PETITE-GALERIE D'EN BAS OU GALERIE-BASSE
C'est ainsi qu'on appelait autrefois1 la galerie du rez-dechaussée, à laquelle on a donné maladroitement le nom de galerie de Louis XIII, puisqu'elle n'existait pas du temps de ce roi. Elle servait autrefois à aller de la cour de Marbre aux jardins, et faisait communiquer l'appartement des Bains avec celui du Dauphin.
Derrière cette galerie existe un long corridor sombre, qui servait de dégagement aux deux appartements que nous venons de nommer.
APPARTEMENT DU DAUPHIN (41-50
Il faut encore répéter ici ce que nous n'avons déjà dit que trop souvent : la décoration primitive de ce bel appartement a été détruite par Louis XV en 4747 3, et la décoration du xvme siècle l'a été par Louis-Philippe. A l'aide des Comptes des Bâtiments et des textes, nous allons essayer cependant de faire la restitution de l'appartement de Monseigneur.
Le Grand-Dauphin avait les dix pièces numérotées au-
1 Saint-Simon, XX, 70.
2 Luynes, VIII, 330-
ourd'hui de 41 à 50. Les salles 41 et 42 n'en formaient qu'une, qui était la salle des Gardes du Dauphin. — Les salles 43, 44 et 45 composaient l'appartement de la Dauphine de Bavière. — Les salles 46 et 47 n'en formaient qu'une au temps de Monseigneur ; c'était sa chambre à coucher. Ce fut aussi celle du duc de Bourgogne, puis celle de la duchesse de Berry, du Régent et du Dauphin fils de Louis XV. En 1747, quand on refit l'appartement de ce Dauphin, la salle forma deux pièces : le cabinet de la Dauphine (46) et la bibliothèque du Dauphin (47). — La salle 48 était le grand cabinet de Monseigneur.— La salle 49 était le cabinet de Monseigneur, et fut aussi celui du duc de Bourgogne, du duc de Berry, du Régent, qui y mourut subitement le 2 décembre 1723. Le Dauphin, fils de Louis XV en fit sa chambre à coucher. — La salle 50 était le troisième cabinet de Monseigneur et faisait arriver son appartement jusqu'à la Galerie-Basse1. Sous Louis XV, après avoir fait partie de l'appartement du duc de Ghâtillon, gouverneur du Dauphin, cette salle devint la seconde antichambre de l'appartement du Dauphin.
Les cabinets de Monseigneur étaient si beaux, que Louis XIV se plaisait à les faire voir à Jacques II, le 18 février 16892, comme l'une des merveilles du château. Félibien les décrit ainsi :
C'est chez Monseigneur que, dans les deux grands cabinets de son appartement, l'on voit un amas exquis de tout ce que l'on peut souhaiter de plus rare et de plus précieux, non-seulement pour les meubles nécessaires, pour les tables, les cabinets, les porcelaines, les lustres et les girandoles, mais encore pour les tableaux des plus excellens maîtres, pour les bronzes, les vases d'agate, pour les camaïeux 3 et pour d'autres ouvrages et bijoux faits des métaux les plus précieux et des plus belles pierres orientales.
Le plus grand de ces riches cabinets occupe à présent la place de trois pièces qui étoient autrefois proche de la chambre du lit. Mignard le Romain a peint le plafond du cabinet, où il a représenté le portrait de Monseigneur \
1 Félibien.
2 Dangeau.
3 Camées.
'* Les Comptes des Bâtiments nous apprennent que cette peinture a été faite en 1686.
APPARTEMENT DU DAUPHIN
Et le troisième cabinet, qui a une issue dans la Galerie-Basse du milieu du château, a de tous côtés et dans le plafond des glaces de miroirs 1 avec des compartimens de bordures dorées sur un fond de marqueterie d'ébène. Le parquet est au:si fait de bois de rapport et embelli de divers ornemens, entr'autres des chiffres de Monseigneur et de Mme la Dauphine.
Les Comptes des Bâtiments ne permettent d'ajouter que bien peu de chose à cette description ; ils nous apprennent cependant que Boule travailla à ces cabinets en 1683 et 16842, et qu'il y fit les parquets en marqueterie, divers ouvrages de bronze doré, des scabellons et un coffre en marqueterie. Ils nous disent aussi que Balin avait exécuté une grande table d'argent ciselé, supportée par quatre enfants assis sur des Dauphins. Elle lui fut payée 68,259 livres3. Les devants de cheminée étaient décorés de peintures sur fond d'or 4.
