‹ Le château de RambouilletChapitre 7 sur 32 · ET LE COMTE DE TOULOUSE · texte numérisé non relu

ET LE COMTE DE TOULOUSE

Intendant et bientôt directeur des Finances, doyen du Conseil du Roi, gouverneur de Chartres, le nouveau propriétaire de Rambouillet « était un homme léger, gracieux, respectueux quoique familier, toujours ouvert, toujours accessible, qu'on voyait peiné d"étre obligé de refuser, et ravi de pouvoir accorder, aimant le monde, la dépense et surtout la bonne compagnie c[ui était toujours nombreuse chez lui » '. Avec de telles dispositions,

Bachaumont.

ILEURIAU D ARME>"(J>"V1LLE 27

Fleiiriau devait s'attacher à emljellir son domaine : il l'avait acheté 140.000 livres, il y en fit 5oo.ooo de dépenses. Durant les six années qu'il en fut le maître, il ne perdit pas son temps, et arriva à en faire, au dire des contemporains, « un véritable [Nlarlv ».

Non pas cpi'il ait agrandi (,)u décoré l'extérieur du château. Sauf les réparations urgentes, il laissa l'édifice dans l'état ou il l'avait trouvé. S'il ne transforma pas davantage les appartements, il ne se contenta pas des gros mouilles qu'y avaient laissés ses prédécesseurs. Fauteuils couverts de tapisserie de Perse ou de la Savonnerie, tables de marbre à pieds sculptés, guéridons, riches consoles ornées de magnifiques porcelaines n'épuisèrent pas son amour du luxe. Il y joignit des œuvres d'art. Les boiseries de la grande salle du premier étage reçurent ([uatorze tableaux, dont le portrait de François V^ dans une bordure dorée. Dix-sept autres portraits, dont le sien, paraient le grand salon.

C'est en dehors du château ([ue Fleuriau trouva le plus matière à transformation. En 1699 il n'y avait pour tous communs qu' « une basse-court composée de colombier, écuries, greniers, remises de carosses, logement pour le portier, et, à l'entrée de cette basse-court, du coté du bourg, un grand portail au-dessus duquel était un pavillon couvert de tuiles ». Tous ces bâtiments menaçaient ruine, il les fit refaire « quasi tout à neuf ». mais en conservant, il est vrai, la disposition ancienne.

Transformation du parc. — Dans le parc au contraire, sa magnificence put à son aise se faire valoir. L'avenue qui accédait au château était déjà plantée de quatre rangs d'arbres, châtaigniers et autres, on trouvait bien d'autre part « plusieurs allées d'arbres non fruitiers, bois de haute futaye, jeunes plans de chesne », une pépinière, un jardin fruitier, des prairies, enfin un vrai parc, avec ménagerie, glacière, divers canaux et une pièce d'eau. On a même soutenu, mais sans raison, que ce parc avait été dessiné par Le Notre... Sans s'astreindre à cet ancien plan, Fleuriau suivit un nouveau dessin. D'abord il perce et aménage avenues et allées dans toutes les directions. En plantation de charmilles, marronniers, ormes, tilleuls, il ne craint pas de dépenser près de 20.000 livres. Pour ménager les points de vue, il fit mieux : la prairie qui s'étendait derrière le château et qui tenait la place d'un ancien étang n'était en réalité qu'un marécage. Pour l'assécher on creusa des rigoles qui drainèrent les « eaux sauvages ». Ces rigoles n'allèrent pas au hasard : un grand canal existait déjà, il l'agrandit, le compléta et lui donna la forme d'un T dont les branches latérales s'allongeaient de chaque coté de la façade méridionale du château. A l'extrémité de la branche médiane du T étaient deux bouquets d'arbres dont l'un recelait les fameuses roches où M™ de Rambouillet donnait des fêtes mythologiques. Une rigole venue de la rivière de Mocquesouris, fit une île de ce massif; une autre lie qui fut plus tard

appelée Ile des Festins englolja lautre bouquet d'arbres. Le reste des rigoles dessinait exactement les contours des canaux actuels.

Le curage des anciens canaux avait coûté 2.5oo livres à Fleuriau lors de son arrivée ; il jugea bon de les revêtir de maçonnerie et d'en rehausser ]a bero-e du côté du château. Sur cette terrasse furent tracés deux })arterres. Au Ijout de celui de l'est, il creusa une belle pièce d'eau carrée, comljlée presque entièrement sous l'Empire, et qui fut nommée le ^Miroir. Plus loin encore, dans l'axe de cette première pièce, une autre bien plus vaste fut aménagée : arrondie à son extrémité, elle prit le nom de R.ondeau. Elle subsiste toujours.

