LIBRAIRIE DE BAUDRY, ÉDITEUR
De r Amant de la Lune, par Paul de Kock. — Des Trois Moiisqnelarres,
par Alexandre Dumas. — De D'ArlaRnan, du Garde-d'Honncur,
par noger de Beauvoir.
oi , Kl'E (.OCH ILLIÈKE.
|Ki'
'£:J4i. SîS.li;
LE mm.
DE HONTBRUN. 11
VOUS pu me trouver dans ce pays écarté?
— Rien n'est plus simple, frère Bertrand... Hier, peu d'heures après votre départ, Saint-Denis, héraut de France, est arrivé à franc étrier à Malleval, croyant vous y trouver encore. Il était chargé d'un message de notre sire le roi ; on lui avait ordonné de faire grande diligence. En apprenant votre départ, il a été si fort contrit, il s'est tant lamenté de ne pouvoir s'acquitter de la royale commission, que nous nous sommes décidés, sachant quelle route vous aviez prise, à courir après vous... Peut-être ne fussions-nous pas parvenus à vous atteindre, mais heureusement nous avons rencontré à
quelques lieues d'ici un homme qui nous a indiqué où vous aviez couché la nuit dernière.
— Et quel est cet homme, Olivier?
— Une espèce d'écuyer nommé Oswald, un drôle assez suspect. . . Il s'est jeté hier au soir sur nos lignes, car nous avons campé à la belle étoile, sur le bord du grand chemin. Craignant que cet homme ne fût un espion anglais et qu'il ne nous attirât sur les bras toutes les troupes de la province, j'ordonnai de le 6rflwc/ierau premier arbre venu... Le coquin ne parut pas satisfait et se démena comme un beau diable... Cependant il allait être pendu bel et bien , quand par hasard il entendit prononcer mon nom ; il ?int se jeter à mes pieds et il
IJAM,
Un murmure d'étonnement s'éleva dans les deux armées. Le chevalier étranger était messire Olivier Duguesclin , frère unique de l'illustre Bertrand.
Sans s'inquiéter de leurs compagnons respectifs, ils se livrèrent d'abord à la joie de se revoir. Mais bientôt Olivier, jetant un regard un peu ironique sur la suite de son frère , dit avec gaîté :
— Par notre commune mère ! Bertrand , où êtes-vous allé chercher de de pareils gens d'armes? jamais je n'ai vu mines si piteuses et si couardes !... Vrai Dieu ! l'ennemi que vous voulez attaquer ne doit pas être bien redoutable, ou vous serez battu sans rémission, je vous le prédis.
— Ne vous moquez pas, frère Oliyier, répondit Bertrand avec sévérité ; il y a quelquefois autant de courage sous la simple jaquette d'un vassal que
SOUS une armure de chevalier Je
compte employer ces hommes à un service pressé et je n*ai pas été maître de
choisir.
— Attendez un instant , frère Bertrand, répliqua Olivier ; nous vous apportons des nouvelles de haute importance ; et sans doute vous ne vous amuserez pas à guerroyer contre les gcntillâtres de ce pays lorsque vous les connaîtrez. . .
— Nous apprécierons, mon très-aimé frère ; mais bon Dieu ! quelle est donc cette chevalerie qui vous accompagne avec un train si magnifique? On dirait des seigneurs damerets allant audevant de la fiancée d'un roi !
— N*avez-vous pas déjà reconnu les
ft 16 CHATEAU
armoiries et les bannières, mon vaillant sire? Ce sont les capitaines qui étaient avec vous à Malleval, nos beaux cousins Mauny, le comte d'Armagnac, Galeran , et d'autres encore; ils ont grande impatience de vous voir, et nous chevauchons depuis hier pour
vous joindre Mais, par votre chef,
continua- t-il en se tournant vers ses compagnons, iU ne vous ont pas reconnu sous ce costume indigne de votre rang^ ils VOUS prennent, je le gage, pour quelque aventurier qui demande merci en son nom et au nom de ses piètres soldats !
— Parlons raison , Olivier ; quel si grand motif avez-vous eu de vous mettre à ma poursuite et comment avez-
DB MONTBaVN. 15
— Que monseigneur Jésus-Chribt et sa sainte mère soient bénis pour vous vous avoir conduits sains et saufs jusqu'ici, comme pour les autres grâces dont ils m'ont comblé depuis quelques heures ! Je vous remercie, frère Olivier, de l'intérêt que vous prenez à ma personne... mais ne pourriez-vous médire quelles nouvelles m'apporte le royal messager ?
