‹ Le Chateau de MontbrunChapitre 3 sur 9 · LE PA6Ë · texte numérisé non relu

LE PA6Ë

Le përe chirurgien de l'abbaye de Sob'gnac Qu'ait exécuté les ordres de Duguesclin avec un zèle empressé, avec une charité toute chrétienne. Dès qu'on

eût fait halte , il appela quelques vassaux de son couvent plus particulièrement affectés à son service et il leur ordonna d'élever rapidement une hutte de feuillage dans le bois. Pour lui , il se dirigea vers ses bagages que portait un cheval de charge; il en tira les ustensiles et les cordiaux alors usités en chirurgie. La hutte achevée, on y transporta Gérald toujours inanimé , et le moine s'occupa enfin d'examiner la blessure.

Il n'y avait plus aucune espérance :

le fer de lance avait pénétré jusqu'aux organes de la vie. En acquérant celte triste certitude , ce vieux moine à la tête chauve, au visage ridé, à la longue barbe blanche, contempla le trouba-

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dour avec un profond sentiment de tristesse.

— Mon Diew î murmura-t-il , ne ferez-vous pas un miracle pour ce pauvre enfant, si jeune et si beau?

Cependant afin de rassurer sa conscience, il posa un nouvel appareil sur la blessure. Puis, versant dans une petite coupe d'argent quelques gouttes d'un cordial puissant, il les fit glisser entre les lèvres pâles du ménestrel.

Cette liqueur bienfaisante ne tarda pas à produire un effet fflfvorable ; peu à peu la couleur revint sur les joues de Gérald , la respiration souleva sa poitrine par des mouvements saccadés; enfin ses yeux bleus et limpides s'ouvrirent à la lumière.

Un profond étonnementsaisitle jeune Montagu quand , au réveil, il se trouva dans cette hutte de branchaoes, couché sur un ht de feuilles sèches et de manteaux, à côté de ce vieux moine qui, debout et silencieux , l'observait avec anxiété. Un lambeau de toile grossière destiné à fermer la tente était relevé ; le pauvre malade pouvait embrasser d'un coup-d'œil une scène bruyante et animée. Dans le lointain , il apercevait le château de Montbrun ; une foule d'hommes ai*, costumes bariolés , aux armures brillantes, s'agitait au soleil, remplissant l'air de clameurs. Autour de lui cependant tout restait calme.

Son regard pouvait plonger dans les profondeurs de la forêt verte et touffue

OÙ chantaient encore les oiseaux. Aucun homme d'armes ne se montrait de ce côté ; excepté deux ou trois pauvres vassaux, assis sur l'herbe, en attendant les ordres du père Nicolas, cette partie du paysage présentait son aspect solitaire accoutumé.

Le troubadour contemplait avec égarement ce vaste tableau où abondaient les contrastes ; ses pensées revenaient lentement. Peut-être croyait-il avoir fait un rêve; peut-être, dans ce moment où il n'avait pas encore recouvré toute sa sensibilité physique et morale, oubliait-il son mal, comme il arrive parfois aux blessés après un long évanouissement. Il voulut se soulever ; une horrible souffrance lui arracha

un cri et il retomba sur sa couche.

Le moine s'avança pour lui donner des encouragements et des consolations, car il ayait épuisé tous les secours de l'art ; mais en ce moment une ombre légère s'interposa entre lui et le malade. Un jeune page qui, depuis quelques instants, causait avec les vassaux groupés au dehors, s'étaitprécipité dans la tente, attiré par le cri douloureux de Montagu.

Le religieux regarda sévèrement l'inconnu qui s'introduisait si brusquement dans cet asile de la souffrance. Il était jeune, délicat, on eût dit d'un enfant ; ses traits pâles et bouleversés faisaient ressortir encore l'éclat de ses grands yeux noirs. Il était enveloppé

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d'un surtout en samis vert sans broderies ; sa toque, surmontée d'une plume verte, cachait une partie de son front. Il avait pour arme une petite dague suspendue a son côté par un baudrier.

Avant que le moine eût pu lui reproprocher sa hardiesse, il joignit les mains et dit d'une voix suppliante :

— Mon père, vous avez besoin d'un aide, d'un serviteur pour veiller sur ce pauvre blessé; de grâce! permettezmoi de vous assister dans les soins que vous donnez à ce noble damoisel... Je le servirai avec tant d'affection, de dévoûment ! je vous obéirai avec tant de promptitude et de respect !. . . Par pitié ! ne me repoussez pas.