Les statues du parc. — Un parc classique comportait nécessairement une décoration sculpturale. Fleuriau s'adressa aux artistes du Roi, aux décorateurs de Versailles. A René Frémin il demanda deux figures couchées, Alpliée et Aréthuse. qui vinrent orner Fembarcadère du canal ; à Simon ^Nlazières une Latoiw sur un rocher avec ses enfants, qui fut installée sur une des pièces d'eau, et deux sphinx de pierre qui prirent place à Tentrée de Favant-cour dégagée par Montauzier. Legros enfin sculpta pour lui trois figures en pierre de Saint-Leu. A ces statues furent adjointes « huit hgures de marbre antiques », dix-neuf termes de marbre et de pierre dont deux sont nommés dans l'inventaire : un Bacchus et une Cérès, puis des

3o LE CHATEAU DE RAMBOUILLET

vases de pierre et de fonte et des plâtres d'après lantique qui furent placés à l'Orangerie. Le tout coûta à Fleuriau près de 36.ooo livres.

Fort peu de chose est resté de cette décoration. Au milieu du xix^ siècle, on voyait encore, paraîtil, le terme de Cérès « en dehors des jardins, au coin de la futaie » ; personne ne sait ce qu'il est devenue 11 est possible par contre d'identifier à peu près exactement six débris de cet ensemble : les deux sphinx de ^lazières, très mutilés, ornent aujourd'hui le rond-point de l'extrémité du grand canal ; ils ne paraissent pas avoir jamais été dignes d'attention. Un terme à^Esculape <( .Escu- LAPio Sacrum )), copie médiocre de l'antique, s'érige encore à l'entrée du quinconce, au-dessus d'un petit bassin en hémicycle où l'on descend par cinq degrés.

Dans rile des Festins est une statue de la Force, d'environ deux mètres de haut. La matière et les dimensions permettraient assez de l'appareiller à Tune des trois figures, non désignées dans les inventaires, qu'avait exécutées Legros si son style rappelait mieux celui de cet artiste. Par-dessus sa tunique la Force a le torse couvert d'une cuirasse à lanticjue; la peau de lion, dont la gueule coiffe sa tète, retombe sur ses épaules ; la draperie d'un manteau complète ce costume. La main droite sur la hanche, elle s'appuie de la gauche sur la massue d'Hercule. L'aplomb de cette ligure est un peu

' Une lèle de Cérès en marbre est conservée dans les bureaux de larcbitecle du château.

LES STATUES DU PARC 3l

décevant : elle parait descendre une pente ; la dra-

Photo Xeurdein.

La Force Statue de pierre, attribuée à Legros.

perie qui lui couvre les jambes, légère et collante, ne s'harmonise pas avec la cuirasse qui protège les

flancs puissanls. Mais la physionomie, largement sculptée, est excellente : le regarde haiid et caressant, baigné dans l'ombre d'un orbite bien découpé, s'accorde délicatement avec un sourire léger et presque spirituel. Le contraste est heureux entre ce beau visaoe aimable et

Tattirail farouche qui l'encadre : celte Force a bien Tair d'une Omphale posant aux yeux d Hercule ravi.

Les mentions anciennes permettent encore de reconnaître deux des « figures de marbre antiques »

de Fleuriau en deux statues, mutilées comme à plaisir, fort dédaignées malgré leur mérite, et perdues aujourd hui dans les coins les moins fréquentés du parc.

La première , la plus abîmée, a été récemment placée sur le rocher artificiel, élevé par le duc de Penthièvre à l'extrémité de la rivière ; elle se trouve donc à l'entrée du Jardin anglais. A l'éphèbe qu'elle représente, il manque la tète, les bras et

Pliuto Sieren.

Apollon Marbre d'après 1" Antique.

la moitié du buste, sans compter crautres pièces. Suivant une méthode assez fréquente dans l'antiquité pour les simples copies, cette statue est faite de blocs rapportés ce qui n'a pas peu contribué à sa ruine, et tendrait à la faire considérer comme un débris d'antique très restauré. Cet Apollon, ou ce Bacchus^ est debout, son corps porte sur la jambe droite ; à sa gauche se trouve un tronc d'arbre auquel il s'appuyait vraisemblablement du bras gauche levé; le bras droit devait passer devant la poitrine. Il est diilicile de restituer par la pensée les attributs ou accessoires de cette figure. Si l'aspect du corps, estompé surtout, comme il l'est, par une couche de poussière et de crasse, parait un peu mou, le o-albe oénéral, surtout

celui des jambes, est riclie et bien découpé; les chairs s'épanouissent au mollet en un renflement vigoureux et élégant; les genoux et les pieds,

Plioto Sii'ii'u.

