TRADUCTION
Ces montagnes qui sont si hautes, M'empêchent de voir où sont mes amours.
Si je savais les voir ou les rencontrer, Je passerais l'eau sans peur de me noyer.
Mais ces montagnes s'abaisseront , Et mes amours reparaîtront.
L'idée rendue par Phébus se retrouve dans un chant populaire de la Grèce moderne et dans une chanson de la Corrèze$ mais si le charme du langage national ne me fait illusion , notre poète l'emporte sur ceux qui se sont rencontrés avec lui dans le même sujet.
N'est-ce pas sous les calmes ombrages de Pau , qu'un instant dégagé d'occupations sérieuses, il écrivit plusieurs pages de son Miroir des dèdaicts de la chasce , le livre le plus remarquable du temps sur un sujet traité par les plus beaux esprits contemporains. Ce n'est pas que pour le style l'auteur n'ait payé son tribut au mauvais goût de l'époque. Il est quelquefois trop pompeux, et c'est
de là , dit-on , qu'est venue l'expression proverbiale de faire du Phêbus.
Les goûts littéraires du comte de Foix ne le détournaient pas du soin des affaires sérieuses. II a laissé de curieux monuments de jurisprudence. Il administrait tout par lui même et voulait tout voir. 11 s'occupait attentivement des finances, et savait alliera une magnifique générosité une sage économie. « Il dépense en dons et largesses soixante mille francs par an , et tient un état , dit Froissart, qui n'est pareil à nul autre. Cependant, en cas d'aventure , il a toujours une ressource dans la tour d'Orthez , où son trésor ne s'élève pas à moins de trente fois cent mille francs. » Il voulait savoir chaque mois ce que son bien devenait. Douze hommes notables, chargés de faire alternativement le service , lui rendaient directement un compte mensuel de ses recettes et de ses dépenses. Il avait quatre secrétaires pour écrire ses lettres. Il se plaisait à appeler celui qui le servait le plus ordinairement mail me sert. Le soir, le comte se fesait lire chansons, ballades, rondeaux, virelais. Nul n'osait prononcer un mot pendant la lecture, à moins que le seigneur ne demandât quelques explications en béarnais ou en un beau et bon français.
Minuit a sonné. Gaston Phébus passe de ses appartements à la salle à manger. Douze varlets, portant de grandes torches allumées , marchent devant lui et se rangent autour de la table sur laquelle se répand ainsi une grande clarté. La salle est pleine de chevaliers et d'écuyers, car toujours étaient tables à foison dressées pour souper qui voulait. Nul n'ose prononcer une parole sans avoir été interrogé. Gaston Phébus, sobre au milieu de ce luxe de mets , ne mange guère que des ailes ou des cuisses de volaille et boit très-peli. Comme le comte s'entend beaucoup en musique, il fait chanter les ménestrels et les clercs pendant les deux heures que dure son repas du soir. Pour bien finir sa journée,
Gaston se met à réciter avec recueillement de longues prières; chaque jour il lit un nocturne du Psautier, les heures de Notre-Dame , du Saint-Esprit , de la Croix et des Vigiles des morts ; chaque jour , comme l'aumône est sœur de la prière, il fait distribuer à sa porte cinq francs en petite monnaie à toutes gens pour l'amour de Dieu.
Lorsque, dans nos vallées pyrénéennes, de terribles luttes s'engagèrent entre les Anglais et les Français, le comte de Foix sut faire respecter par les uns et par les autres l'indépendance de son territoire. Informé que des troupes françaises devaient traverser ses terres, il arma les places fortes et réussit à mettre ses sujets à l'abri de tout dommage. Il avait, en cette circonstance, confié la défense de Morlàas à Messire Guillaume Arnault , et celle du château de Pau à Messirje Guy de la Motte.
