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LA GRANDE GALERIE ET LES SALONS DE LA GUERRE ET DE LA PAIX

Le salon de la Guerre, où se terminent les grands appartements du Roi, la Grande galerie et le salon de la Paix, où commencent les grands appartements de la Reine, occupent toute la façade du principal corps du château sur les jardins. On ne pouvait avoir un plus magnifique théâtre pour les cérémonies et les grandes réceptions dont nous donnerons bientôt la relation.

Salon de la Guerre (112).

Ce salon fut établi 3 sur l'emplacement de trois pièces qui complétaient de ce côté le grand appartement du Roi. « La première, la plus rapprochée du salon d'Apollon, était un grand cabinet du Conseil, dont le plafond, représentant Jupiter, par Noël Coypel, fut ensuite transporté dans la salle des Gardes de la Reine. La seconde pièce était une petite chambre à coucher, et la dernière un cabinet adjacent à

1 La plus grande partie des tableaux des appartements est aujourd'hui au Louvre.

2 Comptes des Bâtiments, 1687.

3 Les salons de la Guerre et de la Paix ne furent achevés qu'en 1G86 (Mercure Galant, 1687, avril, p. 15).

la terrasse, sur remplacement de laquelle fut construite la Grande galerie l.

Le plafond, exécuté par Lebrun, au moment de la toutepuissance de Louis XIV, représente la France portée sur un nuage. Elle est entourée de Victoires chargées de lauriers ou soutenant des tableaux, sur lesquels sont des inscriptions qui rappellent les triomphes de Turenne et de Créqui sur les Allemands. Les quatre voussures ont pour sujets l'Allemagne, la Hollande, l'Espagne vaincues ou impuissantes, et Bellone en fureur. Toutes ces peintures sont entourées de riches bordures.

La décoration de ce salon est toute de marbre et de trophées en cuivre doré, ou de panneaux de glaces. « Le Roi à cheval, dit le Mercure, grand comme le naturel, est en relief sur la cheminée 2 ; ses ennemis vaincus sont renversés sous les pieds de son cheval; et la Victoire, la Valeur et la Renommée l'accompagnent. Dans la fermeture de la cheminée on voit l'Histoire, qui est tout entière occupée à décrire tant de grands événemens. Huit grands brancards d'argent portent des chandeliers de 2 pieds. Deux vases de même hauteur accompagnent chaque brancard et garnissent les entre-deux des fenêtres et des portes. On voit dans les angles des vases d'argent posés sur 4 guéridons, or et azur.Un grand chandelier d'argent ou lustre à huit branches pend au milieu de ce salon. »

Le salon de la Guerre, comme celui de la Paix, communique avec la Galerie par une arcade. L'un et l'autre renferment aujourd'hui six bustes en marbre de couleur et à tête de porphyre, posés sur des piédestaux également en marbre de couleur. Ces bustes sont ceux qui figurent dans Vlnventaire de Mazarin dressé en 1653 par Colbert 3. Les têtes, représentant les douze Césars, sont de travail italien et furent léguées par le Cardinal à Louis XIV. Les Comptes des Bâtiments nous apprennent que Girardon exécuta en marbre les draperies et ornements des corps de ces bustes, sans doute

1 Soulié, II, 154.

2 Le bas-relief, œuvre de Coyzevox, est en stuc et placé sur une cheminée feinte, en campan-vert et entourée de figures en stuc bronzé.

3 Cet inventaire a été publié par M. le duc d'Aumale à Londres, en 1861.

LA GRANDE GALERIE

pour remplacer les corps d'albâtre signalés dans l'Inventaire de Mazarin 1 et qui probablement étaient alors en mauvais état. Le même document nous apprend que ces bustes furent placés par Girardon lui-même dans les deux salons où ils sont encore. Quant aux piédestaux, ce sont certainement les mêmes que ceux signalés dans l'Inventaire de Mazarin 2.

La Grande galerie (113).

La Grande galerie, « la plus belle et la plus magnifique qui soit au monde », dit La Martinière, s'élève sur l'emplacement de la terrasse qui se trouvait à la façade de Levau et devant le mur, encore conservé3, de cette façade. La Galerie est comprise entre le salon de la Guerre et le salon de la Paix, avec chacun desquels elle communique par une grande arcade. Sa longueur est de 72 mètres; sa largeur, de 10 mètres; sa hauteur, de 13 mètres.

Elle est éclairée par dix-sept grandes fenêtres cintrées, auxquelles correspondent dix-sept arcades revêtues, dans toute leur hauteur, de glaces à biseau 4, d'une remarquable blancheur, comme les glaces à biseau qui servent de vitres aux fenêtres 5. Les glaces des arcades sont réunies par des cuivres dorés d'une grande légèreté et finement ciselés. Trois portes faisant communiquer la galerie avec l'Œil-de-Bœuf sont pratiquées dans autant d'arcades ; elles sont couvertes de glaces, de sorte que les arcades dans lesquelles se trouvent les portes ne se distinguent pas des autres.

Toute la galerie est revêtue des plus beaux marbres et de grands trophées de cuivre doré, modelés par Coyzevox. Les

1 Page 371 .

2 Un de ces bustes est différent des onze autres et appartient évidemment à une autre série. Le corps est en marbre blanc ; la tête est beaucoup plus grosse et d'un travail différent ; le porphyre est d'une autre nuance, et son poli est un peu usé.

8 Le mur de la façade de Levau, avec tous ses ornements, se voit encore derrière l'extrados de la voûte de la Grande galerie.

4 Chaque arcade renferme 18 glaces ; donc 306 glaces pour toute la galerie.

5 Ces glaces ont été coulées à la manufacture royale établie rue Saint- Antoine à Paris (Comptes des Bâtiments).

fenêtres et les arcades sont séparées par des pilastres de marbre, dont les piédestaux et les chapiteaux, d'ordre corinthien, avec des têtes de coq, symbole de la France, des soleils, devises du Roi, et des fleurs de lys, sont en cuivre doré. Ils ont été exécutés par Tuby et Gaffieri, et dorés au feu par La Baronnière l.

Quatre grandes niches renferment des statues de marbre blanc, qui, sous Louis XIV, étaient des antiques.

La corniche, en stuc doré, sculptée en grande partie par Coyzevox, est décorée de couronnes de France, de colliers du Saint-Esprit et de Saint-Michel, et d'autres ornements. La voûte, en forme de berceau en plein-cintre, a été peinte dans toute son étendue par Lebrun, qui a mis quatre ans (1679-82) à exécuter ce vaste travail, composé de 6 grands tableaux dans le grand cintre, de 2 grands tableaux aux extrémités et de 22 petits tableaux placés dans le reste de la voûte entre les grands. Ces peintures, sur toile marouflée, sont renfermées dans de riches bordures de sculpture dorée. Elles représentent l'histoire de Louis XIV, de 4 661 à 1678 2, et constituent l'œuvre principale de Lebrun à Versailles, qui avait 8800 livres « de gages » par an et était voituré aux frais du Roi, de Versailles à Paris, où il dirigeait les Gobelins 3.

Encore fort belle, lorsqu'elle est toute nue, comme nous la voyons aujourd'hui 4, il est difficile de se représenter ce que la Grande galerie devait être avec le somptueux ameublement qui la décorait. Nous allons essayer, à l'aide des Comptes des Bâtiments et des anciennes descriptions, de faire cette restitution.

La galerie était éclairée par 16 grands chandeliers d'ar-

1 Comptes des Bâtiments, 1681.

2 Les ouvrages à consulter sur la Grande galerie sont : Explication des tableaux de la galerie de Versailles et de ses deux salons, par Rainssant, 1G87, in-4°, — la Grande galerie de Versailles et les deux salons qui l'accompagnent.... dessinés par J.-B. Massé, etc. , 1752, in-folio; — Monicart, Versailles immortalisé, etc., 1720, 2 vol. in-4°, — l'excellent Catalogue du musée de Versailles, par E. Soulié ; — les deux belles gravures de Goghin représentant un bal et le jeu du Roi sous Louis XV.

3 Comptes des Bâtiments.

4 Avec ses appliques Louis-Philippe, ses espagnolettes Empire et ses banquettes couvertes de housses en calicot rouge.

LA GRANDE GALERIE

gent, portés par des guéridons dorés, par deux rangs de 12 beaux lustres de cristal, et, aux deux bouts, par deux lustres d'argent à huit branches !. Les rideaux étaient de gros damas blanc, brochés d'or, au chiffre de S. M. ; ils avaient 3 aunes de large, et sortaient de la fabrique de Marcelin Gharlier, au prix de 1050 livres pièce2. Le parquet était couvert de deux grands tapis de la Savonnerie3. Les tabourets qui n'étaient pas en argent, étaient recouverts de velours vert entouré d'une bande de brocart d'or avec une frange de même4. D'autres meubles étaient ornés de broderies exécutées sur les dessins de Bonnemer5. Le billard était aussi orné de velours vert à franges d'or, et accompagné de 24 formes de velours vert à franges d'or6. Des tables d'albâtre à bordures de bronze ciselées par Devaux7, des vases de porphyre apportés de Rome8, des vases et des navicelles d'albûtre artistement travaillés 9 ornaient encore la galerie.

Mais ses plus grandes richesses étaient les meubles en argent massif et ciselé, ou en argent doré, dont elle était remplie. Ce mobilier somptueux se composait de tables, de grands guéridons, de candélabres à huit branches, ornés de cupidons et de satyres, de chandeliers dont la décoration représentait les mois, les saisons ou les travaux d'Hercule 10, de girandoles, de torchères, de caisses et de vases pour y mettre des orangers, et de scabellons pour les porter, de bancelles valant 16,000, 24,000 et 35,000 livres, de grandes bancelles de 10 à 12 pieds de long11, de tabourets valant 6000

1 Mercure Galant, 1682, décembre.

2 Comptes des Bâtiments, 1684 et 1685.

3 Idem, 1685.

4 Mercure Galant, 1682, décembre.

5 Comptes des Bâtiments, 1685.

6 Mercure Galant.

7 Comptes des Bâtiments.

8 Dangeau, 1685, 11 avril. — Nous croyons que ce sont les beaux vases qui se trouvent actuellement dans la salle des Gardes de la Reine (118).

9 La Martinière. — Nous croyons que les quatre vases d'albâtre qui sont encore dans la galerie sont ceux qui y étaient autrefois. Quant aux navicelles, elles n'y sont plus.

10 Les douze chandeliers représentant les Forces d'Hercule furent payés 31,153 livres à Cousinet et à Merlin.

11 Félibien.

livres, de buires et d'aiguières », de brancards, etc., le tout fondu et ciselé aux Gobelins 2 sur les dessins de Lebrun.

Les Comptes des Bâtiments nous donnent les noms des orfèvres-ciseleurs qui avaient exécuté les grandes pièces d'orfèvrerie destinées à la galerie et aux salons des grands appartements. Nous y trouvons mentionnés : Claude Ballin, le plus important de tous, Gérard de Bonnaire, René Cousinet, Delaunay 3, Dutel, Germain, Granet ou Gravet, Ladoireau, Guillaume Loir, Thomas Merlin, Verbeck, Claude de Villers et Vaucourt.

On voit sur les plus anciennes gravures représentant la galerie \ la disposition et l'emplacement des grandes pièces d'orfèvrerie dans les entre-deux des fenêtres et des arcades. Mais ces gravures, assez médiocres d'ailleurs, ne donnent qu'une idée incomplète de cet amas de richesses, et le Mercure de 4682 a décrit la galerie avant son achèvement ; aussi les détails qu'il renferme sont-ils insuffisants. « Huit brancards d'argent, dit-il, portant des girandoles, sont entre quatre caisses d'orangers d'argent, portées sur des bases de même métal et garnissent l'entre-deux des fenêtres, et huit vases d'argent accompagnent les brancards qui sont aux côtés des portes. Quatre torchères dorées portent dans les

1 Comptes des Bâtiments et Mercure Galant, 1682, décembre.

2 En 1662 Louis XIV et Colbert transformèrent la manufacture de tapisseries des Gobelins en une manufacture royale des meubles de la Couronne, chargée, sous la direction de Lebrun et d'après ses dessins, de fabriquer les tapisseries, les meubles, les cabinets, les fermetures des portes et des fenêtres, les mosaïques genre Florence, les grands ouvrages d'argenterie ciselés, les broderies sur gros de Tours, gros de Naples, moire et toile d'argent, dont le Roi avait besoin. Lebrun ne fut pas un directeur oisif. Le Louvre possède de ce grand artiste 2400 dessins qui ont servi de modèles aux artistes placés sous ses ordres : Van der Meulen, de Sève, Baptiste , Blain de Fontenay , Boëls , peintre d'animaux , Anguier et Francart, peintres d'ornements, Cucci, Caffieri, Temporiti, Tuby, sculpteurs, les ébénistes Boulle, Oppenord et Poitou, les graveurs Rousselet, Leclerc, Audran, les mosaïstes Ferdinand et Philippe, les orfèvres Loir et de Villers ou de Villiers, le sculpteur-fondeur Le Nerve, les brodeurs Fayette et Balan, les tapissiers Jans, Pierre et Jean Lefebvre, Girard Laurent, etc. On dépensa aux Gobelins, selon Marinier, 3,645,943 livres de 1664 à 1690.

