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LES DEUX TOURS

LA TOUR DE tHALDS.

Le Trésor.

Le château de Ghâlus, dont les belles ruines dominent la ville moderne, est de fondation Romaine. Il fut l'œuvre, dit-on, de Luc'us Capréolus, proconsul d'Aquitaine , d'où lui vint son

nom de Châlus-Chabrol. (Castra Lucii Capreoli.J Mais, dans les âges suivants, une architecture nouvelle et barbare en modifia l'ordonnance; la noblesse et l'élégance du style romain disparurent. Rien n'est lourd et fruste comme la tour principale encore existante. Pas une sculpture , pas un ornement n& la décore ; c'est le mode saxon dans toute sa grossièreté primitive.

Or, en 1199, pendant la semaine sainte , sur les hauteurs qui avoisinent le château, on voyait, le long de la Tardoire, une infinité de petites huttes en branchage ou en en toile, entourées de retranchements, et remplies d'hommes armé-. Vues d'une certaine distance,

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on les eût prises pour des myriades de ruches, et le bruit qui s'en élevait ressemblait au bourdonnement sourd et continuel d'un grand essaim d'abeilles.

Du reste aucun ordre ne régnait dans l'arrangement de ces tentes ; excepté un petit quartier sur lequel flottait un drapeau vert, semé de léopards, cette espèce de camp présentait l'image de l'indiscipline et de la confusion. Des soldats à mines féroces s'agitaient çà et là; et on jugeait, à la variété des costumes, à l'indépendance des attitudes, qu'ils n'appartenaient pas à des corps de troupes régulières. Quoique des hommes d'armes de bonne tenue traversassent par moments la foule avec un air de mépris, on eût dit d'une ar-

mée de brigands. Des arbalétriers en casaque déchirée, des archers pieds nus, des misérables de toutes nations, vêtus sans uniformité , jouaient aux dés sur l'herbe. Quelques-uns portaient à la ceinture de longs couteaux à lame effilée et brillante ; ils les tiraient de temps en temps en jurant d'une manière horrible et en menaçant leurs compagnons.

Jamais on ne vit figures si effroyables.

Ces gens-là étaient ce qu'on appelait des Brabançons , Paillers , Cottereaux , c'est-à-dire des dévaliseurs de grand chemin. Ils étaient le fléau de la province ; les châteaux, les chaumières, les villes mêmes tremblaient à leur appro-

che. Ces terribles couteaux dont ils faisaient parade à leur ceinture , avaient une destination cruelle, d'où l'on ajoutait à tous les noms dont les flétrissait l'exécration publique , le nom plus redoutable encore à' ècorcheurs. Au moment dont nousparlons, ils obéissaient à deux cbefs; l'un était Mercaders, la terreur de la contrée, le pillard le plus déterminé et le plus impitoyable du voisinage ; l'autre était Richard Cœur-de- Lion , roi d'Angleterre et d'Aquitaine.

C'était en effet l'illustre héros de la croisade, le vainqueur de Saladin , qui commandait cette canaille sanguinaire ; telle était l'armée qu'il s'était improvisée pour tirer vengeance d'un de ses

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barons. Expliquons cette monstrueuse association :

a Vidomar , vicomte de Limoges , avait découvert, disent les chroniques, au château de Ghâlus-Chabrol, dans une grotte profonde, les statues d'or massif d'un homme, d'une femme et de leurs enfants , assis à une table aussi d'or. Les inscriptions qui y étaient gravées annonçaient que ces statues étaient celles de Lucius Gapreolus, proconsul d'Aquitaine, et de sa famille. »

Quelle bonne fortune pour Richard !

Il se trouvait alors à l'abbaye de Grammont, où il était venu faire hommage à

Saint-ÉtieHne-de-Muret de son armure de croisé. Epuisé d'hommes et d'argent par ses guerres contre le roi de France, il avait à peine autour de lui une poignée de soldats. Le prieur de Grammont, qui lui apprit la découverte de Vidomar, fut eÛrayé de l'effet que produisit cette nouvelle sur l'impétueux Richard.

— Ce U éâor est à moi , comme suzerain, s'écria-t-il. Si le vicomte en détourne un fétu, je le ferai pendre à sa plus haute tour!... Qu'on prévienne sur-le-champ Vidomar. . . il me faut ce trésor tout entier, et je ne veux pas attendre.

Le prieur expédia un messager qui rapporta un refus du vicomte.

