‹ Le château de VeloursChapitre 26 sur 27 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Le miroir.

La convalesccnoo tic la comtesse av;mçait rapidemenl.

Et h mesure qu'elle recouvrait ses forces et sa santé, Marielle revenait à la coquetterie de sa nature. Celait pour elle un véritable supplice que de ne se point voir.

Toi) LE CSÎATËAU

Elle avaitsu|jp]ic son iuaii de lui donner nn miroir — ne lût- ce que pour une minute.

Elle avait lâché de séduire Blanche })0ur que celle-ci lui procurât un miroir en cachette.

— Un miroir! un miroir! mon royaume pour un miroir! eût-elle dit volontiers si elle avait été reine.

Lacuzaji , lui , devenait de plus en plus sombie.

Son espoir s'en allait.

Chaque nouveau progrès de la convalescence de Marielle le rapprochait d'un dénoûment fatal.

Huit jours s'étaient écoulés depuis l'arrivée de Pi chenet au château du Grail, oîi le comte Henri ne soupçonnait point sa présence.

î'L vi:loui\s. ^51

PichcHCt [)artnt^eait îa clianibre de sa mère.

M. de Badabrux n'avait pas inanqiie', comme on le pense, de raconter in exfemoy avec citations tragiques et iioritures, l'histoire étrange de sa rencontre, dans la rue aux Foulons, avec le fils de la Chaumel, Pichenet, autrefois danseur de corde, maintenant premier aide du médecin de Sa Majesté.

L'histoire s'était notablement embellie en passant par la boutique Mormichel-Barbedor, et Gnillemitte avait cru pouvoir ajouter que ce jeune honnne avait été envoyé par le roi Louis XY pour savoir un peu ce qui se passait au château de Barbebleue.

"Vive, les cinq demoiselles Trécoché,

lll'i-i IJi CIIATKUT

madame veuve Nestor et les époux Soliman, tous (loués d'une riche iuiaginalion, avaient brodé l'avenluie.

Les vicomtesses n'étaient point restées en arrière de ces gens du commun.

Pichenet était le lion de Rennes. Tout le monde s'occupait de lui : le salon comme la boutique. Pensez donc! on l'avait vu danser sur ia corde, ce docteur, et chacun se souvenait bien de !a voix «ju'avait ce coquin de Malbrouk, quand il disait :

— Saute! Pichenet.

Or, M. Albert de Coëtlogon avait laissé échapper quelques paroles d'où l'on pouvait conclure que le jeune médecin avait franchi le seuil terrible du Tombeau de velours.

DE VELOLliS. 253

Et à l'exemple de tous ceux qui avaient iVanchi le seuil du Tombeau de velours, le jeune médecin n'avait point reparu.

Encore une victime à joindre au nombre toujours croissant des victimes de Barbebleue!

Quand donc la justice du ciel, ou, h son défaut, la justice humaine devait-elle écraser cet abominable lléau !

Les dames de la balle, celte puissance que Kennesa toujours reconnue, avaient les oreilles fort échauffées.

On commençait à chanter poidlle sous les fenêtres de monseigneur le gouverneur de la province.

Le peuple se niellait de la partie, sans trop savoir pourquoi. Celait une révolulion ah ovn.

Et, connaissez-vous beaucoup de révolutions qui aient eu des causes si graves?

Le matin du mardi 7 novembre 1754, la cour du grand hôtel de Coëtlogon , où M. le lieutenant de roi faisait sa demeure, eut ses portes forcées.

La foule fit irruption dans le vestibule, demandant le lieutenant de roi à grands cris. — M. le lieutenant de roi parut à son balcon, et le perruquier Soliman, élu tribun du peuple en cette circonstance solennelle, lui tint à peu près ce langage :

Monseigneur... crron ! ciron! (c'était ccnmio cela que toussait le perruquier Soliman) crron, crron I monseigneur... le peuple de Hennés vient vous offrir le té-

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inoignage de son respect... ciTon!... et de son affection, que j'oserais dire (iliaie, si, crron! monseigneur me le voulait bien permettre!