3 Voir Le Livre commode, 1, 245 (édition publiée par Ed. Fournier dans la Bibliothèque Elzévirienne).

4 Dans Monicart, les deux gravures de Chevotet et Hérisset, et la gravure de Dolivar (Au cabinet des Estampes, Versailles, vol. 9).

LA GRANDE GALERIE

angles de grands chandeliers d'argent. Huit girandoles d'argent sont sur des guéridons dorés, posés au milieu des fenêtres de glaces. »

Le coup d'œil de la galerie, où le blanc dominait avec les meubles d'argent, les rideaux de damas blanc, les glaces, la lumière des bougies de cire blanche qui remplissaient les lustres de cristal ou d'argent suspendus au milieu de guirlandes de fleurs \ le coup d'œil de la galerie, disons-nous, devait être merveilleux le soir, lorsqu'elle était remplie de princesses et de dames, de princes et de seigneurs, couverts de costumes aux couleurs éclatantes et ruisselant de diamants, de pierreries et de broderies d'or.

Mais la fortune changea en 4688. Vainqueur et maître de l'Europe à la paix de Nimègue, en 1678, Louis XIV avait fatigué les vaincus du poids de son orgueil et de sa toutepuissance. L'Europe entière s'allia contre lui et forma la Ligue d'Augsbourg pour secouer le joug de la France. Louis XIV se vit obligé d'avoir 450,000 hommes sous les armes afin de résister à la coalition qui l'attaquait sur toutes ses frontières, et une flotte puissante destinée à combattre celles de la Hollande et de l'Angleterre. Le Trésor fut bientôt épuisé, et, pour faire face aux dépenses militaires, il fallut recourir à des expédients de toute sorte. En 4 689, Louis XIV se décida à faire fondre son argenterie.

« Le Roi, dit Dangeau2, veut que dans tout son royaume on fasse fondre et porter à la Monnoie toute l'argenterie qui servoit dans les chambres, comme miroirs, chenets, girandoles et toutes sortes de vases, et, pour en donner l'exemple, il fait fondre toute sa belle argenterie, malgré la richesse du travail; il fait fondre même les filigranes. Les toilettes de toutes les dames seront fondues aussi, sans en excepter celle de Mme la Dauphine. » En conséquence de cet ordre, on porta à la Monnaie, du 42 décembre 4 689 au 49 mai 4 690, 4200 pièces d'argenterie 3 et 668 objets en filigrane d'argent.

1 Voir les gravures de Cochin citées plus haut. â 1689, 3 décembre.

3 Les objets en argent vermeil doré et en argent blanc se composaient »ie : cabinets, tables, guéridons, coffres, fauteuils, sièges, tabourets, bancelles, deux balustrades d'alcôve (pesant ensemble 7185 marcs 9 onces),

Ces derniers se composaient de coffres, bahuts, boîtes, vases, chandeliers, aiguières, sièges et cabinets l.

« Le Roi nous a dit ce soir, écrit Dangeau2, qu'il avoit cru tirer plus de 6 millions de l'argenterie qu'il fait fondre, mais qu'il n'en aura guère plus de 3 millions. »

Plusieurs tableaux du musée de Versailles et de Trianon nous montrent quelques-unes des grandes pièces d'orfèvrerie dont nous venons de parler, et nous permettent de nous faire une idée de leur beauté et de leur grandeur. Sur le tableau de De Sève (n° 2098), représentant une visite de Louis XIV aux Gobelins, en 4667, on voit de grands vases à mettre des orangers, leurs bassins et les brancards pour les porter, de grands guéridons, etc. C'est là qu'on peut admirer Télégance, le goût et le talent des ciseleurs de Lebrun. Sur le tableau de Hallé (n° 2107), représentant la réparation faite à Louis XIV par le doge de Gênes, on voit plusieurs vases et bassins, et surtout le grand trône d'argent placé ordinairement au salon d'Apollon, mais qui fut apporté à la galerie pour cette cérémonie. Les autres tableaux à consulter sont : le baptême de Monseigneur, par Christophe (n° 2099) ; la naissance du duc de Bourgogne, par Dieu (n° 2094) ; la réparation faite à Louis XIV par le roi d'Espagne, en 1662, (n° 4 069) ; les modèles des tapisseries des Mois, d'après Lebrun et Van der Meulen (nos 4680-4691), qui sont exposés dans la salle des Résidences, à l'attique du Midi; plusieurs tableaux de fleurs , de Blain de Fontenay et de Baptiste, placés à Trianon ; le plafond de la salle de l'Abondance3.

garnitures de cheminées, bordures de miroirs, torchères, girandoles, bras, chandeliers, nefs, bassins, vases, urnes, aiguières, buires, flacons, cuvettes, plateaux, salières, pots à fleurs, cassolettes, caisses d'orangers, brancards, seaux, cages, écritoires, gantières, alambic, crachoir, etc.

1 Inventaire général des meubles de la Couronne dressé en 1706 (Archives nationales, KK, 362). Les pièces fondues sont rayées sur ce manuscrit, avec la mention : « Porté à la Monnoie. »

2 Le 12 décembre 1689.

3 Tous les meubles d'argent furent remplacés par des vases et navicelles en porphyre, en albâtre et en jaspe, ainsi que par des tables à dessus de mosaïques de marbre, avec bordures en cuivre ciselé, les pieds sculptés et dorés. Plusieurs de ces meubles étant devenus vieux en 1770, on les enleva tous, et on les remplaça, pour le mariage du Dauphin avec Marie- Antoinette,

LE SALON DE LA PAIX 165

Salon de la Paix (114).

Le salon de la Paix fut établi en même temps que celui de la Guerre, mais sur l'emplacement de trois pièces enlevées à l'appartement de la Reine. Il a conservé toute sa décoration primitive. Comme le salon de la Guerre, il est entièrement revêtu de marbres ornés de trophées en cuivre doré, ou de panneaux de glaces. On y voit aussi, comme au salon de la Guerre, six bustes d'empereurs romains, dont les têtes sont en porphyre et les corps en marbre *.

Les peintures du plafond, exécutées par Lebrun, ont pour but de faire contraste à celles du salon de la Guerre, et de montrer que c'est « le séjour de la douceur et du plaisir ». Au centre, on voit la France sur un char, précédée de la Paix et accompagnée de l'Abondance et de l'Allégresse ; l'Hymen, couronnée par les Grâces ; l'Autorité royale poursuivant la Discorde, et la Magnificence complètent cette composition, dont quelques détails font allusion au mariage du Dauphin avec une princesse de Bavière, et à ceux de Mademoiselle et de Mlle d'Orléans avec le roi d'Espagne et le duc de Savoie. Les peintures des voussures montrent l'Espagne, l'Allemagne et la Hollande heureuses et se livrant à la joie, et l'Europe chrétienne en paix.

Le tableau de Lemoine représentant Louis XV donnant la paix à l'Europe a été placé au-dessus de la cheminée en 1729. La cheminée, en campan vert, supporte deux vases de porphyre et une petite copie en marbre de la Gléopâtre antique par Julien.

Sous Louis XV le salon de la Paix fut réuni à l'appartement de Marie Leczinska et devint le salon de jeu de la Reine. On ferma l'arcade qui fait communiquer ce salon avec la galerie par un grand châssis peint des deux côtés, que l'on pou-

par des candélabres en bois doré-sculpté de fort bon goût. Ils y restèrent depuis (Cicérone).

En 1709, pendant les désastres de la guerre de la succession d'Espagne, e Roi fit fondre sa vaisselle d'or ; il en tira 450,000 livres (Dangeau, XII, 432, et Addition de Saint-Simon, p. 433, dans laquelle son peu de patriotisme s'étale avec crudité).

1 Voir page 158.

vait enlever lorsque, dans les grandes cérémonies, les deux salons devaient être réunis à la galerie. Marie Leczinska y tenait sa Cour et y donnait des concerts.

La galerie fut le théâtre de deux événements historiques assez importants pour être racontés en détail; il s'agit de la réception du doge de Gênes et de celle des ambassadeurs de Siam.

Le 15 mai 1685, jour anniversaire du bombardement de Gênes par Duquesne, le doge impérial Lescari, accompagné de trois sénateurs envoyés par la République et de huit « gentilshommes camarades », eut audience du Roi pour lui présenter les excuses de la république de Gênes. Nous mettons sous les yeux de nos lecteurs le récit qu'a fait le Mercure de cette fameuse audience.

Après que l'on eut monté le magnifique escalier qui conduit au grand appartement de Sa Majesté, on entra dans le salon de la Guerre, qui est au bout et qui joint la galerie, et de ce salon on tourna dans la galerie, au bout de laquelle étoit le Roi, dans le salon 1 qui fait face à celui par lequel on venoit de passer.

Deux choses sont à remarquer : l'une que cet appartement et cette galerie étoient magnifiquement meublés, et qu'il y avoit pour plusieurs millions d'argenterie ; l'autre que la foule étoit également grande partout, quoique ces appartemens et cette galerie ensemble pussent contenir autant de monde que le plus vaste palais. Quelque ordre qu'on eût apporté pour laisser un passage libre le long de la galerie, le Doge eut beaucoup de peine à la traverser. M. le maréchal duc de Duras, capitaine des Gardes du corps en quartier, qui l'avoit reçu à la porte de leur salle, l'accompagna jusqu'au pied du trône de Sa Majesté. Il étoit d'argent, et élevé seulement de deux degrés. Mgr le Dauphin et Monsieur étoient aux côtés du Roi. Sa Majesté étoit environnée de tous les princes du sang, et de ceux de ses grands officiers qui ont rang proche de sa personne en de pareilles cérémonies. La suite du Doge étant fort nombreuse, la plus grande partie ne le put suivre jusqu'au trône, et remplit le vide de la galerie, qu'on avoit tâché de tenir libre pour le laisser passer.

Dès que le Doge eut aperçu le Roi et remarqué qu'il en pouvoit être reconnu, il se découvrit. Il avança encore quelques pas et fit ensuite, et les Sénateurs en même temps, deux profondes révérences à Sa Majesté. Le Roi se leva, et répondit à ces révérences en levant un peu son chapeau ; après quoi ce monarque leur fit

1 Le salon de la Paix.

LE SALON DE LA PAIX

signe d'approcher, comme en les appelant de la main. Le Doge monta alors sur le premier degré du trône où il fit une troisième révérence, ainsi que les quatre sénateurs. Le Roi et le Doge se couvrirent ensuite. Tous les princes en rirent de même, et les quatre sénateurs demeurèrent découverts.

Nous ne citerons du discours du Doge que le passage essentiel :

Je ne puis donc assez bien exprimer l'extrême douleur que ma République a eue d'avoir pu déplaire en quoi que ce soit à Votre Majesté ; et bien qu'elle se flatte que c'est un pur effet de son malheur, elle voudroit néanmoins que tout ce qui s'est passé, dont Votre Majesté n'a pas été contente, fut à quelque prix que ce soit effacé non seulement de sa mémoire, mais encore de celle de tous les hommes, étant incapable de se consoler dans une si grande affliction, jusqu'à ce qu'elle se voie rétablie dans les bonnes grâces de Votre Majesté.

Le discours du Doge terminé, le Mercure continue ainsi :

Toutes les fois que le nom de Sa Majesté se trouva dans ce discours, le Doge se découvrit, le Roi en fit de même, et tous les princes se découvrirent aussi, ce qui arriva plusieurs fois. Le Roi répondit au Doge : « Qu'il étoit content des soumissions que lui faisoit faire la République de Gênes ; que comme il avoit été fâché d'avoir eu sujet de faire éclater son ressentiment contre elle, il étoit bien aise de voir les choses au point où elles étoient, parce qu'il croyoit qu'à l'avenir il y auroit une très-bonne correspondance 1 ; qu'il vouloit se la promettre de la bonne conduite que la République tiendroit, et que l'estimant beaucoup il lui donneroit dans toutes les occasions des marques du retour de sa bienveillance. » A l'égard du Doge, Sa Majesté parla de son mérite personnel avec beaucoup de bonté, lui faisant connoître qu'Elle lui donneroit avec plaisir des témoignages de l'estime particulière qu'Elle en faisoit.

