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Laperrière , dans ses annales, a raconté les détails assez peu connus, de toutes les démarches qui eurent lieu, dans le but d'engager la Cour de France à ne pas abuser des dispositions, qu'un sentiment d'animosité avait seul inspirées à Phébus, pour frauder les droits de l'héritier légitime de ses domaines. Pendant la durée de cette longue négociation , Mathieu de Castelbon avait fixé sa résidence au château de Pau. Dès qu'il fut reconnu souverain de Béarn , le premier usage qu'il fit de son pouvoir fut d'élargir les prisonniers arrêtés par son prédécesseur. Il savait par expérience que Gaston Phébus ne respectait pas toujours la liberté de ceux qui lui déplaisaient ; car il avait été lui-même par son ordre retenu durant huit mois en prison , sans aucun motif.
La proclamation de Mathieu de Castelbon par les Etats du pays, eut lieu le 5 juillet 1393. Il était arrièrepetit-fils de Gaston VIL Le nouveau comte de Foix a laissé des monuments de législation qui font honneur à sa sagesse. Il fit notamment des règlements pour combattre l'art, déjà très perfectionné, d'éterniser les procès. Il montra dans les combats plus de courage que de bonheur. Il avait épousé la fille du roi d'Aragon. Il prétendit qu'elle était héritière de droit du royaume de son père, mort subitement à la chasse. Il manda aux Etats du pays de reconnaître sa femme pour leur reine. Ils répondirent, dit Laperrière , qu'ils rien feraient rien. Il partit le 30 octobre 1396, pour aller réclamer le trône, les armes à la main. Son éloignement lui avait été fatal. Un frère de l'ancien roi se trouvait sur les lieux. Il s'était emparé de la Couronne, sous prétexte qu'en Aragon les femmes ne pouvaient point la porter. Cette raison, quoique condamnée par tous les précédents, parut la meilleure , parce que l'usurpateur fut le plus fort. Après quelques succès suivis de revers , Mathieu se vit obligé de rentrer en Béarn avec son armée.
Dans l'espoir d'avoir des enfants , il fit un testament conservé aux archives du château, dans lequel il déclare que son fils aîné sera comte de Foix , seigneur de Béarn, vicomte de Marsan et Gavardan ; le second , vicomte de Castelbon; le troisième , seigneur des baronnies de Navailles et Sault et de la Begarie (Viguerie) de Mauvezin. La mort le surprit sans postérité en 1398 , Isabelle sa sœur lui succéda. Elle était mariée au captai de Buch , Archambault de Grailly , qui descendait de la maison de Foix par les femmes. D'après une charte des archives de Pau, « ledit comte, Monsieur Archambault , » était un honorable et haut personnage ; il avait de j> larges épaules et une taille seigneuriale ; une belle et d sévère parole. C'était un bon seigneur, sachant bien 2> gouverner le peuple. » Il se fit remarquer par son amour pour la justice. Il jura, avec sa femme, de réparer la violation des privilèges commise par ses prédécesseurs, qui, notamment, avaient fait emprisonner, appliquer à la torture et mourir plusieurs personnes sans jugement préalable.
Archambault et Isabelle habitèrent souvent notre château. C'est là qu'ils aimaient à recevoir l'hommage de leurs vassaux. Une charte des archives reproduit une sentence de la Cour Majour d'Orthez, qui condamne le seigneur de Morlanne à porter chaque année au chastel de Pau une lance dorée.
Une grande tristesse affligeait Isabelle : cinq années de mariage s'étaient écoulées sans qu'elle devînt mère. « Ce voyant, dit Laperrière, icelle fît vœu à Dieu, à Notre-Dame et à Monsieur Saint- François, que si elle avait quatre enfants, le quatrième donnerait à la religion cluclict Saint- François. » Enfin, après bien des pèlerinages aux madones de nos montagnes, et surtout à N.-D. de Sarrance, dont son frère avait doté le monastère d'importants privilèges, ses vœux furent exaucés; et le ciel, pour récompenser la persistance de ses prières,
la dédommagea largement d'une trop longue attente. Elle mit au monde une fille d'une très-grande beauté et cinq fils, tous les cinq illustres par la valeur ou le génie , plus encore que par la naissance. Les trois premiers et le cinquième se firent remarquer dans les armes. Le quatrième entra dans l'Eglise ; obéissant au vœu de sa mère, il prit l'habit de cordelier à Morlàas. Puis, renommé par son savoir et ses vertus, il devint évêque de Lescar, légat du Saint-Siège et cardinal. Il fut le fondateur du collège de Foix à Toulouse , où les pays de Béarn, de Bigorre et de Foix avaient droit d'envoyer un nombre déterminé d'élèves.
