Le chateau de Veretz
ui ne connaît la vallée superbe dans laquelle, suivant V expression de La Fontaine , « la Loire répand son cristal avec magnificence ? » Or, s’il est un point admirable entre tous , c’est bien V endroit où la vallée du Cher vient s'unir à sa grande sœur, pour ainsi parler , en attendant qu'elles mêlent leurs ondes quelques lieues plus loin. A cette vue , Von n'éprouve nulle peine à accueillir la légende qui prétend qu’un roi de France, Louis XIV pour l’appeler par son nom, aurait songé à ce site enchanteur pour y asseoir un palais digne de ses rêves et de sa puissance.
Quoi qu'il en soit, si Von quitte cet aimable promontoire pour atteindre la rive gauche de « la rivière du Cher » , comme Von s’exprimait jadis, on découvre un autre site admirable, d'où le regard embrasse un panorama non moins mer-
veilleux. Encore un peu et nous touchons à Véretz, dont le coteau baigne ses racines dans les flots aux profondeurs d’ émeraude, et enveloppe son sommet dans la frondaison touffue d'un parc aux larges terrasses et d'une forêt aux replis mystérieux. De quelque côté que l’on arrive , la rivière bien encaissée coule avec des surprises fort pittoresques et la colline s'étage avec des ondulations bien en harmonie avec la douceur du ciel, la nature du sol et le caractère des habitants.
Au milieu d’un ravissant décor de bois, de vignes, de prés , de métairies et de villas , qui se mirent dans la transparence de la rivière, un bourg agréable déroule ses habitations dans le petit havre formé par la coupure du coteau , tandis qu'une autre partie frange de ses blanches façades la rive du Cher. Au fond d’une place, otnbragée de tilleuls et présentant à son entrée une fontaine toujours jaillissante , s’élève l’église aux antiques murailles patinées par le temps et au vaisseau décoré d’œuvres d'art. Nous aimerions à nous attarder aux vieilles maisons qui, çà et là, rappellent le moyen âge, mais notre curiosité vole à tire-d’aile vers le manoir dont l'histoire résume celle de la localité et même celle de la région.
Tout d’ abord les vastes servitudes, les jardins et les vergers, ainsi que les caves creusées à des profondeurs extraordinaires dans ce massif calcaire — qui servit jadis de carrière non seulement pour le château, mais encore pour les environs et pour la ville de Tours — tout cela encadré de bosquets, de parterres et de masses de verdure forme une entrée imposante et pittoresque, qui prépare bien la pensée à V évocation des plus lointains souvenirs. Au cours de ce récit nous aurons en effet à faire sortir du sol plus d'une construction disparue et à réveiller Véclio de plus d’un cri d’allégresse et de plus d'un soupir d'angoisse. Pour l’instant, nous gravissons la rampe
PREFACE
fleurie et nous longeons la vaste terrasse bordée d'une balustrade du xvne siècle, qui forme le plus agréable balcon d’avant-scène.
Et quelle scène ! Avec quelles délices les yeux suivent le cours riant de la rivière en amont et en aval ! Elle vient à peine d'échapper en murmurant au joug d’un pont moderne que ses ondes paraissent tout heureuses d’envelopper dans leur sein une ile verdoyante , qui ajoute à V agrément du paysage. A droite, le regard découvre les castels historiques de Thuisseau et de la Bourdaisière, sous leur manteau fraîchement rajeuni ; puis , à mesure qu’il descend vers le couchant, il se plonge avec joie dans un horizon infini , que les coteaux de la Loire paraissent reculer plutôt que fermer. De longues files de peupliers au travers des prairies, de temps à autre la traînée ondoyante du blanc panache de fumée qui s’échappe des chars de feu, l’apparition et la disparition des hameaux, des villages derrière le rideau de verdure , le mouvement des troupeaux que l’on découvre auprès ou que l’on devine au loin , enfin, tout à fait à l’ouest, la ville de Tours profilant sur l’azur du ciel les flèches de ses églises et les toits aigus de ses maisons, tout cet e nsenible constitue l’un des tableaux les mieux faits pour tenter le pinceau d’un Ruisdael ou d’un Daubigny.
Ici, chaque heure du jour revêt un charme particulier. Le matin dans la buée de l’aube aux tons roses, le tantôt, sous le grésillement du soleil qui fait scintiller de mille feux les flots embrasés, le soir dans les teintes de pourpre et d’or d’un crépuscule aux voiles d’opale, à tout instant , la vallée présente un aspect séducteur et il n’est pas d’endroit d’où l’on en jouisse mieux que des terrasses du château de Vérelz.
Jadis l’habitation, disposée en fer à cheval, développait ses trois belles façades autour d’une cour d’honneur . Le bâtiment
actuel , construit aune époque récente, garde quelques vestiges du passé, notamment la tour qui se trouvait presque à V extrémité de l'aile orientale. Mais le survivant le plus digne d’intérêt est la chapelle , appuyée au flanc de l'église et que nous visiterons avec la religion qui s’attache aux vétérans glorieux. Au couchant, bien que dépouillées de leurs statues de marbre, les allées et les terrasses conservent le grand air quelles avaient autrefois, et V on éprouve toujours le plus vif plaisir à parcourir le parc et, après une intéressante promenade sous bois, à revenir à V incomparable panorama dessiné par l’auteur même des merveilles de la Création.
On a beaucoup écrit sur la loi du milieu. Certes, il importe denepas exagérer l’influence desconditions extérieures de l’habitat ; mais , en tenant compte des justes limites que réclame l’autonomie de la personnalité morale , à voir ce milieu séduisant , on comprend mieux les événements dont il a été le théâtre, son histoire au cours des âges et surtout durant les deux derniers siècles. Après le labeur ignoré et sans trêve des débuts encore enveloppés d’un voile, à la suite des luttes douloureuses et en particulier celles de la guerre de Cent ans, comme V arc-en-ciel dans un firmament assombri les rayons bienfaisants de la paix , précédée et suivie du brillant cortège des lettres, des sciences et des arts , illuminèrent de leur douce et sereine clarté ce coin privilégié du Jardin de la France. Dès lors , de François Ier à la Révolution, des de La Barre aux d’ Aiguillon, le manoir de Véretz ne cessa point d’être l'asile favori des Muses.
Je ne sache pas château de province en mesure de nous offrir une galerie plus attirante par le renoyn des seigneurs et par V éclat de leurs hôtes. Quelle figure originale que celle de l’abbé de Rancé, dont l'esprit plane de concert avec l’aigle
PRÉFACE
de Meaux et dont le caractère a la trempe d’acier d’un saint Bernard! Fut-il jamais couple plus romanesque que le duc et la duchesse de Mazarin , et quels amphitryons charmants que le duc et la duchesse d’ Aiguillon ! Les visiteurs les plus illustres y reçurent l’hospitalité la plus cordiale : la duchesse de Montbazon, Mme de Sévigné, La Rochefoucauld , la princesse
Véretz, le château. le parc et le bourg, vus de la rive droite du Cher.
de Conti , les Pavillon , les Grécourt et les Du Cerceau, en un mot ce que la cour et la province , le monde et la littérature avaient de plus en vue tint à honneur de se rendre à Véretz. Entre temps. Von y assiste à la conclusion d’un traité pacificateur des luttes sociales, à l’organisation de fêtes princières et au dénouement de drames tragiques. En toute circonstance hommes d’État et prélats, chevaliers et grandes dames, poètes et abbés de cour, artistes et gentilshommes y trouvent l’accueil le plus empressé et le plus flatteur.
Mais l’histoire n’a pas pour mission d’éclairer uniquement les sommets et ses rayons doivent pénétrer jusque dans les profondeurs de la société , où s’ élaborent en silence les énergies constitutives de la nation. Elle vise à être , autant que possible, la résurrection intégrale du passé sous ses divers aspects. A l'encontre de V axiome antique De minimis non curât prætor, l’annaliste estime qu'un détail caractéristique peut être une petite pierre utile dans la reconstitution du vieux temps. Fidèle à suivre cette maxime, nous n’oublierons pas de présenter le tableau des coutumes et des usages populaires , de reproduire les mœurs , les aspirations , les inquiétudes , le labeur , les vertus et les défauts des différentes classes qui ont leur place marquée dans ce travail , puisqu'elles eurent leur rôle plus ou moins accusé dans les événements favorables ou douloureux , qui se sont déroulés à l’ombre du manoir de Véretz.
Comme les événements d'une époque et d’une région s'enchaînent dans un ordre logique, il va de soi que notre cadre s’est plus d'une fois élargi, ne fut-ce que pour remonter des faits à leurs sources , ou pour suivre des courants parallèles qui servent d’explication à l'ensemble du mouvement social. L’action féodale , l’influence religieuse , V évolution politique , le développement des lettres , des sciences et des arts sur les bords du Cher , trouvent leur complément naturel , en même temps que leur raison d’être , dans la synthèse des éléments qui ont constitué la civilisation en noire province ; aussi, par quelque côté , notre étude sera-t-elle parfois comme la miniature de nos annales tourangelles.
Les ris et les grâces , comme on parlait jadis, avaient fait de Véretz leur séjour de prédilection, et l’un des invités les plus assidus le proclamait hautement son « Paradis terrestre. » Soudain , comme un coup de foudre la tourmente révolution-
PRÉFACE
noire s'abattit sur cette nouvelle Arcadie et dispersa les seigneurs et leurs familiers , sans espoir de retour : tel l'orage enveloppe et dévaste sans merci le colombier pacifique, dont les hôtes effarés sont réduits à chercher un refuge sous un ciel plus clément et sur une terre plus tranquille.
Cependant, le château de Véretz devait revoir des jours heureux. Dans son cadre toujours riant et sur son sommet couronné des mêmes frondaisons, on lui fit une parure moderne qui lui sied bien. Aussi sommes-nous très satisfaits de pouvoir redire à la postérité les aimables souvenirs d’un passé, qui semble revivre à l'heure présente.
