COTÉ DE LA COUR
Les pièces du premier étage situées sur la cour comprennent les appartements particuliers du Roi, à droite et au centre, et celui de Mme de Maintenon, à gauche. Nous parlerons d'abord des appartements du Boi.
APPARTEMENTS PARTICULIERS DU ROi
Cabinet des Médailles ou des Raretés (137).
La première pièce des appartements particuliers du Roi était le cabinet des Médailles ou des Raretés, qui a été entièrement refait sous Louis XV. Félibien et les Comptes des Bâtiments nous permettent de rétablir le cabinet à peu près tel qu'il était sous Louis XIV.
Sa forme était celle d'un octogone plus long que large avec une coupole ovale. Il était couvert d'or, de glaces, de cristal et de peintures exécutées par Boulogne1. L'entablement qui soutenait le plafond avait, dans sa frise, cinquante intervalles d'un pied de profondeur, tous remplis de vases d'agate et de filigranes d'or, que des glaces, dont les intervalles étaient revêtus, semblaient multiplier 2.
Vingt-quatre tableaux de Raphaël, Léonard de Vinci, André del Sarte, Mantègne, Van Dyck, Holbein, Paul Véronèse,
1 Comptes des Bâtiments. 1G84.
8 Félibien.
APPARTEMENTS PARTICULIERS DU ROI
Claude Lorrain, Annibal Carrache, etc., étaient placés audessus des douze armoires ou cabinets renfermant les médailles et les pierres gravées, et sur les armoires on avait placé quatre statues antiques, huit statues d'argent et quantité de vases précieux. Beaucoup d'autres, en jade, en agate, en jaspe, en cornaline, en onyx, en calcédoine, en héliotrope, en améthyste, en prime d'émeraude, tous d'un travail exquis et de grandeur surprenante, étaient posés sur plus de cent consoles.
Si l'on regarde la nef du Roi 1 sur le haut du chambranle de la cheminée, deux autres vases en forme de burettes qui l'accompagnent, et diverses figures d'or et d'argent, d'ambre et de corail, placées de côté et d'autre, on verra que tous ces ouvrages sont couverts de perles, de diamans, de rubis, d'émeraudes, de saphirs, de turquoises, de jacinthes, de grenats, d'opales et de topazes. La nef est toute d'or, du poids de 150 marcs, et ornée de sculptures et de ciselures excellentes.
Mais qui peut estimer le nombre et la beauté des camées et des pierres gravées tant en creux qu'en relief ? Ces précieux monumens d'antiquité joints aux médailles, d'où le cabinet que nous décrivons prend son nom, font ensemble sa principale richesse. Une grande table remplie de tiroirs et faite en forme de bureau, placée au milieu de ce cabinet, ne suffit pas pour les contenir. C'est pourquoi dans les niches et dans les enfoncemens il y a douze armoires ou cabinets particuliers, qui ne s'élèvent qu'à hauteur d'appui. Ils sont dorés et enrichis d'ornemens, et ont de part et d'autre des figures d'enfans en forme de termes.
Plus de trois cens tiroirs ou tablettes contenus dans ces cabinets, dans le bureau et sous un lit de repos placé vis-à-vis la cheminée, servent à disposer par ordre toutes les médailles et les pierres gravées *.
A cette description nous ajouterons, d'après les Comptes des Bâtiments, que le parquet de marqueterie était l'œuvre de Poitou 3 ; — que l'ébéniste Oppenord 4 avait fait quatre
1 La nef était l'un des vases employés dans le service de la table du Roi ; sa forme était celle d'un navire supporté par des pieds représentant des lions. La nef contenait la serviette, la salière et les grands couteaux.
2 Félibien.
3 Comptes de 1686. — L'ébéniste ou marqueteur Poitou avait fait pour la chambre de la Reine à Fontainebleau de très-beaux parquets à compartiments de cuivre et d etain.
4 Oppenord était né à Gueldre; il fut naturalisé en 1679 (Nouvelles Archives de l'art français, 1873).
cabinets de bois violet, et restauré les douze autres cabinets où l'on plaçait les médailles ; le grand bureau du cabinet des médailles était aussi son ouvrage 1 ; — que le fondeur Le Nerve avait fait les draperies de bronze doré pour les bustes à tête de porphyre qui ornaient le cabinet 2; — que ces bustes étaient placés sur des piédestaux d'ébène exécutés par Cucci 3; — que le grand bureau fait par Oppenord avait été décoré par Le Nerve d'ornements en cuivre doré 4 ; — que l'orfèvre Besle avait enchâssé dans de l'or le sceau d'Auguste, l'une des plus belles pièces du cabinet 5. Nous savons enfin que les tables étaient l'ouvrage de Lepautre 6.
Le cabinet des Médailles, une des principales richesses de la Bibliothèque nationale, remonte à François Ior. Ses successeurs augmentèrent la collection royale, qui était placée au Louvre et fut à peu près détruite pendant les guerres de religion. Henri IV le rétablit, grâce aux soins de M. de Bagarris, et le plaça à Fontainebleau. Louis XIV donna de tels développements au cabinet, qu'il peut à bon droit en être regardé comme le vrai fondateur. D'abord établi au Louvre, puis à la bibliothèque du Roi, le cabinet des Médailles fut transporté à Versailles par les soins de Louvois, qui venait de succéder à Colbert dans la charge de surintendant des Bâtiments (1684).
Rainsant, antiquaire distingué, en eut la garde et fut chargé de la nouvelle installation. Il s'en acquittait avec tant d'intelligence, que Louis XIV se plaisait à le voir arranger sa collection et à étudier avec lui les pièces les plus curieuses 7.
« Le Roi, dit l'abbé de Choisy, s'amusoit à voir ses médailles les après-dinées ; et ce fut ce qui augmenta beaucoup le grand crédit du P. de la Chaise, son confesseur. Ce Père aimoit fort les médailles, et prétendoit s'y connoitre.
s Comptes de 1683, 1685, 1686.
2 Comptes de 1684, 1685.
3 Comptes de 1683.
4 Comptes de 1684, 1085.
5 Comptes de 1684.
6 Elles sont gravées dans son œuvre.
7 Dakgeau, 1686, 2 et 21 mars, et Leprince, Essai historique sur la bibliothèque du Roi.
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Il prit ce prétexte pour être presque toujours avec le Roi. »
Le 7 juin 4 689, Rainsant se promenant le long de la pièce d'eau des Suisses, s'y laissa tomber, on ne sait comment, et se noya l. Ses successeurs furent Oudinet, Simon (1712) et de Boze (1719), qui transféra, en 1741, le cabinet à Paris, à la bibliothèque du Roi 2.
En 1744, l'abbé Nollet, célèbre physicien, fit dans ce cabinet de nombreuses expériences de physique devant la famille royale.
La Reine a été ce matin, après la messe, dit le duc de Luynes 3, chez M. l'abbé Nollet, dans le cabinet des Médailles. Il y a déjà plusieurs jours que M. l'abbé Nollet a fini les leçons et expériences de physique qu'il est venu faire ici et qui avoient commencé ce carême.... En dernier lieu, M. l'abbé Nollet ayant fait voir à Madame une chambre noire où les objets se peignent sur une feuille de papier, Madame, après y avoir regardé, dit à M. l'abbé Nollet qu'il avoit oublié sa tabatière dans la chambre noire : c'étoit une tabatière d'or dont elle lui faisoit présent. M. l'abbé Nollet a eu 100 pistoles de pension sur la cassette de M. le Dauphin; il a eu outre cela 1000 écus de gratification.
a Ce cabinet, dit le duc de Luynes, qui est fort orné, s'appelle toujours le cabinet des Médailles, parce que c'étoit dans ce lieu qu'étoient les médailles et pierres gravées du Roi. On les a portées à Paris presques toutes depuis quelques années ; il n'y a que les pierres gravées qui soient restées ici dans un des cabinets du Roi, en bas près de la Petite-Galerie4. » — En 1746, l'abbé Nollet vint faire de nouvelles expériences sur l'électricité ; cette fois il les fit dans la Grande-Galerie. Avec sa machine électrique et une chaîne de 140 personnes il mit le feu à de l'esprit de vin 5.
Détruit par Louis XV, quand on refit toute cette partie du château et qu'on démolit l'escalier des Ambassadeurs, le cabinet des Médailles devint la salle actuelle. La nouvelle
1 Dangeau.
s Ce charmant cabinet, peint par Boucher, Vanloo et Natoire, a été détruit, pendant le second empire, par l'architecte Labrouste. Qui donc arrêtera les destructions des architectes ?
3 1744, 1er juin.
4 La galerie de Louis XIII.
5 Luynes, VII, 252.
pièce servit plus tard aux spectacles des petits cabinets et devint ensuite une antichambre de l'appartement de Madame Adélaïde. A la création du Musée, on y a placé les précieuses gouaches de Van Blarenberghe, exécutées sous Louis XVI et représentant les batailles et sièges du règne de Louis XV. Les présidents du Sénat, dans ces dernières années, avaient transformé cette salle en un office pour leurs dîners et leurs soirées.
La Petite-Galerie (132, 133, 134).
La Petite-Galerie ne fut commencée qu'en 1685 et remplaça l'appartement que Mme de Montespan occupait au temps de sa faveur. Nous n'avons aucun détail sur cet appartement. Nous savons seulement par Dangeau que, le 5 décembre 4 684, le Roi déclara qu'il prenait pour lui le logement de Mme de Montespan ; qu'il le joignait à son petit appartement; qu'il avait choisi Mignard pour en peindre le salon et la galerie ; et qu'il donnait à Mme de Montespan l'appartement des Bains au rez-de-chaussée. « Ce changement de logement, dit Saint- Simon, fut le premier grand pas de sa disgrâce et de son éloignement. » Mme de Maintenon n'était pas Marie-Thérèse, et pour être reine de la main gauche, elle n'entendait pas que Louis XIV eût une maîtresse, même disgraciée, logée à côté de lui.
Avant de quitter l'appartement théâtre de sa faveur et de sa puissance, Mme de Montespan fit un splendide cadeau à Louis XIV, le 31 décembre 1 684, le soir après souper. « G'étoit un livre relié d'or et plein de tableaux de miniature, représentant toutes les villes de Hollande que le Roi avoit prises en \ 672. » — « Ce livre, nous dit Dangeau, lui coûte 4000 pistoles *, à ce qu'elle nous dit. Racine et Despréaux en ont fait tous les discours et y ont joint un éloge historique de Sa Majesté. Ce sont les étrennes que Mme de Montespan donne au Roi. On ne sauroit rien voir de plus riche, de
1 Environ 250,000 francs d'aujourd'hui. — La pistole ou le louis valait eu 1687 11 livres 5 sols ; en 1689, 12 livres 10 sols (Dangeau, II, 54 ; III, 39).
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mieux travaillé et de plus agréable. » Quelques semaines après, le 21 février 1685, Mme de Montespan donna chez elle une dernière fête.
« Après souper, lisons-nous dans le journal de Dangeau, Monseigneur suivit le Roi chez Mme de Montespan, où il y avoit des marionnettes et une foire fort jolie ; toutes les boutiques étoient tenues par des masques. Mllos de Nantes et de Blois *, M. le duc du Maine2 étoient marchands, fort joliment habillés. La fête fut fort jolie et fort galante, et le Roi y fut assez longtemps. » C'est avec le Mercure, toujours prolixe, que l'on complète Dangeau, souvent trop court. « Il y a eu encore, dit le Mercure en parlant des fêtes du carnaval de cette année, un divertissement qui, pour n'avoir pas été du nombre des mascarades qui se sont faites chez le Roi, n'a pas laissé d'être un des plus agréables dont on ait jamais entendu parler. Le Roi, étant entré un soir chez Mm0 de Montespan, fut surpris de voir que tout son appartement représentoit la foire de Saint-Germain. Ce n'étoit partout que boutiques remplies de marchands, et l'on voyoit même des compagnies entières de personnes qui se promenoient dans cette foire, et qui faisoient conversation ou entre elles ou avec les marchands ou marchandes. Enfin tout ce que l'on a coutume de voir à la foire y paroissoit dépeint au naturel 3. »
La Petite-Galerie avait un salon à chaque extrémité; le salon de l'ouest joignait les cabinets de l'appartement du Roi. Le parquet de la galerie étoit de compartiments de bois de diverses couleurs et avait été fait par Oppenord 4.
La voûte était peinte en marbre de différentes couleurs, avec l'or répandu partout. Au milieu, Mignard avait peint Minerve et Apollon distribuant des récompenses aux sciences et aux arts. La corniche était décorée de figures peintes en bronze et représentant la Science, la Paix, la Justice, la Vertu héroïque, la Renommée, l'Histoire, la Rhétorique et la Perfection. Dans le salon de l'ouest, on voyait à la voûte,
1 Filles du Roi et de Mm0 de Montespan. 8 Fils du Roi et de Mmo de Montespan. 8 Mercure Galant, mars, p. 225.
4 Comptes des Bâtiments, 1085, 1686.
Prométhée dérobant le feu, et Apollon sur son char accompagné des Heures, Dans le salon de l'est, Vulcain créant Pandore, et les Dieux et les Déesses admirant la beauté de Pandore l.
En 1686, Mignard reçut 33,000 livres pour les peintures à fresque qu'il venait de terminer à la Petite-Galerie et qui lui firent beaucoup d'honneur 2.
C'est dans la Petite-Galerie que Mignard fit, en 4694, le portrait de Jacques II, roi d'Angleterre, et de la reine son épouse. « Le bonhomme Mignard, qui a quatre-vingts ans, dit Dangeau, n'a point voulu aller les peindre à Saint-Germain, parce qu'il croit qu'il y a des maladies 3. »
La galerie de Mignard a été détruite par Louis XV. En 1736, quand on construisit, au second étage, l'appartement des maîtresses, la voûte et ses peintures disparurent d'abord, et en 4750, on acheva la démolition. La galerie fut transformée en trois salons plus larges que l'ancienne galerie, parce que l'on prit pour faire cet élargissement une partie du vestibule de l'escalier des Ambassadeurs, qui à son tour fut démoli en 1752.
Aujourd'hui les trois salles qui remplacent l'ancienne galerie de Mignard portent les numéros 4 32, 133 et 134.
La salle 132, décorée de charmantes sculptures dorées, était le salon de musique de Madame Adélaïde, et devint sous Louis XVI le cabinet des Bijoux.
La salle 1 33 était la chambre à coucher de Madame Adélaïde ; sous Louis XVI, elle fut transformée en bibliothèque.
La salle 134, salle à manger de Madame Adélaïde, prit sous Louis XVI le nom de salon des Porcelaines, parce qu'on y exposait, au 1er janvier, les produits de la manufacture de Sèvres.
Vestibule de l'escalier des Ambassadeurs (135, 136).
Le splendide vestibule de l'escalier des Ambassadeurs est
1 Les peintures des salons ont été gravées pour l'ouvrage de Monicart (T. II, fig. 11 et 12) ; celles de la galerie l'ont été par G. Audran (Chalcographie, nos 949, 950, 951).
2 Comptes des Bâtiments de 1686.
3 1694, 28 août.
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remplacé aujourd'hui par un escalier construit par Louis- Philippe et appelé à tort l'escalier des Ambassadeurs (135), et parla salle n° 4 36, qui fut à l'origine une antichambre de l'appartement de Madame Adélaïde. Cette antichambre devint sous Louis XVI une salle de billard.
Salon Ovale (131).
Le salon Ovale n'existe plus ; il a été détruit vers 4750 et remplacé par trois cabinets, un grand et deux petits. Le grand cabinet servait à Louis XV à serrer ses papiers ; c'était aussi son cabinet particulier pour écrire et dessiner
Cabinet des Agates et des Bijoux (130) et cabinet des Pendules (127).
Sous Louis XIV, ces deux pièces n'étaient séparées l'une de l'autre que par des arcades. Toutes les deux formaient une grande salle décorée de nombreux tableaux et d'objets d'art.
Les Comptes des Bâtiments nous apprennent que le parquet de marqueterie et les chaises du cabinet des Agates avaient été faits par Boule \ Nous croyons que c'est pour les miroirs et les tableaux de ce cabinet que furent exécutées les bordures en argent ciselé par Bonnaire 3, et celles en argent doré avec ornements d'argent blanc ciselées par Loir et Dubel 4.
Louis XIV acheta beaucoup de curiosités et de raretés pour son cabinet des Médailles et pour le cabinet des Agates, pendant les années 4 684, 4 685 et 4686. Ses principaux fournisseurs furent Louis Alvarez, fameux joaillier5, Silves-
1 II existe aux Archives nationales (Carton O1 1773, liasse intitulée Petits appartements, cote E) uq très-joli dessin lavé à l'encre de Chine, représentant le salon Ovale.
3 Comptes de 1686.
3 Comptes de 1683.
k Comptes de 1684.
s Mercure Galant, 1687, avril, p. 216. — Livre commode, édit. Ed. Fournier, I, 247.
tre Bosc, autre joaillier, Gérard, orfèvre, Patriarche, marchand vénitien, et Garolo Pompia Carcano, marchand de Milan. On achetait à Gonstantinople, dans le Levant, à Augsbourg, partout où l'on trouvait de belles choses. On acquérait des héritiers de l'électeur de Mayence les plus belles pièces de son cabinet. Aussi la liste des objets mentionnés dans les Comptes serait-elle trop longue pour être reproduite ici. Nous nous contenterons de signaler un vase d'agate d'Allemagne en forme de coupe et godronné, garni de trois cercles d'or et enrichi d'améthystes, de topazes, de turquoises et d'ornements émaillés, avec son couvercle 1 ; un vase de jade vert en forme de coquille avec un aigle aussi enrichi de pierreries et de quatre camaïeux de corail rouge; un vase de cristal en forme de galère garni d'or émaillé ; un vase d'héliotrope garni d'or émaillé; une tasse d'onyx garnie de vermeil; des glaces de Venise à pans avec bordures garnies de cristaux de couleur et d'agates ; des vases de cristal garnis d'or ou de perles; des vases d'agate d'Orient, d'agate-onyx garnis d'or, de jaspe oriental, de jade blanc oriental, de jade sculpté de feuillages et de mascarons ; des vases d'améthyste, de prime-d'émeraude, de grenat; des aiguières de cristal; des tasses d'agate d'Orient ; des flacons de cristal de roche garnis d'or; un taureau en agate-onyx; un vase de cristal de roche en forme d'oiseau, etc.
Alvarez fournit aussi au Roi deux grandes tables en albâtre oriental, dix grandes tables de marbre et pierre de Florence, des colonnes de porphyre et d'albâtre, des bustes de porphyre et des bassins de marbre noir et jaune.
L'inventaire des diamants de la Couronne2 mentionne tous ces objets et bien d'autres encore ; c'est là qu'on trouve la liste complète des aiguières, bénitiers, burettes, bustes et termes, calices, cassolettes, coffrets, corbeilles, coupes, crucifix, cuvettes, écritoires, flacons, jattes, soucoupes, statuettes, tasses, urnes, vases en cristal de roche, en jaspe fleuri, violet, vert ou rouge, en sardoine, améthyste, jade, agate d'Allemagne et d'Orient de toutes couleurs, en albâtre, lapis,
1 Cette pièce et les quatre suivantes furent achetées à Augsbourg, en 1685. * Publié par ordre de l'Assemblée nationale, eu 179!, 2 vol. in- 8°.
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prase, cornaline, calcédoine, grenat syrien, décorés de sujets gravés et de rinceaux, ou d'ornements d'or émaillé, de diamants, de pierreries, de perles, etc. l.
Ni Félibien, ni Piganiol, qui écrivaient à la fin du règne de Louis XIV, ne parlent du cabinet des Agates et de ses richesses. Avait-on transféré au cabinet des Médailles les objets précieux qu'il contenait? Je l'ignore. Ce qu'il y a de certain, c'est que le cabinet des Agates fut détruit sous Louis XV et devint d'abord une salle à manger, puis un cabinet de jeu, et que l'autre partie du cabinet, qui en était séparée par des arcades, en fût complètement isolée par un mur et devint la salle du conseil de Louis XV. On lui donna le nom de cabinet de la Pendule, en 1749, quand on y plaça la célèbre pendule de Passemant.
Cabinet du Billard (126).
Le cabinet du Billard sous Louis XIV était décoré de 17 girandoles de bronze doré faites par Boule8. C'est dans ce cabinet que Chamillart, conseiller au Parlement, fit sa fortune.
« C'étoit, dit Saint-Simon, un grand homme, qui marchoit en dandinant, et dont la physionomie ouverte ne disoit mot que de la douceur et de la bonté, et tenoit parfaitement parole.... Il aimoit le jeu, mais un jeu de commerce, et jouoit bien tous les jeux. Cela l'initia un peu hors de sa robe ; mais sa fortune fut d'exceller au. billard. Le Roi, qui s'amusoit fort de ce jeu, dont le goût lui dura fort longtemps, y faisoit presque tous les soirs d'hiver des parties avec M. de Vendôme et M. le Grand, et tantôt le maréchal de Villeroi, tantôt le duc de Gramont. Ils surent que Chamillart y jouoit fort bien, ils voulurent en essayer à Paris. Ils en furent si contens
1 Une partie des objets d'art du cabinet des Agates et du cabinet des Médailles se retrouve aujourd'hui dans la collection des gemmes de la galerie d'Apollon. A la galerie de Trianon, au cabinet des Médailles de la Bibliothèque nationale, à la salle des bronzes modernes et à la salle des bronzes anciens au Louvre, se retrouvent les bronzes, groupes, statuettes et bustes qui décoraient les deux cabinets dont nous nous occupons et sans doute quelques autres pièces du palais {Note de M. le comte Clément de Ris).
* Comptes de 1684.
qu'ils en parlèrent au Roi, et le vantèrent tant, qu'il dit à M. le Grand de l'amener la première fois qu'il iroit à Paris. Il vint donc, et le Roi trouva qu'on ne lui en avoit rien dit de trop. M. de Vendôme et M. le Grand l'avoient pris en amitié et en protection encore plus que les deux autres, et firent en sorte qu'il fut admis une fois pour toutes dans la partie du Roi, où il étoit le plus fort de tous. Il s'y comporta si modestement et si bien, qu'il plut au Roi et au courtisan, dont il se trouva protégé à l'envi au lieu d'en être moqué, comme il arrive à un nouveau venu et inconnu de la ville. Le Roi le goûta de plus en plus, et il en parla tant à Mme de Maintenon, qu'elle le voulut voir. Il s'en tira si bien avec elle, que, peutêtre pour flatter le goût du Roi, elle lui dit de la venir voir quelquefois, et à la fin elle le goûta autant pour le moins que 1 le Roi. »
Louis XV agrandit le cabinet du Billard et en fit sa chambre à coucher; il y mourut le 10 mai 1774. Ce fut aussi la chambre à coucher de Louis XVI.
Cabinet du Roi (125) et cabinet des Perruques (125 bis).
Ces deux pièces, qui étaient séparées sous Louis XIV, n'en forment plus qu'une aujourd'hui, appelée la salle du Conseil. La partie la plus rapprochée de la chambre à coucher de Louis XIV était le cabinet du Roi, l'autre formait le cabinet des Perruques.
Le cabinet des Perruques ou cabinet des Termes était décoré de 20 figures d'enfants en forme de termes placées au-dessus de la corniche. C'est dans cette pièce que se trouvaient placées dans une armoire, couverte de glaces, les perruques du Roi, qui en changeait plusieurs fois dans la journée.
« Avant que le Roi se lève, dit Y Etat de la France de 4708, le sieur Quentin, qui est le barbier ayant soin des perruques, se vient présenter devant S. M. tenant deux perruques ou plus de différente longueur ; le Roi choisit celle qui lui plait suivant ce qu'il a résolu de faire dans la journée. Quand le Roi est levé et peigné, le sieur Quentin lui présente la perruque de son lever, qui est plus courte que celle que le Roi met ordinairement et le reste du jour Le Roi dans la
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journée change de perruque, comme quand il va à la mesàe, après qu'il a diné, quand il est de retour de la chasse, de la promenade, quand il va souper, etc. Le garçon qui est commis pour peigner les perruques du Roi a 200 écus sur la cassette. »
Louis XIV gagna plus d'un rhume à essayer des perruques en hiver, dans cette pièce froide1.
Le cabinet du Roi était richement meublé. Le bureau de S. M. était couvert de velours vert2. L'encrier et le poudrier, ouvrages de l'orfèvre De Villers, étaient d'argent ciselé3; les cachets étaient d'or4.
A une certaine époque Louis XIV eut une écritoire en argent doré, de 6 pouces et demi de long sur 3 pouces et demi de large, et 7 pouces et demi de haut, enrichie de quatre diamants sur les coins, avec un tiroir ayant un bouton de diamant. L'inventaire des diamants de la Couronne 5 en donne la description :
Sur le plateau est une petite campane émaillée de bleu, sur laquelle est un petit globe émaillé de même, chargé des quatre côtés de trois fleurs de lys de diamants, accompagnées de deux tiges d'or, l'une de grenadier, l'autre de tournesol ; le globe surmonté d'un soleil à rayons d'or et de diamants avec la légende Nec pluribus impar. Le soleil s'ouvre à charnière et laisse voir le portrait de Louis XIV. A côté des tiges sont deux lions couchés, dont les têtes se dévissent et servent à placer l'encrier et le poudrier.