Nicolas le regarda avec étonnement*

la contenance de ce frêle enfant trahissait une éaiotion extraordinaire, ses yeux étaient pleins de larmes.

— Mon fils, dit le vieillard à demivoix, vous connaissez donc ce malheureux jeune honmme , pour solliciter avec tant d'empressement la permission de rester près de lui ?

— Je le connais, murmura le page.

Le père Nicolas le fit asseoir ^ur un

escabeau et Tengagea tout bas à se calmer ; mais l'enfant, au premier regard jeté sur les traits décolorés de Gérald, éprouva une douleur poignante ; il se couvrit le visage avec ses mains, et ne put retenir ses sanglots.

Cependant cette voix douce et pénétrante, qui venait de se faire entendre

près de lui, avait frappé le troubadour. Sa blessure l'empêchait de se retourner, mais il demanda avec une joie naïve :

— Qui est là ? qui vient de parler ?. . . J'ai cru entendre le chant des ménestrels célestes dans le paradis !

— Ne vous agitez pas, mon fils, dit le moine avec bonté en s' avançant vers lui, et si le sentiment vous est enfin revenu, profitez de cet instant lucide pour élever votre pensée vers Dieu, source de miséricordes infinies !

Gérald resta un moment silencieux, comme s'il eût cherché à rassembler ses idées.

— Dieu! répéta-t-il lentement, j'ai pensé à lui toute ma vie; j'ai associé sa

pensée à tous mes rêves de gloire, de poésie et d'amour... Mais pourquoi ce religieux me parle-t-il, en ce moment surtout, de Dieu et de sa miséricorde ? Que se passe-t-il ? où suis-je?... Ah!

oui, continua-t-il en s'animant, je me souviens... Cette bataille, ces cris, ce bruit de haches et d'épées, cette douleur affreuse... je suis sur mon lit de mort !

II sourit avec résignation. Le moine était vivement ému.

— Mon fils, reprit-il doucement, nul

ne sait quand la mort doit venir, et

c'est pour cela qu'il faut toujours fat-

. tendre... Etes-vous en paix avec le ciel

et avec le monde ?

— Je le suis, mon père; je n*ai pas

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été un homme de colère et de sang ; j'ai passé comme un voyageur auprès de cette génération malheureuse qui vit dans le trouble, les discordes et la violence... aussi elle m'a méconnu, elle m'a repoussé, le mépris à la bouche !

Je n'aurais pas dû naître à cette époque funeste, et je suis heureux de mourir!

Les sanglots du jeune page attirèrent l'attention de Gérald.

— Où est-il celui qui pleure sur moi?

demanda-t-il t n agitant sa main dans le vide; ses larmes sont bien précieuses à un pauvre vagabond, sans parents et sans amis !

Sur cette main déjà glacée s'appliquèrent des lèvres brûlantes. Le troubadour essaya encore de reconnaître la

personne qui lui témoignait tant d'affection; mais il ne pouvait.se retourner sur sa couche, et le page, courbé devant lui, cachait avec soin son visage.

— Mon père, reprit Gérald après un nouveau silence, mes instants sontcomptés, je le sens, et il me reste encore des devoirs à remplirsur la terre.. Mais avant tout pourriez-vous me dire si le magnanime Bertrand Duguesclin est sain et sauf?

— Il est sain et sauf, mon fils, grâce à votre dévoûment ; il m'a chargé de veiller sur vous comme sur son propre enfant. .. Il est près d'ici, et, malgré les grands intérêts qui l'occupent, il s'informe à chaque instant de son sauveur !

— Que le ciel le récompense, murmura le troubadour avec orgueil : eh bien ! mon père, ne sauriez- vous le prier de venir adoucir un instant» par sa présence mes dernières pensées ?.. . J'aurais des recommandations pressantes à lui adresser au sujet de personnes bien chères à mon cœur...

— Vos désirs sont sacrés pour moi, mon fils, répliqua le religieux avec hésitation, mais je craindrais en vous laissant seul. ,.

— N'y aura-t-il pas près de moi cet ami dont la voix est si douce, dont l'âme est si tendre, si compatissante?

— Eh bien, mon fils, dit le bon moine, je me rends à vos vœux.

