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Un peu avant dix heures, écrit Dangeau, le Roi entra chez Mme la duchesse de Bourgogne, où étoient le roi d'Angleterre et la princesse sa sœur, les princesses et les dames de la Cour. On entra dans la galerie, qui étoit éclairée extraordinairement, car il y avoit près de 2000 grosses bougies, et de la galerie on entra dans la pièce qui est avant la chambre du Roi *, où l'on trouva quatre tables de 18 couverts chacune : la première étoit tenue par le Roi, où étoient le roi d'Angleterre, la princesse sa sœur et M"ie la duchesse de Bourgogne. La seconde table étoit tenue par Monseigneur, la troisième par Mgr le duc de Bourgogne et la quatrième par Mgr le duc de Berry. Après le souper on rentra dans la galerie, et on passa dans le grand appartement du Roi, où il y eut un bal magnifique dans la pièce où sont les tribunes 2, et dans ces tribunes étoient les violons et les hautbois. Les courtisans entroient par le bout de l'appartement du côté de la chapelle,
hormis les grands officiers qui étoient entrés avec le Roi Il
y avoit beaucoup de danseurs et de danseuses qui n'avoient jamais eu l'honneur de danser devant le Roi. Les dames étoient en grand habit et en grandes boucles. Le Roi demeura au bal jusqu'à une heure après minuit, et Monseigneur y demeura jusqu'à la fin.
Il faut compléter avec le Mercure Galant le récit de Dangeau. Pour que le service des quatre tables pût se faire sans confusion, ou avait pris d'excellentes dispositions.
Soixante-douze Suisses de la compagnie des Cent-Suisses de S. M. avoient été choisis pour porter les plats, et comme il étoit impossible qu'il n'y eut de la confusion, si chacun ne savoit à quelle table il devoit porter les plats dont il étoit chargé, ces quatre quadrilles de Suisses avoient chacune des rubans de couleurs différentes et marquées pour chaque table, en sorte que ceux d'une quadrille ne pouvoient se mêler avec ceux de l'autre, aucun ne se séparant de ceux qui portoient des rubans d'une même couleur. On avoit nommé plusieurs contrôleurs de la Maison du Roi pour poser les viandes, de manière qu'il y en avoit deux à chaque table pour faire cette fonction....
Pendant que les reines burent, on suivit l'usage ancien et général, et les cris de la Reiiie boit se firent entendre ; et comme il arrivoit quelquefois que deux ou trois reines buvoient dans le même temps, le bruit que faisoient ces cris étoit plus ou moins grand, mais toujours fort agréable, parce que les voix des dames l'emportoient sur celles des hommes qui étoient à ces tables ; et ce qui augmentoit encore le bruit du concert formé par tant de voix diffé-
1 L'Œil-de-Bœuf.
2 Le salon de Mars.
rentes et que, quoique eux qui servoient n'y mêlassent leurs voix, les uns se frappoient dans les mains, et les autres trouvoient moyen de frapper harmonieusement sur quelque pièce d'argenterie, de manière que tous ces bruits ensemble et formés sur diflêrens tons avoient quelque chose de divertissant et convenoient fort à la cérémonie du jour.... y Il y avoit dans la salle du bal 12 lustres, 10 torchères avec des girandoles, et l'on avoit aussi placé plusieurs girandoles sur l'appui des deux tribunes qui sont dans cette salle et qui servent ordinairement à placer la symphonie. Le cercle du bal étoit au milieu de cette salle. Il y avoit à l'un des bouts de ce cercle deux fauteuils, dont l'un étoit pour le Roi et l'autre pour le roi d'Angleterre. La figure de ce cercle représentoit un carré long, et des pliants qui suivoient les deux fauteuils dont je viens de parler achevoient de former le premier rang ; il y en avoit un second de tabourets, et un troisième de formes1. Il y avoit, aux deux bouts de la salle et dans les croisées, des gradins par étages pour les spectateurs. Les officiers ordinaires de la musique étoient placés dans les deux tribunes ; ainsi on peut juger que le nombre en étuit considérable, et que tous les airs sur lesquels on dansa furent parfaitement bien joués
Il seroit difficile de vous faire une peinture bien exacte des habits de toutes les dames et des pierreries qui leur servoient d'ornemens. Mme la princesse d'Angleterre étoit en robe, ce que l'on appelle aujourd'hui grand habit, et les habits de toutes les dames du bal étoient de la même manière. Celui de cette princesse étoit de velours jaune ; son corps étoit tout garni de pierreries aussi bien que sa robe, dont les attaches, aussi de pierreries, étoient des plus brillantes, et la jupe de cette princesse n'avoit pas de moindres ornemens. L'habit de Mmo la duchesse de Bourgogne, qui étoit de velours noir, étoit garni de même, et sa jupe étoit semée de plusieurs bouquets de pierreries. Ces deux princesses avoient de trèsbelles aigrettes, et toute leur coiffure étoit aussi mêlée de pierreries. Tous les habits des dames étoient de velours de différentes couleurs avec des parures de diamants, et les habits de celles qui étoient en deuil étoient garnis d'hermine avec des attaches de diamants.
Le bal s'ouvrit par le roi d'Angleterre et Mme la princesse sa sœur. On doit remarquer que la première fois que S. M. Britannique se leva pour danser, le Roi se leva aussi, et que S. M. se tint debout pendant tout le temps que ce prince dansa. On doit observer aussi que les princes, les princesses, et généralement toutes les personnes qui dansèrent, saluèrent LL. MM. avant que de danser. Le roi d'Angleterre, après avoir dansé avec Mme la princesse sa sœur, prit Mme la duchesse de Bourgogne, et ces deux princesses
1 Banquettes.
s'en acquittèrent avec tant de grâces, que toute l'assemblée en fut charmée....
Il est aisé de s'imaginer que toutes les danses qui sont aujourd'hui le plus en usage furent dansées, et que les contredanses 1 ne furent pas oubliées.
Le Roi quitta le bal à une heure. La collation, qui parut quelque temps après, fut d'abord présentée à tout le cercle, et elle fut ensuite distribuée aux spectateurs Le bal recommença après la
collation, et l'on peut dire que ce divertissement fit tant de plaisir aux danseurs et aux spectateurs, que l'assemblée ne se sépara que sur les quatre heures du matin.
Le bal fini, S. M. Britannique et M1110 la princesse sa sœur retournèrent à Saint-Germain. Les Gardes du corps, les Cent-Suisses, ainsi que les gardes Françoises et Suisses étoient sous les armes dans leurs postes ordinaires, et les tambours battirent aux champs, de même qu'ils font en plein jour lorsque LL. MM. Britanniques viennent chez le Roi.
Les fêtes religieuses, la procession de la Fête-Dieu, le jubilé, les deuils, interrompaient de temps en temps la régularité mécanique du train de la Cour , régularité exigée par l'étiquette et exagérée par le goût de Mm0 de Maintenon et l'âge du Roi. La guerre modifiait à peine cette existence ; il y avait moins de monde à la Cour, et les Te Deimi ou les réceptions des drapeaux pris à l'ennemi venaient seulement s'ajouter aux actes ordinaires. Ajoutons cependant que les jours où l'on apprenait les noms des morts et des blessés, le château retentissait de violents cris de douleur ; car l'usage était alors, chez les femmes, de pousser des hurlements pour montrer combien leur désespoir était grand2.
Les voyages à Gompiègne et à Fontainebleau arrivent à époques fixes : Gompiègne, au printemps; Fontainebleau, à l'automne. Fontainebleau dure généralement six semaines. On fait toujours à Compiègne et à Fontainebleau les mêmes choses qu'à Versailles: chasse, jeu, musique, danse, comédie; mais il y a certaines choses qu'on ne fait que pendant ces voyages. A Fontainebleau, par exemple, on va voir les grands joueurs jouer à la paume; il y a chasse au sanglier dans les toiles ; il y a promenade à cheval à Franchard, où Ton dine3;
1 Danse anglaise.
2 Lettres de la Palatine, édit. Jaeglé, I, 110 ; II, 34.
3 En 1707, il y eut 150 amazones à la promenade (Dangeau, XI, 478).
il y a promenade en calèche autour du canal, et le coup-d'œil offert par les somptueux équipages, par les cavaliers, par la beauté des chevaux et la toilette des dames est vraiment splendide.
A Compiègne, il y avait souvent des revues ou des camps. Le camp de 1698 est demeuré célèbre. On l'avait réuni pour former le duc de Bourgogne à la vie militaire. Le maréchal de Boufflers, qui le commandait, y déploya un luxe prodigieux, et les 100,000 livres de gratification que le Roi lui donna furent insuffisantes pour l'indemniser de ses folles dépenses. Les troupes étaient fort belles; beaucoup d'étrangers et beaucoup de dames assistèrent aux manœuvres, et Mme de Maintenon y trôna en véritable reine.
La moindre bagatelle amuse ces désœuvrés. On montre un nain de 1 6 pouces 1 ; toute la Cour va le voir.
La Palatine, honnête princesse et femme de grand bon sens, passait sa vie à écrire de longues lettres, dans lesquelles nous trouvons aujourd'hui les plus précieux renseignements. Elle aimait beaucoup les chiens, et s'amusait souvent avec les siens. Elle écrit en 1715 : « Après le diner, quand mon petitfils, le duc de Chartres, est venu chez moi, je lui ai donné un spectacle approprié à son âge : trois chiens, trois pigeons et un chat. Un char de triomphe où est assise une chienne nommée Adrienne. Un gros chat traîne le char, un pigeon \ fait le cocher, deux autres font les pages, et un chien fait le laquais ; il est assis derrière. Le chien s'appelle Piquart, et quand la dame descend de voiture, Piquart lui porte sa traîne... Le chien danse aussi les olivettes2 en passant par trois cercles3. »
C'est surtout dans les lettres de la Palatine que l'on constate combien l'ennui était grand à Versailles, et qu'il était le vrai tyran de cette Cour. Quelle moralité résulte de ce fait! Rassembler dans le palais le plus somptueux toute la haute noblesse d'un royaume, y réunir toutes les merveilles du luxe et tous les plaisirs, et produire ces deux résultats : un ennui profond, un énervement général, et un despotisme tel, que
2 Danse provençale.
3 Lettres de la Palatine, édition Jaeglé, II, 103.
toutes les forces et toutes les institutions du pays s'absorbent dans le chef de la monarchie, qui seul reste debout!
Pour échapper à l'ennui de Versailles, seigneurs, ministres et princes ont des châteaux aux environs, où ils se retirent quand le Roi le permet, et où ils vont goûter un peu de liberté pendant quelques jours. Louis XIV lui-même a Trianon et Marly, où l'étiquette est moins sévère.
