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CHAPITRE X

Siésc du cliA^eau cSc Bnrbetileise.

De ce qui précède , on peut conclure que ce n'était pas Jann Bolnyi, — le dogue de Barbebleue, qui avait mordu le pauvre Joujou.

Jann Bolnyi se sentait parfaitement bien et ne pouvait communiquer à autrui le Mal d'Enfer qu'il n'avait pas.

-84 LE ClIATKATT

Au contraire , Malbrouk avait le Mal d'Enfer, et c'était Malbrouk que Joujou avait rencontré sur le pont de Toussaint, avant l'aube , — Malbrouk en quête d'un miroir de vingt-quatre sous.

Quoi qu'il en soit, ce lut pour le peuple de Rennes comme si le comte Henri eût tué le pauvre entant lui-même, et de sa main. Le doigt ^de Barbebleue était là, on le reconnaissait. Il fallait des cadavres à Lacuzan , ce vampire!

La mère de Joujou vint sur la place Sainte-Anne, elle vint toute échevelée et toute éplorée. Elle se rua sur le corps; elle cria vengeance. — Où est la mère qui voit son lils mort sans devenir folle?

Les eimemis que Lacuzan avait par la ville, et nous savons qu'ils étaient nom»

m VKLOuus. 285

breux , exploitèrent aussitôt cette situation. Depuis l'affreux Vive jusqu'à Badabrux, depuis Guillemilte Barbedor jusqu'à madame la vicomtesse le Brec du Larlz de CramayeuI-en-Gevezon-les-Fossés-sur-Papayoux, tout le monde jeta feu et flammes.

Ce grand courroux couva toute la journée comme les charbons sous la cendre.

Vers le soir, on cria aux armes dans les rues de Rennes , afin de faire le siège du château de Barbebleue.

A minuit, la foule prit la route du Tombeau de velours.

-C'était une armée; il y avait des hommes, des femmes et des enfants. La mère de Joujou portait une torche à î'avonlgarde.

Les cjens sensés, Badabrux, Mormichel,

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Soliman, Vive , marchaient en arrière et ne portaient rien.

Le crépusoiile du matin se leva sur un spectacle grandiose et grotesque. Le château du Grail était investi de toutes parts. Rennes avait émigré. Son peuple, ses ])Ourgeois , ses portiers , ses vicomtesses étaient là, suivant la croisade et faisant le siège du Tombeau de velours.

Tout ce monde avait passé la nuit pêlemêle et sans coup férir dans les bruyères, sauf les vicomtesses, qui avaient, ma foi, leurs carrosses.

Un conseil Be guerre se tenait sur la lisière de la forêt.

Les îiarengères et les marchandes do rôt tout-chaud pensaient qu'avec quelques iàgots on pouvait faire l'alTaire.

DE VKLOURS. W^

Mais Badabrux représenta sagement que pour prendre une place forte, entourée de remparts, il fallait dix ans et vingtquatre chants de poème épique.

Au vingt-quatrième chant, on place quelques traîtres dans un cheval de bois, fabriqué avec un grand art; on laisse Cassandre radoter et Barbebleue est traîné autour des murailles, attaché au char du vainqueur impitoyable.

Tel fut l'avis de ce célibataire.

Mormichel disait, dans son dévoûment à la cause commune :

Nous tenons, à la boutique, débit de poudre royale; si on veut faire les fonds, j'irai en chercher pour ce qu'on me donnera d'argent.

— Tout au moins faudrait-il, reprenait

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Badabrux , quelques béliers et bon nombre de catapultes... car les balistes sont dangereuses à manœuvrer... On a vu quelquefois la pierre lancée avec force, rebondir contre l'assiégeant lui-même et lui donner la mort !

— Tas de poules mouillées! dit une des plus polies parmi les demoiselles Trécoché, prenez des échelles et grimpez -moi là -haut!

Mais là-haut, on voyait les silhouettes immobiles des dragons Lacuzan.

Et tout cet aspect du château sombre et muet donnait des frissons aux plus braves.

A midi , les estomacs commençaient à se plaindre.

Quelques gentilshommes, commandés par Albert de Coellogon , parurent sur la

hv: VKi.orus. ^S9

roule de Rennes cl annoncèrent qu'ils (lérencî l'aient le château contre toute attaque brutale.

l.a croisade semblait véritablement (ombée dans l'eau, lorsque de grands cris s'élevèrent dans l'intérieur de la forêt.