Il se leva, donna ses instructions

tout bas à l'inconnu, qui était à peine en état de le comprendre, et il sortit pour aller chercher Duguesclin.

Gérald était tombé dans une sorte d'affaissement; les signes avant-coureurs d'une fin prochaine se montraient déjà sur son visage. Morne, abattu, il semblait prêter l'oreille an bruit lointain ^ des assiégeants, comme au dernier murmure de ce monde méchant qu'il allait quitter.

Tout-à-coup, le page obéissant à une impulsion plus forte que sa volonté , rejeta sa toque loin de lui, laissa flotter autour de son front ses cheveux noirs et bouclés ; puis s'agenouillant devant le troubadour, il s'écria avec un accent ^ déchirant :

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— Gérald, Gérald, me pardonnerez-Tous le mal que je vous ai fait?

Malgré sa faiblesse , le blessé poussa un cri perçant : il venait de reconnaître Valérie de Lastours.

— Gentille damoiselle, est-ce vous?

demanda-t-il d'un ton animé; Dieu vous envoie-t-il à celte heure suprême pour que mon âme s'envole enivrée de joie vers le ciel?

— Oui, cher Gérald, c*est l'infortanée damoiselle de Lastours... elle vient vous demander pardon de vous avoir méconnu, d'avoir jeté du fiel dans votre âme tendre et généreuse, d'avoir exalté votre dévoûment jusqu'à cette funeste extrémité. . .

— Vous!,., me demander pardon?

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s'écria le troubadour en regardant la jeune fille avec une admiration profonde, pardon!... quand je tous dois les plus doux instants que j'aie passés sur la terre ; pardon! quand le bonheur de vous admirer de loin , en silence , pourrait seul me rattacher encore à ma misérable existence. . . écoute-moi, belle et fière Valérie , continua-t-il avec un enthousiasme fébrile, tu étais une jeune aigle nourrie au milieu du sang et du carnage , dans ton aire au sommet des rochers; moi j'étais un petit oiseau des bois né sous la feuille verte d'une aubépine ; tu aimais les hautes régions du ciel, la guerre et les batailles; moi, perdu dans l'immensité des forêts, je n'existais que par mes chants plaintifs. . .

Dans ton passage rapide tu ne pouvais abaisser yers moi ton regard superbe.

— Gérald , mon noble Gérald , s'écria Valérie avec la même exaltation, Tabîme qui nous séparait a été comblé tout-à-coup... Naguère encore je n'admirais dans l'homme que la force, la loyauté, la vaillance; je n'imaginais pas qu'il y eût autre chose à louer, à aimer en lui. . . Qui m'eût révélé les paisibles vertus de l'âme dans ce monde féroce et sauvage où nous sommes ? Par toi seul, Gérald, j'ai connu la poésie, le dévoûment. Depuis que cette nouvelle lumière a brillé à mes yeux, tout a changé d'aspect. Hier, lorsque je suis venue à toi , le cœur ulcéré , l'insulte sur les

]èvres, te demander le sacrifice de ta II r. 5

Tie. .. un sacrifice entier, sans retentissement et sans gloire. . . tu Tas accompli à l'instant , sans conditions , sans hésitation! Je t'ai cru mort, je t'ai pleuré. .. Ce matin j'ai appris que tu avais échappé à ce péril , mais pour en affronter un plus grand, un plus terrible encore auquel tu succombes ! eh bien , maintenant , Gérald , ce n'est plus seulement de l'admiration que je ressens pour toi,

c'est je n'en doute plus... c'est de

l'amour.

Le ciel s'entr'ouvrant tout-à-coup, pour laisser voir au pieux troubadour le trône du Tout-Puissant entouré d'archanges radieux, n'eût pu exciter dans son âme des vsensations plus délicieuses.

Une auréole de bonheur resplendit autour de son beau et pâle visage.

— Répète-moi que tu m'aimes! s'écria-t-il d'une voix vibrante ; mais tu te trompes toi-même ou tu veux me tromper pour adoucir mes derniers instants!...

— Je t'aime ! je t'aime ! s'écria-t-elle impétueusement ; je ne te trompe pas , car tu vivras pour m'entendre te le redire. . .

Gérald se tut un moment; l'émotion le suffoquait ; une larme de cristal trembla aux longs cils de sa paupière.

