LE POUVOIR WHM FEMME
Le lendemain matin on faisait de grands préparatifs de départ à la commanderie. La cour était remplie d'hommes d'armes allant et venant dans tous les sens. Des écuyers, en pourpoints ar-
moriés, harnachaient les chevaux dont les housses magnifiques pendaient jusqu'à terre. Des pennons de différentes couleurs s'agitaient doucement au souffle du matin; les cuirasses brillaient aux premiers rayons du soleil. De temps en temps un frère servant traversait à pas mesurés cette foule bruyante pour porter des ordres, et quelques chevaliers, qui ne devaient pas quitter le château, se montraient aux fenêtres avec le manteau à bec et la croix à six pointes. Le porte-bannière de l'ordre, en grand costume de guerre, debout sur le perron de l'entrée principale, faisait sonner ses éperons sur les dalles avec impatience. Les chevaux hennissaient, frappaient du pied ; des imprécations à
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demi-étouffées sortaient déjà de la bouche des gens d'armes.
Le pont-levis était baissé et les vassaux de la commanderie Amenaient se grouper curieusement à la porte pour examiner cet appareil inaccoutumé.
Tous les regards se tournaient vers l'avenue par où devait arriver l'envoyé du roi, car on l'attendait de moment en moment. Une vive fermentation régnait au dedans et au dehors du château.
La tour de Zizim, au contraire, offrait un contraste complet avec cette agitation universelle. Pas une fenêtre ne s'était ouverte; rien n'annonçait dans l'intérieur les apprêts d'un long
Toyage. Seulement un esclave noir apparaissait périodiquementpendant quel* ques secondes à l'entrée de la salle de bain et rentrait aussitôt en refermant la porte sur lui. Le cheval du sultan avait été amené tout sellé et bridé dans la cour, mais le noble animal, ne reconnaissant pas ses palefreniers accoutumés, se cabrait dans les mains qui le tenaient. Ses naseaux se gonflaient de colère, son mors d'argent ruisselait d'écume, sa crinière d'ébène se dressait sur son cou nerveux ; les larges étriers orientaux battaient ses flancs aux veines saillantes; et se levant sur les pieds de derrière, il emportait les deux pages suspendus à chaque côté de sa bouche.
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Tout-à-coup le noir qui gardait la porte de la tour sembla ne plus pouvoir maîtriser son impatience ; il s élança, repoussa les étrangers et parla au cheval qui devint calme et soumis à cette voix connue ; puis il le flatta de la main et regagna précipitamment la salle de bain, en jetant un sourire de pitié aux gardiens maladroits.
— Le diable sait bien à qui il a affaire ! murmura un vieil écuyer en hochant la tête.
— Que voulez- vous dire, Ghatelus ?
reprit son camarade ; vous croyez donc aux récits des vassaux sur ce magnifique animal ?
— Suffit , suffit , maître Pierre, répondit l'autre d'un air mystérieux : mais je sais bien que je n'ai jamais vu calmer un cheval fougueux avec un seul mot de baragouin. . . et pourtant j'en ai bien vu des chevaux fougueux, à compter de celui de monseigneur le vicomte!
— Jamais monseigneur le vicomte, ni aucun seigneur de France, n'a eu si belle monture ! dit Pierre avec enthousiasme ; je vous le jure, Ghatelus, il n'y a pas de plus belle et de plus solide bête dans toute le chrétienté !
— Oui , elle est assez bonne pour porter en enfer ! reprit le vieillard en faisant un signe de croix ; enfin, puis-
sîons-nous être bientôt délivrés du cavalier et du cheval ! ajouta-l-il en baissant la voix. Depuis que cette bande de mécréants s'est abattue sur ce pays, Therbe n'ose plus y pousser. .. Aussi j'ai promis un beau cierge à saint Yrieix, mon patron, quand je pourrai courir dans la commanderie sans rencontrer un de ces chiens d'infidèles, qui vous regardent avec des yeux blancs comme le surplis du chapelain !
