SOULIÉ
LES PETITS APPARTEMENTS DE LA REINE (122)
Les petits appartements de la Reine ont été entièrement remaniés et décorés à l'époque de Marie-Antoinette. Bien qu'il soit impossible de faire connaître exactement leur état primitif et les transformations qu'ils ont subies avant le règne de Louis XVI, nous réunirons ici quelques faits qui permettent d'entrevoir leur histoire.
A l'époque de Marie-Thérèse les petits appartements avaient très-peu d'étendue; les bâtiments actuels n'existaient pas pour la plupart. La Reine y avait un oratoire décoré par J.-B. de Champagne, qui avait mis tous ses soins à peindre la sainte Thérèse du plafond1. On sait encore que Noël Goypel avait décoré le tympan de la porte de cet oratoire*, et que Boule avait fait des ouvrages à la « petite chambre de la Reine 3 ».
En 1699, le duc de Bourgogne ayant atteint l'âge fixé pour vivre avec la duchesse de Bourgogne, à laquelle Louis XIV avait donné l'appartement de la Reine, on éleva dans la petite cour de Monseigneur un bâtiment qui coupa cette cour en deux; et, au premier étage, on fit pour le duc de Bourgogne un logement, qui établit en même temps une communication entre l'appartement du Roi * et l'appartement de la duchesse de Bourgogne.
Louis XIV décida que le duc de Bourgogne coucherait dans l'appartement de la duchesse et qu'il viendrait le matin s'habiller dans son appartement particulier. Ce fut le 22 octobre
1 Mémoires inédits sur la vie et les ouvrages des membres de V Académie royale de peinture, publiés par L. Dussieux, Soulié, etc., I, 348.
2 Voir au n° 702 du Catalogue des dessins du Louvre, par M. Reiset.
3 Comptes des Bâtiments de 1672.
4 Par l'antichambre du Roi. — Dangeau, 1699, 1er juillet.
LES PETITS APPARTEMENTS DE LA REINE
1 699 que le mariage, célébré le 7 décembre 1 697, fut consommé. « Le Roi, dit Dangeau, eut la curiosité d'aller voir Msr le duc de Bourgogne et Mme la duchesse de Bourgogne dans leur lit ensemble ; mais il y alla un peu tard, et ayant trouvé les portes fermées, il eut la discrétion de ne vouloir pas faire ouvrir la porte l. »
Le duc de Bourgogne, sérieux et ennemi des plaisirs, aimait à vivre dans ses cabinets et à s'y livrer à l'étude. Un moment, aux dernières années de sa vie, il se prépara à gouverner la France, et son cabinet devint un centre politique où l'on travailla en secret à détruire ou modifier l'établissement monarchique de Louis XIV dans un sens aristocratique. Fénelon, malgré sa disgrâce et son exil à Cambrai, était l'âme de ce conciliabule, composé des ducs de Beauvilliers, de Ghevreuse et de Saint-Simon, qui s'était faufilé parmi eux et fondait de grandes espérances sur le nouveau règne. On s'occupait des réformes à introduire dans le gouvernement après la mort du Roi ; on rédigea de nombreux mémoires, mais Louis XIV, après la mort de son petit-fils, fit brûler tous ces papiers sans les lire, à la grande joie de Saint-Simon, qui tremblait en pensant que ses projets couraient le risque d'être connus du Roi 2. En 1710, Fénelon alla jusqu'à proposer à ses amis un moyen extrême pour arracher le pays au despotisme qui le perdait : c'était de convoquer les Notables et d'associer la nation elle-même à l'administration de l'Etat. Il faut lire cette lettre, datée du 4 août 1704, pour se faire une idée exacte de l'état des esprits à cette époque, et de ce qui se disait dans le cabinet du duc de Bourgogne 3.
Quant à la duchesse de Bourgogne, elle avait dans ses petits appartements un cabinet où elle dinait souvent avec Mme de Maintenon et deux dames du palais, Mmes de Dangeau et de Montgon.
En 1717, Pierre le Grand coucha dans l'appartement du duc de Bourgogne, quand il vint visiter Versailles.