— Merci, noble Valérie, murmura-t-il , merci de vos douces paroles , elles m'ont donné un avant-goût des joies célestes... mais comment croirai-je

à \otre généreux mensonge, quand vous aimez, je le sais, un homme plus loyal, plus généreux, plus vaillant que moi?

— Je l'ai aimé en effet, Gérald, et peut-être si celui dont tu parles n'avait pas i} supporter de comparaison dans mon cœur, je ne songerais pas à exiger de lui des qualités que je croyais audessus de la perfection humaine ; mais je le sens maintenant, toutes ces vertus bruyantes de notre époque funeste ne sont qu'égoïsmeet vanité. . . Le capitaine Bonne-Lance, il est vrai, m'a sauvée des mains de ses bandits ; il m'a protégée lorsqu'il me voyait malheureuse et persécutée; il a bravé, pour se rapprocher un instant de moi, le pouvoir et la colère de Montbiun ; mais son courage.

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son dévoûment me semblent maintenant simples et vulgaires... Mon Gérald est plus grand que lui !... Henry pour se consoler de mon abandon, aura l'agitation, le tumulte , le bruit des combats, l'orgueil satisfait. . . H m'aimait, je le crois, mais moins que la gloire.. . au moment où je te parle , il va , malgré ma défense, attaquer le manoir de mon tuteur pour faire parade de sa vaillance devant ces seigneurs étrangers... Pour toi, au contraire, mon héroïque Gérald, je suis tout, ta gloire, ta grandeur , ton âme et ta vie. . . c'est pour cela que je te préfère au monde entier !

Le troubadour l'écoutait avec une indicible béatitude, les yeux ardents.

lli LE CHATEAU

la bouche entr'ouverte. 11 reprit d'une Toix saccadée :

— Tais- toi, Valérie... n'ajoute rien à ces célestes paroles , car je voudrais vivre, vivre pour être heureux avec toi... et je vais mourir !

— Non , non , tu ne mourras pas , mon ami , mon époux ! s'écria la jeune lille en saisissant ses mains qu'elle porta à ses lèvres avec frénésie; un prêtre nous unira, et nous ne nous quitterons plus... Les obstacles que tu supposes n'existent pas; tu me croyais destinée à être riche, puissante, enviée; tu étais dans l'erreur , comme moi , comme tout le monde... Ce magnifique héritage que je réclamais ne m'appartient pas; il appartient à mon noble cousin,

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Guillaume de Lastoiirs , car Guillaume est encore vivant. Pour moi , je possède seulement quelques revenus féodaux inaliénables dans la famille de ma mère; c'est peu , mais ce peu nous suffira.

Nous nous retirerons quelque part où notre obscurité et notre pauvreté ne pourront exciter l'attention; nous vivrons calmes, heureux l'un par l'autre.,. Ou bien si tu aimes encore les voyages, je te suivrai partout , mon gentil ménestrel, je partagerai tes joies comme tes chagrins. Nous chercherons dans les châteaux et dans les bourgades de l'Aquitaine, ce jeune baron de Lastours qui a disparu depuis si longtemps; comme nous, sans doute, il a eu une large part dans les malheurs de ce

temps ! Si nous le découvrons, nous lui ferons rendre son héritage, son beau nom, ses riches domaines, puis nous lui demanderons une modeste retraite sur les terres de ses ancêtres et des miens. . . Souris donc , mon noble Gérald , souris à cet avenir de paix, de félicité et de tendresse qui s'ouvre devant nous!

Cette naïve exubérance d'espoir passa enfin dans le cœur du troubadour. Ses traits s'animèrent , ses yeux brillèrent d'un éclat inaccoutumé.

— Oui , oui , tu as raison , Valérie, s'écria-t-il , l'avenir est à nous ! Meurton lorsqu'on peut être si heureux? La joie cicatrisera ma blessure... Arrière, les médecins terrestres ! Un ange a versé

sur ma plaie le baume de Tespérance ! Valérie , je puiserai la vie dans ton regard, dans ton sourire, dans ton amour ; la vie rayonne autour de toi comme la pudeur et la beauté... Je vivrai encore de longues années pour être l'époux de ma bien-aimée Valérie de Lastours !

Un bruit léger se fit entendre à la porte de la tente.