Àrchambault aida le roi de France dans ses guerres contre les Anglais. Ensuite, dit Laperrière, après être retourné à sa maison et avoir tenu et gouverné le bien de sa femme en bonne justice et équité, lui vint une maladie de laquelle il mourut Van de grâce MM.
Jean de Béarn, son fils, succéda à sa mère en 1426. Il figure parmi nos plus chevaleresques héros béarnais, et c'est avec raison que nos chartes le qualifient de très haut et très magnifique 'prince. Amoureux d'aventures et de grands coups de lance, tantôt il provoque en duel le comte d'Armagnac, tantôt il se bat en champ clos contre le comte de Mendoza. Sa vaillante épée fait des prouesses en Navarre , en Aragon, en France. Sa bannière aux vaches de Béarn brille auprès de l'oriflamme au siège d'Orléans, et, avec son compagnon Dunois, il assiste, à Beims, à côté de Jeanne d'Arc, au sacre du roi de France. Ce fut un redoutable ennemi des Anglais que Jean de Béarn. Becueillez encore au fond des vallées du Lavedan et de Barèges les traditions anciennes , et vous apprendrez avec quelle bravoure ce terrible capitaine expulsa de nos montagnes les Anglais, si longtemps inexpugnables dans le château de Lourdes. En servant les intérêts du foi de France, le vicomte de Béarn ne négligea pas les siens. Le Bigorre était l'objet
d'un procès séculaire et restait en séquestre. Il fit terminer ce grand litige. Il triompha, et fut mis en possession de ce beau comté.
Il se rendit utile au pape Martin en s'emparant de son compétiteur le pape Benoit XIII, qu'il enferma dans un de ses châteaux où il le laissa mourir prisonnier. En récompense de ce service, il reçut le titre de Vengeur de la Foi et obtint pour son frère le chapeau de cardinal.
Il avait épousé la fille du roi de Navarre. Une charte du château nous a conservé le détail des riches joyaux et pierreries envoyés, le il décembre 1402, à Saint-Jeande-Luz, pour la dot de cette princesse. Elle mourut peu d'années après , et le vicomte de Béarn dut restituer ces magnifiques trésors. Il se maria en secondes noces avec Jeanne d'Albret. Veuf encore, il venait de contracter une troisième alliance avec Jeanne d'Aragon , lorsqu'il fut enlevé par une maladie soudaine, vers 1436.
Son fils Gaston lui succéda. C'est le dernier des Gaston de l'histoire béarnaise; ce ne fut pas le moins célèbre. Il s'illustra dans maintes batailles , et un double intérêt s'attache à sa mémoire. 11 assura dans sa maison le titre de roi de Navarre, et choisit pour résidence royale le château de Pau.
Le vieil Olhagaray exprime le regret d'avoir la main trop grossière pour polir les trophées de ses victoires. Sa vie fut semée d'événements et d'aventures. Il n'avait que quatorze ans lorsqu'il perdit son père. Il eut pour tuteur son oncle , Mathieu de Foix , comte de Comminges. La Cour générale de Béarn s'assembla. Les députés rédigèrent les articles que le nouveau souverain signa après les avoir examinés et modifiés. C'est un curieux monument de législation ancienne. Faget deBaure a eu raison de le mettre au-dessus d'un volume entier où l'on ne dépeindrait que des guerres et des faits extraordinaires. La liberté individuelle et les franchises
du pays y sont protégées par les dispositions les plus remarquables. Cette charte porte la date du 12 juillet 1436.