Sous Louis XV, cet appartement fut annexé aux petits ap-
1 Dangeau, 1699, 22 octobre.
s Saint-Simon, IX, 290 ; X, 131 ; XI, 199.
3 Œuvres complètes de Fénelon, Paris, Lille et Besançon, 1852, gr. in-8°. T. X, p. 275.
partements de la Reine, et Marie Leczinska y fit faire d'assez nombreux changements. Entre autres, on y établit un atelier, dans lequel elle occupait une partie de ses loisirs à l'étude de la peinture l. La Martinière donne des petits appartements de Marie Leczinska une description qui permet de s'en faire une idée assez exacte :
Outre les grandes pièces qui servent à la dignité, il y en a d'autres derrière, qui tirent leurs jours des petites cours : elles sont particulières pour l'usage et la commodité de la Reine : l'une est son oratoire, l'autre une petite galerie qui communique à une chambre pour les bains : dans son renfoncement on voit les cuves environnées de compartimens, qui renferment, des carreaux de fayence, arrangés en panneaux ; ensuite on trouve un cabinet qui sert de retraite, lequel est orné de riches lambris, avec des fleurs taillées sur les moulures, peintes en coloris au naturel. Le plafond est ceintré en calotte ; la peinture est en manière de treillages en perspective, avec différentes fleurs et feuillages, mêlés d'oiseaux. 11 y a sur les cheminées, qui sont d'un très-beau marbre, des trémeaux de glaces, et vis-à-vis il y en a aussi d'autres dans les lambris. On y remarque des tableaux de paysages et de sujets champêtres au-dessus des portes, lesquels sont de Boucher 2.
Toute cette décoration a disparu, et tout ce qui existe aujourd'hui date de Marie-Antoinette. C'est donc au règne de Louis XVI que l'on en trouvera la description complète.
LA MAISON DE LA REINE
La Reine avait une Maison à elle, et le nombre de ses officiers et serviteurs était considérable. Au temps de Marie- Thérèse, il s'élevait à 572.
Le service ecclésiastique comprenait : un grand aumônier, un premier aumônier, un aumônier ordinaire, 4 aumôniers servant par quartier, un confesseur ordinaire, un prédicateur
1 Blondel
2 Le grand Dict. géogr., hist. et critique, VI, 2e partie, 99.
LA MAISON DE LA REINE
ordinaire, 9 chapelains, 4 clercs de chapelle, un confesseur du Commun, 2 sommiers de chapelle.
Les dames de la Reine étaient la surintendante de la Maison de la Reine, la dame d'honneur, la dame d'atours, les douze dames du palais, dix autres dames, une dame du lit, une gouvernante et une sous-gouvernante des filles d'honneur de la Reine, les filles d'honneur de la Reine.
Les femmes de chambre, y compris la première femme de chambre, étaient au nombre de neuf en 4 682. Toutes ces dames et femmes de chambre servaient à la Reine pour l'habiller. Il y avait aussi les filles des femmes de chambre pour le service personnel de ces dernières. Il y avait encore une blanchisseuse du corps et une marchande lingère.
Venaient ensuite : le chevalier d'honneur et le premier écuyer, qui avait sous ses ordres tout le service de l'écurie de la Reine.
Le service de la chambre comptait un premier valet de chambre, 47 valets de chambre, 3 garçons de la chambre et du cabinet, 9 huissiers, un garde du cabinet aux pierreries et un porte-manteau ou porte-gants.
Le service de la garde-robe comprenait ? un maître de la garde-robe, 3 valets de la garde-robe, un tailleur, 4 tapissiers, un garde-meuble, un joueur d'épinette, un maître à danser, un horloger, 2 menuisiers, un porte-chaise d'affaires, 2 portefaix, un frotteur.
Le service de santé exigeait 46 officiers : médecins, chirurgiens, apothicaires, barbiers pour pratiquer les saignées, oculistes et étuvistes.
La musique de la Heine comptait : 2 maîtres de musique qui avaient 2 pages. 21 chanteurs, 44 joueurs d'instruments (violon, clavecin, basse de viole, quinte de viole).
Le service du premier maître d'hôtel employait : 5 maîtres d'hôtel, 43 gentilshommes servants, 7 contrôleurs et 494 officiers des sept-offices (panneterie, échansonnerie, cuisine, fruiterie et fourrière) dont nous reparlerons au Grand- Commun.