— De par saint-Yves ! en sommesnous là ? s'écria Duguesclin en se montrant tout-à-coup ; que m'a donc chanté ce vieux moine peureux? J'assiste à des fiançailles et je croyais assister à...

Le seigneur breton n'acheva pas sa pensée. Gérald, épuisé par l'émotion et par la vigueur factice qu'il avait

montrée un moment, venait de retomber pâle et presque inanimé sur sa couche. Valérie poussa un cri de terreur.

— Mon Dieu ! s'écria -t-elle en levant les yeux au ciel, ces projets, ces désirs, ces espérances, sonl-ce donc des chimères ?

Le vieux moine, qui suivait de près Duguesclin , entra dans la tente. Son premier mouvement fut de courir au malade , et il l'examina avec attention.

— Ce pauvre damoisel a éprouvé une émotion trop forte, dit-il en hochant la tête ; il faut le laisser reposer si Ton ne veut empirer son mal !

— Ainsi tout lui est fatal, même mon '

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amour ! murmura la damoiselle de Lastours en se jetant sur un siège et en appuyant son front sur ses genoux.

L'BÉRITIER DE LASTODRS.

Un profond silence régna un moment dans la tente. Le bon vieux moine allait et venait autour du troubadour, cherchant à lui faire prendre quelques

gouttes de cordial. Valérie restait abîmée dans sa douleur ; on entrevoyait dans l'ombre sa forme svelte et élégante; ses longs cheveux noirs lui formaient comme un voile de deuil. Près de la porte se dessinait la silhouette hardie de Bertrand Duguesclin. Il était armé de toutes pièces , comme nous l'avons dit ; son panache atteignait presque le toit de feuillage. Debout et immobile , ses deux mains s'appuyaient sur sa lourde épée dont la poignée avait la forme d'une croix. Son visage brun, dur, encadré dans sa visière d'acier, avait une expression morne et triste. Dans le lointain, le bruit de la bataille grandissait toujours ; on distinguait les cris des combattants et le fracas du bélier frap-

DE MONTBRUW. B5

pant à intervalles égaux la porte de la

barbacane.

Enfin Duguesclin s'approcha de la jeune fille et il lui dit en cherchant à adoucir le timbre de sa voix :

Je ne m'attendais pas, damoiselle,

à trouver près du pauvre Gérald une garde-malade telle que vous!... Comment avez- vous pu sortir d'un manoir si bien gardé et quitter des parents pour qui, ce matin du moins, vous exprimiez une si vive reconnaissance ?

Ne m'accablez pas, monseigneur,

répliqua Valérie avec égarement ; sais-je moi-même comment j'ai pu porter mes pas jusqu'à ce triste lieu?... Tout-àl'heure, après le départ du baron, le pont est resté baissé, et les soudoyers se

iiï.

sont un peu relâchés de leur surveillance ordinaire : je me suis revêtue de ce costnme, j'ai obtenu à force de prières que les gardiens de la barbacane m'ouvrissent les barrières. J'ignorais encore ce que je voulais , où je coinptais aller ; seulement une inquiétude extraordinaire, un besoin irrésistible d'agitation, une angoisse mystérieuse , m'avertissaient de l'approche d'un grand malheur... J'ai erré d'abord dans le bois, cherchant des nouvelles, interrogeant ceux que je rencontrais ; mais c'est seulement à votre arrivée que j'ai pu apprendre les suites de l'escarmouche du Val-du-Faucon. Alors je me suis expliqué pourquoi mon âme était triste et mon cœur serré !

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Le bon chevalier ne comprenait peutêtre pas complètement le langage obscur et passionné de la jeune fille ; mais avant qu'il eût pu la questionner , Gérald de Montagu avait repris ses sens.

— Le vaillant Duguesclin, dit le malade d'une voix faible , n'a donc pas dédaigné de se rendre à la prière d'un simple troubadour?... Dieu soit béni, qui a voulu que je visse à mon lit de mort les larmes d'une femme aimée et les regrets d'un ami si illustre et si grand!

Bertrand s'approcha.