Les bordures des petites tables du cabinet avaient été sculptées par Gharmeton, habile sculpteur en bois6. L'horloge était placée dans un prisme octogone d'or massif, de 6 pouces et demi de haut, enrichi de diamants, de topazes, de rubis, d'émeraudes et d'émaux. Ce bijou était l'œuvre de Langlois7. Le cabinet était décoré de précieux tableaux, dont les
1 Journal de la santé du Roi.
2 Comptes de 1G84.
3 Comptes de 1685.
k Comptes de 1686.
6 T. II, p. 42.
8 Comptes de 1685.
7 Inventaire des diamants de la Couronne. II, 75.
bordures étaient en bois sculpté par Caffieri1, ou en argent ciselé; l'une était en or émaillé2.
C'est en présence de ces richesses, de ces bijoux, de ces trésors de raretés, que l'on comprend la sévérité de Fénelon, écrivant à Louis XIV, en 1693 : « On a poussé vos revenus et vos dépenses à l'infini. On vous a élevé jusqu'au ciel pour avoir effacé, disait-on, la grandeur de tous vos prédécesseurs ensemble, c'est-à-dire pour avoir appauvri la France entière, afin d'introduire à la Cour un luxe monstrueux et incurable. »
Dès 4 670 3 il y avait dans le cabinet du Roi : 7 têtes de marbre par Vinot, 7 bustes d'albâtre, un groupe de bronze, représentant l'enlèvement des Sabines. On y ajouta des vases de cristal de roche et de prime d'émeraude, en 1684*.
C'est dans ce somptueux cabinet que Louis XIV travaillait, tenait conseil, et, après souper, se réunissait aux princes et princesses de la famille royale.
Louis XIV accomplissait scrupuleusement les devoirs de la royauté ; il s'est trompé quelquefois, et lourdement ; mais il a toujours travaillé et n'a jamais rien décidé au hasard, ou selon le caprice d'un ministre ou d'une favorite. Il n'a jamais non plus manqué de tenir conseil avec ses ministres sans motif grave. Une fois cependant, nous raconte Dangeau, le 20 février 1685, il n'y eut point conseil ; le Roi trouva le temps si beau, qu'il en voulut profiter pour la chasse ; il renvoya les ministres, et, se tournant du côté de M. de la Rochefoucault 5, il fit cette parodie :
Le conseil à ses yeux a beau se présenter,
Sitôt qu'il voit sa chienne, il quitte tout pour elle *
Rien ne le peut arrêter
Quand le beau temps l'appelle6.
1 Comptes de 1686. — Le Louvre possède encore quelques-uns de ces beaux cadres sculptés. Nous citerons les deux tableaux d'Annibal Carrache, la Pêche et la Chasse (uos 134 et 135), qui ont leurs anciennes bordures dont les ornements ont trait au sujet des tableaux (Note de M. le comte Clément de Ris) .
2 Comptes de 1686.
3 Comptes de 1670.
4 Comptes de 1684.
8 Grand veneur.
6 Louis XIV parodiait un air qui se trouve dans le prologue A'Atys, opéra de Quinault et de Lulli.
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Huit ans après, le 3 novembre 1692, Louis XIV va passer une semaine à Marly et donne encore congé à ses ministres pendant ce temps. Quand le Roi est à Marly ou à Fontainebleau, il y a conseil tous les jours, sauf de rares exceptions, comme à Versailles. Le 23 septembre 1694, Dangeau note dans son journal : « Le Roi ne tint pas de conseil, chose fort rare, car il les tient fort régulièrement. » Même quand il a pris médecine, ou, quand ayant la goutte, il est obligé de rester au lit, Louis XIV tient le conseil.
Or, voici ce que c'étaient que ces conseils d'après Dangeau. « Durant tout le cours de cette année 1693, le Roi a tenu ses conseils tous les jours comme l'année passée, savoir: les dimanches, les lundis, les mercredis et les jeudis, conseil Royal, où il n'y a que le Roi, Monseigneur et MM. les ministres, qui sont M. de Beauvilliers, M. de Pomponne, M. de Groissy, M. Pelletier et M. de Pontchartrain ; les mardis et samedis, conseil de Finances, où sont le Roi, Monseigneur, M. le Chancelier, M. de Beauvilliers, M. Pussort, M. Pelletier, M. d'Argouges et M. de Pontchartrain. Les vendredis, le Roi travaille avec M. l'archevêque de Paris et le Père de la Chaise. Outre cela, le Roi travaille tous les lundis après dîner avec M. Pelletier, l'intendant pour les fortifications, et tous les soirs chez Mme de Maintenon, où il travaille avec M. de Pontchartrain pour la marine, ou avec M. de Barbezieux, qui lui porte tout ce qui regarde les troupes et la guerre *. »
Nous ne pouvons manquer de parler ici de M. Rose, l'un des quatre secrétaires du Roi. C'est lui qui avait la plume. « Avoir la plume, dit Saint-Simon, c'est être faussaire public, et faire par charge ce qui coûteroit la vie à tout autre. Cet exercice consiste à imiter si exactement l'écriture du Roi, qu'elle ne se puisse distinguer de celle que la plume contrefait, et d'écrire en cette sorte toutes les lettres que le Roi doit ou veut écrire
de sa main, et toutefois n'en veut pas prendre la peine
Il n'est pas possible de faire parler un grand Roi avec plus de dignité que faisoit Rose, ni plus convenablement, à chacun, ni sur chaque matière, que les lettres qu'il écrivoit ainsi, et
1 T. IV, p. 419. — Voir aussi : V, 331 ; VI, 258 ; VII, 107 ; VIII, 272 ; X, 503.
que le Roi signoit toutes de sa main ; et pour le caractère il étoit si semblable à celui du Roi, qu'il ne s'y trouvoit pas la
moindre différence Il étoit extrêmement secret, et le Roi
s'y fioit entièrement. »
Le Roi dictait plus souvent qu'il n'écrivait : « Il s'étoit accoutumé à dicter et à faire écrire à M. de Barbezieux, sous lui, toutes les lettres importantes qui regardoient les affaires de la guerre *. »
Louis XIV apportait beaucoup d'équité dans le choix des officiers. Dangeau raconte un fait qui mérite d'être cité : « Le Roi travailla le soir 2 avec M. de Pontchartrain à son ordinaire, et fit une promotion pour les galères. Il y eut vingt charges données ; il n'y avoit qu'une galère vacante ; on en a fait capitaine Sérignan, frère de Sérignan, aide-major des Gardes du corps. Il étoit capitaine-lieutenant sur une des premières galères. M. de Pontchartrain, en nommant au Roi les officiers qui pouvoient remplir cette place, appuya fort pour le chevalier de Froulay, qui n'étoit pas le plus ancien, et le Roi lui dit : « Je vois bien la protection que vous donnez au chevalier de Froulay, qui la mérite; mais il a des anciens qui sont honnêtes gens aussi; ils n'ont point de protecteur, et il est juste que je leur en serve », et a choisi le plus ancien pour remplir cette place. »
Louis XIV avait dans son cabinet de fort belles cartes manuscrites; on les trouve aujourd'hui aux Archives de la Préfecture de Seine-et-Oise et à la Bibliothèque de Versailles. On remarque surtout une grande carte topographique du cours du Rhin 3, — une étude de fortification par Vauban, — les cols, ports et passages des Pyrénées, — le canal du Languedoc, — les conquêtes du Roi aux environs de la France, — les conquêtes du Roi en deçà et au-delà du Rhin en 1676, — la république des Grisons par Degraville (1708), — le Milanais (1692), — la côte de Gênes par Laseigne, — la Catalogne, — le royaume de France divisé en gouvernements de provinces (1698), — les pavillons usités dans la marine du monde connu,
1 Dangeau, 1692, 28 janvier.
2 1699, 15 décembre.
3 3m,50 sur ln,,50. — Archives de Seine-et-Oise, A 1562.
APPARTEMENTS PARTICULIERS DU ROI
— le tableau des régiments de milice bourgeoise de la province de Languedoc divisés par diocèses et mis sur pied en 4690,
— un tableau historique et chronologique du Dauphiné, sur satin, — la généalogie des rois d'Espagne (1704), — les blasons des chevaliers du Saint-Esprit créés par Louis XIV.
A ces cartes et tableaux manuscrits il faut ajouter des cartes gravées sur les dessins de Sanson, De Fer, Nolin, Jaillot, des plans de villes, de forêts, de terres et seigneuries, etc.
Ce cabinet, pour l'homme sérieux, est à coup sûr la pièce la plus importante de tout le château. C'était le centre de la monarchie; c'est là que se sont décidées presque toutes les grandes résolutions du règne jusqu'en 1715. C'est là qu'eut lieu la reconnaissance du duc d'Anjou comme roi d'Espagne *.
La Cour était à Fontainebleau, quand, le 9 novembre 1700, Louis XIV apprit la mort du roi d'Espagne Charles II, arrivée le 1er novembre. Le Roi, après une longue discussion avec ses ministres, accepta le testament du feu roi et revint, le 15, à Versailles, gardant le secret le plus absolu sur le parti qu'il avait pris. Le lendemain 16, Louis XIV fit connaître sa résolution et déclara le duc d'Anjou roi d'Espagne. Nous emprunterons à Dangeau le récit de cet événement mémorable.
Le Roi, après son lever, fit entrer l'ambassadeur d'Espagne dans son cabinet, et puis il appela M§r le duc d'Anjou, qui étoit dans les arrière-cabinets, et dit à l'ambassadeur : « Vous le pouvez saluer comme votre Roi. » L'ambassadeur se jeta à deux genoux et lui baisa la main à la manière d'Espagne ; il lui fit ensuite un assez long compliment en espagnol, et après qu'il eut fini, le Roi lui dit : « Il n'entend pas encore l'espagnol ; c'est à moi à répondre pour lui. » Les courtisans étoient à la porte du cabinet du Roi; Sa Majesté commanda à l'huissier d'ouvrir les deux battants de la porte et de faire entrer tout le monde, et dit : « Messieurs, voilà le roi d'Espagne ; la naissance l'appeloit à cette couronne ; toute la nation l'a souhaité et me l'a demandé instamment, ce que je leur ai accordé avec plaisir : c'étoit l'ordre du ciel. » Puis, en se retour-
1 M. Soulié dit que la reconnaissance de Philippe V eut lieu dans le grand cabinet du Roi, c'est-à-dire dans la chambre actuelle de Louis XIV. Il nous paraît que Dangeau lui donne tort, car Dangeau dit, comme on va le voir, que la reconnaissance eut lieu dans le cabinet du Roi. Dangeau appelle toujours le grand cabinet le salon où le Roi s'habille. — La proclamation du duc d'Anjou comme roi a été gravée sur YAlmanach de 1701.
nant au roi d'Espagne, il lui dit : « Soyez bon Espagnol, c'es; présentement votre premier devoir ; mais souvenez-vous que vous êtes né François pour entretenir l'union entre les deux nations ; c'est le moyen de les rendre heureuses et de conserver la paix de l'Europe. » Après cela il s'adressa à l'ambassadeur, et en lui montrant du doigt le Roi son maître, il lui dit : « S'il suit mes conseils, vous serez grand seigneur et bientôt; il ne sauroit mieux faire présentement que de suivre vos avis. » Mgr le duc de Bourgogne et Msr le duc de Berry embrassèrent le roi d'Espagne, et ils fondoient tous trois en larmes en s'embrassant.
Pendant ce temps-là le comte de Zinzendorf, envoyé de l'Empereur, attendoit l'audience qu'il avoit demandée au Roi pour lui donner part de la naissance de l'archiduc, et ne savoit rien de la scène qui se passoit. Le Roi fit rentrer le roi d'Espagne et l'ambassadeur dans ses arrière-cabinets, et puis fit entrer le comte de Zinzendorf, à qui il donna son audience, qu'il n'auroit pas demandée s'il eût prévu le contre-temps.
L'audience finie, le Roi se mit en marche pour aller à la chapelle ; il fit marcher le roi d'Espagne à côté de lui et à sa droite ; ils entendirent la messe à la tribune, et, comme le Roi vit que le roi d'Espagne n'avoit point de carreau, il se leva et lui voulut donner le sien. Le roi d'Espagne ne voulut pas le prendre, et le Roi ôta le sien ; ils n'en eurent ni l'un ni l'autre. A la messe, il eut la droite sur le Roi et de même en revenant, et l'aura toujours en public pendant qu'il sera ici ; mais quand ils seront en particulier, ils vivront sans cérémonie. En revenant de la messe et passant dans le grand appartement, le Roi dit au roi d'Espagne qu'il lui avoit fait préparer cet appartement et qu'il le lui alloit laisser pour donner le temps aux courtisans de lui venir faire leur cour.
Le roi d'Espagne partira d'ici le 1er de décembre ; Mgr le duc de Bourgogne et Mgr le duc de Berry iront le conduire jusqu'à la frontière d'Espagne. Les ducs de Beauvilliers et de Noailles les accompagneront, et le Roi permet à tous les jeunes courtisans qui les voudront suivre de faire le voyage ; quelques-uns même le suivront jusqu'à Madrid.
L'ambassadeur d'Espagne dit fort à propos que ce voyage devenoit aisé, et que présentement les Pyrénées étoient fondues *.
1 Le Mercure Galant (novembre 1700, p. 237) rapporte autrement celte scène historique. Au moment où Louis XIV ayant dit à l'ambassadeur d'Espagne : « Vous le pouvez saluer comme votre Roi », celui-ci se jeta aux pieds de Philippe V, et lui ayant baisé la main, il se releva, fît avancer son fils et les Espagnols de sa suite, et s'écria : « Quelle joie ! il n'y a plus de Pyrénées, elles sont abîmées, et nous ne sommes plus qu'un. » Evidemment Dangeau nous donne la version vraie, mais c'est le mot du Mercure qui a prévalu et qui a fini par être attribué à Louis XIV. On voit comme se forment les légendes.
APPARTEMENTS PARTICULIERS DU ROI
Louis XIV avait bien fait, je crois, d'accepter le testament de Charles II, quoique certainement il dût en résulter la guerre avec l'Autriche. Il fallait dégager notre frontière des Pyrénées, afin de n'être pas sans cesse obligés de faire face de ce côté quand nous étions occupés à combattre sur le Rhin. Mais il fallait en même temps éviter avec le plus grand soin de donner des alliés à l'Autriche ; il fallait éviter à tout prix de fournir à Guillaume III le moindre prétexte de jeter les forces de l'Angleterre et celles de la Hollande contre nous dans la lutte qui allait commencer. Or, Jacques II étant mort sur ces entrefaites, en septembre 4701, Louis XIV reconnut le prince de Galles, fils de Jacques II, comme roi d'Angleterre, malgré les stipulations du traité de Ryswyck. Ce fut à Saint- Germain, le 13 septembre 4701, que cette incomparable maladresse fut accomplie, et, le 21 septembre, Louis XIV recevait solennellement, à Versailles, le nouveau roi, dans le :abinet. On sait les conséquences de cette faute, la guerre acharnée qui en résulta, la France mise à deux doigts de sa perte et sauvée enfin par la mort de l'empereur Joseph Ier et par la bataille de Denain.
Sous Louis XV, le cabinet des Perruques et le cabinet du Roi furent réunis et prirent le nom de salle du Conseil. La décoration actuelle date de cette époque et est fort belle.
Les petits cabinets.
Les petits cabinets de Louis XIV, ou les cabinets de derrière, comme dit Saint-Simon, étaient placés autour du balcon de la cour des Cerfs. Louis XV y a fait de trop grands changements, pour que nous puissions en rétablir exactement la topographie. Les cabinets de derrière occupaient l'emplacement de la petite antichambre située entre la salle du Conseil et l'escalier de la Forge, — le fond de la chambre à coucher de Louis XV, entre le cabinet du Billard et la cour des Cerfs, — le cabinet des Chasses (428) et la salle à manger (129). C'est là que Louis XIV avait une salle de bains1, ses chiens, et que se
1 On trouve au cabinet des Estampes (Topographie, Versailles, t. IX^
tenaient les gens de service, garçons bleus et autres. Le cabinet des Chasses était alors un escalier ou degré dérobé, qui permettait d'arriver plus ou moins en secret dans la chambre du Roi ou dans son cabinet. Gomme les personnes qui montaient chez le Roi par le degré dérobé ne passaient pas par la salle des Gardes et l'antichambre, c'est-à-dire par les devants, on disait qu'elles entraient par les derrières, c'est-à-dire par les cabinets situés derrière l'appartement du Roi : cabinet des Agates et cabinet du Billard.
Chambre à coucher de Louis XIV (124).
La chambre à coucher de Louis XIV fut d'abord, et jusqu'en juillet 1701, un grand cabinet, que Dangeau appelle le salon où le Roi s'habille *. C'est là que furent célébrées les fiançailles du duc de Chartres, le 17 février 1692, et celles du duc du Maine, le 18 mars de la même année.
En juillet 1701, Louis XIV donna l'ordre à Mansart de faire de grands changements dans la partie de son appartement qui comprenait le salon où le Roi s'habille, la chambre à coucher et le salon des Bassan 2. Le salon où le Roi s'habille devint la chambre à coucher telle qu'elle existe encore aujourd'hui. La chambre à coucher et le salon des Bassan furent réunis en une seule pièce, et formèrent la grande antichambre connue sous le nom de l'Œil-de-Bœuf. « Le Roi, dit Dangeau le 6 juillet 1701, fait accommoder l'appartement où il couche ; il en sera six semaines absent. » Pendant ce temps, Louis XIV logea dans son grand appartement 3, ou résida à Marly et à Fontainebleau.
A son retour du voyage de Fontainebleau, le 16 novembre 1701, le Roi trouva les nouvelles pièces « d'une magnificence, d'un agrément et d'une commodité non pareils * ».
parmi les papiers de Robert de Cotte, une aquarelle représentant la décoration en marbres de couleur du cabinet des bains de Louis XIV.
1 IV, 27 et 46. — Le Mercure l'appelle le grand salon du Roi. C'était en effet le grand salon du cbâteau de Louis XIII.
2 Voir les plans 5 et 14.
3 Dangeau, 16 juillet.
* Dangeau, 1701, 16 novembre.
APPARTEMENTS PARTICULIERS DU ROI 231 La chambre à coucher actuelle est, en effet, d'une grande magnificence. Elle n'a de peintures que dans l'attique audessus de la corniche, où l'on voit les quatre Evangélistes de Valentin1 et les portraits d'Anne d'Autriche et de Marie- Thérèse, cette dernière tenant le Grand-Dauphin sur ses genoux. Le milieu du plafond n'a pas de décoration. Vers 1813, on y avait placé un plafond de Paul Véronèse représentant Jupiter foudroyant les crimes, qui provenait du palais ducal de Venise. En 1859, cette peinture, altérée par l'humidité, a été transportée au Louvre, et le plafond de la chambre de Louis XIV rétabli dans son état primitif par M. Questel.
a Une grande arcade surbaissée, dit Félibien, sert du côté de l'occident, vis-à-vis des fenêtres, à augmenter la profondeur de cette chambre pour y placer plus commodément le lit du Roi. Deux figures de femmes assisses sur l'archivolte de l'arcade tiennent des trompettes en leur main pour représenter des Renommées. Tout le dedans du cintre de la même arcade est rempli d'un compartiment doré de cadres et de roses qui forment, sur un fond blanc, une espèce de mosaïque. C'est là qne l'on a représenté, dans l'étendue du même cintre, par des scultptures* toutes dorées, la France assise sur un amas d'armes, sous un riche pavillon. »
« Le reste du même enfoncement sous la corniche qui sépare le cintre, est tendu pour l'hiver de tapisserie, et le lit qu'on y a placé est neuf et d'un dessin aussi beau que magnifique. Il est de velours cramoisi couvert de broderie si tissue d'or, qu'à peine en peut-on reconnoître le fond. On voit encore dans cette chambre quatre portières de tapisserie neuve à fond d'or, où des ornemens ingénieusement travaillés et des figures au naturel représentent les quatre
1 Les quatre Evangélistes, achetés en 1670 pour le cabinet des Raretés , furent payés 7200 livres [Comptes des Bâtiments de 1670).
i Ces sculptures sont de Coustou et de Lespingola (Comptes des Bâtiments des années 1701 et 1702). Les Comptes des Bâtiments nous donnent encore les noms des quatre sculpteurs à qui sont dus les enfants sculptés en ronde-bosse au-dessus des glaces : Julien, Armand, Guyot et Nourisson, à qui l'on paya 400 livres.
saisons *. » Une très-belle aquarelle du cabinet des Estampes 3 nous montre ce lit magnifique3.
A droite et à gauche du lit, il y avait deux tableaux : l'un, du Dominiquin, représentant David chantant les louanges du Seigneur; l'autre, de Raphaël, représentant saint Jean à Pathmos. Une balustrade placée en avant du lit le séparait du reste de la chambre.
On a coutume de faire le lit du Roi pendant que Sa Majesté est à la messe. En le faisant, il y a de chaque côté un valet de chambre, et au pied un tapissier. Un valet de chambre demeure assis dans la balustrade pour garder le lit, et aux heures des repas un de ses camarades a soin de le relever. Ce valet de chambre doit avoir soin du lit et empêcher, dans l'étendue de la balustrade, que personne n'en approche. .. . Un des valets de chambre qui est de jour doit garder le lit du Roi toute la journée, se tenant au dedans des balustrades. . . . Les huissiers ont l'œil à ce que personne ne se couvre, ne se peigne, et ne s'asseye dans la chambre, sur les sièges, sur une table ou sur le balustre de l'alcôve. . . . Quand le Roi quitte pour peu de jours le château de Versailles, un valet de chambre y reste pour garder le lit, et couche au pied du lit de Sa Majesté \
Quand les dames, et même les princesses du sang, passaient dans la chambre du Roi, elles faisaient une grande révérence au lit de Sa Majesté, de même qu'on en faisait une devant la nef du Roi.
Toute la chambre était décorée de boiseries sculptées et dorées sur fond blanc, exécutées par Pierre Taupin, Jules Dugoulon, André Goupil, etc. 5 ; elles existent encore. Les meubles, la cheminée, les glaces étaient dignes de la chambre, où figuraient encore sept tableaux : le portrait du marquis d'Aytonne, par Van Dyck; les Pharisiens montrant à
1 « Le lit du Roi est de velours cramoisi, d'une broderie d'or également belle et riche, quelquefois de damas ou drap d'or suivant la saison. » (Les Curiosités de Paris, de Versailles, de Marly, etc., par L. M. R., Amsterdam, 1718, 2 vol. in-12).
2 Topographie de Versailles, T. IX, Papiers de Robert de Cotte.
3 Une gravure de Cochin fils, la mort de Louis XIV (reproduite dans la mort de Louis XIV, journal des Anthoine, publié par M. Drumont, Paris, Quantin, 1880, in-12), donne une vue du lit et d'une partie de la chambre du Roi.
* Etat de la France de 1708.
5 PlGANIOL.
APPARTEMENTS PARTICULIERS DU ROI
J.-G. la pièce d'argent qu'on donnait pour le tribut, par le Valentin ; une Bohémienne, par le même ; Agar dans le désert, par Lanfranc; le mariage de sainte Catherine avec J.-G. , car Alexandre Véronèse ; la Madeleine du Dominiquin, un saint Jean-Baptiste, par le Caravage.
C'est dans cette chambre qu'avaient lieu, chaque jour, les cérémonies du lever et du coucher du Roi, que le Roi donnait audience aux ambassadeurs et au nonce, qu'il recevait le serment des grands officiers de sa Maison, et qu'il dînait au petit couvert.
Louis XIV y mourut le 1er septembre 4715, à huit heures et un quart du matin. Dangeau a raconté en détail cette belle mort, vraiment digne d'un grand Roi, tel que le fut Louis XIV. « Je sors, dit-il, en commençant son Mémoire sur ce qui s'est passé dans la chambre du Roi pendant sa maladie, je sors du plus grand, du plus touchant et du plus héroïque spectacle que les hommes puissent jamais voir. » Malade depuis le 10 août, Louis XIV lutta avec énergie contre le mal qui le minait, la gangrène sénile, jusqu'au 24, qu'il fut obligé de garder le lit. Dès le 40 août, son corps avait maigri à ce point, qu'à le voir nu, il semblait qu'on en avait fait fondre les chairs. Je passe les premières pages du mémoire de Dangeau pour arriver au lundi 26 août.
Sur les dix heures on a pansé la jambe du Roi, dans laquelle on lui a donné plusieurs coups de lancette et fait des incisions jusqu'à l'os; et comme on a trouvé que la gangrène gagnoit jusque-là, il n'y a plus eu lieu de douter, même à ceux qui auroient le plus voulu se flatter, qu'elle vient du dedans et qu'on ne peut y apporter aucun remède. Mme de Maintenon étoit seule dans la chambre et à genoux au pied du lit pendant qu'on pansoit Sa Majesté, qui l'a priée d'en sortir et de n'y plus revenir, parce que sa présence l'attendrissoit trop. Elle n'a pas laissé d'y revenir après la messe ; mais après ce pansement le Roi lui a dit que, puisqu'il n'y avoit plus de remède, il demandoit au moins qu'on le laissât mourir en repos *.