Puisse notre travail, publié sous le 'gracieux patronage des châtelains, n’êtrs pas trop indigne du sujet ! Du moins nous efforcerons-nous de faire œuvre consciencieuse et honnête, en écoutant avec une attention soutenue la voix des documents et en la répétant avec la plus rigoureuse fidélité. Plus d’une fois, sans doute , le jeu des passions et Ici peinture des mœurs éveilleront en la pensée la mémoire de situations émouvantes, qui ressemblent à certaines fictions littéraires aujourd’hui très en vogue, mais nous avons tenu à écarter tout ce qui ne présentait pas le caractère historique et à ne prêter au récit d'autre ornement que l’austère simplicité dont se pare Clio, la muse antique qui préside à l'histoire.
Au lieu de charger notre palette de couleurs éclatantes, qui ne laissent pa% toujours à l’œil de l'esprit la sérénité nécessaire pour bien voir et bien juger, nous avons d’ordinaire fait appel au crayon du dessinateur sans craindre d’ailleurs de lui donner une place trop considérable dans l’illustration. Souvenirs , portraits, signatures, objets disparus, témoins des âges reculés, œuvres d'art les plus variées — des conceptions du compas, du ciseau, du burin et du pinceau aux fuies créations
de l'aiguille — nous aideront à évoquer les siècles évanouis avec la sincérité d’une appréciation prise sur le vif.
Aussi bien, en même temps que nous adressons tous nos remerciements à ceux qui ont facilité nos recherches dans les archives privées et publiques , nous nous empressons d'exprimer toute notre gratitude aux personnes qui nous ont prêté leur concours pour V illustration du travail. Le fonds le plus important de vues est l'œuvre de M. Georges Drahe del Caslillo , ami distingué des arts, auquel nous devons les photographies de plein air qui agrémentent le texte et dont une partie a été disposée en manière de frises, comme en-tête des chapitres (1).
Quel que soit le sort réservé à cet ouvrage, du moins, pour ce qui est du château, l'avenir se présente à nous sous les auspices les plus favorables. Aux mains d'une famille, dans laquelle le culte de l’honneur et des vertus domestiques est héréditaire comme l’attachement à la Religion et aux choses artistiques , cette agréable résidence, désormais reconstituée et soigneusement entretenue , ne connaîtra plus, nous V espérons, que des jours sans angoisses. Le manoir avec ses œuvres intéressantes conservera toujours les anciennes traditions de courtoisie et d'hospitalité et, du haut de ses superbes terrasses, le regard séduit continuera de se griser des enchantements d’un panorama, dont les charmes se renouvellent à chaque saison pour recommencer sans cesse et ne finir jamais.
(1) Un amateur justement apprécié, M. Louis Bousrez, nous a cédé notamment une série de vues des couvents, détachées de sa très remarquable collection, avec la liberté de les reproduire, et nous l’en remercions tout particulièrement. Quant à la responsabilité des reproductions qui se rapportent plus spécialement au passé, elle parait incomber en grande partie à l’auteur du livre.
Les rives du Cher en aval de Véretz.
flux: temps primitifs
Condere coeperunt urbes arcemquc locare Præsidium.
[Lucrèce, lib. V, v. 1107]
était il y a plusieurs milliers d’années; combien., on ne saurait le dire à beaucoup près. Les coteaux couverts de forêts vierges servaient de repaires aux fauves, maîtres incontestés des solitudes sauvages. Les chênes élevaient vers le ciel leurs frondaisons enchevêtrées , tandis que leurs racines, à travers les pentes abruptes, plongeaient jusqu’à l’empire des ondes. La rivière, nommée dans la suite le Cher, coulait large et tranquille au pied de la colline qui d’un côté lui servait de digue non sans que, de temps à autre, sur l’autre rive, la crue promenât librement ses eaux troublées à travers la vallée couverte de ronces, d’épines et d’ajoncs dorés.
Un beau jour — les chroniques ne fixent pas la saison non plus que l’année — sur ces bords solitaires vint se fixer un clan composé de quelques nomades. Les nouveaux venus étaient de taille moyenne et de membres vigoureux ; leur visage aux lignes saillantes
s’encadrait d’une longue barbe et de très longs cheveux incultes et broussailleux; sous une arcade sourcilière proéminente, des yeux acérés comme un trait fouillaient l’horizon avec une assurance rarement déçue. Pour vêtements ils ceignaient la dépouille d’animaux. Pour tout ménage ils avaient des instruments de pêche et de chasse, consistant en silex emmanchés dans des tiges de bois, en flèches de pierre et en épieux durcis au feu — lapides et sylvara/n rami. Le bagage se complétait par quelques vases rustiques en terre grossière et imparfaitement cuite. Les hommes portaient sur leurs robustes épaules les lourds outils, et les femmes conduisaient par la main les enfants qui s’attardaient à savourer les baies rouges des buissons. L’endroit fut trouvé plaisant, plein de promesses en poisson et en gibier. On s’y installa sans autre souci que de mettre en pratique l’adage, alors d’une application facile : la terre est au premier occupant. La propriété des terres et des cours d’eau n’était point régie par un autre article du code, et sans plus de formalités l’on exerça le droit d’user et d’abuser de tout ce qui se présentait, sans avoir à répondre devant un tribunal quelconque.
La colonie, cédant au besoin naturel d’améliorer le domaine qu’elle s’était choisi, y planta sa tente, qui devint le berceau d’une agglomération grossissante. Si je dis tente, c’est pour me conformer à la façon ordinaire de parler. Les arrivants trouvèrent beaucoup plus simple de se servir de grottes ouvertes dans le flanc du coteau qu’ils adaptèrent à leurs besoins et à leur manière de vivre. Ces cavités , chaudes en hiver et fraîches en été, ne répondaient elles pas à ce qu’ils pouvaient souhaiter de plus favorable ? — Cavos montes sylvasque colebant. Actuellement encore, après de longs siècles, sur les rives du Cher et de là Loire, toute une catégorie d’habitants se contente de ces asiles souterrains fermés par une porte qui, presque seule, accuse le travail de l’ouvrier moderne.
Je ne ferai pas ici le tableau de cette existence toute de plein air, dans laquelle les hommes luttent d'agilité et de ruse avec les fauves, devenus le point de mire des armes tranchantes en silex et les pourvoyeurs d’une table — table s’entend — pour laquelle la chair saignante forme l’alimentation ordinaire. La femme , de son côté, s’occupe non pas à entretenir des vêtements très sommaires, mais à traire quelque chèvre dont le lait fournit une boisson plus agréable que la liqueur âcre des fruits sauvages. Dans un coin, le chien aux longs poils, domestiqué par la raison du plus fort et du plus intelligent,
AUX TEMPS PRIMITIFS
monte la garde, le nez au vent; entre temps, il se prête bénévolement au jeu des enfants qui taquinent ses instincts d’indépendance à peine assoupis.
Ces scènes, d'une naïveté et d’une simplicité propres aux races neuves, appelées à traverser les diverses étapes d’une civilisation progressive, n’autorisent en aucune façon les théories dégradantes de certains écrivains, désireux de trouver à l’homme une origine animale. Autre chose le tableau historique du progrès des générations successives, et autre chose une promiscuité brutale, en contradiction avec les documents et les faits aussi bien qu’avec les notions primordiales, les sentiments profonds et les aspirations supérieures qui, sous une enveloppe plus ou moins résistante, se retrouvent en l’âme et le cœur de l’homme sous toutes les latitudes. Il importe peu que tel artiste fasse de ces évocations monstrueuses le thème favori de son pinceau ou de son ciseau. L’historien digne de ce nom a pour premier soin d’appuyer son récit, non pas sur le fondement ruineux des rêveries fantaisistes, mais sur la base inébranlable de la science expérimentale envisagée sous ses aspects les plus variés.
Or, les exagérations, d’où qu’elles partent, ne sauraient prévaloir contre la vérité ni détruire les découvertes les mieux avérées ; à l’historien la tâche de dégager les événements des nuages accumulés par les hardiesses téméraires des uns et par les frayeurs puériles des autres. Ce fil conducteur à la main, nous nous plaisons à explorer les rives et les coteaux du Cher, à sonder les champs, les bois et les landes. Nos investigations ne seront pas infructueuses. Les plateaux et les plaines ont livré aux chercheurs de nos jours des instruments de chasse, de guerre ou de travail en silex taillé ou poli, que les amateurs de collections s’empressent de recueillir pour leur musée et que le chroniqueur a le devoir de retenir comme des documents irrécusables.
Véretz, il est vrai, n’est pas en mesure de nous montrer un atelier d’outils comme celui des bords de la Claise, qui fut à cette époque primitive l’entrepôt d’une partie de l’Occident. Il ne nous a pas davantage l’évélé jusqu’ici de nécropole dans le genre de celle de Manthelan, où nous avons vu assez récemment la pioche faire sortir d’un ossuaire sous roche une série (le squelettes, ayant à leurs côtés des outils en pierre, des poteries en terre grossière et des parures en os et en coquillages ainsi que des débris variés de la période protohistorique. Mais, outre que les cachettes ignorées n’ont pas dit leur dernier mot, il nous suffit, pour jalonner notre marche, de constater la
présence des instruments de forme diverse, simplement taillés ou polis avec soin, que l’on rencontre de temps à autre dans la région qui fait l’objet de cette étude.
En ces âges reculés, les inondations des fleuves n’apportaient pas avec elles la panique qu’elles excitent de nos jours. Les eaux prenaient
li bremen t leur cours au travers de plaines plus ou moins incultes et nul ne se préoccupait de la durée de leur séjour non plus que de la soudaineté de leur irruption. 11 en était de même de l’apport des migrations des peuples que l’on peut comparer assez justement aux alluvions des rivières. Tandis que, dans les Etats modernes , par dessus les frontières plus délimitées l'invasion d’un peuple étranger entraîne des convulsions et des chocs aux conséquences terribles, alors les incursions des races primitives, sans être exemptes de toute émotion, s’effectuaient avec le calme relatif de déborde ments qui rencontrent peu ou point d’obstacle au milieu d’espaces immenses.
Tel fut le caractère présenté par la prise de possession de notre contrée au profit des caravanes de Celtes ou de Gaulois, auxquels notre pays doit les premiers linéaments de la phy-
Outiis en silex de l’époque préhistorique. sionomie ethnographique qu’il Atelier du Grand-Pressigny.
(Collection de l'abbé Brung.) conseiAa dans la suite. 1 îofonde en effet fut l’empreinte marquée et sur le sol et sur scs possesseurs par cette race hardie qui se flattait de soutenir de ses lances la voûte même du ciel , si elle venait à s’affaisser sur leurs têtes. Aussi, aimons-nous à saluer ces
AUX TEMPS PRIMITIFS
colons qui cimentèrent de leur sang les fondements de la Patrie Gauloise.