— Bon ménestrel , dit-il d'un ton sombre , tu ne nous quitteras pas de sitôt, je l'espère... mais tu as désiré ma présence, qu'attends-tu de moi ?. . . Par

Dieu qui peina sur la croix et ressuscita le troisième jour, continua-t-il en levant solennellement sa formidable main, je te jure d'accomplir ton vœu, dussé-je pour cela mettre en péril ma propre vie !.. As-tu des parents pauvres? je les enrichirai. As-tu souffert quelque injure? je te promets d'en tirer vengeance. Crains-tu pour ie repos de ton âme? je ferai construire une chapelle et j'y établirai un moine qui , chaque jour de sa vie, devra prier pour ton salut. Parle; il est bien peu de choses dans le royaume que je ne puisse te donner pour te prouver combien je suis reconnaissant de ton héroïque sacri-, fice!

— Noble seigneur, répondit le trou-

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badour avec eftbrt, je n'ai jamais connu mes parents, excepté le vieux guerrier qui m'a élevé et qui m'a précédé dans la tombe; je n'ai jamais offensé personne et je pardonne à ceux qui m'ont offensé... Quant à mon âme, je la recommande bumblement à la miséricorde de Dieu. . . De toutes vos offres , je n'accepte qu'un souvenir de vous pour la mémoire du pauvre Gérald et votre protection pour cette noble jeune fille : elle va se trouver sans soutien , en butte peut-être à des ennemis puissants !

— Je veillerai sur elle, je l'ai juré , répliqua le chevalier d'une voix trèsaltérée ; pour toi, bon jeune homme. .. que saint Yves- me soit en aide ! je ne sais

pas dire de belles choses... mais tant que Bertrand vivra, vois-tu, il se souviendra de toi, et par Notre-Dame...

La parolelui manqua, il frappa brusquement la terre de son pied éperonné.

La douleur avait vaincu cette fière et vigoureuse organisation ; Duguesclin pleurait !

La vue de ces larmes d' un héros fut comme une révélation pour Valérie ; elle attacha ses grands yeux noirs sur le visage de Bertrand, et elle murmura dans une sorte de déhre :

— Vous croyez donc... Non, non, je ne veux pas qu'il meure!

Duguesclin ne répondit rien.

Au miheu de celte scène d'un effet baibissant, un bruit de voix« s'éleva à

DE MONTBRLiX. 91

l'entrée de la tente. On se disputait, on se menaçait, et cette querelle produisait un triste contraste avec le silence solennel qui ri!^nait autour de Gérald.

— Cap de Diou ! vilains et manants, disait un homme qu'à son accent gascon on reconnaissait pour Petit-Basque, voulez-vous bien me laisser passer ? Par ma dague ! puisque votre révérend père est chirurgien , ne doit-il pas ses soins à tout le monde ?

On voulut résister, mais inutilement; Petit-Basque parut tout-à-coup dans la hutte, portant sur ses épaules un de ses compagnons couvert comme lui de l'armure des routiers. Il entra résolument; avant que les assistants , plongés dans leurs sombres méditations , eussent pu

s'y opposer , il déposa son fardeau humain presqu'au pied du troubadour ; c'était le Sermonneur , pâle , tête nue et blessé à la poitrine.

Duguesclin passa rapidement de la douleur à la colère.

— Misérable pendard , s'écria-t-il en grinçant des dents , que viens-tu faire ici ? Sors bien vite et emporte avec toi ce chien mort , ou sinon. . .

— Par mon salut, capitaine, répondit Petit-Basque en essuyant avec son grossier surtout son front couvert de sueur , ce n'est pas un chien mort , mais un pauvre chrétien vivant... Et quant à le remporter, cap de Diou !

ceci est plus facile à dire qu'à faire! Je suis échiné, car il y a loin de la barba-

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cane à ce logis. . . D'ailleurs le Sermonneur et moi, nous tenons particulièrement à avoir l'opinion de ce bon père sur un trou fait par une satanée flèche au corselet de mon ami !

— Yil mécréant, si tu ne t'en vas pas. . .

— Monseigneur, interrompit Gérald d'un ton indulgent, tous les hommes sont égaux devant la souff'rance et devant la mort... Ce malheureux estblessé comme moi; comme moi, il a droit aux secours de l'art et de la charité...

Le père Nicolas se mit en devoir d'examiner la blessure de Godefroy ; le routier, affaibli par la perte de son sang, pouvait à peine gémir.

— Eh bien, soit, dit Duguesclin ;

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mais alors que cet autre coquin nous délivre au moins de sa présence !