Cependant , le comte d'Armagnac remuait ciel et terre, dit un vieil auteur , pour avoir sa revanche de Launac. Profitant de l'éloignement de Phébus, qui prolongeait à Pau son séjour, il s'empare de Cazères par surprise. Le comte de Foix , irrité de cette déloyauté , part aussitôt pour en tirer vengeance , et jure que si son implacable ennemi parvient à sortir de la ville , il n'en sortira point par la porte. Le siège est poussé avec tant de vigueur, que le comte d'Armagnac se voit bientôt réduit à demander une capitulation. Gaston n'accepte la soumission des assiégés qu'à la condition qu'ils passeront tous , le comte en tête , par une brèche faite à la muraille. Cette humiliante condition dut être subie et le fier d'Armagnac se vit obligé , avec vingt chevaliers des plus nobles , de défiler l'épée basse , la rougeur au front , par l'ouverture d'un mur devant l'armée du vainqueur rangée en bataille. Deux ans après, le comte fit offrira Gaston de terminer par un duel leurs vieilles querelles. Il lui assigna pour rendez-vous Montréjeau où un poteau
fut planté avec cette inscription : Je t'attends. Ce défi allait bien aux sentiments chevaleresques de Phébus. Aussi, l'accepta-t-il sans hésitation. Il partit aussitôt. Son empressement refroidit celui de son rival. Le comte d'Armagnac parut d'abord vouloir se battre ; puis , la prudence l'emportant sur l'honneur, au lieu d'attendre , il prit la fuite et alla s'enfermer à Toulouse.
De hautes interventions avaient essayé vainement de ménager une réconciliation entre deux puissants seigneurs, dont la rivalité était fâcheuse pour la France. L'amour fit ce que la diplomatie n'avait pu faire. La fille du comte d'Armagnac , Béatrix , surnommée la gaie Armagnoise, à cause de sa grâce et de sa beauté , aima Gaston fils de Phébus , et inspira une vive passion à ce jeune prince. Béairix finit par réconcilier des ennemis qui paraissaient irréconciliables. Les deux comtes consentirent à unir leurs familles et se promirent amitié sincère en communiant ensemble et en partageant la même hostie.
Le jeune Gaston eut été au comble de ses vœux , si sa mère eût pu être témoin de son bonheur. Agnès avait dû se séparer de son mari et s'était retirée en Navarre. Gaston obtint la faveur de l'aller voir; après l'avoir quittée, il eut le malheur d'aller prendre congé de son oncle Charles le Mauvais. Le Roi lui dit : « Beau neveu, vous voyez comme le comte de Foix est mal pour votre mère, ma chère sœur. J'en souffre beaucoup , et vous devez aussi en souffrir. Voulez-vous rallumer dans le cœur de votre père la passion la plus brûlante pour sa femme ? prenez cette poudre , cachez-la avec soin à tous les regards , versez la sur sa nourriture à son insu , et il n'aura plus d'autre pensée que de revoir votre mère, et ils s'aimeront à jamais pour leur bonheur et le nôtre, n Le jeune Gaston crut aux paroles de son oncle qui flattait le plus vif désir de son cœur. De retour en Béarn, il ne sut pas si bien cacher le philtre que son frère Ivain ne parvint à le découvrir. Or, un jour, que les
deux jeunes gens jouaient à la paume, ils eurent une querelle. Gaston frappa Ivain , qui arriva tout en larmes dans la chambre de son père. Le comte le voyant pleurer lui dit : « Ivain, que vous faut-il? » Monseigneur, j'ai été battu par Gaston , mais c'est lui, qui mériterait de l'être. > « Pouquoi donc? » dit le comte. « Par ma foi , Monseigneur, depuis qu'il est retourné de Navarre il porte sur sa poitrine une petite bourse toute pleine de poudre; je ne sais pas à quoi elle sert, ni ce qu'il en veut faire, mais il ne m'a pas caché son espoir que Madame sa mère sera bientôt mieux avec vous qu'elle ne le fut jamais. » «Oh ! dit le comte , tais toi et ne dis rien à personne de ce que tu viens de m'apprendre. » ce Volontiers , Monseigneur, répondit Ivain ». Lorsque l'heure du repas fut venue, le comte s'assit à table à la place accoutumée, Gaston debout derrière lui , le servait et fesait l'essai des