— Je ne sais rien de certain ; cependant, si je ne me trompe, les nouvelles
sont mauvaises Le héraut est resté
un peu en arrière, car lui et son cheval sont brisés de fatigue : il ne tardera pas à nous joindre. . . En attendant, ne voulez-vous pas saluer nos parents et bons amis?
16 LB CEMEAM
— Volontiers, frère Olivier.
Ils s'avancèrent alors vers un groupe de chevaliers , posté à l'entrée du village. A peine eurent-ils fait dix pas, que Bertrand fut reconnu. Les seigneurs français sautèrent à bas de leurs chevaux et vinrent lui serrer la main, pendant que les hommes d'armes poussaient des vivats et agitaient les bannières pour le saluer.
Alors seulement toute espèce de défiance cessa entre les deux troupes , et les vassaux de Solignac respirèrent. Le sire de Nexon lui-même s'empressa de leur faire remarquer que cette brillante chevalerie étant amie de Duguesclin , allait probablement se joindre à eux contre le redoutable sire de Mont-
DB MONTBRClf. 17
brun. En attendant il les invita à profiter de ce moment de répit pour se reposer; le reste de la journée, selon toute apparence, devant être fort rude pour eux.
Ces pauvres manants ne se le firent pas dire deux fois ; ils s'assirent sur l'herbe, devisant de tout ce qu'ils voyaient ou de ce qu'ils supposaient ; le chevalier-avoué rejoignit Bonne- Lance.
Le chef des routiers restait à cheval, en tête de sa troupe, dans une immobilité complète , le regard fixé vers les seigneurs qui entouraient Duguésclin.
Nexon ne remarqua pas d'abord sa pâleur et sa préoccupation.
— Eh bien, capitaine Bonne-Lance,
18 W CHAtEiW
dit-il tranquillement , vous aviez raison... ce sont desFraneais et, j'imagine, de bons auxiliaires pour Iç coup de main que nous méditons,
Henry le regarda d*un air distrait, comme s'il n'eût pas compris ces paroles ; puis il demanda avec agitation :
— Ne me trompé-je pas, sire chevalier? n'apercevez-vous pas comme moi , à quelques pas de monseigneur Duguesclin, une bannière mi-partie rouge et bleue semée d'herminettes blanches?
—Il est vrai, capitaine ; connaîtriezvous le seigneur à qui appartiennent ces armoiries? Ce doit être un grand personnage de la cour de France, à en
me dit que, si je voulais lui accorder la vie , il se faisait fort de me conduire dans un endroit où vous deviez être assez empêché, car vous étiez tombé entre les mains d'un méchant seigneur qui ne manquerait pas de tirer profit de vous. Comme il a exactement dépeint votre personne, nous n'avons pas doute de sa sincérité. Cependant il nous a été impossible d'expliquer pourquoi cet écuyer avait quitté le château de Montbrun; je le soupçonne fort d'avoir voulu avertir les Anglais et le duc de Lancastre, connétable d'Aquitaine, de votre présence dans le pays. Pour abréger , ces seigneurs et moi nous ne tenions pas assez à voir pendre ce misérable vassal pour refuser sa proposi-
i& LB CHATEAU
tion. Nous lui ayons promis la vie s'il nous donnait les moyens de vous retrou* ver, en le menaçant de le tuer au premier soupçon de trahison. Il nous a conduits ici, et voilà, frère Bertrand, comment nous avons eu le bonheur de
vous revoir Au moment où vous
vous êtes montré, nous allions envoyer sommer les habitants de Montbrun de Vous remettre entre nos mains, sans quoi nous eussions saccagé ce manoir inhospitalier ; mais à présent, je pense, nous allons quitter bien vite ce pays sauvage, laissant à d'autres le soin d'enfumer cette tanière de renards.
Duguesclin avait écouté avec attention le récit de son frère. II dit dévotement, en levant les jeux au ciel :
D« MONTBRUÎf. 19
juger par le riche costume du porte*»
bannière.
Bonne-Lance ne répondit pas, son trouble et son émotion devenaient de plus en plus visibles ; un léger tremble^ ment agitait ses membres, Il rabattit précipitamment la visière de son cas»
que de manière à cacher ses traits. Au même instant un page vint le prier gra»« cieusement de s'approcher des seigneurs français; ils avaient mis pied à terre et ils écoutaient avec un vif intérêt Du»» guesclin leur racontant les dangers qu'il avait récemment courus.