Monseigneur a d'abord la belle maison de Ghoisy, que MllG de Montpensier lui avait donnée par testament en 1693. C'est là qu'il aime à vivre avec sa sœur, la grande princesse de Conty, un peu loin du Roi. Mais bientôt, Louis XIV, trouvant mauvais que le Dauphin s'éloigne de Versailles, échange Ghoisy contre Meudon, qui était aux Louvois (1695). M. de Barbezïeùx 1 prend Ghoisy pour 100,000 livres et reçoit 400,000 livres en espèces. La même année, Louis XIV achète 650,000 livres à la chancelière, veuve de Le Tellier, la terre de Châville, et la donne à Monseigneur, qui la réunit à son domaine de Meudon. Dès lors, le Roi va souvent à Meudon travailler aux jardins, planter et tailler les arbres, comme s'il était à Marly. Quant à Monseigneur, il y vit en tête à tête avec M1Ie Ghouin, qu'il a épousée en secret, et avec quelques intimes.
Monsieur, frère du Roi, a Saint-Gloud, charmant palais embelli par Mignard, et dont les eaux rivalisent avec celles de Versailles. Les Condé ont le splendide château de Chantilly. M. le Duc a Saint-Maur; Mmo la Duchesse, la maison du Désert 2. Le duc du Maine achète le château de Sceaux un million aux Colbert (1700). Le comte de Toulouse a Rambouillet; le duc de Vendôme, Anet.
De temps en temps, mais rarement, le Roi, Monseigneur et ses fils vont chez les princes ; alors ce sont les mêmes fêtes, les mêmes divertissements qu'à Versailles.
Au commencement du règne, le Roi se rendait quelquefois à Chambord. Où il n'allait presque jamais, c'est à Paris. On le trouve cependant le 30 janvier 1687 à Paris, où il était
1 Fils de Louvois.
2 Le Désert est un lieu situé sur le plateau de Satory, au sud de Versailles. Un étang et uu bois portent encore ce nom. La maison de Mme là Duchesse était au sud-ouest de l'étang (Carte des Chasses).
venu voir la fameuse slatue que lui avait élevée le duc de la Feuillade.
S. M. alla entendre la messe à Notre-Dame, et ne voulut point qu'il y eût des soldats en haio dans les rues, afin que le peuple eût plus de liberté ; on n'en mit qu'à Notre-Dame et à la maison de Ville, afin que les carrosses pussent approcher sans embarras. De Notre-Dame, le Roi alla à la maison de Ville, où on lui donna un dîner magnifique; il y avoit 55 couverts. Tous les princes du sang, les enfans du Roi et toutes les dames qui avoient suivi, mangèrent avec le Roi. Le prévôt des marchands le servit à table. Sa femme servit Mme la Dauphine, et, le soir même, elle tomba en apoplexie. Jamais Roi n'avoit dîné à la maison de Ville.... Le peuple de Paris a témoigné la plus grande joie du monde de voir le Roi ; toutes les boutiques ont été fermées, des feux de joie partout la nuit, et beaucoup de fontaines de vin tout le jour.
Au sortir de la maison de Ville, le Roi a passé à la place des Victoires ; il y a mis pied à terre et a fort examiné la statue de M. de la Feuillade ; ensuite il est entré chez lui ; Mm9 la Dauphine y entra aussi, et, de dessus un balcon, a jeté de l'argent au peuple *.
Louis XIV avait du bon sens; ce qui le prouve, c'est sa décision à l'endroit de cette statue, colossal monument de flagornerie. « Le Roi a fait défendre, dit Dangeau, qu'on allumât les falots qui brûlent toute la nuit à Pentour de sa statue de la place des Victoires ; il a trouvé que ces sortes de lampes-là ne doivent être que dans les églises2. »
Nous retrouvons Louis XIV à Paris le 19 mai 1701, visitant l'église des Invalides; le 4 4 juillet, inspectant la maison; le 20 juillet, allant à Notre-Dame voir le modèle de l'autel qu'il y voulait faire poser; — le 6 et le 7 avril 4702, faisant les stations du jubilé; — le 28 août 4706, entendant la messe aux Invalides et donnant de grands éloges, bien mérités, à Mansart.
Monseigneur allait plus souvent à Paris, mais à l'Opéra et à la foire Saint-Germain.
Suivant les caractères on mettra parmi les causes d'ennui ou parmi les amusements de Versailles, les intrigues, les médisances, les calomnies, les commérages, les querelles, les
1 Dangeau, II, 15. 1699, 18 mai
jalousies, les haines qui sévirent jusqu'en 1789, à l'état permanent, dans cette agglomération de vanités, et dont la plus auguste victime fut Marie-Antoinette. Ceux qui ont vécu dans une de ces ruches, petites ou grandes, peuvent seuls se figurer exactement ce qu'a dû être l'existence de tant de personnes vivant ensemble : ce monde de courtisans se disputant toutes les faveurs du maître jusqu'à un sourire ; chacun se croyant seul digne d'obtenir la chose donnée: cordon bleu, charge, grade, invitation, etc. ; tous se chansonnant cruellement et crûment, se raillant à l'envi les uns des autres; tous discutant sur les questions de rang, de préséance, de droits; Lorrains, ducs, bâtards, légitimés, luttant sans cesse ; les ducs prétendant être les seuls « gens titrés 1 », appelant les autres nobles gens de condition ou de qualité, et ceux-ci se rebiffant2; le Roi obligé de « décider » sans cesse sur toutes ces prétentions et d'imposer son autorité pour conserver la paix et l'ordre au moins à la surface.
Dans la famille royale personne ne s'aime. La Palatine exècre Mme de Maintenon, qui le lui rend bien. Monseigneur aime peu le duc de Bourgogne. La duchesse de Bourgogne n'aime pas les filles naturelles du Roi: la princesse de Conty, Mme la Duchesse, la duchesse d'Orléans. Le duc d'Orléans, le futur régent, est détesté par Monseigneur et ses sœurs bâtardes. Plus tard, il sera l'objet de la haine de Mmc de Maintenon, qui voudra le supplanter au profit du duc du Maine.
Tout le monde a lu ce que La Bruyère a dit de la Cour et des grands ; il a tracé d'une manière ineffaçable le portrait ou la satire du courtisan de la fin du règne de Louis XIV ; il a montré l'esprit de dissimulation, le peu de fond, la vanité et la servilité de ces grands seigneurs « polis mais durs comme le marbre ».
Un homme qui sait la Cour, dit-il, est maître de son geste, de
1 « Les titrés, c'est-à-dire ducs ou grands d'Espagne », dit le duc de Luynes, VIII, 440.
2 « Ici, dit la Palatine, la petite noblesse est fort peu considérée. » (1702, 18 août.)
ses yeux et de son visage; il est profond, impénétrable; il dissimule les mauvais offices, sourit à ses ennemis, contraint son humeur, déguise ses passions, dément son cœur, parle, agit contre ses sentimens. Tout ce grand raffinement n'est qu'un vice, que l'on appelle fausseté, quelquefois aussi inutile au courtisan pour sa fortune, que la franchise, la sincérité et la vertu.
La Cour n'est jamais dénuée d'un certain nombre de gens, en qui l'usage du monde, la politesse ou la fortune tiennent lieu d'esprit et suppléent au mérite. Ils savent entrer et sortir ; ils se tirent de la conversation en ne s'y mêlant point ; ils plaisent à force de se taire, et se rendent importans par un silence longtemps soutenu, ou tout au plus par quelques monosyllabes; ils payent de mines, d'une inflexion de voix, d'un geste et d'un sourire ; ils n'ont pas, si je l'ose dire, deux pouces de profondeur; si vous les enfoncez, vous rencontrez le tuf.
Les Cours seroient désertes, et les rois presque seuls, si l'on étoit guéri de la vanité et de l'intérêt. Les hommes veulent être esclaves quelque part, et puiser là de quoi dominer ailleurs. Il semble qu'on livre en gros aux premiers de la Cour l'air de hauteur, de fierté et de commandement, afin qu'ils le distribuent en détail dans les provinces ; ils font précisément comme on leur fait, vrais singes de la royauté.
N** arrive avec grand bruit, il écarte le monde, se fait faire place, il gratte, il heurte presque, il se nomme : on respire, et il n'entre qu'avec la foule.
On ne tarit point sur les Pamphiles : ils sont bas et timides devant les princes et les ministres, pleins de hauteur et de confiance avec ceux qui n'ont que de la vertu : muets et embarrassés avec les savans : vifs, hardis et décisifs avec ceux qui ne savent rien. Ils parlent de guerre à un homme de robe., et de politique à un financier : ils savent l'histoire avec les femmes : ils sont poètes avec un docteur, et géomètres avec un poète. De maximes, ils ne s'en chargent pas; de principes, encore moins; ils vivent à l'aventure, poussés et entraînés par le vent de la faveur, et par l'attrait des richesses. Ils n'ont point d'opinion qui soit à eux, qui leur soit propre, ils en empruntent à mesure qu'ils en ont besoin ; et celui à qui ils ont recours, n'est guères un homme sage, ou habile, ou vertueux, c'est un homme à la mode.
Il n'y a rien qui enlaidisse certains courtisans comme la présence du prince ; à peine les puis-je reconnoître à leurs visages, leurs traits sont altérés, et leur contenance est avilie. Les gens fiers et superbes sont les plus défaits, car ils perdent plus du leur : celui qui est honnête et modeste s'y soutient mieux, il n'a rien à réformer.
L'air de Cour est contagieux ; il se prend à Versailles, comme l'accent normand à Rouen ou à Falaise : on l'entrevoit en des fourriers, en de petits contrôleurs, et en des chefs de fruiterie.
Qui a vu la Cour, a vu du monde ce qui est le plus beau, le plus spécieux et le plus orné : qui méprise la Cour après l'avoir vue, méprise le monde.
Jusqu'en 1693, le Roi allait volontiers en campagne. Il avait dirigé avec Gondé et Turenne les opérations de 1672 contre la Hollande, dont il a donné le récit dans un trèsbeau mémoire1 ; plus tard il fit avec Vauban et M. de Chamlay 2 plusieurs grands sièges. Il aimait surtout la guerre de siège, avec ses allures régulières et prévues ; c'est partout le même homme. En 1693, il revint précipitamment à Versailles ; des étourdissements graves Pavaient obligé à quitter l'armée, et, comme son retour, dont il ne voulait pas dire la cause, fit mauvais effet, il ne fit plus la guerre.
Nous avons déjà dit que les plaisirs et les occupations variaient suivant les saisons ; nous venons d'indiquer ce qu'on faisait par le beau temps 3. L'hiver arrivé, on a l'appartement, la comédie, les concerts, les bals, le jeu, un redoublement de bals et les mascarades pendant le carnaval, les promenades en traîneaux, au risque de tomber dans Teau, comme il arriva à M. le Prince le 31 octobre 1689.
