COTÉ DES JARDINS
LES GRANDS APPARTEMENTS 1
L'auteur de la première description du château de Versailles 2 commençait ainsi son ouvrage, publié au moment où Louis XIV venait s'installer définitivement dans son nouveau palais.
L'Italie doit céder présentement à la France le prix et la couronne qu'elle a remportée jusques aujourd'hui sur toutes les nations du monde, en ce qui regarde l'excellence de l'architecture, la beauté de la sculpture, la magnificence de la peinture, l'art du jardinage, la structure des fontaines et l'invention des aqueducs.
Versailles seul suffit pour assurer à jamais à la France la gloire qu'elle a à présent de surpasser tous les autres royaumes dans la science des bâtimens. Aussi est-elle redevable de cette haute estime à la grandeur et à la magnificence de Louis le Grand, son invincible monarque.
Ce prince magnanime a chéri les arts jusqu'à un si haut point, et a su si bien les cultiver parmi le bruit des armes, que la Paix, qui est la mère et des sciences et des arts, pour en témoigner sa gratitude, lui a édifié le plus superbe palais du monde, afin qu'elle l'y
1 On donnait le nom de grands appartements aux salons de l'Abondance, de Vénus, de Diane, de Mars, de Mercure, d'Apollon, de la Guerre, à la Grande galerie et au salon de la Paix. — Sous Louis XV, le salon d'Hercule devint la première pièce des grands appartements.
8 Combes, 1681, in-12
LES GRANDS APPARTEMENTS 143
pût recevoir comme dans son sein, lorsqu'il revient de chez ses ennemis chargé de lauriers et de trophées.
C'est dans cette maison royale et charmante que vous êtes invités de venir, Peuples de la terre, curieux et savans. Vous y verrez l'ancienne et la nouvelle Rome ; vous y verrez tout ce que le monde a jamais eu de beau et de surprenant. Admirez-y l'habileté, le savoir, la conduite et la délicatesse des ouvriers. Admirez-y la grandeur, la somptuosité, la magnificence et la libéralité du prince, et avouez que Versailles efface tous les palais enchantés de l'Histoire et de la Fable.
Les étrangers ne tardèrent pas, en effet, à répondre à cet appel, et l'un d'eux déclarait, en 4698, que Versailles était sans contestation le palais le plus magnifique qu'il y eût en Europe l. Ils rirent mieux ; ils imitèrent Versailles et ses jardins presque partout. Pierre le Grand appela à Saint-Pétersbourg, en 471 6, Alexandre Le Blond, architecte renommé et célèbre dessinateur de jardins ; il lui fit construire le château de Péterhof et dessiner le parc, qui ne sont qu'une reproduction de Versailles.
Pour consacrer l'achèvement de son œuvre et l'ouverture de ses grands appartements à la noblesse rassemblée dans le palais, Louis XIV fit frapper, en 4 683, une médaille avec cette exergue : Hilaritati puMicœ aperta regia. C'était en effet un des grands événements du règne, et nous admirons encore, après deux siècles, le goût parfait que Lebrun sut donner à cette riche ornementation, toute d'or et de marbre, la mesure qui a empêché cette richesse de tourner en profusion, et le caractère bien français de cet art, qui avait cependant ses racines en Italie.
Du château de Louis XIII, il ne reste rien que la cour de Marbre et l'escalier de la journée des Dupes ; toutes les dispositions intérieures et leur décoration ont complètement disparu. Le château de Louis XIV lui-même est loin d'exister encore tout entier; les nombreux changements ordonnés par le grand Roi ne nous ont laissé que le Versailles des dernières années, qui lui-même a été remanié sous Louis XV et
1 Voyage de Lister à Paris en 4698, traduit et publié par la Société des Bibliophiles français, Paris, 1873, in-80.
Louis XVI, et surtout par Louis-Philippe. Dans les deux ailes, il n'y a plus trace des anciens appartements ; tout a été détruit. Dans la partie centrale, l'escalier des Ambassadeurs et la Petite galerie ont disparu ; l'appartement de Mme de Maintenon a été bouleversé. Les cabinets de Louis XIV, l'appartement du Dauphin, l'appartement des Bains, ont été transformés sous Louis XV ; les petits appartements de la Reine datent de Louis XVI. Dans beaucoup de pièces, la décoration a été changée sous Louis XV, quand on remettait ces salles à neuf, ou quand, par suite des besoins sans cesse renaissants de la famille royale, on disposait un nouvel appartement pour l'un de ses membres. Il ne reste en définitive du château de Louis XIV que les grands appartements du Roi, la galerie avec ses deux salons, quelques salles des grands appartements de la Reine, la chapelle et, çâ et là, quelques parties de la décoration primitive de diverses pièces remaniées sous Louis XV. ,
Combes, Félibien, le Mercure Galant et Piganiol vont nous servir à décrire le Versailles de Louis XIV.
