ORIGINES DU CHATEAU DE PAU
Le Réarn a joui , pendant des siècles , du titre de souveraineté indépendante. Les Béarnais se glorifiaient d'avoir prescrit leur liberté. Les vicomtes du pays(l), placés entre deux rois , ont fièrement refusé de leur rendre hommage et n'ont jamais permis à ces puissants voisins d'entamer leur modeste domaine. Ils ont , au contraire, fini par posséder tour à tour les deux couronnes de Navarre et de France 3 et , s'ils ont perdu la nationalité béarnaise,
c'est eu l'absorbant dans le magnifique royaume dont ils étaient devenus les maîtres.
L'intérêt que peut offrir l'histoire d'un peuple ne se mesure pas à l'étendue de ses frontières. On a remarqué avec raison que si le fractionnement des Etats , comme celui des républiques de la Grèce antique ou de l'Italie du moyen-âge , est nuisible à la force et à la puissance nationale , il favorise singulièrement le développement des talents individuels.
Je ne dépasserai pas les limites du Béarn et l'on sera étonné de voir sortir d'une si petite seigneurie un nombre si considérable d'hommes illustres.
Le Béarn avait pour limites: au nord, le Bas-Armagnac, le Tursan et la Chalosse; à l'est, le comté de Bigorre ; à l'ouest , une partie de la Soûle et de la Basse-Navarre 5 au sud les montagnes d'Aragon et de la Haute-Navarre. Ce pays n'avait que vingt lieues anciennes dans sa plus grande longueur et quinze dans sa plus grande largeur.
On a beaucoup disserté sur l'origine des Béarnais. D'après Palma Cayet, qui écrivait à Pau, au XVIe siècle, sa Navarride , les Béarnais :
Sont dès les jours de Noê anciens , Et s'il vivait il les avouerait siens.
Quelques auteurs font venir leur nom des Bernois de la Suisse ; un auteur, dans un manuscrit de la bibliothèque impériale, intitulé : Histoire de la Navarre divisée en quatre livres, raconte que lorsque Charlemagne passa dans nos contrées, il y laissa des troupes du Nord qui donnèrent leur nom à cette province, « Comme de vray, dit-il, au-dessus de Nordvège , d'où étaient venus ces Gollis et Danois ,il y a une contrée qui se nomme encore Biarnie. » Si cette hypothèse était admise , ne serait-il pas curieux de songer que le héros béarnais , devenu roi de Suède et de Norvège , pouvait descendre d'une vieille race norvégienne?
Je n'essaierai pas de fixer la véritable étymologie du mot Béarn [Biarn dans l'idiome local). Les armes du pays étaient d'or à deux vaches de gueule accomêes , accolées el clarinées ; deux épées figurent souvent dans les monnaies à droite et à gauche de l'écu. Pourquoi les Béarnais avaient-ils choisi des vaches pour leurs armoiries ? Un jour un vicomte de Béarn , dans son char attelé de deux vaches, cheminait lentement, visitant ses Etats, pour s'occuper des intérêts du peuple. Il rencontre un nombreux cortège; c'était le corps de Saint-Volusien, martyr de Guyenne , massacré par les ariens , que des prêtres portaient avec respect pour aller le déposer dans un tombeau élevé par la piété des fidèles. Le vicomte descend aussitôt de son char , y fait placer les précieuses reliques et les accompagne humblement à pied mêlé avec la foule. « Puis, dit le savant Bordenave (2), faisant plus de gloire de cet acte religieux , humain et chrétien , que de tout l'honneur qu'il pouvait acquérir par ses armes et par son courage , il fit mettre les deux vaches sur son écu, lesquelles Chassanée appelle en son catalogue des gloires du monde , ex auro duas vaccas jubeas itinérantes seu transeuntes. C'est l'image emblématique, la vraie source et la vraie origine des armoiries quartelées de Béarn , agréables au ciel et fondées sur la piété. » Il est curieux que cette explication si affirmative d'un auteur aussi estimé irait jamais été reproduite par nos écrivains modernes.
Recherchons d'abord l'âge exact du Château dont nous allons raconter l'histoire. C'est assez le propre des écrivains qui nous donnent la monographie d'un peuple, d'une famille , d'un monument , d'en reculer les origines dans la nuit des siècles. Nos historiens du pays ont fait tout le contraire. Ils semblent s'être mis d'accord pour refuser à ce palais la date qu'il a droit de revendiquer.
Obligé de combattre une erreur , je tâcherai de ne pas tomber dans une erreur contraire , en essayant de trop vieillir ce qu'on a trop rajeuni.
Ainsi , malgré la découverte récente aux portes de la ville, de médailles, de mosaïques, de ruines, irrécusables témoignages archéologiques de l'occupation du pays par les Romains (1), je ne prétendrai pas que Pau, Palum, dérive dePallentiwn, dont il est fait mention dans Pline.
Ainsi , ajoutant une opinion nouvelle aux opinions contradictoires émises par Scaliger , Oylienart, Marca, Danville , Lavie , Walckenaer, Perret, etc., sur l'emplacement problématique de Benehamum , je ne tenterai pas de rapprocher la moderne capitale des Béarnais de la cité antique qui , peut-être , leur a donné son nom.
L'histoire nous apprend que les premiers vicomtes de Béarn choisirent Morlàas pour résidence. Leur palais de la Fourquie , dont les derniers vestiges ont disparu , fut longtemps célèbre par la monnaie d'or et d'argent qu'ils y faisaient frapper. Leur cathédrale de Sainte-Foi, dont le curieux portail est encore debout, pouvait compter parmi les belles églises romanes de l'Europe. Or, pendant que florissait Morlàas , maintenant si déchu de sa splendeur , qu'était Pau , aujourd'hui dans une voie de prospérité si grande ?
Pau n'existait pas encore. Ces lieux devenus le quartier d'hiver de tant d'étrangers , n'étaient qu'une solitude ; mais cette solitude fréquentée seulement par quelques pâtres d'Ossau , était richement dotée de la nature. Elle avait ses fraîches prairies, ses arbres séculaires, ses eaux rapides, ses paysages paisibles , ses riantes vallées, ses vertes collines , et , à l'horizon , l'amphithéâtre de ses belles montagnes.
11 n'est pas étonnant que, sur les coteaux gracieux qui baignent leurs pieds dans le Gave, les seigneurs de Morlàas se soient laissé attirer souvent par quelque partie de chasse , ou quelque rendez-vous d'amour.
Ce beau site leur plût , et , vers le xme siècle , ils y bâtirent un Château qui vit naître bientôt un bourg au-
tour de ses murailles. Le nom du fondateur de Pau n'est point parvenu jusqu'à nous. Il choisit un emplacement pour une ville et en fixa les limites par la plantation de trois pieux.
Cette légende transmise par la tradition est conforme aux usages de l'époque. M. Àlcide Curie , ancien souspréfet , qui a fait de savantes recherches , encore inédites , sur l'étude des villes fondées au moyen-âge dans nos contrées pyrénéennes , a découvert plusieurs chartes qui rapportent en termes formels que l'on commençait par planter des pieux pour tracer l'enceinte des bastides où l'on voulait attirer la population. Palum pro nova popalatione ibidem facienda fuji et apponi fecimus. Pau dérive du mot pieu , en béarnais Paie Les armes parlantes conférées à la ville en 1482 confirment cette étymologie. Ces armoiries sont : d'azur à trois pals , fichés et alaises d'argent , réunis par une face de même , le pal du milieu surmonté d'un paon faisant la roue en chef, et deux vaches affrontées en pointe. Charles X, en 1829 , permit de surmonter ces armoiries d'un chef d'or chargé d'une écaille de tortue au naturel , surmontée d'une couronne d'azur rehaussée d'or , et accompagnée à dextre d'un II et à senestre du chiffre IV d'azur. Au-dessus de l'écusson fut placée la divise : Urbis palladium et gentis.
D'après une singulière erreur de nos historiens le premier château de Pau , se serait nommé Castetmenou , château Mignon, et Phébus aurait construit le château actuel. Aucune charte n'a jamais mentionné ce Castetmenou qui aurait occupé l'emplacement actuel de l'hôtel Gassion.
Le xme siècle fut une grande époque pour la nation française. Des ruines de la société antique surgit une société nouvelle, puissante et forte sous l'action , alors bienfaisante , du régime féodal. Dans la dissolution des grands empires, le droit de défense est revendiqué par
chaque localité, par chaque baron. Les simples tours qui avaient suffi pour loger le seigneur et sa famille se changent en châteaux. Les châteaux se multiplient pour protéger les populations voisines contre tout danger.