Après cette réponse du Roi, les quatre sénateurs lui firent leurs complimens chacun selon son rang, et Sa Majesté répondit à chacun en particulier à mesure qu'il acheva, parlant à tous en termes très-obligeans, et principalement à M. Salvago, qui avoit demeuré plusieurs années en France en qualité d'envoyé de Gênes.

L'audience finie, le Roi, saluant le Doge, baissa son chapeau plus qu'il n'avoit fait lorsque Sa Sérénité étoit arrivée. Le Doge fit trois profondes révérences en se retirant. Les sénateurs firent tous la même chose, et lorsqu'il se crut assez éloigné du Roi pour n'en

1 Echange, réciprocité de bons sentiments.

plus être vu, il se couvrit et les sénateurs aussi. Ils revinrent dans le même ordre, et trouvèrent partout une aussi grande. affluence de peuple ; de sorte qu'ils eurent de la peine à entrer dans les divers endroits, où ils trouvèrent des tables prêtes à servir.

A peine l'audience fut-elle finie, que toute la Cour et tout le peuple qui remplissoit Versailles apprirent que le Roi étoit trèssatisfait du Doge, et que le Doge étoit charmé de tout ce qu'il avoit remarqué d'auguste et d'engageant dans Sa Majesté. On ne s'entretint d'aucune autre chose le reste du jour. Le Roi même, pendant son dîner, parla avantageusement du Doge, en présence d'une grande partie de la Cour. On lui trouva un air civil et spirituel, une contenance qui n'avoit rien d'embarrassé, de la grandeur sans abaissement, et de l'abaissement sans bassesse. Le personnage qu'il avoit à soutenir n'étoit pas aisé, et l'on peut dire que la manière dont il en est sorti mérite tous les applaudissemens qu'il en a reçus. Son esprit s'est fait remarquer en ce qu'il n'a point paru chagrin de la fonction qu'il avoit à remplir. L'amertume en étoit adoucie par la grandeur de celui a qui il devoit faire la satisfaction; et la gloire de l'acquérir à sa République et de mériter son estime bannissoit de son esprit tout ce qui auroit pu laisser du chagrin dans celui d'un homme moins spirituel et moins clairvoyant l.

Dangeau va nous dire maintenant ce qui se passa à la réception des ambassadeurs de Siam, le 1er septembre 1686.

Le Roi donna audience aux ambassadeurs de Siam, sur un trône qu'on lui éleva au bout de la galerie qui touche à l'appartement de Mmc la Dauphine 2. L'ordre fut fort beau, et Sa Majesté dit qu'il en falloit louer M. d'Aumont, premier gentilhomme de la Chambre en année. Les ambassadeurs parlèrent fort bien ; l'abbé de Lyonne, le missionnaire, leur servit d'interprète ; ils demeurèrent au pied du trône jusqu'au moment qu'ils présentèrent au Roi la lettre de leur maître ; ils montèrent pour la lui rendre jusqu'à la dernière marche. Les Siamois témoignèrent un profond respect par toutes leurs mines, et s'en retournèrent jusqu'au bout de la galerie, toujours à reculons, ne voulant pas tourner le dos au Roi. Ils sont trois ambassadeurs ; ils ont quatre gentilshommes et deux secrétaires ; le reste de leur suite n'est que de la valetaille.

Le marquis de Sourches 3 nous donne le costume du Roi. « Il avoit un habit à fond d'or, tout chamarré de diamants d'une grosseur prodigieuse » . Une jolie gravure de Sé-

1 Voir le tableau de Hallé (n° 2107), que nous avons déjà cité p. 164, et Y Almanach de 1685.

2 Ou de la Reine.

1 Mémoires, II, 161.

LE SALON DE LA PAIX

bastien Leclerc a conservé le souvenir de cette réception1.

La galerie était déjà dépouillée des grandes pièces d'orfèvrerie qui la décoraient, lorsque furent célébrées les fêtes données à l'occasion du mariage du duc de Bourgogne, le 7 décembre 1697. Nous n'hésitons pas, malgré sa longueur, à reproduire la relation du Mercure*, parce que nulle part nous n'avons trouvé un tableau qui nous représentât plus complètement le luxe de la Cour de Louis XIV.

Jamais prince n'a tenu sa parole avec tant d'exactitude que le Roi. Par le traité fait avec M. le duc de Savoie, Sa Majesté s'étoit engagée de marier M. le duc de Bourgogne avec Mmc la princesse de Savoie, sitôt qu'elle auroit douze ans ; et comme elle les eut accomplis le 6 décembre, le mariage se fit le lendemain. Ce jourlà, qui étoit un samedi, tous les princes, princesses et principales dames de la Cour se rendirent entre onze heures et midi dans la chambre de Mme la princesse de Savoie. Mgr le duc de Bourgogne, accompagné de M. le duc de Beauvilliers 3, y fut conduit sur les onze heures et demie, par M. le marquis de Blainville, grandmaître des cérémonies, et par M. des Granges, maître des cérémonies ; et ce prince prit un siège assez près de la princesse, qui étoit encore à sa toilette. Le Roi l'ayant fait avertir à l'issue du Conseil, elle sortit de sa chambre pour aller joindre Sa Majesté qui l'attendoit dans la galerie. Mgr le duc de Bourgogne lui donna la main droite. M. le marquis deDangeau, son chevalier d'honneur, soutenoit sa robe derrière ce prince, et M. le comte de Tessé, son premier écuyer, en faisoit autant de l'autre côté, lui donnant aussi de temps en temps la main, pour la soulager à cause de la pesanteur de ses habits, se reculant néanmoins pour ne pas paroître aussi avancé que Mgn le duc de Bourgogne. L'exempt des gardes pour lors en service auprès de Mme la princesse de Savoie, portoit sa queue. On se mit en marche pour aller à la chapelle. Mgr le duc de Bourgogne et Mm la princesse de Savoie marchoient devant Sa Majesté, les princes et les princesses marchoient à leur rang.

On n'a jamais poussé si loin la magnificence des habits. Le Roi en avoit un de drap d'or, relevé sur les tailles K d'une épaisse et riche broderie d'or. Monseigneur 5 étoit vêtu d'un brocart d'or, avec une broderie d'or sur les tailles. Celui de Mgr le duc de Bourgogne étoit de velours noir en manteau. Il étoit brodé d'or en plein,

1 Voir aussi VAlmamch de 1687.

2 1697, décembre.

3 Gouverneur du duc de Bourgogne.

k Sur les coutures.

5 Le Grand-Dauphin.

et le manteau doublé d'une étoffe d'argent pareillement brodée d'or, mais d'une broderie délicate. Il étoit en pourpoint, en chausses ouvertes, en grosses jarretières et couvertes de dentelles, telles qu'on les portoit autrefois, des ailes et des rubans sur les souliers, et un bouquet de plumes sur le chapeau. L'habit de Mme la princesse de Savoie étoit d'un drap d'argent brodé d'argent, avec une parure de rubis et de perles l. Mgr le duc d'Anjou et Mgr le duc de Berry avoient des justaucorps de velours, couverts de broderie d'or, et des vestes très-riches. L'habit de Monsieur 2 étoit superbe. Il étoit de velours noir, vec d'épaisses boutonnières de broderie d'or, sans intervalle, et de gros boutons de diamants. Sa veste étoit d'or et le reste de sa parure étoit de la même richesse. M. le duc de Chartres avoit un habit de velours grisblanc, couvert d'une broderie d'or très-agréable, enrichi de diamants, de rubis et d'émeraudes. M. le Prince 3 et M. le Duc 4 avoient des habits d'une grande beauté et singuliers. Celui de M. le Prince étoit de velours noir, brodé d'or en plein d'une trèsfine broderie, et les tailles marquées par une plus forte et plus riche. M. le duc du Maine et M. le comte de Toulouse avoient aussi des habits fort magnifiques. Madame s, Mme la duchesse de Chartres et Mme la Duchesse 6 en avoient à peu près de même goût, c'est-à-dire les plus belles étoffes d'or relevées d'agrémens d'or les plus forts et les plus riches qui se puissent faire. Leurs coiffures et leurs corps étoient chargés de toutes sortes de pierreries. L'habit de Mademoiselle 7 fut généralement admiré. Il étoit de velours vert, couvert d'une broderie d'or d'un goût exquis avec une parure de diamants et de rubis. Mme la princesse de Conty la douairière 8 avoit aussi un habit de velours vert en broderie d'or magnifique, avec beaucoup de pierreries. L'habit de Mlle de Condé9 étoit de velours incarnat, brodé d'or et d'argent avec quantité de pierreries. Grand nombre de seigneurs et de dames avoient des habits qui n'étoient guère inférieurs à ceux dont je viens de vous parler. Les dames qui ne sont plus de la grande jeunesse, étoient vêtues de velours noir, avec de très-belles jupes, ou

1 Le Roi venait de donner toutes les pierreries de la Couronne à la duchesse de Bourgogne; elles valaient alors 11,333,000 livres, soit 50 millions de fr. d'aujourd'hui (Dangeau, 18 novembre 1696).

2 Le duc d'Orléans, frère du Roi.

3 Henri-Jules de Bourbon, prince de Condé.

*" Louis III, duc de Bourbon, fils du précédent.

5 La duchesse d'Orléans, la Palatine.

6 La duchesse de Bourbon.

7 Elisabeth-Charlotte d'Orléans, fille de Monsieur.

8 Mademoiselle deBlois, fille de Louis XIV, veuve de Louis-Armand Ier, prince de Conty. Eile était surnommée, à la Cour, la grande princesse de Conty, à cause de sa haute taille.

9 Anne-Louise de Bourbon, morte en 1700.

LE SALON DE LA PAIX

brodées ou chamarrées d'or, et étoient parées de riches croix de diamants.

La Cour dans cet éclat passa le long de la galerie, des appartenions et du grand escalier, et entra dans la chapelle. La foule des spectateurs étoit très-grande dans tout son passage, mais on avoit observé un fort bon ordre dans la chapelle. Mgl* le duc de Bourgogne et Mmc la princesse de Savoie se mirent d'abord à genoux sur des carreaux au bas des marches de l'autel. M. le cardinal de Coislin fit la cérémonie des fiançailles, qui fut suivie de celle du mariage, et dans l'une et dans l'autre cérémonie Mgr le duc de Bourgogne se tourna vers le Roi et vers Monseigneur, pour leur demander leur consentement, et Mme la princesse de Savoie en fit autant, et se tourna de plus vers Monsieur et vers Madame, pour leur demander aussi leur consentement. Mgr le duc de Bourgogne mit une bague au doigt de la princesse de Savoie et lui fit présent de treize pièces d'or. Ensuite M. le cardinal commença la messe. A l'offertoire, Mgr le duc de Bourgogne et Mme la princesse de Savoie allèrent à l'offrande, après avoir fait les révérences ordinaires à l'autel, au Roi et à Monseigneur. M. le marquis de Blainville présenta à Mgr le duc de Bourgogne un cierge où étoient dix louis d'or, et M. des Granges en fit autant à Mme la princesse de Savoie, avec pareil nombre de louis. Le poêle fut tenu par M. l'abbé de Coislin, nommé à l'évêché de Metz, premier aumônier en survivance, et par M. l'abbé Morel, aumônier du Roi. Après la messe, le Roi signa sur le registre de la paroisse; ensuite Mgr le Dauphin, Mgr le duc de Bourgogne et Mmo la duchesse de Bourgogne, Mgr le duc d'Anjou, Mgr le duc de Berry, Monsieur et Madame, M. le duc et Mme la duchesse de Chartres, M. le Prince et Mme la Princesse, et les autres princes et princesses

On sortit de la chapelle dans le même ordre qu'on y étoit entré, et l'on retourna par l'escalier, l'appartement et la galerie, dans la chambre de Mm0 la duchesse de Bourgogne, d'où l'on passa dans son antichambre. Sa Majesté y dîna sur une table en demi-cercle, où étoient placés selon leur rang Mgr le Dauphin, Mgr le duc de Bourgogne, Mme la duchesse de Bourgogne, Mgr le duc d'Anjou, Mgr le duc de Berry, Monsieur, Madame, M. le duc de Chartres, Mmo la duchesse de Chartres, Mademoiselle, Mme la Grande- Duchesse 2 et M. le Prince, Mme la Princesse3, M. le Duc et Mme la Duchesse, Mme la princesse de Conty la douairière, Mlle de Condé,

1 Les registres de la paroisse Notre-Dame sont conservés aujourd'hui à la mairie de Versailles. Les baptêmes, les mariages et les décès de la famille royale y sont inscrits simplement avec ceux des autres habitants de la ville.