Salon de l'Abondance (106).
A l'origine, cette salle ne faisait pas partie des grands appartements du Roi ; elle servait de vestibule à la tribune de l'ancienne chapelle1 et au cabinet des Raretés ou des Antiques2. Les buffets destinés aux rafraîchissements distribués les jours d'appartement étaient établis dans cette salle.
« Trois grands buffets, dit le Mercure 3, sont aux trois côtés de ce salon. Celui du milieu, au dessous duquel on voit une grande coquille d'argent, est pour les boissons chaudes, comme café, chocolat, etc. Les deux autres buffets sont pour les liqueurs, les sorbets et les eaux de plusieurs sortes de fruits. On donne de très-excellent vin à ceux qui en souhaitent, et chacun s'empresse à servir ceux qi i entrent dans ce lieu; ce qui se fait avec beaucoup d'ordre et de propreté. »
1 Qui occupait remplacement du salon d'Hercule et du \~stibule situé au-dessous.
2 Salle n° 137.
3 1682, décembre.
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Le plafond, peint par Houasse, représente l'Abondance ou plutôt la Magnificence royale montrant de la main le cabinet des Raretés ; la figure est fort belle et Tune des meilleures du peintre. Le plafond se termine par une balustrade d'or chargée de vases et d'objets précieux *, le tout d'une fort bonne couleur. Les lambris et les chambranles sont de marbre, comme dans tous ces salons. Les sculptures des dessus de porte sont en cuivre doré. La grande porte cintrée ouvrant sur le cabinet des Raretés est décorée d'un grand bas-relief, peint en camaïeu de bronze doré, et ses deux battants, les plus beaux à notre avis de toutes les portes du grand appartement, sont ornés de sculptures dorées d'un goût exquis.
A droite de la grande porte, dit le Mercure, est un tableau où le Carrache a peint Ence qui porte son père Anchise. A la gauche, un tableau de pareille grandeur, fait par le Guide, représente une Fuite en Egypte. Un saint Pierre et un saint Paul sont aux côtés des portes de cette salle et du cabinet des Raretés. On voit à ia droite un portrait du Roi, de 9 pieds de haut sur 7 pieds 9 pouces, peint à cheval, grand comme le naturel 2, et vis-à-vis il y a un David près de Bethsabée 3, peint par Paul Véronèse 4. Huit bustes de porphyre, posés sur des scabellons de même matière, sont aux côtés des portes et de la fenêtre. Plusieurs guéridons, or et azur, qui portent des girandoles, éclairent ce salon, aussi bien qu'un lustre d'argent qui pend au milieu.
« Cette salle et les suivantes, ajoute Félibien, sont tendues et meublées en hiver, les unes de velours vert et les autres de velours de feu avec des crépines et des galons d'or, et toutes sont tapissées en été de brocart à fleurs d'or, d'argent et de soies de diverses couleurs, avec des campanes5 de point d'Espagne d'or. »
Salon de Vénus ou Grande salle de l'escalier du Roi (107). Le salon de Vénus fut dans l'origine la première salle des
* Dont plusieurs sont au Louvre.
2 Ce portrait est aujourd'hui dans le salon de l'Œil-de-Bœuf (n° 2156).
3 Ce doit être la Suzanne au bain qui est au Louvre.
4 Ces tableaux sont remplacés aujourd'hui par six prises ou sièges de villes peints par Van der Meulen. Les murs sur lesquels ces peintures sont placées sont couverts de boiseries peintes en marbre.
5 Ornements en forme de cloches.
grands appartements du Roi; il ouvrait sur l'escalier des Ambassadeurs, comme celui de Diane. Les portes de ces deux salons, sculptées par Caffieri1, étaient d'une incomparable beauté 2, et leurs restes sont les seuls débris de l'ancien escalier des Ambassadeurs 3. Il faut aussi signaler les portes intérieures de ce salon, et celles de la salle de l'Abondance, leurs chambranles de marbre à moulures, les dessus de porte, aussi en marbre, avec leurs bas-reliefs en cuivre doré représentant des Amours soutenant des guirlandes. Ce sont d'admirables œuvres d'art décoratif.