— Allez chercher votre cierge, Chatelus, répondit l'autre, car voici monseigneur le grand-prieur. . . il vient sans doute donner l'ordre de partir.
— Ainsi soit-il , dit le vieillard.
- Blanchefort sortait en effet de la tour et traversait la place d'armes d* un air distrait.
— Ferai-je sonner le boute-selle, monseigneur ? demanda le chevalier de Gaslineau, commandeur de Limoges.
— Non, mon frère, répondit le prieur avec agitation ; le prince refuse toujours de monter à cheval... D'ailleurs, le baron de Sassenage n'est^pas encore arrivé.
— Il ne peut être loin ; la sentinelle de la tour a vu briller des armures derrière les arbres dans la direction de Monteil.
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— Qu'il vienne donc bien vite, répondit Blanchefort ; nous n'avons plus d'espoir qu'en lui pour vaincre l'obstination du sultan. . . Je n'ose employer
la force ce moyen nous rendrait
odieux et me répugne... Si le baron ne réussit pas, je ne sais ce qu'il adviendra!
— Il y a quelqu'un qui aurait plus de crédit encore sur l'esprit du sultan, dit Gastineau avec un sourire.
— Qui donc, mon frère?
— La belle demoiselle de Sassenage, maintenant baronne de Bressieu.
— Oui, mais elle est enDauphiné?
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— Elle est venue avec sa mëre et son nouvel époux joindre le baron au château de Monleil, pour faire ses adieux. . . c'est là probablement ce qui retarde l'arrivée du sire de Sassenage.
— En êtes-vous bien sûr, commandeur? dit le prieur avec joie.
— Oh! très-sûr, monseigneur, et sans doute elle va arriver avec l'escorte.
— Par saint Jean ! commandeur, je vous remercie, reprit Blancliefort : Dieu envoie cette jeune fille pour tirer notre
ordre d'un funeste embarras Sitôt
qve l'on signalera l'arrivée du baron, faites-moi prévenir.
DE MONTBRUN. 2/l5
— Vous n'attendrez''pas longtemps, dit le commandeur en étendant la main vers le pont-levis.
Aussitôt des fanfares retentirent à une portée de flèche des fossés, et la foule qui encombrait la porte se retira en tumulte. Le prieur fit reculer également les chevaux et les soldats qui remplissaient la cour afin de laisser une place libre aux arrivants. Char-:
les YIII avait voulu donner une grande solennité à ce voyage, et la suite du baron de Sassenage , qu'il avait chargé de conduire Zizim à Rome \
* Le président Allard, de Grenoble, qui a fait au XVIP siècle un roman sur Zizim, avait vu les lettres-patentes du roi • elles sont (ialées de 4A88.
iii. 16
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était de plus de deux cents hommes.
Cette troupe s'ayançait, bannière déployée, au bruit des instruments et des acclamations du peuple ; on la voyait se replier au loin dans le chemin tortueux et couvert qui menait au château.
Tous les habitants de la commanderie étaient groupés autour de Monteil , Blanchefort et Gaslineau, couverts de riches armures. Derrière les chevaHers se pressaient en foule les frères-servants; cette masse noire était encadrée dans une brillante bordure de soldats, de varlets, d'écuyers accourus pour voir l'entrée triomphale de l'envoyé du roi.
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Blanchefort jeta un regnrd inquiet sur la tour; elle ne s'était pas éveillée : toujours le même calme et la même indifl'érence à l'intérieur. Ses fenêtres restaient couvertes de leurs stores, tandis que les autres croisées du château fourmillaient de spectateurs.
Et pourtant toute cette pompe et tous ces apprêts étaient pour l'étranger insouciant qui habitait la tour !