viandes. « Approche, lui dit son père, et que je te dise un mot à l'oreille. » Le jeune prince s'incline , le comte découvre sa poitrine, et aperçoit le sachet dont il coupe les cordons avec son couteau. «Que signifie ceci?» dit Phébus , et pendant que son fils reste pâle et muet de terreur, il prend un peu de poudre la répand sur un tailloir de pain, et la jette à sonlévrier ; à peine le pauvre animal a-t-il avalé une bouchée qu'il tourne les yeux et tombe mort. Le comte à cet aspect est saisi d'une affreuse colère et veut tuer son fils sur le champ. Ses chevaliers et ses écuyers lui crient : « Monseigneur ! au nom de Dieu, merci , ne vous hâtez pas, informez-vous avant tout de la vérité , afin de ne pas faire à votre fils un mal que vous regretteriez ! » «: Oh Gaston, disait le comte ; oh! traître! c'est pour toi, c'est pour agrandir ton héritage que j'ai été en lutte avec les rois de France, d'Angleterre, d'Espagne , de Navarre, d'Aragon , et tu voulais empoisonner ton père , tu vas recevoir à l'instant le châtiment que tu mérites. » Tous les chevaliers fondent en larmes, se jettent à genoux , et supplient Phébus en disant : « Monseigneur , au nom de Dieu,
merci, ne tuez pas votre enfant ; vous n'en avez pas d'autre. Faites-le garder, nous avons Pespoir qu'il ne savait pas ce qu'il portait, et qu'il n'a jamais eu la pensée d'un parricide, d « Allons, dit Phébus , qu'on l'enferme dans la tour et qu'on m'en rende compte, » Le jeune Gaston était adoré. Plusieurs personnages furent inquiétés à cause de leur trop grandes relations avec lui. L'Evêque de Lescar crut prudent de prendre la fuite. Bientôt les Etats de Béarnetde Foix furent convoqués extraordinairement au château du comte. Celui-ci leur exposa le triste événement qui venait de se passer, et leur déclara qu'un tel forfait de la part d'un fils méritait la mort. Toute l'assemblée se récria d'un voix unanime : « Monseigneur, nous ne voulons pas que votre fils meure, c'est notre seul espoir, le dernier de votre race. » Les députés ne consentirent à se séparer qu'après avoir obtenu la promesse que Gaston, après une détention de trois mois , irait faire un voyage pendant deux ans , et qu'il rentrerait ensuite en grâce auprès de son père.
Pendant que le sort du jeune captif excitait au loin de vives sympathies, que le Pape Grégoire X s'empressait d'envoyer un cardinal en Béarn pour réconcilier le père avec le fils, que fesait l'infortuné Gaston, enfermé dans un sombre cachot , seul avec lui-même , sans un ami qui put lui donner un conseil ou une parole d'encouragement ; sans rien entendre des bruits du dehors, sans rien savoir des sympathies qui s'élevaient de toutes parts en sa faveur? Il avait sans cesse devant les yeux le courroux de son père et le souvenir de l'attentat qu'il avait failli commettre. Cette affreuse pensée le poursuivait sans cesse, et lui causait une si profonde douleur qu'il prit la fatale résolution de se laisser mourir de faim. Un jour les gardes qui lui apportaient la nourriture lui dirent: <c Gaston, voyez , ceci est pour vous. » Il répondit avec une telle indifférence : « laissez tout là » , qu'ils furent frappés d'un triste pressentiment. Ils trouvé-
— so —
rent cachés tous les mets qu'ils avaient servis au prisonnier depuis quinze jours : on s'empressa d'en informer le comte. <r Prenez garde , Monseigneur, votre fils s'affame, il n'a rien mangé depuis qu'il est en prison, » Le comte furieux, monte aussitôt à la tour, et pénètre dans le cachot où gisait son fils expirant de douleur et de faim, Phébus 'par hasard avait à la main un petit instrument dont il se servait pour les ongles. II s'approche de son fils et lui portant à la gorge le poing malheureusement armé d'une pointe d'acier: « Traitre, lui dit-il, pourquoi ne veux-tu pas manger. » Gaston ne répondit rien. Epuisé par la faim , épouvanté par la voix de son père, blessé à la gorge par une piqûre qui rencontra une veine, il tourna la tête, et rendit le dernier soupir.