Les vicomtes de Béarn, loin de songer à embellir une maison mignonne , exposée aux périls d'une attaque soudaine, construisirent un Castet , Castellum, Castrum; expressions qui comportent l'idée de forteresses bâties sur des lieux élevés.
Le château ne pouvait être placé dans un endroit plus favorable à la défense que celui qu'il occupe aujourd'hui. Autour de l'hôtel Gassion maison du xvmme siècle, rien n'indique les reste de ces constructions militaires du moyen-âge qui par la solidité des murailles et la profondeur des fossés, laissaient des traces presque indestructibles.
Dès que le château de Pau fut achevé, des habitations se groupèrent au pied de ses tourelles. La ville prit naissance : ce nom de ville , il est vrai , ne lui fut donné qu'en l'année 1482; mais ce fut bien vite un locq, un bourg important. D'après une charte authentique du 19 mars 1462 , on ordonna à cette époque seulement que les murs de notre cité seraient élevés et poussés jusques à la place aujourd'hui devenue la place Gassion. Comment dès-lors supposer que la demeure seigneuriale eût été construite en dehors de l'enceinte urbaine, qui ne se serait rapprochée du vieux château qu'au moment où il était abandonné pour un château nouveau?
L'examen archéologique du palais actuel laisse d'ailleurs apercevoir, malgré de nombreuses transformations, des caractères d'architecture qui fixent évidemment son âge vers le xmc siècle.
Comment donc n'a-t-on cessé de dire et de répéter que Gaston Phébus l'a fondé ?
Froissart raconte que lorsque le prince de Galles fut investi du duché d'Aquitaine, il vint faire visite au
comte d'Armagnac, dans la cité de Tarbes. « Dans le temps, dit le célèbre chroniqueur, que le prince et la princesse étoient à Tarbes , êtoit le comte en la ville de Pau; car, il y faisait édifier un moult bel chastel, tenant à la ville au dehors sur la rivière du Gave. »
S'il fallait prendre à la lettre les expressions des vieux auteurs, l'embarras serait quelquefois très grand. Ne lit-on pas dans l'ouvrage estimé de l'abbé d'Expilly : « Le y> château de Pau a été bâti par Alain d'Albret, dans » le temps de la régence qu'il eut d'Henri H, son petit- » fils , environ l'an 1518. » Ne lit-on pas dans Favyn : y> Henri II fit bastir à Pau une maison assez belle et d assez forte pour l'assiette du pays. » Ne lit-on pas enfin dans la biographie de Michaud : « Amie des arts et de » l'humanité, Marguerite de Valois bâtit le palais de » Pau. y>
II est évident que souvent les écrivains ont donné le titre de fondateur aux restaurateurs du château. La vieille demeure des Centulles avait subi les injures du temps ; nous raconterons plus loin comment Gaston Phébus s'occupa de l'agrandir et de l'embellir.
Le terrain sur lequel au xme siècle s'éleva notre ville de Pau , dépendait du Pont-Long ; on nomme ainsi des landes incultes dont l'étendue autrefois était évaluée à 56,000 arpents. Il en existe encore beaucoup, mais l'agriculture fait chaque jour des conquêtes sur ces plaines dont l'abandon étonnait au milieu de nos champs fertilles. On s'est demandé d'où venait le mot Pont-Long. Pour retrouver cette expression, on est allé la chercher dans Tacite , qui nomme Pontes longos les lieux que Cœcina, lieutenant de Germanicus , traversa pour joindre Arminius non loin de Teutberg, où il faillit, comme Varus , perdre toutes ses légions. Cette origine latine du mot Pont-Long est-elle bien exacte? Tacite n'a-t-il pas donné ce nom à des chaussées construites sur des marais ? Ce nom vient-il d'une série de petits ponts ? Vient-
il du mot pontus , mer ou marécages provenant de lieux jadis couverts par la mer ? Quoi qu'il en soit , depuis un temps immémorial la propriété du Pont-long appartenait à la vallée d'Ossau , si renommée aujourd'hui par ses eaux thermales.
Or, voici un fait reproduit par nos historiens et dont personne , ce me semble , n'a fait encore ressortir l'originalité.
Avant le xe siècle , la propriété , fruit de la conquête ne reconnaissait que le droit du plus fort. Les propriétaires les plus puissants avaient fini par envahir les alleux des plus faibles. « Du vc au xc siècle, dit M. Guizot , la propriété d'une terre compromettait quiconque n'était pas en état de repousser la force par la force : il courait risque à chaque instant d'être attaqué , pillé , dépossédé. » Aussi , plus tard, lorsque les chartes d'affranchissement commencèrent à paraître, vit-on les paysans recevoir du seigneur leurs divers privilèges.
Le vicomte du Béarn était puissant et redouté ; il veut bâtir un château à peu de distance de Morlàas, sa vieille capitale. Va-t-il lui-même prendre dans les landes du Pont-Long le terrain qui lui convient et en tracer les limites avec la pointe de son épée ? Non : au lieu d'imposer des conditions , ou d'octroyer des concessions aux pâtres ossalais, il traite avec eux d'égal à égal. Ces pâtres ne lui demandent ni argent, ni exemptions, ni privilèges, ni protection. Ils lui abandonnent le terrain nécessaire pour construire un château , mais dans la salle du château , ils se réservent pour eux et leurs descendants le droit de siéger toujours à la première place. Ce droit est écrit dans le vieux For du pays (p. 227). Il fut toujours maintenu par les Ossalais et respecté par les souverains du pays.
Une vieille tradition rapporte qu'un seigneur de la cour de France étonné de rencontrer un pasteur d'Ossau à la cour de Navarre , voulut rire à ses dépens. Mon ami,
lui dit-il , comment sifflez-vous pour rassembler vos troupeaux dispersés sur la montagne? Le berger s'excuse; le seigneur insiste : l'Ossalais remue à peine les lèvres en faisant un léger bruit. Mais , lui dit son interlocuteur, vous devez faire plus fort pour pouvoir être entendu? Oh ! monsieur , réplique le paysan , nous sifflons tout doucement quand les bêtes sont près de nous : que siiilam tout clous, quoanlas bestis soun près de nous.
Nous retrouvons la preuve du respect des seigneurs de Béarn pour les droits des Ossalais, dans des curieuses lettres écrites en Béarnais par Henri IV et retrouvées dans nos archives par M. Raymond. Le bon Roi désirant récompenser le zèle du sieur d'Espalungue , lieutenant de sa vieille garde : loctenent de sa vieilha garda , veut lui faire don du château de Beyrie et de 600 journaux de landes au Pont-Long. Avant tout , il a soin d'écrire plusieurs lettres aux jurats de la vallée pour les inviter à assembler le peuple, qu'il prie de ne pas s'opposer à la concession par affection pour son Roi.
L'enfance de notre ville est enveloppée d'obscurité. J'arrive immédiatement à l'époque où la construction du château a dû être achevée, et je commence par Centulle IV, un preux du xie siècle.
Ce noble vicomte de Béarn fut le premier qui, affranchi de tout vasselage , s'éleva au rang de souverain indépendant. Le duc d'Aquitaine , pour le récompenser des services qu'il lui avait rendus , lui fit remise de tous ses droits et privilèges sur la terre de Béarn.
Le pape Grégoire VII et d'autres princes contemporains lui donnèrent le titre de comte , contre lequel il n'essaya jamais d'échanger celui de vicomte qu'il avait reçu de ses pères. 11 est évident que dans sa seigneurie, le plus haut titre de ses vassaux ne pouvait être que celui de baron.
La renommée de Centulle s'étend au loin. L'amour
et la gloire semblent à l'envi lui sourire. Sa noble compagne, la belle Gisla lui a donné un fils, qui sera une des illustrations de la chevalerie des croisades.
Gisla sans doute goûta de délicieux loisirs dans son castel de Pau , entre son enfant et son époux , qui faisaient sa joie et son orgueil.