La tête du cortège franchit enfin le pont-leviset entra dans le château. >]'étaient d'abord dix lances de la garde du roi avec leurs garnitures c'est-àdire leurs pages, leurs couteliers etl -urs écuyers, tous parfaitement armé;; et dans le plus riche ét]uipago. A une. po-
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tite distance derrière cette troupe, venait le baron de Sassenage lui-même, vieux et brave guerrier qui cachait sous sa lîoupelande fourrée de menu-vair de belles et honorables cicatrices. A côté de lui étaient Jeanne de Gommiers, sa femme, dame d'honneur de la reine, et sa fîUe Philippine-Hélène de Sassenage, une brune, pleine de grâce et de majesté, lapins gente et la plus plaisante dmnolselle de son temps , si l'on en croit les chroniques. Les deux dames avaient des corsages de velours bordés d'hermine, suivant la mode d'alors, et leurs longues robes flottaient sur les haquenées blanches qu'elles montaient. Quelques jeunes seigneurs, qui s'élaient joints à l'escorte afin d'assister au départ de
Zizim, s'empressaient autour d'elles et devisaient avec gaîté. Un d'eux surtout était toujours près d'Hélène, soit pour lui adresser quelque mot galant, soit pour diriger sa haquenée dans les chemins difficiles. Hélène ne manquait jamais de le remercier par un doux sourire; ce jeune cavalier était le baron de Bressieu, son nouvel époux.
A la suite de cette noble chevauchée on voyait un corps nombreux de gens d'armes de France, s'avancant deux à deux, en belle ordonnance, sur des chevaux bardés de fer. La marche était fermée par une multitude de varlets, goujats et petit peuple, qui, n'osant franchir le pont-levis, s'arrêta avec respect de l'autre côté du fossé.
Les chevaliers accueillirent le seigneur de Sassenage et sa famille avec le plus vif empressement-
— Soyez le bien venu, sire baron, dit le vicomte de Monteil en lui serrant la nain; mais si vous n'êtes pas plus heureux que nous auprès du sultan, votre mission est déjà fmie. . .
— Mais les ordres du pape et du roi. . .
— Il n'y a ni pape ni roi qui puisse faire partir le prince de force s'il résiste à nos prières Il se souvient
qu'on l'a déjà trompé quand on l'a amené ici, et il se délie de nous.... Je
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TOUS le répète, baron, il faudra renvoyer votre escorte si vous ne parvenez à vaincre sa résolution.
— Je l'essaierai, mes frères, dit le baron ; mais pourquoi aurais-je sur Sa Hautesse plus de crédit que vous?
— Si la noble dame, votre fille, voulait nous aider, dit Blanchefort, j'en suis sûr, le prince partirait.,/
— Gomment , demanda Sassenage en souriant, se souviendrait-il encore de cette amourette?.. U doit savoir qu'Hélène est mariée.
— Il l'ignore , répondit le prieur ;
quoiqu'il en soit, tout notre espoir est maintenant en elle et en vous !
— Eh bien ! je vais aller me jeter à ses pieds, dit le vieux seigneur; peutêtre consentira-t-il en faveur de notre ancienne amitié. ..
— Et de son ancien amour, ajouta le prieur en regardant la jeune baronne qui rougit. Dame, au nom de votre sainte patronne, aidez-nous...
— Mais , monseigneur , dit Hélène avec une timidité d'enfant, est-il absolument nécessaire que j'aille moimême supplier le prince?. . Si vous saviez combien son regard me fait peur !
et puijs, n'est-ce pas un grand péché d'approcher un infidèle?..
Blanchefort et les autres chevaliers déployèrent toute leur éloquence pour vaincre les répugnances de la jeune femme ; elle interrogeait son mari du regard et hésitait toujours. Bressieu insista lui-même pour qu'elle tentât cette démarche; cependant quand son père et sa mère lui prirent les deux mains, et l'entraînèrent vers la tour, elle céda avec un visible déplaisir.
SUITE m PRÉCÉDECT.