Le tuteur de Gaston, Mathieu de Foix, avait épousé, très-jeune, Marguerite de Comminges, qui était très âgée, pour jouir de sa fortune et se débarrasser de sa personne, il tint sa femme enfermée dans un de ses châteaux, où cette noble dame dut faire de cruelles réflexions sur le danger des unions mal assorties. La malheureuse captive , afin d'intéresser en sa faveur le roi de France, lui promit d'unir ses domaines à ceux de la couronne. Enfin, Mathieu fut obligé de renvoyer sa femme de Béarn , et de la remettre en liberté au mois de mars 1443, entre les mains de Charles VI.
Dès que le jeune vicomte de Béarn fut en âge de prendre l'épée, il l'offrit au roi de France pour l'aider à vaincre et à chasser l'étranger. Il se distingua notamment au siège de St-Sever, où Charles VI parut en personne ; à Bayonne, où le célèbre Dunois combattit sous ses ordres ; à Bordeaux , où les Anglais essuyèrent une défaite complète.
Ici, laissant le récit des hauts faits de Gaston, nous voyons s'agrandir devant nous l'horizon de l'histoire de Béarn, et nous avons à nous demander comment nos vicomtes sont parvenus à s'asseoir sur le trône de Navarre, et comment un jour ils se sont laissé ravir à jamais cette précieuse couronne.
Don Carlos III, roi de Navarre aurait été un roi sage s'il n'avait pas été un père ambitieux. Dona Léonor, sœur du roi de Castille, lui laissa deux fils qui moururent en bas âge et cinq filles. Il perdit deux de ses filles avant qu'elles fussent mariées. L'aînée, dona Juana, épousa Jean de Béarn , fils d'Archambault et d'Isabelle : une seconde , dona Blanca, qui méritait son nom par sa beauté et sa vertu, fut mariée à don Martin , fils du roi d'Aragon. Enfin une troisième s'unit à Jacques de Bourbon. La Couronne de Navarre semblait promise au vicomte
de Béarn ; mais au moment de la saisir , il la perdit par la mort prématurée de dona Juana, et dona Blanca devint l'héritière de son père. Gaston . fils de Jean de Béarn, se maria plus tard avec dona Léonor, fille de dona Blanca de Navarre. Le contrat de mariage existe. Il fut passé au château de Montaner.
Les archives de Pau ont conservé deux chartes curieuses de D. Carlos III. En considération des avantages que l'union de sa fille dona Blanca avec l'infant d'Aragon pouvait procurer à ses peuples, il promet à Dieu tout puissant et à la Vierge , sa sainte mère (en faisant le signe de la croix, en touchant les évangiles et en jurant , une, deux, trois fois), que jamais il ne contractera mariage public ou secret avec quelque femme que ce soit , afin de laisser à sa fille sa succession et de lui assurer le trône de Navarre. Il écrit ensuite une lettre très respectueuse au Saint-Père , pour le prier de ratifier le serment qu'il a fait à sa fille, et , dans l'intérêt de son royaume, avec l'avis et le consentement des trois Etats 5 il supplie Sa Sainteté de faire prohibition à tout mariage de sa part et de le frapper de nullité radicale de quelque manière qu'il puisse être accompli. Ces actes sont en espagnol, et à la date des 5 et 6 novembre 1419. Dona Blanca avait reçu encore de son père, le 2 avril 1436, donation du comté de Champagne et du duché de Nemours. Elle mourut en 1439. Nous avons son testament. Elle y ordonne que son fils Charles, prince de Viane , soit son héritier. Dans le cas où il décéderait sans postérité, elle lui substitue Blanche , princesse des Asturies, et à défaut de celle-ci, sa dernière fille l'infante Léonor, comtesse de Foix. Léonor, séparée du trône par un frère et une sœur , parvint seule à y monter. Comment l'ordre légitime des successions fut-il troublé ?