Mais je vois venir d'OIoron un prélat à la voix triste et austère; c'est l'évêque Amatus, légat du Saint-Siège. Les ponts-levis du château féodal s'abaissent * devant ce saint personnage ; Centulle l'admet aussitôt en sa présence. Or, voici le mandement que l'évêque apporte au vicomte, de la part du pape Grégoire VIL
« Grégoire, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, » au comte Centulle, salut et bénédiction apostolique. > Nous avons appris de personnes dignes de toute notre » confiance, que tu possédais ces qualités qui recom- » mandent un bon prince à l'estime de tous , aimant à d rendre justice, à défendre les faibles et à consolider la » paix. Ces récits ont fait que nous t'avons pris en affec- » tion comme un bon fils de l'Eglise romaine. Pourquoi » faut-il que ta conduite offre un côté repréhensible ? d On nous a dit que tu étais uni à une de tes parentes, » et nous nous hâtons de t'avertir , de peur que cette 7> faute ne consume le fruit de toutes tes bonnes actions. » Consulte donc Amatus , évêque d'Oloron , et Bernard , » abbé de Marseille , et fais la pénitence qu'ils t'impod seront , afin de sauver ton âme et de ne pas en- 2> traîner dans l'éternelle perdition la noble femme mise » sous ta tutelle. Vénère, avant tout, l'église de Dieu , d honore-la , défends ses droits sans cesse, et rends » l'obéissance et le respect aux évêques comme à tes d pères spirituels : en agissant ainsi , tu te couvriras d de gloire devant le siècle , et tu mériteras la fin sans d fin de l'éternité. Si tu pouvais venir vers nous , nous » te verrions avec plaisir, et nous nous occuperions plus
d efficacement du salut de ton âme. » ( Epist. Gregorii VII, lib. VT. Ep. XX.)
Dans ce temps-là , l'Eglise opposait à un extrême relâchement de mœurs , un extrême inflexibilité de principes. Seigneur indépendant et redouté, Centulle , toujours si fier devant l'épée et les menaces d'un ennemi puissant , se montre humble et soumis devant les exhortations d'un prêtre; il incline la tête et obéit. Il consent à rompre les liens si doux qui l'unissaient à Gisla.
Comment ces deux cœurs vont-ils supporter l'arrêt qui les sépare sans pitié ? Quelle consolation pourra leur donner le monde pour tant de bonheur à jamais détruit ? La gloire et la religion étaient à cette époque de chevalerie et de foi deux sublimes consolatrices.
Centulle poursuivit le cours de ses exploits. Je ne dirai pas sa valeur dans les combats ; je préfère raconter ses bienfaisants efforts pourréparer les malheurs de la guerre. Oloron avait été détruit par les Normands ; il en releva les murs, et sept habitants de Camfranc, attirés par l'octroi de grands privilèges , furent les premiers qui se chargèrent de repeupler cette ville antique. Centulle bâtit des églises monumentales , et dota les monastères. Après avoir fait un premier mariage d'amour, il en fit un autre qui flattait son ambition. Il épousa Béatrix , qui lui apporta en dot le comté de Bigorre.
Centulle s'était illustré dans ses expéditions contre les Maures. Un jour qu'il accourait en Aragon pour donner au roi Sanche Ramir le secours de son épée, il s'arrêta chez un de ses vassaux qui lui devait un gîte. Ce traître assassina son hôte et passa chez les Sarrazins. La vengeance du roi d'Aragon ne pouvant tomber sur le meurtrier, tomba sur sa maison qui fut rasée, et sur sa famille qui fut bannie à perpétuité.
Le monde avec ses gloires et ses plaisirs avait peutêtre consolé Centulle de la perte de Gisla ; mais cette femme infortunée , que devint-elle lorsqu'il lui fallut
quitter ces rives du Gave où elle avait passé d'heureux jours avec son époux qui cessait de l'être et son fils qu'elle ne devait plus revoir !
Le monde désormais n'avait plus pour elle ni joies ni douceurs : toutes ses pensées se reportèrent vers le ciel. Et elle partit pour aller s'ensevelir dans un monastère de Cluny. Guillaume, archevêque d'Auch,et Amatus, évêque d'Oloron et légat de Rome , l'accompagnèrent dans ce long voyage avec autant de pompe que si elle eût été une des premières princesses de l'Europe.
Là , dans un pieux asile elle mena une vie pleine de sainteté , dont je regrette ici de ne pouvoir raconter la simplicité touchante et mélancolique. Elle s'illustra plus encore par ses vertus modestes , que son ancien époux par ses exploits éclatants. Le héros béarnais n'est guère connu que dans nos vallées, tandis que Gisla est renommée encore par les miracles que la légende lui attribue ; et l'inscription de son nom parmi les saints lui assure l'éternelle vénération du monde chrétien.
Gaston III, nommé aussi Gaston IV, fils de Centulle et de Gisla , recueillit l'héritage paternel vers l'an 1088. Marca dit avec raison que ce fut un des plus glorieux ornements de la maison de Béarn. Brave comme son père, il se distingua dans les combats 5 pieux comme sa mère , il fit du bien à son peuple et à l'Eglise. Nos vieux fors rappellent les franchises qu'il confirma aux Béarnais. Les anciens cartulaires mentionnent ses libéralités envers les abbayes voisines, notamment celle de St-Pé. Notre ville déjà à cette époque avait acquis une certaine importance. Parmi les témoins qui assistèrent au serment solennel prêté par le vicomte aux lois de Morlàas , figure Forton de Paie.
Bientôt Gaston entend le bruit des armes retentir de toutes parts. Jamais plus grande entreprise n'avait fait battre le cœur d'un héros. La guerre éclatait entre l'Europe et l'Asie , entre la religion du Christ et celle de
Mahomet. Gaston , dont les aïeux n'avaient cessé de combattre les infidèles en Occident , ne pouvait hésiter à aller les combattre en Orient. Il prit un des premiers la croix avec Amanieu d'Albret. C'est, dit-on, dans le château de Pau qu'il demanda au ciel de bénir ses armes, et elles furent bénies ! Il partit , et tous les anciens historiens des croisades parlent de la renommée de Gaston, de sa bravoure et de son habileté: Il se fait remarquer à la prise de Nicée contre Soliman , il est cité avec ses Béarnais, Gasto de Bearn cum sua génie, dans la fameuse bataille d'Antioche , où il commandait une division de l'armée des Croisés.
Sans m'arrêter à compter tous ces hauts faits d'armes, je le suis aux portes de Jérusalem. La ville sainte fut assiégée, le 7 juin 1099; elle était bien fortifiée bien approvisionnée , bien défendue. Pour tenter l'assaut de ses hautes murailles , il fallait construire des tours , des machines de guerre. Le succès de l'entreprise dépendait de l'exécution de ces travaux. C'est à Gaston qu'ils furent confiés. Le duc Godefroy, le duc de Normandie et le comte de Flandres songèrent ait très vaillant homme, très preux et très juste Gaston de Bêarn; ils le prièrent de prendre la direction des ouvriers et il les faisoit ouvrer vislemenl et bien. ( Collect. des Crois., 1844 , in-f° , 339.) Gaston, en effet, dit Raymond d'Argilles, était un prince très noble et honoré de tous à cause du mérite de ses vertus et du profil que l'armée retirait de ses services. Une fois terminées , les machines abordèrent les fortifications; l'assaut eut lieu; la ville fut prise. Guillaume de Tyr cite Gaston parmi les premiers qui entrèrent avec Godefroy de Bouillon dans Jérusalem délivrée. Pour assurer cette conquête, une victoire était nécessaire encore. Le 14 août 1099, une grande bataille fut livrée près d'Ascalon sur les bords de la mer. Gaston de Béarn commandait la sixième division avec Tancrède. Tous deux obtinrent les honneurs de cette grande journée , où périt
un nombre si considérable de Sarrazins , que , d'après les historiens du temps , Dieu seul aurait pu les compter.
Le vicomte de Béarn , après avoir accompli son vœu , s'être lavé dans les eaux du Jourdain et avoir cueilli des palmes de Jéricho, s'empressa de retourner dans sa chère patrie. C'est au mois de septembre qu'il se mit en voyage. Quel beau jour pour lui, lorsque, revenant chargé d'honneur et de gloire, suivant les termes dune charte, il se retrouva dans [son château qu'il décora de ses trophées 1 De retour en Béarn , il eut à combattre contre le vicomte de Dax ; il s'empara de sa vicomte. Les vaincus s'accoutumèrent vite au joug du vainqueur, qui les admit à participer aux libertés et franchises du for de Morlàas.
Saragosse, assiégé par les Maures, allait succomber : le roi appelle à son secours le vicomte de Béarn : Ce guerrier, d'une grande bravoure dans les combats, d'une grande prévoyance et d'une grande sagesse dans les ac. lions, comme dit une charte dn collège de Foix à Toulouse , franchit les Pyrénées par le port de Slc-Christine, assiège à' son tour Saragosse, rappelle Alphonse et son armée et force bientôt les Sarrasins, domptés par ses armes et par la famine , à rendre une place si forte et si redoutable. On aime à lire , dans les annales d'Aragon par Surita, les noms des braves de nos contrées qui accompagnaient Gaston , tels que Centulle son frère , le comte de Comminges , Arnaud de Lavedan , l'évêque de Lescar, etc. Alphonse , pour récompenser le vicomte de Béarn, lui concéda le fief d'une ville royale, avec les titres de comte de Saragosse , senior en Zaragoza , et de premier Ricombre d'Aragon.