— Cet or sera à moi ou j'y perdrai mon nom de Plantagenet et mon titre de roi ! s'écria Cœur-de-Lion. Le reliquaire en diamans que vous a donné le roi de Jérusalem ne sera rien , mon révérend, auprès des magnifiques dons que je vous réserve... Mais il me faut Capreolus et sa femme et ses enfants, sans en excepter le plus petit de tous ; et leur table et tout ce qui leur appartient pourvu que ce soit en bel et bon or massif! Faites venir le brabançon

Mercaders il doit être à piller dans

le voisinage.

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— Mercaders? cet hérétique , ce damné ? dit le prieur avec effroi.

— Qu'importe? dit Richard en riant, c'est un rude gaillard, et les damnés se battent bien.

— Mais mon très-noble sire...

Le roi fronça les sourcils.

— Le diable emporte les frocs ! s'écria-t-il.

Le prieur n'osa pas résister. Richard d'ailleurs savait si bien faire oublier sa brusquerie aux moines !

Il ne fut pas difficile de trouver le Brabançon. Il était toujours occupé à

dévaster au nom de Richard les possessions du yicomte de Limoges, ou à brûler quelques châteaux des membres de la Confrérie de la Paix , organisée récemment pour détruire les bandes de partisans dont le pays était infesté. Mercaders obéit sur-le-champ aux ordres du roi et vint le trouver à Grammont.

C'était un homme de haute taille, d'une physionomierepoussante,couvertd'une armure de fer noire et sans blason. Il ôta son casque et mit un genou en terre devant Richard pour lui faire hommage.

A la manière dont il s'y prit , on pouvait supposer qu'il n'avait pas l'habitude de cette posture.

— Tu as guerroyé longtemps en mon

nom , dit le roi , et le profit a toujours été pour toi. Aujourd'hui , si tu m'aides , il y aura profit pour tous les

deux peux-tu me donner tes gens

afin d'enlever Ghâlus ?

— Ils sont à vous , eux et leur capitaine , sire , répondit Mercaders avec toute la courtoisie dont il était capable, et, cornebœuf! pourvu que vous les laissiez pendre des pacifères et piller après l'assaut...

— Oui-dà , dit le roi , ils pendront tout ce qu'ils voudront, mais ils ne pilleront qu'après moi... Le trésor de Ghâlus m'appartient , et , par les reliques de saint Léonard ! si l'un de vous y por-

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tait la main, je le ferais couper en quartiers... D'ailleurs tes gens auront par jour un sou d'argent, el tu sais que je suis généreux.

— Soit fait ainsi que vous l'avez dit, mon noble sire , répliqua Mercaders.

Et ils vinrent investir Châlus.

La place était forte, bien approvisionnée ; les vassaux du vicomte étaient nombreux et aguerris. En l'absence de \idomar, qui était allé chercher des secours auprès des barons du Poitou , alliés de sa famille , la garde du château était confiée à un jeune gentilhomme appelé Bertrand de Gourdon.

Celui-ci montrait, la prudence consom-

DB MONTBRDW. 291

mée d'un vieux guerrier dans l'importante mission qui lui avait été confiée , et le château ne paraissait pas près de se rendre.

Cependant , le 26 mars au matin , le pont-levis se baissa, et un héraut d'armes aux couleurs du vicomte , le chef de saint Martial blasonné sur la poitrine , demanda à être conduit au roi. En ce moment Richard était dans sa tente , couché sur de riches tapis , habitude qu'il avait prise en Palestine. Une peau de lion dont il flattait la crinière avec distraction soutenait sa tête; de beaux lévriers noirs à colliers d'or dormaient à son côté. Son justaucorps de chamois était à peine recouvert d'un

simple manteau de velours vert ; ses longs cheveux châtains , encadrant sa figure brune et martiale , se mêlaient au poil fauve du lion. A le voir ainsi couché de toute sa longueur on eût dit d'un géant.

Quand on introduisit le héraut , Richard se souleva lentement, bâilla d'une manière significative, puis abaissant les yeux sur l'envoyé, qui s'était agenouillé devant lui :

— Que veut ce vassal ? demanda-t-il d'un ton d'insouciance.

— Mon très-redouté seigneur, dit le héraut , messire Bertrand de Gourdon, qui commande au château en l'absence

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de monseigneur le vicomte , vous fait offrir par moi, et avec Tautorisation dudit vicomte Vidomar , la moitié du trésor trouvé à Châlus, si vous consentez à prendre les défenseurs du château en pitié et merci...