2 Marguerite-Louise d'Orléans, fille de Gaston, duc d'Orléans, mariée au Grand-Duc de Toscane.

3 Anne de Bavière, femme de Henri-Jules de Bourbon, prince de Coudé.

M. le duc du Maine, M. le comte de Toulouse et Mrn0 la duchesse de Verneuil l.

A la sortie de table, l'on rentra dans la chambre de Mm0 la duchesse de Bourgogne, où le Roi ne demeura qu'un instant et retourna chez lui, toujours plus occupé des affaires de son Etat que des plaisirs, même dans les plus grandes fêtes. Sur les six heures du soir, l'ambassadeur de Savoie, avec une assez nombreuse suite, lui vint faire compliment sur son mariage et lui présenta quelques jeunes seigneurs piémontois. A sept heures et un quart, Mme la duchesse de Bourgogne, suivie d'un grand nombre de dames, se rendit dans l'appartement du Roi, où Sa Majesté l'attendoit dans le salon 2, pour recevoir le roi et la reine d'Angleterre3, qui arrivèrent un moment après. L'on entra dans la galerie, qui étoit éclairée par trois rangs de lustres et grand nombre de girandoles. De là l'on passa dans la chambre du Portique 4, auquel on joua l'espace d'une heure ; ensuite de quoi le Roi, Leurs Majestés Britanniques et toute la Cour vinrent dans le salon du bout de la galerie qui regarde l'Orangerie, pour voir tirer le feu d'artifice qui avoit été préparé au bout de la pièce d'eau appelée la pièce des Suisses. Il n'y avoit point de théâtre dressé, comme on le fait ordinairement pour les feux d'artifice, mais l'artifice étoit autour de cette pièce d'eau et particulièrement au bout, sur un espèce d'amphithéâtre naturel. Tous ces endroits étoient disposés en sorte qu'il en devoit partir de l'artifice pour former des berceaux de feu qui auroient couvert la pièce d'eau, et cette pièce d'eau devoit être bordée d'un nombre infini de terrines remplies de grosses mèches qui auroient fait voir un parterre de lumières ; mais le grand vent et la pluie violente qu'il faisoit pour lors furent fort contraires à ce spectacle, qui néanmoins parut grand et extraordinaire.

Toute la Cour passa ensuite par la chambre de Mme la duchesse de Bourgogne, qui étoit extrêmement éclairée et dans laquelle, dès le jour précédent, l'on avoit tendu un lit magnifique de velours vert en broderie d'or et d'argent. L'on y voyoit aussi la toilette de cette princesse, qui fut admirée, tant pour les pièces d'orfèvrerie que pour la broderie et les points. Ces pièces d'orfèvrerie étoient d'un dessin, d'un goût et d'un travail admirables. On y voyoit en quelques endroits de petites têtes antiques en forme de médailles,

1 Charlotte Séguier, veuve de Henri de Bourbon, duc de Verneuil, fils naturel de Henri IV.

2 Aujourd'hui la chambre à coucher de Louis XIV.

3 Jacques II, chassé d'Angleterre en 1688, et Marie-Béatrix-Eléonore d'Esté. Louis XIV leur avait donné la résidence de Saint-Germain.

* Le portique était un jeu introduit à la Cour vers 1089. On faisait tourner une boule autour d'un portique dans lequel elle entrait par une des ouvertures et s'arrêtait ensuite sur un chitfre dont la valeur décidait du gain ou de la perte.

LE SALON DE LA PAIX

mêlées parmi les ornemens, si belles et si bien faites, qu'on n'a jamais rien vu de plus beau en ce genre. Ce qu'il y a de fort remarquable, c'est qu'aucune de ces têtes ne se ressembloit. Ce merveilleux ouvrage est de M. de Launay. Le drap du lit et le couvre-pied furent aussi fort regardés et fort admirés.

On se mit à table et le Roi soupa au même endroit avec le roi et la reine d'Angleterre, et les mêmes personnes qui avoient été du dîner. Pendant le repas, l'on disposa dans le grand cabinet de Mme la duchesse de Bourgogne, la toilette de Msr le duc de Bourgogne, dont la richesse et le bon goût mirent dans l'embarras de juger à laquelle des deux toilettes on devoit donner la préférence, à l'égard des points et de la broderie.

Après le souper, le grand-maître et le maître des cérémonies allèrent quérir M. le cardinal de Coislin, qui fit la bénédiction du lit. Mgr le duc de Bourgogne vint se déshabiller dans le cabinet, où l'on avoit mis sa toilette, et l'on déshabilla dans le même temps Mme la duchesse de Bourgogne, après avoir fait sortir de la chambre toutes les personnes qui n'y dévoient pas rester. Le roi d'Angleterre vint donner la chemise à M*r le duc de Bourgogne, et la reine la donna à Mm0 la duchesse de Bourgogne, qui donna ses jarretières et son bouquet à Mademoiselle. Sitôt que Mmo la duchesse de Bourgogne fut au lit, le Roi fit appeler Mgr le duc de Bourgogne, qui entra dans la chambre en robe de chambre, le bonnet à la main et les cheveux noués par derrière avec un ruban couleur de feu, et se mit au lit du côté droit. Les rideaux du pied étoient fermés ; mais ceux des côtés demeurèrent à demi-ouverts. Le Roi fit entrer M. l'ambassadeur de Savoie et lui dit qu'il pouvoit mander qu'il avoit vus les mariés couchés ensemble. Ensuite le Roi et Leurs Majestés Britanniques se retirèrent, mais Monseigneur resta dans la chambre. Un moment après, Msr le duc de Bourgogne se releva, passa dans le grand cabinet où il se rhabilla, et s'en retourna coucher chez lui l.

Le dimanche 8, il y eut sur les six heures du soir, dans le grand cabinet de Mme la duchesse de Bourgogne un grand cercle où se trouvèrent les princesses et les duchesses en très-grand nombre et magnifiquement vêtues. Le Roi s'y rendit à sept heures. Le cercle se leva, et l'on passa dans les appartemens, où il y eut musique, jeu de portique et une collation surprenante, tant pour la quantité que par son ordonnance. Mnle la duchesse de Bourgogne avoit ce jour-là un habit de velours couleur de feu, brodé d'or, avec une parure de diamants. Le matin de ce même jour, MM. les cardinaux d'Estrées, de Janson, de Furstemberg et de Coislin vinrent en rochet et en camail à la toilette de cette princesse prendre possession du tabouret.

1 Le mariage de ces deux enfants, âgés de quinze et de douze ans, ne devint réel que deux ans après la célébration.

Lundi 9, fête de la Conception de la Vierge, le Roi avec toute la Cour entendit la prédication du Père Bourdaloue et vêpres, et Mme la duchesse de Bourgogne y parut pour la première fois en son rang. Elle avoit ce jour-là un habit de velours noir avec une parure de diamants, et une jupe de drap d'or brodée d'or.

Le mardi 10, M. le prince de Galles et Mme la princesse d'Angleterre vinrent sur les trois heures rendre visite àMme la duchesse de Bourgogne, qui avoit ce jour-là un habit de satin couleur de rose brodé d'argent avec une parure de diamants. Ils allèrent ensuite chez Mgr le duc de Bourgogne.

Le mécredi 11 *, il y eut dans la galerie de Versailles le plus grand et le plus magnifique bal qui se soit jamais vu à la Cour. La place disposée pour la danse étoit de 50 pieds de long sur 19 de large, dans le milieu de la galerie, avec double rang de sièges pour les seigneurs et les dames du bal. Les fauteuils du Roi et ceux du roi et de la reine d'Angleterre étoient en face du salon qui regarde l'Orangerie, et vis-à-vis c fauteuils l'enceinte du bal avoit une ouverture de 6 pieds, pour y entrer et pour en sortir. On avoit élevé des gradins dans toutes les croisées de la galerie, et on les avoit couverts de tapis de la Savonnerie ; la galerie étoit éclairée par trois rangs de lustres d'un bout à l'autre. Celui du milieu était de huit, qui étoient les plus forts, et les deux autres de dix-sept chacun, mais plus petits. Il y avoit aussi de chaque côté trente-deux girandoles sur des guéridons dorés ; mais ce qui l'éclairoit bien davantage, c'étoit huit grandes pyramides rondes, de 10 pieds de haut, qui portoient chacune 150 bougies dans des flambeaux d'argent, posés sur huit degrés qui s'élevoient en pointe et qui étoient revêtus de gaze d'or. Ces pyramides étoient portées par des piédestaux carrés, de 4 pieds et 4 pouces de haut, et de quatre pieds de diamètre, revêtus de velours cramoisi avec des franges d'or. Quatre de ces pyramides étoient placées aux quatre coins de l'enceinte du bal et les quatre autres aux deux bouts de la galerie, à côté des portes des salons, lesquels étoient éclairés par cinq lustres chacun, et par quatre girandoles sur des guéridons dorés. On avoit élevé dans les trois portes du salon du petit appartement du Roi, qui donnent dans le milieu de la galerie, des échafauds pour les violons et les hautbois, et ces échafauds n'avoient point de saillie dans la galerie.

Avant quatre heures, tous les gradins des croisées furent remplis de monde, et entre six ou sept, tous les seigneurs et toutes les dames de la Cour se rendirent dans l'appartement de Mme la duchesse de Bourgogne. Je n'entreprendrai point la description de la richesse et de la diversité des habits. Il suffit de vous dire que l'imagination ne peut aller plus loin, et que les yeux en étoient éblouis. L'habit de Monseigneur étoit d'une étoffe

1 On prononçait alors mécredi et non pas mercredi.

LE SALON DE LA PAIX

d'or, avec des agrémens en broderie d'argent. M*rs les ducs de Bourgogne, d'Anjou et de Berry étoient en habits de velours brodés d'or en plein. Celui de Mgr le duc de Bourgogne étoit noir, et les deux autres de couleur, avec beaucoup de diamants. Monsieur avoit le même habit qu'il avoit porté le jour du mariage, de velours noir, avec des boutonnières en broderie d'or et de gros boutons de diamants. Celui de M. le duc de Chartres étoit riche et galant. Il étoit d'une étoffe d'or relevée par des agrémens d'or. Une partie des seigneurs, qui étoient en grand nombre, avoit des habits de velours, ou brodés, ou couverts de boutonnières appliquées, et l'autre en avoit de riches brocarts d'or. Il y en avoit quelques-uns de simples, mais la plupart étoient relevés de broderies ou d'agrémens d'or et d'argent appliqués. Ils avoient tous des nœuds d'épaules fort riches, des bouquets de plumes à plusieurs étages, les manches du justaucorps chargées de dentelles d'or et d'argent et de rubans, et les gants pareillement garnis de dentelles, des bas de soie de diverses couleurs, brodés d'or et des rubans sur les souliers. Les dames étoient encore plus superbement vêtues. L'habit de Mme la duchesse de Bourgogne étoit d'une étoffe d'or avec une garniture de diamants, dans laquelle, ainsi que dans sa coiffure, entroient les plus beaux diamants de la Couronne. Madame, Mm0 la duchesse de Chartres, Mademoiselle, Mme la Duchesse, Mme la princesse de Conty et Mlle de Condé, avoient toutes des habits qui se disputoient de richesse et d'agrément. Ceux de Mmo de Chartres et de Mme la Duchesse étoient d'étoffes d'or, rehaussés de boutonnières d'or, et les jupes chamarrées d'une richesse qu'on ne sauroit exprimer, les corps et les coiffures chargés de pierreries. Mademoiselle et Mmo la princesse de Conty avoient des habits de velours brodés d'or. Enfin, toutes les dames du bal étoient généralement habillées, ou d'étoffes d'or garnies d'agrémens d'or et d'argent, ou de velours de toutes couleurs brodés d'or, et elles étoient brillantes de pierreries sur leurs habits et dans leurs coiffures.

Le Roi se rendit sur les sept heures dans la chambre de Mme la duchesse de Bourgogne ; son habit étoit magnifique et majestueux. Il étoit de velours noir, couvert en plein d'une broderie d'or fine et délicate, et marqué sur les tailles d'une plus épaisse et plus riche, avec des boutons de diamants. Le Roi et la reine d'Angleterre arrivèrent peu de temps après. La reine étoit fort richement vêtue d'une étoffe d'or avec des agrémens d'or. L'on passa dans la galerie, et le bal commença. Mgr le duc de Bourgogne ouvrit la danse par le branle l, menant Mmo la duchesse de Bourgogne, et lorsque le branle fut fini, ils dansèrent ensemble la première cou-

1 Danse très-sérieuse, dans laquelle les danseurs répètent ce qu'ont fait les deux premiers qui conduisent le branle.

rante *, et tout le monde en fut charmé. Mme la duchesse de Bourgogne prit Mgr le duc d'Anjou, et il prit Mme la duchesse de Chartres, laquelle prit Mgr le duc de Berry, qui prit Mademoiselle, et le reste se passa dans l'ordre et selon le rang.

