‹ Le château de PauChapitre 6 sur 33 · LES BÉARNAIS ROIS DE NAVARRE · texte numérisé non relu

LES BÉARNAIS ROIS DE NAVARRE

ELEONORE.

Le trône de Navarre ne porta point bonheur aux seigneurs de Béarn. Gaston, qui avait tant fait d'efforts et tant combattu pour l'obtenir, mourut avant d'avoir pu s'y asseoir. Eléonore, qui l'avait souhaité au prix du malheur de sa famille, et peut-être du crime, ne l'occupa que quinze jours. Elle était veuve de Gaston depuis l'an 1472, lorsqu'elle succéda à Jean d'Aragon, son père en 1479. Elle termina ses jours le 12 février de la même

année, sans avoir eu le temps de laisser aucun monument de son règne.

FRANÇOIS PHEBUS.

Lorsque , en parcourant les vastes salles du château de Pau, on évoque les nobles princes qui l'habitèrent jadis, il en est un qui, sans étonner l'imagination, remue profondément le cœur : c'est François Phébus ! Sa douce et mélancolique figure , tout-à-coup flétrie par une mort mystérieuse et prématurée , intéresse plus vivement notre âme que le souvenir des anciens preux bardés de fer et couverts de gloire.

Il n'avait que quatre ans lorsqu'il succéda à Gaston son aïeul. Eléonore vivait encore. Sa mère , Magdelaine de France , était tille de Charles VII et sœur de Louis XI. Les Etats de Béarn s'assemblèrent dans le château. Louis XI leur envoya trois ambassadeurs munis d'une lettre royale, afin qu'ils eussent pour recommandé son neveu et que sa personne fût bien nourrie , traitée et conduite. Les Etats du pays, qui se souciaient peu d'initier à leurs affaires ce puissant protecteur, lui répondirent avec autant de finesse que de courtoisie.

Le plus brillant avenir semblait sourire à François, que sa rare beauté et peut-être le souvenir de Gaston avaient fait surnommer Phébus. La couronne de Navarre était affermie sur sa tête. Les dissensions, les guerres, les malheurs qui pendant plus de trente ans avaient déchiré ce royaume paraissaient toucher à leur terme et tout promettait au jeune roi paix , tranquillité et obéissance. Un voyage de sa mère en Navarre avait eu un heureux succès. Les Etats du pays prièrent Madame Magdelaine d'inviter « le roi leur très redouté prince François Phébus à prendre le rang et la couronne qu'ils lui avaient préparés. » Tous les partisparaissaient résignés à déposer les armes et à faire taire leurs vieilles rancunes. Une ambassade fut

envoyée à Magdelaine. Elle quitta Mazères pour venir la recevoir dans notre château. Ce fut une solennelle et imposante réception. Toute la noblesse de Béarn et de Foix entourait nos princes. Le roi de France s'était fait représenter par six gentilshommes.

Avec quelle magnificence la Cour de Béarn partit pour la Navarre ! Partout , sur son passage , le jeune roi fut salué avec enthousiasme. Le 9 décembre 1481, il fit son entrée à Pampelune, dont le comte de Lerin lut ouvrit les portes. Jamais, d'après les auteurs contemporains, aucun roi n'excita de si vives manifestations d'affection et d'allégresse. François fut couronné dans la cathédrale de Pampelune , en présence de ses sujets et de ses vassaux, de Magdelaine de France , du cardinal de Foix , des principaux seigneurs et prélats de Béarn, Foix, Bigorre, Marsan et Nébouzan. <r Or, dit Laperrière (f* lxxvi), Est-il bien apparent qu'il y debvoit auoir grand nombre de seigneurs et gentilshommes, car ledict Roy auoit en son pays de Bèarn sept cents gentilshommes lui faisantz hommage, lesquels presque tous y furent. » Le peuple navarrais conçut les plus heureuses espérances de la sagesse du jeune roi. Après avoir ceint le diadème royal François Phébus se hâta de retourner à notre château, dont le séjour lui était plus agréable que tout autre.