— Il est enrhumé, le barbier; cria un garçon poissonnier du nom de Joujou, qui avait une réputation de loustic depuis le Champ-Dolent jusqu'au Champ- Jacquet.

Les bouchers, les bouchères, les regraltiers des deux sexes, les marchands de poissons et leurs épouses, les crieuses de rôt'ioiit-chaud^ les débitantes d'andouilles fraîches, etc., poussèrent en chœur un large éclat de rire.

Cela commençait gaîment.

Madame veuve Nesioî', cependant, se pv^rmit (le murnmrer à l'oreille du suisse Vive, son ami :

''IVS LE CHATEAU

— Moi, je trouve ça ignoble, le peuple!

C'était l'avis du suisse Vive, qui n'avait garde non plus de se confondre avec le peuple.

Malheureusement pour madame veuve Nestor, plusieurs barengères, casseuses de noix et débitantes de merluches entendirent son observation. Elles étaient du peuple.

On la prit aussitôt, celte veuve Nestor, sans respect pour sa position sociale; on la porta un instant en triomphe, puis on la déposa proprement dans le ruisseau.

Vive ne la défendit pas. Je crois même qu'il dit : C'est bien lait!

Fonctionnaire prudent , Vive n'avait d'insolences que pour les faibles.

Soliman coulinuait :

— A ces causes, monseigneur, nous désirons, crron ! crron ! savoir pourquoi les gens de S. M. (Dieu la bénisse) laissent Barbebleue tuer le monde et commettre toutes sortes d'abominations, qui sont,

. crron ! au su et au vu d'un chacun dans la ville !

— Ça, c'est juste! dit Joujou. — A bas Barbebleue!

Vive trouvait îa harangue plate; et comme Soliman hésilait, il lui souffla celte transition vraiment heureuse et savante.

— Voilà donc pourquoi t'est-ce que nous avons venu par devers vous...

Voilà donc pourquoi t'est-ce, répéta Soliman — que nous avons, crron ! venu par devers vous, avec plaisir, monseigneur, vous saluer, dans l'espérance que

vous en éprouverez de même...

258 LE CHATIÎAU

— Crron! crron! fit Joujou; — ça se noie !

— De même... ânonna Soliman; — comme quoi... voilà...

— Crron! crron! cria la foule.

— Crron! répéta involontairement le malheureux Soliman, qui éternua trois fois, salua et tamponna son front couvert de sueur.

Pendant le silence qui suivit la harangue du perruquier, on put voir que la ibule s'était beaucoup accrue dans la cour et aux abords de la lieutenance.

Circonstance grave : il y avait un assez grand nombre d'habits bourgeois parmi les vestes populaires. On voyait même quelques livrées , ce qui donnait à penser que messieurs de la noblesse avaient envoyé chercher des nouvelles de rémeute.

Le célibataire Badabrux, qui n'avait pas même à son service un valet de tragédie, était venu de sa personne.

Sa tète poudrée faisait bien dans la cohue, et donnait un grand caractère au tableau.

— Mes bons amis... dit le lieutenant de roi.

— Silence! fit Badabrux à ceux qui l'entouraient.

El il salua de loin M. le marquis de Goëtlogon pour se prêter un air de familiarité avec le vicaire de la couronne.

— Mes chers enfants, reprit M. le lieutenant de roi — je n'ai pas très bien compris ce que votre député m'a fait l'honneur de me dire...

— 11 vous a dit : crron! crron!... commença .loujoii; — c'est clair!

2(>0 f-E CHAtRAr

Mais M. le marquis de Coëllogon était un seigneur universellement respecté.

Joujou n'eut pas de succès. Les harangères, les revendeuses de sard (sardines), les Trieuses de rôt-tout-chaud se réunirent pour l'accabler d'invectives.