Tne troupe de mille à douze cents mendiants rennais sortit du Tourré, conduits par Malbrouk et portant des fascines.

L'élan était donné. Chacun prit un fagot, et tous s'élancèrent vers les douves, tandis que Radabrux disait :

0 fureur! ô destin! ô discorde sanglante:...

Les dragon s-Lacuzan ne bougeaient pas.

On eût dit qu'ils dormaient.

Mais derrière ces murailles sombres, il y avait le désespoir.

Tous ces mouvements désordonnés.

'19Ù ÎM r.ilATKATÎ

tous ces cris d'une populace affolée, c'était la comédie ou plutôt la farce. Là -bas, audelà du pont-levis du Grail, c'était le drame. Il y avait là un homme que la douleur rendait insensé.

Et cette farce pouvait se dénouer dans des flots de sang.

Lacuzan avait tenté l'impossible, il le voyait bien maintenant.

Un instant, il s'était cru assez fort pouf entourer Marielle d'une sorte de rempart magique qui se dresserait constamment entre elle et le monde des réalités.

11 avait fait ce rêve de la garder à la fois conije elle-même et contre tous.

Ce rêve de la tromper toujours et de lui ipudre à la place de sa beauté perdue une cliimtre qui. devait remplacer sa beauté. —

}>R VELOIJIIS. t\)\

Parce que la beauté de Marielle, c'était sa vie.

Des adorations de toutes les heures, un culte incessant, une sorte d'autel, — dans un cachot, hélas ! Lacuzan avait rêvé cela.

Oui, et il avait dépensé à cette œuvre extravagante toute la force d'un cœur de iiérosî

Eh bien! il était las. Il voyait son dévouement inutile. Il se sentait trop faihie.

Le monde, c'est à dire ces fous et ces folles qui étaient là dans la bruyère, ces harengères, ces mendiants, ces portiers, ces nobles commères, enfin le monde, — ce qui vit dans toutes les maisons, de la loge aux greniers, en passant par les salons, -- le monde ne voulait pas !

La muraille qu'il avait élevée autour de s:î vie ijfpnail l'oeil cui'icîix du mr>!i«lo.

-î>2 LK CHATFAl'

Le monde venait tout simplement incendier sa muraille pour voir ce qu'il avait mis derrière.

Et qui oserait dire que ce n'est pas ici l'allégorie palpable de ce qui se passe autour de nous?

Qui oserait afiirnïer qu'il y a un lieu sur cette terre où le monde n'est pas fait ainsi?

Le monde est comme ces enfants curieux qui brisent leurs jouets pour en voir l'intérieur, et qui s'étonnent de n'y point trouver une âme.

Le monde est comme ce paysan idiot qui éventresa poule, croyant trouver dans Testomac de la pauvre bête, un tas d'œufs gros comme une maison.

Le niouile, indȎcille et despote, reii*

m- vri.oi IIS. ^2110

verse tous les jours !c sean ^l'eaii pour saisir la lune!

Kieii ne l'arrête, le monde.

Et par une singulière perlid Te, jamais il ne démolit ainsi votie demeure sans vous accuser de tous les forfaits connus. Quand il assassine quelqu'un, c'est toujours après l'avoir déshonoré.

Mais (jui que vous soyez, gueux ou prince, allez, ne lullez jamais contre le monde.

Caressez-le plutôt comme une béte féroce qu'on veut apprivoiser. Ne le contrariez point. Si le monde a tort, que vous ayez raison, faites comme le barbier du roi Midas, creusez un trou dans le sable, un trou bien profond , et cachez-vous-y pour dire tout bas : — Le monde a des oreilles d âne !

Vous ne savez pas que votre laquais est du monde et que le monde vous tient par votre cuisinière. Vous ignorez le lien étrange et mystique qui unit les commères de tout sexe, de toutes classes, de tout étage. Vous ne voulez pas croire que le mendiant du coin, s'il est commère, tient par d'invincibles nœuds, par les innombrables anneaux d'une chaîne mystérieuse, à madame la duchesse, qui est commèie aussi.