Le capitaine des routiers fit un signe de consentement, puis se tournant vers un de ses sergents , il lui ordonna de mettre la compagnie au repos ; mais
l'interposition de sa yisière d* acier ou rémotion avait altéré le timbre de sa veix ; ses paroles étaient sourdes, presque inintelligibles. Ce devoir rempli, il suivit le page, laissant le sire de Nexon et le sergent stupéfaits de ces manières étranges, si différentes de ses allures ordinairement franches et hardies.
Quand il fut à dix pas de la troupe, il remit son cheval à la garde du page, et s*avançant à pied vers les nobles français, il s'inclina profondément devant eux. Ils lui rendirent son salut avec beaucoup de courtoisie.
— Vrai Dieu ! brave écujer, s'écria Olivier Duguesclin avec une familiarité amicale en lui tendant la main, je veux
être le premier à vous remercier de l'assistance que vous avez donnée à mon seigneur et honoré frère; par la croix ! vous avez fait une grande action et de haute loyauté...
— Messire, dit Gauthier de Mauny, fier et rude chevalier, couvert d'une armure noire , au vis ge brun et balafré , toute la noblesse et chevalerie de France sera jalouse du service que vous avez rendu à mon beau cousin Bertrand... Maugredieu! je donnerais dix années de ma vie de guerres et batailles pour avoir eu le bonheur de parache- Ter une action si agréable au roi notre sire et à la chrétienté !
— Ne te plains pas, cousin Mauny,
répliqua Duguesclin en riant; si l'on m. 2
portait en ligne de compte les horions que tu as reçus pour moi, tu serais encore le plus riche de mes bons amis et vaillants compagnons d'armes, sans excepter Glisson lui-même !
Bonne-Lance reçut encore les compliments de Galeran, fils du comte de Saint-Pol , d'Olivier de Mauny, et des autres seigneurs qui se trouvaient là.
Tous renchérissaient les uns sur les autres pour exalter le service qu'il avait rendu à leur illustre chef en le sauvant des mains de Monlbrun. Henry gardait le silence comme si le respect, en présence d'une si noble assemblée, lui fermait la bouche.
Cependant, un des personnages les plus éminents de l'assemblée n'avait
DB MOïfTBRUN. 25
encore rien dit ; c'était un homme déjà sur le retour, d'une figure sèche et maigre, de manières austères; sa physionomie portait les traces d'une souffrance morale déjà ancienne. Son armure d'argent richement incrustée, son manteau mi-parlie, sur lequel étaient brodées des armoiries, le coronnet à neuf perles qui surmontait son casque, le faisaient reconnaître pour un puissant seigneur ; c'était, en effet, le comte d'Armagnac, dont le nom devint si célèbre quelques années plus tard. Il avait tenu ses yeux attachés sur Bonne-Lance avec obstination , tandis que les autres chevaliers comblaient d'éloges l'aventurier.
— Jeune homme , dit-il à son tour
24 LE CHATEAD
avec un peu de raideur, un simple écujer devrait-il se présenter ainsi, le visage couvert, devant des personnages de si haut rang?
— En effet, sire Bonne-Lance, ajouta Duguesclin avec sa franchise mâle, pourquoi cacher, votre loyal et plaisant visage à ces seigneurs? Par Notre-Dame!
TOUS leur feriez croire qu'il vous manque un œil comme à mon cousin Mauny, que vous êtes balafré comme Olivier, ou que vous avez la peau noire comme moi... or je sais combien votre mie a eu bon goût en vous choisissant pour son chevalier !
Bonne-Lance répondit d'une voix basse et étouffée qu'il venait de faire vœu de ne pas ôter son casque et lever
sa visière, jusqu'à ce qu'il eût vu la bannière de France flotter sur le château de Montbrun. Ces sortes d'obligations bizarres étaient communes à cette époque et aucun des assistants ne parut surpris.
— Il ne faut jamais fausser un vœu, s'écria Olivier Duguesclin , ou l'on ne tarde pas à s'en repentir A la bataille de Gocherel, sainte Catherine me laissa donner un violent coup de lance dans l'épaule, parce que j'avais omis d'envoyer à sa chapelle , à Rennes, un cierge de douze livres que je lui avais promis par serment!... Mais comme à l'ordinaire, continua-t-il d'un ton un peu ironique, notre cher sire et ami le comte d'Armagnac trouve une raison
de moins estimer ce jeune bachelier en ceci que nous l'avons loué...