Ces fêtes avaient pour théâtre les grands appartements. C'est là qu'avaient lieu les réceptions, ce qu'on appellerait aujourd'hui les soirées données par le Roi, ce qu'on désignait alors sous le nom d'appartement. Il y avait appartement depuis le commencement d'octobre jusqu'à Pâques-fleurie. Chaque semaine, le premier jour il y a appartement; le second jour, comédie ; le troisième jour, rien, et ainsi de suite.
« Ce qu'on appeloit appartement, dit Saint-Simon, étoit le concours de toute la Cour, depuis sept heures du soir jusqu'à dix, que le Roi se mettoil à table, dans le grand appartement, depuis un des salons du bout de la grande galerie 4 jusque vers la tribune de la chapelle. »
1 Publié par M. Dusevel (Amiens, 1838, gr. in-8°). ' L'un des généraux les plus intelligents de ce temps, et qui fut, sans en avoir le titre, le major général de Louis XIV.
3 Les détails se trouveront aux chapitres Parc, Chasse, Ménagerie, Trianon, Marly.
4 Le salon de la Guerre.
Le Mercure Galant1 donne plus de détails :
Le Roi, dit-il, permet l'entrée de son grand appartement de Versailles, le lundi, le mercredi et le jeudi de chaque semaine pour y jouer à toutes sortes de jeux, depuis six heures du soir
jusqu'à dix, et ces jours-là sont nommés jours d'appartement
Chacun se présente à l'heure .marquée pour être reçu dans ces superbes salons. Aucun ne se présente qu'il ait su auparavant que l'entrée lui est permise. Les uns choisissent un jeu et les autres s'arrêtent à un autre. D'autres ne veulent que regarder jouer, et d'autres que se promener pour admirer l'assemblée et la richesse de ces grands appartements. Quoiqu'ils soient remplis de monde, on n'y voit personne qui ne soit d'un rang distingué, tant hommes que femmes. La liberté de parler y est entière, et l'on s'entretient les uns les autres selon qu'on se plaît à la conversation. Cependant, le respect fait que personne ne haussant trop la voix, le bruit qu'on entend n'est point incommode.
Le Roi, la Reine et toute la Maison royale descendent de leur grandeur pour jouer avec plusieurs de l'assemblée qui n'ont jamais eu un pareil honneur. Ce prince va tantôt à un jeu, tantôt à un autre. Il ne veut ni qu'on se lève ni qu'on interrompe le jeu quand il approche. Lorsqu'on est las d'un jeu, on joue à un autre. On entend ensuite la symphonie, ou l'on voit danser. On fait conversation. On passe à la chambre des liqueurs ou à celle de la collation. La manière dont on est servi a des agrémens qu'on ne sauroit concevoir. On y voit ceux qui servent, qui ont des juste-au-corps bleus avec des galons or et argent. Ils sont derrière toutes les tables de joueurs et ont soin de donner des cartes, des jetons et les autres choses dont on peut avoir besoin. Même selon les jeux où l'on joue, ils épargnent aux joueurs la peine de compter, comme au trou-madame, où ils calculent les points qu'on a faits et les écrivent.
Enfin, quoi qu'on puisse souhaiter des choses destinées pour les plaisirs dans ce grand nombre de chambres, il suffit de marquer qu'on les souhaite pour les avoir aussitôt. Il semble même que ceux qui servent, devinent, puisqu'ils les présentent dans le même instant. On en sera aisément persuadé, quand on saura que ce service se fait par l'ordre et par les soins de M. Bontemps 2, dont on connoît l'activité sans égale pour servir et faire servir le Roi.... On disoit autrefois, en exagérant, que les jeux et les ris étoient à la Cour; mais c'étoit une manière de parler en ces temps-là, et ce n'est que d'aujourd'hui qu'on les y trouve effectivement. Aussi, jamais n'avoit-on eu soin de leur faire une si éclatante demeure, puisqu'on ne voit, dans tous les lieux qui leur sont destinés, qu'un
1 1682, décembre.
2 Premier valet de chambre.
éblouissant amas de richesses et de lumières mille fois redoublées en autant de glaces, et formant des perspectives plus brillantes que le feu, et où il entre mille choses autant et plus éclatantes. Joignez à cela l'éclat que la Cour parée y ajoute encore, et le feu des
pierreries dont la plupart des habits des dames sont garnis
Voyons maintenant le bien qui résulte d'une chose qui est souvent condamnée et qui, ordinairement, produit de méchants effets. La Cour est occupée pendant trois soirs de chaque semaine, et il est certain que si plusieurs n'avoient point cette agréable occupation, ils iroient, pendant ce temps-là, chercher des plaisirs qui pourroient ou les ruiner, ou faire tort à leur réputation. La présence du Roi fait perdre aux jureurs l'habitude de jurer, et aux pipeurs celle de se servir d'injustes moyens pour gagner ; et il semble que S. M., en s'abaissant, ne se soit dépouillée de sa grandeur que
pour obliger les joueurs à se dépouiller de leurs passions
L'heure de finir le jeu étant marquée, c'est encore un autre bien qui en résulte pour les joueurs. L'opiniâtreté qui fait les grandes ruines est arrêtée par là, aussi bien que les désespoirs causés par les pertes, qui font qu'on s'oublie en perdant et qu'on s'emporte dans les blasphèmes. Ainsi l'on peut dire que ce qui se passe chez le Roi n'est qu'un jeu et non une passion, et que ce jeu ne peut rien avoir de condamnable, puisqu'il n'occupe que par divertissement, et qu'il a toujours été permis de celte manière. De tous les souverains, le Roi seul a imaginé un sûr moyen de corriger les vices du jeu, en permettant à sa Cour de se divertir dans son palais.
Dès la fin de 1691, le Roi n'allait plus à l'appartement. En 1693, on retrancha le chocolat et les liqueurs que Ton donnait aux courtisans, qui ne laissaient pas d'être d'une assez grande dépense1. Le lundi 7 décembre 4693, l'appartement finit de meilleure heure qu'à l'ordinaire. Le Roi sut qu'il y avait eu fort peu de dames et n'en fut pas content: « Il souhaite qu'elles y soient, Monseigneur y étant, comme s'il y étoit lui-même2. » Le Roi allait alors tous les soirs chez Mm0 de Maintenon; Monseigneur était souvent à Meudon, et se plaisait Lien plus avec Mlle Ghouin et sa société particulière, qu'à voir des gens se retenir de bâiller ou se forcer de sourire. Aussi, dès 1697, quand Monseigneur est à Meudon, il n'y a ni appartement, ni comédie 3. Chacun reste chez soi.
* Dangeau, IV, 401.
* Dangeau.
3 Dangeau, 1697, 17 favrier ; 1698, 2 janvier ; 1699, 17 novembre.
Mme de Maintenon surveillait le Roi attentivement, le tenait de court et enfermé chez elle ; il ne voyait plus personne que les intimes ou les affïdés de la sévère marquise. Je n'ose l'en blâmer cependant, car je trouve dans les lettres de la Palatine1, que, malgré cette surveillance, Louis XIV fut sur le point d'avoir une nouvelle maîtresse en 1696. Ces Bourbons étaient incorrigibles. « Pour vous prouver que j'ai raison de croire que notre Jupiter auroit encore des Alcmènes, s'il osoit et si on ne lui faisoit pas peur de Pluton, il faut que je vous raconte ceci. La semaine dernière, il y avoit ici une fort belle femme, cousine de la maréchale de la Mothe ; elle s'appelle Mme de la Boissière. Elle passa quelques jours ici, puis s'en retourna à Paris. Notre Jupiter demanda alors : « Où est Mme de la Boissière ? — Elle est retournée à Paris. — J'en suis fort aise, dit-il, car j'avoue que quand je la vois, je ne puis m'empêcher d'avoir toujours les yeux attachés sur elle. »
Le Roi s'échappait de Versailles et de la chambre de Mmo de Maintenon le plus souvent qu'il pouvait. En 1703, il séjourne à Marly du 18 avril au 27 ; il y retourne le 3 mai; il se promène le 4 à Trianon; le 5 à la Ménagerie; le 8, il va tirer à Trianon ; il est à Marly le 10 ; à Trianon, le 11 ; à Marly, le 12 ; à Trianon, le 14 ; il séjourne à Marly du 17 au 24; il célèbre les fêtes de la Pentecôte à Versailles, mais nous le retrouvons à Trianon le 28; à Meudon, le 30 mai, et partant pour Trianon le 2 juin, etc. Le 27 octobre, Louis XIV est à Sceaux, où il s'amuse à voir pêcher, dans une grande pièce d'eau, plus de 3000 poissons. Mme de Maintenon lui permettait ces plaisirs innocents ; mais combien peu de personnes se figurent le grand Roi réduit à voir pêcher des carpes pour se distraire !
A Marly, à Trianon, à Meudon, le Roi se livre à l'un de ses plus vifs plaisirs, que la marquise autorise de bonne grâce : changer ses fontaines et ses statues, faire de nouvelles plantations, faire tailler ou tailler lui-même ses arbres, peupler ses pièces d'eau de belles carpes de toutes couleurs, que tout le monde s'empresse de lui offrir.
1 Edition Jacglé, I, 158 ; 9 décembre 1696.
Sous cette espèce de tyrannie de Mme de Maintenon, la Cour devint sombre et hypocrite. Saint-Simon raconte une charmante anecdote qui fait prévoir ce que sera, à la Régence, la réaction contre la dévotion non sincère de la Cour de Louis XIV.