— Non, non pas, si vous voulez le permettre, dit le Gascon avec son impudence ordinaire en délaçant le corselet de son camarade; vous saurez, messire, que mon ami le Sermonneur avait pressenti sa mort dès hier, et qu'il m'avait institué son héritier pour certains parchemins et certaine bourse d'or cachés sous son armure... des parchemins, je n'en suis point soucieux, mais la bourse c'est autre chose! Toutà-l'heure, quand je l'ai va percé de celte bonne sagette qui avait bien une aune de longueur, je lui ai dit : « Ami Sermonneur, tu vas aller à Dieu ou au diable, suivant tes mérites. Souviens-toi

que je suis ton héritier, et laisse-moi faire. » Alors j'ai voulu lui enlever l'héritage; mais, tout blessé et tout sanglant, il s'est démené comme un possédé ; il a marmotté je ne sais quoi de prêtre, de chirurgien... j'ai cru qu'il avait encore espoir, soit pour la guérison de son corps, soit pour celle de son âme, ce dont je doute, car l'âme est aussi noire que le corps. est malade. Je n'ai pas voulu le laisser sur le champ de bataille, où les rôdeurs n'eussent pas manqué de le dépouiller ; j'ai pris le parti de le porter ici, et ce saint moine, qui est médecin de l'âme et du corps, va voir ce que l'on peut faire pour lui... Eh bien! mon révérend père, la main sur la conscience, cette

piqûre-là peut-elle se boucher?

Pendant ce récit, débité avec volubilité, il avait retiré la partie supérieure de l'armure de Godefroy, et mis à nu une profonde blessure. L'examen du frère Nicolas ne fut pas long.

— Mon fils, dit-il avec tristesse, votre compagnon n'a plus besoin que de prières.

Petit - Basque reçut cette sentence avec beaucoup de philosophie.

— Tiens ! tu as deviné juste î repritil en s'adressant au moribond ; tu avais bien raison d'être /«/!... et maintenant, cap de Diou ! feras-tu difficulté de me laisser prendre mon bien?... Voyez, le méchant camarade ! il eût préféré que l'héritage tombât entre les mains des

DE MONTBRCN. ^'

goujats de la compagnie, plutôt que dans les miennes, à moi son véritable

ami !

Il glissa la main dans le justaucorps de chamois du Sermonneur , il en tira d'un air de triomphe un paquet enveloppé de cuir et une boursette assez bien garnie. Le Flamand, en se voyant enlever son trésor, recouvra la voix ; il balbutia en se démenant convulsivement :

— Au moins, Petit-Basque, n'oublie pas l'abbaye du Ghâlard... le capitaine Tempête...

— Gap de Diou ! meurs tranquille,

camarade.

— L'abbaye du Ghâlard î répéta Valérie en tressaillant.

— Le capitaine Tempête I ajouta Gérald avec une vive émotion.

Le Sermonneur se souleva lentement sur le coude. Petit-Basque avait jeté à ses pieds le paquet de parchemins, et comptait l'or de la bourse.

— Quelqu'un de vous, demanda le Flamand avec effort, a-t-il entendu parler du pillage de l'abbaye du Châlard et d'un capitaine de la Compagnie-Blanche, que nous appelions le capitaine Tempête?

— L'abbaye du Châlard ! s'écria la damoiselle de Lastours, c'est le couvent où était enfermé mon jeune cousin Guillaume de Lastours, qui a disparu depuis seize ans.

— Le capitaine Tempête ! s'écria

Gérald, c'était Gauthier de Montagu, mon brave et noble père !.. les soldats lui avaient donné ce surnom à cause de son impétuosité dans les combats.

Hélas ! je l'ai vu bien changé !

Un profond silence suivit cet aveu.

Les cœurs battaient avec violence.

— Messire, reprit Godefroy avec agitation, recueillez bien vos souvenirs... le capitaine Tempête, votre père, avait-il d'autres enfants que vous? Avez-vous connu votre mère?

Vos souvenirs peuvent-ils remonter à l'âge où vous étiez encore enfant ?

— Je n'ai jamais connu ma mère, répondit le troubadour d'une voix triste; elle était morte, disait-on, un peu après ma naissance... Je n'ai eu ni frères, ni

sœurs; mon seul parent était le vieux guerrier qui m'aimait comme son fils...