A midi, Sa Majesté a fait entrer le petit Dauphin dans sa chambre, et après l'avoir embrassé il lui a dit : « Mignon, vous allez
1 Voilà l'explication du départ de madame de Maintenon avant la mort du Roi. C'est pour lui obéir qu'elle le quitta, comme on le verra plus loin, le HO août, à cinq heures du soir, alors qu'il avait perdu toute connaissance.
être un grand roi, mais tout votre bonheur dépendra d'être soumis à Dieu et du soin que vous aurez de soulager vos peuples. Il faut pour cela que vous évitiez autant que vous le pourrez de faire la guerre : c'est la ruine des peuples. Ne suivez pas le mauvais exemple que je vous ai donné sur cela; j'ai souvent entrepris la guerre trop légèrement et l'ai soutenue par vanité. Ne m'imitez pas, mais soyez un prince pacifique, et que votre principale application soit de soulager vos sujets. Profitez de la bonne éducation que Mme la duchesse de Ventadour vous donne, obéissez-lui, et suivez aussi, pour bien servir Dieu les conseils du P. Le Tellier, que je vous donne pour confesseur.
Pour vous, Madame, dit-il à Mme de Ventadour, j'ai bien des remercîments à vous faire du soin avec lequel vous élevez cet enfant et de la tendre amitié que vous avez pour lui ; je vous prie de la lui continuer, et je l'exhorte à vous donner toutes les marques possibles de sa reconnoissance. » Après quoi, il a encore embrassé le Dauphin par deux fois, et en fondant en larmes il lui a donné sa bénédiction. Le petit prince mené par la duchesse de Ventadour, sa gouvernante, en est sorti en pleurant, et ce tendre spectacle nous a tiré des larmes à tous.
Un moment après, le Roi a envoyé quérir le duc du Maine et le comte de Toulouse, et leur a parlé la porte fermée. Il a fait la même chose avec le duc d'Orléans, qu'on a été quérir dans son appartement, où il étoit retourné ; et dans le moment que ce prince sortoit de la chambre, Sa Majesté l'a rappelé jusqu'à deux fois.
A midi et demi, le Roi a entendu la messe dans sa chambre avec la même attention qu'il a accoutumé de l'entendre le jour qu'il a pris médecine, les yeux toujours ouverts, en priant Dieu avec une ferveur surprenante. Dans l'instant qu'elle alloit commencer, Sa Majesté a appelé le marquis de Torcy, ministre d'Etat des affaires étrangères, et lui a dit un mot. La messe finie, il a fait approcher de lui le cardinal de Rohan et le cardinal de Bissy, auxquels il a parlé pendant une minute, et en finissant de leur parler il a adressé la parole à haute voix à tout ce que nous étions de ses officiers dans la ruelle et auprès de son balustre. Nous avons tous approché de son lit, et il nous a dit : « Messieurs, je suis content de vos services ; vous m'avez fidèlement servi et avec envie de me nlaire. Je suis fâché de ne vous avoir pas mieux récompensés que j'ai fait; les derniers temps ne l'ont pas permis. Je vous quitte avec regret. Servez le Dauphin avec la même affection que vous m'avez servi ; c'est un enfant de cinq ans, qui peut essuyer bien des traverses, car je me souviens d'en avoir beaucoup essuyé pendant mon jeune âge. Je m'en vais, mais l'Etat demeurera toujours; soyez-y fidèlement attachés, et que votre exemple en soit un pour tous mes autres sujets. Soyez tous unis et d'accord ; c'est l'union et la force d'un Etat ; et suivez les ordres que mon
APPARTEMENTS PARTICULIERS DU ROI 235
neveu vous donnera. Il va gouverner le royaume ; j'espère qu'il le fera bien. J'espère aussi que vous ferez votre devoir, et que vous vous souviendrez quelquefois de moi. »
A ces dernières paroles, nous sommes tous fondus en larmes, et rien ne peut exprimer les sanglots, l'affliction et le désespoir de tout ce que nous étions. Sa voix n'étoit point entrecoupée, et seulement beaucoup plus foible qu'à l'ordinaire.
Après la messe, le Roi a encore envoyé quérir le duc d'Orléans, qui a dit à ceux qui se sont trouvés auprès de lui au sortir de la chambre, du nombre desquels j'étois, que c'étoit pour lui recommander Mme de Maintenon1 ; et dans l'instant Sa Majesté a fait entrer dans sa chambre Madame et toutes les princesses, qui ont été suivies de leurs dames d'honneur. Elles n'y ont été qu'un moment, et je ne comprends pas comme le Roi a pu résister à leurs lamentations et aux cris qu'elles ont toutes faits.
Il faut avoir vu les derniers moments de ce grand Roi pour croire la fermeté chrétienne et héroïque avec laquelle il a soutenu les approches d'une mort qu'il savoit prochaine el inévitable. Il n'y a eu aucun moment, depuis hier au soir huit heures, où il n'ait fait quelque action illustre, pieuse et héroïque, non point comme ces anciens Romains qui ont affecté de braver la mort, mais avec une manière naturelle et simple comme les actions qu'il avoit le plus accoutumé de faire, ne parlant à chacun que des choses dont il convenoit de lui parler, et avec une éloquence juste et précise qu'il a eue toute sa vie et qui semble s'être encore augmentée dans ses derniers momens. Enfin, quelque grand qu'il ait été dans le cours
1 Voici ce que dit à ce sujet un Mémoire sur madame de Maintenon, manuscrit cité par M. Th. Lavallée dans son Histoire de la Maison Royale de Saint-Cyr. « Le Roi m'a dit trois fois adieu, racontait madame de Maintenon aux dames de Saint-Cyr : la première en me disant qu'il n'avoit de regret que celui de me quitter, mais que nous nous reverrions bientôt ; je le priai de ne plus penser qu'à Dieu. La seconde, il me demanda pardon de n'avoir pas assez bien vécu avec moi ; qu'il ne m'avoit pas rendue heureuse, mais qu'il m'avoit toujours aimée et estimée également. Il pleuroit, et me demanda s'il n'y avoit personne ; je lui dis que non : il dit : « Quand on entendroit que je m'attendris avec vous, personne n'en seroit surpris. » Je m'en allai pour ne pas lui faire de mal. A la troisième il me dit : « Qu'allez-vous devenir ? car vous n'avez rien. » Je lui répondis : « Je suis un rien ; ne vous occupez que de Dieu » ; et je le quittai. Quand j'eus fait deux pas, je pensai que dans l'incertitude du traitement que me feroient les princes, je devois demander qu'il demandât à M. le duc d'Orléans d'avoir de la considération pour moi. Il le fit de la manière dont le prince le publia sur-lechamp •. « Mon neveu, je vous recommande madame de Maintenon; vous savez la considération et l'estime que j'ai eues pour elle ; elle ne m'a donné que de bons conseils, j'aurois bien fait de les suivre. Elle m'a été utile en tout, mais surtout pour mon salut. Faites tout ce qu'elle vous demandera pour elle, pour ses parents, pour ses amis, pour ses alliés: elle n'en abusera pas ; qu'elle s'adresse directement à vous pour tout ce qu'elle voudra. »
glorieux d'un règne de soixante-douze ans, il s'est encore fait voir plus grand dans sa mort. Son bon esprit et sa fermeté ne l'ont pas abandonné un moment, et en parlant avec douceur et bonté à tous ceux à qui il a bien voulu parler, il a conservé toute sa grandeur et sa majesté jusqu'au dernier soupir. Je défie les prédicateurs les plus pathétiques de trouver, dans les exagérations de l'éloquence, rien de plus touchant que tout ce qu'il a fait depuis hier au soir, ni d'expressions qui puissent mettre dans tout leur jour les marques qu'il adonnées d'un véritable chrétien, d'un véritable héros et d'un héros Roi.
Sur les deux heures, Mme de Maintenon étant seule dans la chambre du Roi, Sa Majesté a fait venir M. le chancelier, et lui a fait ouvrir des cassettes dont il a fait brûler par le chancelier partie des papiers et lui a donné ses ordres sur les autres, avec la même présence et la même tranquillité d'esprit qu'il avoit accoutumé de les lui donner dans ses conseils. Ce travail dura environ deux heures. Il a fait encore venir sur les six heures M. le chancelier, Mme de Maintenon présente, et a travaillé environ une demi-heure avec lui. Le reste de la journée Mme de Maintenon y a été seule, et le P. le Tellier, son confesseur, a eu de temps en temps des conférences de piété avec lui, comme il les a eues ce matin et le dimanche, n'ayant pas été depuis sa confession une heure sans parler de piété à son confesseur ou à Mmc de Maintenon.
A dix heures du soir, on a pansé la jambe de Sa Majesté, et on a trouvé non-seulement que la gangrène n'a fait aucun progrès depuis ce matin, mais qu'en tout la jambe est mieux ; et comme les forces de Sa Majesté sont un peu revenues pendant l'aprèsdînée, cela donne une lueur d'espérance à ceux qui aiment à so flatter ; mais ceux qui n'écoutent que la raison n'en ont guère.
Le mardi au soir, 27e. — L'état du Roi a été toute la journée presque semblable à celui d'hier, Sa Majesté s'affoiblissant de plus en plus et ayant même eu, quelques momens, des convulsions et quelque légère absence d'esprit ; mais la gangrène n'a fait aucun progrès ; et quand on l'a pansé ce soir à dix heures, elle étoit encore comme hier au-dessous de la marque que l'habitude qu'il a eue de porter toujours une jarretière a faite autour de sa jambe.
Pendant la nuit et le jour il a fait entrer à vingt reprises le P. Le Tellier dans sa chambre pour lui parler de Dieu (Mme de Maintenon y a presque toujours été), et y a fait quelquefois entrer M. le chancelier. Les premiers gentilshommes de la Chambre n'y sont entrés, comme hier, que dans les temps qu'il a pris des bouillons. Il a entendu la messe à midi ; mais il a ordonné qu'il n'y eût que le premier aumônier et deux aumôniers de quartier qui entrassent dans sa chambre.
L'après-dînée il a fait appeler sur le soir, par le P. le Tellier, le comte de Pontchartrain, secrétaire d'Etat de sa Maison et de Paris,
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qui étoit dans le cabinet, et lui a dit : « Aussitôt que je serai mort, vous expédierez un brevet pour faire porter mon cœur à la maison professe des Jésuites et l'y faire placer de la même manière que celui du feu roi mon père. Je ne veux pas qu'on y fasse plus de dépense. » 11 lui donna cet ordre avec la même tranquillité qu'il ordonnoit, en santé, une fontaine pour Versailles ou pour Marly.
Il avoit ordonné dès avant-hier qu'on menât le Dauphin à Vincennes aussitôt qu'il seroit expiré, et il s'est souvenu aujourd'hui que le grand maréchal des logis n'avoit jamais fait le logement dans ce château, où il y a plus de cinquante ans que la Cour n'a logé, et a ordonné qu'on allât prendre un plan qu'il avoit de ce château dans un endroit qu'il a indiqué, et qu'on le portât au grand maréchal des logis pour lui faciliter le logement qu'il doit faire.
Il a dit le soir à Mme de Maintenon : « J'ai toujours ouï dire qu'il est difficile de mourir ; pour moi, qui suis sur le point de ce moment si redoutable aux hommes, je ne trouve pas que cela soit difficile. » Il n'y a certainement point d'exemple qu'aucun homme ait envisagé la mort pendant un long temps avec un sang-froid et une fermeté semblables.
Mercredi 28e, au soir. — La nuit du Roi a été semblable aux précédentes ; mais comme sur les sept heures du matin il a envoyé quérir le P. le Tellier, qui ne faisoit que sortir du cabinet où il avoit couché, on a cru qu'il étoit à l'extrémité, et cela a fait un si grand mouvement dans le château, que tout le monde crut qu'il expiroit. Il a dans ce moment aperçu dans ses miroirs deux de ses garçons de la chambre qui pleuroient au pied de son lit ; il leur a dit : « Pourquoi pleurez-vous? Est-ce que vous m'avez cru immortel? Pour moi, je ne l'ai jamais cru être, et vous avez dû vous préparer depuis longtemps à me perdre dans l'âge où je suis. »
Sur les onze heures, il s'est présenté un Provençal, appelé Brun, inconnu de tout le monde, qui, venant de Marseille à Paris et ayant ouï dire sur le chemin l'état où est le Roi, a pris la poste et a apporté un élixir qu'il prétend être infaillible pour la gangrène, même qui tient du dedans. On l'a fait parler aux médecins, et après qu'il leur a dit de quoi sa drogue est composée, on en a fait prendre, à midi, dix gouttes au Roi dans trois cuillerées de vin d'Alicante. Sa Majesté, en prenant ce breuvage, qui sent fort mauvais, a dit : « Je ne le prends ni dans l'espérance ni avec désir de guérir, mais je sais qu'en l'état où je suis je dois obéir aux médecins. » Cette drogue est un élixir fait avec le corps d'un animal, de la même manière à peu près qu'on fait les gouttes d'Angleterre avec les crânes d'hommes. Brun en a pris avant qu'on en ait donné au Roi, qui, une heure après, s'est senti un peu plus fort, effet des remèdes fort spiritueux ; mais peu de temps après^ Sa Majesté est retombée dans la foiblesse, et on a trouvé son pouls plus mauvais, ce qui a fait que sur les quatre heures il y a eu une si grande dis-
pute entre les médecins et les courtisans pour savoir si on continueroit ou non à donner ce remède, que M. le duc d'Orléans a été appelé pour en décider. Il a fait entrer celte espèce de charlatan dans la chambre du Roi et lui a fait tâter son pouls ; après quoi, il a été résolu que puisqu'il n'y avoit plus d'espérance de sauver le Roi, on donneroit encore cet élixir pour le soutenir quelques heures de plus. Il en a pris à huit heures du soir, et sa jambe a été pansée à dix, à l'ordinaire. On a trouvé, comme hier au soir, que la gangrène n'a fait aucun progrès, mais le pouls a été tout le jour très-mauvais, l'assoupissement assez continuel, et la tête par intervalles embarrassée ; en sorte que de la journée il n'a presque parlé qu'à son confesseur. Mme de Maintenon n'est venue dans sa chambre que l'après-dînée, même assez tard, et l'ayant trouvé fort assoupi, elle en est sortie sans lui parler et est allée sur les sept heures du soir coucher à Saint-Cyr pour y faire ses dévotions demain matin, et revenir si la vie du roi se soutient
Jeudi 29e, à minuit. — On a continué, la nuit dernière et tout aujourd'hui, à donner au Roi, de huit heures en huit heures, le remède de Brun, et on l'a même fait entrer dans la chambre du Roi, comme les autres médecins, toutes les fois que Sa Majesté l'a pris. Il a paru ce matin que cet élixir spiritueux ranimoit le Roi et lui donnoit plus de force qu'il n'en avoit eu la veille ; et comme la plupart des gens sont extrêmes en tout, et surtout les dames, elles vouloient que Brun fût une espèce d'ange envoyé du ciel pour guérir le Roi, et qu'on jetât tous les médecins de la Cour et de la ville dans la rivière. Enfin, il passoit pour si constant que le Roi alloit guérir, que ceux qui avec plus de raison disoient que le pouls du Roi étant toujours détestable, il ne falloit regarder l'effet de l'élixir que comme un peu d'huile qu'on remet dans une lampe qui s'éteint, et qui s'éteindra entièrement dans peu de momens, il sembloit que ceux qui parloient ainsi ne souhaitoient pas la guérison du Roi, parce qu'ils parloient plus sagement que ceux qui s'abandonnoient à une espérance frivole.
Le Roi a ce matin entendu la messe, qu'il n'avoit pu entendre hier, et Sa Majesté a mangé, entre six et sept heures du soir, deux biscuits dans du vin avec beaucoup d'appétit ; elle a encore pris à huit heures du soir de l'élixir de Brun. Il a paru quand elle l'a pris que la tête commençoit à être fort embarrassée, et Sa Majesté a dit elle-même qu'elle n'en pouvoit plus. Enfin, sur les dix heures et
1 Ces derniers mots réfutent formellement l'assertion de Saint-Simon, qui prétend que le Roi fut obligé le lendemain d'envoyer chercher Mme de Maintenon à Saint-Cyr, et qu'elle n'eu revint que le 29 au soir. On va voir que le 29 Mme de Maintenon fut presque tout le jour avec le P. Le Tellier dans la chambre du Roi. Si dès le 28 août Mme de Maintenon avait eu l'intention de quitter le Roi pour ne plus revenir, elle aurait dès ce jour-là abandonné à ses domestiques, comme elle le fit le 30, ses meubles et sou équipage.
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demie du soir on a levé l'appareil de la jambe pour la panser, et on a trouvé malheureusement que la gangrène est dans tout le pied, qu'elle a gagné le genou et que la cuisse est enflée. Le Roi lui-même, quoique sa connoissance ne soit presque plus que machinale, a dit qu'il s'anéantissoit. Mme de Maintenon et son confesseur ont été presque tout le jour dans sa chambre, et il a encore, cette après-dînée, fait des actes de piété avec la résignation d'un vrai saint aux volontés de Dieu.
Vendredi, à minuit, 30 août. — Le Roi a été toute la journée dans un assoupissement presque continuel et n'ayant quasi plus que la connoissance animale. Son confesseur, qui ne l'a point quitté, n'en a pu rien tirer de toute l'après-dînée. On a levé ce soir l'appareil, à l'heure ordinaire ; on a trouvé la jambe aussi pourrie que s'il y avoit six mois qu'il fût mort, et l'enflure de la gangrène au genou et dans toute la cuisse. Cependant ce prince est né avec une constitution si bonne et un tempérament si fort, qu'il combat encore contre la mort. Il prend de la gelée et boit de temps en temps de l'eau pure, car il repousse la boisson dès qu'il y sent du vin. Il dit en buvant quelques paroles, mais tout cela machinalement et sans connoissance distincte. Mme de Maintenon s'en est allée à cinq heures à Saint-Cyr pour n'en revenir jamais, et avant de partir elle a distribué dans son domestique le peu de meubles qu'elle avoit et son équipage. Elle a dit adieu à ses nièces pour ne les revoir jamais, car elle a déclaré qu'elle ne veut que qui que ce soit au monde l'aille voir à Saint-Cyr.
Samedi au soir, 34 août. — Le Roi a été sans connoissance toute la journée, les moments lucides ayant été fort courts, et plutôt une connoissance machinale que de raison. Dans le peu de chose qu'il a dit il a paru qu'il s'impatiente de ne pas voir la fin d'une si longue agonie. La gangrène a continué à faire du progrès, et cependant la mort ne sauroit venir à bout d'achever de le détruire, tant la force de sa constitution étoit prodigieuse....
Dimanche, 4CT septembre 4745. — Le Roi est mort ce matin, à huit heures un quart et demi, et il a rendu l'âme sans aucun effort, comme une chandelle qui s'éteint *. La nuit s'étoit passée sans aucune connoissance. Aussitôt qu'il a expiré, le duc d'Orléans est allé avec tous les princes du sang saluer le jeune roi, et dès que cet enfant a entendu le traiter de Sire et de Majesté, il a fondu en larmes et en sanglots, sans qu'on lui eût dit que le Roi fût mort.
Dangeau vient de nous dire comment le Roi est mort ; avec
1 Saint-Simon fait remarquer avec raison, qu'à la nouvelle de cette mort, « nulle Cour étrangère n'exulta ; tous se piquèrent de louer et d'honorer sa mémoire. L'Empereur en prit le deuil comme d'un père ; et quoique il y eût quatre ou cinq mois depuis la mort du Roi jusqu'au carnaval, toute espèce de divertissement fut défendu à Vienne, et observé exactement. »
Saint-Simon nous allons apprendre quel était son caractère : beau portrait, très-ressemblant, fait par un grand artiste après la mort.
Jamais personne ne donna de meilleure grâce et n'augmenta tant par là le prix de ses bienfaits. Jamais personne ne vendit mieux ses paroles, son souris même, jusqu'à ses regards. Il rendit tout précieux par le choix et la majesté, à quoi la rareté et la breveté de ses paroles ajoutoit beaucoup. S'il les adressoit à quelqu'un, ou de question, ou de choses indifférentes, toute l'assistance le regardoit; c'étoit une distinction dont on s'entretenoit, et qui rendoit toujours une sorte de considération. Il en étoit de même de toutes les attentions et les distinctions, et des préférences, qu'il donnoit dans leurs proportions. Jamais il ne lui échappa de dire rien de désobligeant à personne ; et s'il avoit à reprendre, à réprimander ou à corriger, ce qui étoit fort rare, c'étoit toujours avec un air plus ou moins de bonté, presque jamais avec sécheresse, jamais avec colère.
Jamais homme si naturellement poli, ni d'une politesse si fort mesurée, si fort par degrés, ni qui distinguât mieux l'âge, le mérite, le rang, et dans ses réponses, quand elles passoient le je verrai l, et dans ses manières. Ces étages divers se marquoient exactement dans sa manière de saluer et de recevoir les révérences, lorsqu'on partoit ou qu'on arrivoit. Il étoit admirable à recevoir différemment les saluts à la tête des lignes à l'armée ou aux revues. Mais surtout pour les femmes rien n'étoit pareil. Jamais il n'a passé devant la moindre coiffe sans soulever son chapeau, je dis aux femmes de chambre, et qu'il connoissoit pour telles, comme cela arrivoit souvent à Marly. Aux dames, il ôtoit son chapeau tout à fait, mais de plus ou moins loin ; aux gens titrés, à demi, et le tenoit en l'air ou à son oreille quelques instants plus ou moins marqués. Aux seigneurs, mais qui l'étoient, il se contentoit de mettre la main au chapeau. Il l'ôtoit comme aux dames pour les princes du sang. S'il abordoitdes dames, il ne se couvroit qu'après les avoir quittées. Tout cela n'étoit que dehors, car dans la maison il n'étoit jamais couvert. Ses révérences, plus ou moins marquées, mais toujours légères, avoient une grâce et une majesté incompa-
1 « A propos de ce je verrai, il faut que je vous raconte ce que fit un Gascon il y a quelques mois. C'était un officier réformé, qui, dans la dernière guerre, avait bien fait son devoir et de plus avait perdu un bras. Il vint prier le roi de lui accorder une pension. A son ordinaire, le Roi lui répondit: je verrai. L'officier lui dit : « Mais, Sire, si j'avais dit à mon général je verrai lorsqu'il m'a envoyé à l'occasion où j'ai perdu mon bras, je l'aurais encore, et ne vous demanderais rien. » Cela a tellement touché le Roi, qu'incontinent il lui a accordé une pension. (Lettre de la Palatine du 18 mars 1698, édition Jaeglé.)
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rables, jusqu'à sa manière de se soulever à demi à son souper pour chaque dame assise qui arrivoit, non pour aucune autre, ni pour les princes du sang ; mais sur les fins cela le fatiguoit, quoique il ne l'ait jamais cessé, et les dames assises évitoient d'entrer à son souper quand il étoit commencé. G'étoit encore avec la même distinction qu'il recevoit le service de Monsieur, de M. le duc d'Orléans, des princes du sang ; à ces derniers, il ne faisoit que marquer, à Monseigneur de même, et à Messeigneurs ses fils par familiarité ; des grands officiers, avec un air de bonté et d'attention.
Si on lui faisoit attendre quelque chose à son habiller, c'étoit toujours avec patience. Exact aux heures qu'il donnoit pour toute sa journée; une précision nette et courte dans ses ordres. Si dans les vilains temps d'hiver qu'il ne pouvoit aller dehors, qu'il passât chez Mme de Maintenon un quart d'heure plus tôt qu'il n'en avoit donné l'ordre, ce qui ne lui arrivoit guère, et que le capitaine des Gardes en quartier ne s'y trouvât pas, il ne manquoit point de lui dire après que c'étoit sa faute à lui d'avoir prévenu l'heure, non celle du capitaine des Gardes de l'avoir manquée. Aussi, avec cette règle qui ne manquoit jamais, étoit-il servi avec la dernière exactitude, et elle étoit d'une commodité infinie pour les courtisans.
11 traitoit bien ses valets, surtout les inférieurs. C'étoit parmi eux qu'il se sentoit le plus à son aise, et qu'il se communiquoit le plus familièrement, surtout aux principaux. Leur amitié et leur aversion a souvent eu de grands effets. Ils étoient sans cesse à portée de rendre de bons et de mauvais offices ; aussi faisoient-ils souvenir de ces puissants affranchis des empereurs romains, à qui le sénat et les grands de l'empire faisoient leur cour, et ployoient sous eux avec bassesse. Ceux-ci, dans tout ce règne, ne furent ni moins comptés ni moins courtisés. Les ministres même les plus puissants les ménageoient ouvertement ; et les princes du sang, jusqu'aux bâtards, sans parler de tout ce qui est inférieur, en usoient de même. Les charges des premiers gentilshommes de la Chambre furent plus qu'obscurcies par les premiers valets de chambre, et les grandes charges ne se soutinrent que dans la mesure que les valets de leur dépendance ou les petits officiers très-subalternes approchoient nécessairement plus ou moins du Roi. L'insolence aussi étoit grande dans la plupart d'eux, et telle qu'il falloit savoir l'éviter, ou la supporter avec patience.