Le comte rentrait à peine dans ses appartements qu'on lui cria : «Monseigneur, Gaston est mort!» « ce n'est point possible» «hélas ! Monseigneur , ce n'est que trop vrai. » Le malheureux père refusait de croire à ce fatal événement. Il charge un chevalier d'aller le vérifier et quand il ne peut plus douter de son infortune , tous ses sentiments de père se réveillent dans son âme et il est saisi d'un violent désespoir. « 0 mon Gaston ! quelle horrible aventure ! maudit soit le jour où pour ton malheur et le mien, tu allas voir ta mère en Navarre. Jamais je n'aurai plus dans la vie si parfaite joie qu'auparavant. > Alors il fit raser ses cheveux et sa barbe. Il prit le deuil et le fit prendre à toute sa maison. Béatrix, qui ores que son malheur portât quelte n'eut pas eu d'enfants de son mari Gaston, dit de Belloy(p. 161), abandonna nos contrées et se remaria en Italie avec Barnabas , vicomte de Milan.
Un autre événement attriste encore dans l'histoire de Phébus que le Roi de France présentait à la cour comme le plus brave et le plus loyal capitaine de son temps. Le comte de Foix , engagé envers le duc d'Anjou à lui procurer la défection de Pierre de Béarn, commandant
du château de Lourdes , ne put obtenir de ce noble chevalier qu'il trahît ses serments, et, dans un premier mouvement de colère, il frappa mortellement de sa propre main ce martyr de la fidélité.
Voilà deux faits que j'aurais voulu effacer de l'histoire de notre héros. Sans doute je n'aurai pas le triste courage de chercher à les excuser; cependant l'un ne fut peutêtre qu'un malheur et l'autre un acte de représaille. Il ne faut pas oublier les mœurs du temps, rs'ous empruntons à de Belloy !e passage suivant : « Le prince de Galles fit ce qu'il put pour gagner Gaston Phébus ; à cet effet il l'envoya quérir de venir à Bordeaux , ce qu'il ne voulut faire sans premièrement prendre de bons otages qu'il envoya à Orthezet s'achemina vers le Prince fort bien accompagné, mais il ne fut point au pouvoir de l'anglais de le gagner, de sorte qu'il résolut de faire mourir le comte au prix de la vie de ses otages; dont il adverti se retira doucement de Bordeaux et quoique son conseil fut de faire mourir ses otages, il n'y voulut entendre, mais les renvoya avec une lettre au Prince de Galles dans la quelle il n'y avait que trois figures en peinture, d
Les taches que nous trouvons dans la vie de Phébus , jettent un voile douloureux sur sa fin sacs rien enlever à l'intérêt que son histoire inspire; car en s'abandonnant à l'impétuosité de son caractère, il ne fit que suivre trop fidèlement les habitudes violentes de son siècle.
A mesure qu'il avançait en âge, attristé par des malheurs domestiques , mûri par l'expérience et la réflexion , il s'occupait moins d'ajouter à sa gloire par de nouveaux exploits , que d'augmenter le bien-être du peuple par des améliorations matérielles. Au moment où le duc d'Anjou et Duguesclin renversaient dans nos contrées la domination anglaise, au moment où de tous côtés le bruit des armes retentissait à ses oreilles , il gardait une neutralité utile à ses intérêts. Souvent il répétait que prudence lui avait servi plus que hauts faits de chevalerie. Lors-
qu'il voyait jeunes bacheliers courir après les batailles, il leur disait : « J'en ai fait autant, mais alors mes sujets payaient des taxes plus fortes et mes coffres n'étaient pas aussi bien remplis. » Un vieil auteur nous assure que ses sujets vivaient sous lui comme s'ils étaient en paradis terrestre.