Ce sont en effet d’admirables ancêtres que ces hommes à la stature élancée, au front élevé et au visage agréable, illuminé par la vivacité limpide de l’azur des yeux. A leur côté se tiennent de dignes compagnes à la face souriante dans la blonde toison d’une luxuriante chevelure, et aux proportions harmonieuses qui rappellent les meilleurs types de l’Orient, berceau des races indo-européennes. Sur la figure et dans le regard brille la douce clarté de l’intelligence, amie du vrai et du beau, et dans leur poitrine bat un cœur dont la bravoure n’ôte rien à la tendresse familiale. En la vivacité primesautière de leur tempérament aussi bien que dans la bonté instinctive de leur naturel s’ébauchent les traits originaux de notre race privilégiée.
Le médaillon de ces primitifs entre tous doit demeurer le premier ornement de notre foyer domestique et social.
Aussi bien, en parcourant l’horizon qui se déroule sous nos regards charmés, sur ces coteaux fertiles et Ces vallées ver- Dans la forêt de Véretz.
doyantes, nous nous
plaisons à reconstruire par la pensée ces groupes de huttes en bois et en glaise, au sommet desquelles tremblotte le panache de fumée, emporté par le vent. Sous le toit rustique de la ramée, ce n’est pas encore l’épanouissement de la cité romaine, qui est elle-même le prolongement des traditions de l’Hellacle, mais c’est déjà la floraison discrète d’une civilisation qui ne demande qu’à grandir. L’esprit devient
plus affine, les mœurs se font plus douces, la vie sédentaire élargit son empire, la famille se transforme comme par degré en un sanctuaire auguste. Le mari travaille non seulement les métaux vulgah’es, tels que le fer et le cuivre, mais encore l’or et l’argent qu’il réduit en monnaies ou en parures. La femme s’essaye à filer le lin, à broyer le grain, à cuire le pain et la viande ; sur la table sa main place l’hydromel et les assaisonnements des légumes savoureux et des plantes aromatiques. Le sens religieux préside à plus d’un des actes solennels de la vie domestique et publique et. en maintes circonstances, à l’ombre de la forêt, on entend invoquer les noms de Teutatès ou de Taranus dont on conserve le souvenir dans un cippe au musée d’antiquités de Tours.
Pour reconstituer le tableau du clan gaulois de Véretz, nous n’avons pas besoin de faire appel aux données générales fournies par les autres localités, non plus qu’aux textes laissés par les historiens latins ; il nous suffit d’interroger les objets que les antiquaires ont trouvés dans le sol. Les outils en fer, les monnaies gauloises à l’effigie du taureau cornupète, symbole parlant du peuple des Tuions, et les divers ustensiles mis au jour par la pioche des cultivateurs sont des témoins authentiques qui déposent fidèlement au sujet des habitudes, des mœurs, des travaux et des relations de la colonie des bords du Cher.
J’ai dit le Cher et Véretz. Or, quelle désignation les premiers habitants attribuaient-ils au cours d’eau et à la localité? Le besoin de dénommer les choses et les personnes a son principe dans l’usage naturel de ce merveilleux et divin instrument qu’est le langage, et qui s’exerça avant tout sur les objets que les hommes avaient constamment sous les yeux. Il va de soi que les éléments des noms furent empruntés d’ordinaire aux circonstances topographiques, historiques ou légendaires au milieu desquelles vivaient les auteurs de ces vocables, qui se sont plus ou moins modifiés dans la suite des temps.
La plus ancienne appellation connue de la rivière, sur les rives de laquelle se passe notre histoire, est empruntée à la carte romaine dite de Peutinger. On la désigne par le terme de Gabris, équivalent de Cabris, qui a donné son nom à la ville de Chabris. Cette localité était située sur les bords du Cher, dans le Berry, à l’endroit encore dit Chabris, actuellement commune de Chabris-Gièvres, au département de Loir-et-Cher. Nous la rencontrons ensuite dans le continuateur de Frédégaire et de Grégoire de Tours, le savant prélat du vie siècle, grâce aux
AUX TEMPS PRIMITIFS
ouvrages duquel nous connaissons les origines de notre histoire et de notre géographie nationales. L’annaliste du vme siècle emploie les mots de Carus et Caris dont la forme latine, on le sent, ne fait guère que revêtir un nom plus ancien sans en dissimuler l’ossature.
La dénomination a persévéré durant le moyen Age dans les chartes tourangelles, et aussi dans le vocable du bourg de Pont-Cher, Carobria, qui est comme la synthèse des deux expressions, différentes seulement par le dehors. Enfin, de nos jours, la racine primitive se montre toujours dans le terme de Care appliqué, quelques lieues au-dessous de Véretz, à une fontaine ainsi qu’à un passage ayant rapport avec un ancien bras du Cher, lequel coule le long du coteau septentrional.
Sous ces formes variées on découvre une entité unique dont il serait intéressant de fixer la racine : essayons. On sait que le peuple a toujours aimé à reproduire dans sa langue imagée le caractère propre qui le frappait en chaque chose. Tantôt il a pris soin d’accuser l’existence d'un confluent comme dans les noms de Cande, Ambez,
Sur 1g3 bords du Cher.
et peut-être Amhoise. Tantôt il a marqué la situation entre deux cours d’eau, comme dans Enlramnes, Antran, qui paraît plusieurs fois en Gaule, ainsi d’ailleurs que la terminologie de bouche, de bec et autres du même genre.
Eh bien ! Cher ne viendrait-il pas d’une idée analogue ? Jadis la rivière, large et profonde, était divisée en deux branches qui couraient parallèlement, sans d’ailleurs confondre leurs eaux; l’une se jetait dans la boire un peu au dessus de Cinq-Mars, et l’autre poursuivait son cours jusque vers Rigny. A les considérer à vol d’oiseau, c’étaient là comme les deux bras, les limons d’un char, d’un cabris ou d’un cabriolet. La pensée qui, sous un autre aspect, a porté le peuple à désigner la constellation de la Grande-Ours parle vocable de « Chariot- David », a pu l’inspirer également au point de vue hydrographique. Rien d’étonnant à ce qu’il ait introduit cette idée dans la composition du nom de la double rivière, du moins dans la partie de son parcours où elle débite le volume d’eau le plus considérable. Les Celtes ou Gaulois l’auront appelée Karr, terme qui actuellement encore dans le breton signifie char, charrette; les Romains en latinisant le mot en ont fait Cabris, Caris et Carus. Sous cette dernière forme il a traversé le moyen âge, pour se métamorphoser définitivement en Care et Cher. Le premier de ces substantifs est l’interprétation du mot « Karr », le second est la traduction, par trop littérale et d’ailleurs dénuée de sens, du terme de « Carus ».
Le nom de la rivière, qui constitue comme le cadre de ce travail, il est difficile de savoir à quelle peuplade en revient l’initiative, et peutêtre les riverains qui nous occupent l’ont-ils reçu tout formé de leurs compatriotes ; mais, du moins, sont-ils en droit de revendiquer la paternité d’un vocable qui nous intéresse plus particulièrement encore. De fait, ils ne sont pas demeurés inactifs au point de vue philologique et, comme les ondes qui se poussent indéfiniment, ils nous ont transmis, de génération en génération, l’appellation du hameau qu’ils ont formé tant sur le plateau que le long de la rivière et dans le petit havre taillé, en manière de vallon triangulaire, dans la coupure du coteau.
Le terme de Véretz est de formation ancienne, et on le rencontre dans les actes du xv0 siècle. 11 est vrai que, parfois, à cette dernière époque, on voit l’orthographe Verez. Au siècle précédent, on trouve « Vairet » et « Veiret », concurremment avec « Verez », « Vaires » et « Veres ». De même à une époque antérieure, on lit Varet et Varez. Mais il est manifeste que d’ordinaire cette expression est la mise en français du terme « Vairetum » et « Vereta », qui se montre notamment au xue siècle.
Essayons de pénétrer plus avant et de remonter dans le passé, de
AUX TEMPS PRIMITIFS
tout l’intervalle qui sépare cette période des commencements de l’ère chrétienne. Envisagé à l’origine, le nom de la localité n’aurait-il pas quelque rapport avec le mot celtique « Gwarez », abri, refuge au bord de la rivière, qui convient à merveille à sa situation dans le coude formé par le lit du cours cl’eau? On pourrait encore le rapprocher de « gwéraérez », qui signifie verrerie. De même que les endroits où les anciens avaient installé des forges ont gardé d’ordinaire la désignation de « Ferrière », de même ce lieu conserverait le souvenir de la fabrication du verre, très connue en Gaule, au moins du temps des Romains. En ce dernier sens, ce serait comme le pendant, dans la langue gauloise, du nom de « Vitrerie » que nous voyons encore à un groupe de maisons de la paroisse de Véretz.
D’autre part si notre attention se porte sur le site escarpé qui domine la vallée et dut servir de bonne heure de camp retranché, ou tout, au moins de poste de vigie, commandant la rivière, on serait peut-être autorisé à chercher l’origine de Véretz dans le terme celtique « gwéré », qui signifie lieu élevé et poste d’observation au bord de l’eau.
Il était de notre devoir de tenter d’éclaircir le sens des noms qui forment le pivot de cette histoire. La voie étant restée jusqu’ici inexplorée, nous ne saurions nous bercer de l’illusion d’avoir frayé un chemin assuré. Le labyrinthe de l’étymologie est trop enveloppé de clair-obscur pour que nous pensions à rien de plus qu’à y faire pénétrer un faible rayon, qui du moins vaut mieux que les ténèbres.
Le Cher vis-à-vis l’ancien bac de Veretz.
Conquérants et Civilisateurs
Carmina, pieturas et dædala signa polire Paulatim docuit pcdetentim progredientes.