Le service de V écurie de la Heine1 comprenait: le premier
1 Les écuries de la Reine étaient situées rue de la Pompe n° 7. C'étaient
écuyer, 4 écuyer cavalcadour, 5 écuyers, 1 argentier, 4 portemanteau, 4 fourriers, 5 palefreniers, 4 maréchaux de forge, un garde-meuble et clefs de la garde-robe de l'écurie, un capitaine du charroi, un capitaine des mulets, 2 chirurgiens, 4 tailleurs, un sellier, un charron, un barbier-perruquier, un étuviste, un apothicaire, — 8 carrosses du corps, des écuyers, des femmes de chambre, de la toilette, de la faculté et des filles des femmes, — 2 litières du corps, — 9 cochers, 8 postillons, 8 aides de carrosses pour les nettoyer, 4 porte-chaise, 4 muletiers de la litière, 4 valets de pied, un cocher du charriot branlant, un charretier du fourrage de l'écurie et son aide, un concierge.
Le premier écuyer de la Reine avait aussi sous ses ordres les 42 pages de la Reine avec leur gouverneur, leur sous-gouverneur, leur précepteur, leurs six professeurs ou maîtres de mathématiques, de danse, d'armes, de la pique et du mousquet, de voltige et d'écriture.
Viennent enfin les 18 valets de pied de la Reine, puis le service de garde de la Reine comprenant 42 Gardes du corps du Roi et 6 Gent-Suisses, — 4 maréchaux des logis, 4 fourriers du corps et 4 fourriers ordinaires, — un surintendant général de la Maison, des finances, domaine et affaires, un intendant, un secrétaire des commandements, un trésorier général, un chancelier, un procureur général, un avocat général, 2 secrétaires du conseil, un secrétaire interprète, un solliciteur d'affaires, un huissier du conseil, un secrétaire chauffe-cire, un garde des livres, états et papiers, un intendant et contrôleur général des bâtiments et jardins de la Reine, 12 maîtres des requêtes, 42 secrétaires ordinaires.
Ce n'est pas tout ; il y a encore les gens de métier, savoir : un architecte, une couturière, un chirurgien, 3 apothicairesdistillateurs, un marchand joaillier, un cordonnier, un barbier-perruquier, un menuisier et deux orfèvres. Nous l'avons déjà dit, en tout 572 personnes.
Malgré cet innombrable personnel, les reines étaient fort
les écuries du Roi avant la construction de la Grande et de la Petite-Ecurie de la place d'Armes. C'est aujourd'hui la caserne du train des Equipages militaires du gouvernement de Paris.
LA MAISON DE LA REINE
mal servies. On eut en juger par le fait suivant que raconte le duc de Luynes, le 15 juillet 1747.
« Avant-hier, la Reine, en sortant de table et se promenant dans sa chambre, aperçut de la poussière sur la courte-pointe de son grand lit; elle le fit dire à Mmo de Luynes \ qui envoya quérir le valet de chambre tapissier de la Reine en quartier. Celui-ci, qui est aussi valet de chambre tapissier du Roi, prétendit que cela ne regardoit point les tapissiers; que ce sont bien eux qui font le lit de la Reine, mais qu'ils ne doivent point toucher aux meubles ; que c'est l'affaire des gens du garde-meuble. Suivant ce raisonnement, non-seulement le lit de la Reine, mais les sièges et canapés, qui sont toujours couverts de housses, doivent être et sont en effet remplis de poussière, sans que ce soit la faute des valets de chambre tapissiers. Mme de Luynes dit au tapissier que c'étoit à lui à avertir le garde-meuble; ce qui fut exécuté, et la poussière enlevée. »
Quelques détails relatifs à la toilette de la Reine, empruntés à Mme Campan compléteront ce chapitre.