Monseigneur était un amateur distingué et avait beaucoup de goût. Partout, à Versailles, à Marly, à Meudon, il avait les plus beaux objets d'art et d'excellents tableaux, toujours des meilleurs maîtres. Dès sa jeunesse, grâce à Israël Silvestre, son maître à dessiner5, il avait aimé le dessin, et, comme son grand-père, il dessinait assez bien6. Le goût du dessin explique parfaitement le plaisir qu'avait Monseigneur à posséder de belles œuvres d'art de toutes sortes.
L'appartement de Monseigneur avait quelques dépendances sur la cour de la Reine, notamment un petit cabinet appelé le Caveau et situé au pied de l'escalier de la journée des Dupes, « petit degré noir, étroit et difficile7 », lequel servait au Grand-Dauphin à monter chez le Roi8. « Le Caveau, dit
1 A l'aide de ces glaces du plafond on voyait les gens marcher la tête en bas (La Martinière, Dict. géogr., art. Versailles, p. 94).
5 Dangeau (1684, 14 juin) dit que le cabinet de glaces et de marqueterie qui était en haut fut alors transporté en bas. Nous n'avons pu parvenir à savoir exactement où le cabinet était situé en haut. Peut-être était-il dans l'appartement de la Reine, alors occupé par la Dauphine.
3 Comptes de 1684.
* Comptes de 1685.
* Etat de la France, 1684.
8 Dangeau, 1684, 12 avril. — Le cabinet des Estampes possède plusieurs dessins de Monseigneur, à la plume ou au crayon. 7 Saint-Simon.
u Félibien, p. 59. Dangeau, VIII, 59.
Saint-Simon, étoit un cabinet assez obscur sur la petite cour, qui avoit une porte dans la ruelle du lit de Monseigneur, et une autre qui entroit dans son premier grand cabinet sur le jardin. Le Caveau avoit un lit dans une alcôve, où il couchoit souvent l'hiver ; mais, comme c'étoit un fort petit lieu, il se déshabilloit et s'habilloit toujours dans sa chambre. »
On employait l'expression, il y a caveau, pour dire que Monseigneur jouait dans cette petite salle, ce qui avait lieu toutes les fois qu'il n'y avait ni appartement, ni comédie1.
Dans l'état actuel des salles de l'ancien appartement du Grand-Dauphin, il ne reste rien du temps de Monseigneur, à l'exception de quelques balcons en fer forgé, des boutons de porte et des verroux, en cuivre ciselé et doré, de la salle 48. De la décoration du temps de Louis XV, il y a, çà et là, quelques débris : volets sculptés, fermetures des fenêtres en cuivre ciselé et doré. Seules, les salles 46, 47 et 49 ont échappé à la dévastation complète, et ce qui reste atteste combien d'admirables choses ont été détruites. Les salles 47 et 49 sont au nombre des plus belles œuvres de l'art décoratif du xvme siècle. On y admire les cadres des glaces, les voussures et les gorges du plafond, les cheminées en marbre campan et décorées de ravissants cuivres dorés (salle 49), les sculptures des lambris, dont le badigeon qui les recouvre n'a pu détruire la légèreté et l'élégance , et les chambranles des fenêtres. Nous avons déjà dit que la date de cette décoration est 1747.
Monseigneur était un ardent chasseur ; mais prendre un loup ne fut pas sa seule distraction. Il eut, et ce fut un peu la faute de la Dauphine et de la Bezzola, quelques maîtresses : Mlle de Rambures, l'une des filles de la Dauphine, qui fut chassée de la Cour lorsque Monseigneur apprit qu'elle le trompait avec M. de Créqui3 ; Mlle de la Force, mariée à M. du Roure et envoyée par le Roi en province3 ; la Raisin, célèbre comédienne, dont il eut une fille, Mllede Fleury; enfin Mlle Marie-Emilie Joly de Chouin, qui mourut en 4 732.