Privé de son fils d'une manière si tragique , il avait retiré auprès de sa personne une jeune parente, fille d'Aliénor de Comminges et du comte de Boulogne , elle se nommait Jeanne. Sa mère ne crut pouvoir la mieux faire élever qu'à la Cour du comte de Foix , son grand ami et cousin. Pendant neuf ans , Gaston l'avait nourrie, gardée bien doucement et convenablement traitée. L'enfant était devenue une charmante fille. Riche et belle héritière , Jeanne de Boulogne vit bientôt sa main convoitée par les plus puissants seigneurs. Le comte de Foix traitait splendidement les ambassadeurs des nombreux aspirants qui se disputaient sa pupille; puis il les éconduisait en disant : « Elle est trop jeune encore. »
Le duc de Berry, frère du roi de France, se mit à son tour sur les rangs. Il fit écrire au comte, afin de savoir s'il pouvait envoyer des messagers pour traiter cette affaire importante. Gaston était flatté de l'idée de cette alliance , la plus illustre qu'il pût souhaiter ; mais, sans repousser la proposition du duc de peur de le décourager, il se fit prier dans l'espoir d'exciter plus vivement ses désirs. Le pape , cousin de la jeune comtesse, écrivit lni-même une lettre pressante à Gaston , en faveur du duc de Berry. Notre comte recevait toutes les demandes 5 tenait en suspens toutes les espérances , et ne laissait point pénétrer sa pensée. Le duc de Berry, après s'être adressé au pape , s'adressa au roi lui-même. Le roi plaisanta d'abord son frère sur la différence d'âge qui existait entre lui et sa future , et finit par consentir à lui prêter son concours.
Le roi et le duc de Bourgogne décidèrent qu'ils
enverraient au comte de Foix une ambassade composée de nobles personnages. Plus on mettait d'ardeur dans la demande, plus Gaston mettait de froideur dans les négociations. Enfin , il donna son consentement moyennant trente mille florins qu'il demanda; non, dit Froissart, qu'il voulût vendre la dame, mais il voulait être payé des soins qu'il lui avait prodigués depuis neuf ans. Les ambassadeurs français reçurent l'invitation de se rendre en Béarn , à Morlàas , ville fermée , où la noble fille du comte de Boulogne leur serait délivrée. Ils y portèrent la finance mise en sommiers. Tout le pays de Béarn, aux environs, était couvert de gens d'armes du comte de Foix, qui avait rassemblé plus de mille lances dans les forts et villages voisins. .Le comte confia Jeanne de Boulogne à messire Yvain de Foix et à messire Guillaume de Béarn, qui la conduisirent à Morlàas. Il se fit excuser de n'avoir pas accompagné lui-môme sa pupille. II resta dans le château de Pau , pendant que ses chevaliers remettaient Jeanne à l'évêque d'Autun, qui l'épousait par procuration, et faisait compter à Gaston les sommes promises.
Le comte de Foix avançait en âge et conservait la même vigueur, les mêmes goûts. Des dessins tirés de manuscrits faits sous ses yeux, le représentent, tantôt exerçant comme musicien plusieurs personnes à se servir de la corne des chasseurs ; tantôt , comme maître de l'art, professant, au milieu d'un nombreux auditoire, les règles de la chasse.
Un jour Gaston avait chassé et pris un ours monstrueux dans le bois de Sauveterre. Après avoir supporté les ardeurs d'un soleil brûlant , il prit plaisir à se reposer dans une chambre très fraîche , jonchée et tapissée de verdure. Entouré de son fils Yvain et de ses plus fidèles chevaliers, il passa quelque temps à raconter les heureux incidents de la journée. Puis, au moment de se mettre à table, il demanda de l'eau pour se laver les mains. A peine l'eau froide fut-elle descendue sur ses doigts,
que son visage devint pâle, son cœur tressaillit, ses genoux chancelèrent, et il tomba comme frappé delà foudre en prononçant ces seules et dernières paroles: Je suis mort! sire Dieu , merci!