— Non pas , dit le roi , je veux tout le trésor et vous faire pendre pour me récréer... Je sèche d'ennui devant votre laide bicoque , et je veux avoir raison de ces chiens de rebelles. . . ils seront rudement châtiés pour l'exemple î.

Ces dures paroles terrifièrent le héraut.

— Il ne nous reste donc plus, dit-il

tristement en se relevant, qu'à avoir III. 19

2d4 LE CHATEAU

confiance dans notre courage et dans la protection de monseigneur saint Martial !

— Monseigneur saint Martial ne s'inquiète pas de vilains tel que vous , reprit Richard.^ Va-t-en, vassal... dis à ceux qui t'ont envoyé que je souperai ce soir sur la table d'or de ce roi romain, et que vou.4 serez tous suspendus aux eréneaux cOmtne grappes de raisin sec.

Quand le héraut fut parti , le roi se rejeta sur ses tapis :

— Hé bien ! Mercaders, que pensestu de tout cela? demattda-t-il au chef des Brabançons.

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— Sang Dieu ! sire , il faut tenir votre promesse, et donner l'assaut sur-lechamp !

— Bien parlé; fais préparer tes gens.

Le chef des Brabançons sortit et revint bientôt annoncer à Richard que tout était prêt.

Le roi se leva légèrement , prit son casque et voulut sortir de la tente.

— Et votre armure? dit Mercaders.

-*- Je n'en ai pas besoin, répondit Richard avec dédain. Crois-tu que je veuille me battre en personne contre des*^ voleurs et des rebelles? cela îe re-

garde seul ; pillards contre pillards , c'est ta besosne , à toi. . . Marchons !

Des religieux de divers ordres qui lui formaient toujours un cortège d'honneur, même au milieu du tumulte des camps, essayèrent de lui faire comprendre la nécessité de la prudence.

— Allez chanter Matines pour ceux qui vont trépasser ! dit le roi brutalement en leur tournant le dos.

Richard se dirigea vers les remparts, suivi de Mercaders. Un écuyer portait devant lui un la rge boucher pour le mettre à couvert des traits des assiégés. Tous les Brabançons étaient sous les armes et s'avançaient aussi vers la forteresse.

Le temps était beau; le soleil scintillait sur les cuirasses des gendarmes anglais, qui formaient un petit corps de réserve. Les assaillants descendirent des collines voisines, les uns portant des échelles, les autres des fascines pour combler les fossés ; leurs costumes bariolés produisaient un effet pittoresque sur la verdure naissante des prairies. Il sortait de cette foule en désordre des cris rauques , des menaces en langue barbare , des malédictions. Quand elle approcha de la Tardoire , de l'endroit où est aujourd'hui un petit pont, le roi donna l'ordre de s'arrêter un moment afin qu'il pût reconnaître la place. Il commençait à douter du résultat de l'assaut avec de semblables troupes, et pour la

première fois de sa vie peut-être, il réfléchissait sérieusement avant d'agir.

Les assiégés avaient lait aussi leurs préparatifs de défense. Au haut de la grande tour, sur les remparts, derrière les crénaux , partout , on voyait des hommes disposés à se battre avec désespoir. Les uns, préparaient les pierres, les poutres, la poix bouillante qu'on devait précipiter sur les ennemis au moment de l'assaut. Les fers de lances brillaient en l'air comme des flammes; les archers examinaient les cordes de leurs arcs ou étudiaient le souffle du vent pour mieux viser. A chaque meurtrière , à chaque ouverture , on voyait

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s'agiter un trait et une main prête à le lancer.

Bientôt les Brabançons s'ébranlèrent de nouveau à un signe du roi et firent entendre le cri ;

— Saint Georges pour l'Angleterre !

Aussitôt il s'éleva du château un autre cri immense, universel, qui retentit dans la campagne. :

— Saint Martial pour le vicomte! à la rescousse î

— Nous n'en aurons pas si bon marché que je le pensais , dit le roi. Pas encore l'assaut ! cria-t-il ; laissez faire

les archers et les arbalétriers ! que les autres se tiennent à couvert derrière les écus... Visez bien, mes amis, éclaircissez-moi les rang de ces coquins ; aussi bien, vous leur rendrez service; vous leur éviterez d'être pendus !

Et, quoiqu'il fût au premier rang, sans autre arme défensive que son casque, il s'assit tranquillement snr un rocher.