{Lucrèce y lib . K, v. 1449. J
'est l’heure à laquelle entrent en scène les légions descendues du haut des Alpes comme un torrent dont les eaux, tout en ravinant le sol, lui apportent la fécondité. Les Romains, en conquérants capables non seulement de subjuguer mais de civiliser, dotèrent le pays d’instiet, en particulier, édifièrent des monuments remarquables dans la vallée de la Loire. Basilique, temples, amphithéâtre, thermes, arcs de triomphe et maisons de patriciens donnèrent à la capitale des Turons la physionomie d’une Rome en miniature. Les environs, notamment les coteaux de la Loire et du Cher, se distinguaient par la fréquence et le charme des constructions. Bois-Denier et Chatigny avec leurs villas, Luynes avec son aqueduc et son castellum, Cinq-Mars avec sa pile et Langeais avec ses divers vestiges attestent l’intensité de
tu lions utiles
CONQUÉRANTS ET CIVILISATEURS
la civilisation gallo-romaine. 11 en est de même des ouvrages des rives du Cher, qui nous intéressent tout spécialement.
Des raisons majeures, sans doute des craintes sérieuses de soulèvements et d’invasions, portèrent les Romains à se constituer, dans la vallée Ligérine, un castrant facile à défendre par le peu d’étendue de son périmètre et parla résistance de ses remparts entourés de fossés. Les soubassements furent posés à l’aide d’assises en robustes parpaings, bruts ou sculptés, provenant des' monuments qui se trouvaient en dehors de l’enceinte, de manière que les assaillants ne pussent s’en servir contre la place, ainsi mise à l’abri de leurs coups. Ces fondements, véritablement pélagiques, sont une mine précieuse à exploiter pour les antiquaires. On y a trouvé - — les uns ont été enlevés avec soin et
insérés — de nombreux et que nous n’avons pas à nous suffira de dire un mot.
archéologique de Tours, on
d ’ au t res y son t encore très curieux débris, étudier ici et dont il Dans le Musée remarque un gigantesque 1 i n teau de porte , transformé par la légende en tombeau de Turnus, héros considéré comme le fondateur de la cité; une inscription attestant la construction d’un édifice considérable par Julia Benigna :
ainsi que des basreliefs, tels que Diane avec Actéon,
Hercule domptant le taureau de l’île de Crète envoyé par Neptune contre Minos, et divers autres
fragments. En outre, une visite aux remparts permet au chercheur d’épaves antiques de relever, à l’archevêché, la tour protégeant l’angle sud-ouest de l’enceinte, ainsi que des restes des murailles,
Rempart romain à Tours.
1 ."Tour d’angle S. -O. à l'archevêché. — 2. Mur el lotir à l'angle S.-E. — 3. Porle dans le mur du Midi. — i. Soubassements de la porte O., rue de la Caserne.
d’une porte et de sculptures, et surtout l’inscription insérée dans les caves et qui, croit-on, provient d’un monument — peut-être un arc de triomphe — élevé en l'honneur de Germanicus, fds de Drusus, par la « cité libre » de Tours, selon les vestiges de cette belle inscription. C’est vraisemblablement à la même origine que se rattache la superbe
corniche, trouvée dans les fouilles ouvertes sur l’emplacement du Crédit Lyonnais; de fait, on parlait encore, au moyen âge, des « arcs an-
tiques » comme étant dans le voisinage de la rue Nationale actuelle.
Plus à l’est du castrum, le soubassement du rempart garde toujours, parmi des blocs cyclopéens, de nomb reux tronçons de colonnes lisses ou cannelées, de chapiteaux et d’architraves. La sculpture, qui apparaît au curieux comme enveloppée d’un voile de mélancolie produit par la dévastation, revendique ici et là des fragments de bas-reliefs, notamment un cavalier, peut-être Hercule enlevant une cavale de Diomède, roi de Thrace, ainsi qu’une Renommée ou une Victoire, et d’autres motifs de décoration que l’on ferait bien de sauver d’une ruine certaine.
Le territoire de la Touraine offrait d’ailleurs, en maints endroits, des édifices que le temps et les hommes ont également dévastés d’une façon plus ou moins complète. Sur les bords de la Vienne, Chinon conserve, dans les murs de son château fort, des vestiges de blocs antiques ornés de scènes sculptées et aussi une stèle funéraire déposée dans une des tours. En remontant la rivière, on rencontre les souvenirs
Sculptures romaines de Tours.
1. Diane et Actêon. — 2, 3. Hercule. — 4. Tambour de colonne. — 5. Cippe funéraire. — 6. Dédicace à Taranus. — 7. Dédicace relative à Julia Benicjna.
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laissés par les officines de céramique clc Mougon et de Nouâtre, ce dernier centre remarquable par ses moules à poterie fine et dont l’emplacement est la propriété de M. Pagé. Sur les rives de l’Indre, Loches rappelle l’ère romaine par son autel circulaire orné de sculptures variées et, dans les environs, on doit une mention spéciale aux antiquités de Chambourg , de Perrusson et de Rouvray.
Dans son parc, Mme Boussard a découvert un précieux dépôt d’objets romains de diverse nature comprenant, en particulier, des vases en verre, dont quelques-uns de grande dimension, des poteries en terre et des instruments et ustensiles en cuivre, en bronze et en fer, lesquels paraissent se rattacher à la
sépulture d’un noble gallo-romain.
Plus au midi , sur les bords de la Creuse , Yzeures a étonné même les amis des antiquités par la richesse des découvertes, qui d’ailleurs appellent un complément. On n’a pas oublié que la pioche des ouvriers, conduite d’abord par le hasard des fouilles pour une nouvelle église, puis par un ardent archéologue, a
Vases gallo-romains.
1. Vases en verre, en terre et bronze trouvés à Rouvray. 2. Moules découverts à Nouâtre.
mis au jour des restes gallo-romains de la plus haute importance. Un temple et] des autels dédiés à Minerve avaient été élevés en ce lieu par la famille Pelrone-Camille. Les bas-reliefs retrouvés représentent, pour
la plupart, la célèbre Gigantomachie ou la lutte de la Déesse contre les Titans. Au ve siècle, les ouvrages renversés servirent de soubassement à une église élevée par saint Eustoche, évêque de Tours (441-461), et c’est dans le sous-sol de cet édifice, dédié à Notre-Dame, l’auguste Minerve du Christianisme, qu’on les a surpris en leur rangement méthodique et quinze fois séculaire.
J’ai parlé de victoire. Les étendards avaient apporté dans leurs plis la conquête avec ses douleurs et ses humiliations; la toge à son tour avait pour mission d’organiser le pays en répandant les idées et en créant les institutions
Blocs romains.
1. Inscription encastrée dans le mur de l’archevêché. — 2. Fragment de corniche à Tours. — 3. Bandeau inséré en l’église de Perrusson.
qui constituent les éléments nécessaires du progrès et de la civilisation. Le légionnaire céda la place au magistrat, suivant l’expression d’un illustre écrivain de l’antiquité, cedant arma togæ , et les fruits de ce labeur pacifique furent d’autant plus excellents que le sol était plus fécond. Dès le milieu du ier siècle, la capitale des Turons jouissait des bienfaits de la nouvelle organisation. Elle avait son administration politique et judiciaire, dont le souvenir a persévéré dans la basilique ou basoche avec le palais du comte. Cité libre, en témoignage de gratitude elle éleva le superbe arc de triomphe dont l’inscription, charte glorieuse de sa noblesse, de ses droits et de sa reconnaissance, est heureusement conservée enpartiedans les soubassements de l’archevêché.L’èrc des Antonins donna une impulsion puissante à l'œuvre de colonisation. Tours devint vite un centre important où brillèrent avec éclat les lettres, les sciences et les arts dont le rayonnement s’étendit sur tout l’ouest de la Gaule. A la distance de dix-huit siècles, de temps
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à autre, on voit jaillir du sol comme une étincelle cachée sous la cendre, et c’est avec raison que l’on s’empresse de recueillir pieusement les restes comme les souvenirs précieux des ancêtres qui furent des pionniers dans la voie de la civilisation.
La localilé qui nous occupe dut au voisinage de Cæsarodunum d’attirer de bonne heure l’attention des Romains. Assurément, les conquérants des Gaules ne pouvaient négliger de tirer parti |de l’excellence de ce point stratégique. Après avoir assis les grandes voies militaires destinées à faciliter et assurer la conquête par la rapide mobilisation des troupes, les Romains s'attachèrent à accroître les moyens de communication par l’installation de chemins secondaires qui s’embranchaient sur les grandes artères et se déroulaient de préférence le long des cours d’eau.
Tours, ou Cæsarodunum, était le centre de cinq grandes voies, qui de la métropole de la troisième Lyonnaise se dirigeaient vers les extrémités du pays. Celle de Tours au Mans paraît encore en certains endroits : notamment non loin du village du Serrain et de la route de Château-la- Vallière, sur la commune de Semblançay, elle demeure très visible et il y a d’autant plus d’intérêt à conserver ces vestiges qu’ils sont peutêtre les seuls que l’on connaisse en Touraine. La voie de Tours à Bourges sortait de la ville par la porte sud-est dont on voit encore la curieuse ouverture dans l’antique rempart. Le seuil et le dallage, creusés par les roues des chars, ont été retrouvés à environ un mètre cinquante cenli mètres de profondeur dans le jardin qui enveloppe actuellement la vieille enceinte gallo-romaine, bâtie en pierre de petit appareil cubique sur des soubassements en blocs de dimension cyclopéenne, ainsi que nous l’avons fait observer.
Cette voie se divisait en deux branches, dont l’une suivait la rive droite du Cher et se dirigeait vers Greux, Thuisseau, Saint-Martin-le-Beau et Tésée, où l’on trouve de curieux restes d’une mansio, tandis que l’autre longeait la rive gauche. Celle-ci
traversait le. Cher, selon toute vraisemblance à l’aide d’un gué pavé, vis-à-vis le bourg de Saint-Avertin, primitivement appelé Vençay, et se déroulait ensuite entre la rivière et le coteau.
Pour commander cette route en même temps que le cours d’eau,
dont le bac a persévéré durant tout le moyen âge, les Romains construisirent, plus à l’est, la forteresse, arcem, qui a donné son nom au bourg de Larçay. Du reste, l’analogie de procédé entre cet établissement en petit appareil, assis sur des fondations de colonnes et de blocs empruntés à d es m o n u m e n t s importants, et l’encei n te de la cap i 1 ale de la province, indique assez que la forteresse de Larçay fut bâtie à la m ê m e é p o q u e , c’est-à-dire vers la fin du uin siècle, pour tenir tête aux mêmes ennemis du dehors et du dedans. Ce fort faisait manifestement partie du réseau d’ouvrages militaires dont un auteur ancien a dit :
Le castellum romain de Larçay.