Jeu-ne Bagghant Marbre d'après Tanlique.

simplement mais nettement modelés sont de très bons morceaux.

Bien mieux conservée est la statue de Bacchant que recèle le jardin privé du directeur de la Ferme. Le jeune garçon, à demi nu, s'avance d'une vive allure sur un pas de danse propre aux suivants de Bacchus et qu'on retrouve dans mainte figure antique. Le bras droit, complètement disparu, se dressait en l'air en un mouvement auquel s'associe celui de la tète. Le bras gauche, à demi plié, soutient dans une peau de chèvre qui tombe des épaules, une provision de fruits, dont le poids gonfle la toison. Gomme support, un tronc de chêne où s'agrippe une petite panthère. Grâce au mouvement fort élancé de la danse, la courbe très tendue que dessinent le flanc droit et la jambe droite, donne une silhouette très simple, surprenante et dégagée, qui contraste harmonieusement avec l'aspect plus complexe du coté gauche. Le bras droit dressé devait encore accentuer cette impression. La nervosité fine des jambes est charmante; le modelé si naturel de l'épaule contractée, du cou tendu, du visage surtout, dressé en pleine lumière, est vigoureux el exquis. ]Malheureusement le nez et la lèvre supérieure ont été martelés à plaisir. Gette mutilation n'enlève rien au charme du regard humide, du profil pur de la bouche et du menton, non plus qu'a l'agrément des boucles soyeuses que ceignent des feuilles de vigne et des grappes de raisin. Il n'est pas jusqu'au tronc d'arbre dont Fécorce et ses craquelures très

étudiées, ne révèlent le talent et le soin d'un ]jon artiste amoureux de son sujet.

On aimerait, surtout devant cette statue qui rappelle de si près une antique du ]Musée des Offices, à prendre au [)ied de la lettre l'appellation des anciens inventaires : « ligures de marbre antiques ». Mais on a trop d'exemples de cette expression désignant, par aljus de langage, de simples copies d'après l'antique, pour ne pas attacher d'importance à certaines remarques qu'impose l'exécution de la peau de chèvre, du tronc d'arbre et de la chevelure du Bciccluint. Ce style n'est pas celui d'une œuvre antique, mais plutôt d'une copie du xvii'^ siècle. Cette impression est confirmée par un inventaire de la Restauration. Il est bien proljaljle que ces deux statues « de marbre antiques » ne sont que des copies dues aux sculpteurs pensionnaires du Roi à Rome.

Fleuriau d'Armenonville ne jouit pas longtemps de ce Rambouillet « dont il n'osait avouer tout ce qu'il lui avait coûté ». « Il y avait fait, au dire de la renommée, tant d'embellissements, folie ordinaire des financiers, lui surtout dont le goût était infini^ », que Louis XIV lui demanda Rambouillet pour son hls naturel, le comte de Toulouse. Fleuriau dut se résigner. Le fils préféré de M"""" de Montespan paya le domaine plus de 5oo.ooo livres. Il remboursait en outre à d'Armenonville toutes les dépenses et ac(juisitions que

' Le Président Barbier.

celui-ci y avait faites, mais aussi « cette acquisition épargnait au prince plus de deux millions qu'il lui aurait coûté s'il avait fallu qu'il fît bâtir et meubler tout à neuf un château convenable à son rang, car il achetait Rambouillet meublé magnifiquement. Le Roi avait voulu qu'il n'en coûtât pas un sou à d'Armenonville pour les choses même qu'il n'avait fait faire que pour son plaisir^ ». Bien plus, pour dédommager Fleuriau d'une manière vraiment royale, Louis XIV lui donna pour lui et son fils, leur vie durant, la capitainerie du Bois de Boulogne, avec la jouissance du château de ^Madrid bâti par François L''.

Le comte de Toulouse. — Prince fort bien fait, et qui c( avait su, au dire même de Saint-Simon son ennemi, gagner les cœurs ])ar ses manières douces et afïables, par sa justice et sa libéralité », le fils de Louis XI \' et de ^L"' de ^lontespan ne pouvait qu'avoir le goût du faste et de la grandeur. Son premier soin fut d'accroître encore son domaine. Auflargis, Saint-Léger-en-Yveline, Montfort et sa forêt, Gazeran, une bonne partie du duché d'Epernon rétaljlissent en leur intégrité, ])uis douljlent ])ientot les anciennes possessions des d'Angennes. Le parc clos de murs passe également de 1.200 à 2.400 arpents de superficie. Pour son fils, Louis XI\' érigea en 171 1 le marquisat de Ranil)ouillet en duché-pairie. Avec

* Souvenirs du marquis de Sourchcs.

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