De ce poste périlleux , on voyait un homme, couvert d'une armure, s'agiter sur les murailles et courir de l'un à l'autre des assiégés comme pour les animer à la défense. Son bouclier était déjà hérissé de traits sans qu'il parût

DE M ON f BRUN, 301

y faire attention. Tout-à-coup il s'approcha d'un groupe d'archers, et il leur montra Richard en prononçant d'un air animé des paroles qu'on ne pouvait entendre au milieu du bruit.

Une grêle de traits commença alors à tomber autour du roi. Mercaders, qui était à quelques pas, accourut tout effrayé.

— C'est Gourdon, c'est le capitaine des mécréants, s'écria-t-il. Couvrezvous bien de votre écu, sire ; il vous a reconnu. . . Par la Mort ! que n'avez- vous votre armure! Vous allez servir de but à ces misérables archers. . .

— Je crois que j'ai eu tort , dit le

roi ; mais le mal est fait, je ne reculerai pas.

En ce moment une flèche résonna sur son casque.

— C'est Gourdon qui vous a touché dit Mercaders. Impatienté de la maladresse de ses gens, il a pris un arç luimême et..... Couvrez-vous donc, sire!

couvrez- vous, de par le diable !

Cet énergiq'^e avertissement venait trop tard. Le roi, pour mieux voir le combat, se levait du rocher où il était assis, quand une nouvelle flèche lancée par Gourdon l'atteignit à l'épaule gauche. Des cris de joie et de douleur re-

tentirent à la fois dans les deux par-

tis.

— Qu'on me donne mon épée, dit Cœur-de-Lion avec calme. A l'assaut maintenant! A l'assaut, mes amis!. . pour les gouttes de sang qui ont taché mon manteau, il faut tout le sang de leurs veines... Saint-George pour l'Angleterre !

L'armée entière partit comme un seul homme avec un hourra terrible.

Les arbalètes, les arcs furent jetés au loin, et on s'élança à l'assaut. Les fascines tombèrent dans les fossés, les échelles se dressèrent contre les murailles. En vain les assiégés précipite-

rent'ils des amas de pierre, d'énormes crénaux sur les assaillants; ceux-ci se succédaient avec frénésie. Richard, tout sanglant, la flèche pendante à l'épaule, l'épée entre les dents, planta lui-même une échelle dans le fossé; et, repoussant ceux qui voulaient le couvrir de leur corps et de leur bouclier, escalada le rempart le premier. Mercaders le suivit ; il n'y eut bientôt plus dans le château qu'une scène de massacre et d'extermination. Les partisans du vicomte mettaient bas les armes, et demandaient merci.

— Tuez, tuez, criait Mercaders, exterminez tout sans pitié.

- — Qu'on me réserve Gourdon, ce-

DB MOm-BRCW. 305

lui qui m'a blessé, commanda le roi, et que nul ne lui fasse de mal.

Les défenseurs du château de Châlus furent égorgés ou pendus aux murailles, comme Richard l'avait annoncé.

Malgré sa blessure, il soupa le soir sur la table d'or. Gourdon, chargé de chaînes aussi lourdes qu'il les pouvait porter, fut jeté dans un cachot souterrain pour y attendre son sort.

On dit que, le même jour, un évêque chassé par Richard, célébrant à Rome, vit tomber une flèche au pied de l'autel, et entendit ces mots : Telurn Limoglœ occidit leonem Angliœ,

MORT DE R!CI!\R0-C0EÎ]R-9E-L10i

La blessure de Richard n'était pas dangereuse ; mais elle s'envenima par les excès auxquels il ne cessait de se livrer. Son monstrueux appétit, son agitation continuelle, la violence de ses •m 20

passions, en empêchant son sang de se calmer, rendaient sa guérîson difficile.

L'ignorance d'un chirurgien qui tenta d'extraire le fer de la flèche contribua encore à aggraver le mal; bientôt la gangrène se mit dans la plaie. Le roi comprit qu'il fallait mourir; il renvoya les médecins, et donna l'ordre d'amener son meurtrier en sa présence.

Gourdon fut tiré de sa prison. C'était un beau jeune homme à la contenance noble, au regard fier. Pas un muscle de son visage ne trahit la crainte quand il se trouva face à face avec son juge. Il considéra Richard sur son lit de mort, cet homme terrible qu'il avait frappé, lui, l'archer obscur, cette

grande gloire du siècle qu'il avait arrêtée dans sa marche, lui enfant sans nom ; et un sourire de joie se montra sur ses lèvres.

Richard, de son côté, l'observait en silence ; ses yeux lançaient des éclairs ; mais cette fascination du regard n'eut pas d'etfet sur Gourdon. Le roi dit avec surprise à Mercaders, qui se tenait debout près de son lit :

— Véritablement, sire capitaine, il ne tremble pas !