Ici, que de drames nous pourrions dérouler, que de guerres sanglantes, de discordes domestiques, d'évène-
ments tragiques et lamentables ! Hélas ! il faut l'avouer, la comtesse de Foix , devenue reine de Navarre , ne jouerait pas le plus beau rôle , quoiqu'elle fut la plus heureuse. Le succès ne justifie rien aux yeux de l'impartiale histoire , et les malheurs des victimes d'une injuste ambition les environnent, dans la postérité , d'un intérêt qui s'élève à la hauteur de leur noble iufortune.
Rien de plus touchant que la vie du prince de Viane. Doué de toutes les grâces de l'esprit et de la figure , d'un caractère bienveillant, d'un cœur sensible , d'une intelligence supérieure et cultivée, il eût été heureux, si sa naissance ne l'avait point placé près du trône. Dès que sa mère, en mourant lui eut laissé son fatal héritage du royaume de Navarre , il prit le titre de roi après avoir demandé le consentement de son père. Jean d'Aragon se remaria bientôt avec Juana de Castille, la mère du célèbre Ferdinand-le-Catholique. Alors , entre le cœur du prince de Viane et celui de son \ père, vint s'interposer la haine d'une odieuse marâtre. Ce n'est pas ici le lieu de répéter les menées et les moyens coupables qu'employa cette femme ambitieuse pour faire périr le fils aîné de son mari , et lui enlever les droits qu'il tenait de sa naissance. Le prince de Navarre ne pouvait répudier la succession maternelle sans trahir les amis dévoués à sa cause, et soutenir ses droits sans être forcé de se mettre en guerre ouverte contre * son père.
Lorsque ces luttes déplorables lui laissaient quelques instants de trêve , il consolait son cœur par l'étude. Il composait des vers , s'occupait de philosophie , traduisait Aristote , recueillait des livres rares , des médailles antiques (8), et écrivait l'histoire qui exige, indépendamment des qualités de l'esprit, un goût d'érudition et de travail peu commun chez les princes. En lisant sa chronique de Navarre, on est touché de voir qu'il s'arrête aux faits qu'il connaissait le mieux. Pieuse réserve de n'oser se
servir de la plume pour se défendre , de peur de blesser un père !
Aussitôt qu'une réconciliation lui fut offerte par Jean d'Aragon , le prince de Viane s'empressa de se rendre auprès de lui , quoiqu'il eût eu déjà à subir les rigueurs de la prison, et qu'il eût reçu l'avertissement qu'on en voulait à sa vie. Bientôt après , on le vit dépérir et puis mourir dans toute la vigueur de l'âge ! Cette mort était venue trop à propos pour nêtre pas attribuée à un crime : au poison de l'implacable marâtre, Jeanne de Castille ! Le bruit se répandit et lut avidement propagé par la crédulité publique que, chaque nuit, dans les rues de Barcelonne , l'àme errante du jeune prince faisait entendre de longs et sourds gémissements, se plaignant d'avoir été si brusquement séparée d'un corps plein de jeunesse et de santé, par l'attentat de dona Juana ! Cette reine éprouva quelques temps après un accident étrange. Un feu soudain allumé , dit-on , par un rayon de soleil, brûla ses cheveux et lui causa une telle frayenr qu'elle fit une fausse couche. La vengeance populaire se crut autorisée par la vengeance divine. Une insurrection éclata. La reine eut de la peine à sauver sa vie en cherchant un asile dans une cathédrale. Le roi de Castille envoya des secours aux révoltés. Gaston de Foix prit les armes pour son beau-père. Alors s'engagèrent des luttes déplorables et cruelles comme toutes les guerres civiles. Le récit de ces horreurs appartient aux historiens de l'Espagne plutôt qu'à celui du château de Pau. Nos contrées restèrent calmes et paisibles pendant que le vicomte de Béarn combattait au milieu des troubles et des désordres qui désolèrent l'Aragon et la Navarre.