— En conséquence, conclut M. le lieutenant de roi — je vais vous envoyer mon sénéchal, qui prendra connaissance de vos griefs, et les iransmetlra, s'il y a lieu, à monseigneur le gouverneur de la province.

11 fit un geste de la main, gracieux et paternel, puis il rentra dans ses appartements.

La foule cria vivat!

Malheureusement de nouveaux venus, qui arrivaient de la place Sainte-Anne, apportèrent la nouvelle que trois pauvres

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patients étaient morts du Mal d'Enfer dans les rues basses.

Pai' une mystérieuse association d'idées, Lacuzan et le Mal d'Enfer, c était tout un pour le peuple de Rennes.

Quand le sénéchal parut au balcoti, le peuple grondait.

Cinq pieds huit pouces et demi, sans souliers, large envergure, nez enéteignoir, sourcils aussi gros que la moustache d'un cent-suisse, perruque de linancier de comédie.

Tel était maîtie Michel Des champs, sénéchal de la lieutenance.

Joujou avait désormais beau jeu.

— Allons, perruquier, s'écria-t-il, fais iin peu ton crron! crron! pour M. le sénéchal !

202 î.i: cnATiAU

M. Soliman s'avança, en efiet, et se pre'para à recommencer son discours.

Mais au premier crron! crron! M. Deschamps linterrompit.

— Bonnes gens, dit-il en se servant de son nez immense comme d'un porte-voix donné par la nature — toutes choses que de droit seront faites en la forme et teneur des actes régulièrement consentis par les Étals... Retournez chacun chez vous paisiblement... et si vous n'êtes pas contents, adressez-nous requête.

Ce n'était plus le style du lieutenant de roi.

Un long murmure accueillit cette notification faite d'un ton sec et à la, fois solennel.

— Au lard! au lard ! crièrent les gamins en guenille.

m-: vixoriis. 205

^ — Fouille! pouille! répondireul les dames des divers marchés.

Un tronc de chou, lancé par Joujou d'une main sûre, comme le déclama plus tard Badabrux — fit au nez du sénéchal une large blessure.

En même temps, les cinq demoiselles Trécoché arrivèrent en corps, tricotant cinq bas de laine et embaumant l'air d'une véhémente odeur de cassis.

Elles avaient pris le coup du matin chez Guillemitte Mormichel, née Barbedor.

A la vue de ces cinq demoiselles, hautes en couleur et réellement redoutables, le sénéchal, déjà déconcerté, lâcha pied en murnnnant :

— Bonnes gens î je vais vous envoyer mon procureur...

204 Lt CUAIKAU

Celui-ci parut à son tour.

Mais au lieu de venir au balcon, il se risqua sur le perron.

C'était un brave petit homme en parchemin mangé aux rats. 11 avait deux lentilles de loupe montées en besicles, et un garde-vue vert posé de côté — à la mauvais.

Un immense éclat de joie accueillit sa venue.

Vous n'êtes pas sans savoir que tous les procureurs qui ont des veries de loupe montés en besicles et des visières de taffetas fané s'api)ellent Langlois.

Par extraordinaire, celui-ci avait nom Loysel.

Mais il sentait bien qu'il était dans son tort, et cela le rendait irès méchant.

11 lit cet exorde ub halo :

— Jusques à quand eutiii, ramassis de fainéants, abuserez -vous de notre patience? Croyez- vous que les autorités civiles et militaires souH'riront longtemps tout ce tapage? Croyez- vous...

— Il faut le donner aux demoiselles Trécoché! interrompit Joujou.

Maître Loysel fit un geste d'horreur.

Les cinq Trécoché, de leur côté, protestèrent.

— Croyez-vous... essaya de reprendre maître Loysel.

Mais Joujou était en veine. Il avait énormément d'esprit.