— Vous parlez avec légèreté, sire Olivier, répondit le comte d'un air sombre, et vous m'avez mal jugé en attribuant à un esprit naturellement grondeur ce qui est le résultat d'une longue expérience des choses d'ici-bas. . . Comme vous, continua-t-il en s'animant et en regardant Bonne-Lance avec attendrissement, j'apprécie la valeur, la générosité, la prudence dont ce jeune homme a fait preuve en déjouant les pièges du baron de Montbrun. Il a commencé noblement sa carrière en rendant un si grand service à notre illustre capitaine , au roi notre seigneur, à la France entière... Pour avoir un fils tel
DE MONTBRDN. 27
que ce brave écujer, je donnerais mon titre de comte et mes beaux domaines... Dieu n'a pas voulu m'accorder une si grande faveur !
Aucune larme ne vint mouiller les yeux caves du sire d'Armagnac, mais sa voix brusque avait pris un accent de profonde mélancolie. Les seigneurs français restèrent insensibles à cette expression de tristesse, à laquelle ils étaient sans doute habitués; plusieurs même haussèrent les épaules comme on ferait au radotage d'un vieillard. Mais Bonne- Lance ne put entendre avec la même indifférence les paroles affectueuses du comte. Son agitation devint plus vive; 8a poitrine haletait dans sa lourde cui-
rasse. Il voulut parler ; la voix expira sur ses lèvres.
— Ma foi ! s'écria Duguesclin avec impatience, vous mettez le pauvre gars à la gêne, avec vos beaux compliments et vos paroles miellées ; il ne sait plus que dire. . Parla mitre du pape ! c'est un rude chef de routiers; il n'a pas appris, comme vous , le beau langage auprès des princes et souverains. Aii ! si vous aviez adressé de pareils complimentsàce gentil troubadour qui s'est jeté au-devant du coup dont j'étais menacé, il eût pu mieux vous répondre î... mais, je le crains, le pauvre rossignol ne chantera plus !
— Aussi quelle imprudence de s'ex-
poser dans la mêlée sans armure ! dit Mauny avec indifférence.
— C'est une imprudence dont je m'étais moi-même rendu coupable, cousin Gauthier, et elle a été sur le point de me coûter cher... Si je dois ma Hberté au capitaine Bonne-Lance, je dois la vie au troubadour Gérald.
— Ce n'est là, qu'une action de page et de vilain, reprit Mauny dédaigneusement.
— Un enfant, une femme, eussent pu en faire autant! ajouta Galeran; il n'y a là, ni prouesse ni appertise d'armes...
c'est un agneau qui s'est laissé égorger, voilà tout.
Cette manière d'apprécier l'admirable dévoûment du troubadour, bien
qu'elle fût dans les idées du temps, appela la rougeur de l'indignation sur le visage énergique de Bertrand. Il allait s'emporter contre ses amis; le comte d'Armagnac lui dit à l'oreille avec un sourire mystérieux :
— Espérez-vous donc, sireBertrand, faire comprendre au boucher la résignation de l'agneau qu'il égorge ?
Duguesclin secoua la tête d'un air pensif.
— 11 n'importe! reprit-il au bout •d'un moment, la seule chose que je puisse faire désormais pour ce jeune compagnon est de le venger, et je veux le venger... Sires chevaliers, qui de vous consent à se joindre à moi pour châtier ce perfide châtelain !
— Nous VOUS aiderons tous, beau cousin, dit Mauny; mais par la croix!
le château est fort ; nous aurons beaucoup de mal à l'emporter d'assaut !
— Mettons-nous donc à l'œuvre surle-champ, s'écria Bertrand avec ardeur ; capitaine Bonne-Lance , disposez-vous à attaquer du côté de la poterne ; employez les vassaux de Sohgnac à faire des fascines et à préparer des matériaux pour combler les fossés!... Pour nous, nous attaquerons la grande porte, et nous verrons qui le premier arborera sa bannière sur le rempart... Allons!
à l'œuvre, et pui se monseigneur saint Yves nous avoir en sa garde!