On entra cFabord dans la salle de bain ; les esclaves noirs y étaient réunis, leurs sabres à la main, disposés à ne laisser pénétrer personne jusqu'au sultan sans en avoir reçu l'ordre ex-
près. Hussein-Bey, qui les commandait, s'approcha de Blanchefort avec un air de défiance et écouta quelques mots en arabe que lui adressa le prieur. Puis il appela un autre esclaye auquel il ordonna d'aller prévenir Zizim, car il ne voulait s'en remettre à personne du soin de garder le vestibule. Le messager ne fut absent qu'un moment ; Hussein, après avoir entendu la réponse, fit signe, comme à regret , à ceux qui défendaient l'entrée de l'escalier de laisser passer les visiteurs.
Zizim était dans la plus vive agitation, causée surtout par la nouvelle sU' bite de l'arrivée d'Hélène. Quand Sassenage et sa famille entrèrent dans la
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salle, tout était en désordre autour de lui ; les coussins étaient épars et renversés, les pieds foulaient des objets précieux, les perles craquaient comme du gravier sous les chaussures. A la brillante illumination de la nuit avait succédé un demi-jour voluptueux; les reflets métalliques des tentures chatoyaient çà et là dans les coins sombres. Le sultan avait le même costume que la veille; son visage était pâle, sa démarche chancelante. Le sommeil ne semblait pas être venu rafraîchir son sang pendant la nuit précédente.
Aussitôt qu'il aperçut Hélène , « il n'eut des yeux que pour elle et des oreilles pour personne. » Sans remac-
quer les autres assistants, il se précipita à genoux et baisa respectusement le bas de sa robe, en prononçant des paroles étrangères. La jeune fille ne pouvait les comprendre, mais elles devaient être bien touchantes, à en juger par l'expression des regards du malheureux proscrit.
Sassenage vint au secours d' Hélène, dont cet accueil chaleureux avait redoublé la timidité.
— Ma fille a voulu faire ses adieux à tahautesse, dit-il; car tu ne peux persister dans la volonté de rester ici. ..
Alors seulement le sultan parut s'a-
perceToir qu'il y avait autour de lui d'autres personnes; il salua le baron et la dame de Sassenage, qu'il connaissait aussi; mais il ne voulut parler qu'à Hélène. Il lui prit la main et la fit asseoir auprès de lui sur le divan.
— Fleur du paradis, dit-il en français, jardin de l'âme, aurore d'un jour serein, ta vue m'est douce comme l'ombre du palmier au pèlerin du désert...
Pourquoi mes yeux ont-ils été privés si longtemps de la joie de te contempler?
Tu es belle comme la rose pourpre du cactier!... Dis-moi, quand tu étais bien loin, as-tu pensé au sultan Gem, fils de Mahomet, le prisonnier des Francs?
ïe souvenir de l'exilé est-il venu voltim. 17
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ger autour de toi comme le papillon autour du flambeau ?
— Tahautesse sait bien qu'une chrétienne ne peut penser à un musulman, répondit Hélène avec embarras.
— Alors ta loi est moins sage que la mienne, dit Zizim avec amertume, car il est écrit : « tu auras pitié de celui qui souffre... îOhî situavais voulu, continua-t-il avec chaleur, je t'aurais emportée sur mon cheval, au milieu de tous tes Francs. J'aurais traversé les mers avec toi... des amis devaient m'aider!... Dieu est grand!... Dans le pays des enfants du prophète, j'aurais levé la main vers le ciel en disant : « Je suis
fiem, fils de Mahomet,' fils d'Amurath!»
et des armées seraient venues pour te défendre. Ta aurais été ma sultane bien-aimée, et les peuples se seraient prosternés sur ton passage. Les esclaves de tes esclaves auraient été de puissants émirs, etj*aurais tranché avec le sabre les têtes qui ne se seraient pas cachées dans la poussière devant ta beauté.
— Ta hautesse s'abusait, dit le baron de Sassenage, tu n'aurais trouvé dans la patrio ni obéissance ni respect; situ avais voulu te faire chrétien, ton mariage avec une infidèle eût été rompu, et je t'eusse donné ma filk
Alors les sultans de l'Europe t'eiissent peut-être soutenu contre ton ù-qvq. . . xAii-
jourd'hui encore tu peux regagner ton empire en abjurant ton prophète; mais ma fille ne peut plus t'appartenir, elle est mariée.