« Comme le soleil, dit Félibien, est la devise du Roi, l'on a pris les sept planètes pour servir de sujet aux tableaux des sept pièces de cet appartement. » En conséquence, au milieu du plafond de cette salle, on voit Vénus couronnée par les Grâces, et Vulcain lui apportant des armes que cette déesse lui a fait forger. Cette peinture, d'une belle couleur, est de Houasse.
Quatre tableaux carrés accompagnent ce milieu. Ils représentent : Auguste présidant aux jeux du cirque (allusion au carrousel de 1662) ; Nabuchodonosor et Sémiramis faisant élever les jardins de Babylone (allusion aux travaux exécutés dans les maisons royales) ; Alexandre épousant Roxane (allusion au mariage du Roi) ; Cyrus montrant son armée à une princesse qu'il veut secourir (allusion à la guerre des droits de la Reine). Ces peintures sont également de Houasse.
Toute la salle est lambrissée des marbres les plus beaux, disposés en grande mosaïque, dont les ajustements ont été si parfaitement exécutés, qu'aucun de leurs joints n'a bougé après deux siècles 4. Les quatre dessus de porte sont ornés de bas-reliefs en cuivre doré d'une parfaite exécution ; les
1 Comptes des Bâtiments de 1678.
2 Au salon de Vénus, la porte est encore sculptée et dorée à l'extérieur ; à l'intérieur une partie des sculptures a été remplacée par des peintures imitant la sculpture dorée. — Au salon de Diane, la porte, à l'extérieur, est peinte en gris; et, à l'intérieur, ce sont encore de fausses sculptures.
3 L'escalier actuel désigné sous le nom d'escalier des Ambassadeurs a été construit sous Louis-Philippe, à peu près sur l'emplacement de l'ancien, avec lequel il n'a de commun que le nom.
4 L'ancien pavage de marbre n'existe plus que dans les ébrasements des fenêtres, et à l'état de bande étroite régnant tout autour de la salle.
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colonnes, aussi en marbre, ont leurs bases et leurs chapiteaux en cuivre doré.
« Dans une niche, entre deux grande^ portes, dit le Mercure, est une statue du Roi en relief, vêtu à la romaine ; elle est de feu M. Varin1. »
Les lambris, entre les portes et les fenêtres, sont ornés de peintures par Rousseau, célèbre peintre de perspectives, et continuent l'architecture du salon. « Deux de ces peintures, dit Félibien, entre les portes des bouts de la salle, représentent des édifices et des jardins en perspective. Les deux autres, entre les trois fenêtres, font voir comme des niches enrichies de coquilles et de bas-reliefs d'or, avec des statues de Méléagre et d'Atalante ; mais peintes avec tant d'art et dans un jour si favorable, qu'on a peine à croire qu'elles ne soient pas de relief, et même quatre pilastres peints de marbre et d'ordre ionique, aux côtés de ces niches, semblent si vrais, que les yeux y sont trompés de près comme de loin9. »
Deux grands lustres d'argent et huit girandoles de cristal portées par des guéridons dorés éclairaient la salle. Les portières et les tabourets étaient de velours vert galonné d'or. Tout cela a disparu aujourd'hui : quatre vases d'albâtre à godrons contournés, du temps de Louis XIV, et des appliques de l'époque de Louis-Philippe se remarquent seulement dans ce salon.
« Cette salle, dit le Mercure, étant destinée pour la collation, on voit tout autour plusieurs tables sur lesquelles elle est dressée^. Ces tables sont couvertes de flambeaux d'argent et de corbeilles de filigrane, rondes, longues et carrées. Les fruits crus, les citrons, les oranges, les pâtes et les confitures sèches de toutes sortes, accompagnées de fleurs, les remplissent en pyramides. Comme toute cette collation n'est servie que pour être entièrement dissipée3, elle demeure exposée pendant les quatre heures que durent les divertissemens, et
1 Cette statue est placée aujourd'hui sur le palier du premier étage de l'escalier des Princes. On mit d'abord à sa place un Cincinnatus antique, qui est au Louvre, et enfin le groupe des Trois Grâces de Pradier.