Gaston devint le conseil et l'ami de ce prince, qu'il ne cessa d'aider à combattre sans relâche les ennemis du Christ. Lorsqu'un moment de trêve le lui permettait, il rentrait toujours dans sa terre où l'attendait Talèze , sa femme, et Centulle, son fils, si souvent cités dans les cartulaires de nos vallées.
Un jour, Alphonse lui-même traversa les monts pour venir visiter le héros béarnais. Est-ce dans notre château qu'il fut reçu ? Est-ce là qu'ils renouvelèrent leurs serments d'amitié et qu'ils méditèrent d'aventureuses entreprises contre les infidèles? Bientôt Gaston repartit 5 il attaqua les Sarrazins dans le royaume de Grenade et jusque dans Cordoue. Enfin, il défit onze rois Maures.
Heureusement rentré dans sa seigneurie, il fonda l'abbaye de Sauvelade , en témoignage de sa reconnaissance envers le Dieu des armées. Remettant l'administation de ses Etats à son fils Centulle , il partit de nouveau , accompagné de Talèze , mais pour ne plus revenir ! Ses ennemis, qui n'avaient pu le vaincre en bataille rangée le firent tomber dans une embuscade où il périt, les armes à la main, vers l'année 1131. L'église de Saragosse recueillit ses dépouilles mortelles. Durant des siècles, ses éperons et son grand cor de guerre , pieusement conservés , furent exposés , les jours de fête solennelle , comme les reliques des saints , dans l'église célèbre de Notre- Dame-del-Pilar.
Gaston , quoique souvent éloigné par ses expéditions de son beau pays de Béarn, y a laissé des monuments nombreux de son administration paternelle. Il fonda la ville de Nay; il créa des léproseries et de nombreux établissements de bienfaisance : il éleva dans les défilés inhospitaliers des montagnes des hôpitaux ; notamment ceux de Sle-Christine et de Gabas. C'étaient les seules hôtelleries du temps et c'était faire un acte de charité que de songer au sort des voyageurs.
Parmi ses principaux titres de gloire , on aime à citer les améliorations qu'il introduisit dans les antiques fors du Béarn. Avant la première croisade , dit M. Michaud {Histoire des Crois., t. 1, p. 396), la science delà législation, qui est la première et la plus importante de toutes , n'avait fait que peu de progrès. Quelques villes d'Italie et des provinces voisines des Pyrénées, où les
Goths avaient fait fleurir les lois romaines, voyaient seules renaître quelques lueurs de civilisation. Parmi les règlements et les ordonnances que Gaston de Béarn avait rassemblés avant de partir pour les croisades , on trouve des dispositions qui méritent d'être conservées par l'histoire , parce qu'elles nous présentent les faibles commencements d'une législation que le temps et d'heureuses circonstances devaient perfectionner, ce La paix , dit ce » législateur du xime siècle , sera gardée en tout temps d aux clercs, aux moines, aux voyageurs, aux dames et j> à leur suite. Si quelqu'un se réfugie auprès d'une dame, i> il aura sûreté pour sa personne en payant le dommage. d Que la paix soit avec le rustique } que ses bœufs et » ses instruments aratoires ne puissent être saisis, etc. » J'aurais voulu étudier ici Gaston comme législateur et j'ai esquissé à peine quelques traits de sa vie de guerrier. Qu'il est à regretter que le grand poète qui, dans la Jérusalem délivrée, a jeté tant d'éclat sur le nom de Tancrède, n'ait pas célébré aussi son digne émule, le brave Gaston ! Quelques beaux vers auraient plus servi à populariser sa mémoire, que tous les éloges de nos chroniqueurs. Qui lit encore Guillaume de Tyr, et qui n'a relu cent fois le Tasse?
Centulle , fils et héritier de Gaston, voulut suivre les traces de son père ; comme lui , il fit la guerre aux Maures; comme lui, il se distingua par des largesses et des fondations pieuses, mais, bien jeune, il succomba comme lui en combattant contre les ennemis de la Foi.
Ses successeurs ont laissé peu de souvenirs dans l'histoire du Béarn et surtout dans celle du château de Pau : j'en parlerai rapidement. Guiscarde, sœur de Centulle, gouverna le pays jusqu'à la majorité de son fils, Pierre Ier. Celui-ci guerroya en Espagne, où il périt vers 1150 , en laissant deux enfants en bas-âge, Gaston et Marie. Gaston épousa Sanche , fille de Garsien Bamir, roi d'Aragon et mourut sans postérité. Marie, restée
héritière de la souveraineté de Béarn , s'était mariée avec Guillaume de Moncade, premier baron de Catalogne. Entraînée par ses affections de famille pour la maison d'Aragon, elle consentit à faire hommage de ses terres au roi Alphonse IL C'était une grave atteinte portée aux antiques franchises des Béarnais. Ils déposèrent leurs seigneurs, qui avaient violé l'indépendance de la patrie. Pour raconter ce qui se passa alors, pour donner à l'un des événements les plus mémorables accomplis dans notre château un caractère d'authenticité incontestable, je vais traduire littéralement et sans commentaire le préambule du vieux for , tel qu'il existe dans nos archives :
« Ce sont ici les fors de Béarn dans lesquels il est fait mention qu'anciennement en Béarn il n'y avait pas de seigneur. Et en ce temps-là, ils entendirent vanter un chevalier de Bigorre, et ils allèrent le chercher, et ils le firent leur seigneur pendant un an. Et après, il ne voulut pas les garder en leurs fors et coutumes, et la Cour de Béarn se réunît alors à Pau, et ils le requirent de les tenir dans leurs fors et coutumes , et lui ne voulut pas; et alors il le tuèrent dans la cour même.
« Item, après on leur vanta un prud'homme chevalier en Auvergne, et ils allèrent le chercher ; ils en firent leur seigneur pendant deux ans , et après , il se montra trop orgueilleux : il ne voulut pas les tenir en leurs fors et coutumes, et la Cour alors le fît tuer au bout du pont de Saranh par un écuyer, lequel le férit d'un tel coup d'épieu , que l'arme lui sortit par le dos, et ce seigneur avait nom Saintonge.
« Item , et après ils entendirent vanter un chevalier de Catalogne , lequel avait eu deux enfants d'une seule couche ; et les gens de Béarn eurent conseil entre eux, et ils députèrent deux prud'hommes du Pays pour demander l'un de ces deux frères pour seigneur, et quand ils furent là, ils allèrent les voir et les trouvèrent endormis , l'un les mains fermées, l'autre les mains ouvertes, et ils s'en revinrent avec celui qui avait les mains ouvertes. »
N'est-ce pas une des plus curieuses pages de notre histoire, que cette légende béarnaise du moyen-âge? Il est à remarquer que le château de Pau avait déjà acquis au
xnme siècle une importance si grande que c'est là que se réunissait la Cour de Béarn pour décider de l'avenir du pays. Le for ne dit pas que ces deux jumeaux fussent les fils de Marie de Moncade. Tous deux régnèrent en Béarn, et tous deux, chose étrange! réalisèrent les présages que les messagers béarnais avaient tirés de leur attitude dans le berceau.
Gaston, à la main ouverte, fut un prince bon et droiturier. Son avènement peut être fixé à Tannée 1173. Elu à l'âge de deux ans, il eut pour tuteur un de ses parents, Péregrin de Castarazols , ricombre aragonais. A seize ans, il alla faire visite au roi d'Aragon , qui lui donna en mariage sa cousine, la célèbre Pétronille, héritière du comté de Bigorre. Peu d'événements signalèrent les premières années de l'administration de Gaston : « L'égalité d de ses mœurs, dit Marca , et la modération de S3S » déportements, qui lui avait acquis le surnom de Bon, » ayant ôté les occasions de noise avec ses voisins. » Trop de bonté excite souvent d'injustes exigences : et le vicomte de Béarn , sans cesser d'être bon , sentit la nécessité de devenir plus ferme. Baymond Garsie de Navailles, dont le nom vit encore parmi nous , était déjà à cette époque un homme de grande seigneurie. Il crut pouvoir s'insurger contre le vicomte de Béarn , et refusa de lui remettre son château , malgré la prescription du for, qui obligeait tous les gentilshommes à faire délivrance de leurs châteaux, trois fois dans l'année au seigneur apaisé ou courroucé. L'attitude énergique de Gaston et l'intervention de quelques amis de Baymond Garsie , amenèrent sa soumission. Dans l'acte d'accord il faut remarquer cette clause : « Et en outre, Baymond Garsie, et son successeur doivent subir la justice du seigneur Gaston à la requête des plaignants pour le château de Navailles, soit àLescar, soit à Pau, soit à la Fourquie de Morlàas. » (Charte de 1205.)