Vous ne savez pas que le commérage est UN, qu'il fait de l'univers entier une seule et gigantesque commère î

Qu'il est mille fois plus puissant que toutes les sociétés secrètes reunies, qu'il , est immortel, et chose étrange, eu égard à la malignité de son venin, qu'il est

DK VKLOUllS. îiO.'i

iiivuliieiable à su propre morsure! Croyez-moi, le commérage c'est le monde ; la richesse et la misère, la puissance et la faiblesse, l'élégance et les haillons, le vice et la vertu, c'est le monstre aux cent millions do tètes qui dévore sa propre bave et qui n'en meurt pas!

C'est vous, c'est moi, hélas ! c'est votre î'emme et sa i:amériste, — et l'amant de la caméiiste, c'est à dire l'année française,— et les amoureuses de l'armée française, c'est à dire quinze cent mille Picardes de tous les départements de la république, — et les oncles de toutes ces Picardes, c'est à dire tous les employés à IjiOt) francs, — el les femmes de ces messieurs , c'est à dire toute la haute administration, — cl les neveux de la liaule administration, c'est îi dire la lillé-

29() LE CIIAIIÎAU

rature, les arts, riudustrie. — et les concieiges de tout cela ! — Tremblez !

Encore, Lacuzaii n'avait ufï'aire qu'à une ville de vingt-cinq mille âmes.

Mais le coîsimérage a la nature des acides. Quand on le concentre, il mord jusqu'à l'acier !

Lacuzan, pour parler sans métaphore, se trouvait donc en l'aco de celte coiiue qu'il pouvait bien balayer aujourd'hui , mais qui reviendrait demain.

11 avait brisé son épée, parce que cette cohue l'avait voulu.

H comprenait, lui, à cette heure suprême, la force de ce misérable ramassis : force immense, nous le répétons à saliété, force invincible î

H avait diaib le c<jeur hi lage du vaincu

1»K VEi,()UKS. ^lUl

qui gai do autuur de lui tous ses soldats sans blessures, mais qui sent la lutte inutile.

En outre, il avait dans le cœur une autre douleur.

Lacuzan était jaloux. De vagues indices lui disaient qu'il y avait un étranger dans son château du Grail.

Lacuzan pensait: ^

— Klle ne sait pas qu'elle a perdu sa beauté... Lui, sans doute, ne l'a vue que masquée... Ils peuvent donc s'aimer?

II en était là. — Je vous l'ai dit : il était Ibu.

Il se déliait même delilanclie, sa vieille amie de seize ans!

Quand il entendit ce lourdonnement

de l'assaut j'idi<nlc trnlé par les men-

298 LK CHATLAU

(liants de Renues , il monta sur le rempart.

— Jann, dit-il au dragon Bolnyi, — la comtesse dort : ces gens vont l'éveiller.

— Si M. le comte veut bien le permettre, répondit Jann qui avait pris les manières et la courtoisie françaises , — je vais choisir dix de mes hommes et envoyer ces gens à tous les diables.

— Ils reviendront!... murmura Lacuzan.

— Nous recommencerons, M. le comte.

Lacuzan fit un geste, et Bolnyi, silencieux et soumis, se planta devant lui dans la position du soldat à la parade.

C'était un beau garçon de trente ans, Tort comme un Hercule et portant sur une figure rose de l'ormidables moustaches hlondeS;.

!)!<: VKI/JlTvS. ^!)t)

— Ecoule-moi bien, Jann, prononça lentement Lacnzanj — lu es sûr de tes camarades ?

— Connue de moi-même, mon colonel.

— Quand la dernière heure sera venue-, reprit îe comte.

Bolnyi le regarda d'un tel air de surprise, <ju'il s'arrêta.

— Je dis la dernière heure, poursuivit-il ; tu ne peux pas comprendre cela, Jann... ce ne sont pas des hommes que nous avons à combattre, c'est le destin... Le moment approche... je le sais, je le sens!... 11 ne faut pas qu'il nous prenne au dépourvu.

Lacuzan avait raison. Oolnyi ne comprenait pas. 11 écoulait de toutes ses oreilles.

^00 Lh cnAxrAu

Miiis le courant des pensées qui se heurlaient dans le cerveau malade du comle venait de chanuer.

— Jann ! s'interronipit-il tout à coup avec plus de tristesse que de sévérité, tu as eu tort de nie tronquer !

— Moi ! îuoi , vous tromper, mon colonel ! s'écria Bolnyi.