2 Ces peintures existent encore.
3 Ou pillée, comme l'on disait alors. Chacun avait le droit d'emporter ce qu'il pouvait prendre.
chacun choisit et prend soi-même ce qui est le plus de son goût. »
Salle de Diane ou salle de Billard (108).
Comme la précédente, toute la salle de Diane est revêtue de marbre avec de grands ornements en cuivre ciselé et doré.
Le plafond, peint par Blanchard, représente Diane, entourée du Sommeil et des Songes agréables. Les Nymphes qui l'accompagnent préparent des filets pour la pêche et la chasse. Quatre tableaux cintrés représentent, dans les côtés de la voûte, les princes qui ont le mieux réussi dans la navigation ou qui se sont le plus adonnés à la chasse *. Des ornements, en rapport avec le sujet principal, enrichissent les bordures, les angles et la frise. Les bas-reliefs de cuivre doré qui sont au-dessus des portes représentent Diane et Actéon ; Diane protégeant Aréthuse ; une offrande de fleurs et un sacrifice faits à Diane.
Le sujet du tableau de la cheminée, peint par Delafosse, était Iphigénie que Diane enlève lorsqu'elle est prête à être sacrifiée2. Vis-à-vis, Blanchard avait représenté Diane et Endymion3. Ces deux tableaux étaient encadrés dans des bordures de marbre campan-vert accompagnées de guirlandes en cuivre doré, qui existent encore.
« Vis-à-vis des fenêtres, dit Félibien, il y a dans l'enfoncement du milieu un piédouche avec des trophées de bronze en bas-relief posés ensemble sur un grand socle. C'est là que le buste du Roi fait en marbre par le chevalier Bernin (en 1665), est placé sous une couronne portée par des enfants ailés de bronze doré. »
« Quatre grands lustres d'argent, lit-on dans le 3/ercure, et quatre chandeliers de même matière, et de 2 pieds de haut, posés sur des guéridons dorés de 6 pieds, sont aux angles
1 Les sujets des voussures sont : Cyrus à la chasse du sanglier (Audran) ; — César envoyant une colonie romaine à Carthage (Audran) ; — Jason et les Argonautes (Delafosse) ; — Alexandre à la chasse du lion (Delafosse).
2 II y a aujourd'hui un portrait de Marie-Thérèse, attribué à Beaubrun.
3 II y a aujourd'hui une répétition du portrait de Louis XIV parRigaud, dont l'original est au Louvre.
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d'un billard couvert d'un grand tapis traînant à terre, de velours cramoisi garni d'une frange d'or au bas. Quatre formes1 du même velours galonné d'or, posées sur deux estrades couvertes de tapis de Perse rehaussés d'or et d'argent, servent aux dames quand elles veulent s'asseoir pour regarder jouer au billard. Quatre caisses d'orangers d'argent, de 3 pieds de haut et de 2 de diamètre, posées sur des bases de même matière, hautes d'un pied, et 4 girandoles d'argent portées par des guéridons dorés, sont aux côtés des formes. Une grande cassolette, 4 grands vases et 4 plus petits parent le bord de la cheminée, et 2 chenets d'argent, de 2 pieds de haut, sont au foyer. »
La plaque de la cheminée est elle-même une œuvre d'art, car rien n'était négligé dans l'ornementation de ces salons. La tablette de la cheminée est décorée d'un petit bas-relief en marbre blanc représentant la Fuite en Egypte. Il a été exécuté par Van Opstal, sur le dessin de Sarrasin2.
On doit citer enfin la belle table en bois sculpté-doré, avec dessus en mosaïque de Florence, exécutée aux Gobelins ; c'est un des rares meubles du temps de Louis XIV qui se voient encore à Versailles.
Salon de Mars ou salle de bal et des concerts (109).
Le plafond, peint par Audran, a pour sujet le Dieu des batailles, dont le char est traîné par des loups. Les deux tableaux des extrémités montrent Hercule soutenant la Victoire, par Jouvenet, et la Terreur s'emparant des Puissances de la terre, par Houasse.