Les seigneurs français se séparèrent, et Bonne-Lance voulut se diriger vers sa
monture; le comte d'Armagnac le retint doucement :
— Capitaine Bonne-Lance, demanda-t-il avec courtoisie, ne me direz-vous pas votre nom véritable, afin que je le garde en ma mémoire comme celui d'un vaillant homme ?
— Vous le saurez bientôt, peut-être , mon noble sire, répondit le routier d'une voix sourde.
— Quand donc, pour Dieu?
— Lorsque j'aurai été armé chevalier de la main de monseigneur Duguesclin. . .
Il salua profodément, et s'élança à cheval. Le comte d'Armagnac le suivit un instant des yeux comme s'il eût voulu admirer son attitude martiale ; puis
DB MOIfTBRUIf. 55
il poussa un profond soupir et revint vers le village où s'étaient cantonnés ses amis.
Bientôt tout fut en mouvement dans la plaine. Les cavaliers avaient abandonné leurs chevaux, qu'on était allé cacher dans le bois. Les archers et arbalétriers examinaient leurs sagettes et leurs carreaux. Des travailleurs abattaient des arbres dont le branchage devait servir à combler les fossés ; d'autres arrachaient des mottes de gazon pour le même usage. On ne voyait partout que gens se préparant à l'assaut.
Duguesclin était entré un moment dans une des masures abandonnées du village de Montbrun pour revêtir une armure de son frère Olivier. Il reparut
3Zl LB CHATEAO
bientôt couvert d'acier de pied en cap et portant sur son écu les armoiries si connues '.champ d'argent avec un aigle de sable à drux têtes et un rouge baston. Un panache blanc se balançait au-dessus de son casque; dans cet équipage il avait un aspect à la fois majestueux et terrible.
Sur le seuil de la porte, il rencontra un nouveau voyageur, à qui tout le monde manifestait beaucoup de déférence. C'était un homme d'un âge mûr, revêtu d'un tabard bleu semé de fleurs-de-lys d'or. Il tenait d'une main une courte baguette, de l'autre plusieurs parchemins auxquels étaient attachés différents sceaux en cire rouge et' verte. A sa vue, Duguesclin resta im-
DE MOïfTBRDN. 35
moÎ3iIe : il avait reconnu Saint-Denis, héraut d'armes du roi Charles V.
Saint-Denis salua le chevalier.
— Monseigneur, lui dit-il avec respect, avant de vous exposer aux hasards d'une bataille, je vous requiers de prendre connaissance des lettres queje vous apporte au nom de notre très-redouté sire et souverain seigneur le roi de France !
— Gentil héraut, répondit Duguesclin, je ne puis sans forfaiture et félonie repousser votre requête .. je suis prêt à écouter les ordres qu'il plaît à monseigneur et maître de m'envoyer.
Et il rentra avec le héraut dans la misérable masure sans portes ni fenê-
très, qui était pour le moment son habitation.
L'intérieur était nu et délabré ; le Tassai qui l'occupait jadis en avait enlevé les meubles, lorsqu'il s'était réfugié derrière les murailles protectrices du château. Quelques billots de ,bois seuls garnissaient encore ce triste réduit. Bertrand fit signe au poursuivant d'armes de s'asseoir sur l'un d'eux; pour lui, il voulut recevoir debout le message de son souverain.
— Je suis prêt à vous entendre, sire héraut , dit-il avec cette courtoise naïveté que les plus grands personnages apportaient alors dans les relations officielles ou privées, mais d'abord lais-
DE MONTBRCN. 37
sez-moi me réjouir de vous voir arrivé sain de corps et bien portant...
— Je vous remercie, messire, répondit Saint-Denis respectueusement, mais je suis trop peu de chose pour vous occuper dans des circonstances aussi graves que celles qui m'amènent près de vous.
— Eh bien ! quelles sont-elles, gentil héraut ?... mon très-cher et trèsredouté seigneur le roi Charles est en bonne santé, je l'espère ?. .
— Grâces en soient rendues à Dieu, il est en bonne santé... Voici la lettre qu'il a daigné me confier pour vous.
Duguesclin prit le vélin précieux auquel était suspendu le grand sceau de
38 tl fSATBAê
l'État ; il le retourna dans ses mains d'un air embarrassé.
— Mon noble maître fait bien de l'honneur à un pauvre chevalier tel que moi , reprit-il ; mais vous ne l'ignorez pas, sire poursuivant d'armes, toute ma vie a été employée à me battre pour son service et... je ne sais pas lire.