— Que dit le père? s'écria le prince en redressant brusquement sa taille at- Ihétique; la vierge des Francs a-t-elle un maître? l'élue du fils de Mahomet a-telle un époux?
— Je suis mariée, répéta Hélène en baissant les yeux.
Zizim se couvrit le visage en signe de douleur, suivant sa coutume. Il ne prononça que le mot fataliste des musulmans •, — C'était écrit! — et il resta anéanti.
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Sassenage crut le moment favorable pour lui parler de sa mission.
— Sultan Gem, dit-il d'un ton solennel, le roi Charles huitième, mon gracieux maître , t'invite par une lettre à te rendre auprès du saint-père : il m'a chargé , moi , baron de Sassenage, de te conduire à Rome, où tu es attendu... Voici le firman que mon très-redouté seigneur et roi envoie à ta hautesse. .. »
Alors , mettant un genou à terre , il présenta au sultan un vélin écrit en lettres d'or et d'azur , scellé du grand sceau de l'Etat,
Zizim écarta le pan de robe qui cou-
vrait son visage baigné de larmes ; puis, sans faire attention à l'envoyé de France, il dit à Hélène , tremblante et muette :
• — T'aime-t-U bien ton mari , jeune fille ? Sait-il lire tes volontés dans tes yeux et deviner tes désirs dans ton cœur? Si tu disais en voyant la fleur qui croît au sommet de la montagne :
« Cette fleur est belle ! » irait-il la cueillir en marchant sur les genoux et sur les mains à travers les pointes de rocher , pour te l'apporter teinte de son sang ?. . . Si tu voulais le caillou blanc qui brillé au fond d'une eau limpide, se plongerait-il aussitôt dans les abîmes du lac? et si l'ange de la mort allait te frapper, se précipiterait-il au-devant du coup
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d'Azraïl pour prolonger ta vie d'un moment?
— Il m'aime plus que la vie, répondit Hélène.
— Et toi , rosée du matin de l'âme, songe de bonheur envoyé par le prophète , l'aimes-tu, réponds-moi ? es-tu fière de sa jeunesse et de sa force? car sans doute il est jeune et fort. . . Le trouves-tu plus beau que tous les autres hommes ? ton œil aperçoit-il de douces images à travers le cristal de son âme ? Ta voix est-elle comme un luth brisé quand il est loin de toi , et ton cœur bat- il comme l'aile d'un passereau quand il approche? des perles blanches
coî-ilent-elles sur tes joues quand il tarde à venir ? tes lèvres de corail s'ouvrentelles dans tes rêves pour l'embrasser ?
— Je ne dois pas te tromper. . . toutes mes pensées sont à lui , répondit Hélène en rougissant.
— Que les bénédictions du prophète se répandent sur vous comme une pluie de printemps sur de jeunes herbes !
dit Zizim avec un soupir.
Puis il se leva et demanda avec majesté :
— Où est la lettre de mon frère le sultan de France ?
Le baron la lui présenta. Zizim la baisa respectueusement, puis il se tourna vers les chevaliers :
— La table de prédestination est la table de vérité, reprit-il d'un ton sententieux ; je suivrai les hommes que m'ont envoyés les sultans...
A cette promesse si longtemps attendue , la joie brilla sur tous les visages ; le prieur sortit de la tour pour porter cette heureuse nouvelle à ses frères.
Hélène et les autres assistants allaient sortir aussi, quand Hussein- Bey, qui avait entendu toute la conversation précédente , s'avança lentement au milieu de la salle et déchira sa robe sur la
poitrine. Il tomba aux pieds de Zizim en pleurant et en balayant le tapis a\ec sa longue barbe blanche. Il poussait des cris de désespoir , se heurtait le front contre le parquet.
Le sultan abaissa les yeux vers lui :
— Hussein-Bey, fils d'Ali, que veuxtu? demanda-t-il.
— Qu'Allah protège ta hautesse ! Ils vont te livrer a tes ennemis, murmura le vieillard en arabe.