Quatre bas-reliefs ronds et deux ovales sont aux côtés de ces trois tableaux et représentent des héros marchant à la guerre3. Les bordures, les angles et la frise sont enrichis de
1 Grands bancs sans dossier.
2 Je donne ici l'opinion de M. le comte Clément de Ris.
3 Ces six tableaux, peints en manière de bas-reliefs d'or, ont pour sujet : César passant en revue ses légions {Audran) ; — Cyrus haranguant ses soldats (Jouvenet) ; — Démétrius Poliorcète prenant une ville {Audran) ; — le triomphe de Constantin {Houasse) ; — Alexandre-Sévère dégradant un officier [Houasse) ; — Marc-Aurèle faisant consul Albinus (Jouvenet).
trophées d'armes, en relief doré. Six portraits du Titien étaient sur les quatre portes et sur deux cabinets de marqueterie dont on vantait le fini du travail.
Ce salon a eu deux destinations. Il fut d'abord, selon Monicart1, une salle des Gardes. On en fit ensuite une salle pour le jeu, le bal et les concerts, et on construisit alors, au fond de la salle, à droite et à gauche de la cheminée, deux tribunes en marbre destinées aux musiciens, lesquelles furent supprimées vers 1750 2.
Avant la construction des tribunes, il y avait, sur la cheminée, une Sainte-Famille de Paul Véronèse; à droite de la cheminée, les Pèlerins d'Emmaùs du même peintre, et, à gauche, la Famille de Darius par Lebrun3.
Le Mercure nous décrit l'ameublement du salon de Mars, devenu salle de jeu et de concerts :
« Six groupes de figures d'argent, 4 statues et 4 buires du même métal, hauts d'un pied et demi, ornent les deux cabinets. Deux cuvettes d'argent en ovale, de 4 pieds de haut sur 6 de large, portent des vases de 2 pieds, et 4 seaux de môme hauteur les accompagnent. Quatre grands buires, de 6 pieds de haut, sont aux angles ; et t grands lustres, le tout d'argent, pendent aux deux bouts de la chambre. Deux grands miroirs, avec des bordures d'argent à cartouche, sont au-dessus de deux tables, sur lesquelles posent 2 grandes corbeilles, 4 grands chandeliers et 4 petits, aussi d'argent, ainsi que les tables. Des girandoles portées par 4 guéridons de même richesse accompagnent ces deux tables et parent les entredeux des fenêtres. Des chenets et des vases d'argent ornent la cheminée.
» Un trou-madame4, de marqueterie, posé sur une table de velours vert, entouré de pentes de velours cramoisi à frange d'or, est au milieu de la chambre. Une table carrée, 4 en
1 Versailles immortalisé.
2 Blondel. — On voit dans le journal de Dangeau que les tribunes existaient dès le 6 janvier 1685.
3 Les tableaux que l'on voit actuellement sont : un portrait équestre de Louis XIV jeune, le sacre et le mariage de Louis XIV.
4 Le trou-madame se jouait avec de petites boules d'ivoire, qu'on poussait dans des ouvertures en forme d'arcades, marquées de différents chiffres.
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triangle et 6 à pans sont autour. Toutes ces tables sont couvertes de velours vert, galonné d'or et garnies de flambeaux d'argent à tous leurs angles, posés sur de petits guéridons. On joue sur ces tables à plusieurs sortes de jeux de cartes, ainsi qu'à divers jeux de hasard. La bassette et le hoca en sont bannis, la prudence du Roi l'ayant ainsi jugé à propos pour le bien de ses sujets. On voit encore dans la même chambre des tables pour plusieurs autres jeux nouvellement inventés, et qui selon toutes les apparences n'ont point de quoi engager les joueurs à se servir d'une adresse qui n'est pas permise pour gagner. »
De nombreuses peintures du xvii0 siècle décorent aujourd'hui le salon de Mars ; parmi elles nous citerons la prise de Luxembourg, par Van der Meulen et les portraits de Mazarin et de la duchesse de Longueville.
Salon de Mercure ou chambre du lit (110).
Le salon de Mercure a conservé sa décoration primitive, qui est toute de marbre ; la cheminée seule a été détruite.
Le plafond, peint par J.-B. de Champagne, représente Mercure sur un char traîné par deux coqs; le dieu est accompagné de la Vigilance, du Soin, de l'Adresse, de la Science, de l'Industrie et de la Musique. Quatre grands tableaux flanquent ce milieu1.