Gaston reprit Orthez sur le vicomte de Tartas. Bientôt
éclata la croisade contre les Albigeois. Cette page sanglante de l'histoire du Midi a été de nos jours si profondément étudiée, que je m'abstiendrai d'entrer dans des considérations générales (4). Tous les seigneurs des Pyrénées se déclarèrent contre Simon de Monfort, en faveur de Raymond, comte de Toulouse. Les comtes de Foix , de Béarn et de Comminges, dit Michelet, l'aidèrent à forcer Simon de lever le siège de Toulouse.
Gaston eut bientôt sa part des malheurs qui accablèrent le parti dont il avait pris la défense; il vit ses terres envahies et fut frappé des foudres du Vatican. Après avoir résisté longtemps , même aux armes spirituelle dont on s'était servi pour le combattre , il se soumit à l'Eglise , obtint l'absolution , et chercha à témoigner son repentir par de pieuses libéralités. 11 mourut vers 1215. Sa veuve , la comtesse Pétronille, qui d'après une charte de notre château , ère trop hère done (était très belle dame), se remaria en 1216. Elle ne perdait pas de temps pour prendre un nouvel époux : elle eut successivement cinq maris. Gaston à la main ouverte , est qualifié dans nos chartes du titre de Bon, lou seignor de Bèam qui a nom En Gaston lo Bon.
Son frère et successeur, Guillaume Raymond, à la main fermée, ne mérita pas le même surnom. Il se montra de bonne heure terrible , féroce. Jeune encore, il souilla sa main d'un crime odieux, raconté en termes énergiques dans une bulle conservée à la cathédrale de Tarragonne. Irrité contre l'archevêque Béranger, dont il avait épousé la nièce , il le fait prier perfidement, au nom de cette noble dame , de se rendre à Gironde pour traiter d'une affaire importante. Le vénérable prélat se met aussitôt en voyage; Guillaume va au-devant de lui, le jette à bas de son mulet , lui fait de nombreuses blessures , et pendant que la victime ensanglantée prie Dieu pour son bourreau , le barbare assassin s'acharne sur elle , et lui arrache le dernier souffle de vie , avant que ses lèvres
aient achevé sa dernière prière. Dans ce temps-là, il y avait des seigneurs trop puissants pour que la justice humaine osât s'apercevoir de leurs forfaits. Ils ne relevaient que de la justice divine. Le roi d'Aragon reçut plainte contre le meurtrier de l'archevêque , et il garda le silence. Le Pape en fut informé , et frappa aussitôt le coupable d'anathème. C'était à cette époque une peine qui avait de redoutables conséquences. Guillaume Raymond en fut effrayé. Le remords pénétra dans son âme et il chercha dans les bonnes œuvres l'expiation de son crime.
Il ne recueillit pas l'héritage de son frère sans de graves difficultés. Il éprouva une vive résistance de la part des Etats du Béarn , parce qu'il prétendait arriver au pouvoir par droit de naissance et non par droit d'élection. Une transaction eut lieu ; il fut reconnu seigneur et souverain , mais à la charge de concéder au peuple de nouveaux privilèges. Une des premières conditions imposées au vicomte fut la création de la Cour Majour. Cette Cour, à la différence du Conseil du vicomte, à la fois conseil d'Etat et tribunal judiciaire , séparait la justice de l'administration et donnait le pouvoir de juger à douze barons représentant le pays. Le château de Pau était un des lieux désignés pour la réunion de la Cour majour. C'est un des plus antiques et des plus précieux souvenirs de ce palais que cette auguste assemblée , où le seigneur siégeait avec sa Cour, en présence des chevaliers et bonnes gens, pour faire droit et jugement à toutes sortes de personnes, suivant le for et les coutumes de la terre ! Cette Cour majour subsista jusques en 1490. Elle fut alors remplacée par un Conseil souverain, malgré les regrets et les réclamations des Etats du pays qui protestèrent contre sa suppression.
Guillaume Raymond mourut en 1223 , laissant aux églises des témoignages de sa munificence, et aux vallées d'Aspe , d'Ossau et de Baretous des coutumes remarqua-
bles de sagesse , si on les compare surtout aux monuments contemporains de législation féodale.
Son fils lui succéda. 11 se nommait aussi Guillaume de Moncade. Il lutta d'abord contre le roi d'Aragon , puis il se réconcilia avec lui. Il lui prêtait foi et hommage ainsi qu'au roi d'Angleterre pour diverses terres , excepté pour celle du Béarn. Surita , en parlant de notre vicomte, dit qu'aucun roi d'Espagne n'avait un si grand et si considérable vassal [ningunrei de Espana ténia tan principal vassalo ). Guillaume périt en 1229 , avec huit cavaliers de la maison de Moncade, dans une bataille contre les Maures. Il avait eu un fils et une fille ; le fils , nommé Gaston , était mineur, lorsqu'il recueillit l'héritage paternel.
Sa mère Garsende fut nommée régente. Elle habitait de préférence le Béarn, la plus noble de ses seigneuries. Les écrivains Anglais ne font pas d'elle un portrait flatteur. Ils la représentent comme d'une taille si prodigieuse et d'une grosseur si démesurée , qu'elle suffisait à elle seule pour remplir un char des plus grands. En 1240 , elle accompagna son fils à Bordeaux , pour qu'il fit ses premières armes à la Cour d'Henri III ; roi d'Angleterre. Il était accompagné de soixante chevaliers. Ses premiers exploits lui procurèrent autant d'argent que de gloire. C'est avec cet argent qu'il fit bâtir le château d'Orthez. Marca, après avoir dit les raisons qui lui firent choisir cette ville pour capitale, ajoute (p. 583) : <r Joinct » que l'ancienne demeure des seigneurs de Béarn dans » le château de la Fourquie de Morlàas n'était pas si d agréable qu'elle put l'arrêter dans cet endroit ; quoid qu'il eût la même facilité que ses prédécesseurs, de d se divertir dans les châteaux de Pau, de Cadillon, » de Lescures , qui avaient la situation très agréable à » cause de l'aménité du terroir qui les environne. »
Les bonnes relations de Gaston VI avec le roi d'Angleterre ne furent pas de longue durée. Gaston , à la tête des principaux seigneurs de Gascogne fit beaucoup
de mal aux Anglais. Les Anglais de leur côté cherchèrent à lui causer tout le dommage possible. Deux fois le vicomte de Béarn fut fait prisonnier. Il se plaignit à la Cour de France des manœuvres déloyales dont il se prétendait victime , et en plein parlement , au mois de septembre 1274 , il appela le roi d'Angleterre traître , faux et injuste juge , et le provoqua en combat singulier. Plusieurs nobles chevaliers relevèrent son défi ; mais il ne voulut accepter d'autre adversaire que le roi en personne. Gaston guerroya contre le comte de Bigorre, et ajouta à ses domaines le vicomte de Marsan et le territoire de Maubourguet II eut ensuite des démêlés avec le comte de Comminges , et pour concilier leurs différends, il eut recours à Saint-Louis, qui l'affectionnait, comme s'il eût prévu qu'un héritier du Béarn serait un jour l'héritier de la Couronne de France.
Enfin notre vicomte s'illustra par de nouveaux exploits en prêtant le secours de son épée au roi d'Aragon, contre le roi de Castille. Parmi les seigneurs qui reçurent d'Alphonse le cordon de la chevalerie, le continuateur de Roderic de Tolède place notre Gaston , potens baro Dominus Gasto de Biarno , après le roi d'Angleterre , le fils de l'Empereur de Constantinople et le roi de Grenade , mais avant le comte Rodolphe , qui fut depuis roi d'Allemagne et chef de la maison d'Autriche.