Brissac, major des Gardes du corps, fît un étrange tour aux dames (vers 1700). G'étoit un homme droit qui ne pouvoit souffrir le faux. Il voyoit avec impatience toutes les tribunes de la chapelle bordées de dames l'hiver au salut, les jeudis et les dimanches, où le Roi ne manquoit guère d'assister, et presque aucune ne s'y trouvoit quand on savoit de bonne heure qu'il n'y vien droit pas, et sous prétexte de lire dans leurs heures, elles avoient toutes de petites bougies devant elles pour les faire connoître et remarquer. Un soir, que le Roi devoit aller au salut, et qu'on faisoit à la chapelle la prière de tous les soirs qui étoit suivie du salut, quand il y en avoit, tous les Gardes postés et toutes les dames placées, arrive le major vers la fin de la prière, qui, paroissant à la tribune vide du Roi, lève son bâton et crie tout haut : « Gardes du Roi, retirez-vous, rentrez dans vos salles, le Roi ne viendra pas. » Aussitôt les Gardes obéissent, murmures tout bas entre les femmes, les petites bougies s'éteignent, et les voilà toutes parties excepté la duchesse de Guiche, Mme de Dangeau et une ou deux autres qui demeurèrent. Brissac avoit posté les brigadiers aux débouchés de la chapelle pour arrêter les Gardes, qui leur firent reprendre leurs postes, sitôt que les dames furent assez loin pour ne pouvoir pas s'en douter. Là-dessus arrive le Roi qui, bien étonné de ne point voir de dames remplir les tribunes, demanda par quelle aventure il n'y avoit personne. Au sortir du salut, Brissac lui conta ce qu'il avoit fait, non sans s'espacer sur la piété des dames de la Cour. Le Roi en rit beaucoup et tout ce qui l'accompagnoit. L'histoire s'en répandit incontinent après ; toutes ces femmes auroient voulu l'étrangler. »
La Bruyère parle aussi des hypocrites dans la description d'une certaine région située à plus de onze cents lieues de mer des Iroquois et des Hurons. « Ces peuples, dit-il, ont leur dieu et leur roi : les grands de la nation s'assemblent tous les jours à une certaine heure dans un temple qu'ils nomment église. Il y a au fond de ce temple un autel consacré à leur dieu, où un prêtre célèbre des mystères qu'ils appellent saints, sacrés et redoutables. Les grands forment un vaste cercle au pied de cet autel, et paroissent debout, le dos tourné directement aux prêtres et aux saints mystères, et les faces élevées vers leur roi, que l'on voit à genoux sur une tribune,
et à qui ils semblent avoir tout l'esprit et tout le cœur appliqués. On ne laisse pas de voir dans cet usage une espèce de subordination ; car ce peuple paroît adorer le prince, et le prince adorer dieu. »
Le jeu était le grand et vrai plaisir de Versailles, et fut constamment le principal divertissement de la Cour. On jouait ù la bassetle, au reversi (1686), au culbas, au trou-madame, au trente et quarante, au tourniquet, au portique, à la bête, au cadran de l'anneau-tournant, jeu inventé par Louis XIV \ au hoca, au brelan, au lansquenet (1689), aux échecs, seul jeu qu'aimât le duc d'Anjou (1700), au billard, à la guerre, sorte de jeu d'échecs à la mode en 1706, et dont la partie durait au moins trois heures, au papillon, jeu de cartes trèsamusant (1708-9), au tric-trac et aux dés (1712).
Entre tant de profondes plaies que le ministère du cardinal Mazarin a faites et laissées à la France, le gros jeu et ses friponneries en fut une à laquelle il accoutuma bientôt tout le monde, grands et petits. Ce fut une des sources où il puisa largement, et un des meilleurs moyens de ruiner les seigneurs qu'il haïssoit et qu'il méprisoit, ainsi que toute la nation françoise, dont il vouloit abattre tout ce qui étoit grand par soi-même, ainsi que sur ses documens on y a sans cesse travaillé depuis sa mort jusqu'au parfait succès que l'on voit aujourd'hui 2, et qui présage si sûrement la fin et la dissolution prochaine de cette monarchie. Le jeu étoit donc extrêmement à la mode à la Cour, à la ville et partout, quand Dangeau commença à se produire.
Il n'avoit rien, ou fort peu de chose ; il s'appliqua à savoir parfaitement tous les jeux que l'on savoit alors : le piquet, la bête, l'hombre, grande et petite prime, le hoc, le reversi, le brelan, et à approfondir toutes les combinaisons des jeux et celles des cartes, qu'il parvint à posséder jusqu'à s'y tromper rarement, même au lansquenet et à la bassette, à les juger avec justesse et à charger celles qu'il trouvoit devoir gagner. Cette science lui valut beaucoup, et ses gains le mirent à portée de s'introduire dans les bonnes maisons, et peu à peu à la Cour dans les bonnes compagnies. Il étoit doux, complaisant, flatteur, avoit l'air, l'esprit, les manières du monde, de prompt et excellent compte au jeu, où quelques gros gains qu'il ait faits, et qui ont fait son grand bien et la base et les moyens de sa fortune, jamais il n'a été soupçonné, et sa réputation toujours entière et nette.
1 Danoeau, 1689, 1er avril.
2 Saint-Simon écrivait ses mémoires et ces lignes vers 1750, trente -neuf ans avant la Révolution.
Admis au jeu d'Anne d'Autriche et de Marie-Thérèse *, Dangeau s'attira leur faveur en leur parlant de l'Espagne, car il avait servi dans ce pays après la paix des Pyrénées. Le Roi le mit bientôt de son jeu, où il amusait fort Mmo de Moûtespan. C'est là que Mme de Sévigné le vit jouer en 1676.
Je fus samedi à Versailles avec les Villars; voici comme cela va. A trois heures2, le Roi, la Reine, Monsieur, Madame, Mademoiselle, Mme de Montespan, toute sa suite, tous les courtisans, toutes les dames, enfin ce qui s'appelle la Cour de France, se trouve dans ce bel appartement que vous connoissez. Tout est meublé divinement, tout est magnifique. On ne sait ce que c'est que d'y avoir chaud3 ; on passe d'un lieu à l'autre sans faire la presse nulle part : un jeu de reversi donne la forme et fixe tout. Le Roi est auprès de Mme de Montespan, qui tient la carte ; Monsieur, la Reine et Mme de Soubise 4 ; Dangeau et compagnie, Langlée 5 et compagnie ; mille louis sont répandus sur le tapis ; il n'y a point d'autres jetons. Je voyois jouer Dangeau, et j'admirois combien nous sommes sots au jeu1 auprès de lui! Il ne songe qu'à son affaire, et gagne où les autres perdent -, il ne néglige rien, il profite de tout ; il n'est point distrait; en un mot, sa bonne conduite défie la fortune : aussi les cent mille francs en dix jours, les cent mille écus en un mois, tout cela se met sur le livre de sa recette. Il dit que je prenois part à son jeu, de sorte que je fus assise très-agréablement et très-commodément. Je saluai le Roi; il me rendit mon salut, comme si j'avois été jeune et belle. La Reine me parla aussi longtemps de ma maladie.... Vous savez ce que c'est que de recevoir un mot de tout ce que l'on trouve en son chemin. Mrao de Montespan me parla de Bourbon. . . C'est une chose surprenante que sa beauté: sa taille n'est pas la moitié si grosse qu'elle étoit, sans que son teint, ni ses yeux, ni ses lèvres en soient moins bien. Elle étoit tout habillée de point de France, coiffée de mille boucles ; en un mot une triomphante beauté à faire admirer à tous les ambassadeurs. Elle a su qu'on se plaignoit qu'elle empêchoit toute la France devoir le Roi; elle l'a
1 Eu mourant, Marie-Thérèse laissa 100,000 écus de dettes qu'elle arait perdus à la bassette. Louis XIV les fit payer le 12 avril 1G84 (Dangeau).
2 Les heures de l'appartement et du jeu furent changées en 1681.
3 On était à la fin de juillet.
4 Qui faillit remplacer Mn 0 de Montespan.
5 Un autre grand joueur. C'est lui qui donna à Mmo de Montespan la fameuse robe dont parle Mme de Sévigné. « M. de Langlée a donné à Mme de Montespan une robe d'or sur or, rebrodé d'or, rebordé d'or, et par dessus un or frisé, rebroché d'un or mêlé avec un certain or, qui fait la plus divine étoffe qui ait jamais été imaginée : ce sont les fées qui ont fait cet ouvrage en secret. »
redonné, comme vous voyez; et vous ne sauriez croire la joie que tout le monde en a, ni de quelle beauté cela rend la Cour. Cette agréable confusion, sans confusion, de tout ce qu'il y a de plus choisi, dure depuis trois heures jusques à six. S'il vient des courriers, le Roi se relire un moment pour lire ses lettres, et puis revient. Il y a toujours quelque musique qu'il écoute, et qui fait un très-bon effet. Il cause avec les dames qui ont accoutumé d'avoir cet honneur. Enfin, on quitte le jeu à six heures ; on n'a point du tout de peine à faire les comptes ; il n'y a point de jetons ni de marques ; les poules sont au moins de cinq, six ou sept cents louis ; les grosses de mille, de douze cents. On en met dix ; on donne chacun quatre louis à celui qui a le quinola ; on passe ; et quand on fait jouer et qu'on ne prend pas la poule, on en met seize à la poule, pour apprendre à jouer mal à propos. On parle sans cesse, et rien ne demeure sur le cœur. Combien avez-vous de cœurs ? J'en ai deux, j'en ai trois, j'en ai un, j'en ai quatre : il n'en a donc que trois, que quatre; et Dangeau est ravi de tout ce caquet ; il découvre le jeu ; il tire ses conséquences ; il voit à qui il a affaire ; enfin j'étois fort aise de voir cet excès d'habileté : vraiment c'est bien lui qui sait le dessous des cartes, car il sait toutes les autres couleurs.
« Le Roi étant à Fontainebleau le 10 novembre 1 686, régla, dit Dangeau, un grand jeu de reversi pour les jours d'appartement à Versailles ; il tiendra un jeu ; Monseigneur et Monsieur en tiendront chacun un aussi: et S. M. nous a nommés, Langlée et moi, pour tenir les deux autres. Tous les courtisans s'intéresseront, et le jeu est fort gros. »
Le marquis de Sourches annonce le même fait dans ses mémoires, mais avec plus de détails. « Ce fut alors que S. M. résolut, pour donner quelque amusement à sa Cour, de faire recommencer les appartemens aussitôt qu'elle seroit de retour à Versailles, et même d'y jouer elle-même un trèsgros jeu au reversi, pour lequel chaque joueur feroit un fonds de 5000 pistoles1. Les joueurs dévoient être le Roi, Monseigneur, le marquis de Dangeau et Langlée, maréchal des logis, des camps et armées du Roi. Mais comme les avances étoient considérables, les joueurs s'associèrent avec plusieurs personnes de la Cour; et le Roi même eut la bonté d'en mettre quelques-uns de part avec lui, entre autres M. le comte d'Auvergne, M. le marquis de Beringhen, son premier écuyer, et le maître des requêtes, Chamillart, lesquels dévoient tenir
1 Soit 50,000 livres du temps, c'est-à-dire 250,000 francs d'aujourd'hui.
le jeu de S. M. quand elle donneroit son temps à de meilleures occupations. »
Le grand jeu de reversi recommença en novembre 1687; les cinq joueurs étaient les mêmes que l'année précédente l.