Rien n'étoit pareil à lui aux revues, aux fêtes, et partout où un air de galanterie pouvoit avoir lieu par la présence des dames. On l'a déjà dit, il l'avoit puisée à la cour de la Reine sa mère, et chez la comtesse de Soissons ; la compagnie de ses maîtresses l'y avoit accoutumé de plus en plus ; mais toujours majestueuse, quoique quelquefois avec de la gaieté, et jamais devant le monde rien de déplacé ni d'hasardé ; mais jusqu'au moindre geste, son marcher, son port, toute sa contenance, tout mesuré, tout décent, noble, t. i. U,
grand, majestueux, et toutefois très-naturel, à quoi l'habitude et l'avantage incomparable et unique de toute sa figure donnoit une grande facilité. Aussi, dans les choses sérieuses, les audiences d'ambassadeurs, les cérémonies, jamais homme n'a tant imposé ; et il falloit commencer par s'accoutumer à le voir, si en le haranguant on ne vouloit s'exposer à demeurer court. Ses réponses en ces occasions étoient toujours courtes, justes, pleines, et très-rarement sans quelque chose d'obligeant, quelquefois même de flatteur, quand le discours le méritoit. Le respect aussi qu'apportoit sa présence, en quelque lieu qu'il fut, imposoit un silence, et jusqu'à une sorte de frayeur.
Il aimoit fort l'air et les exercices, tant qu'il en put faire. Il avoit excellé à la danse, au mail, à la paume. Il étoit encore admirable à cheval à son âge. Il aimoit à voir faire toutes ces choses avec grâce et adresse. S'en bien ou mal acquitter devant lui étoit mérite ou démérite. Il disoit que de ces choses qui n'étoient point nécessaires, il ne s'en falloit pas mêler si on ne les faisoit pas bien. Il aimoit fort à tirer, et il n'y avoit point de si bon tireur que lui, ni avec tant de grâces. Il vouloit des chiennes couchantes excellentes; il en avoit toujours sept ou huit dans ses cabinets, et se plaisoit à leur donner lui-même à manger pour s'en faire connoître. 11 aimoit fort aussi à courre le cerf, mais en calèche, depuis qu'il s'étoit cassé le bras en courant à Fontainebleau, aussitôt après la mort de la Reine. Il étoit seul dans une manière de soufflet, tiré par quatre petits chevaux, à cinq ou six relais, et il menoit luimême à toute bride, avec une adresse et une justesse que n'avoient pas les meilleurs cochers, et toujours la même grâce à tout ce qu'il faisoit. Ses postillons étoient des enfants depuis neuf ou dix ans jusqu'à quinze, et il les dirigeoit.
Il aima en tout la splendeur, la magnificence, la profusion. Ce goût il le tourna en maxime par politique, et l'inspira en tout à sa Cour. C'étoit lui plaire que de s'y jeter en tables, en habits, en équipages, en bâtimens, en jeu. C'étoient des occasions pour qu'il parlât aux gens. Le fond étoit qu'il tendoit et parvint par là à épuiser tout le monde en mettant le luxe en honneur, et pour certaines parties en nécessité, et réduisit ainsi peu à peu tout le monde à dépendre entièrement de ses bienfaits pour subsister.
Louis XV, en ramenant la Cour à Versailles, en 1722, coucha dans la chambre de Louis XIV jusqu'en 1738, époque à laquelle il établit sa chambre à coucher dans l'ancien cabinet du Billard. La chambre à coucher de Louis XIV resta dès lors inhabitée, et ne fut plus qu'une pièce de parade, somptueusement meublée
1 Dulaure {Nouvelle description des environs de Paris, 1786, in-12, 2e par-
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« Dans la matinée du 6 octobre 1789, après que la Garde nationale de Paris eut chassé du palais la populace qui l'avait envahie, une quantité considérable d'hommes et de femmes, armés de piques et de bâtons, vint se mêler à la Garde nationale qui se tenait dans la cour de Marbre sous le balcon de la chambre du Roi. Des cris menaçants partaient de cette foule. Le Roi parut au balcon et demanda grâce pour ses gardes qu'on poursuivait encore dans les cours et dans la ville. Le peuple crie : « Grâce aux gardes du corps » et demande à les voir. Ceux qui étaient dans l'Œil-de-Bœuf viennent se mettre au balcon et aux fenêtres, jettent leurs chapeaux et leurs bandoulières, et se coiffent du bonnet des grenadiers de la Garde nationale. Pendant ce temps, la reine Marie-Antoinette se tenait près d'une fenêtre des petits appartements, sur le côté de la cour, et les femmes du peuple qui l'apercevaient vomissaient contre elle les injures et les menaces les plus effroyables. « La Reine, dit un témoin oculaire, debout dans l'encoignure d'une fenêtre, avait à sa droite Madame Élisabeth, à sa gauche et tout contre elle, Madame, fille du Roi, et devant elle, debout sur une chaise, Mer le Dauphin, qui, tout en badinant avec les cheveux de sa sœur, disait : « Maman, j'ai faim. » A quoi la Reine lui répondit, les larmes aux yeux, qu'il fallait prendre patience et attendre que le tumulte fût passé. Monsieur, Madame et Mesdames, tantes du Roi, étaient dans la même pièce. Dans ce moment, quelqu'un vint dire à la Reine que le peuple la demandait au balcon toute seule ; elle parut hésiter si elle s'y rendrait. Mais M. de la Fayette étant arrivé et lui ayant dit que cette démarche était nécessaire pour calmer la multitude, elle dit : « En ce cas, dussé-je aller au supplice, je n'hésite plus, j'y vais. » Elle prit ses enfants par la main et s'y rendit *. » La Fayette s'avança le premier sur le balcon et harangua le peuple, puis la Reine parut tenant le Dauphin par la main et sa fille de l'autre. Le Roi, les ministres vinrent ensuite, et alors les cris : le Roi à Paris, le Roi à Paris ! s'éle-
tie, p. 275) nous apprend que sous Louis XVI on admirait dans la chambre de Louis XIV deux chandeliers d'or de Germain placés sur une table.
1 Déposition du marquis de Digoine du Palais, dans la Procédure criminelle instruite au Châtelet de Paris, lre partie, p. 264.
vèrent avec tant de force que Louis XVI dut promettre qu'il partirait à midi pour Paris. Une heure après, le Roi quittait pour toujours le palais de Versailles *. »
L'ancienne décoration de la chambre de Louis XIV et le balustre en bois doré ont été conservés, mais l'ameublement actuel est tout entier de l'époque de Louis-Philippe. Le lit et les fauteuils ont été faits avec des fragments de tapisseries provenant de l'ancienne chambre de parade ou salon d'Apollon. Un buste de la duchesse de Bourgogne, par Coyzevox, et un médaillon en cire, d'Antoine Benoist, représentant Louis XIV et exécuté en 1706, sont les œuvres d'art les plus intéressantes exposées dans cette pièce.
L'antichambre du Roi ou l'Œil-de Bœuf (123).
L'Œil-de-Bœuf n'a pris ce nom que sous Louis XV 2. Au temps de Louis XIV on l'appelait Y antichambre du Roi et quelquefois le salon des Nobles.
L'Œil-de-Bœuf ne date que de 4701. Avant, il formait deux pièces : la chambre à coucher de Louis XIII, devenue la première chambre à coucher de Louis XIV, dans la partie adjacente à la chambre à coucher actuelle de Louis XIV, et le salon des Bassan, ainsi appelé à cause de plusieurs tableaux de ce maître qui étaient au-dessus des portes et des lambris 3.
En 1701, ces deux pièces furent réunies en une seule, qui devint l'antichambre de la nouvelle chambre à coucher de Louis XIV. Trois portes s'ouvrent sur la galerie des Glaces, et établissent une communication facile entre la chambre du Roi et, par la galerie, avec le reste du château.
La décoration de ce grand salon est très-belle. On doit parler surtout de la frise qui entoure la naissance de la voûte et qui représente, en bas-reliefs de stuc doré, des enfants
* Soulié, Notice du musée de Versailles, 2e partie, p. 200.
2 II lui vient de la fenêtre ovale qu'on pratiqua, en 1701, dans le haut de la partie méridionale du salon, qu'on avait beaucoup exhaussé à cette époque.
3 Fklibien.
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courant après des oiseaux, domptant des bêtes farouches, sautant, dansant, maniant des armes, ou portés en triomphe. Cette frise, œuvre de Flamen, Van Clève, Hurtrelle, Poultier, Poirier et Hardy1, est d'une légèreté, d'une élégance et d'un fini remarquables.
La pièce est ornée de glaces ou de boiseries sculptéesdorées, exécutées par Pierre Taupin, Jules Dugoulon, André Le Goupil et Marin Billan2, et d'un goût excellent. Les sculptures en plâtre (stuc) de la corniche sont de Lespingola, qui a fait aussi les stucs de la corniche de la chambre à coucher 3. Les bronzes dorés ou cuivres ciselés-dorés sont l'œuvre de Julien Lochon, qui a fait aussi ceux de l'Œil-de- Bœuf *, et les dorures ont été exécutées par Desauziers et Tristan5. Les portes s'ouvrant sur la galerie, une fausse braie et les trumeaux sont ornés de glaces. La cheminée supporte aussi une grande glace en trois morceaux.
On voit aujourd'hui, dans l'Œil-de-Bœuf, une très-belle table du temps de Louis XIV, en bois sculpté-doré, avec dessus en granité, un tableau de Nocret, représentant la famille de Louis XIV 6, et un portrait équestre de Louis XIV, qui était placé autrefois dans le salon de l'Abondance.
C'est dans cette première chambre de Louis XIV que Molière exerça ses fonctions de valet de chambre tapissier du Roi, et comme tel faisait le lit de Louis XIV. Le père de Molière, Jean Poquelin, était l'un des valets de chambre tapissiers de Louis XIII. En 4637, il obtint la survivance de sa charge pour son fils aîné, Molière, qui accompagna, en 4642, Louis XIII dans le fameux voyage de Narbonne. Mais, l'année suivante, Molière vendit à son père, moyennant une légère
1 Comptes des Bâtiments, 1701, 1702.
2 Idem. A ces sculpteurs il faut peut-être ajouter Robert Lalande, qui a beaucoup travaillé aux appartements de Versailles pendant les années 1701 et 1702. Les Comptes des Bâtiments de cette époque n'ont déjà plus la précision qu'ils avaient au temps de Colbert. Les désignations sont presque toujours générales et ainsi formulées : « pour travaux faits au château, ou pour travaux faits dans les appartements ».
3 Comptes des Bâtiments, 1701, 1702.
* Comptes de 1702.
5 Comptes de 1701 et 1702.
6 Ce tableau avait été fait, en 1670, aour le château de Saint-Cloud.
somme d'argent, les droits qu'il avait à la charge paternelle, pour se faire comédien et entrer dans la troupe de Y Illustre Théâtre, dont faisait partie Madeleine Béjart, qu'il aimait avec passion. Molière courut la province et ne revint à Paris qu'à la fin de 1658. Il devint bientôt le protégé de Monsieur, frère du Roi, d'Anne d'Autriche et de Louis XIV. Jean Poquelin, le jeune, qui avait remplacé Molière, son frère, dans l'exercice de la charge de tapissier du Roi, étant mort le 6 avril 1660, Molière s'empressa de reprendre sa charge, qui devenait précieuse pour lui en le rapprochant de la personne du maitre *.
C'est aussi dans cette première chambre à coucher de Louis XIV que le Roi fut opéré de la fistule, le 18 novembre
Sur les sept heures du matin, le Roi se fit faire la grande opération pour rendre sa guérison plus sure, et las de porter un mal qui l'incommodoit mais où il n'y avoit pourtant aucun danger. Cette résolution a surpris tout le monde. Elle avoit été prise, il y a six semaines, et personne ne le savoit que M. de Louvois, Mme de Maintenon, le P. de la Chaise, le premier médecin Fagon et Félix ; le Roi en avoit dit quelque chose à Fontainebleau à M. de la Rochefoucault. Il a souffert toute l'opération avec une patience admirable ; on lui a donné deux coups de bi stouri et huit coups de. ciseaux sans qu'il lui soit échappé le moindre mot. Félix avoit fait faire un instrument d'une manière nouvelle, qu'il avoit essayé sur différeus malades, et cela a épargné encore quelques coups de ciseaux.
Dès que l'opération fut faite, le Roi l'envoya dire à Monseigneur qui étoit à la chasse, à Mm0 la Dauphine dès qu'elle fut éveillée, à Monsieur et à Madame qui étoient à Paris, à M. le Prince et à M. le Duc qui étoient à Fontainebleau, auprès de Mm0 de Bourbon 2, leur défendant de venir. Dès l'après-dînée, le Roi tint le conseil, vit beaucoup de courtisans, et voulut qu'il y eût appartement, et que l'on commençât le grand jeu de reversi qu'il avoit ordonné à Fontainebleau; M. le Premier tint son jeu. Mmc de Montespan partit en diligence pour venir trouver le Roi, mais ayant appris à Essonne que le Roi s'en portoit très-bien, elle retourna auprès de Mme de Bourbon 3. Monseigneur, apprenant la nouvelle, quitta
1 Soulié, Recherches sur Molière. — jusqu'à sa mort.
2 Qui avait la petite vérole.
3 Sa fille.
Molière resta tapissier du Roi
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la chasse dans l'instant et revint ici à toute bride en pleurant !.
Après l'opération, le Roi continua, dans son lit, à vivre comme auparavant : il se confessait au P. de la Chaise, entendait la messe, recevait les courtisans et les ambassadeurs, et travaillait avec ses ministres. « Il chantoit tout le jour et étoit d'une gaieté surprenante », et ne se plaignait que d'une chose, c'était « d'avoir grand faim et d'être las de ne vivre que de bouillons ». Le 17 décembre, il se levait et se promenait plus d'une heure dans sa galerie. Le 21 , il allait à l'appartement. Le 25, jour de Noël, il entendait la messe à la chapelle ; le 31, il touchait les malades. Complètement guéri, il donna à son premier chirurgien, Félix, pour sa vie durant, la terre des Moulineaux contenue dans le parc de Versailles, et qui était très- bien bâtie 2. Daquin, son premier médecin, reçut 80,000 livres, et Fagon, premier médecin de la feue Reine, qui était passé au service du Roi, eut 100,000 livres.
En 1 696, au mois d'août, Louis XIV fut encore gravement malade dans cette chambre ; il souffrait cruellement d'un anthrax, dont les soins de Fagon et de Félix parvinrent à triompher. Pendant les longues nuits d'insomnie, Racine lisait au Roi les Vies de Plutarque, dans la traduction d'Amyot. Louis XIV y prenait grand plaisir ; la vie d'Alexandre surtout l'avait fort intéressé3.
Enfin, c'est dans cette chambre que Louis XIV passait quelquefois la journée à écrire. Dangeau ne dit pas et ne sait pas ce que le Roi écrivait ; mais nous croyons que c'était à la rédaction de ses Mémoires, destinés au Dauphin, egie Louis XIV consacrait ces journées de travail.
Je ne crois pas qu'il reste autre chose de la première chambre de Louis XIV, que deux dessins de Noël Coypel exposés, en 1880, au musée des arts décoratifs et représentant des projets de plafonds pour la chambre à coucher et l'alcôve du Roi 4. Louis XIV avait fait faire de grands travaux
' Dangeau.
a Dangeau, 1688, 7 juillet.
3 Dangeau, 1696, 3 et 4 septembre.
k Nos 91 et 92 du catalogue de cette exposition.
à sa chambre à coucher, en 1684 ; le balustre en bois doré fut refait à cette époque l, et il est possible que Coypel ait peint alors le plafond de la chambre.
Antichambre du Roi ou chambre où le Roi mange (121).
C'est dans cette chambre que Ton dressait la table quand le Roi mangeait chez lui en public, et où l'on servait le dîner et le souper en cérémonie 2.
Dans l'antichambre du Roi, dit l'Etat de la France de 1708, tous les lundis, vers les onze heures et demie du matin, les garçons de la chambre dressent ou font dresser une table qu'ils couvrent d'un tapis de velours vert et mettent un fauteuil devant pour le Roi. M. de Chamillart, secrétaire d'Etat, se tient debout à la gauche de ce fauteuil, et après le conseil, environ à midi et demi, avant que le Roi descende à la chapelle pour y entendre la messe, s'il ne l'a déjà entendue, toutes les personnes qui ont des placets à présenter au Roi, les viennent poser avec respect sur cette table. Ces placets sont tous recueillis par un commis de M. de Chamillart, qui rapporte le rôle au Roi, qui le lit avec attention, marquant de sa main à la marge à quel ministre ou secrétaire d'Etat chaque placet doit être renvoyé.
Il ne reste de l'ancienne décoration de cette salle que la cheminée en marbre de Languedoc et en campan-vert, l'entablement avec ses sculptures dorées, les chambranles des portes et des fenêtres en bois sculpté , et doré autrefois. Tous les lambris ont été peints en imitation de marbre sous Louis-Philippe. Parmi les tableaux de Van der Meulen qui ornent cette salle, nous citerons la vue du château de Versailles sous Louis XIII et au commencement du règne de Louis XIV.
Salle des Gardes du Roi (120).
L'ancienne décoration de la salle des Gardes ne se retrouve que çà et là. Les chambranles des fenêtres et des portes en
1 P. Boiteau, Moniteur universel, 3 et 11 janvier 1855. Ces articles sont extraits de la correspondance de Louvois conservée au Dépôt de la Guerre.
2 Voir, pour les détails, le chapitre du Qr and- Commun.
APPARTEMENTS PARTICULIERS DU ROI
bois sculpté ont été peints en couleur de marbre sous Louis- Philippe, ainsi que les lambris. La corniche a conservé ses sculptures dorées représentant des sujets de guerre, et la cheminée, avec sa plaque, existe encore. Gomme la précédente, cette salle renferme des tableaux de batailles, et surtout une représentation fort curieuse du grand carrousel de 1662.
Il est presque superflu de dire que la salle des Gardes était la pièce d'entrée de l'appartement particulier de Louis XIV ; mais c'est ici qu'il convient de parler de la garde de la personne du Roi et de sa Maison militaire.
Le Roi était gardé : par les 4 compagnies des Gardes du corps, — les 25 gentilshommes gardes de la manche, — les Gent-Suisses, — les 50 gardes de la porte, — la compagnie des gardes de la prévôté de l'hôtel, — les cent gentilshommes au bec de corbin.
La Maison militaire, l'une des plus belles troupes de cavalerie qui ait jamais existé, comprenait, outre les Gardes du corps, appelés les Bleus, à cause de la couleur de leur uniforme, les 4 compagnies rouges, c'est-à-dire les gendarmes, les chevau-légers *, les mousquetaires gris et les mousquetaires noirs2; venaient enfin les grenadiers à cheval.
L'infanterie de la Maison militaire comprenait les deux régiments des Gardes françaises et des Gardes suisses 3.
Le capitaine des Gardes du corps en quartier se tenait et marchait toujours immédiatement après le Roi et proche de sa personne, quelle que part qu'il fût hors de sa chambre, comme à table, où il était derrière le fauteuil, à cheval, en chaise, en carrosse, et partout ailleurs. Personne ne pouvait passer entre le Roi et lui. Le capitaine des Cent-Suisses
1 Les chevau-légers avaient leur étendart dans la chambre du Roi.' * Les uns et les autres tiraient leur nom de la couleur de la robe de leurs chevaux.
3 La bibliothèque de Versailles possède un exemplaire de l'ouvrage intitulé Nouveau recueil des troupes qui forment la Garde de la Maison du Roi, 1756, in-folio. Les dessins sont d'Eisen et ont été gravés par Lebas. L'exemplaire dont nous parlons se compose de gravures en noir et de gravures coloriées. — On peut voir aussi au Musée, à la salle des gouaches, la Revue de Marly par Lepaon. Avec ces deux sources on a tous les uniformes de la Maison du Roi, et on y voit tous ces corps vêtus de rouge, de bleu et de blanc, couleurs des Bourbons.
ou un lieutenant des Gardes marchait presque toujours devant le Roi l.
Louis XIV s'occupait avec beaucoup de soin de sa Maison militaire et était fort sévère dans l'exécution des règlements. Il en passait souvent la revue. Le 7 novembre 1691, à Marly, il passa la revue de ses Gardes du corps homme par homme, et se fit montrer, pour les récompenser, ceux qui s'étaient distingués au combat de Leuze, le plus brillant combat qu'ait jamais livré la Maison militaire. 11 inspecta les nouvelles recrues ; il passa ensuite en revue 8 compagnies du régiment des Gardes françaises, homme par homme, et cassa tous ceux qui n'avaient pas la taille de 5 pieds 4 pouces (1m,73) fixée par lui. « Il est plus sévère, ajoute Dangeau, qu'aucun commissaire des guerres. »
SERVICE DU ROI
Onze grands services étaient affectés à la personne du Roi :
Le service religieux, dirigé par le grand aumônier;
La Maison du Roi avec les sept offices pour la Bouche du Roi, dirigée par le grand maître de la Maison du Roi, avec un premier maître d'hôtel, un grand pannetier, un grand échanson et un grand écuyer tranchant ;
La Chambre, Y Antichambre et le Cabinet, service placé sous les ordres du grand chambellan ;
La Garde-robe, avec un grand maître de la Garde-robe;
h' Ecurie, avec un grand écuyer et un premier écuyer ;
La Vénerie, sous la direction du grand veneur ;
Les logements et les bâtiments, confiés au surintendant des Bâtiments ;
1 Ce service, fait comme tant d'autres, avec négligence, n'empêcha pas Louis XV d'être blessé par Damiens.
SERVICE DU ROI
Les voyages, dirigés par le grand maréchal des logis et le capitaine des guides ;
La garde du Roi, attribuée à la Maison militaire du Roi ;
La police, dirigée par le grand prévôt de France ;
Les cérémonies, toujours compliquées de difficultés sur les rangs et les préséances, dirigées par le grand maître des cérémonies, dont les fonctions exigeaient beaucoup de tact et de connaissance des précédents.
Le service religieux sera décrit à la chapelle. On trouvera au Grand-Commun tout ce qui concerne la Bouche et les sept offices. A la Grande et à la Petite-Ecurie, nous donnerons tous les détails de ce service, et l .us avons placé au chapitre de la Vénerie ce qui regarde la chasse. Nous ne parlerons ici que des services de la Chambre, de la Garde-robe et du Cabinet, en analysant VEtat de la France en 4742.
Le service de la Chambre était dirigé par le grand chambellan, dont la charge valait 800,000 livres, bien qu'il n'eût que 3600 livres de gages ; le reste du revenu provenait de profits et de droits divers. Au-dessous de lui venaient 4 premiers gentilshommes de la Chambre, 24 gentilshommes de la Chambre, et 24 pages de la Chambre employés au service du Roi avec les pages des Ecuries.
Il y avait ensuite 4 premiers valets de chambre *, 16 huissiers, 32 valets de chambre, 12 porte-manteaux, 2 porte-arquebuses, 1 porte-mail, 8 barbiers valets de chambre, 8 tapissiers, 3 horlogers, 3 renoueurs, 1 opérateur pour la pierre, 1 opérateur pour les dents, 6 garçons ordinaires, 2 porte-chaise d'affaires, 4 pprte -table, 9 porte-meubles, 1 frotteur, 1 capitaine des mulets; enfin, des peintres, des sculpteurs, des vitriers, des serruriers, des coffretiers et des menuisiers.
VEtat de la France mentionne ensuite les services acces-
1 Parmi ces premiers valets de chambre ou de garde-robe, on doit citer Bontemps, intendant ou gouverneur de Versailles, homme de bien, dit Saint-Simon, excellent serviteur et confident du Roi, — Blouiu, — Niert, — Joyeux, premier valet de chambre de Monseigneur, — Moreau, d'abord premier valet de la garde-robe du Roi, devenu premier valet de chambre du duc de Bourgogne, « né pour être un vrai seigneur •, dit Saint-Simon. Moreau avait une belle collection de portraits et de tableaux [Lettres de la Palatine, édition Jaeglé, I, 29l).
soires de la Chambre : les levrettes et lévriers de la Chambre avec leur capitaine et 4 valets, — les petits chiens de la Chambre, auxquels on allouait 1 446 livres pour leur nourriture, et auxquels le pâtissier du Roi délivrait chaque jour 7 biscuits,— les oiseaux ou vols de la Chambre et du Cabinet, dont nous parlerons au chapitre de la Vénerie.
De la Chambre dépendaient encore : la musique de la Chambre et le service de santé. La musique de la Chambre se composait de 2 surintendants, de compositeurs, de chanteurs, de musiciens et enfants de musique, des 24 violons de la Chambre et des petits violons du Cabinet, des 12 trompettes de la Chambre et des 4 trompettes des Plaisirs, du timbalier des Plaisirs, des 4 tambours, des 4 fifres et des hautbois de la Chambre. — Le service de santé exigeait : 1 premier médecin, 4 médecin ordinaire, 8 médecins servant par quartier, 1 premier chirurgien, 1 chirurgien ordinaire, 8 chirurgiens servant par quartier, 4 médecin de l'infirmerie de la Maison du Roi, 4 apothicaires et 4 aides, 2 apothicaires-distillateurs, quelques opérateurs et herboristes, etc.
Le service de l'antichambre n'exigeait que 2 huissiers.