Les auteurs n'étaient pas d'accord sur la date du jour, et sur le lieu où mourut Gaston. Nous pouvons les déterminer exactement grâce à un document inédit des archives de Pau. On lit dans une charte du temps que le très-noble et puissant seigneur Monseigneur le comte de Foix , seigneur de Béarn décéda à Sauveterre, le mardi 1er avril 1391 , et qu'il fut enseveli , le lendemain mercredi , au couvent des frères prédicateurs d'Orthez. En attendant les funérailles solennelles , qui n'eurent lieu que le 12 octobre suivant, quarante-huit varlets, tenant à la main des cierges allumés, furent chargés de veiller nuit et jour autour de son cercueil. Les obsèques eurent lieu à Orthez avec une pompe inouïe. Les plus illustres chevaliers s'y rendirent des pays lointains. Une coutume antique , qui dans le peuple de nos montagnes s'est longtemps perpétuée , existait alors , même pour les souverains de Béarn. Les dépouilles des morts étaient portées au lieu de la sépulture, au milieu des chants funèbres, des pleurs et des sanglots entremêlés des éloges du défunt psalmodiés sur un ton lugubre. Voici ce que raconte le vieil historien Hélie : « le peuple accourut en foule, hommes et femmes, tous remplissaient l'air de leurs gémissements et de leurs sanglots. Dans des chants composés selon l'usage du pays [ut mos geyitisesl) ils célébraient les louanges et les bonnes actions du défunt et pleuraient sa perte. Les uns chantaient les gloires de sa vie, et les magnificences de sa cour; les autres vantaient son esprit, sa sagesse, sa bravoure, sa prudence, sa libéralité, la plus éclatante de ses vertus , et rappelaient le bonheur dont il avait toujours joui dans la paix et dans la guerre. D'autres déploraient ainsi leur infortune : Malheureux ! qu'allons-nous devenir? qui défendra nos frontières et protégera nos personnes ! Tant
que nous avons vécu sous le brave Gaston, nous pouvions dormir dans une sécurité profonde, sans craindre les attaques d'aucun ennemi ni les insultes d'aucun voisin. Maintenant il nous semble déjà voir nos frontières violées , et les invasions commencer; qui donc aujourd'hui aura souci de prendre notre défense? Quel est celui qui va nous imposer son autorité? ô malheureux Gaston, quel sort fatal t'a ravi à notre amour! Pourquoi as-tu encouru la colère de ton père? Pourquoi ne lui avoir pas obéi! quelle joie et quel bonheur pour nous, si maintenant nous t'avions pour seigneur et maître! ô terre de Béarn, mille fois infortunée d'avoir perdu un souverain comme celui que nous pleurons. i\on, tu ne pourras jamais en retrouver un pareil. »
Telles étaient les plaintes qui retentissaient dans tous les cœurs, pendant que la foule en deuil conduisait, à travers les rues d'Orthez , les restes de Phébus à sa dernière demeure. Les éloges que les contemporains donnent à Gaston ont été confirmés par nos écrivains modernes. M. de Barante, a dit de lui dans son histoire des ducs de Bourgogne : <r // passait pour le prince le plus sage, » le pins courtois, le plus riche, le plus économe à la fois, » et le plus magnifique de son temps* »
Phébus est, de tous les souverains du moyen-âge, celui qui a laissé le plus de souvenirs dans l'histoire du Château, dont il fut le restaurateur, et dans celle du Béarn dont il soutint fièrement l'indépendance. Il méritait qu'on lui érigeât une statue. Cette statue en marbre blanc est due au ciseau d'un grand artiste, le baron de Triquety. L'éminent sculpteur a été heureusement inspiré par son amour pour notre pays et pour notre héros. La tête rend admirablement la force , la bravoure , la noblesse qui resplendissaient dans toute la vie du prince béarnais. Le costume tient de la guerre et de la chasse , conformément aux usages du temps, où l'on ne sortait guère sans être garanti contre quelque mauvaise rencontre. Phébus est représenté
partant pour la plus périlleuse chasse, celle de Tours. Il a une cutte de maille, recouverte d'un surcot, il s'appuie de la main gauche sur un épieu, et sa main droite pendante caresse son lévrier Tristan , dont le museau revient chercher en avant son attention. Son manteau long attaché sur l'épaule droite est rejeté entièrement en arrière, par dessus l'épaule gauche. La grande épée, la dague et le cor complètent l'équipement. La tête de Gaston , nue avec sa belle chevelure renvoyée en arrière , selon la mode du temps , est tournée à gauche , et du haut du piédestal placé en face de l'entrée de la Basse-Plante , ses yeux semblent se fixer sur le magnifique spectacle que déploie la chaîne des Pyrénées.