Il se glissa derrière le pauvre procureur, et le poussa brusquement en avant. Maître Loysel ne tenait [)as beaucoup sui* ses jam-

«0() LK CHATKAIT

Les maigres et cagneuses. Il chancela, franchit les marches du perron en battant des bras comme un homme qui se noie, et alla tomber léle première au milieu de la cohue.

Vive Joujou !

— Barbebleue! Barbebleue! criaient cependant ceux qui n'avaient pu entrer dans la cour de la lieutenance, et qui s'impatientaient au dehors ; — qu*on nous donne Barbebleue, ou nous mettons le feu aux quatre coins de la ville !

Le tumulte était à son comble. Il y avait maintenant plus de six mille personnes rassemblées autour de la lieutenance.

Un incident survint qui fit diversion au tapage pour quelques minutes et permit au malheureux procureur Loysel de s'é-

chapper. Bien que M. le Heuteiianl de roi n'eût pas jugé de sa dignité de donner à cette cohue des expiicalions catégoriques, il est certain qu'un exprès était parti Je matin même pour le château du Grail, porteur d'une missive qui priait M. le comte de Lacuzan de venir à Rennes pour rendre compte de sa conduite.

Car, à part les exagérations qui avaient cours dans le public, la conduite de M. de Lacuzan Taisant garder son château par vingt dragons, nuit et jour, pouvait bien paraître extraordinaire.

Or, un dragon à cheval se présenta au bout de la rue encombrée. Il portait la réponse de M. de Lacuzan.

La foule compacte et agitée n'embarrassait pas beaucoup ce dragon. Le dra^

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goii et son cheval en avaient vu bien d'autres.

Le dragon s'appelait Jann Boinyi. C'était un des vingt de Belgrade.

— Allons! dit-il, qu'on se range!

Comme la cohue faisait mine d'être mauvaise, Jann Boinyi piqua son cheval et distribua aux plus méritants une demidouzaine de coups de plats de sabre.

Ma foi, les cinq Trécoché furent unanimes pour déclarer que c'était un beau brin de soudard! Jamais vous ne trouverez de femmes plus impartiales que les cinq Trécoché.

Jann Boinyi parvint à entrer dans la cour. Au moment où il descendait de cheval, Joujou eut la malencontreuse idée de s'écrier :

T>E VKLOUaS. tW

— Tiens! liens! voila un des dogues de Barbebleue!

Jann Bolnyi le regarda de travers.

Joujou avait une de ces faces insolentes qui ont peuplé en tous temps le pavé des grandes villes : un front étroit avec des cheveux jaunes, un nez en Fair, des yeux gris h fleur de tête, les mains dans les poches, de grands pieds plats et de ces coudes pointus, qui sont des armes offensives.

Joujou était peut-être un peu moins odieux et un peu moins laid que le gamin de Paris politique, mais pas beaucoup.

11 soutint elfrontément le regard du Hongrois, et comme celui-ci se bornait à froncer ses gros sourcils, Joujou s'enhardit, etdela houssine qu'il tenait à la main,

270 LE CHATEATÎ

il donna un bon coup sur la tête du cheval en disant :

— Holà hé ! vous autres ! le dogue a cru qu'il liie ferait peur!

Jann Boleyi allongea le bras, prit Joujou par la peau du cou et le lança comme un chien roquet au plus profond de la foule.

Joujou hurla. — Bolnyi monta les degrés du perron. — Pas un n'osa toucher son cheval, attaché à la balustrade.

— Les Trécoché dirent : — Voilà un soldat qui a un fier poignet!

La réponse de M. le comte de Lacuzan au message du lieutenant de roi, fui remise par Bolnyi au sénéchal Deschamps, qui ia présenta, tète nue, à M. le marquis de Coëtlogou.

Cette réponse t'tait ia démission de M. le (?omiede Lacuzan, lieutenant-colonel des dragons de Conti.