1, 2. /testes des tours et murailles. — 3. Soubassements des murs en gros blocs sculptés.
Instables Turones circurasita caslra coercent.
A Véretz, il n’y avait pas les mêmes raisons de construire un fort et les Romains se contentèrent sans doute d’un castrum en terre avec quelque tour en bois pour servir de vigie, au sommet et à la pointe
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extrême du plateau. Bien que la charrue et la bêche des travailleurs ne se soient pas montrées libérales en révélations, néanmoins nous nous plaisons à constater que le séjour des légionnaires a laissé des vestiges plus marqués que celui des Gardois.
En promenant sa rêverie sur les délicieuses terrasses qui frangent le coteau, on aime à évoquer le souvenir des fondateurs de ce bourg, gens au frais visage et à la blonde chevelure, qui ont tout l’attrait des primitifs si goûtés de nos jours. Mais par-dessus ces pionniers se profilent obstinément la brune silhouette et le geste dominateur des conquérants; les aigles, qui avaient pris leur essor de la Ville aux sept collines, portaient sur leurs ailes les germes d’une nouvelle civilisation, d’une renaissance politique, littéraire et artistique, et bientôt d’une rénovation religieuse. En vain l’on tente de s’attarder en la compagnie des premiers comme auprès des ancêtres les plus reculés, l’attention se fixe tout naturellement sur le rôle et l’action des Romains. N’est-ce pas l’ordre des choses ? Dans l’accroissement de la plante, le sauvageon garde certes le mérite de fournir le sujet avec sa sève puissante qui alimente la végétation ; mais les fleurs et les fruits, par leurs propriétés et leur saveur, appartiennent plus immédiatement à l’essence greffée. Du moins, nous nous garderons de méconnaître les vertus et les énergies de l’antique race Gauloise, tout en exaltant les merveilleuses qualités des organisateurs de la Gaule, privée de son indépendance au profit d’un développement qui fut tout bénéfice pour elle.
Pour ce qui est du territoire de Véretz, les Romains l’occupèrent et le défrichèrent sur les points les plus avantageux. Dans la suite des âges, les bois reprirent plus d'une fois possession du domaine conquis sur leurs sombres repaires, et de nouveau, en nos jours, le défrichement a fait retrouver les vestiges d’habitations gallo-romaines. Sur le plateau, à une demi-lieue à l’est du bourg, la Chavonnière a livré aux investigateurs du passé une grande quantité de débris curieux. On y a rencontré des fondements et des murailles de logis, ainsi que des débris de colonnes avec moulures et chapiteau d’un diamètre d’environ GO centime, et diverses pierres sculptées; les fouilles ont également révélé de grandes tuiles à rebord formant toit, de nombreux fragments d’amphores, de vases assez élégants et de poterie commune, enfin des monnaies de cuivre par milliers, et des morceaux de meules en grès à broyer le grain, mêlés à une foule de défenses de sanglier. En cet endroit, la pioche des ouvriers évoquait, presque à chaque pas, la mémoire des maîtres de cette époque bien éloignée. L’un des hôtes se
montra lui-même aux: regards, j’entends son squelette, dans une cavité en maçonnerie protégée par de larges briques ; le défunt avait près de lui des verroteries et un collier en laiton, derniers restes de sa parure, et aussi la pièce de monnaie traditionnelle, l’obole destinée à payer le passage du bac de Charon, suivant la croyance que les païens nourrissaient au sujet de l’immortalité de l’âme. Au-dessous s’ouvrait un large puits qui dans la suite avait été comblé par tous les débris de construction que l'on y a rencontrés, mais à la profondeur d’environ cinq mètres jaillissait une abondante nappe d’eau qui avait du être utilisée par les Gallo-Romains, si parfaits observateurs des principes de l’hygiène. Le propriétaire de la Cliavonnière à l’époque de la découverte, c’està-dire en 1835, était îvi. de La Tour qui, nous a-t-on dit, gardait en ami des arts les traditions de ses plus lointains prédécesseurs (1).
Le hasard heureux de la pioche, auquel revient d’ordinaire une si large part des découvertes, a mis et mettra certainement encore au jour d’autres vestiges analogues sur plus d’un point de cette localité. Nous appelons de tous nos souhaits cette agréable surprise et, pour voir leur réalisation, nous ne serions pas éloigné d’adresser un vœu très particulier à tel indigène de l’Olympe comme Mercure, sans doute
patron des trouvailles antiques.
Du moins, nous voulons espérer que , indépendamment de la meule romaine rencontrée sur la propriété et conservée
Meule romaine au château de Véretz (Diamètre ftO cent.) CO 111 1 1 IC Un té-
moin fidèle, Ton
découvrira quelque jour des restes anciens dans les environs du château, dont les conquérants avaient dû faire comme le centre de leur occupation militaire.
Après la conquête par Jules César, qui nous a raconté lui-même la façon dont il assigna les campements d’hiver à ses troupes sur les frontières de la Touraine, les patriciens et les colons jouirent durant
(1) Mémoires de la Soc. arcli. de Touraine, t. VIII. p. 50.
CONQUÉRANTS ET CIVILISATEURS 19
nombre de lustres des bienfaits d’une tranquillité relative, favorable au progrès de l’agriculture, de l’industrie et des échanges. Mais la seconde moitié du uie siècle vit cette quiétude féconde menacée par les invasions , en parti • culier par les incursion sdes Bagaudes. Ainsi que nous l’avons fait remarquer , c’est vraisemblablement à cette période qu’il convient de rattacher la construction de la forteresse de Larçay, exécutée
avec des débris de monuments de grande dimension et de belle proportion, à en juger par les tronçons de colonnes qui sont enfouis dans le blocage des fondations de la citadelle ou acropole.
La découverte des monnaies de Véretz vient à l’appui de cette supposition. Les quatre mille pièces environ en cuivre étamé appartiennent à la période des Trente Tyrans. On y remarquait quelques monnaies à l’effigie de Gordien, de Philippe, de Herennius, de Herennia Etruscilla et d’Etruscus, mais surtout elles se rapportent à Postume qui régna de l’an 238 à l’an 267 de l’ère chrétienne. Quand le spectre de l’anarchie menaça l’empire, sous le coup des terreurs de la guerre et de la ruine les possesseurs enfouirent leur trésor avec l’espoir de le retrouver en des jours meilleurs. Ainsi devaient procéder, plus tard, leurs successeurs devant les angoisses causées par la guerre de Cent ans et par la Révolution.
On sait avec quel soin les Romains s’attachaient à capter les eaux de source au profit des villas dont ils étaient jaloux d’agrémenter le voisinage des villes. Tivoli, Albano, Castel-Gondolfo et d’autres sites charmants perpétuent dans la campagne romaine, sillonnée d'aqueducs gigantesques, le souvenir des travaux qu’ils n’hésitaient pas à s’imposer quand il s’agissait d’alimenter les fontaines publiques ou privées. La campagne de Cæsarodunum, en dépit de destructions répétées et qu’on ne saurait trop déplorer, conserve encore des restes
Monnaies des Trente Tyrans découvertes à Véretz.
importants de ce genre d’ouvrages exécutés par les Romains. Qui n’a visité les curieux vestiges de l’aqueduc, dit de Luynes, qui alimentait très probablement la villa ou la mansio de Maillé, sur l’emplacement de laquelle s’éleva plus tard le monastère de Saint-Venant? Au sud de la Loire, la vallée fut également dotée de conduites d’eau dont on retrouve çà et là les traces qui, pareilles aux pièces d’un organisme rompu, permettent de reconstituer le réseau dans son état primitif.
La rive gauche du Cher, favorisée d’une voie excellente, voyait un canal courir le long de la route à la base du coteau. Le point de départ était les fontaines, sises sur le territoire de Bléré et qui ont donné leur nom au ruisseau et aussi au domaine de Fontenay, si riche en vestiges romains et actuellement la propriété du savant antiquaire M. Bucquct. L’abondance, la pureté et la qualité de l’eau tentèrent les colons dont les dépendances étaient situées sur cette rive. On n’épargna rien pour construire un canal taillé dans le sol par manière de tranchée longitudinale et formé d’un lit de béton indestructible. L’eau potable fut distribuée de la sorte à plusieurs centres d’habitations qui étaient autant de foyers de travail, de culture et de progrès.
L’aqueduc, nonobstant les destructions et les transformations, a survécu en plusieurs tronçons, qui permettent de jalonner sa direction. Au village de Chandon, on remarque les restes de sept ou huit piliers plus ou moins engagés dans des constructions modernes et qui portaient la conduite au travers d’un petit vallon. Puis le canal se montre visiblement auprès du bourg de Véretz. « Là, dit un antiquaire témoin des découvertes d’antan, par suite d’cboulement nous pûmes le voir tout à notre aise, sa voûte et ses parois gisent sur le bord de la route ; la partie inférieure, plus solide, est restée suspendue dans une étendue de douze à quinze mètres. La forme de l’aqueduc est celle d’un carré long se terminant en cintre irrégulier; il a, en cet endroit, un mètre de hauteur sur cinquante centimètres de largeur ; l’épaisseur moyenne de scs parois paraît être généralement de trente à trente-cinq centimètres. Elles ont été construites avec le plus grand soin ; le lit sur lequel coule l’eau est tellement uni que nous le crûmes un instant en marbre ou en pierre de Liais ; à une légère couche incrustée aux parois latérales, nous croyons pouvoir affirmer que la masse des eaux a pu être de cinquante à cinquante-cinq centimètres. » (1)
Les travaux nécessités par la construction des maisons du bourg
(1) Mémoires de la Société archéologique de Touraine, t. 111, p. 179.
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ont fait disparaître la partie correspondante du canal. Il en est de même dans le parc du château, où l’on remarque vers l’ouest l’or ifice de la tranchée avec les dispositions particulières dont il vient d’être parlé. A cet endroit, l’aqueduc est formé d’un conduit de 50 cent, de largeur sur 60 cent, de hauteur, creusé dans un lit déciment qui n’a pas moins de 25 cent, d’épaisseur; la voûte, qui s’élève de 45 cent, au-dessus de l’encaissement cimenté, est actuellement en moellons secs recouverts d’une couche de terre. On y trouva, il y a environ un demi-siècle, une douzaine de petits vases romains en forme de soucoupe.