« La tapisserie, dit le Mercure, est d'un velours cramoisi, enrichi d'un gros galon d'or. Le lit, de même étoffe et de même parure, est entouré d'une grande campane d'or en relief et doublé d'or plein. Quatre pommes blanches et couleur de feu, garnies de grandes aigrettes blanches, sont audessus des piliers. Les fauteuils, les tabourets, les portières et les paravens sont comme la tapisserie. Une Assomption et un saint Sébastien d'Annibal Carrache parent le fend de l'alcôve. Au côté droit pend une Musique du Dominiquin, et au gauche une Vierge du Titien. Une Descente de croix, sur la
1 Les sujets des voussures, peints également par J.-B. de Champagne, représentent Alexandre retenant le philosophe Calanus, Ptolîmée dans la bibliothèque d'Alexandrie, Auguste recevant une ambassade d'Indiens, et Alexandre et Aristote.
cheminée, et vis-à-vis une Cène du même maître1, montrent jusqu'où peut aller l'effet des couleurs et de la lumière, quand elles sont bien entendues. Sur les portes on voit deux portraits de Van Dyck.
» Une balustrade d'argent2, de 2 pieds et demi de haut, sur laquelle posent 8 chandeliers de même matière et hauts de 2 pieds chacun, entoure l'estrade, qui est de marqueterie. Deux scabellons d'argent portent dans les angles 2 cassolettes de 5 pieds. Quatre bassins d'argent de 3 pieds de haut, avec des bassins de 3 pieds 2 pouces de diamètre, portent aux côtés de la cheminée et à l'opposite des vases de 2 pieds et demi. Deux chenets d'argent, de 4 pieds de haut, parent le foyer. La corniche de la cheminée est enrichie de vases et de cassolettes de même matière. Un très-grand lustre d'argent à 6 branches, portant chacune 3 bougies, pend au milieu de la chambre. Entre les fenêtres, au-dessus d'une grande table, on voit un miroir de 9 pieds de haut. L'Abondance et la Magnificence soutiennent dans les côtés un manteau royal qui fait la bordure Sur le fronton sont posées deux Renommées qui portent les armes du Roi et en publient la grandeur. Deux Amours soutiennent la couronne. La table est garnie d'une grande corbeille et de 4 chandeliers, deux grands et deux petits. Aux deux côtés sont des girandoles à 7 branches, portées par des guéridons, posés sur des brancards ; le tout d'argent, et a 7 pieds de haut. Une table pentagone, une carrée et une en triangle sont dans le long de la chambre et servent pour le jeu du Roi, de la Reine et de toute la maison royale ; mais, quoique ces tables soient marquées pour eux, ils ont la bonté de se mêler avec tous ceux qui jouent dans les chambres suivantes. »
Quand Louis XIV donna à Philippe V, après sa reconnaissance comme roi d'Espagne, les grands appartements pour les habiter jusqu'à son départ de Versailles, ce fut le salon de Mercure qui servit de chambre à coucher au nouveau roi.
1 Ces deux taoleaux du Titien sont probablement le Christ porté au tombeau et les Pèlerins d'Emmaùs du Louvre.
2 La balustrade d'argent était l'œuvre d'Alexis Loir et de François de Villiers • *>Ue coûta 142,196 livres [Comptes des Bâtiments de 1680).
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Salon d'Apollon ou chambre du trône (111).
Du salon de Mercure on entre dans le salon d'Apollon, où le Roi donnait audience aux ambassadeurs.
« Sa tapisserie, dit le Mercure, est aussi d'un velours cramoisi, enrichi d'un gros galon d'or. La table, les guéridons, la garniture de cheminée et le lustre sont d'argent. Au fond de la chambre s'élève une estrade 1 couverte d'un tapis de Perse à fond d'or, d'une richesse et d'un travail particuliers. Un trône d'argent, de 8 pieds de haut, est au milieu2. Quatre enfans portant des corbeilles de fleurs soutiennent le siège et le dossier, qui sont garnis de velours cramoisi, avec une campane d'or en relief. Sur le haut du cintre que forme le dossier, Apollon est en pied, ayant une couronne de laurier sur la tête, et tenant sa lyre. La Justice et la Force sont assises sur les deux tournans. Le dais est de même que la tapisserie 3. Aux deux côtés du trône, sur l'estrade, deux scabellons d'argent portent des carreaux aussi de velours. Aux deux angles sont posées des torchères de 8 pieds de haut. Quatre girandoles portées par des guéridons d'argent de 6 pieds de haut parent les quatre coins de la chambre. Un David du Dominiquin est à la droite du trône. On voit à la gauche une Thomyris qui trempe la tête de Cyrus dans le sang; elle est peinte par Rubens. Dans les côtés on a mis quatre grands tableaux du Guide, les Travaux d'Hercule \ Apollon est dans le milieu du plafond, entouré des Saisons et des Mois 5. Quatre tableaux cintrés par le haut accompagnent le rond. Des festons peints et en relief doré ornent les bordures, les angles et la frise. Sur les deux portes sont deux tableaux de Van Dyck : l'un