Les cas étaient l3ien rares où un gentilhomme croyait pouvoir se permettre de briser ainsi son épée. Je dis en temps de paix. En temps de guerre, cela n'avait point d'exemple.

En agissant de la sorte , iM. de Lacuzan s'exposait à être bien sévèrement jugé par ses pairs.

L(' sénéchal Deschamps lut sa lettre par-dessus l'épaule de M. le lieutenant de roi, et, croyant bien faire, il s'élança de nouveau au balcon pour crier à la foule *.

— Celui que vous appelez Barbebleue n'est plus au service de Sa Majesté !

La foule pensa naturellement que les gens du roi capitulaient.

272 LK CHATEAlî

Un long cri de victoire répondit à l'annonce du sénéchal, et la cohue, subitement enivrée, s'élança hors de la cour de la lieutenance pour se rendre à la place Sainte-Anne.

La place Sainle-Anne était à Rennes ce que la porte Saint-Denis est à Paris. II n^ aurait pas eu de bonne échaulTouréc si l'on n'eût fait un tour à la place Sainte- Anne. Ce grand trapèze boueux, entouré de masures mal famées, était le théàlre favori de l'émeute.

Comme il y avait loin de la lieutenance à la place Sainle-Anne, il fallait bien porter quelqu'un en triomphe. Le moyen, en effet, de couronner autrement une bagarre! On pensa d'abord au perruquier Soliman, l'orateur, mais les crron, crron imitatifs de Joujou l'avaient dépopularisé.

DE vKLoims. 275

Vive était trop vieux, Mormichel trop mignon ;Ba(labrux appartenait à la noblesse. Joujou, le héros et la victime, fut choisi tout d'une voix. Les dames de la halle l'acclamèrent, et quatre porteurs rélevèrent sur deux ha Ions.

Joujou se laissait faire. II était tout pâle. On crut uue fois le voir Iremhler.

Jl demanda une écuellée de cidre. Tandis qu'il buvait, ses dents battaient la générale sur la grosse faïence de la tasse.

Lui, le bavard éternel, le loustic incorrigible, il ne prononça pas une parole.

On avait beau l'exciter et le provoquer, sa gaîté semblait partie pour toujours.

Et cependant Joujou n'était pas à cela près d'une chute sur le pavé; il fallait qu'il y eût autre chose.

"i /4 LE CHAïKAlî

— Joujou ! Joujou I criait-on dans le cortège — le dogue de Barbebleue t'a donc mordu bien dur?

Joujou ne répondait point. Il frissonnait, et sa tête pâle pendait sur sa poitrine.

Tout à coup il se redressa, et ses deux bras crispés se tendirent.

— Chrétiens, n'approchez pas î criart-il d'une voix changée — craignez le Mal d'Enfer.

Un grand murmure s'éleva de la foule.

Ceux qui étaient le plus près du brancard improvisé reculèrent avec terreur; les quatre porteurs lâchèrent prise à la fois, et déposèrent le triomphateur au milieu de la rue.

il se fit un large cercle autour du bran*

DK VKLOUUS. '275

{ ard où le pauvre Joujou se déballait sans secours.

Depuis quelques jours il y avait à Rennes une recrudescence dans la marche de l'épidémie. Le Mal d'Enfer revenait. La loudre avait déjà frappé plusieurs coups.

Quand les gens de Rennes virent la face du pauvre Joujou devenir tout à coup livide, ses yeux s'injecter de sang, et l'écume blanchir le bord de ses lèvres, la joie folle tomba pour faire place à la stupeur.

Joujou essaya de parler. Il y en eut qui pensèrent entendre le nom de Barbebleue parmi les paroles confuses que ses dents airêtaient au passage.

Ce nom de Barbebleue courut aussitôt de bouche, eu bouche.

^It'i LK CHATEAU

Le doguo (le Barbebleiie l'avait mordu, cet homme qui était là, gisant dans la poussière, et qu'on avait vu, quelques minutes auparavant, si plein de force et de vie — cet homme agonisait.