Au sortir de Véretz, à quelque cent mètres, on observait également des fragments du conduit utilisés dans une maison particulière. A Larçay, l’établissement d’un chemin vicinal a permis d’en constater le passage.
Plus en aval, il apparaît sur divers points le long de la route, et un étroit vallon conserve le mur en petit appareil, qui portait la conduite et dont on doit la connaissance à un archéologue distingué (1). De même à Saint-Averlin, on a pu vérifier sa présence en plusieurs endroits , notamment dans la propriété de Mme Croué et dans les fondations de l’église paroissiale. Çà et là à travers les champs, la découverte d’une foule de tuiles à rebord, de poteries brisées, de monnaies et de fragments de meules à farine indique, de loin en loin, que des habitations llorissaienl dans le voisinage de l’aqueduc, qui leur apportait la fraîcheur, la fécondité et l’agrément.
On se demandera peut-être comment il se fait que le peuple, d’ordinaire si enclin à rapporter aux Romains les ouvrages de quelque importance, même ceux qui leur sont étrangers, donne à cet aqueduc le nom de « canal de Beaune. » Nous devons reconnaître que la population n’est pas seule à se servir de celte désignation et que des docu-
(1) Note de M. L. Bousrez dans le Bulletin de la Soc. archéol. de Touraine.
ments des derniers siècles l’emploient également; elle se lit en particulier dans les comptes du château, dont nous aurons maintes fois l’occasion de parler. Mais cette appellation prouve seulement que le célèbre surintendant et maire de Tours, voulant doter la A ille d’eaux abondantes, utilisa les sources de Fontenay aussi bien que celles de Saint-Avertin ; il fit à l’aqueduc des travaux sérieux, dont le souvenir s’est conservé par cette désignation. De fait la couverture du canal, en forme d’ogive irrégulière de 35 cent, d’épaisseur, telle qu’elle paraît dans la basse-cour dn château de Yéretz semble appartenir à cette réfection. 11 n’en demeure pas moins que le. travail galloromain a ouvert la voie et doté le pays de la première conduite d’eau de quelque importance.
Ex lingue leonem, dit un proverbe classique. A ses œuvres sur les bords du Cher, nous avons reconnu le séjour et quelques-uns des établissements du « peuple-roi », comme s’exprimait le plus illustre des poètes latins. Les Gallo-Romains de Yéretz, nous l’avons constaté, étaient en communication facile avec leurs voisins de l’est et de l’ouest, non seulement par le Cher et par la route, mais encore par l’aqueduc, en sorte qu’ils voyaient affluer fous les éléments d’une vie fructueuse, commode et agréable. Nous avons à sui vre l’évolution de ces commencements, encore enveloppés d’ombres mystérieuses, à travers les voies nouvelles ouvertes par les énergies et par les initiatives de la race du nord, qui achèvera de constituer la nation Franque ou Française.
Villicrs, étang et ferme dans le parc.
ni
fia Moyen fige
Franc sunt mult gentil hume....
Chevalchent par cez greignurs valées, Osbercs vestuz e lur brunies dublees, Helmes laciez e ceintes lur espées,
Escuz as cols élances adubées.
( Chanson de Roland, v. 377, 710-713.)
l’instar des individus et toute proportion gardée, les nations ont une durée qui est limitée par l’ensemble harmonique des éléments de vitalité. Ces éléments sont, d’une part, les énergies intimes de lame nationale et, d'autre part, la force d’assimilation, de résistance et d’expansion de l’organisme public. Quand ce dernier a fourni la carrière dont il était capable, il disparaît pour faire place à d’autres, à la manière des êtres grands ou petits, dont le sol a conservé longtemps , puis révélé quelque jour la structure fossile. Mais il convient de ne pas exagérer l’analogie qu’il y a entre les organismes sociaux et les organismes zoologiques disparus. Ceux-ci n’ont guère
laissé d’autres vestiges que l’empreinte marquée dans les stratifications terrestres. Par contre, un peuple ne disparaît pas sans transmettre, à la façon du coureur antique porteur du précieux flambeau, un ensemble d’aptitudes et d’œuvres, de qualités, de défauts et de résultats acquis , en un mot tout un patrimoine intellectuel, politique et humanitaire qui sert de base à un nouvel édifice.
La chute de l’empire romain, vaincu et renversé par les assauts des peuples conjurés à sa ruine, nous fait penser à quelque colosse étendu sur le sol et dont les vainqueurs, sans déposer la hache et le marteau, se partagent les lambeaux avec les dépouilles. Vraie par le côté extérieur et pittoresque, l’image cesse d’être adéquate lorsqu’il s’agit de la relation entre le passé et l’avenir, et de la survivance indéfinie de l’influence romaine, des institutions qu’elle a fondées et des ouvrages qu’elle a créés, en même temps que des tendances et des ressources qu’elle a déposées en germe au sein des nations. A proprement parler, ce n’est pas ici la destruction d’une statue colossale, mais bien plutôt l’envahissement soudain d’un immense réservoir placé sur les sommets et qui cède devant une poussée gigantesque. Aussi, après les restaurations nécessitées par l’invasion violente, ce réservoir deviendra-t-il une source inépuisable destinée à alimenter et à féconder la région entière.
Nous n’avons aucunement la pensée de décrire les circonstances qui ont accompagné la décadence romaine et l’avènement du peuple au sang jeune et généreux. En se greffant sur la tige latine comme celle-ci était hantée sur la souche gauloise, les nouveaux venus constituèrent la nation Française, telle qu’elle vit et rayonne depuis de longs siècles jusqu’aux confins les plus reculés du globe, comme le facteur le plus puissant et le plus glorieux des progrès de l'humanité. Pour nous, nous ne prendrons de ce changement social que ce qui est nécessaire pour jalonner notre marche à l’entrée du moyen âge, et ce terme nous l’employons ici au sens le plus large, pour désigner la période comprise entre le soir de la civilisation antique et l’aube des temps modernes.
O temporal o mores! s’étaient exclamé les représentants officiels du monde qui s’évanouissait. Un beau jour en effet le flamine romain, entouré de son auditoire de fidèles, vit non sans émoi l’apôtre de l’Evangile du Christ aborder aux rives de la Loire. Dans la seconde moitié du me siècle saint Catien ouvrit la voie à la prédication chrétienne. Après lui vinrent saint Lidoire et surtout saint Martin dont
AU MOYEN AGE
l’existence remplit presque le ive siècle. L’infatigable évêque fit pénétrer la grande voix de la religion jusque dans les profondeurs des forêts les plus sauvages et parmi les tribus les plus entachées de paganisme. Sans rien abandonner de ce qui constitue la noble et légitime manifestation de l’intelligence humaine par l'organe des leltres, des sciences et des arts, le Christianisme s’attacha à éclairer les esprits par les croyances fortes et idéales, à munir la conscience et les volontés par les principes d’une morale pure et bienfaisante, et à relever la dignité altérée de l’individu, de la famille et de la société par les maximes de la justice, de l’honneur et de la fraternité dans leur acception la plus haute et la plus étendue.
Cependant, sous l’empereur Honorius, plusieurs provinces des Gaules tentèrent de secouer le joug de l’autorité romaine, et la Touraine fut de ce nombre. Tout d’abord les efforts des Turons ne réussirent pas plus que les attaques des Wisigoths et des x\lains à entamer les camps fortifiés. Encore un peu et la province fut occupée au midi par les Wisigoths et au nord, parles Francs. Désormais c’en était fait de la domination romaine. Dans l’insigne basilique de Saint-Martin de Tours,
Clovis revêtit solennellement la pourpre et le diadème consulaires , comme pour bien marquer aux yeux des peuples aussi bien que du clergé la transmission du sceptre latin aux mains des hommes du nord. Cetévénement capital se passait en l’an de grâce 508.
Les luttes sanglantes entre les rois francs et les rivalités des comtes et des guerriers furent loin de contribuer à
développer la civilisation. , .
A A Fragments de colonnes et chapiteaux mérovingiens
Hélas ! au cours de ces guerres en niarbre, provenant de Saint-Martin.
° ( Musée Martinien).
fratricides que d’œuvres littéraires et artistiques furent ensevelies sous les ruines fumantes des villas, des maisons épiscopales et presby térales, des abbayes et des prieurés ! Du
moins, à l’écart des champs de bataille, dans le silence, le calme et la retraite se formait l’âme de la nation neuve sons l’action de l’Eglise et de ses inslitutions bienfaisantes. Son œuvre mérite toute notre gratitude, et il serait injuste de lui reprocher la somme de bien et d’amendement que les vices et les crimes- des hommes l’ont empêché d’effectuer selon son désir le plus ardent.
Le peuple laborieux, étranger aux luttes meurtrières dont il était la principale victime, s’habituait progressivement aux mœurs sédentaires, au travail des mains et de l'esprit, aux œuvres de sociabilité et de fraternité. Au bord des rivières, à l’orée des forêts, sur les plateaux et dans les vallées, presque toujours à l’ombre de quelque clocher surmonté de la Croix, s’élaborait, lentement mais sûrement, la réserve des énergies qui devaient former la France. Bientôt, par dessus les drames sanglants des palais, on voit se profiler la douce et mélancolique figure des Monégonde, des Régine et des Radégonde. Près d’elles, comme sur un fond d’harmonieuse tapisserie, dans une auréole dessinée par le génie des lettres et des arts, paraît le beau visage des Perpet, des Fortunat et des Grégoirede Tours, ces prélats, à la fois aimables et intègres, fidèles gardiens de la civilisation en même temps que de la religion et de la cité. Au milieu du fracas des guerres, et de la grossièreté des mœurs, le pieux et savant évêque Grégoire épanchait les plaintes de sa mélancolie en des termes émus dont l’écho est arrivé jusqu’à nous. « Hélas ! s’écriait il, la culture des lettres menace de déserter nos villes, si elle n’est réduite à périr ! Au sein de la cruelle barbarie des peuples et des princes, on est réduit à pousser ce douloureux cri d’alarme : Malheur à notre temps, parce que l’étude des lettres a péri pour nous ! » (1). Par bonheur la Gaule, et tout particulièrement la Touraine, comptait des esprits élevés et épris de l’amour du beau, tel le prélat que nous nous plaisons à citer, et qui devaient sauver pour la postérité le riche patrimoine intellectuel légué par les générations précédentes. D’autre part, ainsi que le fait justement observer l’un des maîtres de la science historique, l’influence croissante des évêques sur les affaires des villes, parmi le désarroi universel, fut « un moyen de conservation pour l’indépendance municipale et la plus forte garantie de cette indépendance. » (2).