Comme le nombre des danseurs étoit fort grand, plusieurs de ceux qui avoient été nommés ne dansèrent point, faute de dames qui se trouvèrent en plus petit nombre. Mme la duchesse de Bourgogne se fit admirer dans le menuet et le passepied 2. L'on dansa souvent le menuet à quatre, afin de faire danser plus de monde.

Sur les huit heures, le Roi demanda la collation, qui fut apportée sur douze tables de formes inégales, couvertes de mousse et de verdure au lieu de nappes, et chargées par compartimens de toutes sortes de fruits de la saison et de confitures sèches entremêlées de fleurs. Elles furent portées dans l'enceinte du bal; alors qu'elles furent rassemblées elles formèrent une espèce de parterre très-agréable, où paroissoient quatre orangers portant des oranges confites. Ces tables furent ensuite séparées, et passèrent l'une après l'autre autour de l'enceinte, au moyen des roulettes qu'elles avoient sous les pieds. On apporta aussi à la main une quantité prodigieuse de corbeilles pleines de paquets de confitures et de massepains, et une infinité de soucoupes chargées de liqueur et de glaces. Après la collation, qui fut entièrement pillée 3, Ton fît nettoyer la place et l'on continua le bal jusqu'à dix heures et demie. Lorsqu'il fut fini, le Roi et Leurs Majestés Britanniques entrèrent dans le petit appartement de Sa Majesté, où le souper étoit servi dans l'antichambre. Tous les seigneurs et dames du bal sortirent par l'appartement de Mme la duchesse de Bourgogne. La table du souper étoit en demi-cercle, ainsi que celle du jour du mariage. Elle étoit remplie par Sa Majesté, le roi et la reine d'Angleterre, Monseigneur, Mgr le duc et Mme la duchesse de Bourgogne, Mgrs les ducs d'Anjou et de Berry, Monsieur et Madame, M. et Mme de Chartres, Mademoiselle, Mme la Duchesse et Mme la princesse de Conty. Après le souper, le roi et la reine d'Angleterre retournèrent à Saint-Germain, et chacun se retira.

Le samedi suivant [14] , il y eut encore un grand bal qui commença plus tard que le précédent, parce qu'on ne soupa qu'après le bal et qu'il y eut medianoche. La foule des spectateurs avoit été si grande au premier, qu'on trouva moyen d'accommoder le lieu où l'on dansa, de manière qu'il y eut encore plus de place pour les personnes de la première qualité. Mme la duchesse de Bour-

1 Danse très-grave entremêlée de révérences. C'était plutôt une marche noble et mêlée de belles attitudes qu'une danse proprement dite.

2 Le menuet est une danse grave, très-élégante et accompagnée de révérences. Le passe-pied est une danse d'un mouvement très-rapide.

3 Piller une collation, se jeter sur une collation pour emporter les fruits, les confitures, etc.

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gogne mit ce jour-là un habit de velours noir tout couvert de diamants. Ses cheveux étoient nattés de perles, et tout le reste de sa coiffure étoit si rempli de diamants, qu'on peut dire sans exagération que la vue en pouvoit à peine supporter l'éclat. La plupart des princesses de la Maison royale mirent ce jour-là des habits de velours noir. Madame en avoit un chamarré de rubis et de diamants; la jupe d'entre-deux étoit de brocart d'or rebrodé d'or. L'habit de Mme la duchesse de Chartres étoit de velours noir, chamarré sur toutes les tailles de diamants brillants, et celui de Mademoiselle étoit aussi de velours noir chamarré de gros diamants et de perles sur toutes les tailles. La jupe d'entre-deux de cette princesse étoit du même velours chamarré en plein de point d'Espagne or et argent. Toutes les coiffures étoient couvertes de pierreries. Les princes étoient en habit de brocart d'or rebrodé. Les uns avoient des brandebourgs de pierreries, et les autres seulement de gros boutons. Monsieur avait des brandebourgs d'argent avec des boutons de rubis d'Orient et de diamants. L'habit de M. le duc de Chartres étoit de velours noir, les brandebourgs d'or mêlés de brandebourgs de diamants doublés de velours couleur de rose. Ses manches étoient garnies de dentelles d'argent. M. le duc du Maine et M. le comte de Toulouse se faisoient distinguer et admirer tout ensemble, tant leurs habits étoient riches, brillants et bien entendus. Enfin, à voir chaque habit en particulier, il sembloit que rien ne se pouvoit ajouter à tous ceux des princes, princesses, seigneurs et daines qui dansoient à ce bal, tant ils étoient somptueux et brillants, en sorte que sans compter les pierreries, les habits seuls des deux bals revenoient à plusieurs millions. L'habit que la reine d'Angleterre avoit au second bal étoit de velours noir, avec une très-belle parure de diamants.

La collation ne fut pas servie sur des tables comme la première, mais elle fut portée dans un nombre infini de corbeilles. Jamais il ne s'est rien vu de si brillant que ce bal. Il y avoit, tant dans la galerie où l'on a dansé que dans les appartemens des environs, quatre à cinq mille lumières, ce qui faisoit beaucoup briller la richesse des habits et la magnificence des appartemens.

Voici maintenant le récit de l'un des acteurs de ces fêtes splendides. La Palatine écrivait, le 8 décembre, une de ces lettres dans lesquelles les femmes excellent à décrire les détails de toilette :

Votre bonne lettre m'est arrivée hier bien à propos pour me réjouir le cœur et me consoler de tout l'ennui que m'a causé le mariage. La foule était tellement grande qu'il fallait attendre un quart d'heure à chaque porte avant de pouvoir entrer, et j'avais une robe et une jupe de dessous si horriblemeut lourdes que je ne pouvais presque pas me tenir debout. Mon costume étoit d'or T. i. 12

frisé avec des chenilles noires formant des fleurs, et ma parure de perles et de diamants. Monsieur avait un habit de velours noir brodé d'or et tous ses gros diamants; mon fils, un habit brodé d'or et de diverses couleurs, et tout couvert de pierreries ; ma fille portait une robe de velours vert brodé d*or, la robe et la jupe de dessous étant entièrement garnies de rubis et de diamants ainsi que le corsage; la broderie était si bien faite, que chaque rose semblait être piquée sur l'étoffe. Sa coiffure consistait en plusieurs enseignes 1 de brillants et poinçons en rubis 2 avec du ruban d'or tout garni de diamants.

Le Roi avait un habit de drap d'or légèrement brodé sur les tailles en couleur cheveux ; Monseigneur en avait un tout pareil brodé or sur or. Le fiancé était en manteau noir brodé d'or, pourpoint blanc brodé d'or et à boutons de diamant ; le manteau était doublé de satin rose avec des broderies d'or, d'argent et couleur cheveux. La fiancée avait une robe et une jupe de dessous en drap d'argent avec rubans du même et bordure de rubis et de diamants. Les diamants qu'elle portait dans sa coiffure et partout étaient ceux de la Couronne. M. le duc d'Anjou avait un habit de brocart d'or brodé d'argent. M. le duc de Berry, mon favori, un habit de velours noir semé de petites fleurs brodées en or. La robe de Mme de Chartres était comme l'habit de M. le duc d'Anjou ; sa parure était en diamants. Mmc la Duchesse avait une robe en velours couleur de feu brodée d'argent et une parure en diamants. Mme la princesse de Couty avait, comme ma fille, une robe et une jupe de velours vert brodée d'or, parure de perles, diamants et rubis. Mme la Princesse avait une robe de velours, une jupe garnie de galons d'or, une parure de diamants; la robe de Mlle de Condé était en velours couleur de feu, sa jupe était brodée d'argent et sa parure en diamants. Voilà toutes les toilettes dont je me souviens.

Ne faut-il pas à ce tableau en opposer un autre, et après ce conte des Mille et une Nuits montrer quelle était l'intensité de la misère qui régnait au dehors de ce palais féerique ? Ne faut-il pas rappeler ici ce que La Bruyère écrivait en 16893, en parlant des habitants des campagnes :

« L'on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils

1 Joyau, fort à la mode alors, qui était composé de pierres montées en forme de rose.

2 Grandes aiguilles de tête.

3 Quatrième édition.

LE SALON DE LA PAIX

remuent avec une opiniâtreté invincible ; ils ont comme une voix articulée ; et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine, et en effet ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières, où ils vivent de pain noir, d'eau et de racines ; ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont semé. »

Ajoutons encore une phrase de Vauban, que nous lisons dans son Projet d'une dîme royale (4 698) : « Il est certain que Ténormité des impôts est poussée à l'excès et que, si on n'y remédie, le menu peuple tombera dans une extrémité dont il ne se relèvera jamais; les grands chemins de la campagne et les rues des villes et des bourgs étant pleins de mendiants, que la faim et la nudité chassent de chez eux. »

Mais il faut revenir à notre sujet et terminer l'histoire de la galerie sous Louis XIV par le récit de la réception de l'ambassadeur de Perse, le 49 février 4714.

Le Roi, dit Dangeau, se leva à son heure ordinaire. Il prit un habit d'une étoffe or et noir, brodé de diamants ; il y en avoit pour 12,500,000 livres, et l'habit étoit si pesant, que le Roi en changea aussitôt après son dîner. Outre les pierreries qu'il avoit sur lui, il avoit prêté une garniture de diamants et de perles à M. le duc du Maine et une garniture de pierres de couleur à M. le comte de Toulouse. M. le duc d'Orléans avoit un habit de velours bleu brodé de perles et de diamants, et d'une broderie à la mosaïque, qui fut fort louée. L'ambassadeur de Perse n'arriva que vers les onze heures, et un peu devant qu'il arrivât, le Roi parut sur le balcon de sa chambre, et le peuple, dont la cour étoit remplie, poussa les cris de Vive le Roi ! Je crois n'en avoir jamais entendu qui partissent de meilleur cœur. La cour des Secrétaires d'État étoit aussi remplie de peuple que la première ; les cris de joie s'y redoublèrent et passèrent même dans l'avenue de Paris qui étoit remplie de monde jusqu'à la maison de Bontemps *, où l'ambassadeur descendit de carrosse pour monter à cheval.

Ni lui ni sa suite ne méritoient pas grande attention 2 ; ils

1 Aujourd'hui n° 56 (Leroi).

2 Dangeau est évidemment de l'avis de Saint-Simon, qui regarde cette ambassade comme une « duperie » organisée par Pontchartrain, pour « lui faire accroire son apogée revenue par cette députation du Sophi, pénétré d'admiration pour sa gloire ».

entrèrent dans la cour du château ; ils en firent le tour et descendirent à l'appartement du duc de Guiche. Dès qu'ils furent entrés, le Roi passa dans la galerie, où il y avoit des gradins à quatre rangs, depuis un bout jusqu'à l'autre, mais d'un côté seulement. Ces gradins étoient remplis de plus de 400 dames, magnifiquement parées ; les dames de la Cour sur les gradins les plus près du trône, et les dames de Paris en continuant vers le bas de la galerie. Le Roi eut la politesse en entrant de passer fort près des dames qui avoient fort envie de le voir dans sa magnificence. Il monta sur son trône, où étoit à côté de lui, à droite, M&r le Dauphin \ qui avoit un habit et un bonnet fort couverts de pierreries ; Mme la duchesse de Ventadour le tenoit par la lisière. A la gauche étoit Mgr le duc d'Orléans, et tous les princes du sang, à droite et à gauche, selon leur rang. Il y avoit deux manières de tambours aux deux côtés du trône, où étoient Mmo la duchesse de Berry, Madame et toutes les princesses du sang avec leurs dames ; et derrière les princes du sang, sur le trône, étoient les quatre premiers gentilshommes de la Chambre et les deux maîtres de la Garde-robe. Aucun des princes n'étoit couvert. La galerie étoit remplie de courtisans habillés trèsrichement et de beaucoup d'étrangers qu'on avoit fait entrer un peu avant l'audience, qui fut assez longue.... On avoit eu soin de faire mettre au bas du trône, Coypel, fameux peintre, pour en faire le tableau, et de Boze, secrétaire de l'Académie des inscriptions, pour faire une relation exacte de la cérémonie2.