Au grand jeu de reversi succéda le grand jeu de brelan. Le 24 mars 1696, Dangeau écrit : « Le grand jeu de brelan est fini ; MM. de Vendôme ont gagné plus de 100,000 livres. » Le lansquenet n'était pas moins en faveur que le brelan. « Ici, en France, dit l'honnête et sensée Palatine en 1695, aussitôt qu'on est réuni, on ne fait rien que jouer au lansquenet ; c'est le jeu qui est le plus en vogue On joue ici
des sommes effrayantes, et les joueurs sont comme des insensés ; l'un hurle, l'autre frappe si fort la table du poing, que toute la salle en retentit ; le troisième blasphème d'une façon qui fait dresser les cheveux sur la tête ; tous paroissent hors d'eux-mêmes et sont effrayants à voir. »
Quelquefois les pertes étaient énormes. Dangeau parle de 10,000 pistoles perdues, soit environ 500,000 francs de nos jours. La Palatine raconte, en 1699, que quatre officiers se sont tués de désespoir2.
Le duc de Bourgogne n'ayant plus d'argent, en demanda au Roi, qui lui en donna plus qu'il n'en avait besoin et lui dit qu'il jouât sans inquiétude, que l'argent ne lui manquerait pas, et qu'il n'était de nulle importance à des gens comme eux de perdre3. A quelques jours de là, le Roi fit encore payer 12,000 pistoles (environ 600,000 francs de nos jours), que sa fille, Mmc la Duchesse, avait perdues au jeu ; mais il la fit engager à ne plus faire de dettes41. En 1702, le duc de Bourgogne perdit encore de grosses sommes, que le Roi paya aussitôt; mais, dès lors, le jeune prince diminua beaucoup son jeu 5.
De graves querelles s'élevaient parmi ces hommes passionnés et avides. Je n'en citerai qu'une. Le 28 août 1 698, à Meudon,
1 Dangeau, II, 66.
2 Correspondance de Madame, trad. par Jaeglé, I, 225.
3 Dangeau, 1700, 15 mai.
* Dangeau, 19 mai.
5 Dangeau, 1702, 1er janvier.
le prince de Conty, le duc de la Feuillade et le grand prieur de Vendôme jouaient à l'hombre. Il y eut un coup qui fit dispute. « Il échappa au grand prieur une aigreur et des propos qui eussent été trop forts dans un égal, et qui lui attirèrent une cruelle répartie, où le prince de Conty tançoit à bout portant et sa fidélité au jeu et son courage à la guerre, l'un et l'autre à la vérité fort peu nets. Là-dessus, le grand prieur s'emporte, jette les cartes, et lui demande satisfaction, l'épée à la main, de cette insulte. Le prince de Conty, d'un sourire de mépris, l'avertit qu'il lui manquoit de respect, mais qu'en même temps il étoit facile à rencontrer, parce qu'il alloit partout e 'out seul *. »
La scène fut telle, qu'on envoya prévenir le Roi à Versailles pendant la nuit. Le lendemain, 29, le grand prieur fat envoyé à la Bastille ; mais l'affaire s'arrangea par les soins de Monseigneur et du duc de Vendôme, et le 7 août, le grand prieur vint à Marly demander pardon au prince de Conty 2.
Quant à l'honnêteté au jeu, quelques aventures prouvent qu'elle n'était pas générale, et les chansons du temps accusent même un joueur d'avoir volé S. M. elle-même3.
Bourdaloue s'éleva avec vigueur contre les excès du jeu4, mais sans succès. Il n'hésita pas à reprocher aux courtisans : « Un jeu. sans mesure et sans règle, qui n'est plus pour vous un divertissement, mais une occupation, mais une profession, mais un trafic, mais une attache et une passion, mais, si j'ose ainsi parler, une rage et une fureur, et comme suite nécessaire, l'oubli des devoirs, le dérèglement de la maison, la dissipation des revenus, des tricheries indignes, des friponneries que cause l'avidité du gain, des emportemens, des juremens, des désespoirs. »
Au début des appartements, la musique, c'est-à-dire les concerts, est dirigée par Lulli, surintendant de la musique de la Chambre. On ne jouait guère que ses œuvres, à la symphonie ou à l'opéra, et il parait, si l'on en croit la Palatine,
1 Saint-Simon.
2 Dangeau, VI, 387-393. — Lettres de la Palatine.
3 Correspondance de Madame, trad. par Jaeglé, I, 167.
4 Sermon sur le scandale. — Voir aussi le Sermon sur V éloignement et le retour à Dieu.
qu'on finit par se fatiguer d'entendre presque toujours les mêmes morceaux.
La danse, alors comme toujours, était le principal amusement des dames ; quelques-unes y excellaient. La danse de cette époque était chose sérieuse et difficile : bien danser ces danses ou ces pas à caractère, toujours graves et sans mouvements vifs, ne pas s'embarrasser dans la longue traîne de sa robe pendant les révérences et les marches en arrière, donner de la grâce et de l'élégance aux mouvements un peu guindés de la pavane, de la chaconne, du menuet ou de la courante, exigeait beaucoup d'étude et surtout beaucoup de goût, et de la beauté. Mais, dès 4 695, on ne dansait plus à la Cour ; on jouait au lansquenet l. Il fallut la duchesse de Bourgogne pour remettre la danse et l'élégance en honneur.
Pendant le carnaval, les bals en masques chez le Roi, chez Monseigneur, chez les princes et chez quelques grands seigneurs, étaient fréquents, gais, et on s'y amusait beaucoup.
L'usage étoit autrefois à la Cour, dit le Mercure Galant-, de faire un grand divertissement qui duroit tout le carnaval. C'étoit ordinairement un grand ballet en machines mêlé de récits, dont le tout ensemble formoit un sujet, comme par exemple le ballet des Arts et le ballet de la Nuit. Si ces sortes de spectacles ne représentaient pas tout à fait une intrigue comme les comédies et les opéras, ils faisoient voir tout ce qui convenoit à leur titre. Le ballet de la Nuit faisoit connoître tout ce qui se passe pendant la nuit, et les entrées du ballet des Arts étoient composées de danseurs qui représentoient tous les arts. Ensuite le fameux Molière introduisit les comédies mêlées d'entrées et de récits. Ces divertissemens plurent encore davantage que n'avoient fait les ballets. Les opéras succédèrent à ces sortes de comédies. Je ne dis rien de ces spectacles ; ils sont présentement à la mode, et chacun en a la mémoire remplie. Cependant depuis quelques années, la Cour n'en fait plus faire pour ses divertissemens du carnaval. Ce n'est pas pour épargner la dépense, mais parce qu'elle a trouvé que le même divertissement pendant un mois étoit un plaisir trop uniforme. Ainsi, au lieu de ces opéras, elle fait diverses petites mascarades qui ne coûtent guère moins, mais dont la diversité, empêchant que les mêmes plaisirs ne soient continus, les rend plus agréables.
1 Lettres de la Palatine, édit. Jaeglé, 1, 124.
2 1G88, mars.
Le carnaval de 1643 est ainsi décrit dans le Mercure 1 :
Je viens aux divertissemens qu'a pris, dans le temps du carnaval, la plus grande et la plus brillante Cour de l'Europe. Quand le prince travaille sans relâche, les courtisans et tous les sujets peuvent s'occuper sans cesse à se divertir. C'est ce que l'on a fait tout l'hiver à Versailles ; des plaisirs différens ayant été marqués pour chaque soirée de la semaine. Comme je vous en ai déjà parlé, je ne les répète point ; je vous dirai seulement qu'encore que le bal fût de ce nombre, et qu'il y en ait eu à la Cour pendant tout l'hiver, on en a donné cinq extraordinaires dans cinq appartemens différens de Versailles, tous si grands et si beaux, qu'il n'y a que cette seule maison royale au monde qui en pût fournir en si grand nombre d'une si vaste étendue.
L'entrée n'en étoit ouverte qu'aux masques, et peu de personnes osoient s'y présenter sans être déguisées, à moins qu'elles ne fussent d'un rang très-distingué. Comme ces déguisemens se sont plutôt faits pour prendre et donner du divertissement que pour affecter de paroître magnifique, et qu'on est si bien mis à la Cour, que la plupart n'auroient eu besoin que de leurs habits ordinaires et d'un masque pour paroître dans le plus superbe ajustement, on a cru que, pour se mieux divertir, il falloit masquer cette année avec des habits plaisans et qui fissent paroître l'invention, le génie et l'esprit de ceux qui les porteroient aussi bien que l'adresse des ouvriers. On a fait plus. Autrefois, quand ceux qui se déguisoient alloient au bal, ils n'en sortoient que pour n'y plus retourner, et plusieurs en sont sortis cette année jusques à huit et dix fois, pour aller changer d'habits.
On en a vu de grotesques, qu'on ne savoit comment appeler, parce qu'ils n'étoient qu'un pur effet de l'imagination des inventeurs. En renouvelant les vieilles modes, on a choisi les plus ridicules, sur lesquelles on a encore renchéri pour rendre ces sortes d'habits tout à fait plaisans. Il y a eu des figures d'une nouveauté si surprenante, qu'un homme seul en représentoit jusques à quatre tout à la fois. Enfin l'on a vu jusques à des garnitures de porcelaines mouvantes et chantantes. Je dirai un mot de quelques-uns de ces déguisemens en parlant des lieux où ils ont paru. M&r le Dauphin ayant changé huit ou dix fois d'habit chaque soir, M. Bérain a eu besoin de tout son génie pour lui en fournir, et de toute sa vigilance pour les faire faire, à cause du peu de temps qu'il y avoit depuis un bal jusqu'à l'autre. Comme ce prince ne vouloit pas être reconnu, il n'y a sorte de personnage extraordinaire qu'on n'ait inventé pour le déguiser ; et bien souvent sous les figures qu'il représentoit, on ne pouvoit deviner si celui qu'on voyoit avec un masque étoit grand ou petit, gros ou menu ; il avoit même quelquefois des masques
1 1633, mars, p. 309.
doubles et des masques de cire si bien faits, sous un premier masque, que lorsqu'il s'est démasqué on a cru voir quelquefois un visage naturel qui a trompé tout le monde. Gomme ces sortes d'habits sont plus propres à réjouir la vue qu'à être décrits, je ne m'étendrai pas davantage sur des chimères, dont le pinceau même auroit de la peine à faire remarquer toute la bizarrerie.
On ne peut paroître d'un air plus délibéré, ni avec plus d'enjouement, qu'a fait Mgr le Dauphin dans tous ces divertissemens. La promptitude avec laquelle il changeoit d'habit n'a rien qui l'égale. Il lassoit tous ses officiers sans être fatigué, quoiqu'il agit plus qu'eux en s'habillant et se déshabillant, et qu'il dansât beaucoup. Ce prince fait connoitre par les moindres choses, par la manière dont il fait ses exercices de cheval et par l'ardeur avec laquelle il soutient le long travail de la chasse, combien il prendroit de plaisir à commander des armées, et que celui que les bêtes les plus féroces n'étonnent point, sentiroit renouveler sa vigueur à la vue des plus redoutables ennemis. Aussi que ne doit-on pas attendre d'un fils de Louis le Grand !