Avec Charlemagne, à la fin du vme siècle, ce fut comme une floraison superbe de la sève généreuse qui circulait dans les canaux mystérieux
(1) Ilisloria Francorum apud Script., t. 11, p. 137.
(2) Aug. Thierry, OEuvres complètes. Paris, 1846, t. VII, p. 201,
AU MOYEN AGE
de la nation. De l’école Martinienne, renouvelée par Alcuin, le culte enthousiaste et réfléchi du Beau sous ses aspects les plus variés rayonna sur la Touraine et sur la Gaule entière. Des trésors de calligraphie et d’enluminure, sortis de cette école, combien, hélas ! ont disparu ; mais, par bonheur, les bibliothèques delà France et de l’étranger en conservent des épaves comme des joyaux d’un prix inestimable. Nous félicitons en particulier la bibliothèque de Tours de posséder quelques-unes de ces perles, plus précieuses encore que les gemmes et les filigranes d’or de l’époque carolingienne.
En ce temps, tandis que les mis si dominici surveillaient le fonctionnement de l’administration dans les provinces, des controleurs étaient chargés spécialement de l’entretien des cours d’eau et des levées. La propriété, garant de la liberté et ressort des initiatives, en assurant son assiette étendait les bienfaits qu’elle apportait avec elle. Le développement des avantages matériels marchait de pair avec les progrès religieux et politiques. L’évolution de l’œuvre civilisatrice fut interrompue par les invasions dévastatrices des Normands, mais grâce aux efforts combinés de toutes les classes de la nation, du colon et du moine laborieux au prélat et au comte vigilants, le progrès reprit sa marche résolue à travers les obstacles accumulés par les passions, les perfidies et les luttes. A Tours, les chanoines Martiniens avaient pris soin d’abriter les vies et les biens derrière un rempart, construit au commencement du xe siècle et dont on voit encore une partie des tours et des murs.
Aux heures d’accalmie, le spectacle offert par la nation qui veille ou travaille sous le regard de ses chefs n’est pas sans mériter au plus haut point l’attention de l’observateur, moraliste ou historien. L’immortel auteur de la Chanson de Roland — pourquoi faut-il qu’il nous ait dérobé son nom? — nous a laissé le tableau de la cour telle qu’il l’entrevoyait. Au milieu des gentilshommes adonnés à des jeux et des exercices reposants, le souverain de douce France est assis sous un
l'age d'un Evangéliaire carolingien.
Bibliothèque de Tours.
pin, et près cl un églantier; la beauté de sa tête de vieillard « blanche et fleurie », non moins que la dignité de son attitude, inspire à la fois le respect et l'affection à ceux qui vivent sous ses lois. La toile d ailleurs est trop charmante de naïve simplicité pour que nous n’en
donnions pas la copie fidèle dans sa couleur archaïque.
Sur pâlies blanc siédent cil chevalier,
As tables juent pur els esbancier.
E as eschas li plus saive e li vieill ;
E escremissent cil bacheler legier.
Desuz un pin, delez un eglentier,
Un faldestoel i out fait tut dor mier :
Là siet li reis ki dulce France tient ;
Blanche ad la barbe et tut flurit le chief,
Gent ad le cors et le cuntenant fier.
Le prince entouré de ses chevaliers est l’image de la petite cour au milieu de laquelle nous pénétrons en visitant, à l’époque qui nous occupe, les localités des bords du Cher. Le seigneur, s’il est bon, aime lui aussi à s’asseoir au milieu de ses vassaux auxquels il rend parfois la justice, as§is sous « l’églantier ». Les documents contemporains rappellent en effet que les « plaids » se tenaient assez souvent sous un arbre, le long du chemin, et c’était là une coutume d’une simplicité toute patriarcale. Derrière l’enceinte de son château il donneaux siens un asile contre les incursions des ennemis et, en retour, il reçoit d’eux des redevances diverses, d’ordinaire en nature. Quand il se laisse guider « par amur » dans ses rapports avec ses sujets, alors la paix et la concorde ileurissent à l’ombre du « chastel », et le travailleur rend en dévouement et en fidélité ce qui lui est donné en sécurité et en protection pour lui, sa famille, ses biens meubles et immeubles.
En était-il ainsi à Véretzau cours du moyen âge? Nous aimons à le croire et, jusqu’à preuve du contraire, il nous plait de saluer sous ces traits le premier seigneur que nous y rencontrons, je veux dire le premier qui nous soit connu par des actes authentiques : l’historien en effet a le devoir de se diriger uniquement à la lumière des chartes et des chroniques, laissant au romancier le mérite facile de faire appel à son gré aux fantaisies de l’imagination.
C’était au xne siècle. La dynastie des Capétiens avait placé succes-
Tour et rempart de la Martinopole, x’ siècle (Rue Néricaull).
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sivement sur le trône de France Hugues le Brave, Robert le Pieux. Henri l, dont le mariage présage une alliance russe, Philippe I, le prince indolent en dépit du réveil des croisades, Louis VI le Gros, qui affermitl’autorité royale contre les seigneurs et favorisa l’établissement des communes, et Louis VII le Jeune, qui continua la politique de son père non sans s'associer à la seconde croisade. Au soir du douzième siècle, le sceptre royal était aux mains d’un souverain que ses qualités ont fait appeler « Auguste» par les contemporains. Sous le règne de Philippe II (1180 1223), commença la lutte parfois interrompue, mais sans cesse renouvelée, qui devait mettre aux prises les deux nations séparées ou rapprochées par la Manche.
La Touraine, plus d’une fois l’enjeu de ce duel néfaste, eut alors pour comtes Henri d’Angleterre, puis son fds Richard Cœur de Lion, dont les tombeaux reposent dans l’ancienne église abbatiale de Fontevrault. Le siège épiscopal était occupé par Barthéleniy II de Vendôme (1174), qui fut conseiller du roi et légat du pape en France. Sa piété, son zèle éclairé et son esprit de concorde se manifestèrent en plusieurs circonstances. Après trente-deux années d’épiscopat, suivant son désir il reçut la sépulture dans l’abbaye cistercienne de Fontaines-les-Blanches, sur la paroisse d’Aulrèche, et les moines, dit-on, vénéraient ses restes à l’instar des reliques des saints. Outre son pouvoir spirituel, le prélat de Tours jouissait d’une juridiction féodale sur un certain nombre de domaines. Parmi les terres qui relevaient du fief archiépiscopal figure la seigneurie de Véretz. A titre de devoir elle était tenue de payer « VI livres à Monseigneur de Tours, » et « XII livres et un quarteron de livre de cire au trésorier de l’église de Tours, » ou au chapitre de la cathédrale.
En l’an de grâce 1190, le seigneur qui détenait les terres de Véretz se nommait Josselin ; plus tard, on rencontre André (1208), puis Pétronille (1212), qui épousa Jean Gochuns, suivant l’orthographe de quelques pièces. A cette dernière famille on voit aussi le nom de Cochum, Cochon ou Cocon, et de Coron, désignations qui ont le même sens dans le vieux français, et se sont du reste conservées jusqu’à nos jours dans la langue populaire (1). Celte maison posséda la terre de Véretz durant près de trois quarts de siècle. Après Geoffroy (1219) vient
(1) Cf. Mémoires de la Société archéologique de Touraine, t. XXII ; Dictionnaire d’Indre-el- Loire, par M. de Busserolle, t. XXXVII. et XXXVIII ; Cartulaire de l’archevêché , par M. L. de Gramlniaison, t. II, p. 290-292.
Gervais Coron (1229 n. s.). Ce dernier avait rang de chevalier et jouissait de possessions assez étendues.
Les sentiments religieux de Gervais Coron et de sa femme Isabelle se manifestèrent en diverses circonstances. Les seigneurs de Yéretz avaient une prédilection marquée pour le couvent du Grès, situé dans le voisinage, sur la paroisse d’Azay-sur-Cher. Le seigneur fit don au prieuré du Grès de cens qu’il possédait près de Tours, et de file de Mallevai dans le Cher, non loin d’Azay. L'année suivante, Gervais Cocons et sa femme — ainsi s’exprime la charte — donnèrent à l’abbaye cistercienne de Beaugerais les cens qu’ils percevaient près de Loches. Ainsi qu’on peut en juger d’après cette pièce, le sceau aujourd'hui disparu portait de.... à trois gerbes liées, posés 2 et 1. Suivant la nomenclature des « homenages » ou des fiefs relevant de l’archevêché de Tours, au début du xuC siècle, « le chevalier Gervais Cochum était l’homme lige de l’archevêque pour la terre de Varet qu’il tient de sa femme, et pour les autres fiefs que tiennent de lui chevaliers et écuiers. Du dit prélat il tient toute sa terre en cette localité avec prés, bois et eaux et tous les fiefs en cet endroit. Pour cela il doit la moitié d’un cierge à l’église Saint-Maurice, à la fête patronale. Il tient de l’archevêque tout ce qu’il a dans les paroisses de Varet, de Montlouis et d’Azay, et doit VII livres pour les loyaux aides ; » dans une autre pièce, on lit 7 livres 10 sols. A la même époque, des domaines étaient possédés àVéretz par le seigneur de Candé et par Robert de Chastelum.
Gervais et Isabelle avaient un fils, nommé Mathieu, lequel en 1230 donnait son consentement à la donation faite par ses parents. Cette ratification expresse par les enfants est une des coutumes suivies au moyen âge. Nous ajouterons que vers ce temps, dans le cartulaire de la Merei-Dieu pour l’année 1 212, parmi les membres de la famille Cochum, on rencontre Renoulf et sa femme Alix qui eurent Guillaume, entre autres enfants. Enfin au nord de la Loire, des terres auprès de Vülemer ou Valmer, paroisse de Reugny, étaient détenues « par Guillaume et par son fils P. » suivant la teneur même du document; il s’agit sans doute de Pierre (1). Après Gervais Coron, on admet que la seigneurie de Véretz vint aux mains de Pierre Coron, chevalier, qui paraît dans un titre de l’an 1275.