La réputation de Gaston , ce noble, vaillant et puissant chevalier , comme le qualifient nos chartes , était si éclatante que sa fille aînée Constance fut demandée en mariage par trois fils et un frère de roi. La seconde, Marguerite avait épousé le comte de Foix (5). Comment, de préférence à ses sœurs, obtint-elle l'héritage de la souveraineté de Béarn? Laissons parler Laperrière (Annales de Foix. f° xxxii):
« Le seigneur de Béarn fit assembler les estats de Béarn et Bigorre, j> où se trouvèrent tous les seigneurs gentilshommes y vassaulz et » subgectz ou gens pour eulx desdits pays auxquels ledict de Moncade
» demanda advis , oppinion et conseil, quelle de ses deux filles de- » vrait succéder à ses biens après sa mort , ou la comtesse Darmain- » gnac , ou bien la comtesse de Foix. Par les gens tenant les dictz y> estats , informés du refus que le comte Darmaingnac, mari de » l'une de ses filles , lui avait fait de ne lui vouloir bailler secours » contre ledict roi de Navarre, fut arresté, dict etconclud, que » la comtesse de Foix, sa fille succèderoit au bien dudict Moncade, » et non aultre. Et dès lors , tant par ledict Gaston de Mon- » cade, que par les gens desdicts estats, fut faite l'union des pays » du Béarn et de Bigorre avec la conté et maison de Foix. »
Cet événement est l'un des plus remarquables qui se soient accomplis dans l'enceinte du château de Pau : des chartes du temps en consacrent la mémoire. Dans un vieux titre on lit que Gaston , du consentement de sa fille ainée , donne à Marguerite la vicomte du Béarn pour le cas où il décéderait sans enfant mâle. 11 oblige le comte et la comtesse de Foix à payer ses dettes ; il se réserve la faculté de disposer de divers domaines pour récompenser des serviteurs , faire des legs pies, octroyer des affranchissements. Parmi les châteaux qu'il s'interdit d'aliéner , figurent ceux d'Orthez et de Pau. Toutefois, le donateur conserve le droit de faire par testament des legs payables avec les revenus des terres inaliénables. Il est dit expressément que , dans ce cas, le Bayle de Pau , ou ses exécuteurs testamentaires, ne prendront des rentes du château que mille sols par an , outre les revenus de la clôture du château, avec la lantanère , le moulin , la vigne et le taillis. Cet acte passé à Morlàas , est daté du 5 des ides de mai 1286. L'original fut déposé dans nos archives. Il paraît qu'il en existait à Paris une copie que le chancelier de l'Hospital cite dans ses mémoires.
Une autre charte inédite constate que Gaston , pour mieux assurer à la comtesse de Foix la souveraineté du Béarn , obligea tous les barons et gentilshommes du pays (dont l'énumération est assez curieuse) à venir jurer
( ad sancta Dei evangelia manu tacta cor por aliter ) d'observer les accords passés entre lui , ses filles Constance et Marguerite, et Roger comte de Foix. Dans plusieurs clauses de son testament , Gaston fait mention du castel de Pau. Il veut que ses héritiers n'en puissent prendre possession qu'après avoir payé vingt mille livres à sa décharge. En attendant, il en confie la garde à un brave chevalier Arnaud de Denguin. Ce château était déjà si important dans le pays qu'un des monuments les plus solennels de l'histoire béarnaise nous apprend que c'est là en pleine Cour, en plena cort en lo castet de Paie, que le vicomte de Béarn , assisté des évêques de Lescar et d'Oloron, devant tous les barons du pays, renouvela, en 1288 , les coutumes établies par ses ancêtres. Gaston de Moncade mourut le 29 avril 1291.
Roger-Bernard et Marguerite ajoutèrent alors au titre de comte et comtesse de Foix , celui de vicomte et vicomtesse de Béarn. Ils se hâtèrent de se rendre dans nos contrées, où la mémoire de leur père leur assura un brillant accueil. Le comte d'Armagnac ne pouvait se résigner à perdre le Béarn et la Bigorre qu'il convoitait. Alors commencèrent entre les maisons d'Armagnac et de Foix de longues et fameuses querelles. Un jour, Roger, blessé par les calomnies que s'était permises contre lui le comte d'Armagnac, va trouver le roi de France et donne un démenti à son calomniateur. Pour prouver sa sincérité, et pour épargner le sang de ses sujets, il obtint du roi que le duel serait ordonné entre son adversaire et lui. Le combat est réglé ; les deux champions comparaissent en champ clos, à l'heure fixée. Les trompettes donnent le signal de la charge. Du premier coup, le comte de Foix renverse son ennemi. Le roi lui-même accourt, fait relever le comte d'Armagnac, et s'efforce de réconcilier les deux rivaux , mais la réconciliation ne fut qu'apparente et de courte durée.
Roger n'était pas resté toujours d'accord avec la France.
Philippe-le-Hardi l'avait fait enfermer, en 1274, dans le château de Beaucaire. Philippe-le-Bel, au contraire, lui lit de grandes libéralités et donna en mariage au fils de Gaston sa propre cousine , la fille du comte d'Artois.
Quelques années avant sa mort, Roger se reposait des guerres et des batailles dans la recherche des bons ouvrages. Doué de qualités intellectuelles peu communes, il avait cultivé son esprit naturel, et montrait un vif amour pour la science. Après avoir possédé tant de forteresses pour résister aux ennemis de ses Etats, il lui fallait, disait-il, des forteresses contre les ennemis de son âme , et ses livres lui paraissaient la meilleure défense contre les vices. Ses derniers jours s'écoulèrent dans l'étude et les devoirs pieux au sein de nos vallées béarnaises , objet de ses prédilections. Il termina sa vie le 15 août 1306. Il eut pour successeur son fils Gaston Ier de Foix et VII de Béarn. Ce prince chevalier fit preuve de bravoure dans les guerres de Castille , et de sagesse dans l'administration de ses Etats. Il mourut jeune, en 1315, et laissa pour héritier un fils qui porta son nom.
Le jeune Gaston, à peine âgé de quinze ans, épousa Eléonore de Comminges, qui était beaucoup plus âgée que lui. Lorsqu'on parlait à cette noble dame de cette disproportion d'âge , elle répondait : Si ion sabi de certan que lou counte de Foux de g os eslar mon marit^ io (o speraria naxer. Si j'étais certaine que le comte de Foix dût être mon mari , j'attendrais qu'il fût né. Gaston combattit vaillamment à côté des rois de France, qui récompensèrent ses services par des dons considérables, constatés par les chartes de nos archives. Il alla faire dans la Péninsule la guerre contre les Maures , et , après avoir tué un de leurs rois, il succomba lui-même sur le champ d'honneur, au mois de mai 1343. Il laissa de vifs regrets parmi ses sujets :« Gaston, se disaient les paysans, semble avoir été élevé au milieu de nos cabanes. Il connaît nos usages , il s'y conforme et se fait un plaisir
d'assurer notre bonheur. » (Hist. de Foix , par Pézet , p. 191.)
Jusques ici, j'ai pressé mon récit, afin de ne pas donner au château de Pau une importance qu'il n'avait pas encore. Heureux si j'ai su répandre sur ses origines méconnues, quelques lueurs nouvelles ! En parlant de ses premiers maîtres , je me suis laissé entraîner peutêtre dans quelques détails que j'aurais dû supprimer , mais j'avais à cœur de découvrir et d'indiquer les sources d'intérêt historique et romantique que peuvent offrir à celui qui les explore les vieilles annales béarnaises.
GASTON-PHEBUS.
A Gaston succéda un fils nommé comme lui, et connu dans l'histoire sous le surnom de Phêbus , qui lui avait été donné, soit à cause de sa beauté physique, soit à cause du soleil qu'il avait pris pour l'âme de sa devise.
Le Château de Pau est surtout fier de Gaston Phébus et d'Henri IV. Il l'est encore plus du bon roi que du brillant chevalier , et cependant de Phébus date sa grandeur : il devint dès-lors une demeure vraiment princière ; de Henri , date sa décadence : il cessa à cette époque d'être la résidence des rois.
Le nouveau souverain de Béarn était né en 1331. Il n'avait que douze ans lorsqu'il perdit son père. Sa mère, Eléonore de Comminges , citée parmi les femmes les plus illustres de son temps, fut chargée de la tutelle du jeune prince sous la condition qu'elle ne se remarierait pas.
Les vieux auteurs du pays nous donnent avec complaisance de longs détails sur l'enfance de celui qui devait un jour répandre tant d'éclat sur nos chroniques béar-
naises. Us nous racontent comment Phébus était entouré d'une volée de gens vertueux, habitués aux affaires ; com. ment , tandis que son esprit était cultivé par l'étude , son corps était fortifié par l'exercice des armes et du cheval.
On admirait son enthousiasme pour la poésie et son goût pour les lettres, autant qu'on s'émerveillait de le voir, encore enfant, porter la cuirasse, sauter tout armé sur son coursier , jeter au loin la lance et ne le céder à personne de son âge pour la force ou l'adresse.