Le 12 novembre 1482, les Etats de la souveraineté de Béarn, c'est-à-dire les prélats et abbés représentant le clergé, les barons, cavers et domengers représentant la noblesse, les jurats, gardes, prud'hommes et autres gens représentant les communautés, bourgs, villes, bastides et vallées du pays, furent convoqués à Pau, et mandés à comparaître devant le sèrènissime Roi leur souverain seigneur, Monsieur (11) François Phèbus, par la grâce de Dieu, roi de Navarre, duc de Nemours, de Guandie de Montblanc et de Penafiel, et, par la même grâce, comte de Foix, seigneur de Bèarn, comte de Bigorre et de Rive-

gorce, vicomte de Castelbon, de Marsan, Gavardan et Nèbouzan, seigneur de la ville de Balaguer et pair de France.

L'assemblée était très nombreuse. Le roi fut prié et requis de prêter le serment que son aïeul et même Madame Magdelaine sa mère avaient prêté en prenant possession de la seigneurie. Alors le roi vicoaite jura aux Béarnais sur la Sainte -Croix posée sur le Te igitur : « d'être bon, juste et fidèle seigneur aux gens de la terre « de Bèarn de quelque condition qu'ils fussent, présens « et à venir, de les tenir et garder en leurs Fors, Coutu- « mes, Privilèges, Franchises et Libertés : d'observer a tous les usages écrits et non écrits; de leur faire « droit et justice à tous, au pauvre comme au riche, au « riche comme au pauvre, dans leur domicile; et de faire « exécuter tout ce qui serait légalement ordonné, » Et cela fut fait dans le château de Pau [et asso fo feyi en lo castet de Pau). Acte fut retenu par le notaire public, secrétaire du roi, et signé par de nombreux témoins.

Pendant que le roi de France et le roi de Castille se disputaient l'avantage de lui donner une femme de leur choix, Phébus aimait à se dérober aux bruits de tant d'intrigues, en se réfugiant dans nos paisibles contrées. Sa noble mère lui avait donné des leçons de piété et de sagesse dont il avait profité. Il se plaisait à Pau, où ses bienfaits lui valaient l'affection universelle. Il recherchait, dit un vieil historien, le peuple et les gens de basse qualité. La chasse sur nos coteaux, les exercices de son âge, la culture des arts, et l'amour de ses sujets , soulageaient Phébus du poids des affaires publiques et suffisaient à son bonheur. Ce bonheur, hélas ! ne devait avoir qu'une courte durée.

Un jour, le 29 janvier 1483, après son dîner, ce prince, adonné à toutes gentillesses, prit une flûte dont il savait tirer de délicieux accords, A peine Teut-il approchée de sa bouche, qu'il sentit un froid mortel se répandre dans

ses veines. Les prompts secours de sa mère, de ses serviteurs, de ses médecins ne purent arrêter la mort funeste, qui, dans moins de deux heures, enleva ce jeune homme si plein de force et d'avenir. Pendant sa courte et cruelle agonie, ce roi de seize ans, se voyant moissonné à la fleur de Tâge et arraché tout-à-coup aux plus doux rêves de la vie, ne proféra aucune plainte, et ne cessa de montrer le courage d'un héros chrétien. Occupé à consoler sa mère, qui baignait son lit de ses larmes, il lui répétait ces saintes et touchantes paroles: « Mon royaume n'est pas de ce « monde j que votre cœur n'éprouve ni trouble ni terreur, c car je retourne vers mon père. » Regnum meum non est de hoc mundo^ non turbetur cor vestrum neque formidet, quia vado ad patrem.

Presque tous les anciens auteurs sont persuadés que le simple contact d'une flûte empoisonnée a été la cause de la mort de Phébus. On sait à quel effrayant degré de raffinement l'art des empoisonnements était parvenu. Cependant, l'existence d'un crime, imputé au roi de Castille, est-elle certaine? Phébus n'a-t-il pas succombé a une attaque de maladie soudaine, mais naturelle? Le testament qu'il avait fait peu de temps auparavant et que nos archives ont conservé, était-il un pressentiment de cette fin prématurée? C'est un mystère que l'histoire doit désespérer d'éclaircir.

En parcourant le château de Pau, accordons un souvenir au jeune roi François Phébus, qui passa dans ces beaux lieux une vie si douce, mais dont la fin fut si triste.

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