Nous avons mentionné tout à l’heure les libéralités faites par les seigneurs de Véretz à des couvents de Touraine. Notre coup d’œil,
(1) Cartulaire de l’archeuêché de Tours, t. il, p. 291-292, 294.
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même rapide, sur le moyen âge serait insuffisant si nous ne présentions en raccourci le tableau des institutions monastiques qui jouèrent un rôle si prépondérant au cours de cette période mouvementée. « Point de terre sans seigneur, » disait un axiome du droit féodal. Point de terre et de seigneur, ajouterons-nous avec l’histoire, sans une série de rivalités et de guerres intestines des vassaux avec leurs suzerains ou des pairs entre eux, hostilités qui trop souvent transformèrent le pays en un vaste champs clos, où le dieu Janus, pour parler comme les anciens, n’eut guère trouvé le loisir de fermer les portes de sa demeure. Je me trompe, l'Eglise descendit souvent dans l’arène, le rameau d’olivier à la main; elle fit entendre des paroles de paix qui maintes fois furent écoutées et réussit à imposer aux belligérants des accalmies bienfaisantes, telle que la Trêve de Dieu. A l’ombre de cette autorité tutélaire les plaies se cicatrisaient, les institutions nationales se consolidaient, le peuple se reprenait à espérer et à vivre, la civilisation continuait sa marche ascendante au travers des obstacles formés parles hommes et les événements.
Dans la pénombre de ces temps assombris par les luttes meurtrières, cà et là, comme des phares dans l’obscurité, on distingue la lumière déniaisons de retraite, sous le toit desquelles régnent le calme, la paix et la fraternité, dans la mesure où ces bienfaits peuvent fleurir sur notre terre. En première ligne brillent les écoles des cités dont le flambeau, allumé par les maîtres gallo-romains, a été entretenu, au milieu du désarroi général, par la main des magistrats et surtout des évêques, secondés par les chanoines et les prêtres qui résidaient autour de la demeure épiscopale. A cet égard, aucun collège n’a rempli une tâche plus glorieuse et plus féconde que les chapitres de la cathédrale de Tours et de Saint-Martin, ainsi qu’en font foi les merveilles d’art qu’ils ont réalisées , des blanches pages richement enluminées du manuscrit en vélin aux délicates flèches de dentelles de pierre, qui forment l’idéale couronne de notre cité dans l’azur d’un ciel d’ordinaire bien clément
Les dômes des maîtresses églises de Saint-Martin et de Saint-Gatien avec leur croix dorée étaient comme des étoiles bénies vers lesquelles se tournaient les regards, pour y chercher une direction dans la voie difficile et une espérance dans l'angoisse. D’ailleurs, ce rayonnement se réfléchissait de lui-même sur les cimes ou dans les vallons du pays adonné au rude labeur de l’existence rurale, en tombant sur la croix plus modeste qui étincelait au sommet des
clochers des paroisses et des couvents. C’était comme un immense courant conlinu d’énergie intellectuelle, morale et profondément civilisatrice qui traversait les fondrières et les forêts au mi- 1 i e u desquelles travaillait sans bruit le peuple , unité ouvrière du présent et réserve nécessaire de l’avenir. De l’école épiscopale à l’école presbytérale, de la main bénissante du prélat à la main consolante du curé de campagne, se développait comme un cycle admirable de services, de mérites, d'ensemencements, de moissons, de succès, de progrès, dans l’ordre religieux et civil, humanitaire et artistique.
Dans celte œuvre de régénération nationale, les monastères des villes et des campagnes jouèrent un rôle que l’on ne saurait assez redire à nos contemporains trop portés à oublier. Sans entrer dans le détail des travaux accomplis par ces pionniers de la civilisation, nous devons placer en regard des luttes et des douleurs du moyen âge la reproduction en miniature des pages que chaque jour inscrivait sans éclat, mais sans interruption, sur le livre d’or des monastères de notre contrée.
A la base de l'édifice monastique se place Marmoutier, ou Mairemoutier, dont le nom s’explique bien par l’appellation latine Majas monasterium. Fondé au xvc siècle par l’apôtre des Gaules, saint Martin, ce couvent devint le berceau de la vie monacale en Occident. Religieux, clercs, prêtres, évêques, lettrés, artistes, diplomates, chroniqueurs et historiens, admirable légion de Français d’élite, traversent les âges en répandant sur leurs pas les divines semences du Vrai, du Beau et du Bien. L’église conventuelle, pareille à la cathédrale de Tours, montrait ses larges nefs du xine siècle terminées, à l’est, par un joli faisceau de chapelles absidales et, à l’ouest, par un porche
AU MOYEN AGE
ou narthex de grande dimension. La façade, du xve siècle, agrémentée d’un triple portail, formait un superbe poème de sculpture représentant des scènes de la Bible et de la vie de saint Martin, ainsi que les statues des bienheureux dont l'histoire se rattachait à celle de Marmoutier. Actuellement le coteau garde en ses flancs pittoresques des vestiges précieux des origines avec la robuste tour dite de Rougemont , cependant que dans la vallée se dressent des restes des nefs, des bâtiments conventuels, et surtout la remarquable entrée du xive siècle, nommée « Portail de la crosse » à cause de la forme delà tour de vigie. Puisse celte pieuse solitude, si riche de souvenirs, demeurer toujours en des mains dignesdu respectueux attachement auquel elle a droit !
On sait, d’autre part, comment la modeste église fondée par saint Martin sur la rive gauche ainsi que « la cellule » qui lui servait de demeure sont devenues, par le développement de la foi, le zèle des évêques et la piété des fidèles, la magnifique cathédrale que nous admirons avec son imposante demeure épiscopale : l’une et l’autre, en union avec le chapitre, constituaient une ruche féconde de labeur intellectuel, qui se rétlète dans les beaux manuscrits elles savants ouvrages que nous possédons. De son coté, le tombeau de l’apôtre des Gaules devint comme la pierre angulaire de la célèbre collégiale de Saint Martin, qui a rempli le monde de la gloire de ses merveilles, du renom de ses pèlerinages rivalisant avec ceux de Saint-Pierre de Rome et de Jérusalem, de l’éclat de ses œuvres magnifiques dans
CE CHATEAU UE VÉREfZ
lesquelles la main des souverains, des princes et des hauts suzerains s’allie à celles des religieux, des chanoines et des artisans du peuple. Gomme témoins de ce long passé d’honneur, outre les nombreux documents et les manuscrits enluminés, on conserve pieusement dans un musée spécial des fragments vénérables, en particulier des marbres et des inscriptions des époques mérovingienne et carolingienne. Tandis que ces souvenirs redisent discrètement aux esprits cultivés l’histoire du passé, par dessus les toits de l'antique Marlinopole, qui garde une partie de ses murailles du xe siècle, flanquée de tours, deux des clochers de la basilique — il y en avait jadis quatre — dressent superbement dans le ciel leur front au galbe à la fois roman et gothique, auquel sourit aimablement la remarquable église moderne avec sa coupole, reflet des âges évanouis.
Avant de nous éloigner de Tours, nous devons saluer le couvent bénédictin de Saint-Julien, installé de bonne heure le long de la voie
roman, et le mur de l’ouest garde encore d’anciennes peintures qui se rapportent à l’histoire de Moïse Au nord, l’ère ogivale a le droit de revendiquer la salle capitulaire Aussi bien, quelle reconnaissance ne devons-nous pas à MM. les abbés Plailly et Mars d’avoir contribué à restituer au culte ce magnifique vaisseau que la Révolution avait converti en basse servitude !
De Marmoutier et de Saint-Martin des essaims de moines sont partis-, qui ont porté par toute la France la semence évangélique en même temps que les bienfaits de la vie religieuse. Sur les bords riants de l’Indre, Saint-Paul de Cormery conserve fidèlement la mémoire du savant Alcuin, le maître de Charlemagne; il fixe l’attention par les restesdeson édifice où s’harmonisent les différentes périodes du moyen âge, par son clocher, hélas ! mutilé, son curieux cloître ogival délabré,
Abbaye de St-Julien au xviii® siècle.
Monast. gallic. plan retourné.
romaine, et qui rappelle les travaux multiples de Grégoire de Tours, d’Odon, de Théotolon et d’autres esprits distingués.
Sur les ruines d’une église romane dont on voit quelques restes, notamment la tour, s’épanouit une superbe église gothique à trois nefs, un des types les plus purs du xme siècle.
Le pinceau avait décoré l’édifice
AÜJMOŸËN AGE
Abbaye de Cormery au xvma siècle.
Moncist. gallic.
et les diverses parties du couvent, surtout l’intéressant réfectoire de style gothique. En amont, également sur la rive droite et vis-à-vis de Loches, l’abbatiale du Saint-Sépulcre de Beaulieu demeure inséparable de la mémoire de Foulques Nerra, dont elle recouvrait la dépouille mortelle. Sa nef ruinée , son clocher élancé, ses chapelles absidales romanes effondrées, son transept avec son étrange et vaste page de sculpture apocalyptique , aussi bien que son chevet flamboyant, sans oublier
la chaire abbatiale, sont des ouvrages importants qui font désirer le succès du projet de restauration, facilité par le généreux legs de M. Meunier, habitant de la localité. Le cloître, situé au sud de
l’église selon la coutume , se faisait remarquer par une curieuse fontaine circulaire, surmontée d’un édicule reposant sur des baies à plein cintre et qui était couronné par un cône évidé dans le genre des « dubes » de Saint-Ours de Loches .
Les Bénédictins avaient créé d'au 1res abbayes dans le sud de la Touraine. Dans la fraîche vallée de la Claise, l’aurore du xie siècle vit s’épanouir le couvent de Saint-Pierre de Preuilly. Pillé par les Huguenots, comme Beaulieu l'avait été par les Anglais et Cormery par les Normands, le monastère de Preuilly recouvra dans la suite sa prospérité d’autrefois, qu’il goûta jusqu’à la fin du xvme siècle.
L’église conventuelle, devenue paroissiale, est l’un des monuments les
Abbaye de Cormery, croître ruiné.
Couvents do Touraine, état actuel.