Il eut trois ou quatre convulsions terribles, puis il ne bougea plus.

C'était encore là, bien évidemment, une victime de Barbebleue!

Mais puisque Barbebleue, ce monstre, n'était plus au service du roi , suivant que l'avait annoncé le sénéchal Deschamps, ne pouvait-on se venger à la fin !

Telle fut la pensée commune, et chacun répondit : l'heure de justice a sonné, il faut que Barbebleue meure !

Le pauvre Joujou .^vait oublié de dire

Dl, VELOURS. un

et peut-être n'avait-il pas eu le temps, qu'une avenlure étrange lui était arrivée, le malin même de ce jour, au bord de l'eau.

Joujou demeurait derrière les halles, il se levait longtemps avant le soleil pour aller chercher sa charge de poisson frais. Ce matin, comme il revenait avec sa hotte, il avait vu sortir des roseaux qui bordaient la rivière sous le Vau Saint-Germain , un grand corps maigre et dégingandé , vêtu de haillons humides.

Cet homme — ou ce fantôme — avait un lambeau d'étoffe noire sur le visage.

Joujou pensa tout de suite au Mal d'Enfer, mais cette manière de spectre n'avait pas de crécelle.

U vint se planter au milieu du pont dd

2lf< l.E CHATEAr

Toussaint , et tendit les deux bras comme pour barrer le passage à Joujou.

Il murmurait en riant sous son masque: *

— Je l'ai touchée ! je l'ai tou(*hée !

Joujou n'avait pas froid aux yeux, comme on dit; sans sa char:ge, il se serait bien moqué du spectre, quoique ces pâles lueurs du crépuscule naissant donnent à tous les objets une apparence terrible ; malgré sa charge et malgré la fantastique tournure de ce personnage qui lui barrait le chemin, il voulut aller outre.

— L'ami , dit-il , on m'attend au marché... Je perdrai une piécette de douze sous si tu me retardes.

L'homme au masque ne se rangea point; il tira de la poche de ses braies en gue nillcs lin large écu d'argent et répondit :

DK VKj.orus. 271)

— Tu peux bien [jerdie douze sous pour gagner six livres.

— Et que faut-il faire pour gagner six livres?... demanda Joujou alléché par ce gros bénéfice.

r.e spectre mit un doigt sur sa bouche.

— Chut!... fit-il, ne parle pas si haut... Quand j'entre quelque part, on a peur de moi et l'on me chasse... Les marchands ne veulent pas me vendre... Apporte-moi ici un miroir de vingt-quatre sous , et je to donnerai ces six livres. ..

— Topeî... fit Joujou enchanté.

11 y avait justement tout près de là, au coin de la place du Palais, la boutique Mormichel-Barbedor. — Joujou prit sa course et s'en alla tambouriner comme un diable sur les contrevents de la Grosse pelottc, mariée à la Grosse carolte.

280 LF. CilATlCAU

Guilleiuilte donnait; mais quand il s'agissait de traiter une alTaire de vingtquatre sous , Guillemitte avait toujours le réveil agréable. Elle vint eu léger costume du malin, elle ouvrit sa boutique et vendit à Joujou un joli petit miroir encadré de bois jaune.

Joujou le rapporta fidèlement à son spectre généreux.

Non-seulement ce dernier lui donna l ecu de six livres promis, mais il fut si content qu'il saisit Joujou à bras-le-corps et Aiillit l'étouller en l'embrassanl.

Puis il brandit le miioir au-dessus de sa tète et se [>rit à gambader comme un fou.

il descendit derrière le pont de Toussaint et se perdit de nouveau dans les roseaux de la rive.

I»E VELOURS. 28 j

Joujou reiitendait qui disait de sa voix creuse et sourde :

— Elle se verra! elle se verra!... et elle mourra I

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