Après avoir versé des flots de sang, on eut recours aux négociations. Louis XI, roi de France, fut choisi pour arbitre $ il se rendit à Bayonne au mois de mars 1463 , pendant que le roi de Castille se rendait à Saint-
Sébastien et que Gaston arrivait aussi pour représenter le roi d'Aragon. D'après le P. Daniel (t. 7, p 420), la mauvaise mine d'Henri de Castille , ses manières, son costume firent rire les Français , tandis que les Castillans n'étaient pas moins surpris de voir le roi de France , vêtu d'un assez méchant habit et portant un chapeau fort usé, orné d'une image en plomb de Notre-Dame. Gaston, au contraire, aimait à étaler en tout un luxe éblouissant. Un jour qu'il accompagnait Louis XI à Toulouse dans une procession, « on remarqua qu'il fut de tous les princes celui qui parut avec le plus d'éclat et de magnificence. »
Louis XI, tant extollê par les uns et iant vitupère par les autres , selon les expressions d'Etienne Pasquier , faisait contenance d/estre plein de religion et de piété ; viais il faisait ez recommandations de PEglise plus prier pour la conservation de sa vie que pour celle de son âme. Se trouvant assez près de Sarrance, il alla dévotement en pèlerinage visiter cette madone renommée par ses miracles. C'est à cette occasion, dit-on, qu'il serait venu dans notre château. Si l'histoire n'a pas conservé le souvenir de l'hospitalité qu'il y reçut, elle a constaté qu'en entrant sur les terres de Béarn , il déclara qu'il n'était plus chez lui , et fit baisser l'épée royale qu'on portait toujours devant lui lorsqu'il était dans son royaume.
La décision rendue par le roi de France sur le différend des rois d'Aragon et de Castille fut acceptée. Mais les difficultés , vaincues seulement en apparence, ne tardèrent pas à renaître. La comtesse de Foix , Léonor , brûlait d'arriver au trône de sa mère. Son frère n'était plus ; mais elle avait une sœur aînée. Dona Blanca instituée héritière par le prince de Viane, n'hérita que de ses malheurs. Cette princesse avait été obligée de faire dissoudre son mariage avec Henri roi de Castille. Femme sans époux , reine sans sujets , ses droits à la Couronne
de Navarre ne lui suscitèrent que des haines et des infortunes. Elle termina prématurément sa vie dans nos contrées. Les uns disent quelle fut enfermée, par ordre de sa sœur, dans la tour d'Orthez , et qu'elle y périt par le poison. D'autres racontent qu'elle acheva ses jours à Lescar, dams la retraite et la prière.
Léonor était enfin devenue reine légitime de Navarre. Après avoir aidé son père , tant qu'il combattait contre son frère et sa sœur, elle voulut le combattre lui-même lorsqu'il devint un obstacle à son ambition. Une transaction intervint à Olite, le jeudi 30 mai 1471 II fut convenu que Jeanne d'Aragon conserverait la Navarre durant sa vie ; mais les trois Etats s'engagèrent par serment à reconnaître, après sa mort, pour roi et reine , le comte et la comtesse de Foix, à condition que ceux-ci jureraient d'observer les privilèges du pays. Gaston croyait avoir atteint le but de son ambition en s'assurant un trône. La mort ne lui donna pas le temps d'y monter : elle le surprit en 1472 à Roncevaux , dans un de ses voyages en Espagne.
Gaston avait fixé sa résidence au château de Pau ; il en fit un palais royal. Il l'embellit et l'agrandit encore. Il construisit les parties nord et est de l'édifice. Il créa le parc cette promenade si admirée des étrangers. Il fit de Pau une ville, lui donna des armoiries, élargit son enceinte , exhaussa ses remparts , rendit son sénéchal sédentaire , y établit des jurats , concéda des foires et des marchés et érigea en paroisse l'église de Saint-Martin (9).
C'est d:ins les salles de notre château que Gaston rassembla souvent les Etats du Béarn, Marsan et Gavardan. Ils s'y réunirent, notamment en 1455, pour remettre au seigneur leurs griefs en trente-neuf articles. Gaston mit sa réponse au bas de chaque article et les Etats y répliquèrent. Puis il fut déclaré que toutes les résolutions prises seraient fidèlement exécutées et que si le seigneur lui-même voulait violer ces conventions,
ses officiers seraient tenus de lui désobéir. Parmi les privilèges qu'il accorde ou confirme, le vicomte s'interdit le droit d'augmenter les frais de justice, parce que c'est une espèce de contribution, et que la constitution défendait aux souverains du pays de lever des impôts sans le consentement des Etats. Cet acte fut signé dans la Chapelle du Château le 20 janvier 1455.