— Il y a un homme au château du Graii.

Bolnyi baissa les yeux et changea de couleur.

Les yeux ardents de Lacuzan semblaient plonger jusqu'au fond de son àme.

— Un homme ! répéta enfin le dragon ; — je ne crois pas que ce soit un homme, mon colonel.

— l] y a donc quci(|u'un ?

DE YKLOUUS. 50 l

— Voici liuif jouis (le cela, répontfit Jann; — c'était par une nuit noire, Horesko et moi nous étions de garde sur la muraille... nous vîmes passer une ombre... une ombre qui glissa du rempart aux sommets de la toiture et qui disparut dans un tuyau de cheminée.

— Et depuis?

— Depuis?... Pli en , mon colonel.

— Sur ta conscience ?

— Sur ma conscience !

Lacuzan resta un instant pensif.

Puis il redressa son beau front où la souffrance avait creusé depuis quelques nuits la première ride.

— Ce n'est pas de cela que je voulais te parler, reprit-il brusquemeni ; — que te di«ais-je?

502 LE CHATfiAU

— M. le comte me disait, répondit Boliiyi avec répugnance : — Quand la dernière heure sera venue...

Lacuzan tressaillit de la tête aux pieds.

— C'est vrai! c'est vrai! s'écria-t-il ; elle va venir!... Oh! elle va venir!., la dernière heure!... à vingt-deux ans!... car elle n'a que vingt-deux ans, mon Dieu !

Il se couvrit le visage de ses mains et un sanglot souleva sa poitrine.

Le dragon le regardait avec une compassion respectueuse.

— La salle de bains est sous la chambre de la comtesse, poursuivit tout à coup Lacuzan, d'une voix sèche et ranque; tu vas y placer un baril de poudre...

— Oui, colonel.

, — Quand je le le dirai, tu ouvriras

toutes les i)ortes du château... tu prendras ma belle-sœur Blanche de Noyai dans tes bras .. deux autres en feront autant de la çhan.brière et de cette pauvre femme qu'on nomme la Chaumel... les chevaux seront prêts dans la cour... Tu mettras le feu à une mèche de trois pouces de longueur qui entrera dans le baril de poudre... et puis tu commanderas : Au galop!...

— Mais... voulait dire Boinyi.

— Sois tranquille !.. les domestiques sont prévenus .. il n'y aura plus personne au château du Grail.

— Mais vous, vous! M. le comte!... et madame la comtesse !

— Moi ... dit Lacuzan, dont la lèvre se crispa en un amer sc»urire, — moi et Ma-

504 LK CHATKAU

rielle, nous nous en irons... par nn autre chemin...

Tn grand cri s'éleva au dehors.

Des milliers de voix clamaient :

— Barbebleue! Barbeblene! à mort Barbebleue î

Bolnyi montra par un créneau les mendiants qui allumaient déjà les fascines.

— Fais ce que tu voudras... dit Lacuzan avec indifférence.

Le dragon salua militairement et sortit.

I/instant d'après, le ponl-levis tremblait sous les pas de quinze beaux chevaux montés par quinze dragons, à la tête desquels galoppait Jann Bolnyi.

Les quinze dragons franchirent la bruyère, et il ne resta rien de toute cette innombrable armée de bavards qui était

LE niATEAn 505

venue Je Rennes à pied, à cheval, en carosse.

Tout rentra sous terre.

Badabrux compara depuis, bien des fois, la charge des dragons-Lacuzan à Vaqinlon furieux qui détruit tout sur son passage.

Trois Trécoclië furent trouvées évanouies dans la vase des douves; Mormichel, après avoir essayé vainement de s'introduire dans un trou de taupe, grimpa sur un arbî'c, d'où il fut chassé par la peur que lui fit un écureuil.

Vive s'élança dans le carosse de madame la vicomtesse de Turlutaine où madame la vicomtesse de Galirouet s'efforçait de rappelerà la vie madame la vicomtesse Le Brec du Lartz deCramayeulen-Gevezon-les-Fossés-sur-Papayoux, qui,

prise d'une épouvantable attaque de nerfs. U 20

50(i LE CHATEAU

enfonçait ses ongles dans les faux mollets de M. de Poilbriant.

Au milieu de ces grandes déroutes, tous les rangs sont confondus.