1 On retrouve sur le parquet les traces des clous qui fixaient l'estrade à la place marquée sur le plan de Blondel.
2 On voit ce trône d'argent sur le tableau n° 2107 (Salle 117) représentant le Doge de Gênes à Versailles.
3 On voit encore les trois pitons dorés qui servaient à suspendre ce dais. k Ces six tableaux sont au Louvre.
5 Ce plafond, très-beau de couleur, est de Delafosse, ainsi que les peintures des voussures, qui représentent : Coriolan et Véturie, Vespasien faisant construire le Colisée, Auguste faisant bâtir le port de Misène, et Porus devant Alexandre.
représente le Prince Palatin et son frère, et l'autre une Vierge, un David et une Madeleine. »
Le trône, symbole de la majesté royale, était placé dans cette salle, mais on en faisait rarement usage en cet endroit, où cependant, le 13 août 4715, Louis XIV donna son audience de congé à l'ambassadeur de Perse. Ce fut le dernier acte public de son règne. Déjà très souffrant, le vieux roi se tint debout durant toute l'audience, qui fut longue. « Gela le fatigua fort, dit Dangeau; il eut même envie de se coucher en rentrant chez lui. » Mais il eut le courage de résister, de tenir le conseil de finances et de dîner comme à son ordinaire.
En 1742, on porta le trône dans la galerie pour la réception des ambassadeurs du Grand Seigneur; en 1778, dans le salon d'Hercule, pour la réception des envoyés de Tippou-Saïb ; et, en 1789, dans la salle des Etats généraux, pour la cérémonie de l'ouverture de l'assemblée.
Nous avons encore à dire sur ce salon, qu'on a détruit sa cheminée ; que ses serrures en cuivre doré, probablement ciselées par Gucci, sont très-belles ; que beaucoup de ses vitres sont encore des glaces à biseau du temps de Louis XIV, comme on en voit aussi au salon de la Guerre, à la Galerie, etc., mais que les fermetures des fenêtres sont, comme dans presque tous les grands appartements, de laids ouvrages du temps de l'Empire, ce qui permet de croire, les fenêtres et les vitres ayant été conservées, que les fermetures anciennes ont été détruites par quelque enragé classique de l'école de David.
On a vu précédemment qu'il ne restait du pavage de marbre des salons que quelques parties conservées dans Jes ébrasements des fenêtres, et à l'état de bande étroite régnant tout autour de la salle, et que d'abord ils avaient été entièrement pavés de marbre.
La Martinière nous fait connaître pourquoi on fut obligé d'enlever ces « riches compartimens » de marbre en 1684. « Comme on étoit obligé, dit-il, de jeter de l'eau pour en entretenir la propreté, on remarqua que l'eau, en pénétrant dans les joints, pourrissoit les bois des planchers et qu'il n'y avoit point de sûreté dans les appartenons situés au-dessous.
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Louis XIV se détermina à faire chaDger ce pavé pour y substituer un parquet de menuiserie. »
En même temps que ces salons étaient revêtus et pavés des marbres les plus beaux, leurs portes étaient de bronze travaillé à jour. Caffieri en avait fait le modèle *. Ce système de décoration, bon peut-être pour des salons d'apparat destinés à être le théâtre de quelques fêtes, ne pouvait convenir à des pièces habitées constamment, même en hiver. Seul, le tempérament de fer de Louis XIV pouvait supporter le froid qu'il faisait dans ces salles ; il fallut renoncer aux portes à jour et mettre à leur place des portes de bois pleines, dont les sculptures sont dues à Caffieri, à Temporiti 2, à Taupin et à Lemaire 3. Les ornements de stuc ont été en général exécutés par Caffieri, et la sculpture décorative par Coyzevox *.