La dame d'atours était chargée du soin de commander les étoffes, les robes, les habits de Cour; de régler, de payer les mémoires; tous lui étaient soumis et n'étaient acquittés que sur sa signature et ses ordres, depuis les souliers jusqu'aux habits brodés à Lyon. Je crois que la somme fixée était de cent mille francs pour cette partie de dépense, mais il pouvait y avoir des sommes additionnelles, lorsque les fonds assignés pour cet objet étaient insuffisants. La dame d'atours faisait vendre à son profit les robes et parures réformées ; les dentelles pour coiffure, manchettes, robes, étaient fournies par elle, et séparées de celles qui regardaient la dame d'honneur. Il y avait un secrétaire de la garde-robe, chargé de la tenue des livres, du paiement et des lettres qu'exigeait ce détail.
La dame d'atours avait aussi sous ses ordres une première femme des atours chargée du soin et de l'entretien de tous les habillements de la Reine ; deux femmes pour plier et repasser les objets qui en étaient susceptibles ; deux valets de garde-robe et un garçon de garde-robe : ce dernier était chargé de transporter à l'appartement, tous les matins, des corbeilles, couvertes en. taffetas, qui contenaient tout ce que la Reine devait porter dans le jour, et de grandes toilettes, en taffetas vert, qui enveloppaient les habits et les robes. Le valet de garde-robe de
1 Sa dame d'honneur.
service présentait, tous les matins à la première femme de chambre, un livre sur lequel étaient attachés les échantillons des robes, grands habits, robes déshabillées l, etc. Une petite portion de la garniture indiquait de quel genre elle était ; la première femme de chambre présentait ce livre, au réveil de la Reine, avec une pelotle; Sa Majesté plaçait des épingles sur tout ce qu'elle désirait pour la journée : une sur le grand habit qu'elle voulait, une sur la robe déshabillée de l'après-midi, une sur la robe parée, pour l'heure du jeu ou le souper des petits appartemens. On reportait ce livre à la garde-robe, et bientôt on voyait arriver dans de grands taûetas, tout ce qui était nécessaire pour la journée 2.
La femme de garde-robe, pour la partie du linge, apportait de son côté une corbeille couverte contenant deux ou trois chemises, des mouchoirs, des frottoirs. La corbeille du matin s'appelait le prêt du jour ;\q$o'\v elle en apportait une contenant la camisole, le bonnet de nuit et les bas pour le lendemain matin : cette corbeille s'appelait le prêt de nuit. Ces deux objets étaient du ressort de la dame d'honneur, le linge ne concernant point la dame d'atours. Rien n'était rangé, rien n'était soigné parles femmes de la Reine. Aussitôt la toilette terminée, on faisait entrer les valets et garçons dé garde-robe qui emportaient le tout pêle-mêle dans les mêmes toilettes de taffetas, à la garde-robe des atours, où tout était reployé, suspendu, revu, nettoyé avec un ordre et un soin si étonnants, que les robes mêmes réformées avaient tout l'éclat de la fraîcheur.
La garde-robe des atours consistait en trois grandes pièces environnées d'armoires, les unes à coulisses, les autres à porte-manteau ; de grandes tables, dans chacune de ces pièces, servaient à étendre les robes, les habits, et à les reployer.
La Reine avait ordinairement pour l'hiver, douze grands habits, douze petites robes dites de fantaisie, douze robes riches sur panier, servant pour son jeu ou pour les soupers des petits appartemens.
Autant pour l'été ; celles du printemps servaient en automne. Toutes ces robes étaient réformées à la fin de chaque saison, à moins que Sa Majesté n'en fit conserver quelques-unes qu'elle avait
1 Voir aux Archives nationales le volume intitulé : Madame la comtesse d'Ossun. Garde-robe des atours de la Reine. Gazette pour Vannée 1782. Les échantillons des robes de la Reine y sont collés avec des pains à cacheter sur les feuilles du registre, et classés sous les titres de : robes sur le grand panier, robes sur le petit panier, robes turques, lévites, robes anglaises, grands habits de taffetas. MM. de Goncourt ont donné un fac-similé de trois de ces échantillons dans leur histoire illustrée de Marie-Antoinette (1878, in-4°).
2 La dame d'honneur apportait aussi la sale, c'est-à-dire un plateau de vermeil, sur lequel étaient les boîtes, étuis, montres et éventails de la Reine, couverts d'un taffetas brodé qu'on levait en présentant le plateau (SaixNT- Simon, IV, 196).