La Garde-robe du Roi était dirigée par un grand maître ayant sous ses ordres : 2 maîtres de la Garde-robe, 4 premiers valets de garde-robe, 16 valets de garde-robe, 4 garçons ordinaires de garde-robe , 3 tailleurs chaussetiers, 1 empeseurcravatier, chargé entre autres fonctions de mettre tous les matins les diamants et les manchettes aux poignets des chemises de S. M., 1 remplisseuse de point, occupée à remplir les points et dentelles de S. M. lorsqu'il y avait quelque chose à y refaire, 26 fournisseurs de joaillerie, chaussures, habits, chausses, broderies et pelleteries, et 2 lavandiers du linge de corps.
Le personnel du Cabinet 1 se composait de 2 huissiers, de 4 secrétaires, des courriers, de 3 interprètes pour les langues arabe, syriaque, grecque et latine, de 2 lecteurs, parmi lesquels on compta Racine, et de l'historiographe. — Au Cabinet se rattachaient le cabinet des Raretés à Versailles, les garde-meubles et le cabinet des Armes avec un arquebusier.
1 II y avait plusieurs cabinets, mais on disait le Cabinet.
SERVICE DU ROI
Tout ce personnel comprenait des centaines de grands officiers, d'officiers subalternes, d'employés de toute sorte et de tout rang, de valets et de garçons, les uns servant par année, les autres par quartier ou par semestre, tous mal payés, mais tous ayant des profits, comme la première femme de chambre de la Reine, à qui les bougies rapportaient 50,000 livres par an
Sous Louis XVI, il y eut jusqu'à seize Maisons montées avec le même luxe d'officiers et d'employés : maison du Roi, maison de la Reine, service du Dauphin, service de Madame fille du Roi, maison de Monsieur, maison de Madame, maison du comte d'Artois, maison de la comtesse d'Artois, maison du duc d'Angoulême, service du duc de Berry, service de Mademoiselle, maison de Madame Elisabeth, maison de Madame Adélaïde, maison de Madame Victoire, maison de Madame Sophie, maison-bouche de Mesdames tantes du Roi.
C'est ici qu'il faut placer le tableau de « la mécanique de la vie du Roi », que nous a laissé Saint-Simon. Je crois que personne ne me reprochera la longueur de cette citation, qui nous fait voir si clairement en quoi consistait la vie officielle et réglée par Fétiquette 2, que Louis XIV subissait et qu'il fuyait le plus souvent qu'il le pouvait faire, en allant vivre un peu plus librement à Trianon et surtout à Marly.
Après avoir exposé avec la vérité et la fidélité la plus exacte tout ce qui est venu à ma connoissance par moi-même, ou par ceux qui ont vu ou manié les choses et les affaires pendant les vingt-deux dernières années de Louis XIV, et l'avoir montré tel qu'il a été, sans aucune passion, quoique je me sois permis les raisonnemens résultant naturellement des choses, il ne me reste plus qu'à exposer l'écorce extérieure de la vie de ce monarque, depuis que j'ai continuellement habité à sa Cour.
Quelque insipide et peut-être superflu qu'un détail, encore si public, puisse paroître après tout ce qu'on a vu d'intérieur, il s'y trouvera encore des leçons pour les rois qui voudront se faire respecter et qui voudront se respecter eux-mêmes 3. Ce qui m'y dé-
1 Mmo Campan.
2 Ce n'est pas Louis XIV qui a inventé et réglé fétiquette. Il existe un règlement de Henri III, daté de 1585, dans lequel l'étiquette de la Cour est exactement la même que sous Louis XIV.
3 II ne faut pas oublier que Saint-Simon écrit sous Louis XV, vers 1750.
termine encore, c'est que l'ennuyeux, je dirai plus, le dégoûtant pour un lecteur instruit de ce dehors public, par ceux qui auront pu encore en avoir été témoins, échappe bientôt à la connoissance de la postérité, et que l'expérience nous apprend que nous regrettons de ne trouver personne qui se soit donné une peine pour leur temps si ingrate, mais pour la postérité, curieuse, et qui ne laisse pas de caractériser les princes qui ont fait autant de bruit dans le monde que celui dont il s'agit ici. Quoique il soit difficile de ne pas tomber en quelques redites, je m'en défendrai autant qu'il me sera possible.
Je ne parlerai point de la manière de vivre du Roi quand il s'est trouvé dans ses armées.. . . Ailleurs qu'à l'armée, le Roi n'a jamais mangé avec aucun homme, en quelque cas que c'ait été, non pas même avec aucun prince du sang, qui n'y ont mangé qu'à des festins de leurs noces, quand le Roi les a voulu faire. . . . Revenons maintenant à la Cour.
A huit heures, le premier valet de chambre en quartier, qui avcit couché seul dans la chambre du Roi, et qui s'étoit habillé, l'éveilloit. Le premier médecin, le premier chirurgien, et sa nourrice tant qu'elle a vécu, entroient en même temps. Elle alloit le baiser, les autres le frottoient, et souvent lui changeoient de chemise, parce qu'il étoit sujet à suer. Au quart on appeloit le grand chambellan, en son absence le premier gentilhomme de la Chambre d'année, avec eux les grandes entrées. L'un de ces deux ouvroit le rideau qui étoit fermé, et présentoit l'eau bénite du bénitier du chevet du lit. Ces Messieurs étoient là un moment, et c'en étoit un de parler au Roi s'ils avoient quelque chose à lui dire ou à lui demander, et alors les autres s'éloignoient. Quand aucun d'eux n'avoit à parler, comme d'ordinaire, ils n'étoient là que quelques momens. Celui qui avoit ouvert le rideau et présenté l'eau bénite présentoit le livre de l'office du Saint-Esprit, puis passoient tous dans le cabinet du Conseil. Cet office fort court dit, le Roi appeloit ; ils rentroient. Le môme lui donnoit sa robe de chambre, et ce pendant les secondes entrées ou brevets d'affaires entroient ; peu de momens après, la Chambie ; aussitôt, ce qui étoit là de distingué, puis tout le monde, qui trouvoit le Roi se chaussant ; car il se faisoit presque tout luimême avec adresse et grâce. On lui voyoit faire la barbe de deux jours l'un, et il avoit une petite perruque courte, sans jamais en aucun temps, même au lit, les jours de médecine, paroi tre autrement en public. Souvent il parloit de chasse, et quelquefois quelque mot à quelqu'un. Point de toilette à portée de lui, on lui tenoit seulement un miroir.
Dès qu'il étoit habillé, il alloit prier Dieu à la ruelle de son lit, où tout ce qu'il y avoit de clergé se mettoit à genoux, les cardinaux sans carreau ; tous les laïques demeuroient debout, et le capitaine des Gardes venoit au balustre pendant la prière, d'où le Roi passoit dans son cabinet.
SERVICE DU ROI
Il y trouvoit ou y étoit suivi de tout ce qui avoit cette entrée, qui étoit fort étendue par les charges, qui l'avoient toutes. Il y donnoit l'ordre à chacun pour la journée ; ainsi on savoit, à un demi-quart d'heure près, tout ce que le Roi devoit faire. Tout ce monde sortoit ensuite. Il ne demeuroit que les bâtards, MM. de Montchevreuil et d'O, comme ayant été leurs gouverneurs, Mansart et après lui d'Antin, qui tous entroient non par la chambre mais par les derrières, et les valets intérieurs. C'étoit là leur bon temps aux uns et aux autres, et celui de raisonner sur les plans des jardins et des bâtimens, et cela duroit plus ou moins, selon que le Roi avoit affaire.
Toute la Cour attendoit cependant dans la galerie, le capitaine des Gardes seul dans la chambre, assis à la porte du cabinet, qu'on avertissoit quand le Roi vouloit aller à la messe, et qui alors entroit dans le cabinet.
Cet entre-temps étoit celui des audiences, quand le Roi en accordoit, ou qu'il vouloit parler à quelqu'un, et des audiences secrètes des ministres étrangers, en présence de Torcy. Elles n'étoient appelées secrètes que pour les distinguer de celles qui se donnoient sans cérémonie à la ruelle du lit, au sortir de la prière, qu'on appeloit particulières, où celles de cérémonie se donnoient aussi aux ambassadeurs.
Le Roi alloit à la messe, où sa musique chantoit toujours un motet. 11 n'alloit en bas qu'aux grandes fêtes, ou pour des cérémonies. Allant et revenant de la messe, chacun lui parloit qui vouloit, après l'avoir dit au capitaine des Gardes si ce n'étoit gens distingués, et il y alloit, et rentroit par la porte des cabinets dans la galerie. Pendant la messe, les ministres étoient avertis, et s'assembloient dans la chambre du Roi, où les gens distingués pouvoient aller leur parler ou causer avec eux. Le Roi s'amusoit peu au retour de la messe, et demandoit presque aussitôt le conseil. Alors la matinée étoit finie. . . .
Le dimanche il y avoit conseil d'Etat, et souvent les lundis ; les mardis, conseil de finances; les mercredis, conseil d'Etat; les samedis, conseil de finances Le jeudi matin étoit presque toujours vide. C'étoit le temps des audiences que le Roi vouloit donner, et le plus souvent des audiences inconnues, par les derrières. C'étoit aussi le grand jour des bâtards, des Bâtimens, des valets intérieurs, parce que le Roi n'avoit rien à faire. Le vendredi après la messe étoit le temps du confesseur, qui n'étoit borné par rien, et qui pouvoit durer jusqu'au dîner. . . .
Le dîner étoit toujours au petit couvert, c'est-à-dire seul dans sa chambre, sur une table carrée vis-à-vis la fenêtre du milieu. Il étoit plus ou moins abondant ; car il ordonnoit le matin petit couvert ou très-petit couvert. Mais ce dernier étoit toujours de beaucoup de plats, et de trois services sans le fruit. La table entrée, les principaux courtisans enlroient, puis tout ce qui étoit connu, et le
premier gentilhomme de la Chambre en année alloit avertir le Roi
Il le servoit si le grand chambellan n'y étoitpas
J'ai vu, mais fort rarement, Monseigneur et Messeigneurs ses fils au petit couvert, debout, sans que jamais le Roi leur ait proposé un siège. J'y ai vu continuellement les princes du sang et les cardinaux tout du long. J'y ai vu assez souvent Monsieur, ou venant de Saint-Cloud voir le Roi, ou sortant du conseil de dépêches, le seul où il entroit. Il donnoit la serviette et demeuroit debout. Un peu après, le Roi, voyant qu'il ne s'en alloit point, lui demandoit s'il ne vouloit point s'asseoir ; il faisoit la révérence, et le Roi ordonnoit qu'on lui apportât un siège. On mettoit un tabouret derrière lui. Quelques momens après, le Roi lui disoit : « Mon frère, asseyezvous donc. » Il faisoit la révérence, et s'asseyoit jusqu'à la fin du dîner, qu'il présentoit la serviette. D'autrefois, quand il venoit de Saint-Cloud, le Roi en arrivant à table demandoit un couvert pour Monsieur, ou bien lui demandoit s'il ne vouloit pas dîner. S'il le refusoit, il s'en alloit un moment après sans qu'il fût question de siège ; s'il l'acceptoit, le Roi demandoit un couvert pour lui. La table étoit carrée ; il se mettoit à un bout, le dos au cabinet. Alors le grand chambellan, s'il servoit, ou le premier gentilhomme de la Chambre, donnoit à boire et des assiettes à Monsieur, et prenoit de lui celles qu'il ôtoit, tout comme il faisoit au Roi; mais Monsieur recevoit tout ce service avec une politesse fort marquée. S'ils alloient à son lever, comme cela leur arrivoit quelquefois, ils ôtoient le service au premier gentilhomme de la Chambre, et le faisoient, dont Monsieur se montroit fort satisfait. Quand il étoit au dîner du Roi, il remplissoit et égayoit fort la conversation. Là, quoique à table, il donnoit la serviette au Roi en s'y mettant et en sortant; et en la rendant au grand chambellan, il y lavoit. Le Roi, d'ordinaire, parloit peu à son dîner, quoique par-ci par-là quelques mots, à moins qu'il n'y eût de ces seigneurs familiers avec qui il causoit un peu plus, ainsi qu'à son lever.
De grand couvert à dîner, cela étoit extrêmement rare : quelques grandes fêtes, ou à Fontainebleau quelquefois, quand la Reine d'Angleterre y étoit. Aucune dame ne venoit au petit couvert. J'y ai seulement vu très-rarement la maréchale de la Mothe, qui avoit conservé cela d'y avoir amené les Enfants de France, dont elle avoit été gouvernante. Dès qu'elle y paroissoit, on lui apportoit un siège, et elle s'asseyoit, car elle étoit duchesse à brevet.
Au sortir de table, le Roi rentroit tout de suite dans son cabinet1. C'étoit là un des momens de lui parler, pour des gens distingués. Il s'arrêtoit un moment à la porte à écouter, puis il entroit, et très-rarement l'y suivoit-on, jamais sans le lui demander, et c'est ce qu'on n'osoit guère. Alors il se mettoit avec celui qui le suivoit dans l'embrasure delà fenêtre la plus proche de la porte du
1 Le sanctuaire, le Sanrtum Sanctorum, comme l'appelle la Palatine.
SERVICE DU ROI
cabinet, qui se fermoit aussitôt, et que l'homme qui parloit au Roi rouvroit lui-même pour sortir, en quittant le Roi. C'étoit encore le temps des bâtards et des valets intérieurs, quelquefois des Bâtimens, qui attendoient dans les cabinets de derrière, excepté le premier médecin, qui étoit toujours au dîner, et qui suivoit dans les cabinets. C'étoit aussi le temps où Monseigneur se trouvoit quand il n'avoit pas vu le Roi le matin. Il entroit et sortoit par la porte de la galerie.
Le Roi s'amusoit à donner à manger à ses chiens couchants, et avec eux plus ou moins, puis demandoit sa garde-robe, et changeoit devant le très-peu de gens distingués qu'il plaisoit au premier gentilhomme de la Chambre d'y laisser entrer, et tout de suite le Roi sortoit par derrière et par son petit degré dans la cour de Marbre pour monter en carrosse ; depuis le bas de ce degré jusqu'à son carrosse, lui parloit qui vouloit, et de même en revenant.
Le Roi aimoit extrêmement l'air, et quand il en étoit privé, sa santé en souffroit par des maux de tête et par des vapeurs, que lui avoit causés un grand usage de parfums autrefois, tellement qu'il y avoit bien des années, que, excepté l'odeur de la fleur d'orange, il n'en pouvoit souffrir aucune, et qu'il falloit être fort en garde de n'en avoir point, pour peu qu'on eût à l'approcher.
Comme il étoit peu sensible au froid et au chaud, même à la pluie, il n'y avoit que des temps extrêmes qui l'empêchassent de sortir tous les jours. Ces sorties n'avoient que trois objets : courre le cerf, au moins une fois la semaine, et souvent plus, à Marly et à Fontainebleau, avec ses meutes et quelques autres ; tirer dans ses parcs, et homme en France ne tiroit si juste, si adroitement, ni de si bonne grâce, et il y alloit aussi une ou deux fois la semaine, surtout les dimanches et les fêtes qu'il ne vouloit point de grandes chasses, et qu'il n'avoit point d'ouvriers ; les autres jours voir travailler et se promener dans ses jardins et ses bâtimens; quelquefois des promenades avec des dames et la collation pour elles dans la forêt de Marly et dans celle de Fontainebleau ; et dans ce dernier lieu, des promenades avec toute la Cour autour du canal, qui étoit un spectacle magnifique, où quelques courtisans se trouvoient à cheval. Aucuns ne le suivoient en ses autres promenades que ceux qui étoient en charges principales qui approchoient le plus de sa personne, excepté lorsque, assez rarement, il se promenoit dans ses jardins de Versailles, où lui seul étoit couvert, ou dans ceux de Trianon, lorsqu'il y couchoit et qu'il y étoit pour quelques jours, non quand il y alloit de Versailles s'y promener et revenir après. A Marly de même ; mais s'il y demeuroit, tout ce qui étoit du voyage avoit toute liberté de l'y suivre dans les jardins, l'y joindre, l'y laisser, en un mot, comme ils vouloient.
Ce lieu avoit encore un privilège qui n'étoit pour nul autre ; c'est qu'en sortant du château, le Roi disoit tout haut : Le chapeau. Messieurs ; et aussitôt courtisans, officiers des Gardes du corps,
gens des Bâtimens se couvroient tous, en avant, en arrière, à côle de lui, et il auroit trouvé mauvais si quelqu'un eût non-seulement manqué, mais différé à mettre son chapeau ; et cela duroit toute la promenade, c'est-à-dire quelquefois quatre et cinq heures en été, ou en d'autres saisons, quand il mangeoit de bonne heure à Versailles pour s'aller promener à Marly, et n'y point coucher.
La chasse du cerf étoit plus étendue. Y alloit à Fontainebleau qui vouloit ; ailleurs, il n'y avoit que ceux qui en avoient obtenu la permission une fois pour toutes, et ceux qui en avoient obtenu le justaucorps, qui étoit uniforme, bleu, avec des galons, un d'argent entre deux d'or, doublé de rouge. Il y en avoit un assez grand nombre, mais jamais qu'une partie à la fois, que le hasard rassembloit. Le Roi aimoit à y avoir une certaine quantité, mais le trop l'importunoit, et troubloit la chasse. Il se plaisoit qu'on l'aimât, mais il ne vouloit pas qu'on y allât sans l'aimer ; il trouvoit cela ridicule, et ne savoit aucun mauvais gré à ceux qui n'y alloient jamais.
Il en étoit de môme du jeu, qu'il vouloit gros et continuel dans le salon de Marly pour le lansquenet, et force tables d'autres jeux par tout le salon. Il s'amusoit volontiers à Fontainebleau, les jours de mauvais temps, à voir jouer les grands joueurs à la paume, où il avoit excellé autrefois, et à Marly très-souvent, à voir jouer au mail, où il avoit aussi été fort adroit.
Quelquefois, les jours qu'il n'y avoit point de conseil, qui n'étoient pas maigres, et qu'il étoit à Versailles, il alloit dîner à Marly ou à Trianon avec Mme la duchesse de Bourgogne, Mme de Maintenon et des dames, et cela devint beaucoup plus ordinaire ces jours-là les trois dernières années de sa vie. Au sortir de table, en été, le ministre qui devoit travailler avec lui arrivoit, et quand le travail étoit fini, il passoit jusqu'au soir à se promener avec les dames, à jouer avec elles, et assez souvent à leur faire tirer une loterie toute de billets noirs, sans y rien mettre ; c'étoit ainsi une galanterie de présens qu'il leur faisoit, au hasard, de choses à leur usage, comme d'étoffes et d'argenterie, ou de joyaux ou beaux ou jolis, pour donner plus au hasard. Mme de Maintenon tiroit comme les autres, et donnoit presque toujours sur-le-champ ce qu'elle avoit gagné. Le Roi ne tiroit point, et souvent il y avoit plusieurs billets sous le même lot. Outre ces jours-là, il y avoit assez souvent de ces loteries quand le Roi dînoit chez Mmo de Maintenon. Il s'avisa fort tard de ces dîners, qui furent longtemps rares, et qui sur la fin vinrent à une fois la semaine avec les dames familières, avec musique et jeu. A ces loteries, il n'y avoit que des dames du palais et des dames familières1 L'été, le
1 Les amies de Mme de Maintenon : Mmos de Rochefort, d'Heudicourt, de Saint-Géran, de Maulevrier, de Montchevreuil, de Chevreuse, de Lévy, d'O et de Dangeau.
SERVICE DU ROI
Roi travailloit chez lui, au sortir de table, avec les ministres, et lorsque les jours s'accourcissoient, il y travailloit le soir chez Mme de Main tenon.
A son retour de dehors, lui parloit qui vouloit, depuis son carrosse jusqu'au bas de son petit degré. Il se rhabilloit comme il avoit changé d'habit, et restoit dans son cabinet. C'étoit le meilleur temps des bâtards, des valets intérieurs et des Bâtimens. Ces intervalles-là, qui arrivoient trois fois par jour, étoient leur temps, celui des rapporteurs de vive voix ou par écrit, celui où le Roi écrivoit, s'il avoit à écrire lui-même. Au retour de ses promenades, il étoit une heure et plus dans ses cabinets, puis passoit chez Mmo de Maintenon, et en chemin lui parloit encore qui vouloit.
A dix heures il étoit servi. Le maître d'hôtel en quartier, ayant son bâton, alloit avertir le capitaine des Gardes en quartier dans l'antichambre de Mme de Maintenon, où, averti lui-même par un Garde de l'heure, il venoit d'arriver. Il n'y avoit que les capitaines des Gardes qui entrassent dans cette antichambre, qui étoit fort petite, entre la chambre où étoient le Roi et Mmo de Maintenon, et une autre très-petite antichambre pour les officiers, et le dessus public du degré, où le gros étoit. Le capitaine des Gardes se montroit à l'entrée de la chambre, disant au Roi qu'il étoit servi, revenoit dans l'instant dans l'antichambre. Un quart d'heure après, le Roi venoit souper, toujours au grand couvert, et depuis l'antichambre de Mmo de Maintenon jusqu'à sa table, lui parloit encore qui vouloit.
A son souper, toujours au grand couvert, avec la Maison royale, c'est-à-dire uniquement les fils et filles de France et les petits-fils et petites-filles de France, étoient toujours grand nombre de courtisans, et de dames tant assises que debout, et la surveille des voyages de Marly toutes celles qui vouloient y aller. Cela s'appelloit se présenter pour Marly. Les hommes demandoient le même jour le matin, en disant au Roi seulement : « Sire, Marly. » Les dernières années le Roi s'en importuna. Un garçon bleu écrivoit dans la galerie les noms de ceux qui demandoient, et qui y alloient se faire écrire. Pour les dames, elles continuèrent toujours à se présenter.
Après souper, le Roi se tenoit quelques momens debout, le dos au balustre du pied de son lit, environné de toute la Cour ; puis, avec des révérences aux dames, passoit dans son cabinet, où en arrivant il donnoit l'ordre. Il y passoit un peu moins d'une heure avec ses enfans légitimes et bâtards, ses petits-enfans légitimes et bâtards, et leurs maris ou leurs femmes, tous dans un cabinet, le Roi dans un fauteuil, Monsieur dans un autre, qui dans le particulier vivoit avec le Roi en frère, Monseigneur debout ainsi que tous les autres princes, et les princesses sur des tabourets. Madame y fut admise après la mort de Mme la Dauphine.
Ceux qui entroient par les derrières s'y trouvoient, et les valets intérieurs.
Les dames d'honneur des princesses, et les dames du palais de jour, attendoient dans le cabinet du conseil, qui précédoit celui où étoit le Roi à Versailles, et ailleurs. A Fontainebleau, où il n'y avoit qu'un grand cabinet, les dames des princesses qui étoient assises achevoientle cercle avec les princesses, au même niveau et sur mêmes tabourets ; les autres dames étoient derrière, en liberté de demeurer debout, ou de s'asseoir par terre sans carreau, comme plusieurs faisoient. La conversation n'étoit guère que de ebasse ou de quelque autre chose aussi indifférente.
Le Roi, voulant se retirer, alloit donner à manger à ses chiens, puis donnoit le bonsoir, passoit dans sa chambre à la ruelle de son lit, où il faisoit sa prière comme le matin, puis se déshabilloit. Il donnoit le bonsoir d'une inclination de tête, et tandis qu'on sortoit, il se tenoit debout au coin de la cheminée, où il donnoit l'ordre au colonel des Gardes seul ; puis commençoit le petit coucher, où restoient les grandes et secondes entrées ou brevets d'affaires. Cela étoit court. Ils ne sortoient que lorsqu'il se mettoit au lit. Ce moment en étoit un de lui parler pour ces privilégiés. Alors tous sortoient quand ils en voyoient un attaquer le Roi, qui demeuroit seul avec lui.
Lorsque le Roi mourut, il y avoit dix ou douze ans que ce qui n'avoit point ces entrées ne demeuroit plus au coucher, depuis une longue attaque de goutte que le Roi avoit eue, en sorte qu'il n'y avoit plus de grand coucher, et que la Cour étoit finie au sortir du souper. Alors le colonel des Gardes prenoit l'ordre avec tous les autres, et les aumôniers de quartier, et le grand et le premier aumônier sortoient après la prière.
Les jours de médecine, qui revenoient tous les mois au plus loin, il la prenoit dans son lit, puis entendoit la messe, où il n'y avoit que les aumôniers et les entrées. Monseigneur et la Maison royale venoient le voir un moment ; puis M. du Maine, M. le comte de Toulouse, lequel y demeuroit peu, et Mme de Maintenon venoient l'entretenir. Il n'y avoit qu'eux et les valets intérieurs dans le cabinet, la porte ouverte. Mme de Maintenon s'asseyoit dans le fauteuil au chevet du lit. Monsieur s'y mettoit quelquefois, mais avant que Mme de Maintenon fût venue, et d'ordinaire après qu'elle étoit sortie ; Monseigneur toujours debout, et les autres de la Maison royale un moment. M. du Maine, qui y passoit toute la matinée, et qui étoit fort boiteux, se mettoit auprès du lit sur un tabouret, quand il n'y avoit personne que Mme de Maintenon et son frère. C'étoit où il tenoit le dé à les amuser tous deux, et où souvent il en faisoit de bonnes. Le Roi dînoit dans son lit, sur les trois heures, où tout le monde entroit, puis se levoit, et il n'y demeuroit que les entrées. Il passoit après dans son cabinet, où il tenoit conseil, et après il alloit à l'ordinaire chez
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Mme de Maintenon, et soupoit à dix heures au grand couvert.