En \ 687, on plaça dans divers salons * de grandes tables de marbres de rapport » avec ornements en bronze doré aux pieds, ouvrages de Pierre Le Nerve8. Les tentures et rideaux étaient faits d'étoffes les plus riches. En 4 685, on acheta 4 07 aunes de brocart de Venise, fond d'or, à 80 livres l'aune, soit 400 fr. d'aujourd'hui6; mais la plus grande partie des velours et brocarts employés dans les ameublements des salons du Roi avait été fabriquée à Lyon par Renon 7 ; c'étaient des brocarts à fond d'argent broché de fleurs d'or, ou des brocarts d'or et d'argent à fond violet. Les broderies de point d'Espagne se faisaient aux Gobelins, quelquefois sur les dessins du peintre Bailly 8. Il y avait aussi des brodeuses à Noisy 9.
1 Comptes des Bâtiments, 1673. — Philippe Caffieri, sculpteur ébéniste, employé aux Gobelins, était né à Rome et fut naturalisé en 1665 ; il mourut en 1716 (Voir les Caffieri de M. J. Guiffrey).
2 Joseph-François Temporiti, sculpteur de Milan, naturalisé en 1671, mort en 1674, à quarante ans. Il était aussi attaché à la manufacture dos Gobelins (Nouvelles Archives de l'art français).
3 Comptes des Bâtiments, 1673, 1688.
k Idem, 1688, 1686.
5 Idem, 1687.
6 Idem, 1685.
7 Idem, 1666, 1667, 1670.
8 Idem, 1678.
9 Idem, 1685. — Etaient-ce les demoiselles de Saint-Cyr établies à
Les Comptes des Bâtiments, avec lesquels on peut reconstituer en partie le mobilier des grands appartements, mentionnent un tapis représentant une noce de Picardie, exécutée par Hinard, maître de la manufacture de Beauvais, et payé 2722 livres l. Les miroirs venaient d'Allemagne et de Venise 2 ; leurs bordures étaient en argent ciselé. Partout et toujours, les fleurs et les orangers abondaient dans tous ces salons, grâce aux soins de Le Bouteux, jardinier de Trianon.
Les clavecins étaient faits par Louis Denis 3 et placés dans des buffets d'orgues en marqueterie garnie d'ornements de bronze, exécutés par Dominique Gucci4, et Boulle5. Dominique Gucci fit aussi (de 4 670 à 1676) presque toutes les fermetures des portes et des fenêtres, en cuivre ciselé et doré. Ce qui reste de ces beaux cuivres : serrures, boutons de porte, crochets, espagnolettes, atteste l'excellent goût de cet artiste, qui a eu une part trop importante dans la décoration du Versailles de Louis XIV pour ne pas avoir ici quelques lignes de biographie. Il était né à Todi près de Rome, fut naturalisé en 1664 6 et attaché aux Gobelins. Il vivait encore en 4 699. Gucci était fondeur, ciseleur et ébéniste. Nous pouvons encore admirer quelques-uns de ses cuivres ; mais que sont devenus ses grands cabinets d'ébène décorés de sculptures, de miniatures, de pierreries, d'orfèvrerie et autres ornements?
Pour compléter la décoration de ces somptueux salons, le Roi avait fait l'acquisition de nombreux tableaux des maîtres les plus célèbres : Léonard de Vinci, les Garraches, le Guide, l'Albane, le Dominiquin, Paul Véronèse, Bassan, le Guerchin, le Mole, Rubens, Van Dyck, etc. Toujours amateur des bonnes choses françaises, en peinture comme en littérature, Louis XIV acheta aussi six tableaux du Poussin : l'Arcadie
Noisy avant l'achèvement de la maison royale de Saint-Louis, où elles n'allèrent que le 29 août 1686 ? (Dangeau).
1 Idem, 1670.
2 Idem, 1685. Cette année, l'ambassadeur de France à Venise envoie six glaces, coûtant 3400 livres.
3 Idem, 1687.
4 Idem, 1681 et 1687.
5 Idem, 1680. — Ces buffets étaient payés 8000 livres.
6 Nouvelles Archives de l'art français, II, 242, et Dictionnaire de Jal.
LA GRANDE GALERIE
et une Sainte-Famille (6600 livres), Orphée et Eurydice (3500 livres), Saphira et le Jugement de Salomon (4 0,100 livres), et une autre Sainte-Famille1. Les bordures de ces tableaux étaient en bois sculpté par Charmeton et Vilaine, et doré par Petit; et ajoutons, pour finir, que deux peintures, sans doute les plus précieuses, étaient recouvertes de moire de soie peint et rehaussée d'or 2.