Gaston fut un noble prince. Tous les historiens lui reconnaissent beaucoup d'élévation d'esprit et d'habileté dans les affaires. S'il n'avait pas tant aimé l'ostentation et les plaisirs, et s'il eut voulu résister à Louis XI, il aurait pu retarder l'agonie de la féodalité.
Hélie, (f° 88), s'écrie, en achevant de raconter la vie de Gaston , que devant lui aucun grand nom de l'antique Rome ne peut soutenir la comparaison, et que ce héros a réuni en sa personne toutes les gloires des Scipion, des Fabius, des Fabricius, des Camille, des César, des Gracques et des LucuUas.
Sous ce dernier rapport, les historiens nous ont transmis d'incroyables récits de la somptuosité splendide des fêtes données par le vicomte de Béarn. Oîhagaray fait la description minutieuse d'un merveilleux festin qu'il donna un jour à l'ambassadeur du roi de Hongrie. Comme l'ordonnance de ces étonnants repas se ressemble , j'en citerai seulement un, peu connu et fort curieux. Voici comment s'exprime Favyn (Théâtre d'honneur, p. 571 et s.); c'est la traduction fidèle de îa chronique patoise inédite d'Arnaud Squerrer :
« Le prince Gaston fit le plus triomphant banquet qui fut vu auparavant. Dans la grande salle furent dressées douze tables , chacune ayant sept aulnes de long et deux et demi de large.
» A la première , fut assis le roy et les premiers princes du sang, la royne et les filles de France. Aux autres estoient les autres princes tant du sang que des étranges provinces , et les principaux seigneurs de France, selon leur rang et dignité et les princesses et grandes dames de mesme.
» Les maistres d'hôtel furent les comtes de Foix, de Danois, de la Marche et le grand sénéchal de Normandie.
» 1° Le premier service fut d'hypocras blanc et de rosties.
» 2° Le deuxième service fut de grands pastez de chapons à haute graisse , avec jambons de sangliers , accompagnez de sept sortes de potages. Tous les services estoient en plats d'argent, et fallait audict service, pour chacune table, cent quarante plats d'argent.
» 3° Le tiers service fut de rosti où il n'y avait sinon faisans, perdrix, conins, paons, butors, hérons, outardes, oisons, bécasses, cygnes et toutes sortes d'oiseaux de rivières que l'on sauroit penser. Audict service, il y avait pareillement des chevreaux sauvages, cerfs et plusieurs autres venaisons, et fallait audit service, pour chacune table, cent quarante plats d'argent.
» Après ledit service, douze hommes portoient pour entremets un chastcau à quatre belles tours aux quatre coins, basti sur un rocher ; au milieu du chastcau, il y avait quatre fenêtres, et à chacune d'icelles, une belle damoiselle richement aecoustrée ; aux quatre tours, estoient quatre jeunes enfants chantant devant la seigneurie. Et , à parler la vérité , ledit entremets ressembloit nu paradis terrestre; es faistes et pinacles desdites tours et donjons, estoient les escussons et bannières de France , richement peintes et blazonnées.
» Le quatrième service fut d'oyseaux, tant grands que petits, et tout le service fut doré. En chacune table fallut cent quarante plats, comme en tous les autres services.
s Après cetui service fut porté un entremets , en forme d'une beste, que l'on appelle tigre, et jetoit ladite beste , par un subtil engin , le feu par la gorge. Elle portoit à son col un bien riche collier , où estoient pendues les armes et devises du roi richement faictes. Ledit entremets estoit porté par six hommes , chacun ayant un mandillot et cape faite à la sorte de Béarn ; et dansoient devant les seigneurs et dames, à la mode dudict pays ; et croyez que ce ne fut pas sans rire , et fut cet entremets plus prisé que tous les autres, à cause de la dancerie nouvelle.