Il avait à peine quinze ans que déjà il brûlait de venger son père en combattant les Sarrazins. Dans sa première expédition , il acquit, suivant Olhagaray , plus de réputation que seigneur qui y feust.
Sa mère voulut le marier à l'âge de 18 ans. Des alliances brillantes s'offraient à son choix. Après avoir consulté le Conseil , elle donna la préférence à Agnès de Navarre. C'était une princesse d'illustre naissance, fille de Philippe III, roi de Navarre, et de Jeanne de France. Malheureusement, elle était sœur de Charles, surnommé le Mauvais, à l'âge de dix-huit ans , par ses propres sujets.
Le 5 mars 13i9, Agnès fut accordée au comte Phébus; à femme et à épouse pour mariage à faire , selon une charte des archives de Foix. Ce mariage fut célébré à Paris , au Temple , le 4 août suivant.
Un jour que Charles avait été invité à dîner au château de Rouen, chez le Dauphin, son beau-frère, le roi de France lui-même entra dans la salle du festin, l'épée nue, le casque en tête , saisit au collet le roi de Navarre , et , pendant qu'il envoyait les convives à la mort ou à la prison, il se mit à table et mangea le repas préparé pour eux. Le roi Jean , après avoir juré à Charles qu'il lui pardonnait d'anciennes querelles , avait attendu le moment favorable de satisfaire une vengeance longtemps préméditée. A tous ses griefs venait se joindre celui d'avoir fomenté la résistance du peuple contre l'établissement de nouveaux impôts votés par les Etats. Cette arrestation fut
entourée de circonstances si étranges , le royal prisonnier fut l'objet de si affreuses menaces , que son sort causa une profonde émotion. Nul ne la ressentit plus vivement que Gaston. Il alla trouver le roi Jean pour réclamer la mise en liberté de son beau-frère. La fierté de son langage irrita le roi qui , pour toute réponse , le fit enfermer luimême au Châtelet. Peu de mois après , la délivrance de Charles entraîna celle de Gaston.
Le jeune vicomte de Béarn, jaloux de faire oublier sa captivité par quelque action d'éclat , et amoureux de glorieuses aventures, partit pour de lointains pays, allant offrir son épée aux chevaliers de Tordre teutonique, alors maîtres de la Prusse. Après avoir mérité que son nom fut honorablement inscrit dans les salles du château de Marienbourg, il poussa plus loin son voyage. Pour compléter son éducation de chasseur , et acquérir l'honneur de devenir le premier de son temps dans l'art de la chasse , il alla poursuivre les rennes dans la Suède et la Norvège (6). N est-il pas remarquable que ces régions si éloignées des Pyrénées aient reçu trois Béarnais des plus célèbres, Phébus, Gassion et Bernadotte?
Lorsque Gaston rentra en France avec son compagnon le captai de Buch , il apprit les sanglantes horreurs commises par la Jacquerie. « La duchesse d'Orléans, la » duchesse de Normandie, dit Michelet (t. 3, p. i09;, » et une foule de nobles dames, de demoiselles et d'en- » fants s'étaient jetés dans le marché de Meaux, envi- » ronné de la Marne. De là, elles voyaient et entendaient » les Jacques qui remplissaient la ville. Elles se mouraient d de peur. D'un moment à l'autre , elles pouvaient être » forcées , massacrées. Heureusement , il leur vint un » secours inespéré : le comte de Foix et le captai de » Buch. y> Ces deux chevaliers ayant appris le danger de ces nobles dames, s'empressèrent de voler à leur secours. Ils arborèrent la bannière de Béarn à côté de celle d'Orléans, et, fondant avec impétuosité sur ces
paysans mal armés, ils les tuaient, ditFroissard, comme des bêtes , tant quils en furent ennuyés. Sept mille morts restèrent sur le champ de bataille.
Après cet exploit, Gaston rentra dans ses domaines, où l'attendaient de nombreux combats contre le comte d'Armagnac son implacable ennemi. Le souverain Pontife lui-même essaya vainement de terminer leurs longs et sanglants démêlés. Les trêves et les traités ne faisaient que suspendre des hostilités sans cesse renaissantes. Les plus nobles chevaliers de nos contrées s'étaient partagés entre ces deux terribles rivaux. La plus grande bataille eut lieu le 5 décembre 1362 dans les plaines de Launac. Voici comme elle est racontée dans un cartulaire inédit presque contemporain :
Le comte Phébus étant dam son château avec toute sa suite, la nuit qui précéda la bataille, fut pris de sommeil; et alors , il vit en songe un homme vêtu de blanc qui lui faisait bon visage, lui souriait et lui déclara se nommer saint Volusien de Foix. Et en mémoire de ce songe et de cette vision , ainsi que par esprit de dévotion, le comte ordonna que , chaque année, dans la nuit delà fête du saint , son corps fut illuminé dans l'église de Foix d'une torche de cire de trois livres; et ainsi fut observé et s'observe comme ledit comte l'ordonna. Il advint avis qu'Armagnac marchait à son encontre, et l'homme blanc tournait le dos à son ennemi, et ne voulait pas V écouter, mais parlait à Phébus et lui disait ce qui suit : « Fils , levez-vous , car il est temps que vous ayez le y> plus grand honneur qui soit venu à homme vivant. Avec peu de » monde prenez-en beaucoup. Bientôt armez-vous, ne redoutez j> rien; allez en avant contre eux; car je vous ferai aujourd'hui » le maître d'Armagnac et de ses gens. »
Après ce songe, le comte Phébus partit. Il était très agité; il criait fort ; il commandait à ses troupes de s'armer et de monter à cheval. Puis il disait à ses soldats qu'Armagnac avait violé la foi jurée et voulait lui offrir le combat. Il rassurait ses gens en leur disant de n'avoir rien à craindre, car il avait ferme espérance en Dieu et en son bon droit. Et après avoir parlé ainsi, il rangea son armée en bataille devant Launac.
Le comte d'Armagnac , rassemblant ses troupes avec joie et avec audace, les encourageait aussi en disant: « J'ai le bon droit de » mon côté ; je le crois ainsi fermement. J'ai fidèlement gardé la » paix jurée par ma foi. Que Vennemi m'attaque hardiment, car » je veux être le premier , et je ne reculerai ni pour comte , ni » pour duc , ni pour roi. »
Le comte de Foix avait peu de troupes, et celles du comte d'Armagnac étaient en grand nombre ; mais le comte de Foix avait de bonnes gens, habiles aux armes et bien fidèles. Ils férirent durement contre l'armée d'Armagnac, et, moyennant l'aide de Dieu et de l'homme blanc que le comte de Foix voyait toujours devant lui, à came de son droit et de la justice de sa querelle, ledit comte de Foix remporta la victoire et triompha de ses ennemis, du comte d'Armagnac et de tous ses alliés. Or, ledit comte d'Armagnac s'était mis à fuir et voulait se cacher dans les bois; mais Dieu ne le permit pas. Un cavalier d'Allemagne , appelé Monsieur Ama, se rendait avant la bataille à Compostelle , pour visiter la basilique du baron saint Jacques. Les soldats du comte d'Armagnac le détroussèrent , et le cavalier alla prier le comte de lui faire restituer ce qu'on lui avait pris , parce qu'il n'était qu'un pèlerin et non un homme de guerre. Mais le comte ne voulut pas l'écouter et lui faire rendre son bien. Le cavalier qui avait entendu parler de la noblesse et franchise dudit comte Phébus, n'eut d'autre recours qu'à Dieu et au baron saint Jacques pour accomplir son voyage; et il alla trouver le comte de Foix auquel il se présenta en personne, très simplement, en très pauvre état, parce qu'il avait tout perdu, ainsi qu'il a été dit.
Le cavalier raconta sa querelle et son arrestation au comte Phébus , et il en fut accueilli et festoyé noblement et honorablement et il en reçut or et argent et un cheval pour accomplir son voyage, et , grâce à ces secours , il l'accomplit. Comme il s'en retournait , dans tout le pays s'était répandu le bruit du lieu, du jour, de l'heure où la bataille devait se faire. Et lorsque la bataille fut perdue et finie, le comte d'Armagnac fuyait au galop dans un bois. Mais le cavalier que les gens du comte avaient détroussé alla à son encontre, et le saisit, et ne le laissa pas aller, quoiqu'il le suppliât de le relâcher en lui disant ces mots :
« Compagnon, je te prie de mf octroyer ce que je te réclame; ne » me ferme pas la route pour fuir vers ce bois; car si tu veux » de ma monnaie , je te donnerai or et argent tantôt , et je te « promets partout où je serais , d'être toujours ami fidèle et courtois. » (Voir le texte dans mon Essai sur la Littérature Béarnaise).