— Hussein-Bey, fils d'Ali, relève-toi. Dieu est grand ! dit Zizim avec tristesse en regardant son vieox serviteur.
Une heure après, tout était prêt pour le départ. L'escorte envoyée par le roi s'étendait en demi-cercle au pied de la tour ; on avait réservé l'espace du milieu aux chevaliers de Rhodes qui devaient suivre le sultan. Le prieur de Blanchefort et le vicomte de Monteil étaient déjà en selle. Le baron deSassenage faisait ses adieux aux dames , à Bressieu et aux seigneurs qui les avaient accompagnés. A quelque distance, les musulmans, aussi à cheval , formaient une petite troupe isolée, à la contenance morne et abattue. Le magnifique coursier qui le matin avait donné tant de peine aux écîuyers, calme maintenant et docile à la voix du noir qui le tenait par la bride , regardait d'un œil
étonné ces casques, ces cuirasses, ces piques et ces lances étincelant au soleil. Un silence majestueux régnait dans cette foule immense. On avait beau se dire que le prince qui allait paraître était un infidèle, il était si grand par ses malheurs et sa naissance , il avait tant occupé la renommée , que les plus indifférents se sentaient saisis de respect pour cet illustre exilé.
On attendait ainsi depuis longtemps, quand Zizim sortit de la tour. Il avait revêtu un magnifique costume ; un croissant de pierreries chatoyait audessus de son turban ; ses babouches de maroquin portaient l'éperon d'or des chevaliers. Il s'appuyait sur son vieil
Hussein-Bey , qui n'avait pu encore effacer la trace de ses larmes , et tous les deux s'avançaient à pas lents vers les chevaux. Pas une acclamation ne se fit entendre; c'eût été un crime de saluer par des cris de joie un adorateur du faux prophète ! Mais du fond du cœur tous les assistants , même les plus pauvres hommes d'armes qui ne possédaient au monde que leur cheval et leur épée, plaignaient cette grande victime de la politique de l'Europe, malgré ses diamants et son nom retentissant.
Quand il passa devant le groupe où étaient les dames , on s'inclina profondément. Le sultan reconnut Hélène ; elle s'appuyait sur son mari comme
pour le lui présenter tacitement. Il s'arrêta et les regarda un moment sans parler.
— Est-ce là le maître que tu t'es donné, jeune fille? demanda-t-il enfin.
— Oui, illustre sultan, répondit-elle avec fermeté , en pressant le bras du baron.
- — Que Dieu lui accorde ainsi qu'à toi des jours sereins, dit Zizira.
Puis il détacha un riche collier de son cou et le présenta à Hélène.
— Prends ce collier, dit-il, tu le montreras à tes enfants et aux enfants de tes enfants, et tu leur diras : « Le
sultan Gem , fils de Mahomet, fils d' Amurath, m'a donné ce collier pour que je me souvienne de lui. »
Il s'éloigna en faisant un signe de tête ; au moment de monter à cheval , il disait à Hussein-Bey :
— Pensais-tu qu'un petit mameluck franc pouvait être plus heureux que le fils de mon père ?. . . Il n'y a pas d'autre dieu que Dieu ! C'était écrit !
Il bondit sur la selle avçc grâce , et le noble animal, qui depuis longtemps ne sentait plus son maître presser ses flancs de l'éperon , fit des courbettes de joie. Puis les trompettes sonnèrent ; le signal fut donné. Le sultan partit au
galop , suiyi de ses fidèles esclaves , les chevaliers s'élancèrent à sa suite et toute l'escorte disparut dans un tourbillon de poussière.
Zizim allait au-devant de nouveaux malheurs ; les princes de la chrétienté devaient se le disputer comme un jouet, jusqu'à ce qu'il mourût par le poison des Borgia.
Le château de Bourganeuf et la tour à six étages existent encore. Le château est occupé par le tribunal, la mairie et le presbytère. La tour de Zizim n'a pas changé de destination : elle sert encore de prison.