-vous madame Grimardeau , s'il vous plaît? Apprenez que^rna femme n'a jamais cessé d'être ce qu'elle est.
SAINT-ERNEST
Je vous en fais mon compliment.
M. GRIMARDEAU.
Que la pureté de sa conduite ne peut se comparer qu'à celle du sentiment qui l'unit à son époux.
SAINT-ERNEST
Cela ne m'étonne plus.
GRIMARDEAU.
Que la médisance n'a jamais pu trouver l'occasion de mordre sur elle.
SAINT-ERNEST
Peste !
M. GRIMARDEAU.
Et qu'enfin il est de la dernière impertinence d'oser dire....
saint-ernest , prenant le ton sévère.
Monsieur Grimardeau!
M. GRIMARDEAU.
Monsieur Grimardeau , monsieur Grimardeau ne vous craint pas , et quand il s'agit de l'honneur de son épouse , il est encore en état... (Il fait mine de porter une botte?) Hoi î hoi î...
saint-ernest.
Au fait, me ferez-vous dîner et coucher ?
MAD. GRIMARDEAU.
Non , Monsieur , vous n'êtes pas dans une auberge.
M. GRIMARDEAU.
On ne loge ici ni à pied , ni à cheval.
MAD. GRIMARDEAU.
Surtout les gens dont on ne connaît pas même le nom ; faites-nous le plaisir....
saint-ernest.
D'aller chercher gîte ailleurs ? Non parbleu ! on ne quitte pas aussi brusquement des hôtes aussi prévenans , aussi aimables , aussi....
M. GRIMARDEAU.
De l'ironie.
Air : J'ai vu le Parnasse des dames.
Si vous excitez ma colère, Monsieur, je dois vous avertir,
Qu'à l'instant de mon caractère Vous allez me faire sortir.
Ma foi , si cela peut vous plaire , Mon très-cher monsieur Grimardeau, Sortez de votre caractère , Moi , je ne sors pas du château.
M. GRIMARDEAU.
Ah ! voilà qui devient trop fort ; heureusement nous avons de quoi vous forcer à lever le siège.
SAINT-ERNEST
Tant mieux, morbleu ! cela me remettra en haleine ; aussi bien le repos commence à me fatiguer.
MAD. GRIMARDEAU.
Comment, Monsieur, vous pousseriez l'incivilité jusqu'à....
SAINT-ETNEST.
Air : Folie.
Bataille ! bataille !
C'est mon état, c'est mon humeur, Bataille , bataille , C'est mon bonheur.
M. GRIMARDEAU.
Je crois vraiment que monsieur raille.
MAD. GRIMARDEAU.
Mais il faudra bien qu'il s'en aille.
SAINT-ERNEST
Croit-on chasser par du fracas Celui que le canon n'a pas Fait reculer d'un pas ?
/ M. et MAD. GRIMARDEAU.
Qu'il raille, qu'il raille, Il faudra , malgré ses clameurs , Qu'il aille , qu'il aille , Loger ailleurs.
SAINT-ERNEST
Bataille, bataille, C'est mon état, c'est mon humeur, Bataille , bataille , \ C'est mon bonheur.
( Madame Grimardeau , en sortant , emporte le sabre de Saint-Ernest
sans qu'il s'en aperçoive. )