C'était un pêle-mêle, un désordre, un tapage a ne plus s y reconnaître ! Deux Trécoclié, qui ne s'étaient pas évanouies dans la vase des douves, perdirent leurs mouchoirs tout neufs.

Guillemitte Barbedor ne perdit rien, mais elle fut accusée par la suite d'avoir trouvé les deux mouchoirs perdus.

Enfin, jamais expédition entreprise dans un but de philanthropie n'eut une issue plus déplorable.

Madame veuve Nestor gagna cent écus de rentes au soleil à opérer les saignées que réclamèrent les plaies et bosses de cette journée fatale.

DE TELOUKS. 507

Mais ce n'était rien que d'avoir chassé l'essaim de grosses mouches qui bourdonnait autour du château.

Pour M. le comte de Lacuzan, il ne s'agissait pas des cinq ou six mille commères des deux sexes, ameutées dans ses bruyères.

Pour trancher la question mystérieuse d'où dépendait sa vie et celle de la pauvre :\Iarielle, il suffisait d'un regard indiscret,— moins que cela! il suffisait d'un miroir de vingt-quatre sous tombant du ciel dans la chambre bleue.

Or, le jeune M. Albert de Coëllogon et ses compagnons avaient profité du moment où le pont-levis restait sans gardiens pour entrer au château. Albert de Coëtlogon venait offrir ses services au comte, ot il ne se doutait guère que sa

présence mettait, dans tonte !a force du terme, le feu aux poudres.

D'un autre côté, commeBolnyi,à Ja léte de ses dragons, facilement vainqueurs, venait de repasser le pont, h l'instant où l'on tendait les chaînes et où les poutres chargées de planches remontaient lentement, un homme, — un être à forme humaine du moins, — sortant tout à conp de la forêt, fit un saut do kaiiguroo, s'accrocha aux chaînes, grimpa comme un singe le long de leurs anneaux et gagna la frise du premier éîage.

Il avait à la main nn objet qu'il brandissait au dessus de sa tète et qui reflétait les rayons du soleil couchant.

Il criait :

— Elle se verra! Elle se verra!...

DE vEi.onis. 501)

Voici ce qui se passa dans la cliaiubrc tendue de velours bleu sombre : loul un drame muet dont les {)ëripe'ties instantanées auraient pu être éclairées par le passage rapide d'une étincelle électricpic.

Ce drame dura juste une seconde.

Marieîlc dormait sur le sopha. Pichenet, à genoux devant elle, lui [lensait le visage; il venait de remettre le masque sur le visage de Marielle.

Blanche faisait le guet pour que Lacuzan ne vint point les surprendre.

Une fenêtre craqua et tomba en dedans, brisée.

Marielle s'éveilla en iâursaut.

Une porte s'ouvrit en même temps.

Par la fenêtre, un homme en haillons, masqué de noir, entra dans la chambre.

A la porte , M. le comte de Lacuzan parut.

Ilvit Pichenet, ~ mais il ne le tua pas tout de suite parce qu'il vit aussi MrJbrouk qui tendait à la comtesse son miroir de vingt-quatre sous.

Par un geste plus rapide que la pensée, Marielle se démasqua et se regarda.

Malbrouk poussa un rugissement de triomphe, qui s'étouffa en un cri d'angoisse parce que Lacuzan l'avait saisi à la gorge jf et le soulevait , étranglé»

Lacuzan le lança par la fenêtre.

Et Boinyi, qui couiait à sa poursuite, le tua au vol, entre ciel et ten-e, d'un coup de carabine.

De sorte que ce fut un cadavre qui tomba dans la douve.

Div VFLOl'RS. 7>M

Marielle n'avait rien vu , sinon le miroir et dans le miroir sa figure.

~ Oh î que je suis laide ! s'e'cria-l-elle en souriant.

Lacuzan se retourna et faillit tomber à larenverse.

Le visage de Maiielie avait recouvré toute sa splendide beauté.

Ce qui faisait dire à la coquette : Je suis laide, c'étaient quelques rougeurs et un peu de fatigue autour de ses yeux charmants.

— Tu ne sais pas , murmura-t-elle en s'adressant à Lacuzan, il y avait des jours où je croyais que j'avais eu le Mal d'Knfer!

Le comte était comme ivre.