LES GRANDS APPARTEMENTS DE LA REINE

Ces appartements ont été successivement habités par la reine Marie-Thérèse, morte en 1683; la dauphine de Bavière, femme de Monseigneur, morte en 1690 ; la duchesse de Bourgogne, morte en 1712; l'infante d'Espagne fiancée à Louis XV, de 1722 à 1725, date de la rupture du mariage projeté ; la reine

1 Louis XV, alors âgé de cinq ans.

2 L'ambassadeur de Perse eut son audience de congé le 13 août. Pendant tout le temps de son séjour, l'ambassade avait reçu de Louis XIV 500 livres par jour et, outre cela, le Roi avait payé beaucoup d'extraordinaire (Dangeau).

LES GRANDS APPARTEMENTS DE LA REINE

Marie Leczinska, morte en 1768, et Marie-Antoinette, qui l'occupa comme dauphine, de 1770 à 1774, et comme reine jusqu'au 6 octobre 1789.

Les grands appartements de la Reine comprenaient, sous Louis XIV, une salle des Gardes, une antichambre, un salon ou grand cabinet, et une chambre à coucher. Sous Louis XV, on y ajouta le salon de la Paix, qui fut affecté au jeu de la Reine.

Chambre de la Reine (115).

La décoration de la chambre de la Reine, telle qu'elle était sous Louis XIV, a été changée sous Louis XV en 1734* et en 1770. Les anciennes peintures du plafond, œuvres de Gilbert de Sève *, ont été remplacées par des camaïeux exécutés par Boucher; les sculptures des angles du plafond, avec leurs couronnes surmontées de dauphins et avec les aigles de la maison d'Autriche, sont de 1770 et datent de Marie-Antoinette. Les lambris de marbre furent enlevés en 1734, et l'on mit à leur place des tapisseries et trois grands trumeaux de glaces, dont les cadres en bois sculpté-doré représentaient des palmiers mêlés de festons de fleurs. A leur tour, Louis-Philippe et son architecte M. Nepveu ont remanié la chambre de la Reine et ont presque complètement détruit sa décoration. Ils ont fait disparaître la cheminée et sa glace, et le trumeau qui était vis-à-vis. La beauté du trumeau de glaces qui existe encore entre les deux fenêtres permet de juger la gravité de cette barbare destruction, faite sans autre but que le placement de tableaux inutiles.

Au temps de Louis XIV, la chambre de la Reine avait une grande balustrade d'argent, qui fut fondue en 1689. Nous savons par Félibien que la duchesse de Bourgogne y avait fait placer de riches cabinets ornés de colonnes, de figures de vermeil, de peintures, d'émaux et de gemmes, dans lesquels elle serrait ses bijoux et les pierreries de la Couronne.

La chambre de la Reine a été le théâtre de nombreux évé-

t On en voit les gravures dans l'ouvrage de Monicart.

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ncments : deux reines et deux dauphines y sont mortes; dixneuf enfants de France y sont nés.

La reine Marie-Thérèse mourut dans cette chambre le 30 juillet 1683. La dauphine de Bavière, qui vint occuper cet appartement après la mort de la Reine, y donna le jour, le 4 9 décembre 1683, au duc d'Anjou, depuis roi d'Espagne, et, le 31 août 4 686, au duc de Berry. Elle y mourut le 20 avril 4 690.

La duchesse de Bourgogne y mit au monde trois princes : un premier duc de Bretagne, qui naquit le 25 juin 4704 et mourut l'année suivante; — un second duc de Bretagne, né le 8 janvier 4707, devenu Dauphin à la mort de son père le duc de Bourgogne (4 8 février 4712) et mort quelques jours après (8 mars 4742); — Louis XV, né le 45 février 4710. Elle y mourut le 42 février 4712.

La reine Marie Leczinska donna naissance dans cette chambre à dix enfants : le 4 4 août 4727, à deux jumelles, Madame Elisabeth et Madame Henriette; — le 28 juillet 4728, à Madame Troisième', morte jeune; — le 4 septembre 4729, au Dauphin ; — le 30 août 4730, à un duc d'Anjou, mort jeune ; — le 23 mars 4732, à Madame Adélaïde ou Madame Troisième ;

— le 14 mai 4733, à Madame Victoire ou Madame Quatrième;

— le 27 juillet 4 734, à Madame Sophie ou Madame Cinquième; — le 4 6 mai 4 736, à Madame Sixième, morte jeune;

— le 4 5 juillet 4737, à Madame Louise ou Madame Septième. Marie Leczinska mourut dans cette chambre le 24 juin 4768.

Marie-Antoinette y mit au monde : le 4 9 décembre 4 778, Marie-Thérèse, devenue plus tard duchesse d'Angoulême ; — le 22 octobre 1784, le premier Dauphin, mort en 4789; — le 27 mars 4785, le second Dauphin, mort au Temple; — le 9 juillet 1786, Madame Sophie, morte l'année suivante.

Les naissances des enfants de France devaient se faire publiquement, en présence des princes du sang et de nombreux spectateurs. Sous Louis XIV les choses se passaient avec une

1 L'usage s'établit à la Cour de Louis XV de désigner par des noms de nombre ordinaux les filles du Roi non encore baptisées et par conséquent non encore nommées. On ondoyait les enfants à leur naissance, et on ne les baptisait que longtemps après, à 1 âge de dix ou douze ans. C'est pourquoi plusieurs princes ont signé le registre à la cérémonie de leur baptême.

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décence et un ordre parfaits ; sous Louis XVI le désordre et l'indécence arrivèrent aux dernières limites.

Nous empruntons an Mercure Galant le récit de la naissance du premier duc de Bretagne, en 1704.

Le 25 du mois de juin, Mmo la duchesse de Bourgogne commença à sentir quelques douleurs qui augmentèrent un peu sur le midi ; elles devinrent plus vives à une heure et demie, et depuis trois heures jusqu'à cinq et un peu plus d'une minute, que cette princesse accoucha, elles furent très-aiguës et très-fréquentes. Elle en eut une sur les trois heures qui lui fit faire d'assez grands cris pour faire croire qu'elle étoit accouchée. Un de ses valets de chambre ayant entendu M. Clément 1 prononcer distinctement ces mots : « Je le tiens », crut qu'il parloit du prince dont il étoit persuadé que la princesse venoit d'accoucher ; cependant M. Clément ne parloit que d'un carreau qu'il avoit demandé. Ce valet de chambre, animé par l'ardeur de son zèle, courut dans le petit appartement de Msr le duc de Bourgogne, où ce prince avoit résolu de demeurer pendant tout le temps que la princesse seroit en travail, et lui dit que Mme la duchesse de Bourgogne étoit accouchée d'un prince. A l'instant, toutes les chambres de l'appartement de Mme la duchesse de Bourgogne, qui étoient remplies de monde, retentirent de cette grande nouvelle, qui se répandit aussitôt dans tout Versailles, où on alluma quantité de feux ; on envoya promptement des ordres pour les faire éteindre, mais il n'étoit plus temps d'arrêter plusieurs courriers qu'on avoit dépêchés à Paris pour porter la nouvelle de cet heureux accouchement. Avant que Msr le duc de Bourgogne fût détrompé, M. le duc d'Albe2 se jeta aux pieds de ce prince, pour qui il a une vénération particulière, et lui dit, en embrassant ses genoux, qu'après la joie qu'il avoit de le voir père il ne manqueroit rien à son bonheur s'il voyoit que le Roi son maître 3 le fût aussi. Msp le duc de Bourgogne répondit à ce duc : « Je sais, Monsieur, que votre joie répond bien à la nôtre ; c'est un jour bien heureux pour nous ; j'en souhaite un pareil au roi d'Espagne. »

On apprit dans ce moment-là que la joie que l'on sentoit étoit prématurée, ce qui donna beaucoup de chagrin; mais enfin on l'oublia à cinq heures, que Mme la duchesse de Bourgogne fut délivrée après avoir souffert ses douleurs avec une constance merveilleuse. Le Roi demeura toujours auprès de cette princesse, ainsi que Monseigneur, tous les princes et princesses. M. Clément eut quelque inquiétude lorsque Mme la duchesse de Bourgogne

1 L'accoucheur.

2 Ambassadeur d'Espagne.

3 Philippe V, frère du duc de Bourgogne,

fut accouchée, parce que l'enfant ne crioit point ; ce qui causa un silence qui dura quelques momens. Le Roi se baissa et demanda à l'oreille de M. Clément ce que c'étoit que l'enfant; il répondit tout bas que c'étoit un garçon. S. M. lui demanda si elle pouvoit le déclarer. Mme la duchesse de Bourgogne, qui observoit le Roi, prit la parole et dit qu'elle connoissoit bien aux mouvemens du visage de S. M. que c'étoit un garçon, et la vérité fut aussitôt déclarée tout haut dans la chambre. Le Roi dit alors : «. Voilà le quatrième que Clément me donne » ; à quoi M. Clément répondit qu'il espéroit encore lui donner les enfans du prince qui venoit de naître.

Ce fut Msr le duc de Berry qui annonça cette nouvelle à M%r le duc de Bourgogne en l'embrassant. M. le Nonce fut le premier ministre étranger qui y fut introduit et qui par conséquent complimenta le premier S. M. sur cette heureuse naissance. M. le duc et Mme la duchesse d'Albe entrèrent ensuite ; M. le duc d'Albe dit au Roi que le bonheur de la France étoit une félicité pour l'Espagne, et qu'après la part qu'il y prenoit à ce bonheur public, rien ne le touchoit davantage que de le voir bisaïeul, Monseigneur aïeul et Mgr le duc de Bourgogne père. Le Roi lui répondit qu'il lui étoit obligé d'avoir de pareils sentimens, qu'il savoit qu'ils étoient sincères et qu'il étoit persuadé que ce bonheur seroit bien célébré en Espagne.

Le Roi alla à la porte de la chambre et fît des honnêtetés aux dames qui étoient en grand nombre dans le grand cabinet, et reçut leurs complimens ; il y âvoit une infinité de personnes de l'un et de l'autre sexe, et S. M. leur déclara qu'elle avoit donné au prince qui venoit de naître le nom de duc de Bretagne.

Cependant l'on mit le jeune prince dans un lange et on le remit entre les mains de Mme la maréchale de la Mothe, qui le porta auprès du feu. Il fut ensuite ondoyé par M. le cardinal de Coislin en présence du curé de Versailles ; après quoi il fut emmailloté par la garde de M1110 la duchesse de Bourgogne. Ce prince se trouva si grand et si fort, qu'on fut obligé de lui mettre un bonnet du troisième âge et qu'on eut beaucoup de peine à lui enfermer les bras. Mme la maréchale de la Mothe prit ensuite ce prince et le porta à Mgr le duc de Bourgogne, qui le baisa ; puis elle le porta à la porte de la chambre, où l'on fit venir la chaise et les porteurs du Roi. Elle entra dedans, elle mit le prince sur ses genoux et le porta dans l'appartement qui lui étoit destiné. M. le maréchal de Noailles se chargea de l'y conduire, et Mgr le duc de Bourgogne lui en marqua sa joie. On nomma alors un des exempts 1 qui servent auprès du Roi pour être auprès du prince et pour le servir alternativement avec ses camarades. Peu de temps après, M. le marquis de la Vrillière, secrétaire-greffier de l'ordre du Saint-

1 Officiers des Gardes du corps.

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Esprit, lui porta de la part du Roi le cordon bleu et la croix de l'Ordre, que Mme la maréchale de la Mothe lui mit.

Le Roi s'étant acquitté de toutes les choses que je viens de vous marquer, de la manière noble et aisée dont il remplit les plus pénibles devoirs de la royauté, dit qu'il devoit aller remercier le Ciel de toutes les grâces qu'il répandoit sur lui tous les jours, et alla prier Dieu à la chapelle l. MF le duc de Bourgogne s'y rendit aussi et y demeura en prière pendant trois quarts d'heure. Ce prince y avoit été seul fort longtemps le jour précédent, et l'on avoit remarqué qu'il ne vouloit pas être connu.

Le Roi tint conseil de ministres au sortir de la chapelle, rien ne pouvant déranger ce prince, qui ne remet jamais au lendemain les affaires qui regardent son Etat et auxquelles le jour est marqué pour y travailler. Il change seulement les heures lorsqu'il s'y trouve obligé par des affaires très-pressantes et qui ne peuvent être remises. Je ne puis m'empêcher de vous faire remarquer une chose qui n'est pas ordinaire à tous les souverains, qui fuient avec soin tous les spectacles douloureux et qui peuvent leur donner des idées de la mort et même la leur représenter. Le Roi n'en a jamais usé de même, et on l'a vu en plusieurs occasions passer des journées et des nuits entières auprès des personnes mourantes qui le touchoient, et donner tous ses soins à ce qui pouvoit contribuer au rétablissement de leur santé et au salut de leurs âmes, donnant ses ordres pour toutes ces choses et faisant lui-même une partie de ce qui auroit pu être fait par d'autres. Ce prince a demeuré auprès de la Reine sa mère, de la Reine son épouse et de Mmu la Dauphine presque jusqu'au moment qu'elles ont rendu l'âme, et lorsque les deux dernières ont été sur le point de mettre des princes ou des princesses au monde, il ne les a point quittées pendant leurs plus vives douleurs, et l'on peut dire qu'il a toujours beaucoup contribué, par ses soins et sa présence, au soulagement de ces mêmes douleurs.