J'ai voulu plusieurs fois le questionner sur ma famille; il m'a toujours répondu d'une manière brusque et évasive qu'il était mon seul appui comme j'étais son seul bonheur sur la terre; je n'ai plus osé aborder sur un sujet pénible pour lui!... Quant à mes souvenirs, je crois parfois avoir rêvé un horrible drame où j'assistais tout enfant. . .

— Attendez, s'écria le Sermonneur en se redressant par un effort de volonté et en venant se placer devant Gérald, n'y avait-il pas, dans ce rêve dont vous parlez, une chambre tendue de cuir doré, une femme morte à vos pieds,

des cris tumultueux, un bruit d'armes comme celui que vous entendez en ce moment, puis un homme couvert d'acier, comme je le suis?... Cet homme vous prit dans ses bras, vous, pauvre petit enfançon, et il vous sourit, comme ceci. . .

Sa figure sauvage et fortement caractérisée grimaça un sourire. Gérald, involontairement, détourna la tête.

—C'est étrange, reprit-il, cet homme repésente à ma pensée des images que je croyais être le fruit de mon imagination exaltée... Oui, j'ai vu déjà ce terrible sourire , j'ai vu cette femme morte; j'ai entendu ces cris... Où et quand? Je l'ignore!

Il s'arrêta, et parut réfléchir.

— Attendez! continua -t-il lentement, en ce moment suprême, les époques les plus éloignées se rapprochent de moi... Oui, après cette scène bruyante, je fus emporté dans les bras d'un homme robuste, puis je sentis le galop d'un cheval fougueux. . . Plus tard, je me trouvai seul auprès d'une bonne vieille femme qui prenait soin de mon enfance, dans une modeste habitation, dans un pays délicieux. . .

plus lard encore, je vis le capitaine Montagu, mon père ; je voyageai en croupe sur son cheval, et nous arrivâmes dans une autre province; c'était en Gascogne, à quelque distance de Toulouse. . . Là , j'ai vécu obscur et pauvre avec l'excellent homme

que je regardais comme mon père!

— Vous n'étiez pas son fils, dit le Sermonneur brusquement; jamais on n'a connu ni femme ni enfant au capitaine Tempête ou au sire de Montagu, puisque tel était son véritable nom; sans doute il n'a pas voulu vous avouer ce secret, de crainte que vous n'eussiez plus pour lui la même affection, car, j'en suis sûr, il vous aimait fort!... Nous autres, vieux soldats sans famille et sans amis, nous sommes comme cela ; et moi qui vous parle, moi, vieux loup sans entrailles, je vous eusse aimé aussi... vous étiez si gracieux et si beau!... mais qu'importe maintenant?

jeune homme, on m'avait chargé d'une commission pour votre père adopîif;

mais ma haine et ma jalousie contre lui ne me permirent pas de la rem- Dlir... vous avez été victime de cette

haine... Je me suis repenti toute ma vie de ce que j'ai fait; je vais mourir, me pardon nez- vous?

— Je ne sais quel mal vous m'avez fait, compagnon, dit Gérald avec douceur, mais je vous pardonne de bon cœur.

— Merci, murmura Godefroy, qui s'affaiblissait rapidement, prenez ces parchemins, ils sont à vous... Adieu, ne maudissez pas ma mémoire !

L'énergie qui l'avait soutenu jusqu'à ce moment l'abandonna; il chancela et tomba mort aux pieds des assistants.

Sans se laisser effrayer par ce sinistre

DB MONTBRCN. 105

épisode, Valérie de Lastours s'empara du paquet de parchemins, en déchira l'enveloppe et examina rapidement les titres qu'il contenait; puis elle vint s'agenouiller devant le lit du troubadour, en s'écriant avec enthousiasme :

— Je vous salue, Guillaume de Lastours, mon noble parent, mon seigneur et mon maître! •

— Guillaume de Lastours ! répéta le ménestrel; je suis Guillaume de Lastours !

Duguesclin et le vieux moine s'agenouillèrent dévotement comme elle.

— C'est le doigt de Dieu, dit le. religieux d'une voix solennelle; admirons la sagesse divine !

— C'est le doigt de Dieu! répéta Dugueselin.

Avec une piété naïve, ils se mirent en prière entre un cadavre et un mourant.

— Cap de Diou ! disait le Petit-Basque à part, voilà cent trente-sept pièces d'or facilement gagnées; tout est profit!... Dieu ait ton âme, vaillant Sermonneur ! je n'irai pas au Chàlard!

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