Le Roi n'a de sa vie manqué la messe qu'une fois à l'armée, un jour de grande marche, ni aucun jour maigre, à moins de vraie et très-rare incommodité. Quelques jours avant le carême, il tenoit un discours public à son lever, par lequel il témoignoit qu'il trouverait fort mauvais qu'on donnât à manger gras à personne, sous quelque prétexte que ce fût, et ordonnoit au grand prévôt d'y tenir la main, et de lui en rendre compte. Il ne vouloit pas non plus que ceux qui mangeoient gras mangeassent ensemble, ni autre chose que bouilli et rôti fort court, et personne n'osoit outre-passer ses défenses, car on s'en seroit bientôt ressenti. Elles s'étendoient à Paris, où le lieutenant de police y veilloit et lui en rendoit compte. Il y avoit douze ou quinze ans qu'il ne faisoit plus de carême. D'abord quatre jours maigres, puis trois, et les quatre derniers de la semaine sainte. Alors son très-petit couvert étoit fort retranché les jours qu'il faisoit gras ; et le soir au grand couvert tout étoit collation, et le dimanche tout étoit en poisson ; cinq ou six plats gras tout au plus, tant pour lui que pour ceux qui à sa table mangeoient gras. Le vendredi saint, grand couvert matin et soir, en légumes, sans aucun poisson, ni à pas une de ses tables.
Il manquoit peu de sermons l'avent et le carême, et aucune des dévotions de la semaine sainte, des grandes fêtes, ni les deux processions du saint sacrement, ni celles des jours de l'ordre du Saint-Esprit, ni celle de l'Assomption. Il étoit très-respectueusement à l'église. A sa messe tout le monde étoit obligé de se mettre à genoux au Sancfus, et d'y demeurer jusqu'après la communion du prêtre ; et s'il cntendoit le moindre bruit ou voyoit causer pendant la messe, il le trouvoit fort mauvais. Il manquoit rarement le salut les dimanches, s'y trouvoit souvent les jeudis, et toujours pendant toute l'octave du saint sacrement. Il communioit toujours en collier de l'ordre, rabat et manteau, cinq fois l'année, le samedi saint à la paroisse, les autres jours à la chapelle, qui étoient la veille de la Pentecôte, le jour de l'Assomption et la grand'messe après, la veille de la Toussaint et la veille de Noël, et une messe basse après celle où il avoit communié, et ces jours-là point de musique à ses messes, et à chaque fois il touchoit les malades. Il alloit à vêpres les jours de communion, et après vêpres il travailloit dans son cabinet, avec son confesseur, à la distribution des bénéfices qui vaquoicnt. Il n'y avoit rien de plus rare que de lui voir donner aucun bénéfice en d'autres temps. Il alloit le lendemain à la grand'messe et à vêpres, à matines et à trois messes de minuit en musique, et c'étoit un spectacle admirable que la chapelle ; le lendemain à la grand'messe, à vêpres, au salut. Le jeudi saint, il servoit les pauvres à dîner, et après la collation, il ne faisoit qu'entrer dans son cabinet, et passoit à la tribune adorer le saint sacrement, et se venoit coucher tout de
suite. A la messe, il disoit son chapelet (il n'en savoit pas davantage), et toujours à genoux, excepté à l'évangile. Aux grandes messes, il ne s'asseyoit dans son fauteuil qu'au temps où on a coutume de s'asseoir. Aux jubilés, il faisoit presque toujours ses stations à pied, et tous les jours de jeûne, et ceux du carême où il mangeoit maigre, il faisoit seulement collation.
Il étoit toujours vêtu de couleur plus ou moins brune avec une légère broderie, jamais sur les tailles, quelquefois rien qu'un bouton d'or, quelquefois du velours noir. Toujours une veste de drap ou de satin rouge, ou bleue, ou verte, fort brodée. Jamais de bague, et jamais de pierreries qu'à ses boucles de souliers, de jarretières et de chapeau, toujours bordé de point d'Espagne avec un plumet blanc. Toujours le cordon bleu dessous, excepté des noces ou autres fêtes pareilles qu'il le portoit par dessus, fort long avec pour huit ou dix millions de pierreries. Il étoit le seul de la Maison royale et des princes du sang qui portât l'ordre dessous, en quoi fort peu de chevaliers de l'ordre l'imitoient, et aujourd'hui presque aucun ne le porte dessus, les bons par honte de leurs confrères, et ceux-là embarrassés de le porter.
Pour compléter cette esquisse, il est bon d'emprunter à Y État de la France (1742) quelques détails.
C'était dans l'Œil-de-Bœuf que les princes et les seigneurs admis au lever du Roi attendaient l'heure de son réveil, pour entrer dans sa chambre. Il y avait plusieurs entrées: Ventrée familière, pour les princes ; la grande entrée, pour les grands officiers de la couronne ; la première entrée, pour ceux qui par leur charge avaient un brevet d'entrée ; Ventrée de la Chambre, pour les officiers de la Chambre du Roi. Le garçon de la chambre ouvrait les deux battants de la porte seulement pour le Dauphin et les princes du sang. La porte s'ouvrait pour chaque personne admise et se refermait immédiatement. On devait gratter doucement aux portes de la chambre, de l'antichambre ou des cabinets, et non pas heurter rudement.
Il faut maintenant assister au lever du Roi.
Le Roi se lève à l'heure qu'il a marquée le soir avant que de se coucher, et même s'il ne s'éveilloit pas à l'heure qu'il a donnée, le premier valet de chambre l'éveilleroit.
Le matin, le premier valet de chambre du Roi en quartier, qui a couché dans la chambre de Sa Majesté, se lève ordinairement une heure avant le Roi, sort doucement de la chambre de S. M. et se vient habiller dans l'antichambre.
Un quart d'heure avant que le Roi s'éveille, environ à huit heu-
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res et demie du matin, pour la plupart du temps, le premier valet de chambre entre doucement dans la chambre de Sa Majesté, où un officier ou garçon de fourrière vient faire du feu, si c'est en été, ou remettre du bois au feu, si c'est en hiver. En même temps les garçons de la chambre ouvrent doucement les volets des fenêtres, otent le mortier 1 et la bougie, lesquels restent encore allumés après avoir brûlé toute la nuit. Ils ôtent pareillement la collation de nuit (consistant en pain, vin, eau, verre et essai, ou tasse de vermeil, et quelques serviettes et assiettes), ôtant aussi ou faisant ôter le lit du premier valet de chambre appelé le lit de veille. Cela fait, le premier valet de chambre reste seul dans la chambre, les autres garçons ou officiers se retirant, jusqu'à l'heure que le Roi a commandé qu'on l'éveille.
L'heure que le Roi a dite venant à sonner, le premier valet de chambre s'approche du lit du Roi, à qui il dit: « Sire, voilà l'heure » ; puis il va ouvrir aux garçons de la chambre, dont il y en a un qui un demi-quart d'heure auparavant a été avertir le grand chambellan et le premier gentilhomme de la Chambre en année, s'ils n'étoient pas encore arrivés dans l'antichambre; un autre va avertir au Gobelet et à la Bouche pour apporter le déjeuner; un autre prend possession de la porte et laisse seulement entreries personnes suivantes, qui sont ceux à qui le rang et les charges permettent d'entrer quand Sa Majesté est éveillée et est encore au lit.
Les premiers qui entrent sont le grand chambellan et le premier gentilhomme de la Chambre en année. Mais auparavant que de parler de ces grandes charges qui ont les premières entrées, il est juste de dire que, sitôt que le Roi est éveillé, MS1' le Dauphin a la liberté d'entrer. M8IS les ducs de Bourgogne et de Berry entrent aussi.
Entrent encore à ce moment : le duc d'Orléans, M. le Duc, le duc du Maine, le comte de Toulouse, — le grand chambellan, le premier gentilhomme de la Chambre, le grand maitre de la Garde-robe, les maîtres de la Garde-robe, le premier valet de garde-robe à la tête de tous les autres officiers de la Garde- robe qui apportent les habillements du Roi, le premier médecin, le premier chirurgien, — quelques personnes à qui le Roi a accordé cette entrée par une grâce particulière, comme M. de Lauzun, M. le maréchal de Boufflers.
Le Roi étant donc encore dans son lit, le premier valet de cham-
1 Mortier, gros morceau de cire jaune, d'une livre ou environ, daiî» lequel il y a une mèche, qu'on allume pour avoir de la lumière toute la nuit [Dictionnaire de Trévoux).
bre, tenant de la main droite un flacon d'esprit de vin, en verse sur les mains de Sa Majesté, sous lesquelles il tient une assiette en vermeil de la gauche. Le grand chambellan ou le premier gentilhomme de la Chambre présente le bénitier à Sa Majesté, qui prend de l'eau bénite, faisant îe signe de la croix. Si les princes ou grands seigneurs ci-dessus nommés ont quelque chose à dire au Roi, ils peuvent lui parler. Puis Sa Majesté récite l'office du Saint-Esprit et fait quelques prières dans son lit pendant un quart d'heure.
Avant que le Roi se lève, le sieur Quentin, qui est le barbier et qui a soin des perruques, se vient présenter devant Sa Majesté, tenant deux perruques ou plus de différente longueur; le Roi choisit celle qui lui plaît, suivant ce qu'il a résolu de faire la journée.
Au moment que le Roi sort du lit, il chausse ses mules, que lui présente le premier valet de chambre. Le grand chambellan met la robe de chambre à Sa Majesté, ou bien le premier gentilhomme de la Chambre ; et le premier valet de chambre la soutient, qui en leur absence la mettroit aussi. Le Roi étant debout prend de l'eau bénite et vient à son fauteuil, placé au lieu où il doit s'habiller ; et sitôt que Sa Majesté est sortie du balustre, un des valets de garde-robe y entre, qui va prendre sur le fauteuil proche du lit, le haut de chausses du Roi et son épée. C'est là que commence le 'petit lever, ou qu'il commence à faire petit jour chez le Roi.
Alors le grand chambellan, le premier gentilhomme de la Chambre, ou le barbier, en leur absence, ôte le bonnet de nuit de dessus la tête de Sa Majesté, que reçoit un valet de garde-robe, et l'un des barbiers peigne le Roi, qui se peigne encore lui-même. Durant tout ce temps, le premier valet de chambre tient toujours devant Sa Majesté le miroir qu'un garçon de la chambre lui a mis en main. Environ ce temps-là le Roi demande la première entrée, et le premier gentilhomme de la Chambre répète plus haut la même chose au garçon de la chambre qui est à la porte.
C'est en ce temps que commence la première entrée, c'est-à-dire qu'alors le garçon de la chambre fait entrer quand ils se présentent, ceux qui en ont le droit par leurs charges ou ceux qui ont un brevet d'entrée 1 : les secrétaires du cabinet, les premiers valets de garde-robe, les deux lecteurs delà Chambre, les deux intendants et contrôleurs de l'argenterie, quelques anciens officiers à qui le Roi a accordé de jouir encore des mêmes entrées, comme s'ils avoient leurs charges, l'intendant des meubles de la Couronne, le médecin ordinaire, le chirurgien ordinaire, l'apothicaire chef, le concierge des tentes et commandant du petit équipage du Roi.
Le Roi, suffisamment peigné, le sieur Quentin lui présente la
1 Les brevets d'entrée ou d'affaires étaient fort rares. En 1693, il y en a sept ; en 1712, il n'y en a plus que cinq. Dangeau en avait un.
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perruque de son lever, qui est plus courte que celle que Sa Majesté porte ordinairement et le reste du jour. Sa Majesté ayant mis sa perruque, les officiers de la Garde-robe s'approchent pour habiller le Roi, qui demande en même temps sa Chambre, et alors les huissiers de chambre prennent la porte de la chambre, et avec eux entrent les valets de chambre, les porte-manteaux, le portearquebuse, et autres officiers de la Chambre, les huissiers du cabinet, etc.
Les huissiers de la chambre étant entrés, s'emparent de la porte de la chambre du Roi. Et après que l'un d'eux a dit tout bas à l'oreille du premier gentilhomme de la Chambre les noms des gens de qualité qui sont à la porte (par exemple, des cardinaux, des archevêques, des évêques, du nonce, des ambassadeurs, des ducs et pairs, des maréchaux de France, des gouverneurs des provinces, des lieutenants-généraux, des premiers présidens des Parlemens, et autres), alors le premier gentilhomme de la Chambre dit au Roi les mêmes noms de ces seigneurs. Aussitôt Sa Majesté ordonne qu'on fasse entrer, ou est censée l'ordonner, ne disant rien au contraire ; et cet huissier fait entendre cet ordre à son camarade qui tient la porte ; pour lui, il est pour faire faire jour devant le Roi et faire ranger le monde.
L'huissier qui tient la porte de la chambre fait donc entrer certaines personnes sitôt qu'il les aperçoit, pour lesquelles il y a un ordre général, comme M. le duc de Vendôme, etc. Dans le même temps l'huissier laisse entrer, à mesure qu'ils arrivent, les principaux officiers de la Maison de Sa Majesté sans demander pour eux, car il ne demande point pour les officiers. Puis il laisse entrer toute la noblesse et le reste des officiers, selon le discernement qu'il fait des personnes plus ou moins qualifiées, et des officiers plus ou moins nécessaires et qui ont les emplois les plus considérables. M. de Chamlay entre sans que l'huissier aille demander pour lui.
Il est du devoir de l'huissier de demander le nom et la qualité de ceux qu'il ne connoît pas ; et lorsqu'il le demande, qui que ce soit ne le doit trouver mauvais, parce qu'il est de sa charge de connoître tous ceux qu'il laisse entrer.
Ce pendant le Roi s'habille et commence par se chausser. D'abord un garçon de la garde-robe donne les chaussons et les jarretières au premier valet de garde-robe, qui présente premièrement à Sa Majesté les chaussons l'un après l'autre, que le Roi chausse luimême. Ensuite un valet de garde-robe lui présente son haut de chausses, où sont attachés ses bas de soie. Il lui présente aussi ses bas d'estame1, ses bas foulés ou d'autres bas de soie suivant la saison. Un garçon de la garde-robe lui chausse ses souliers, dont ordinairement les boucles sont de diamants. Les deux pages de la
1 Laine tricotée à l'aiguille.
Chambre qui sont de jour ou de service relèvent les mules ou pantounes du Roi. Puis le premier valet de garde-robe lui donne ses jarretières à boucles de diamants, l'une après l'autre, que le Roi attache lui-même, et quand le Roi prend des bottes, le valet de garde-robe les lui présente.
De deux jours l'un, c'est jour de barbe, c'est-à-dire que le Roi se fait raser.
Les deux barbiers de quartier rasent alternativement de deux jours l'un, et celui qui ne rase point apprête les eaux et tient le bassin. Celui qui est de jour pour raser Sa Majesté met le linge de barbe au Roi, le lave avec la savonnette, le rase, le lave après qu'il est rasé, avec une éponge douce, d'eau mêlée d'esprit de vin, et enfin avec de l'eau pure. Pendant tout le temps qu'on rase le Roi, le premier valèt de chambre tient le miroir devant Sa Majesté, et le Roi s'essuie lui-même le visage avec le linge de barbe. Quand le Roi portoit une moustache, le barbier fournissoit de la cire préparée et laprésentoit à Sa Majesté avec le peigne à moustache.
Si l'on parle trop haut dans la chambre, les huissiers font faire silence.
Le Roi demande son déjeuner, et s'il doit prendre un bouillon (qui est toujours prêt à la Bouche), on le lui apporte auparavant, ou bien il prend une tasse d'eau de sauge, qui lui est apportée par un chef du Gobelet, qui porte une soucoupe d'or, sur laquelle il y a un sucrier de porcelaine, rempli de sucre candi en tablette, avec deux tasses et deux soucoupes de porcelaine, desquelles le Roi en prend une pour prendre sa sauge 1
Sa Majesté, après le déjeuner, ôte sa robe de chambre, et le maître de la Garde-robe lui tire la camisole de nuit par la manche droite, et le premier valet de garde-robe par la manche gauche ; puis il remet cette camisole entre les mains d'un des officiers de la Garde-robe. Le Roi, avant que de quitter sa chemise de nuit, ôte les reliques qu'il porte sur lui jour et nuit, et les donne au premier valet de chambre qui les porte dans le cabinet du Roi, où il les met dans un petit sac ou bourse qui est sur la table avec la montre de Sa Majesté, et qui garde cette bourse aux reliques et cette montre jusqu'à ce que le Roi rentre en son cabinet.
Cependant un valet de garde-robe apporte la chemise du Roi, qu'il a chauffée s'il en est besoin, et prête à donner, couverte d'un taffetas blanc. Puis pour donner la chemise à S. M., si Mgl* le Dauphin se trouve dans ce moment au lever, le grand chambellan, ou le premier gentilhomme de la Chambre, le grand maître de la Garde-robe, ou autre officier supérieur, reçoit cette chemise du valet de garde-robe et la présente à Mgr le Dauphin, pour la donner à Sa Majesté, et en l'absence de Mgr le Dauphin, à M&r le duc de
* Mais le Roi ne peut boire qu'après toutes les formalités de l'essai.
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Bourgogne, à M^1* le duc de Berry ou à M. le duc d'Orléans Les
autres princes du sang ou légitimés la prennent des mains du valet de garde-robe à qui ils donnent à tenir leur chapeau, leurs gants et leur canne. Au défaut des princes du sang ou légitimés, le grand chambellan, un premier gentilhomme de la Chambre, le grand maître de la Garde-robe, le premier valet de la Garde-robe et les autres officiers de la Garde-robe en leur rang donneroient la chemise au Roi *.
Au moment que le Roi a sa chemise blanche sur ses épaules, et à moitié vêtue, le valet de garde-robe qui l'a apportée prend sur les genoux du Roi, ou reçoit des mains de S. M. la chemise que le Roi quitte. Pendant que S. M. ôte sa chemise de nuit et met sa chemise de jour, aux côtés de son fauteuil il y a deux valets de chambre qui soutiennent sa robe de chambre pour le cacher. Or, sitôt que sa chemise lui a été donnée, le premier valet de chambre en tient la manche droite, et le premier valet de garde-robe en tient la manche gauche. Après, le Roi se lève de son siège, et le maître de la Garde-robe lui aide à relever son haut-de-chausses. Si S. M. veut mettre une camisole, c'est le grand maître de la Garderobe qui la lui vêt.
Les valets de garde-robe apportent l'épée, la veste et le cordon bleu. Le grand maître de la Garde-robe agraffe l'épée au côté du Roi, puis il lui passe sa veste dans les bras, lui met par dessus le cordon bleu en écharpe, au bout duquel la croix du Saint-Esprit de diamants est attachée et pend du côté de l'épée, avec la croix de l'ordre de Saint-Louis liée avec un petit ruban rouge. Ensuite un des valets de garde-robe présente le juste-au-corps du Roi (après l'avoir chauffé s'il en est besoin) au grand maître de la Garde-robe, lequel aide à S. M. à le passer dans ses bras. S'il arrivoit par hasard, comme quelquefois à la campagne, qu'il ne se trouvât auprès du Roi ni grand chambellan, ni premier gentilhomme de la Chambre, ni grand maître, ni maître de la Garde-robe, ni même de premier valet de garde-robe, les valets de garde-robe présenteroient eux -mêmes à Sa Majesté toutes les pièces de l'habillement ci-dessus, comme feroient aussi les garçons de garde-robe en l'absence des valets de garde-robe.
Le Roi ayant mis son juste-au-corps, celui qui a soin des cravates de S. M. en apporte plusieurs dans une corbeille, lesquelles
1 Le 30 novembre 1684, après le petit coucher, le Roi appela M. de Turenne et lui fît une forte réprimande sur ce qu'il le servoit peu respectueusement (Dangeau). Saint-Simon ajoute dans une addition : « M. de Turenne, fils aîué de M. de Bouillon et grand chambellan en survivance, profita mal de cette correction, et se fit enfin exiler. Un matin, en donnant la chemise au Roi, il ne prit pas la peine d'ôter des gants à frange, de laquelle il donna par le nez au Roi fort rudement, qui le trouva aussi mauvais qu'il est aisé de le croire. •
il a préparées avec les rubans quand il y en a ; et celle qui plaît à S. M., le maître de la Garde-robe la lui met ; mais le Roi se la noue lui-même.... Le Roi vide les poches de l'habit qu'il quitte dans celles de l'habit qu'il prend ; et c'est le maître de la Garderobe qui les lui présente pour les vider, un valet de garde-robe le tenant par dessous. Un autre valet de garde-robe apporte trois mouchoirs de points de trois sortes de façons sur une salve de vermeil, et le maître de la Garde-robe les présente sur cette même salve à S. M., qui en prend un ou deux, comme il lui plaît. Cette salve est une manière de soucoupe en ovale.
Toutes les fois que le Roi est en robe de chambre, soit de nuit, soit de jour, qu'il soit indisposé, qu'il ait pris médecine ou non, c'est au grand maître de la Garde-robe à présenter les mouchoirs à Sa Majesté.
Le maître de la Garde-robe présente aussi au Roi son chapeau, ses gants et sa canne. Aux jours des grandes fêtes solennelles, le grand maître de la Garde-robe met le manteau sur les épaules du Roi et présente à S. M. le collier de l'Ordre, lequel les officiers de la Garde-robe attachent par dessus le manteau.
Toutes les fois que le Roi met des habits neufs, pour cette première fois le tailleur présente les chausses à S. M., mais à l'égard de la veste et du juste-au-corps, il les présente aux officiers supérieurs, comme il est dit à l'habillement ordinaire du Roi. Si dès le matin le Roi s'habilloit pour aller à la chasse, S. M. prendroit un surtout et un manchon, suivant la saison.
Si le Roi se levoit avant qu'il fût jour, on allumeroit un bougeoir, et le grand chambellan ou le premier gentilhomme de la Chambre ayant demandé à S. M. à qui elle souhaiteroit qu'on le donnât, le premier valet de chambre le mettroit entre les mains de celui que le Roi auroit nommé, pour le tenir pendant qu'on habilleroit Sa Majesté l.
Pendant que le Roi s'habille, l'horloger prend son temps pour mettre en état les pendules de la chambre et des autres appartenons de S. M., et la montre même que le Roi porte sur lui, et la va mettre sur la table du cabinet.
Un valet de chambre tient toujours le miroir devant le Roi, durant tout le temps qu'on habille S. M., et deux éclairent aux deux côtés, s'il est besoin de lumière.
Le Roi étant tout habillé vient aussitôt à la ruelle de son lit, l'huissier de chambre faisant faire place devant S. M. Le Roi s'agenouille sur les deux carreaux, l'un sur l'autre, qu'un valet de chambre a posés à terre sur le parquet au devant du fauteuil proche le lit du Roi, et ce valet de chambre se tient dans le balustre. S. M.
1 Le bougeoir est à deux bobèches, et par conséquent à deux bougies. Le Roi seul a un bougeoir de cette sorte. Donner le bougeoir à quelqu'un était une grande faveur que le Roi accordait à cette personne.
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prend de l'eau bénite, prie Dieu, et ayant achevé ses prières, le grand aumônier, ou le premier aumônier dit d'une voix basse l'oraison Quœsumus omnipotens, Deus, etc., ou en leur absence un des aumôniers ; puis le Roi prend encore de l'eau bénite et s'en ra.... Autrefois le Roi allait prier Dieu dans un oratoire proche sa chambre.
La journée finie, commencent les préparatifs pour le coucher du Roi.
Sur le soir, deux officiers du Gobelet apportent à la chambre la collation de nuit pour le Roi, de laquelle il se sert en cas de besoin : consistant en trois pains, deux bouteilles de vin, un flacon plein d'eau, un verre et une tasse ; de plus, sept ou huit serviettes et trois assiettes. Un valet de chambre reçoit cette collation et l'officier du Gobelet en fait l'essai devant lui. Et à quelque moment de la soirée, avant que le Roi se couche, le valet de chambre fait pareillement l'essai de cette collation de nuit devant le premier valet de chambre.
Avant que le Roi vienne coucher, un valet de chambre place le fauteuil de S. M. sur lequel il étale la robe de chambre, et y pose dessus les deux mules ou pantoufles. Le barbier prépare sur une table la toilette et les peignes. Un autre valet de chambre accommode, en dedans l'alcôve à la ruelle du lit, deux coussins l'un sur l'autre qui sont à terre sur le parquet devant un fauteuil, où le Roi doit venir faire sa prière ; il prépare aussi le bougeoir allumé, qu'il pose là sur un siège à côté du fauteuil, puis il se tient au dedans de l'alcôve. Les officiers de la Garde-robe apportent les bardes de nuit pour le Roi, et ils étendent sur une table la toilette de velours rouge, sur laquelle ils viennent mettre à plusieurs fois toutes les hardes de jour de S. M. à mesure qu'elle les quitte en se déshabillant.
Grand coucher du Roi.
Le Roi sortant de son cabinet trouve à la porte le maître de la Garde-robe, entre les mains duquel il met son chapeau, ses gants et sa canne, que prend aussitôt un valet de garde-robe. Et pendant que le Roi détache son ceinturon par devant pour quitter son épée, le maître de la Garde-robe le détache par derrière et le donne avec l'épée au valet de garde-robe, qui la porte à la toilette.
