SCENE III
MONTALAIS, seul.
11 faut convenir que j'ai montré bien peu de prévoyance en laissant au jeune duc la facilité d'écrire... Lisons : « Qui que vous soyez, il y a u dans ce château un jeune prisonnier qui ré- » clame votre secours. Envoyez ! ui, par la même » voie dont il se sert pour vous faire parvenir «cette lettre, de quoi briser les barreaux de sa » croisée, et comptez â tout jamais sur sa recon- » naissance. » Diable, monseigneur! c’est ainsi que vous charmez les ennuis de votre captivité! voila un passe-temps qui aurait furieusement dérangé nos projets si cet écrit fût tombé eu dau-
tres mains que celles de Joseph et de Louise! Notre position devient de ptus en plus embarrassante. Nous ne pouvons rester plus longtemps avec deux ducs sur les bras. Quelle bizarrerie du hasard! Noire pupille se meurt, ou plutôt il est mort. J’amène un remplaçant dont les traits et le son de voix soûl identiques avec ceux du défunt, et qui, grâce au roman que je lui ai débité, jouera son rôle avec une conviction et un esprit admirables. Au moment de l'échange, le duc, qu’on croyait mort, pousse un soupir... Que fallait-il faire? ce que j'ai fait, ce que je ferais encore si c'était a recommencer. Le duc, me suis-je dit, respire encore, il est vrai, mais n’est-il pas dans un état désespéré? Ce retour inattendu a la vie n’est-il pas le dernier effort de la nature ? Tout calculé, je transporte le moribond dans la chambre secréte et ic fais remplacer par mon duc de la place Royale. Mais voila que, malgré l'absence de la faculté, ou peut-être même À cause de son absence, le mourant est ressuscité tout-a-fait... S'ennuyant des sornettes que je lui débite depuis quinze jours pour colorer sa réclusion, il médite un projet de fuite. Pendant ce temps, son successeur, identitié avec son rôle, et se croyant réellement duc de Verneuil, a trompé tous les yeux; il tranche du grand seigneur avec un laissé aller digne des plus grands éloges, et s'irrite de ce que son tuteur n’a pas encore conclu son mariage avec mademoiselle d Orbesson. 11 nous faut cependant prendre un parti. Un des deux ducs doit être sacritié, et ii est naturel que ce soit le dernier venu. C’est dommage : il va bien... il m’aurait fait honneur.