Monsieur, qui est toujours mis d'un si bon goût, a souvent paru au bal avec des habits ordinaires, mais si magnifiques et si bien entendus, qu'on n'eût pu rien ajouter à leur beauté et à leur richesse. Ce prince s'est aussi quelquefois déguisé d'une manière plaisante et qui a surpris par sa nouveauté tous ceux qui ont vu ces déguisemens. Vous remarquerez que dans ces diverses fêtes le Roi a toujours été sans masque ; qu'il a donné, pendant tout le carnaval, les mêmes heures qu'il donne ordinairement aux affaires de l'Etat; qu'il ne s'est pas levé un moment plus tard que de coutume, et qu'il a pris part aux divertissemens pour honorer par sa présence ceux qui les donnoient, et pour obliger sa Cour à goûter l'heureux repos que lui procurent ses veilles.
Le premier des cinq bals dont il faut que je vous parle fut donné par M. le Grand, dans son appartement de la galerie ou allée basse de l'aile neuve de Versailles. Ce bal s'ouvrit par une mascarade de M,le de Nanles1. On y jouoit alternativement un menuet et une gigue. Mais il n'y avoit que M,Ie de Nantes qui dansât la gigue. Le menuet fut dansé par M110 d'Armagnac et par Mues d'Uzès et de Grignan ; quelquefois elles le dansoient à quatre, quelquefois à trois, et ensuite à deux. Mlle de Nantes s'est fait admirer partout où elle a dansé. L'empressement de la voir étoit si grand, que chacun montoit sur sa chaise pour la mieux considérer.
Mgr le Dauphin fit ce jour-là une mascarade avec M. le prince de la Roche-sur-Yon et plusieurs autres seigneurs de la Cour. H étoit porté dans une chaise, accompagné d'un nombre de polichinelles à manteau et de plusieurs nains. Il se déguisa encore quatre
1 Fille de Louis XIV et de Mme de Montespan, devenue depuis duchesse de Bourbon. Q
ou cinq fois pendant ce bal, qui dura jusques à quatre heures du matin. M. l'amiral et M. le duc de Vendôme furent de ces mascarades. Vous ne pouvez rien vous imaginer de trop touchant la magnificence de M. le Grand. Tout alla chez lui jusqu'à la profusion.
Le second bal fut donné par le Dauphin dans la salle des Gardes qui servait d'entrée à son appartement. M. le Duc donna le troisième, qui fut magnifique. Lulli, habillé en Maure, battait la mesure et dirigeait les violons du Roi, aussi vêtus en Maures. A un moment, « on vit entrer Bacchus et Silène, et le bouc de la suite de Bacchus. Arlequin faisoit Silène. Il entra monté sur une bourrique caparaçonnée de pampres et de raisins ; et Bacchus, représenté par Spezzaferre, étoit tout couvert de jambons, cervelas, bouteilles, etc., et porté sur un tonneau par deux satyres. Bacchus et Silène firent une scène fort plaisante, en faisant connoitre pourquoi l'on ne présentoit point de vin dans cette fête. Il s'émut, à la fin de la scène, une querelle entre Bacchus et Silène, l'âne et le bouc, qui commencèrent entre eux un combat dont l'assemblée fut fort divertie. »
Quelques jours après, ce fut le tour du cardinal de Bouillon à recevoir la Cour. Enfin, le cinquième et dernier bal eut lieu chez la charmante et spirituelle marquise de Thianges, sœur de Mm0 de Montespan. Entre autres mascarades qui réjouirent la compagnie, on vit entrer « une garniture de cheminée», de sept pièces de porcelaine. Il y avait une urne, des rouleaux et des magots de la Chine. « Ces porcelaines étoient remplies par des personnes de la première qualité qui les représentoient. »
En 4 685, le 5 février, il y eut bal en masques. « Msr le Dauphin mit pour premier habit celui d'un opérateur, et, tirant seulement un petit cordon, il parut en un instant vêtu en grand seigneur chinois. Des changemens aussi surprenans se firent paroître le même soir avec deux autres habits. » Tous les carnavals se ressemblent ; nous ne ferions que reproduire les mêmes faits, les mêmes déguisements, les mêmes surprises si nous ne nous arrêtions. Nous dirons cependant que le 24 février 4 699 on compta 3000 masques chez Monsieur, et qu'en 4700, la duchesse du Maine, étant
enceinte et obligée de garder le lit, donna vingt bals dans sa chambre pendant le carnaval.
Quelques lignes de Saint-Simon compléteront ce tableau des bals de la Cour.
Ces bals de Marly, rangés ou en masque, étoient toujours comme à Versailles un carré long. Le fauteuil du Roi, ou trois, quand le roi et la reine d'Angleterre y étoient, ce qui arrivoit souvent, et des deux côtés sur la même ligne la famille royale, c'est-à-dire jusqu'au rang de petit-fils de France inclusivement. Quelquefois par dérangement, au milieu du bal,Mmela Duchesse etM!nola princesse de Conty s'approchoient sous prétexte de causer avec quelqu'un à côté ou derrière, et s'y mettoient aux dernières places. Les dames, les titrées les premières et sans mélange, puis les autres, occupoient les deux côtés longs à droite et à gauche, et vis-à-vis du Roi, les danseurs, princes du sang et autres ; et les princes du sang qui ne dansoient pas, avec les courtisans derrière les dames ; et quoique en masque, tout le monde d'abord à visage découvert, le masque à la main. Quelque temps après le bal commencé, s'il y avoit des entrées ou des changemens d'habits, ceux et celles qui en étoient en différentes troupes avec un prince ou une princesse sortoient, et alors on revenoit masqué, et on ne savoit en particulier qui étoient les masques.
Enfin, arrivait le carême, fort sévèrement pratiqué par ordre du Roi. Les fêtes et les plaisirs cessaient; de nombreux exercices de piété et des sermons les remplaçaient.
A l'approche de l'année 1700, la Cour avait atteint l'apogée de la tristesse et de l'ennui. Le froid était encore augmenté par la présence presque continuelle à Versailles de Jacques II et de sa femme, personnages d'une nullité désespérante et fort ennuyeux *.
Ce fut vers cette époque que la duchesse de Bourgogne commença à tenir la Cour et chercha à rétablir quelque animation dans ce monde morne, et pour quelques années rendit la vie à cette cour glacée.
Quand elle était venue en France, en 1696, âgée de onze ans et demi, Louis XIV avait été au-devant d'elle à Montargis et avait envoyé à Mme de Maintenon, qui se trouvait à Fon-
1 « Jamais la reine d'Angleterre n'est venue si mal à propos, écrit la duchesse de Bourgogne à Mme de Maintenon, en 1707. — Croyez-vous, ma chère tante, lui dit-elle une autre fois, que la reine d'Angleterre puisse réparer par sa présence ce que votre absence me fait souffrir '? »
tainebleau avec la Cour, le portrait suivant : « Elle a la meilleure grâce et la plus belle taille que j'aie jamais vue, habillée à peindre et coiffée de même ; des yeux très-vifs et très-beaux, des paupières noires et admirables; le teint fort uni, blanc et rouge, comme on peut le désirer ; les plus beaux cheveux blonds que l'on puisse voir et en grande quantité. Elle est maigre comme il convient à son âge; sa bouche fort vermeille, les lèvres grosses, les dents blanches, longues et mal rangées, les mains bien faites, mais de la couleur de son âge. Elle parle peu, au moins à ce que j'ai vu, n'est point embarrassée qu'on la regarde, comme une personne qui a vu du monde. Elle fait mal la révérence et d'un air un peu italien. Elle a quelque chose d'une italienne dans le visage, mais elle plait et je l'ai vu dans les yeux de tout le monde. Pour moi, j'en suis tout à fait content. »
Saint-Simon nous a dit ce qu'était la duchesse de Bourgogne, à vingt-six ans, quand elle mourut.
Régulièrement laide, les joues pendantes, le front trop avancé, un nez qui ne disoit rien, de grosses lèvres mordantes, des cheveux et des sourcils châtain brun fort bien plantés, des yeux les plus parlans et les plus beaux du monde, peu de dents et toutes pourries dont elle parloit et se moquoit la première, le plus beau teint et la plus belle peau, peu de gorge, mais admirable, le cou long avec un soupçon de goitre qui ne lui seyoit point mal, un port de tête galant, gracieux, majestueux, et le regard de môme, le sourire le plus expressif, une taille longue, ronde, menue, aisée, parfaitement coupée, une marche de déesse sur les nuées ; elle plaisoit au dernier point. Les grâces naissoient d'elles-mêmes de tous ses pas, de toutes ses manières et de ses discours les plus'communs. Un air simple et naturel toujours, naïf assez souvent, mais assaisonné d'esprit, charmoit, avec cette aisance qui étoit en elle, jusqu'à la communiquer à tout ce qui l'approchoit.
Elle vouloit plaire même aux personnes les plus inutiles et les plus médiocres, sans qu'elle parût le rechercher. On étoit tenté de la croire toute et uniquement à celles avec qui elle se trouvoit. Sa gaieté jeune, vive, active, animoit tout, et sa légèreté de nymphe la portoit partout comme un tourbillon qui remplit plusieurs lieux à la fois, et qui y donne le mouvement et la vie. Elle ornoit tous les spectacles, étoit l'âme des fêtes, des plaisirs, des bals, et y ravissoit par les grâces, la justesse et la perfection de sa danse. Elle aimoit le jeu, s'amusoit au petit jeu, car tout l'amusoit ; elle préféroit le gros, y étoit nette, exacte, la plus belle joueuse du monde, et en un instant faisoit le jeu de chacun ; également gaie et amusée
à faire, les après-dinées, des lectures sérieuses, à converser dessus, et à travailler avec ses dames sérieuses; on appeloit ainsi ses dames du palais les plus âgées. Elle n'épargna rien jusqu'à sa santé, elle n'oublia pas jusqu'aux plus petites choses, et sans cesse, pour gagner Mme de Main tenon, et le Roi par elle1. Sa souplesse à leur égard étoit sans pareille et ne se démentit jamais d'un moment. Elle l'accompagnoit de toute la discrétion que lui donnoit la connoissance d'eux, que l'étude et l'expérience lui avoient acquise, pour les degrés d'enjouement ou de mesure qui étoient à propos. Son plaisir, ses agrémens, je le répète, sa santé même, tout leur fut immolé. Par cette voie, elle s'acquit une familiarité avec eux, dont aucun des enfans du Roi, non pas même ses bâtards, n'avoit pu approcher.