L'huissier de chambre fait faire place devant S. M. qui va faire sa prière proche de son lit, prenant de l'eau bénite et s'agenouillant, comme le matin, sur deux coussins qui sont préparés à terre devant un fauteuil. L'aumônier de jour tient le bougeoir pendant les prières du Roi, et dit à la fin, d'une voix basse, l'oraison Quœsumus omnipotens Deus, ut famulus tuus Ludovicus rex noster, etc.
Si le lendemain il doit y avoir quelque ordre extraordinaire pour la messe, S. M. le dit à l'aumônier pour le faire entendre aux chapelains, aux clercs de chapelle et au sommier de la chapelle et oratoire du Roi.
Le Roi se met de l'eau bénite au front, et se lève ensuite de ses prières. Alors le premier valet de chambre, après avoir pris le bougeoir que tenoit l'aumônier, reçoit des mains de S. M. la petite bourse où sont les reliques, et en même temps sa montre, continuant à marcher devant le Roi.
L'huissier de chambre fait encore faire place au Roi jusqu'à son fauteuil, et au moment que S. M. y arrive, le grand chambellan, ou le premier gentilhomme de la Chambre, demande au Roi à qui il veut donner le bougeoir ; et S. M. ayant parcouru des yeux l'assemblée, nomme celui à qui il veut faire cet honneur. Le Roi le fait donner plus ordinairement aux princes et seigneurs étrangers quand il s'en rencontre.
Le Roi debout se déboutonne, dégage son cordon bleu ; puis le maître de la Garde-robe lui tire la veste, et par conséquent le cordon bleu qui y est attaché, et le juste-au-corps qui est encore par dessus. Ensuite il reçoit aussi la cravate des mains du Roi, remettant toutes ces hardes entre les mains des officiers de la Garde-robe.
S. M. s'assied en son fauteuil, et le premier valet de chambre et le premier valet de garde-robe lui défont ses jarretières à boucles de diamants, l'un à droite, l'autre à gauche. Les valets de chambre ôtent du côté droit le soulier, le bas et le haut-de-chausses ; pendant que les valets de garde-robe qui sont du côté gauche lui déchaussent pareillement le pied, la jambe et la cuisse gauche. Les deux pages de la Chambre qui sont de jour ou de service donnent les mules ou pantoufles à S. M. Un valet de garde-robe enveloppe le haut-de-chausses du Roi dans une toilette de tafetas rouge, et le va porter sur le fauteuil de la ruelle du lit avec l'épée de Sa Majesté.
Les deux valets de chambre qui ont été derrière le fauteuil tiennent la robe de chambre à la hauteur des épaules du Roi, qui dévêt sa chemise pour prendre sa chemise de nuit, qu'un valet de garde-robe chauffe s'il en est besoin.
C'est toujours le plus grand prince ou officier qui donne la chemise au Roi, comme nous avons dit ci-devant au lever de S. M. Le premier valet de chambre aide au Roi à passer la manche droite de cette chemise ; comme de l'autre côté le premier valet de garderobe aide pareillement à passer la manche gauche, et chacun noue les rubans de la manche de son côté. Un valet de garde-robe prend sur les genoux du Roi la chemise que S. M. quitte.
Le Roi ayant pris sa chemise de nuit, le premier valet de chambre, qui a tiré les reliques de la petite bourse, les présente au grand chambellan ou au premier gentilhomme de la Chambre qui les
SERVICE DU ROI
donne à S. M. Le Roi les met sur lui, passant le cordon qui les tient attachées en manière de baudrier. Et quand S. M. met une camisole de nuit, le grand maître de la Garde-robe prend cette camisole des mains d'un valet de garde-robe et la vêt au Roi, qui prend ensuite sa robe de chambre et se lève de dessus son fauteuil, qu'un valet de chambre range à l'endroit de la chambre où il a accoutumé d'être. Le Roi debout fait une révérence pour donner le bonsoir aux courtisans. Le premier valet de chambre reprend le bougeoir au seigneur qui le tenoit et le donne à tenir à celui de ses amis à qui il veut faire plaisir, qui demeure au petit coucher.
Les huissiers de chambre crient tout haut : Allons, Messieurs, passez. Toute la Cour se retire, et ceux qui doivent prendre l'ordre ou le mot du guet de S. M. le prennent : savoir, le capitaine des Gardes du corps, le capitaine des Gent-Suisses, le colonel du régiment des Gardes françoises, le colonel général des Suisses ou le colonel du régiment des Gardes suisses, le grand écuyer, le premier écuyer, ou même un écuyer de quartier, et c'est là où finit ce qu'on appelle le grand coucher du Roi K
Petit coucher du Roi.
Il ne reste pour lors dans la chambre que les personnes suivantes :
Premièrement, tous ceux qui peuvent y être aussi le matin, quand Sa Majesté est encore dans son lit.
En second lieu, ceux de la première entrée. Les officiers de la Chambre et de la Garbe-robe. Le premier médecin et les chirurgiens.
Quelques particuliers à qui le Roi a accordé la grâce d'être à son petit coucher.
M. de Chamlay.
La Cour étant sortie, le Roi vient s'asseoir sur un siège pliant, qu'un valet de chambre a préparé proche la balustrade du lit de Sa Majesté avec un carreau dessus. Le Roi s'y étant assis, les barbiers le peignent et lui accommodent les cheveux; Sa Majeslé se peigne aussi. Pendant tout ce temps-là un des valets de chambre tient le miroir devant le Roi, un autre éclaire avec un flambeau.
Le Roi étant peigné, un valet de garde-robe apporte sur la salve un bonnet de nuit et deux mouchoirs de nuit unis et sans dentelle, et présente cela au grand maître de la Garde-robe, qui les donne
1 Depuis la fête de Pâques de l'année 1705, dit Dangeau, le 20 décembre de cette année, il n'y a plus de grand coucher ; il n'y a plus que le petit coucher ; et Saint-Simon ajoute : « La longue goutte l'avoit fait supprimer, et cette habitude, qui lui fut commode, ne lui permit pas de le rétablir. » L'étiquette finissait par fatiguer Louis XIV lui-même.
au Roi, ou en son absence au grand chambellan, ou au premier gentilhomme de la Chambre, ou bien au premier valet de garderobe, ou en leur absence il présenteroit tout cela lui-même à Sa Majesté.
Pour donner au Roi la serviette dont il s'essuie les mains et le visage, le grand chambellan ou le premier gentilhomme de la Chambre cèdent cet honneur à tous les princes du sang et légitimés En l'absence de tous ces princes, le grand chambellan ou
le premier gentilhomme, le grand maître de la Garde-robe, ou le maître de la Garde-robe présente à Sa Majesté cette serviette qui est entre deux assiettes de vermeil, et qui est mouillée seulement par un bout. Le Roi s'en lave le visage et les mains, s'essuie du bout qui est sec, et la rend à celui qui la lui a présentée, lequel la remet ensuite entre les mains de l'officier de la Chambre.
Le Roi dit à quelle heure il se veut lever le lendemain, tant au grand chambellan, où au premier gentilhomme de la Chambre, qu'au grand maître de la Garde-robe, ordonnant encore au grand maître de la Garde-robe l'habit qu'il veut prendre le lendemain.
L'huissier fait sortir toutes les personnes qui étoient au petit coucher et sort lui-même, après que le premier gentilhomme de la Chambre lui a donné l'ordre pour le lever du Roi au lendemain. Un valet de chambre éclaire au grand chambellan ou au premier gentilhomme de la Chambre jusqu'à l'antichambre. Les valets de garde-robe et les garçons reportent les habits de Sa Majesté à la garde-robe ; et pareillement un garçon de garde-robe éclaire au grand maître ou au maître de la Garde-robe.
Il ne reste donc plus dans la chambre que le premier valet de chambre, les garçons de la chambre et le premier médecin, pour quelques momens.
Après cela le Roi entre dans son cabinet, y étant encore quelque temps sans se coucher. Quelquefois il s'amuse un moment à flatter ses chiens et à leur donner à manger pour s'en faire mieux connoître et se les rendre plus obéissans quand il va tirer. Le sieur Antoine, porte-arquebuse, qui a soin de ces chiens, s'y trouve d'ordinaire.
Cependant les garçons de la chambre font au pied du lit du Roi le lit du premier valet de chambre, dit le lit de veille. Ils bassinent et préparent le lit de Sa Majesté. Ils préparent aussi la collation du Roi, et apportent au premier valet de chambre, sur une assiette, le verre bien rincé pour présenter à Sa Majesté, et une serviette ; puis ils versent du vin et de l'eau tant qu'il plaît au Roi, et pendant que Sa Majesté boit, le premier valet de chambre tient l'assiette sous le verre ; le Roi s'essuie la bouche avec la serviette que lui présente, en ce moment, le même premier valet de chambre. Les garçons de la chambre tiennent aussi le bassin à laver devant Sa Majesté qui se lave les mains.
Quelque temps après le Roi se couche, les garçons de la cham-
bre allument le mortier dans un coin de la chambre, et encore une bougie ; et ces deux lumières brûlent toute la nuit en cas qu'on en ait besoin. Ces garçons de la chambre sortent et vont coucher proche la chambre, ordinairement auprès des coffres de la chambre. Le premier valet de chambre ferme les rideaux du lit du Roi, puis il va fermer en dedans au verrouil les portes de la chambre de Sa Majesté ; il éteint le bougeoir et se couche.
Si la nuit le Roi demande quelque chose, aussitôt le premier valet de chambre se lève, et, s'il est besoin de gens, il va appeler les garçons de la chambre.
Le dieu enfin va dormir.
Pour être des plus modestes, l'appartement de Mm0 de Maintenon n'en fut pas moins la partie principale du château depuis 4684. C'est là que se trouvait le centre réel du gouvernement qui régissait la France et le Roi lui-même, gouvernement devenu étranger aux grandes traditions de Henri IV, de Richelieu et de Mazarin, et entièrement dirigé, surtout pour les affaires religieuses, par la nouvelle épouse de Louis XIV. « Mme de Maintenon, dit d'Aguesseau1, étoit alors comme la déesse de la Fortune à laquelle on attribuoit, dans le paganisme, tous les effets dont on ne voyoit point de cause apparente. »
L'appartement de Mme de Maintenon occupait les salles actuelles 141, 142 et 143, et une partie de l'espace où l'on a construit Yescalier de stuc. Il est difficile de retrouver dans la disposition actuelle de ces trois pièces celle de l'ancien appartement, Louis-Philippe, M. Vatout, son bibliothécaire2, et
1 T. XII, p. 72, in-4°.
2 M. Vatout faisait faire ses livres par un M. de Saint-EsLeben, qui ne se donnait pas la peiue de faire aucune recherche sérieuse. Nous tenons ce
M. Nepveu, ayant bouleversé ces pièces historiques par excellence, en ne sachant pas quel appartement ils détruisaient. Louis-Philippe croyait que l'appartement de Mmc de Maintenon était de l'autre côté de la cour ; et cependant, avec la moindre recherche, avec le moindre travail, on eût trouvé la place de cet appartement marquée sur un plan gravé en 1714 et faisant partie du recueil de Demortain1, et bien indiquée dans Félibien, page 58. Il ne reste rien non plus de la décoration de cet appartement si plein de souvenirs ; M. Nepveu a tout fait disparaître. Devant une destruction si inutile, on ne saurait trop s'élever contre le vandalisme de l'architecte, et contre l'ignorance du bibliothécaire, bien plus coupable encore.
Il existe au cabinet des estampes 2 un dessin représentant la cheminée de la chambre de Mme de Maintenon avec la glace et un tableau au-dessus. C'est, je crois, le seul document qui nous permette de reconstituer, par ia pensée, une des pièces de l'appartement.
Nous donnons ici un plan de l'appartement de Mme de Maintenon d'après le plan de 1714, dont nous parlions plus haut. En le comparant avec le plan n° 14, il devient facile de voir quels changements ont été opérés dans cette partie du palais.
La salle 141 formait, au temps de Mme de Maintenon, deux antichambres entre-solées. La première (141 a) ouvrait sur le vestibule de l'escalier de la Reine ; c'est par là que le Roi et la duchesse de Bourgogne entraient chez Mme de Maintenon. Dans cette antichambre, et en face de la fenêtre, se trouvait un petit cabinet (aujourd'hui détruit), dans lequel était un escalier conduisant aux entre-sols destinés aux femmes de Mme de Maintenon et à Nanon, son ancienne servante, devenue M,le Balbien depuis la fortune de sa maîtresse*.
La salle 142 était la chambre de Mme de Maintenon. Gomme
renseignement d'un savant ecclésiastique de Versailles, qui le tient luimême de Mlle de Saint-Esteben.
1 Les plans, profils et élévations des ville et château de Versailles. dessinés et gravés eu 1714 et 171 5 ; Paris, chez Demortain, in-folio.
* Architecture de De Cotte, H. 2, 18.
J Voir sur ce personnage, Saint-Simon, XIII, 49.
la salle 144, elle a été diminuée d'un tiers par M. Nepveu, pour construire Y escalier de stuc, qui continue l'escalier de la Reine et conduit à l'attique du Midi. La chambre de Mme de Maintenon avait un appendice situé entre la salle des Gardes (120) et l'antichambre 144 b. C'est là que se trouvaient un petit cabinet de chaise percée et une étroite alcôve sans jour et sans air, où était placé son lit. La cheminée était pratiquée dans l'épaisseur du gros mur qui séparait la chambre de la salle des Gardes *, vis-à-vis la fenêtre du Nord.
Nous savons par Saint-Simon que, lorsque le Roi travaillait chez Mme de Maintenon, sa table était à gauche de la cheminée, du côté du cabinet; son fauteuil adossé à la muraille; un pliant pour le ministre, un autre pour son sac. De l'autre côté de la cheminée, une niche de damas rouge et un fauteuil où se tenait Mmo de Maintenon, avec une petite table devant elle. « Avant le souper du Roi, dit Saint-Simon, les gens de Mme de Maintenon lui apportoient son potage avec son couvert et quelque autre chose encore. Elle mangeoit ; ses femmes et un valet de chambre la servoient, toujours le Roi présent et presque toujours travaillant avec son ministre. Le souper achevé, qui étoit court, on emportoit la table ; les femmes de Mmede Maintenon demeuroient, qui tout de suite la déshabil-
loient en un moment et la mettoient au lit Les jours de
travail, ils n'étoient seuls ensemble que fort peu de temps avant que le ministre entrât, et moins encore fort souvent a-près qu'il étoit sorti. Le Roi passoit à une chaise percée, revenoit au lit de Mm0 de Maintenon où il se tenoit debout fort peu, lui donnoit le bonsoir et s'en alloit se mettre à table. »
Le petit passage de biais qui conduisait de la chambre de Mme de Maintenon à son cabinet existe encore, mais les cinq marches qu'on y trouvait autrefois, et qui servaient à monter au cabinet, ont été supprimées, le sol de cette dernière pièce ayant été baissé.
La salle 443 était le grand cabinet de Mme de Maintenon. Deux petits cabinets noirs étaient établis dans le fond; la porte qui conduit à la salle du Sacre (ancienne salle des
1 Le corps de la cheminée existe encore.
Gardes) n'existait pas ; elle n'a été ouverte que sous Louis- Philippe. Une porte, aujourd'hui masquée par le tableau 2307 1 conduit à un petit escalier et de là à l'antichambre de l'appartement du duc de Bourgogne. C'est par là qu'on entrait dans le cabinet de Mme de Maintenon, sans passer par sa chambre à coucher. « Tous les soirs, dit Saint-Simon, Mma la duchesse de Bourgogne jouoit dans le grand cabinet de Mme de Maintenon avec les dames à qui on avoit donné l'entrée, qui ne laissoit pas d'être assez étendue, et de là entroit tant et si souvent qu'elle vouloit, dans la pièce joignante, qui étoit la chambre à coucher de Mme de Maintenon, où elle étoit avec le Roi, la cheminée entre deux. Monseigneur, après la comédie, montoit dans ce grand cabinet, où le Roi n'entroit point, et Mme de Maintenon presque jamais.... » Nul homme, sans exception, que Monseigneur et ses fils n'entraient dans le grand cabinet.
En 1698 \ le Roi agrandit l'appartement de Mmc de Maintenon, trop étroitement logée ; il lui donna l'appartement du cardinal de Furstemberg3. Mansart travailla avec activité à la restauration et à l'ameublement de ces deux nouvelles pièces (146 a et 146 b). L'appartement du cardinal occupait évidemment une partie des salles des aquarelles (146), et était séparé du grand cabinet de Mme de Maintenon par le petit escalier 143 bis. Mme de Maintenon conserva ces deux pièces jusqu'au 26 mars 1713, qu'elles lui furent enlevées pour servir de logement au duc d'Alençon, fils du duc de Berry.
Ce fut en 1 682 que le Roi donna à Mme de Maintenon son appartement à Versailles ; nous trouvons en effet, à cette date, Jouvenet et Mazeline travaillant aux sculptures4. En 1683 on y fait de la menuiserie, c'est-à-dire des lambris ; en 1684, des ouvrages de peinture et de dorure. En 1684, Jouvenet et Mazeline achèvent les ouvrages de stuc et les sculptures des boiseries. Les Comptes de 1685 nous apprennent que les peintures étaient rehaussées d'or. En 1688, on peignit la corniche du grand cabinet.
1 Bataille de Peyrestortes.
a Dangeau, VI, 283 et 290.
3 Le cardinal avait obtenu cet appartement le 25 août 1C93 (Dangeau). * Comptes de 1682.
Mme de Maintenon avait aussi à Versailles un hôtel, rue des Bons-Enfants, n° 181. En 1685, Louis XIV y fit faire des travaux, aux écuries, pour une somme de 6000 livres 2.
Mme de Maintenon avait, comme tout le monde, un château à la campagne, celui de Maintenon. Eq 1674, elle avait acheté cette terre, qui rapportait 15,000 livres, avec l'argent que le Roi lui avait donné pour la récompenser d'avoir conduit aux eaux des Pyrénées le jeune duc du Maine, dont la santé était chancelante. Le Roi voulut alors que Mme Scarron prit le titre de marquise de Maintenon, ce qui parait avoir mécontenté les anciens amis de son mari, et fait sourire les courtisans qui appelèrent la nouvelle marquise Madame de Maintenant.
Non seulement Louis XIV paya la terre de Maintenon ; mais il y fit d'assez fortes dépenses en 1687: 44,039 livres, puis 3904 ; enfin 39,959 3.
Introduite à, la Cour par la toute-puissante protection de Mme de Montespan, Mme Scarron séduisit le Roi par sa beauté, la vivacité de son regard, l'élégance de sa taille \ et surtout par le charme de sa voix, de son esprit et de sa conversation. « Elle lui fit connoître, dit Mme de Sévigné, un pays tout nouveau, je veux dire le commerce de l'amitié et de la conversation. »
« Quand je commençai à voir, racontait-elle aux Dames de Saint-Cyr, qu'il ne seroit peut-être pas impossible d'être utile au salut du Roi, je commençai aussi à être convaincue que Dieu ne m'avoit amenée à la Cour que pour cela, et je bornai là toutes mes vues. Je lui donnai alors de bons conseils, et je tâchai de lui faire rompre ses commerces 5. » Louis XIV l'écoutait, mais il eût mieux aimé en faire simplement sa maîtresse. Elle était trop vertueuse, et en même temps trop habile, pour céder ; elle fut assez adroite pour conserver sa faveur et résister au Roi. «Je le renvoie toujours
1 Leroi, I, 92.
2 Comptes de 1685.
3 Comptes de 1687.
* Mémoires des Dames de Saint-Cyr, cités par Lavallée, p. 28. 5 Lavallée, p. 23. Histoire de MmG de Maintenon et de la Maison royale de Saint-Cyr, 2e édition.
affligé et jamais désespéré », écrivait-elle à Mme de Frontenac en 4 677. Louis XIV, qui se fatiguait de Mme de Montespan, trouva dans Mlle de Fontanges 1 la distraction qu'il cherchait, et nomma Mme de Maintenon dame d'atours de la Dauphine. Furieuse, Mme de Montespan disait à Mme de Maintenon: « Le Roi a trois maîtresses, moi de nom, cette fille (Fontanges) de fait, et vous de cœur. »
Les dépits et les scènes violentes de jalousie éloignèrent de plus en plus Louis XIV de Mme de Montespan. Mme de Maintenon travaillait de son côté à séparer le Roi de sa maîtresse et à le rapprocher de la Reine, qui lui donna son portrait en témoignage d'affection et de reconnaissance.
Après la mort de la Reine (30 juillet 4683), la faveur de Mme de Maintenon augmenta rapidement. A Fontainebleau, où la Cour était allée après les funérailles, le Roi la logea dans l'appartement de la Reine et commença à tenir ses conseils dans sa chambre. Il la consultait souvent et ne pouvait plus la quitter. « Pendant ce voyage, dit Mme de Gaylus, je vis tant d'agitation dans son esprit, que j'ai jugé depuis qu'elle étoit causée par une incertitude violente de son état, de ses pensées, de ses craintes, de ses espérances; en un mot son cœur n'étoit pas libre et son esprit fort agité. Pour cacher ces divers mouvemens et pour justifier les larmes que nous lui voyions répandre, elle se plaignoit de vapeurs, et alloit chercher à respirer dans la forêt avec la seule Mme de Montchevreuil ; elle y alloit même quelquefois à des heures indues. Enfin les vapeurs se passèrent, le calme succéda à l'agitation, et ce fut à la fin du voyage. »
C'est certainement pendant ce voyage à Fontainebleau que le projet de mariage entre Louis XIV et Mm0 de Maintenon fut adopté, et M. Lavallée me paraît avoir fixé avec toute l'exactitude possible la date du mariage au 42 juin 4684.
Quoique secrète, l'union n'était douteuse pour personne. Le Roi l'appelait Madame tout court et la traitait avec une déférence toute particulière ; les princes et princesses de la famille royale avaient pour elle les mêmes égards; les Papes lui adressaient des brefs. Mais rien d'extérieur ne révélait
1 Morte en 1681.
sa situation. Elle était, comme elle le dit elle-même, « une énigme pour le monde a. En effet, la Palatine, qui aurait dû être renseignée sur ce point, écrivait le U avril 1688 : « Je n'ai pas pu savoir si le Roi a oui ou non épousé la Maintenon. Il y en a beaucoup qui assurent qu'elle est sa femme, et que l'archevêque de Paris les a unis en présence du confesseur du Roi et du frère de la Maintenon; mais d'autres disent que ce n'est pas vrai, et il est impossible de savoir ce qu'il en est. En tout cas, ce qu'il y a de certain, c'est que le Roi n'a jamais eu pour aucune maîtresse la passion qu'il a pour celle-ci ; c'est quelque chose de curieux à voir quand ils sont ensemble. Si elle est quelque part, il ne peut pas y tenir un quart d'heure sans aller lui parler à l'oreille et l'entretenir en secret, bien qu'il ait été toute la journée auprès d'elle. Cette femme est un méchant diable que chacun recherche et craint fort, mais elle est peu aimée. »
Habile pour s'éléver, Mme de Maintenon le fut bien davantage pour se maintenir. Elle n'eut pas de Maison, pas de dignité, point de luxe; elle se montra aussi peu que possible et ne prit part à rien ostensiblement. Elle disait aux Dames de Saint-Cyr : « Je ne suis pas grande, je suis seulement élevée. » Elle déclarait qu'elle n'avait d'autre but que de retirer le Roi des femmes et de le donner à Dieu; mais, sans paraître en avoir, elle eut beaucoup d'influence sur la marche des affaires, et c'est bien elle qui a donné à la seconde partie du règne de Louis XIV le caractère qui la distingue.
Mme de Maintenon paya cher cette haute position. Le Roi, dur et égoïste, aimait les gens pour lui et non pas pour eux. Délicate et presque continuellement souffrante, elle se soumettait à tout ce qu'exigeait le Roi. oc Je l'ai vue quelquefois, dit Mlle d'Aumale *, lasse, chagrine, inquiète, malade, prendre l'air le plus riant et le ton le plus satisfait, divertir le Roi par mille inventions, l'entretenir seule quatre heures de suite, sans répétitions, sans bâillemens, sans médisances. Quand il sortoit de sa chambre à dix heures du soir, et qu'on fermoit son rideau, elle me disoit en soupirant : « Je n'ai que le temps de vous dire que je n'en puis plus. » Quand
1 Lettre du 12 septembre 1698, citée par Lavallée, p. 39.
elle était trop fatiguée, elle allait se reposer a Saint-Cyr.
Elle vivait fort retirée avec quelques amies anciennes ou nouvelles : Mmes de Montchevreuil, d'Heudicourt, de Saint- Géran, d'O, de Dangeau ; avec ses nièces, la spirituelle Mme de Gaylus et Mlle d'Aubigné, qu'elle maria en 4698 au comte d'Ayen, fils du premier maréchal de Noailles *, et qui, grâce à sa dot et aux bienfaits du Roi, eut en se mariant plus de 80.000 livres de rente. Le soir, le Roi donna la chemise au comte d'Ayen ; la duchesse de Bourgogne, à la mariée.