Ecoutons maintenant Mme Campan, nous racontant la naissance de Marie-Thérèse, depuis duchesse d'Angoulème, pour juger la différence des temps.

Madame, fille du Roi, vint au monde avant midi, le 19 décembre 1778. L'étiquette de laisser entrer indistinctement tout ce qui se présentait au moment de l'accouchement des reines, fut observée avec une telle exagération, qu'à l'instant où l'accoucheur Vermond dit à haute voix : la Reine va accoucher, les flots de curieux qui se précipitèrent dans la chambre furent si nombreux et si tumultueux, que ce mouvement pensa faire périr la Reine. Le Roi avait eu, dans

1 La chapelle dont il est question ici est celle qui occupait l'emplacement du vestibule actuel de la cour de la Chapelle et le salon d'Hercule.

la nuit, la précaution de faire attacher avec des cordes les immenses paravents de tapisserie qui environnaient le lit de Sa Majesté ; sans cette précaution ils auraient à coup sûr été renversés sur elle. 11 ne fut plus possible de remuer dans la chambre, qui se trouva remplie d'une foule si mélangée, qu'on pouvait se croire dans une place publique. Deux Savoyards montèrent sur des meubles pour voir plus à leur aise la Reine placée en face de la cheminée, sur un lit dressé pour le moment de ses couches. Ce bruit, le sexe de l'enfant que la Reine avait eu le temps de connaître par un signe convenu, dit-on, avec la princesse de Lamballe, ou une faute de l'accoucheur, supprimèrent à l'instant les suites naturelles de l'accouchement. Le sang se porta à la tête, la bouche se tourna, l'accoucheur cria : De l'air, de l'eau chaude, il faut une saignée au pied ! Les fenêtres avaient été calfeutrées; le Roi les ouvrit avec une force que sa tendresse pour la Reine pouvait seule lui donner, ces fenêtres étant d'une très-grande hauteur et collées avec des bandes de papier dans toute leur étendue. Le bassin d'eau chaude n'arrivant pas assez vite, l'accoucheur dit au premier chirurgien de la Reine de piquer à sec; il le fit, le sang jaillit avec force, la Reine ouvrit les yeux. On eut peine à retenir la joie qui succéda si rapidement aux plus vives alarmes. On avait emporté la princesse de Lamballe sans connaissance. Les valets de chambre, les huissiers prenaient au collet les curieux indiscrets qui ne s'empressaient pas de sortir pour dégager la chambre.

Cette cruelle étiquette fut pour toujours abolie. Les princes de la famille, les piinces du sang, le 'chancelier, les ministres suffisent bien pour attester la légitimité d'un prince héréditaire. La Reine revint des portes de la mort : elle ne s'était point senti saigner, et demanda, après avoir été replacée dans son lit, pourquoi elle avait une bande de linge à la jambe. Le bonheur qui succéda à ce moment d'alarmes fut aussi excessif que sincère. On s'embrassait, on pleurait de joie l.

Le 6 octobre 4789, Marie-Antoinette entendant, vers six heures du matin, un grand bruit sous les fenêtres de sa chambre, appela les dei.ix femmes de chambre de service, qui lui dirent que c'étaient les femmes venues de Paris qui passaient sur la terrasse. Un quart d'heure après, le bruit augmenta, mais cette fois, il partait de la salle des Gardes, où, en effet, les Gardes du corps luttaient contre les bandes qui avaient envahi le château et voulaient tuer la Reine. Les deux femmes de chambre, Mmes Thibault et Augué, allèrent à l'antichambre et ouvrirent la porte de la salle des Gardes, que

* Mrne Camp an, I, 202.

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le garde Miomandre de Sainte-Marie barrait avec son mousqueton, pour empêcher la foule de passer : « Sauvez la Reiue, criu-t-il aux femmes de chambre ; ses jours sont en danger. » Aussitôt Mmes Thibault et Augué ferment la porte au verrou, reviennent dans la chambre de la Reine qui était encore couchée, lui mettent ses bas et un jupon, et la mènent chez le Roi par une suite de petites antichambres l, l'Œil-de- Bœuf, la chambre de Louis XIV et la salle du Conseil, communication ordinaire entre les deux appartements du Roi et de la Reiue. Pendant que la Reine prenait ce chemin pour se sauver chez le Roi, Louis XVI arrivait chez elle par un passage particulier, appelé le Passage du Roi, et, ne la trouvant plus dans sa chambre, il revenait chez lui, où toute la famille royale se trouva bientôt rassemblée.

Le Passage du Roi 2 avait été établi en 1775, par Louis XVI, pour pouvoir se rendre chez la Reine librement et sans être vu des courtisans.

Depuis très-longtemps, dit M. de Mercy 3, j'avais représenté à la Reine qu'il fallait absolument songer à établir une communication facile de son appartement à celui du Roi. Le local présentait d'assez grandes difficultés, mais je n'ai jamais cessé d'insister sur ce point, qui est de la dernière importance. Le Roi et la Reine sont logés de façon qu'ils ne peuvent aller l'un chez l'autre que par une antichambre publique 4 et toujours remplie de monde, ou bien en faisant dans l'intérieur un grand détour qui les oblige à passer par un des cabinets de l'appartement de Madame Sophie. Il est aisé de se figurer tous les inconvénients d'une pareille communication ; mais j'ai enfin obtenu qu'il s'en établira incessamment une autre très-commode, au moyen d'un corridor qui enlèvera à Mesdames une pièce de leurs appartements, et qui formera un passage entièrement isolé et dont personne ne pourra faire usage. Le plan en a été arrêté la semaine passée, et on ne tardera pas à l'exécuter.

1 nos 14 et 15 du pjail jgg petits appartements de la Reine.

2 Voir le plan n° 12. — Le plan représente en blanc les parties qni intéressent le Pas&age du Roi et notre description. Les parties hachées indiquent les parties du palais qui étaient alors en entre-sols. Les parties teintées sont toutes les pièces du rez-de-chaussée qui n'avaient pas d'entresols en 1815, car notre plan a été fait d'après un plan manuscrit de 1815 appartenant à M. Favier père, inspecteur du château.

3 Correspondance secrète entre Marie-Thérèse et le comte de Mercy- Argenteau. — Lettre du 20 avril 1775.

4 L'Œil-de-Boeuf.

A l'aide de ce passage, le Roi sortant de sa chambre (126), traversait la salle du Conseil (1 25), la petite salle de bains située à côté, et arrivait à l'escalier de la Forge. Après avoir descendu dix-sept marches, il trouvait une porte (A)1 qui donnait accès dans un petit cabinet (B), situé à l'entre-sol du rez-dechaussée2. Après avoir traversé un autre cabinet noir (G), le Roi trouvait quelques marches (D) pratiquées dans l'épaisseur du mur à arcades qui, au premier étage, forme le fond de la galerie des Glaces ; il arrivait dans le corridor (E), qui existe au fond de la galerie de Louis XIII, entre le gros mur à arcades et la cloison construite en avant et qui forme le fond de la galerie de Louis XIII. — Dans ce corridor, le Passage du Roi, pratiqué à hauteur d'entre-sol, n'a pas la largeur du corridor luimême ; il est plus étroit. — Au bout du corridor, à l'extrémité méridionale de la galerie de Louis XIII, le Passage faisait un coude et débouchait dans un autre corridor (F), pratiqué aussi à hauteur d'entre-sol, dont l'extrémité méridionale passait devant l'escalier de la journée des Dupes (G). — Le Roi entrait alors dans un petit cabinet (H), où se trouve encore un escalier qui conduit à l'antichambre 14 des petits appartements de la Reine, au premier étage, et il arrivait enfin chez la Reine.

Cette communication avec la chambre de la Reine n'était pas la seule. Le Roi pouvait encore sortir du cabinet H, entrer dans le cabinet I, où il trouvait un autre escalier qui le conduisait à la porte de la chambre de la Reine.

Comme on le voit, le Passage du Roi était établi, en grande partie, sous la galerie des Glaces et aussi sous l'Œil-de- Bœuf.

Ce Passage n'existe plus aujourd'hui à partir du cabinet B jusqu'au cabinet H ; il a été détruit sous Louis-Philippe, quand on a supprimé toutes les petites pièces du rez-dechaussée et tout Tentre-sol du rez-de-chaussée pour établir les salles 30 et 33, et rétablir le vestibule n° 32.

1 Aujourd'hui fermée par une cloison en planches, avec une barre de fer en avant de la baie. — Elle est marquée A sur le plan du Passage du Roi.

2 L'entre-sol n'existe plus ; aussi voit-on dans le haut du petit cabinet, qui existe toujours, le derrière de la cloison qui ferme la porte A dont nous parlions tout à l'heure, et qui indique la hauteur de l'ancien entre-sol.

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Les salles nos 30, 32 et 33 n'étaient pas dans l'état où nous les voyons aujourd'hui. La salle n° 30 formait alors deux pièces, avec des entre-sols *. L'une, au nord, faisait partie de l'appartement du capitaine des Gardes ; l'autre, au sud, dépendait de l'appartement des bains de Marie-Antoinette. — La salle n° 32, ou vestibule de Louis XIII, n'était plus alors un vestibule; elle était entre-solée et faisait aussi partie de l'appartement des bains de la Reine. — La salle n° 33 était aussi divisée en plusieurs pièces entre-solées, dont Tune était la salle de bains de Marie-Antoinette. Ainsi, le Passage du Roi, dans presque toute son étendue, était pratiqué dans les entre-sols de ses appartements ou de ceux de la Reine.

Salon ou grand cabinet de la Reine (116).

C'est là où se tenait le cercle, et où se faisaient les réceptions et présentations. Le siège de la Reine était placé au fond de la salle, sur une estrade couverte d'un dais. Nous savons par les Comptes des Bâtiments de 1675, que l'estrade « en bois de rapport » était l'œuvre de Macé.

La décoration de ce salon est actuellement un mélange d'ornements du temps de Louis XIV et du temps de Louis XV. Par exemple, à l'une des portes, le chambranle est du xvii0 siècle, mais les boiseries de l'ébrasement sont du xvme siècle. Le plafond, peint par Michel Corneille, représente Mercure répandant son influence sur les arts et les sciences. Les peintures des voussures ont pour sujets : Sapho jouant de la lyre ; Pénélope faisant de la tapisserie; Aspasie au milieu des philosophes : Césisène faisant de la peinture 2.

Après la mort de Marie-Thérèse (30 juillet 4 683) le corps de la Reine fut déposé dans ce salon, où eurent lieu les cérémonies officielles, dont nous trouvons le détail dans la Gazette :

1 Voir dans V Atlas des plans de Dufour (au bureau de l'architecte du palais de Versailles) le plan de l'enlre-sol du rez-de-chausséo.

2 Ces diverses peintures sont gravées dans Monicart.

Le 31 juillet, le corps de la Reine fut ouvert et embaumé, et ou en sépara le cœur et les entrailles. Le cœur fut embaumé et enferme dans une boîte d'argent, sur laquelle étoit celle inscription : C'est le cœur de Marie-Thérèse , infante d'Espagne, épouse de Louis le Grand XIV du nom, décédée le 50 juillet 4683. Les entrailles furent aussi embaumées et mises dans une urne.

Le corps, après avoir été embaumé et revêtu d'un habit de saint François par les femmes de chambre de la Reine, fut enfermé dans un cercueil de plomb, sur lequel on mit cette inscription : C'est le corps de très-haute très-excellente et très-puissante princesse Marie- Thérèse, infante d'Espagne, épouse du roi Louis le Grand XIV du nom ; laquelle est décédée au château de Versailles, le vendredi 30 juillet 1683, âgée de 43 ans.

On le porta dans le grand cabinet, qui étoit tendu de deuil depuis le haut jusqu'en bas, avec trois bandes de velous et quantité d'écussons aux armes de la Reine : et tandis que les prêtres de la Mission établis dans la paroisse de Versailles, les Feuillans et les Rôcollets chantèrent le De profundis et les autres prières, on le posa sur une estrade élevée de deux pieds, sous un dais de velous noir à grandes crépines d'argent, et garni d'écussons aux armes de la Reine. Le cercueil étoit couvert du drap mortuaire de la Couronne, d'or frisé et bordé d'hermines, avec des écussons aux armes de la princesse défunte, et une couronne d'or pardessus, couverte de crêpe.

