INTRODUCTION
Je ne puis attribuer le succès de ce livre, parvenu à sa quatrième édition , qu'à la beauté du sujet qui offre vraiment un caractère d'originalité incomparable. Je n'ai d'autre mérite que de m'étre identifié, par attachement pour le sol natal, avec les glorieux souvenirs qu'il présente. La persévérance de mes recherches historiques n'a pas été sans résultats , et j'ai été assez heureux pour enrichir ce travail de faits intéressants et inédits soumis à une sévère révision.
Le château de Pau est, de tous nos monuments pyrénéens , le plus cher aux Béarnais et le plus intéressant pour les étrangers.
Il est remarquable, sans doute, par ses curiosités archéologiques, ses tourelles du moyen-âge, ses décorations de la Renaissance , sa rare collection d'objets anciens ; mais ce qui en fait surtout le charme , ce sont les souvenirs légués par la tradition et l'histoire à cette antique demeure des Centulle, des Gaston, des Marguerite de Valois , des Henri , dont les ombres semblent l'habiter encore.
Un académicien distingué avait commencé la monographie des anciennes résidences royales. Il ne lui restait plus à écrire que celle
6 — du château d'Henri IV , lorsque la mort a brisé sa plume. J'ai osé continuer sa tâche. Le moment n'était-il pas bien choisi ? Les dernières empreintes de nos moeurs locales, si originales jadis, s'effacent au frottement de la civilisation moderne ; les légendes d'autrefois achèvent de mourir dans la mémoire des vieillards : où fut naguère le Béarn, on ne reconnaît déjà plus que la France.
Après la disparition des derniers vestiges d'une souveraineté distincte , le vieux Castel féodal des rois de Navarre , depuis longtemps privé de la présence de ses maîtres, semblait condamné à tomber en ruines, et voilà que la main qui vient d'achever le Louvre achève de rétablir les murs à demi détruits , les mâchicoulis écroulés, les sculptures mutilées, et ce palais se relève aussi splendide qu'il le fut jamais dans ses jours de grandeur et de gloire.
Le pays de Béarn et la ville de Pau comptent plusieurs historiens savants qui ont secoué la poussière de leurs archives et mis en lumière leurs curieuses annales. Les plus célèbres ont appartenu au Parlement de Navarre : Marca et Faget de Baure.
Que les hommes habitués à mener plusieurs inutilités de front ne s'étonnent pas que des magistrats dévoués à l'étude des lois aient trouvé le loisir de cultiver en même temps plusieurs sciences; les productions de l'intelligence , loin de l'épuiser, ne font que la rendre plus féconde. D'ailleurs , la jurisprudence et l'histoire doivent bien vivre ensemble et gagnent beaucoup à s'éclairer réciproquement. Le droit c'est la vie, a dit M. Lerminier; et, pour bien connaître la vie actuelle , ne faut-il pas être initié à celle des temps écoulés ?
Je craindrais , en suivant les traces de mes devanciers , de rester au-dessous d'eux; aussi, éviter ai-je de les rencontrer. Je chercherai d'autres sentiers , plus faciles, mais plus ignorés; et peut-être, à Vaide de quelques découvertes paléographiques , serai-je assez heureux pour rectifier, chemin faisant , quelques erreurs accréditées, ou révéler quelques faits nouveaux.
Mon ouvrage se divise en deux parties. Dans la première je résume l'histoire du Béarn dans celle du Château où j'évoque les plus nobles souvenirs de son passé, les plus brillantes traditions de sa gloire. J'aspire surtout à pénétrer dans l'existence intime des générations éteintes, à recomposer la vieille Cour de nos prin-
ces avec le cortège de leurs moeurs et de leurs habitudes ; à faire apparaître enfin les Béarnais célèbres qui ont continué jusqu'à nos jours la série des illustrations du pays.
Un auteur a dit qv'il aimait mieux Brantôme que Mézeray , et qu'il donnerait volontiers Thucydide pour les mémoires d'Aspasie ou d'un esclave de Périclès. Peut-être serai-je accusé d'avoir un peu trop partagé cet avis. Souvent, je l'avoue, je préférerai les détails peu connus de la vie intérieure d'illustres personnages au récit d'événements mille fois reproduits de leur vie publique.
La description du palais et de ses dépendances occupera la seconde partie du livre. J'indiquerai l'origine et le style des diverses constructions; en examinant avec soin les caractères archéologiques de l'extérieur de l'édifice et les plans des travaux projetés , je ferai connaître ce que le château de Pau était jadis , ce qu'il est aujourd'hui, et même ce qu'il doit être lorsque sera achevée l'œuvre de sa restauration. Pénétrant ensuite dans V intérieur, je passerai en revue les objets précieux, rassemblés dans ce véritable musée de meubles du XYIme siècle. Enfin, parcourant les dépendances du palais je chercherai les faits curieux qui se rattachent à sa tour de la Monnaie, à son Camp Batailhé , aux jardins du roi, au parc d'Henri IV.
Enfant du pays , j'aurai à me défendre contre l'instinct du sol natal. En parlant de nos hommes illustres, je serai souvent tenté, selon les expressions de Montaigne , de donner un coup d'épaule pour relever et guinder encore ces hautes réputations plustôt que de m'étudier à les ravaler. Une main plus habile aurait su jeter de plus vives couleurs sur les portraits que je vais tracer; mais , du moins , je peindrai avec exactitude , et, pour ainsi dire, d'après nature. Ce ne sont pas des impressions de voyage, mais des impressions d'enfance que je reproduirai. J'ai bien des fois feuilleté les papiers domestiques de nos princes dans leurs propres archives ; j'ai recueilli bien des fois les vieilles traditions du pays dans les lieux oh les événements se sont accomplis : que ne puis-je exciter dans l'âme, de ceux qui me suivront au château de Pau les émotions que j'y ai ressenties moi-même en resuscitant un moment, par la pensée, les vaillants hommes, les nobles dames qui nous y ont laissé la mémoire de leur séjour!
Aujourd'hui que les études d'histoire provinciale reçoivent partout un favorable accueil, j'espère que les étrangers, qu'attirent nos belles Pyj^énées , seront bien aises d'être initiés aux souvenirs glorieux d'un pays qu'ils vont parcourir. J'espère surtout que les Béarnais me sauront gré d'avoir retrouvé, dans les fouilles du passé, quelques uns de leurs titres de noblesse.
Chacune de nos anciennes résidences royales semble dotée d'un souvenir qui domine tous les autres. Fontainebleau nous rappelle François Ier; Chenonceaux , Diane de Poitiers ; Blois , Henri III et les Guise; Versailles, Louis XIV; Pau, Henri IV. Des découvertes récentes , divers documents publiés en France et à l'étranger, m'ont permis de donner des détails nouveaux sur le Béarnais, sur son aïeule Marguerite et sur sa mère Jeanne d'Albret. J'ai augmenté aussi mes notices sur les grands hommes du Béarn. Ces nobles figures ne doivent-elles pas orner le palais de Pau comme de vénérables portraits de familles ?
Un éminent écrivain espagnol me félicitait d'avoir peint non pas seulement le château mort , c'est-à-dire le château avec la nomenclature technique de ses curiosités artistiques et architecturales mais le château vivant, c'est-à-dire habité , animé par tant de génération de princes qui sont nés , qui ont régné, qui sont morts dans ces lieux , effrayés encore par leurs crimes , ou illustrés par leurs gloires.
Puissé-je avoir su mériter cet éloge et avoir répondu aux encouragements que m'ont valus mes premières éditions, en jetant plus d'intérêt sur celle-ci.