Blanche avait des larmes de joie dans les yeux. Marielle sauvée ! Marielle ren-

5i2 LE CHATEAU

due au l>oi)heui', et cela si bien qu'elle ne se doutait même pas d'avoir chancelé sur le bord de sa tombe!...

Lacuzan, lui, regardait Pichenet avec une sorte de terreur.

— Qui êtes vous ?... balbutia-t-il.

Un soupçon s'obstinait dans sa tète bonleversée.

Le jeune médecin mit sa main sur son

cœur.

— Ne vous souvenez-vous plus du pauvre petit danseur de corde à qui vous sau- ^ vàtes la vie ?... dit-il.

— Ah ! fit Lacuzan , — oui... je me souviens , autrefois vous l'aimiez î

Blanche se leva et prit les deux mains de Pichenet , en lançant au comte un regard de reproche.

M. Albert de Coëtlogon parut h la porte

entr 'ouverte au moment où Blanche tenait les deux mains de Pichenet.

— Pardieu ! dit-il , — mon compagnon de voyage, vous m'aviez pourtant juré, sur votre honneur , que vous ne veniez point ici pour mademoiselle Blanche de Noyai î

Pichenet était un peu pâle.

. — Je vous le jure encore, murmura-t-il.

— Et pour qui donc alors? s'écria Lacuzan , dont la voix éclata plus menaçante.

Pichenet souleva la draperie qui fermait la chambre voisine, et revint tenant dans ses bras une pauvre bonne femme qui souriait et qui pleurait.

— Pour ma mère, monsieur le comte, répondit-il.

Il y avait peut-être là-dedans un peu de tristesse.

Tïiï LE CHATEAU

Mais la Chaiimel embrassa son fils avec délire.

Et Pichenet redressant son front tout jeune et tout fier , pressa la bonne femme contre son cœur et dit :

— Moi, messieurs, je n'aime que ma mère!

Nous pourrions finir ici ce livre, car le lecteur se doute bien que Lacuzan et Albert tinrent à honneur d'être les amis de Pichenet.

Il se doute bien aussi que mademoiselle Blanche de Noyai ne resta pas longtemps fille.

Mais, nous avons à constater plusieurs faits importants.

M. le marquis de Noyai, apprenant que

t>K VELOIUS. ^'!^>

tout s'était passé pour le mieux , dit avec beaucoup d'esprit :

— Croyez vous que si tout cela eût été sérieux , je ne me serais ptis un peu plus occupé de mes filles ?

La quatrième des demoiselles Trécoché devint boiteuse d'une entorse qu'elle s'était donnée au siège du Tombeau de velours.

Guillemitte Barbedor ayant abrégé l'existence de son beau petit Mormichel , à force de le battre , lui fit construire à bon compte un mausolée propre et solide. Yivé, portier, devint philosophe et fournit quelques articles substantiels plutôt que brillants à l'Encyclopédie. Plusieurs sociétés savantes l'accueillirent dans leur sein.

Si madame la vicomtesse Le Brec du Lartz de Cramayeul-en-Gevezon-les-Fos-

515 LE CHATKAD

sës-eii-Papayoux avait commis quelques peccadilles en sa vie , elle eut un châtiment cruel. Badabrux parvint à lui plaire. « Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblal)le. » Le célibataire, désireux de dîner tous les jours , épousa la malheu reuse vicomtesse qui fut mise trois mois après dans une m;iison de fous.

En quatre-vingt-dix jours, l'impossible Badabrux lui avait détonné vingt-deuX' millions de vers tragiques.

La folie de la vicomtesse consistait à se prendre pour le monstre du récit de Tbéramène, dont la croupe se recourbe en replis tortueux.

Les autres vicomtesses continuèrent d'appeler Lacuzan Barbebleue. Madame la vicomtesse de Turlutaine fut la seule qui atteignît l'âge de cent sept anS;

DK VELOURS. 31 7

Quant à nos autres personnages, nul incident romanesque ne marqua leur carrière.

Nous croirions faire acte de mauvais goût et de pédantisme en rappelant trop solennellement ici qu'il y eut, au xvni^ siècle, un praticien du nom d'Adiien Chaumel, oalif de Bretagne, qui fut médecin du roi et qui sut acquérir une très grande célébrité par son traitement spécial des affections épidémiques et endémiques.

Si madame de Pompadour avait su que son grave docteur dansait merveilleusement sur la corde raide !...

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