Le cœur fut posé dans le même cabinet, sur un des deux autels qu'on y avoit dressés pour célébrer des messes : et il y avoit autour de l'estrade et sur les autels un très-grand nombre de chandeliers d'argent chargés de cierges.

La chambre de la Reine, l'antichambre, la salle, les portes et l'escalier étoient pareillement tendus de deuil, avec deux lès de velous chargés d'écussons aux armes de cette princesse.

Quatre évêques venoient tous les jours assister aux prières, étant placés à la droite du corps : et au-dessous d'eux il y avoit quatre aumôniers de la Reine. La marquise de Monlespan, surintendante de la Maison de cette princesse, la duchesse de Gréqui, dame d'honneur, la comtesse de Béthune, dame d'atours, et les dames du palais étoient placées à la gauche : et elles étoient relevées de deux heures en deux heures par des duchesses et par d'autres dames qu'on avoit invitées.

Deux hérauts d'armes en robes de deuil, avec leurs cottes et leurs caducées, étoient au pied de l'estrade. Ils présentaient l'aspersoir aux princes, aux princesses, aux ducs, aux duchesses, aux maréchaux de France, aux officiers de la Couronne, aux dames du palais et aux autres dames qui alloient jeter de l'eau bénite aux heures qui leur étoient données.

Le 1er du mois d'août, Monsieur, Madame, Mademoiselle, le prince de Condé, le duc d'Enghien, le prince de la Roche-sur-Yon

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et le comte de Vermandois 1 allèrent le matin jeter de l'eau bénile; et l'après-dînée, la grande duchesse de Toscane, la duchesse d'Enghien, la princesse de Conty et Mlle de Bourbon s'acquittèrent de ce devoir. Ils furent tous reçus par les officiers et par les daines ayant charge dans la Maison de la Reine, et conduits par le marquis de Rhodes, grand maître des cérémonies, et par le sieur de Sainctot, maître des cérémonies, qui faisoient faire les pas aux officiers et aux officières selon le rang des princes et des princesses qu'ils recevoient.

Le 2 août, sur le soir, le cœur fut porté au Val-de-Grâce. Le cardinal de Bouillon, grand aumônier de France, fit la cérémonie de le lever et de le mettre sur un carreau de velous noir, couvert d'une couronne avec un crêpe. 11 le tint ainsi sur ses genoux dans le carrosse du corps de la Reine, où étoient Mademoiselle, la grandeduchesse de Toscane, la duchesse d'Enghien, M110 de Bourbon et la princesse de Carignan, toutes en mantes. La marquise de Montespan, la duchesse de Créqui et la comtesse de Béthime accompagnoient aussi le cœur dans le môme carrosse.

Il étoit environné par les pages et par les valets de pied de la Reine, par des Cent-Suisses, qui avoient la pointe de leurs hallebardes en bas ; et il étoit suivi par les gardes du Roi, tous portant des flambeaux de cire blanche.

Il y avoit un grand nombre d'autres carrosses drapés de noir et à six chevaux, de Monsieur, de Madame, des princes et des princesses du sang, des seigneurs et des dames de la Cour, qui devançoient et suivoient le carrosse du corps de la Reine, étant environnés de valets de pied qui portoient des flambeaux de cire blanche. On arriva en cet ordre au Val-de-Grâce.

Le 10, le corps fut conduit en l'église de Saint-Denis avec toute la pompe due à une si grande princesse.

Après la mort de la duchesse de Bourgogne (12 février 1712), on plaça son corps sur un lit de parade dans ce même salon; et quand le duc de Bourgogne mourut quelques jours après (18 février), on fit faire un lit plus grand pour y déposer les deux corps2, a Les deux grilles de Versailles étoient tendues de noir sans écussons. Toutes les marches du vestibule, le grand escalier, la première salle des Gardes et tout L'appartement de Mme la Dauphine étoient tendus jusqu'au plafond. Deux bandes d'écussons régnoient depuis les dehors de la cour jusqu'à la chambre où le prince et la princesse étoient exposés.

1 La présence du comte de Vermandois, fils légitimé de MlIe de la Vallière, dans une pareille cérémonie, me paraît être un scandale..

2 D ange au, XIV, 100.

Un concours infini de peuple vint pendant tout le temps que le corps du prince et de la princesse furent exposés et passoit au travers du salon, par la galerie, jusqu'à une barrière qu'on avoit faite pour ne donner passage que par l'autre salle des Gardes l. »

Les corps du Dauphin et de la Dauphine ne furent transportés à Saint-Denis que le 23 février.

Antichambre de la Reine (117).

Cette salle a conservé à peu près complètement sa décoration primitive. Le plafond cependant n'est plus le même. On a remplacé sous le premier empire la peinture de Vignon, Mars et sa planète, par un saint Marc de Paul Véronèse, transporté au Louvre pendant le règne de Napoléon III, et on a placé alors une bonne copie ancienne du tableau de Lebrun représentant la famille de Darius. Ce plafond est entouré de six camaïeux peints en bronze, sur lesquels on voit les actions mémorables de diverses reines : Rodogune jurant de venger son mari, par Vignon; Artémise combattant contre les Grecs; Zénobie combattant Aurélien; Ipsicrate suivant Mithridate à la guerre, par Paillet; Clélie à cheval ; Arpélie arrachant à l'ennemi son mari prisonnier, par Vignon.

La duchesse de Bourgogne fit faire dans son antichambre, en 1710, un théâtre, afin de pouvoir se donner le plaisir de la comédie pendant les derniers temps de sa grossesse 2. La première représentation eut lieu le 9 janvier.

« Le théâtre est magnifique et agréable, dit Dangeau3, et on le laissera jusqu'au carême afin que Mm0 la duchesse de Bourgogne puisse encore voir la comédie dans son appartement après ses couches. Le spectacle fut fort beau. 11 n'y avoit que des dames considérables et des courtisans. »

La Palatine* nous apprend que le 9 janvier on avait joué

1 Mercure Galant.

2 Elle accoucha de Louis XV le 15 février.

3 1710, 9 janvier.

* Traduction Jaeglé, II, 45.

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Polyeucte et V Esprit de contradiction , et que le 11 on représenta le Misanthrope. Elle ajoute que le théâtre établi dans la salle à manger est fort joli.

C'est dans l'antichambre de la Reine que se tenait le grand couvert, lorsque la Reine seule, ou quelquefois le Roi avec elle, y mangeait en public1. On a un curieux récit de l'un de ces repas en public de Marie Leczinska. Quoique la scène se passe à Fontainebleau, on peut la reproduire ici.

« Je vis, dit Casanova, la reine de France sans rouge, simplement vêtue, la tête couverte d'un grand bonnet, ayant l'air vieux et la mine dévote. Dès qu'elle fut près de la table, elle remercia gracieusement deux nonnes qui y déposoient une assiette avec du beurre frais. Elle s'assit, et aussitôt les courtisans se placèrent en demi-cercle à dix pas de la table. Je me tins auprès d'eux imitant leur respectueux silence. S. M. commença à manger sans regarder personne, tenant les yeux baissés sur son assiette. Ayant trouvé bon un mets qu'on lui avoit servi, elle y revint et alors elle parcourut des yeux le cercle devant elle, sans doute pour voir si, dans le nombre de ses observateurs, il n'y avoit pas quelqu'un à qui elle dût compte de sa friandise. Elle le trouva et dit : « M. de Lowendal! » A ce nom je vois un superbe homme qui s'avance en inclinant la tête, et qui dit : « Madame! — Je crois que ce ragoût est une fricassée de poulets. — Je suis de cet avis Madame. » Après cette réponse, faite du ton le plus sérieux, la Reine continue à manger, et le maréchal reprend sa place à reculons. La Reine acheva de dîner sans dire un mot de plus. »

Cet ennuyeux cérémonial fatiguait Marie-Antoinette, qui s'affranchit de cette gêne aussitôt qu'elle le put. « Un des usages les plus désagréables, dit Mme Campan 2, était, pour la Reine, celui de dîner tous les jours en public. Marie Leczinska avait suivi constamment cette coutume3, et Marie- Antoinette l'observa tant qu'elle fut Dauphine. Le Dauphin dînait avec elle, et chaque ménage de la famille royale avait

1 A son petit couvert, la Reine mangeait dans sa chambre ou dans l'un de ses cabinets (Etat de la France, 1682, t. I, p. 408).

3 Elle soupait en particulier.

tous les jours son diner public. Les huissiers laissaient entrer tous les gens proprement mis; ce spectacle faisait le bonheur des provinciaux. A. l'heure des dîners on ne rencontrait, dans les escaliers, que de braves gens, qui, après avoir vu la Dauphine manger sa soupe, allaient voir les princes manger leur bouilli, et qui couraient ensuite à perte d'haleine pour aller voir Mesdames manger leur dessert.

» On peut imaginer aisément que le charme de la conversation, la gaieté, l'aimable abandon, qui contribuent en France au plaisir de la table, étaient bannis de ces repas cérémonieux. Il fallait même avoir pris, dès l'enfance, l'habitude de manger en public pour que tant d'yeux inconnus dirigés sur vous notassent pas l'appétit. »

Salle des Gardes de la Reine (118).

Cette salle, appelée d'abord la salle du Billard, était à l'origine toute pavée et lambrissée de marbre ; elle fut ensuite parquetée, mais les chambranles et les lambris de marbre furent conservés, et cette belle salle a encore toute sa décoration du temps de Louis XIV.

Le plafond représente Jupiter accompagné de la Justice et de la Pitié. C'est l'œuvre de Noël Coypel, qui a peint aussi aux voussures : Ptolémée Philadelphe rendant la liberté aux Juifs; Alexandre-Sévère faisant distribuer du blé; Trajan rendant la justice; Solon expliquant ses lois. Coypel peignit aussi, sur la corniche, une balustrade d'or, avec quantité d'hommes et de femmes « qui admirent la magnificence de ce lieu1 ».

On remarque dans l'ameublement actuel de la salle des Gardes : aux angles, quatre vases de porphyre rouge, qui étaient autrefois dans la Grande-Galerie ; — sur la cheminée, deux navicelles en porphyre rouge avec garniture de cuivre doré ; — une table en bois sculpté-doré, dont le dessus est une plaque d'échantillons de marbres, évidemment faite aux Gobelins sous Louis XIV. Nous citerons aussi le portrait de la duchesse de Bourgogne par Santerre.

1 Combes.

LES GRANDS APPARTEMENTS DE LA REINE

L'événement principal de l'histoire de la salle des Gardes est la défense qu'y firent les Gardes du corps, le 6 octobre 1789, pour arrêter les bandçs armées qui avaient envahi le château et voulaient pénétrer dans l'appartement de la Reine.

« Le 6 octobre 1789, les Gardes du corps avaient passé la nuit dans cette salle et dans les salles voisines. A six heures du matin, le château est envahi par une foule d'hommes et de femmes armés de piques, de fusils et de sabres, qui se portent vers l'escalier de la Reine. Les Gardes du corps, sans chefs et sans ordre, essaient vainement de contenir cette masse sur le palier de l'escalier et sont refoulés dans leur salle où ils se barricadent. Bientôt deux panneaux de la porte de la salle des Gardes sont enfoncés, et la populace s'y précipite en proférant des cris de mort contre la Reine. Un des gardes, Varicour, qui avait été placé en sentinelle à la porte de l'appartement de la Reine et qui la barrait avec son mousqueton, reçoit un coup de sabre sur la main ; il est désarmé et entraîné dehors jusque sur la place d'Armes, où on lui tranche la tête. Un autre garde, Durepaire, le remplace à la porte de l'appartement de la Reine; il est saisi par sa bandoulière, terrassé et traîné jusqu'à la porte du grand escalier par des gens des deux sexes qui crient : « Il faut lui couper le cou. » Un homme veut lui plonger une pique dans la poitrine. Durepaire s'en saisit et, ce point d'appui l'aidant à se relever, il arrache la pique des mains de son agresseur, s'en sert pour parer les coups qui lui sont portés et parvient à se dégager. Pendant ce temps, un autre Garde du corps, Miomandre de Sainte-Marie, avait repris le poste de Varicour et de Durepaire. Il ouvre la porte de l'antichambre, crie à une des femmes de service : « Sauvez la Reine ! » et referme la porte. Il pare un premier coup de pique; un second le terrasse, et alors un homme armé d'un fusil l'étourdit d'un coup de crosse et le dépouille; cependant il parvint à se relever et à rejoindre Durepaire. Mais le dévouement des Gardes du corps avait donné le temps à la Reine de se réfugier auprès du Roi, et à la Garde nationale de délivrer le château de la populace qui l'avait envahi ». »

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