En public, sérieuse, mesurée, respectueuse avec le Roi, et en timide bienséance avec Mme de Maintenon, qu'elle n'appeloit jamais que ma tante, pour confondre joliment le rang et l'amitié. En particulier, causante, sautante, voltigeante autour d'eux, tantôt perchée sur le bras du fauteuil de l'un ou de l'autre, tantôt se jouant sur leurs genoux, elle leur sautoit au cou, les embrassoit, les baisoit, les carressoit, les chiffonnoit, leur tiroit le dessous du menton, les tourmenloit, fouilloit leurs tables, leurs papiers, leurs lettres, les décachetoit, les lisoit quelquefois malgré eux, selon qu'elle les voyoit en humeur d'en rire, et parlant quelquefois dessus. Admise à tout, à la réception des courriers qui apportoient les nouvelles les plus importantes, entrant chez le Roi à toute heure, même des momens pendant le conseil, utile et fatale aux ministres mêmes, mais toujours portée à obliger, à servir, à excuser, à bien faire, à moins qu'elle ne fût violemment poussée contre quelqu'un, comme elle fut contre Pontchartrain2, qu'elle nommoit quelquefois au Roi votre vilain borgne, ou par quelque cause majeure, comme elle le fut contre Chamillart3. Si libre, qu'entendant un soir le Roi et Mmo de Maintenon parler avec affection de la Cour d'Angleterre dans les commencemens qu'on espéra la paix par la reine Anne : « Ma tante, se mit-elle à dire, il faut convenir qu'en Angleterre les reines gouvernent mieux que les rois, et savez-vous bien pourquoi, ma tante ? » Et toujours courant et gambadant, « c'est que sous les rois ce sont les femmes qui gouvernent, et ce sont les hommes sous les reines. » L'admirable est qu'ils en rirent tous deux et qu'ils trouvèrent qu'elle avoit raison
Le Roi ne se pouvoit passer d'elle. Tout lui manquoit dans l'intérieur lorsque des parties de plaisir, que la tendresse et la considération du Roi pour elle vouloit souvent qu'elle fît pour la divertir,
1 « La duchesse de Bourgogne et Mme de Maintenon ne sont guère qu'une seule âme en deux corps », dit la Palatine [Edit. Rolland, p. 286).
2 Chancelier de France.
3 Contrôleur général des finances.
l'empêchoient d'être avec lui ; et jusqu'à son souper public, quand rarement elle y manquoit, il y paroissoit par un nuage de plus de sérieux et de silence sur toute la personne du Roi. Aussi, quelque goût qu'elle eût pour ces sortes de parties, elle y étoit fort sobre et se les faisoit toujours commander. Elle avoit grand soin de voir le Roi en partant et en arrivant ; et, si quelque bal en hiver, ou quelque partie en été lui faisoit percer la nuit, elle ajustoit si bien les choses qu'elle alloit embrasser le Roi dès qu'il étoit éveillé, et
l'amuser du récit de la fêle
Avec elle s'éclipsèrent joie, plaisirs, amusemens même, et toute espèce de grâces; les ténèbres couvrirent toute la surface de la Cour; elle l'animoit tout entière, elle en remplissoit tous les lieux à la fois, elle y occupoit tout, elle en pénétroit tout l'intérieur. Si la Cour subsista après elle, ce ne fut plus que pour languir. Jamais princesse si regrettée, jamais il n'en fut si digne de l'être, aussi les regrets n'en ont-ils pu passer, et l'amertume involontaire et secrète en est constamment demeurée, avec un vide affreux qui n'a pu être diminué.
La jeune duchesse de Bourgogne fut la joie du vieux Louis XIV. Il allait au-devant de tous ses désirs, et cherchait tous les jours quelque chose de nouveau pour l'amuser. « On lui laisse faire tout ce qu'elle veut, dit la Palaline en 1699, quoi que ce puisse être. Tantôt elle monte à âne, tantôt elle va se promener en char; elle court toute la nuit, seule, dans le jardin : bref, elle fait tout ce qui lui passe par la tête. Il est certain qu'elle a beaucoup d'esprit. » Jetée en toute liberté au milieu d'une Cour, qui était devenue dès cette époque assez grossière, la duchesse de Bourgogne se mit à boire avec excès, à jouer au lansquenet un jeu énorme; elle se comportait comme un être indomptable l. Heureusement Mmo de Maintenon était là ; elle parvint, non sans peine, à corriger la princesse de ses défauts, et son extrême habileté en matière d'éducation eut à Versailles comme à Saint-Cyr un éclatant triomphe.
La duchesse de Bourgogne fut une première Marie-Antoinette à Versailles, mais plus fine, plus spirituelle que la seconde, et plus adroite à faire tolérer ses vivacités et ses infractions à la règle. Plus aimable et plus aimée, on lui pardonna tout, même ses préférences trop marquées pour quelques jeunes seigneurs, M. de Nangis entre autres.
1 Lettres de la Palatine. — Dangeau, 1702, 19 mai.
Mmode Caylus admet le goût de la princesse pour lui, mais elle se hâte d'ajouter : « La seule chose dont je doute, c'est que cette affaire soit allée aussi loin qu'on le croît, et je suis convaincue que cette intrigue s'est passée en regards et en quelques lettres tout au plus. » La duchesse de Bourgogne avait des mots très-vifs ; le duc de Luynes raconte celui-ci : « Etant dans la galerie de Versailles, et passant pour aller à la chapelle, elle aperçut dans le nombre des courtisans M. de la Fare, qui la regardoit avec grande attention et parloit tout bas à un de ses amis. Elle appella aussitôt celui à qui La Fare venoit de parler, et lui dit qu'absolument elle vouloit savoir ce que la Fare lui avoit dit. L'un et l'autre furent très-embarrassés de la question. La Fare supplia Mmo la duchesse de Bourgogne de vouloir bien lui permettre de ne pas satisfaire sa curiosité ; enfin elle \ui dit si absolument qu'elle le vouloit, qu'il fallut bien obéir. La Fare étoit un homme de plaisirs : « Je disois donc, Madame, lui dit-il, que si vous étiez une fille d'Opéra, j'y mettrois jusqu'à mon dernier sol. » Quelque temps après, Mmo la duchesse de Bourgogne retrouva La Fare ; elle l'appela et lui dit : « La Fare, j'entre à l'Opéra la semaine prochaine. »
Il fallait compter absolument sur l'indulgente amitié do tous les courtisans pour lâcher la bride à sa fantaisie jusque-là.
Nous verrons la duchesse de Bourgogne vivre assez librement à la Ménagerie, avec ses dames familières, comme Marie- Antoinette à Trianon. Gomme elle, elle aime le cheval, le jeu, la danse, le spectacle; elle aussi se plaît à jouer la comédie. Elle aime la toilette et les costumes qui mettent en relief son extrême élégance; elle va volontiers à Paris se distraire de Versailles. On la trouve à Paris le 18 août 4 698, faisant admirer sa grâce et sa belle parure gris de lin en falbala, tout garni de dentelles d'argent, de diamants et d'émeraudes, et son collier de diamants, « le plus beau qui ait jamais été fait », allant acheter des porcelaines, des rubans et des bijoux, puis se promenant à la foire et s'amusant à voir les danseurs de corde et les marionnettes *.
1 Mercure Galant, août, p. 234.
Le 12 mars 1699, elle revient à Paris et y achète, chez les plus fameux orfèvres, de riches présents destinés à Monseigneur et à Monsieur.
La duchesse de Bourgogne aimait les bijoux ; aussi Louis XIV lui donna-t-il, le 29 septembre 1700, un collier de 21 perles estimé 50,000 écus ; il l'avait racheté de Mme de Montespan et l'avait augmenté1. Le 8 mars 1700, la jeune princesse, accompagnée cette fois de son mari, alla chez tous les marchands de curiosités, chez les curieux, comme on disait alors, voir des miroirs, des étoffes, des bijoux, des lustres et des porcelaines. Le 31 août, elle vint se promener aux Tuileries, qu'elle ne connaissait pas encore, et à la foire Saint-Laurent, où elle fit collation dans la boutique de l'un de ses marchands ordinaires. Le 3 septembre de la même année, elle visita, à Saint-Cloud, la manufacture de porcelaine de MM. Ghicanaux, dont elle admira les charmants produits 2.
Le 8 août 1702, la princesse alla à Saint-Maur, chez M. le Duc, et y courut la bague sur des chevaux de bois; elle montra de l'adresse et s'amusa beaucoup. Le lendemain nous la trouvons à la Halle, à cinq heures du matin, assistant à l'arrivée des fruits et des légumes, puis entendant la messe à Saint-Eustache.
La duchesse de Bourgogne avait absolument conquis le Roi, en lui témoignant beaucoup d'amitié. Louis XIV étant allé passer quelques jours à Meudon, en juillet 1698, la princesse eut une fluxion qui la retint à Versailles ; au bout de quelques jours, elle ne put résister, dit Dangeau, au désir de voir le Roi, et, le 25, elle alla à Meudon se promener avec lui quelques heures 3.
En mars 1 700, elle organisa une grande loterie, de 46,000 pistoles, pour les pauvres de France. MM. de Beauvilliers, de Noailles et de Dangeau la tirèrent le 20 et le 21 avril, et le gros lot, de 4000 louis, fut gagné par un garde du Roi *.