Cet aveu ne parut nullement extraordinaire à Saint-Denis ; car alors l'instruction était rare partout, mais particulièrement dans la noblesse.
— Aussi bien, messire, répondit-il avec solennité, votre maître et le mien, le roi de France, m'a chargé de vous dire de vive voix ce qu'il a daigné vous écrire de sa main... Sachez le donc, le roi vous attend incessamment à Paris
DE MOîSTBRUN. 59
pour VOUS donner Tépéede connétable; il vous ordonne, sitôt les présentes reçues, de vous mettre en route, sous peine d'encourir son déplaisir et de causer les plus grands malheurs.
— Que Notre-Dame de Dinan me préserve d'encourir le déplaisir de mon bien-aimé souverain ! répliqua le bon chevalier en faisant un signe de croix; mais j'éprouvais des scrupules à accepter l'important office de la connétablie; car, si je l'acceptais, il faudrait le retirer à un illustre guerrier, le vénérable Moreau de Fiennes, pour le présent connétable de France. . .
— 11 ne l'est plus, messire; monseigneur de Fiennes a été un loyal capitaine et appert homme d'armes, du
ZiO LE CHATEAU
temps du feu roi, dont Dieu ait l'âme; mais maintenant il est vieux et cassé ; il ne peut plus endosser son armure et guerroyer contre l'Anglais... Il a donc rendu au roi l'épée de connétable, et il vous prie lui-même d'accepter cette haute dignité; il ne se sent plus capable d'en remplir les devoirs, comme vous en jugerez par cette lettre dont il m'a chargé expressément pour vous.
En même temps il présenta à Duguesclin un autre parchemin; le chevalier se contenta de regarder le sceau, comme il avait fait pour la missive royale.
— Il suffit , sire Saint-Denis , dit-il avec majesté ; je ne veux pas tarder plus longtemps à me rendre aux ordres
DE M0NTBR13N. lli
du roi , tout indigne que je sois de l'honneur qui m'attend. . . Aussitôt après avoir pris le château de Montbrun, je me mettrai en route pour aller saluer le roi Charles dans sa tour du Temple à Paris... et maintenant, gentil héraut, permettez-moi de rejoindre les gens d'armes qui environnent déjà ce manoir; la besogne faite, je vous suivrai.
Il voulut sortir; l'envoyé royal le retint par un geste ferme et respectueux.
— Daignez m'excuser, vaillant seigneur, reprit-il, mais les paroles du roi sont précises. . . il vous ordonne de ne tarder que le temps nécessaire pour changer votre pesante armure de bataille contre des houzeaux de voyageur.
/i2 LE CHATEAU
Je ne vous ai pas tout dit encore ; le royaume, la ville capitale, le roi luimême, sont dans le plus grand danger!
— Serait- il vrai, messire? demanda Duguesclin en tressaillant; l'Anglais aurait-il fait tant de progrès depuis quelques jours?
— Il est aux portes de Paris, monseigneur, répliqua le héraut avec feu, et sans doute déjà Robert Knowles et son armée, après avoir dévasté la Picardie et la Champagne, assiègent le roi Charles dans sa bonne ville... Au moment où je sortais de Paris, des chevaliers anglais venaient par bravade
frapper les barrières de leur lance
Vous n'avez donc pas une minute à
DB MONTBAUN.
perdre; le devoir de tout féal sujet et brave guerrier est de voler au secours du roi de France.
—Par la Mont joie ! tu as raison, héraut , s'écria Duguesclin en se promenant dans la salle avec émotion; je ne dois pas m'occuper d'intérêts secondaires, de vengeances et de défis personnels, quand mon cher sire le roi est si mal en point... Cependant, ajouta-t-il avec réflexion en s'arrêtant tout-à-coup, si j'avais eu seulement deux heures pour donner l'assaut à ce manoir...