Louis XIV passait une partie de sa vie chez Mmo de Maintenon. « Le Roi, écrit Dangeau, va souper chez elle comme il alloit souper chez Mme de Montespan 2. » Il y travaillait tous les soirs avec l'un de ses ministres. En 1696, nous le voyons y tenir un conseil de guerre avec les maréchaux de Villeroi et de Boufflers et MM. de Puységur et de Ghamlay. C'est chez elle que le Roi reçoit le maréchal de Villeroi revenant de Crémone (14 novembre 1702), le maréchal de Boufflers à son retour de l'armée de Flandre (2 décembre 1702) ; c'est chez elle que, le 4 janvier 1703, il travaille deux heures avec Chamillart et Villars qui partait à l'armée du Rhin; c'est encore chez elle qu'il reçoit, le 11 décembre 1708, le duc de Bourgogne revenant de sa malheureuse campagne de Flandre.
Quand la jeune princesse de Savoie, future duchesse de Bourgogne, arriva à Versailles, elle soupa tous les jours chez Mme de Maintenon avec le Roi, qui n'allait plus ni à la comédie, ni à l'appartement. C'est chez elle que Rigaud fait le portrait de Louis XIV en 4701 et l'achève en 1702 3.
En même temps que la chambre de Mme de Maintenon
1 Dangeau, 1er avril 1G98. — M. Taphanel a donné dans son histoire du Théâtre de Saint-Cyr (p. 148) le préambule du contrat de mariage de M110 d'Aubigné, d'après l'original qui existe aux archives de Seine-et-Oise. On y lit : « S. M. voulant donner à la dame marquise de Maintenon les marques de la considération particulière qu'il a pour elle, et suppléer par ses libéralités en faveur de ladite demoiselle future épouse à ce que ladite dame, sa tante, feroit elle-même, si le trop de désintéressement dont, elle a toujours fait profession ne la mettoit hors d'état, par son peu de bien, d'en faire à
d'autres...., donne à la future épouse 800,000 livres d'argent comptant,
plus 200,0(i0 livres de pierreries, etc.
2 1686, 19 octobre.
3 Dangeau, 1701, 10 et 11 mars; 1702, 19 janvier. Ce portrait fut envoyé à Philippe V.
servait au Roi de cabinet du conseil, le cabinet de Mme de Maintenon servait de salle de comédie et de concert pour l'amusement de la duchesse de Bourgogne, qui elle aussi passait une partie de sa vie chez sa tante.
Déjà, en 1689, ce cabinet avait servi aux premières répétitions d'Esther. Mme de Maintenon ayant ordonné à Racine de faire une tragédie pour Saint-Cyr, le poëte s'était mis à l'œuvre. Dès le 18 février 1688; il était décidé, entre le Roi, Mme de Maintenon et Racine que le sujet serait Esther et Assuérus, que la pièce serait chantée et récitée par les Demoiselles de la maison de Saint-Louis, et que Moreau, attaché à la musique du Roi et maître de musique à Saint-Cyr, ferait « les airs », comme dit Dangeau. Racine lut sa pièce, acte par acte, à Mme de Maintenon et au Roi, qui fit diverses observations sur le prologue, comme il en avait fait jadis au Tartufe de Molière. Puis, on fit deux répétitions & Esther chez Mmc de Maintenon ; la seconde, le 7 janvier 1689 l. Il est inutile d'insister sur les allusions à Mme de Maintenon que renfermait la tragédie & Esther ; son élévation, sa puissance y sont clairement indiquées et n'échappèrent à personne. Le 26 janvier 1689, la Cour alla à Saint-Cyr assister à la première représentation d'Esther, qui obtint le plus grand succès.
Après Esther on joua à Saint-Cyr Athalie. « Louis XIV fit quelquefois venir à la Cour les meilleures actrices de Saint- Cyr pour réciter devant lui les beaux vers de Racine qu'il ne pouvait se lasser d'entendre. « Elles y alloient, disent les Mémoires des Dames, dans les carrosses du Roi, bien accompagnées, et Mn,e de Maintenon étoit fort attentive, lorsqu'elles étoient arrivées, à les mettre entre les mains de gens sûrs pour veiller à leur conduite. Pendant qu'elles étoient là, ils avoient ordre de se tenir près d'elles et d empêcher que personne se mêlât trop en leur compagnie, afin qu'elles fussent aussi bien gardées qu'elles le pouvoient être hors de Saint- Cyr. Elles jouèrent leur pièce dans l'appartement de Mmo de Maintenon, en présence du Roi, des princes du sang et de plusieurs personnes de la première qualité, sans autre parure que leur habit ordinaire, qui étoit propre et mis de bon
1 Danoeau.
goût On alla ainsi à Versailles en différens temps, tantôt
pour Athalie, tantôt pour Esther, puis encore pour Jonathas, dont un nommé Duché étoit l'auteur 4. »
Le 12 janvier 1697, la duchesse de Bourgogne, dont l'éducation se faisait en partie à Saint-Gyr2, y jouait dans la tragédie d'Esther le rôle d'une petite israélite, à la satisfaction du Roi et de Mme de Maintenon. Elle y joua souvent et y prit un goût très-vif pour la comédie. En 1698, le 6 décembre, à l'anniversaire de la naissance du duc de Bourgogne, il y eut le soir, chez Mm0 de Maintenon, un petit divertissement pour le Roi. Le duc de Bourgogne faisait Apollon ; la duchesse et ses dames étaient les neuf Muses3. Le 17 octobre 1698, on joua, à Fontainebleau cette fois, les Plaideurs. Les acteurs étaient le duc et la duchesse de Bourgogne, la duchesse de Guiche, Mme d'Heudicourt, la comtesse d'Ayen, Mmes d'O et de Montgon, Mlle de Mornanville, ancienne élève de Saint-Cyr.
A partir de 1699, le grand cabinet de Mm0 de Maintenon devient une véritable salle de comédie. On y joue : Jonathas et Aiïsalon, tragédies de Duché, la Ceinture magique de Rousseau, Athalie et les Précieuses ridicules. « Mme la duchesse de Bourgogne, M. le duc d'Orléans, le comte et la comtesse d'Ayen, le jeune comte de Noailles, M,le de Melun y faisoient les principaux personnages en habits de comédiens fort magnifiques. Le vieux Baron, excellent acteur, les instruisoit et jouoitavec eux et quelques domestiques de M. de Noailles. Lui et son habile femme, étoient les inventeurs et les promoteurs de ces plaisirs intérieurs pour s'introduire de plus en plus dans la familiarité du Roi, à l'appui de l'alliance de Mm0 de Maintenon. Il n'y avoit de place que pour quarante spectateurs. Monseigneur et les deux princes ses fils, Mme la princesse de Gonty, M. du Maine, les dames du palais, Mme de Noailles et ses filles y furent les seuls admis. U n'y eut que deux ou trois courtisans en charge et en familiarité, et pas toujours. Madame y fut admise avec son grand habit de deuil; le Roi
1 Mémoires sur ifme de Maintenon, recueillis par les Dames de Saint-Cyr, 1846, in-12.
9 Elle y allait trois fois par semaine. 3 Dangeau.
iy convia parce qu'elle aimoit fort la comédie, et lui dit qu'étant de sa famille si proche, son état ne la devoit pas exclure de ce qui se faisoit en sa présence dans un si grand particulier. Cette faveur fut fort prisée. Mm0 de Maintenon voulut lui marquer qu'elle avoit oublié le passé l. »
Le 5 décembre 1699, on représenta « une comédie de dévotion », Jonathas, qui fut très-bien jouée par la duchesse de Bourgogne et par la famille de Noailles, et qui parut fort touchante au Roi et à Monsieur. Il n'y eut pas d'autres spectateurs que le capitaine des Gardes et les dames du palais. Le 6, on recommença devant Monseigneur, la princesse de Conty, le duc du Maine, Chamillart et Dangeau, chevalier d'honneur de la duchesse de Bourgogne. Le comte et la comtesse d'Ayen jouèrent leurs personnages à merveille2. Le 29 décembre 1701, la duchesse de Bourgogne répétait, toujours dans le cabinet de sa tante, une autre tragédie de Duché, Absalon; elle devait la jouer avec le duc d'Orléans, le comte et la comtesse d'Ayen, et Mlle de Melun. Après de nombreuses répétitions, on représenta la pièce, le 19 janvier 1702, sur un fort joli théâtre que l'on avait élevé dans le grand cabinet. Le Roi était revenu de bonne heure de sa promenade à Marly pour voir la tragédie. « Mme la duchesse de Bourgogne, qui représentoit la fille d'Absalon, avoit un habit magnifique brodé de toutes les pierreries de la couronne. M. le duc d'Orléans représentoit David ; le comte d'Ayen, Absalon; la comtesse d'Ayen, Tharès femme d'Absalon ; MIle de Melun, la femme de David, et le petit comte de Noailles y faisoit aussi un personnage. Les autres acteurs étoient Baron le père et quelques domestiques de M. de Noailles. Tous les habits étoient fort beaux, et la pièce fut fort bien jouée. Il n'y avoit place dans ce cabinet que pour trente ou quarante personnes. Monseigneur et Messeigneurs ses enfants y étoient; Mme la princesse de Conty, M. du Maine, toutes les dames de Mme la duchesse de Bourgogne, Mme de Noailles et ses filles. Il n'y eut que deux ou trois courtisans. ■» J'ai cité Saint-Simon et Dangeau disant la même chose pour faire voir, par un exemple, combien le
1 Saint-Simon, 1702, T. III, p. 340.
1 Dangeau.
journal de Dangeau a été utile à Saint-Simon pour la rédaction de ses Mémoires; il le copie souvent, sans le dire, et pour tout remercîment, injurie son auteur. Mais passons. Le 3 février on joua une seconde fois Absalon et la Ceinture magique, dont le duc d'Orléans avait donné l'idée, et que Rousseau composa en douze heures. Le 5 mars, Duché recevait en récompense 4000 livres du Roi et 400 pistoles de Mme de Maintenon *.
Après avoir assisté à la représentation du 3 février, la Palatine écrivit à Philippe V 2 la lettre suivante :
Comme Votre Majesté aime les comédies, je ne puis m'empêcher de lui dire que Mme la duchesse de Bourgogne en a joué une avec la comtesse d'Ayen, Mme de Melun, son fils, le comte d'Ayen, deux hommes à M. de Noailles, Duché, Rousseau et Baron le père. Je vous assure, Monsieur, qu'ils ont fait des merveilles. Cela se joue tout à fait en particulier chez Mme de Maintenon. Ainsi le Roi m'a permis de la voir. J'ai été surprise de voir comme ils jouoient tous bien. Ce traître de Baron joue mieux que jamais. Je suis sûr que Votre Majesté seroit étonnée de voir comme mon fils joue, et le comte d'Ayen, et que cette comédie vous auroit coûté de larmes. J'y ai pleuré comme une folle, et le Roi n'étoit pas loin de quelques larmes aussi. Le sujet de la comédie c'est la mort d'Absalon ; mais on y a changé quelque chose pour la rendre plus touchante. On feint qu'Absalon vient blessé et meurt devant le roi son père, devant sa femme et sa fille. C'est mon fils qui est David, le comte d'Ayen Absalon, la comtesse d'Ayen Tharis, femme d'Absalon, qui a le plus beau rôle de tous et elle le joue à merveille. Après la grande pièce ils ont joué une petite, où M. le duc de Bcrry étoit un amant, et le petit comte de Noailles un autre. Pour ces deux ils jouent à faire mourir de rire. Mon fils étoit un fourbe, un valet qui sort des galères ; les maîtresses étoient Mme la duchesse de Bourgogne, qui joue mieux le sérieux que le comique ; mais la comtesse d'Estrées joue fort bien. La petite pièce ne vaut pas grand'chose, mais on ne laisse pas que d'y rire. Il est temps enfin que je finisse cette lettre : je crains que Votre Majesté ne la trouve déjà trop longue et que ce récit ne vous ennuie.
Pendant qu'on représentait Absalon, on se préparait à jouer Athalie. Mme de Maintenon, qui était la directrice du théâtre de son cabinet, fit faire des décors et des costumes nouveaux;
1 Dangeau.
2 Le 5 février. — Cette lettre n'est pas traduite de l'allemand ; elle a été écrite en français par la Palatine.
elle se procura un orchestre et des chœurs. Mais tout théâtre, si petit qu'il soit, est toujours un théâtre, et les femmes sont partout les mêmes, capricieuses avant tout, surtout au théâtre. On eut de la peine à se mettre d'accord sur la distribution des rôles, que Mme de Maintenon voulait répartir ellemême entre les actrices. Une lettre qu'elle écrivit au comte d'Ayen, son neveu, nous apprend ces tribulations. « Voilà donc Athalie encore tombée ! Le malheur poursuit tout ce que je protège et que j'aime. Mme la duchesse de Bourgogne m'a dit qu'elle ne réussiroit pas ; que c'étoit une pièce fort froide; que Racine s'en étoit repenti; que j'étois la seule qui l'estimoit, et mille autres choses qui m'ont fait pénétrer, par la connoissance que j'ai de cette cour-là, que son personnage lui déplaît. Elle veut jouer Josabeth, qu'elle ne jouera pas comme la comtesse d'Ayen ; elle fera pourtant tout ce que je voudrai. Je lui ai répondu que ce n'étoit pas à elle de se contraindre dans un divertissement que je n'avois imaginé que pour elle. Elle est ravie et trouve Atkalie merveilleuse. Jouons là puisque nous y sommes engagés; mais, en vérité, il n'est point agréable de se mêler des plaisirs des grands. Vous faites aussi ces choses-là trop parfaites, trop magnifiques, trop dépendantes d'eux. L'année prochaine nous prendrons un autre tour. En attendant il faudra que la comtesse d'Ayen fasse Salomith; car, sans compter ce que l'on doit à Mme de Ghailly \ qu'on fait venir pour jouer Athalie, je ne puis me résoudre à voir la comtesse d'Ayen jouer la furieuse. Bonsoir, mon cher neveu; nous nous étions promis des plaisirs, et voilà des dégoûts. Je ne sais comment étoit le monde avant moi ; mais depuis que je le connois, il est bien comme cela. »
Tout s'arrangea pourtant. La comtesse d'Ayen céda le rôle de Josabeth à la duchesse de Bourgogne, qui le joua trèsbien, et la première représentation eut lieu le 4 4 février 1702. « Le Roi y vint à deux différentes reprises ; mais il n'y put pas demeurer toujours, parce qu'il avoit beaucoup à travailler avec M. de Pontchartrain 2. » Le 23 et le 25 février, on joua encore Athalie.
1 MUe de Mornanville, qui avait épousé le président de Chailly.
2 Dangeau.
Le Mercure donne de ces brillantes représentations un compte-rendu qui mérite d'être lu.
On a joué à la Cour YAthalie de M. Racine avec tous les ornemens et les chœurs mis en musique depuis longtemps par M. Moreau, qui avoit fait ceux à'Esther. Ces chœurs ont été parfaitement bien exécutés par les demoiselles de la musique du Roi. Mme la duchesse de Bourgogne a joué Josabeth avec toute la grâce et tout le bon sens imaginable, et quoique son rang pût lui permettre de faire voir plus de hardiesse qu'une autre, celle qu'elle a fait paroître, seulement pour marquer qu'elle étoit maîtresse de son rôle, a toujours été mêlée d'une certaine timidité que l'on doit plutôt nommer modestie que crainte. Les habits de cette jeune princesse étoient d'une grande magnificence. M. le duc d'Orléans a parfaitement bien joué le rôle d'Abner, et avec une intelligence que l'on n'attrape que lorsqu'on a beaucoup d'esprit ; M. le comte d'Ayen a joué Joad et Mme la comtesse sa femme Salomith. Ceux qui les connoissent sont persuadés qu'ils ont très-bien rempli ces deux rôles. Quand on a de l'esprit infiniment, on réussit dans tout ce qu'on veut se donner la peine d'entreprendre.
Mme la présidente de Chailly s'est fait admirer dans le rôle d'Athalie. M. le comte de Lesparre, second fils de M. le duc de Guiche, qui n'a que sept à huit ans, a charmé dans le personnage du jeune roi Joas; M. de Champeron, qui est encore fort jeune, a fort bien réussi dans le rôle du fils du grand-prêtre, et celui du grand-prêtre a été joué par le sieur Baron, qui, au sentiment de tous ceux qui l'ont vu, n'a jamais joué avec plus de force.
Le 22 février, on joua Absalon et les Précieuses ridicules. Dangeau nous apprend que le Roi ne se mettait pas dans un fauteuil, au milieu de la chambre, comme il faisait partout ailleurs, mais qu'il se tenait à la porte qui entre dans la chambre de Mme de Maintenon, afin de pouvoir y rentrer de temps en temps pour travailler, sans interrompre le spectacle. Nous savons aussi par le Mercure que les Précieuses furent très-bien jouées, et que le duc d'Orléans, dans le rôle du vicomte, et le marquis de la Vrillière, dans celui du marquis, réjouirent fort la compagnie.
Le 23 et le 25 février, on donna encore deux représentations (XAtlialie, avec lesquelles finirent les spectacles chez Mme de Maintenon jusqu'à la mort de la duchesse de Bourgogne
C'était encore chez Mme de Maintenon que l'on tirait les belles loteries de bijoux, d'étoffes et même de lots d'argent pour la duchesse de Bourgogne et ses clames, et que le Roi
venait entendre de petits concerts exécutés par Fun de ses musiciens nommé Pièclie et par sa famille1.
Louis XIV se plaisait aussi, chez Mme de Maintenon, à badiner avec Jeannette, charmante enfant que nous connaissons grâce à Saint-Simon et à Dangeau.
Le Roi, dit Dangeau 2, a beaucoup d'amilié pour une petite demoiselle de Bretagne qui s'appelle Pincré et qu'on nomme ordinairement Jeannette, qui n'a que treize ans et que Mmo de Maintenon a toujours eue auprès d'elle et qui a beaucoup d'esprit ; il a résolu de la marier. Il lui avoit déjà fait du bien il y a quelques années ; il lui fait de nouvelles grâces en la mariant, et donne à celui qui l'épousera le gouvernement de Guérande. Mme de Maintenon a choisi pour mari de cette petite fille un fils de Mme de Villefort, afin qu'elle fût sous la conduite d'une mère si sage et établie ici. L'on donnera à ce garçon, qui n'est que capitaine d'infanterie, le premier régiment qui vaquera.
Mlle Pincré épousa M. de Villefort à la chapelle et prit le nom de Mme d'Ossy. La duchesse de Bourgogne donna la chemise à la mariée. M. de Villefort partit le lendemain pour la Flandre avec son régiment, mais Mme d'Ossy resta à la Cour et y conserva toute sa faveur.
Maintenant écoutons Saint-Simon.
Mme de Villefort étoit veuve d'un officier major de place qui la laissa sans bien ; elle vint demander une pension, et eut quelque recommandation auprès de Mme de Maintenon, qui étoit la femme du monde qui se prenoit le plus par les figures. Mme de Villefort avoit de la beauté avec une grande et belle taille, l'air modeste, affligé et malheureux. Mme de Maintenon en fut touchée, lui fit donner une pension, la prit en protection, la fit ensuite sous-gouvernante des Enfans de France, et l'appeloit toujours sa belle veuve. Elle se trouva avoir de l'esprit, de la vertu, du manège, et une figure qui se soutint et qui la soutint.
La même aventure, mais qui tient plus du roman, fit la fortune de sa belle-fille. La mère de cette belle-fille sans pain ni ressource se vint jeter un matin aux pieds de Mme de Maintenon avec ses enfans; elle en eut pitié, en plaça quelques-uns suivant leur âge, et garda celle-ci pour Saint-Cyr. Tandis qu'on en faisoit l'épreuve et qu'elle attendoit d'être moins enfant pour être reçue, elle demeura chez Mme de Maintenon avec ses femmes, et les amusa par
1 Luynes, IX, 140. 1 1711, 20 février.
son petit caquet ; elle étoit jolie et avoit plus d'esprit et d'avisement qu'on n'en pouvoit attendre de son âge. Mino de Maintenon s'en amusa à son tour, et le Roi, qui la trouva souvent avec Mme de Maintenon, qui la renvoyoit pour ne l'en pas importuner, la caressa et fut ravi de trouver un joli petit enfant qui n'avoit point peur de lui, et qui s'y apprivoisoit. Il s'accoutuma à badiner avec elle, et si bien que, lorsqu'il fut question de l'envoyer à Saint-Cyr, il voulut que Mme de Maintenon la gardât.
Devenue plus grande, elle n'en devint que plus amusante, et avec une familiarité discrète qui n'alloit jamais à l'importunité. Elle parloit au Roi de tout, lui faisoit des questions et des plaisanteries, le tirailloit quand elle le voyoit de bonne humeur, et se jouoit même avec ses papiers quand il travailloit ; mais tout cela avec jugement et mesure. Elle en usoit de même avec Mme de Maintenon et se fit aimer de tous ses gens. Mme la duchesse de Bourgogne à la fin la ménageoit et la soupçonnoit d'aller dire au Roi et à Mrae de Maintenon ce qu'elle faisoit dans un cabinet où elle se tenoit les soirs à jouer avec des daines familières qui étoient admises à ce particulier, qui toutes aussi ménageoient fort Jeannette, qui toutefois ne fit jamais mal à personne. Mme de Maintenon ellemême commença à lui trouver trop d'esprit et de jugement, et que le Roi s'y attachoit trop, en un mot à la craindre ; c'est ce qui la détermina à s'en défaire honnêtement par un mariage. Elle en proposa au Roi, qui trouva à tous quelque chose à redire, et cela pressoit encore plus Mm0 de Maintenon. A la fin elle fit celui-ci, et le Roi l'agréa ; mais Mme de Maintenon y fut attrappée, car le Roi déclara bien sérieusement que ce n'étoit qu'à condition qu'elle demeureroit chez elle Mme d'Ossy comme elle étoit Jeannette, et il fallut en passer par là.
Trop tôt après, elle devint la seule ressource des momens oisifs de leurs particuliers, après la mort de Mme la duchesse de Bourgogne.
Après la mort de cette princesse, Louis XIV s'enferma plus que jamais chez Mme de Maintenon. Il y trouvait quelques femmes distinguées, spirituelles et aimables, dont la marquise avait formé sa société particulière. Très-souvent il y faisait porter son diner ; le soir il y entendait de bonne musique, symphonies ou parties d'opéras. Il y jouait avec les dames, ou il écoutait les comédies de Molière, demeuré son auteur préféré et qui lui donnait ses derniers plaisirs.
Un nouveau théâtre s'organisa chez Mme de Maintenon. Les acteurs furent les musiciens du Roi, vêtus en habits de théâtre, et dressés par le Roi à. jouer Molière. Habitué comme il l'était au jeu de Molière lui-même, Louis XIV ne pouvait
pas supporter les acteurs de la Comédie française, qui avaient perdu la tradition et interprétaient fort mal leurs rôles. Le 9 octobre 4700, à Fontainebleau, les comédiens jouaient Y Avare, et le jouaient si mal, que Louis XIV n'y pouvant plus tenir s'en alla1. 11 est bien évident que ce fut Louis XIV qui donna à ses musiciens la manière, le jeu et les gestes de Molière, et qui en fit des acteurs aussi bons qu'ils étaient déjà bons musiciens8. Aussi, le 21 décembre 1712, les musiciens ayant représenté quelques scènes du Bourgeois gentilhomme, Louis XIV « trouva qu'ils jouoient fort bien » ; et, le 4 3 janvier 1713, il se divertit fort la seconde fois qu'il vit jouer la pièce3. C'était toujours chez Mme de Maintenon, à Versailles, à Marly ou à Fontainebleau, que le Roi assistait à ces représentations, mêlées de symphonies pendant les entr'actes.
J'ai cru bien faire en donnant ici, d'après Dangeau, la liste de ces représentations ; c'est un chapitre nouveau à ajouter à la vie de Molière, qui inaugure et termine les plaisirs du règne.
1712, 21 décembre. Le Bourgeois gentilhi
1713, 13 janvier. Idem.
10 février. George Dandin.
17 mars. L'Avare.
2'ô août. Le Médecin malgré lui (à Marly).
1714, 24 janvier. Le Bourgeois gentilhomme.
7 février. Idem.
7 septembre. L'Avare (à Fontainebleau).
14 septembre. Les Fâcheux (idem).
28 septembre. Le Mariage forcé (idem).
5 octobre. L'Etourdi (idem).
12 octobre. L'Ecole des Maris (idem).
1715, 18 janvier. M. de Pourceau gnac.
1er mars. Le Médecin malgré lui.
17 mai. George Dandin (à Marly).
14 juin. Le Médecin malgré lui (idem).
21 juin. L'Ecole des Maris (idem).
28 juin. La Comtesse d'Escarbagnas (idem).
12 juillet. Le Mariage forcé (idemj.
A. la mort du Roi, Mmo de Maintenon, âgée de quatre-vingts
1 Dangeau.
2 Dangeau, 1713, 10 février.
3 Dangeau.
t. i. ta
ans, se retira à Saint-Cyr, dans son petit appartement du rez-de-chaussée. Elle était accablée d'infirmités, et écrivait à la princesse des Ursins, en 1715 : « Si vous me voyiez, vous conviendriez que je fais bien de me cacher. Je ne vois presque plus, j'entends encore plus mal; on ne m'entend plus parce que la prononciation s'en est allée avec les dents; la mémoire commence à s'égarer; je ne me souviens plus des noms propres ; je confonds tous les temps, et nos malheurs, joints à mon âge, me font pleurer comme toutes les vieilles que vous avez vues. »
Elle mourut à Saiut-Cyr, le 15 août 1719, âgée de quatrevingt-quatre ans.