Avec l'âge, la duchesse de Bourgogne était devenue sérieuse
1 Dangkau.
2 Mercure Galant, octobre, p. 96.
3 Dangeau, VI, 386.
4 Dangeau, p. 296.
quand il le fallait être, et Louis XIV avait une opinion arrêtée sur ce côté de son caractère. On lit dans Daugeau, à la date du 9 décembre 1710 : « Le Roi laisse à Mme la duchesse de Bourgogne l'entier gouvernement des affaires de sa maison et la disposition de toutes les charges qui y vaqueront. Il lui marque en cela une confiance qu'il n'avoit jamais eue pour la Reine ni pourMmo laDauphiue. Un des courtisans qui approchent le plus près du Roi lui dit à son coucher : « Apparemment, Sire, elle vous rendra compte de ce qu'elle fera là-dessus ? » Et le Roi répondit : « Je me fie assez à elle pour ne vouloir pas qu'elle me rende compte de rien, et je la laisse maîtresse absolue de sa maison. Elle seroit capable de choses plus difficiles et plus importantes. »
Elle fut capable d'attaquer l'étiquette et de la supprimer à quelques-uns de ses repas. Le 21 janvier 1702, au retour de la chasse, elle dîna à la clochette avec ses dames, la princesse de Conty et quelques-unes des dames de cette princesse ; les ducs d'Anjou et de Berry assistaient au repas. « Ils dînèrent ce qu'on appelle présentement à la clochette, n'ayant personne à les servir. On fait mettre une petite table auprès de la grande, où il y a des verres, des assiettes, du vin et de l'eau, et une clochette pour appeler quand ils veulent qu'on desserve. Le repas fut fort long et fort gai1. »
Louis XIV, qui se souvenait des cercles tenus par Anne d'Autriche, voulut les faire revivre, et rétablir les conversations aimables et fines auxquelles il avait assisté dans sa jeunesse et qu'il n'avait pas cessé d'aimer. Il devait être affligé en effet de voir la grossièreté remplacer l'ancienne politesse de la Cour. Dès 1 688, La Bruyère disait : « L'on parle d'une région où les vieillards sont galans, polis et civils, les jeunes gens au contraire durs, féroces, sans mœurs ni politesse : ils se trouvent affranchis de la passion des femmes dans un âge où l'on commence ailleurs à la sentir : ils leur préfèrent des repas, des viandes, et des amours ridicules. Celui-là, chez eux, est sobre et modéré, qui ne s'enivre que de vin ; l'usage trop fréquent qu'ils en ont fait le leur a rendu insipide. Ils cherchent à réveiller leur goût déjà éteint par des eaux-de-vie et par
1 Dangeau, VIII, 297
outes les liqueurs les plus violentes ; il ne manque à leur débauche que de boire de l'eau forte. Les femmes du pays précipitent le déclin de leur beauté par des artifices qu'elles croient servir à les rendre belles : leur coutume est de peindre leurs lèvres, leurs joues, leurs sourcils et leurs épaules, qu'elles étalent avec leur gorge, leurs bras et leurs oreilles, comme si elles craignoient de cacher l'endroit par où elles pourroient plaire, ou de ne pas se montrer assez ». La Fare, dans ses Mémoires écrits vers 1699, remarque aussi que, depuis longtemps, le goût des choses de l'esprit avait fort baissé à la Cour ; que depuis la mort de Madame Henriette, il n'y a eu à la Cour que jeu, confusion et impolitesse. La Palatine, qui avait connu l'ancienne Cour si élégante, se plaint sans cesse que la politesse a disparu, que les femmes prennent du tabac et « ont le nez sale comme si elles l'avoient, sauf votre respect, frotté dans la boue ». Beaucoup de jeunes femmes s'enivraient. « Les jeunes gens ne songent qu'à d'horribles
débauches », écrit la Palatine en 4702 Excepté le Roi et
Monsieur, ajoute-t-elle, personne ne sait plus ce que c'est que la politesse. » Pour la Palatine, la principale cause de ce changement, c'est la fureur du jeu.
Jaloux de faire revivre le caractère poli de l'ancienne Cour, Louis XIV rétablit donc l'usage des cercles, qui devaient remplacer avec avantage les jeux et les autres divertissements, dont la banalité avait été si fatale aux mœurs élégantes et distinguées d'autrefois. Le premier cercle que nous trouvons indiqué dans Dangeau fut tenu le 18 novembre 1704. « Le feu Roi, dit Saint-Simon1, qui n'aimoit la dignité que pour lui, ne laissoit pas de regretter la majesté des cercles de la Reinemère, parmi lesquels il avoit été nourri et qui durèrent autant qu'elle. Il essaya de les faire continuer parla Reine sa femme, dont la bêtise ne put porter le poids. Il voulut après les renouveler par la Dauphine de Bavière. Elle avoit tout ce qu'il falloit dans l'esprit pour s'en bien acquitter, mais les incommodités de ses grossesses et de leurs suites, jusqu'à sa dernière et longue maladie, leur coupèrent court. Mmc la duchesse de Bourgogne étoit trop enfant pour les lui faire reprendre de
1 Addition au journal de Dangeau, X, 181.
meilleure heure, et l'étoit trop encore pour les vouloir continuer ; aussi ne durèrent-ils guère, et se sont ainsi ensevelis. »
Le cercle du 24 septembre 1707, à Fontainebleau, fut trèsbrillant, mais je crois qu'on y montra plus de pierreries que d'esprit. « Le cercle, dit le Mercure, fut fort magnifique, et toutes les princesses et beaucoup de dames y étoient brillantes de pierreries Il est impossible de voir plus de pierreries ensemble... » Mais il n'est pas question de conversation; l'esprit était bien mort à la Cour ; il s'était réfugié dans les salons de Paris, et la tentative de Louis XIV ne pouvait réussir. Il fallut revenir à l'appartement et au jeu.
En 1740, le Roi décida que l'appartement aurait lieu chez la duchesse1. Il voulait qu'il y eût beaucoup de divertissements cet hiver; tous les jours, il devait y avoir comédie ou appartement avec ou sans masques. Les après-dinées, la duchesse faisait répéter les danses aux dames et aux courtisans qui devaient être des bals de cet hiver. En même temps, Dangeau nous apprend2 que la formule a changé, qu'on ne dit plus il y a appartement, mais il y a jeu. Aussi l'hiver de 1710 et le carnaval de 1711 furent-ils très-animés par le grand jeu, les bals et les mascarades, à Versailles et à Marly.
Depuis 1704 on était aux prises avec la coalition à propos de la succession d'Espagne; dès 1704, les défaites commençaient, et les désastres se succédaient à Hochstett, à Ramillies, à Turin, à Oudenarde, à Lille, à Saragosse. La Cour était triste; les divertissements devenaient plus rares; le Roi travaillait beaucoup avec ses ministres, avec Vauban' ; il était sans cesse occupé à lire les dépêches apportées par les courriers venant d'Espagne, du Piémont, du Milanais, du Rhin, de la Bavière, de la Flandre, de la mer, où le comte de Toulouse commandait notre flotte, de la Hongrie, où les Hongrois révoltés contre l'Empereur faisaient cause commune avec nous. Le Roi et ses ministres dirigeaient de Versailles toutes les opérations. Nous n'avons pas à apprécier ici le désavantage qui en résultait pour nos armées aux prises avec
1 Dangeau, 1710, 23 Dovembre.
2 Au 21 décembre.
3 Dangeau, IX, 129.
des généraux qui étaient absolument libres de leurs mouvements. Malgré ses fautes, Louis XIV se relève dans ces années de revers. Vaincu, il est plus grand que vainqueur ; sous l'aiguillon du malheur ses belles qualités, étouffées par le succès et l'orgueil, reparaissent avec éclat, et il n'a pas fallu moins que cette verte constance pour résister au terrible assaut que l'Europe livrait alors à la France.
Louis XIV est inflexible contre ceux de ses généraux qui ne font pas leur devoir. Quand le gouverneur d'Exilés rend honteusement la place sans l'avoir défendue, le Roi dit « qu'il voyoit depuis quelque temps des choses extraordinaires et qu'il avoit peine à comprendre des François 1 ». En revanche, quand Villars est blessé à Malplaquet, il le fait transporter à Versailles, l'installe au château, le va voir souvent, et le comble de faveurs et de distinctions, montrant par là qu'il sait récompenser et punir, ce qui est le propre de tout gouvernement digne de ce nom.
L'hiver de 4709-10 combla la mesure des malheurs de la France. La Cour était dans une tristesse profonde et trop bien justifiée. La duchesse de Bourgogne, devenue Dauphine depuis la mort de Monseigneur, était montée en carrosse pour aller, sur le chemin de Paris, au devant des courriers. « On l'avoit fort pressée de jouer : « Et avec qui voulez-vous que je joue? Avec des dames qui ont leurs maris, ou des pères qui ont leurs enfants à unebataille qui, selon toutes les apparences, doit être fort sanglante ; et puis-je être tranquille moi-même quand il s'agit de la plus grande affaire de l'Etat2? »
Enfin Vendôme gagna la victoire de Villa- Viciosa, qui rendit l'Espagne à Philippe V ; la mort de l'empereur Joseph Ier enleva à l'Autriche l'alliance de l'Angleterre et de la Hollande, qui ne se souciaient pas de rétablir la monarchie de Charles- Quint en réunissant les couronnes d'Allemagne et d'Espagne sur la tête de l'archiduc Charles devenu l'empereur d'Allemagne; la coalition était brisée et la paix avec l'Angleterre allait se signer. La victoire de Denain, préparée parles com-
1 Dangeau, 1708, 17 août.
2 Dangeau, 1711, 6 août.
binaisons de Louis XIV et gagnée par Villars, allait ramener la paix, et avec elle la vie à la Cour, lorsque la mort de la duchesse de Bourgogne, puis celle du duc de Bourgogne, et enfin celle de leur fils aîné (1712) replongèrent Versailles dans le deuil.
La mort delà duchesse de Bourgogne fut une perte irréparable pour le vieux Roi : « On avoit élevé la Dauphine tout à fait à son gré ; elle étoit toute sa consolation, son unique plaisir; elle avoit l'humeur si gaie, qu'elle trouvoit toujours quelque chose pour l'égayer, quelque triste qu'il pût être. Cent fois par jour elle entroit et sortoit, et rapportoit chaque fois quelque chose de drôle ; aussi elle manque partout au Roi, et il n'est pas étonnant que sa mort l'ait profondément affligé1. »
La duchesse de Berry fut chargée de tenir la Cour; mais que pouvait-on attendre d'une femme aussi grossière, saûs esprit, sans mœurs, aimant le vin et la bonne chère à l'excès Il y a toujours jeu, comédie, bal masqué, etc., mais la Cour, de plus en plus ennuyée et fatiguée de Versailles, de cette vie monotone3, attendait la mort du Roi, c'est-à-dire sa délivrance. Elle arriva le 1or septembre 1715. Aussitôt, tout ce monde de courtisans partit joyeusement pour Paris avec le jeune roi et le Régent.
1 Lettres de la Palatine, édition Rolland, 322.
8 « Hier soir, écrit la Palatine le 14 décembre 1710, nous avons eu une grande frayeur, mon fils, le duo de Berry et moi ; le pauvre duc en est tout pâle aujourd'hui encore. La duchesse tomba soudain en syncope ; nous crûmes que c'était une attaque d'apoplexie, mais après que la duchesse de Bourgogne lui eût aspergé la figure de vinaigre, elle revint à elle, et d'affreux vomissements la prirent. Il n'y a rien d'étonnant à cela : pendant deux heures, à la comédie, elle n'a fait que manger toutes sortes d'horreurs, des pêches au caramel, des marrons, de la pâte de groseilles vertes et autres, des cerises sèches avec beaucoup de limon dessus, puis à table elle a mangé du poisson et bu entre temps. Se sentant mal, elle n'a voulu rien en laisser paraître et s'évanouit. »
3 < On ne tient plus de Cour du tout, dit la Palatine le 19 novembre 1714. De sept heures à dix, on joue chez Mmo la duchesse de Berry. Ceux qui ne jouent pas n'y vont pas. »
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