» b° Le cinquième fut de tartes, davioles , plats de crème,
oranges et citrons confits, et à chacune table y avoit, comme dessus , cent quarante plats.
» Après ledict service fut porté un entremets ; c'estoit une grande montagne que portoient vingt-quatre hommes. En ceste montagne y avoit deux fontaines : de Tune sortoit eau rose, et de l'autre eau musquée, donnant merveilleusement bonne odeur à toute la salle. Par autres quartiers de la montagne sortoient de petits oyseaux. Dans le creux de ladite montagne estoient quatre petits garçons et une fille habillez en sauvages, et sortoient par un trou du rocher, dançant par belle ordonnance une moresque devant la seigneurie.
» Après cela, le comte de Foix fit donner aux hérauts et trompettes, qui sonnoient tout au long du dîner, deux cents escus au soleil et dix aulnes de velours au roi d'armes de l'ordre de l'Estoile pour lui faire une robe.
» 6° Le sixième service fut d'hypocras rouge , avec des oublies de plusieurs sortes.
» Après fut porté un entremets d'un homme monté sur un cheval fait proprement et couvert de satin cramoisi ouvré d'orfèvrerie. En dessus était un chantre qui portait un jardinet fait de cire où il y avoit toute sorte de fleurettes et roses , et fut bien prisé par les dames là présentes.
» 7° Le septième service fut d'épiceries et de confitures, faites en façons de lions , cygnes , cerfs et autres sortes ; et en chacune pièce estoient les armes et devises du roi. Après fut porté un paon vif dedans un grand navire. Le paon portait à son col les armes de la royne de France, fille du roi de Sicile, duc d'Anjou. Tout à l'entour du vaisseau estoient des banderolles pendues, aux armes de toutes les princesses et dames de la Cour, qui furent bien fières de ce que le comte leur avait fait tant d'honneur.
» Au milieu de la salle était un échafaud, où il y avait un concert de bons chantres, de toutes sortes d'intruments , qui rendoient une mélodieuse harmonie.
» Après le banquet, le comte Gaston fit crier une jouste à tous venants, au dix-huitième jour prochain , venant aux articles et conditions accoustumées aux joustes et tournois. » A ceux qui trouveraient cette citation trop longue , je
répondrais par une citation de M. Eugène Pelletan qui disait en parlant de la première édition de cet ouvrage : c Le récit d'un festin est plus curieux que le récit d'une bataille, car nous savons de reste comment nos aïeux se battaient , et nous ne savons pas assez comment ils se traitaient. »
Gaston se plaisait à déployer une magnificence vraiment royale. Il aimait passionnément les tournois et donnait de riches récompenses aumieulx courant. (10) La chronique de Bayonne dit comment il était richement habille quand il entra dans cette ville avec le célèbre Dunois. 11 fit don à la cathédrale de la housse de son coursier qui ne valait pas moins de 400 écus d'or.
Il eut une belle et nombreuse famille. Plusieurs de ses enfants reçurent le jour ou finirent leur vie au château de Pau. L'aîné périt dans un tournoi et laissa un fils, François Phébus. Le second, Jean , vicomte de Narbonne, se distingua dans les guerres d'Italie. Il fut gendre de Louis XII et père du célèbre Gaston, duc de Nemours, V Achille des Français et l'ami de Bayard. Le troisième, le cardinal de Foix , par son éloquence et son habileté, fut, selon Laperrière , moyenneur et conservateur de paix en divers lieux de la Chrestientê. Le quatrième fut un des plus brillants chevaliers de la Cour de Louis XL
Marie , Taînéé de ses filles, épousa le marquis de Montferrat; Jeanne, la seconde , le comte d'Armagnac; Marguerite, la troisième, le duc de Bretagne ; elle fut mère d'Anne de Bretagne , qui apporta ce riche duché en dot à Charles VIII , roi de France. Catherine, la quatrième , fut mariée au comte de Candale, captai de Buch. La cinquième Aliénor, ne parvint à être mariée, car elle mourut en enfance. Gaston fut aïeul d'un roi et de quatre reines.