Le cavalier allemand répondit qu'il ne se souciait pas d'avoir pour ami un homme qui fuyait si lâchement, et il conduisit son prisonnier à Gaston. Neuf cents gentilshommes du comte d'Armagnac tombèrent également ce jour-là au pouvoir de Phébus. Parmi eux figuraient les d'Àlbret frères et cousins , Saintarailles , Castelbajac, Barbazan, Labarthe , Fimarcon, Tarride, etc. Le vainqueur usa de grande courtoisie envers les captifs , il leur imposa d'assez fortes rançons, mais il leur accorda des délais pour les payer et les mit en liberté sur parole.
Il avait augmenté ainsi ses trésors ; il en fit un noble emploi. Il s'en servit notamment pour restaurer et embellir le château de Pau. Au moment où la France , ruinée par les malheurs du temps, n'était plus, selon l'expression d'un écrivain moderne , qu'une ferme de l'Angleterre, le Béarn, protégé par son indépendance, jouissait de la prospérité la plus florissante.
Gaston Phébus , après avoir acquis la gloire des braves, se retira dans nos/ contrées. C'est sans doute à Orthez qu'il fixa sa principale résidence , mais il se plaisait à Pau , où il fit de longs séjours. Pour faire connaître la vie intime de notre héros , les chartes contemporaines ne seraient pas assez riches de détails , mais voici venir à notre aide le plus aimable chroniqueur , Jehan de Froissart
Prévoyant qu'au temps à venir et quand il serait mort il pourrait laisser une histoire où prendraient nobles et vaillans hommes plaisance et exemple de bien faire pour savoir la vérité des lointaines besognes , sans envoyer autre personne à sa place, il trouva raisonnable d'aller
devers haut prince et redoute seigneur messire Gaston, comte de Foix et de Berne, et tant travailla (*] et chevaucha en quérant de tous eûtes nouvelles, que, par Ux grâce de Dieu, sans péril et dommage . il vint en son chtitel à Ortais , en Vannée 1388. Grâce aux beaux récits dont il a desservi nos contrées , et à quelques manuscrits peu connus, nous pourrons assister par la pensée à des scènes d'autrefois.
Gaston Phébus arrive à Pau. Parmi tous les chevaliers qui l'entourent et dont les chaperons divers indiquent les diverses qualités, il se fait remarquer par l'absence de toute coiffure. Jamais chapeau ne couvrit sa tête , uniquement ornée d'une superbe chevelure. On n'aurait pu voir de son temps un homme d'une taille plus belle ni mieux proportionnée. Sa figure est colorée et gracieuse; \eux pleins de charme. Quelle magnificence il déploie en tout! Il a les plus beaux chevaux du monde, et il en compte plus de deux cents dans ses écuries. Il aime les chiens , et il en a plus de seize cents dans sa meute.
Dès que le seigneur paraît , les herses du château se lèvent pour le recevoir. Ce vieux manoir des Centulles , si heureusement situé, mais un peu abandonné, lui plaît i il veut édifier là, selon l'expression de Froissart, un moult bel chastel. Le goût de l'époque était porté aux constructions. C'est vers ce temps-là que le roi de France fit faire , comme dit Christine de Pisan , tant de beaulx maçonnages à l'hôtel de Saint-Paul, au château du Louvre , et ailleurs. Par ordre du comte, Johan de Foix choisit les maçons les plus expérimentés parmi les cagots. Cette race maudite, que nous ne faisons ici que mentionner , fournissait d'excellents ouvriers.
O Je ne citerai pas tous les emprunts que je ferai à Froissart , mais je soulignerai ses expressions. Ce mot travailla vient de l'anglais, travelled, il voyageait. Dans un autre passage, Froissart dit : le roi de Franee travillait.
Les parties contractantes jurent sur le corps de Dieu sacré de bien et loyalement tenir leurs conventions. Acte en est dressé dans le château de Pau , le 29 octobre de l'an 1375 , par un notaire , en présence de trois nobles chevaliers pour témoins.
Quelle animation dans notre petite ville ! Les maîtres maçons , au nombre de vingt-cinq , sont tenus de se procurer de nombreux ouvriers , qu'ils payaient journellement 14 deniers par homme, et 7 deniers par femme. Le comte s'est engagé à leur fournir trois paires de bœufs, par jour ouvrable, pour les charrois, et à leur faire délivrer dans les tuileries de Pau toutes les briques cuites , nécessaires pour les constructions.
Les entrepreneurs , dirigés par Sicart de Lordas , sont tenus notamment d'achever la tour du Moulin , le talus de l'édifice, la grande tour en brique, la ferrure de la porte qui se trouve entre cette tour et la cuisine. Ils doivent bâtir une autre tour au-dessus de la salle et de la chambre de Monseigneur , au coin du bâtiment, recrépir les murs , réparer les toitures , daller le sol , refaire les planchers, exhausser la porte où sont les armes seigneuriales, terminer enfin tout ce qui était resté inachevé. Un délai de deux années est rigoureusement fixé pour l'exécution de ces travaux considérables, qui valurent à Gaston- Phébus le titre de fondateur du château de Pau , quoiqu'il résulte évidemment de la charte que nous venons d'analyser qu'il n'en fut que le restaurateur.
Peut-on se figurer le mouvement qui règne dans ce castel rajeuni, lorsque Gaston vient l'animer de sa présence? Dans la cour et dans les salles, on ne voit que chevaliers et écuyers d'honneur, aller et marcher, et on les entend parler d'armes et d'amour. Les nouvelles d'Aragon, de Navarre , d'Angleterre , de France et de quelque pays que ce soit y appleuvenl pour la vaillance du seigneur.
Voici l'emploi de sa journée. Il se lève vers l'heure de midi ; après ayoir ouï la messe, il dîne. Les maîtres d'hôtel
font signe à deux écuyers de présenter la toile et le bassin d'argent. Le comte se lave : les convives suivent son exemple. Il y a ordinairement grand foison de mets et d'en- [remets. Le nombre s'en est élevé jusqu'à deux cent cinquante dans un grand festin donné par Phébus à Toulouse et que le roi de France lui-même eût la curiosité d'aller voir. Nos princes béarnais aimèrent presque tous la bonne chère, et si l'antique usage de surcharger les tables de plats innombrables venait à se perdre, on le retrouverait encore dans nos campagnes.
Derrière le comte se tiennent deux chevaliers remarquablement beaux, Yvain et Gratian, (7) ses deux bâtards; et. plus près de lui, essayant les mets qu'il devait goûter, son fils unique, le jeune Gaston à la douce et mélancolique figure.
Le dîner terminé , le comte passe à la salle de parlement , où l'on parle de toutes choses. Parmi les chevaliers les plus souvent cités par Froissart à la Cour de Phébus , nous nommerons Roger d'Espaigne, Menaut de Navailles, le sire de Coarraze , de Bascle , de Caupène, Ernaulton de Sainte-Colombe , et Arnault de Béariï. Dans cette salle de parlement se débattaient plusieurs traités et appointements d'amour. Il y était conté grands faits d 'amour, prises et assauts de châteaux et de villes, batailles adressées et durs rencontres
Puis on entendait ménestrels et troubadours , et l'on se plaisait à regarder, dans les jardins, les ébattements des Béarnais et des Basques , s'éprouvant à la lutte, ou au jet de la pierre , ou au jeu de la paume ou à traire la darde au plus haut et au plus loin. Le comte, toujours magnifique , distribuait aux vainqueurs plusieurs couronnes d'or. Après ces délassements , du vin et des épices étaient servis aux convives au moment où ils prenaient congé du prince.
Gaston, selon son habitude, faisait alors la méridienne et dormait quelques instants. Après son sommeil, les
loisirs que lui laissaient les affaires , il les employait aux belles-lettres, à la poésie.
Quelles douces mélodies lui inspirait l'horizon bleu de nos Pyrénées ! Ne vous semble-t-il pas le voir quelquefois debout sur la terrasse de la tour qui porte son nom, contemplant la riante vallée du Gave, les coteaux de Jurançon et de Gelos , livrant à la brise du soir cette romance que nos enfants du Béarn aiment tant à redire et à chanter encore?
Aquéres mountagnes qui ta hautes soun , M'empèchen clé bédé mas amous oun soun.
Si sabi las bédé ou las rencountra, Passary l'ayguete chens pou de m'néga.
Aquéres mountagnes que s'abacharan, Et mas amourettes que paréchéran.