— Votre bouillante valeur vous emporte trop loin, monseigneur, dit le poursuivant d'armes avec véhémence ; TOUS avez déjà reçu plusieurs messages du roi Charles, et, malgré votre ardent
llh LE CHATEAU
désir de tous rendre à son appel, tous vous laissez arrêter à chaque pas par des prouesses à faire, des châteaux à conquérir... Hier vous êtes parti presque seul de Malleval pour vous rendre à Paris; aujourd'hui je vous trouve, avec une armée improvisée par votre nom, prêt à assaillir une forte place,
bien munie de défenseurs! Messire
Bertrand, excusez ma harJioose, mais il n'est plus temps pour vous de vous signaler dans les combats singuliers et dans les tournois comme un simple chevalier; vous ne devez plus songer à votre gloire, mais à la défense de votre pays et de votre souverain. Vous n'êtes plus un simple capitaine qui peut jouer sa vie cent fois en un jour pour une parole
insultante ou un défi , tous êtes connétable de France et ce titre vous impose des obligations sacrées !
Ces nobles sentiments ne pouvaient manquer de trouver de l'écho dans le cœur de Duguesclin.
— Partons donc, s'écria-t-il ; mon frère et les autres seigneurs se chargeront de châtier ce méchant baron de Montbrun... ils sont nombreux, expérimentés, ils en viendront aisément à bout !. . . Que l'on prévienne mes écuyers de tout préparer pour le départ ! s'écria-t-il à voix haute en s'approchant de la porte, de manière à être entendu des pages et suivants assemblés devant la maison; et vous, sire héraut, à che-
hO L£ CHAIEAU
Tal ! dans trois jours nous serons à Paris.
— Dieu vous entende, monseigneur!
répondit Saint-Denis triomphant.
Quelques instants après, les écuyers bretons étaient en selle , le fidèle Jean Bigot à leur tête. Le bruit du départ subit de Duguesclin s'était déjà répandu et avait attiré devant la masure tous ceux qui ne prenaient pas une part active aux préparatifs du siège. Au moment de partir, le futur connétable promena autour de lui un regard attentif comme s'il eût cherché à qui donner un important message. Un moine vénérable fendait la foule et semblait vouloir lui parler; Duguesclin recomiut aussitôt le
DE MONTBRUN. lil
père chirurgien de Solignac, et il l'attendit.
Le religieux salua humblement.
— Monseigneur, dit-il , le blessé que vous avez confié à ma garde est en danger de mort; il vous prie instamment de lui accorder un moment d'entretien...
Cette faveur sera sans doute la dernière dont il jouira sur la terre; car nul art humain ne saurait guérir sa blessure.
Une vive anxiété se peignit sur le
visage de Bertrand.
— Ce jeune homme m'a sauvé la vie, dit-il en regardant le héraut d'armes avec hésitation ; je ne puis lui refuser la grâce qu'il demande... Mon père , continua-t-il en se tournant vers le chirurgien , le blessé est-il loin d'ici?
àS LB CHATBAD
— Là-bas SOUS cette feuillée, messire, dit le moine en désignant la pointe de bois où Gérald et Bonne-Lance étaient en embuscade le matin.
— Ce n'est pas loin ! reprit Bertrand en regardant toujours la figure austère du béraut.
— La France attend ! répliqua celui-ci d'une voix solennelle.
Des clameurs immenses retentirent du côté du manoir; les trompettes sonnèrent toutes à la fois. Le valeureux coursier de Duguesclin dressa les oreilles à ce son bien connu ; il fit une courbette comme pour s'élancer au combat.
— De par saint Georges ! s'écria le chevalier , que se passe-t-il donc ?
DE MOîrrBRCN. U9
Olivier de Mauny parut , la visière baissée , Tépée à la main.
— Beau cousin Bertrand, dit-il d*un ton railleur, pour la première fois, vous vous faites attendre dans une bataille... il est impossible de contenir Tardeur de ces troupes indisciplinées ; elles commencent l'attaque sans nous. . . Hâtez- vous donc, si vous voulez être
de la fête !
Duguesclin se décida tout-à-coup.
— Sire Héraut, dit-il brusquement, je suis fidèle à mon prince et dévoué à la France ; mais je suis obligé de retarder mon départ de quelques instants.
— Quoi ! monseigneur, s*écria Saint- Denis avec un accent de reproche , ou-
bliez-vous déjà vos résolutions loyales ?
— Je ne les oublie pas , mais par saint Yves ! je ne saurais agir contre mon honneur et ma conscience.
— Et votre honneur vous oblige encore à verser du sang?
— Non, mais à dire un dernier adieu au malheureux jeune homme qui a versé le sien pour moi.
11 agita la main comme pour annoncer qu'il reviendrait bientôt et il dirigea son cheval vers l'endroit où était le troubadour ; le vieux moine le suivit de loin.