— S'il savait ce qui l'attend, dit Mercaders d'un ton sombre, il tremblerait, je vous jure.

— Mercaders, dit Gourdon avec ironie, te souyiens-tu, qu'à ta dernière échauflburée devant Limoges, un confrère de la paix a brisé son épée sur le dos de ta cuirasse? Ce confrère de la paix, c'était moi.

— Tu en as menti, chien, hurla le Brabançon en serrant les poings et en pâlissant.

— Silence ! dit le roi de sa voix rude et aiTaiblie, en étendant sa large main comme pour défendre le prisonnier, il s'agit bien de toi. Brabançon d'enfer... Par saint Dunstan! il faut que je me hâte d'interroger ce vassal...

Il était déjà si abattu, qu'il fut obligé

DE MOISTBRUN. 313

de puiser une force factice dans le vin. Il prit un hanap d'argent posé près de lui, et le vida presque en entier. Un peu ranimé, il se souleva péniblemeut sur le coude.

— ïe repens-tu de ton action? demanda-t-il à Gourdon.

— Non, lui fut-il répondu d'une voix ferme.

— Et si tu étais libre ?

— J'ajusterais mieux.

— Par saint Nicolas ! s'écria le roi, voilà un gaillard résolu... Tu me hais donc bien, continua-t-il; que t'ai-je fait, à toi ?

ol/i LB CHATEAU

^- Ce que tu m'as fait, Richard? dit le prisonnier en se redressant de manière à entrechoquer bruyamment ses chaînes ; eh ! que t'ont fait ces femmes que tu as rendues veuves, ces enfants que tu as rendus orphelins, ces malheureux dont tu as brûlé le toit paternel après avoir égorgé la famille?.. Ce que tu m'as fait à moi, roi d'Angleterre ? ïu as tué de ta main mon père et mes frères; je ne te dirai ni où ni quand, tu ne t'en souviendrais plus...

que sont pour toi, dans le nombre, ces victimes obscures ? Mais moi, je m'en suis souvenu, Richard, et je t'ai voué depuis longtemps toute ma haine, toute mon exécration...

— Tu m'as pourtant envoyé un hé-

DE UONTfiRUN. 515

raiit pour obtenir merci, dit le roi avec

un sounre.

— J'ai obéi aux ordres exprès du vicomte mon maître. . . je voulais sauver ces braves gens que tu as lâchement fait égorger... Pour moi, je n'attendais rien ni de ta pitié, ni de ta clémence. . . je ne veux rien de toi... j'ai vengé mon père et mes frères, je suis content !

L'archevêque de Rouen, qui était présent, l'interrompit :

— Gomment as-tu osé diriger une ' flèche contre ton souverain légitime, contre l'oint du Seigneur?

— Depuis quand donc Richard lui-

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même a-t-il respecté l'onction sainte ?

reprit Gourdon. L'évêque de Beauvais, votre frère, où est-il, monseigneur?

Dans une prison aussi sombre que celle d'où je sors...

Le roi, la tête appuyée sur sa main, semblait livré à des réflexions profondes. De tout temps, il avait aimé les hommes audacieux; mais jamais personne n'avait heurté sonorgueil avec une pareille témérité. Les assistants s'attendaient à une terrible explosion de colère ; mais, soit que les approches de la mort eussent affaibli son âme indomptable, soit que les souvenirs de sa vie passée qu'on venait de lui mettre sous les yeux avec si peu de ménagement

eussent éveillé son repentir, il garda le silence. Au bout d'un moment, il eut encore recours à son hanap.

— Tu as l'humeur fanfaronne, dit-il en déposant le vase; maissi j'ai défendu qu'on te pende, c'est pour te réserver à un plus cruel supplice, et, grâce à ce bon vin de Guienne, j'aurai encore le temps de l'ordonner...

— Ordonne donc bien vite, Richard, répondit le prisonnier avec courage :

tu auras exterminé la famille entière... Mais sache-le bien, si terribles que soient les tortures, je meurs satisfait d'avoir délivré la terre d'un démon tel que toi !

A cette nouvelle injure, une rapide rougeur se montra sur le visage pâle de Cœur-de-Lion. Mais il se contint, et il reprit avec calme : .v

— Et si je te pardonne?

— Tu ne me pardonneras pas.

— Que veut dire ce vassal? Me croirais-tu incapable de clémence ?. . Otezlui ses fers... Quoiqu'il ait la parole un peu haute, je le tiens pour homme de courage et de résolution. 11 n'a pas tremblé devant Richard outragé!

Personne ne bougea pour exécuter cet ordre.

— Par saint Dun^tan ! s'écria le roi

DB MONTBRÏJN. 319

furieux en s'agitantsurson lit, mes serviteurs me croient-ils si malade, qu'on ne doive déjà plus exécuter mes ordres?... Mercaders, gibier de potence, ôte cesfersàton prisonnier, ou j'en jure Dieu, je vous donnerai à tous avant de mourir une leçon de respect et de soumission !

Mercaders obéit, mais avec une répugnance visible. Quand Gourdon fut délivré, il resta immobile sans adresser au roi une parole de remercîment.

— Va-t-en maintenant dit Richard, et si quelqu'un te fait une insulte, Mercaders en répondra devant moi... Si tu n'as pas d'argent pour regagner ton

320 LE CHATEAD

pays, mon trésorier te comptera cent écus d'Angleterre. .. Va-t-en donc, et tâche de prier pour mon âme !

— Je ne puis promettre cela, dit Gourdon.

— Eh bien ! ne le promets pas, et va au diable, dit le roi avec impatience ; qu'on me laisse, il est temps de mettre ordre à ma conscience!

Tout le monde sortit. Gourdon, que Richard avait confié à la garde du chef des Brabançons, suivit avec défiance son prétendu défenseur. Quand ils furent dans une salle écartée du château, Mercaders se précipita sur lui, et, avec l'aide de quelques-uns de ses soldats, il lui remit ses fers.

— Confrère delà Paix, lui dit-il, le roi t'a pardonné ton coup de flèche, mais moi je ne t'ai pas pardonné ton coup d'épée. .. à nous deux maintenant !

Et le courageux jeune homme fut conduit de nouveau à son cachot.

«Le roi, disent les chroniques, se voyant à Textrémité, écrivit à sa mère, qui demeurait à Fontevrault, et se confessaà trois abbés de l'ordre de Citeaux, qui l'étaient venus voir. Il mourut entre les bras de Gaultier archevêque de Rouen, le onzième ou douzième jour après sa blessure (le 6 avril). Ses entrailles furent enterrées à Ghâlus ou à Poitiers, son cœur à Rouen et son corps

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à Fontevraul t , aux pieds du roi Henri H, son père.»

Le soir même du jour où expira Richard , il se passa dans les souterrains de Ghâlus une épouvantable scène.

Mercaders et quelques Brabançons entrèrent en silence dans le cachot de Gourdon. Les torches qu'ils portaient jetaient un reflet rougeâtre sur leurs yisages hideux, et éclairaient faiblement ces voûtes noires, ce pavé humide, ce prisonnier écrasé sous le poids de ses chaînes. Ils n'avaient pour armes que ces longs couteaux à lame effilée, suspendus d'ordinaire à leur ceinture. Un reflet sinistre qui en sortait frappa d'abord les regards éblouis de Gourdon, et, malgré son courage, il frémit.

DE MOWTBntJN. 323

^Le roi vient de mourir, dit Merca- V ^ ders; tu vas lui servir de garde d'honneur, confrère de la paix !

— Soyez prompt, dit le prisonnier.

— Eh ! ne faut-il pas procéder d'abord à ta toilette ? reprit le Brabançon d'un ton goguenard. Tu vas changer de costume, mon brave archer, et nous te vêtirons d'écarlate. . .

En parlant ainsi, il dépouillait le malheureux de ses habits et ses complices relevaient les manches de leurs pourpoints.

Les Brabançons s'appelaient aussi les

écorc heurs !

La plume nous tombe des mains....

Pierres des vieux châteaux, combien

# ^V âTez-vous^ caché de crimes semblables

sous vos voûtes ténébreuses?

On ne sait ce que devint le trésor ^ immense dont Richard s'était emparé. Mais la tour d'où partit le trait, le cachot où Gourdon lut enfermé existent ^ (encore. On montre aussi aux curieux le rocher de Maumont (pialt'fiîohii^ , sur lequel le roi était assis au moment où .^il reçut le coup mortel ; et aucun bon touriste de la Grande-Bretagne ne fait aujourd'hui le pèlerinage de Châlus sans en détacher un fragement, en souvenir de l'illustre guerrier qui l'arrosa de son sang.

riN.

COCLOMMIEM. — IICPItMIBIl ■■ A. U0US9IK.

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