1 Dangeau, IV, 13.
2 Dangeau, 1686, 13 décembre.
3 Dangeau, 1688, 7 mars.
APPARTEMENT DU DAUPHIN
• C'étoit, dit Saint-Simon, une grosse camarde, fraîche, réjouie, fort laide, mais plaisante, hardie et de beaucoup d'esprit. » Elle était l'une des filles d'honneur de la princesse de Conty, fille du Roi ; elle avait eu pour amant M. de Clermont, qui courtisait en même temps la princesse de Conty. Leur correspondance tomba entre les mains du Roi, qui, la trouvant remplie de railleries sur la princesse, et mécontent de la conduite de sa fille, exila M. de Glermont et Mlle Chouin1.
Mlle Chouin se retira à Paris, où Monseigneur continua à la voir. Il en devint fort épris et l'épousa en secret vers 4695, comme il semble résulter d'une lettre qu'il écrivit à Mme de Maintenon :
J'avois résolu de vous aller voir ce rmtin, mais vous étiez à Saint-Cyr, ainsi je ne l'ai pas pu faire. Comme je sais, madame, que je n'ai pas de meilleure amie que vous, et que je vous ai promis de vous parler de toutes mes affaires, je vous écris cette lettre. Je suis persuadé qu'elle vous surprendra fort ; car c'est pour vous dire que je commence à songer à me remarier, étant encore assez jeune pour sentir que je ne serois pas sage; et comme je sais que la chose du monde que le Roi appréhenderoit le plus seroit que je tombasse dans la débauche, je vous prie de me mander véritablement votre sentiment là-dessus, et de me marquer quand je pourrai vous aller voir, pour que nous puissions un peu parler ensemble. Je suis persuadé que vous croyez bien que j'ai examiné tous les inconvéniens qu'il peut y avoir, car je vous assure qu'il y a longtemps que je ne pense qu'à cela. Le premier, qui est le plus considérable, est qu'il me paroît que le Roi en est fort éloigné, et le second, que je ne vois pas de princesses qui me convienne. Voilà tout ce que je puis vous dire pour le présent par écrit. Je vous supplie de ne pas faire semblant de ce que je vous mande que je ne vous aie parlé. N'en parlez pas même au Roi, et faites-moi un mot de réponse; mais soyez assurée que je ne vous dis tout ceci que par conscience, et que j'aimerois mieux mourir que de faire quelque chose qui déplût au Roi. Croyez que personne n'est plus à vous que moi. Encore un coup, le secret, et un peu d'audience quand vous le pourrez. Vous pouvez donner un petit mot de réponse à Joyeux2, qui portera ma lettre3.
1 Dangeau, 1694, 22 août.
2 Valet de chambre de confiance du Dauphin.
3 Lettres de Louis XIV, de 3J°V le Dauphin, etc., adressées à il/me de Maintenon, 1832, in-8°.
Seuls , quelques valets furent d'abord dans le secret, M"0 Chouin ne voyant absolument personne, ni à Choisy, ni à Meudon.
Peu à peu, dit Saint-Simon, par pitié de cette solitude, Monseigneur la laissa voir à Sainte-Maure et à quelques courtisans trèsfavoris, et de l'un à l'autre, cela s'élargit; enfin cela devint à Meudon ce que Mmo de Maintenon étoit à Versailles, excepté qu'elle ne sortoit point d'un appartement contigu à celui de Monseigneur qui se communiquoit par un degré, et les enfans de Monseigneur, Mme la Duchesse et beaucoup d'hommes et de dames sur le pied de privance l'alloient voir, et il y avoit à la fin des dîners assez fréquens à Meudon, quand ce n'étoit qu'aller et venir sans coucher, où non-seulement Monseigneur dînoit avec elle, mais Mme la duchesse de Bourgogne, les enfans de Monseigneur et quelques dames, et cela s'appeloit le Parvulo... Et il arriva qu'enfin Mlle Chouin eut une çour à Paris, bien plus grosse qu'elle ne vouloit, et qu'elle vit Mme de Maintenon, et même le Roi, dans les fins, à des voyages à Meudon, où elle étoit elle-même, mais toujours dans sa retraite.
C'étoit une très-bonne créature, qui ne sortoit ni de sa place, ni de son état avec ceux qu'elle voyoit ; fort désintéressée, qui ne demandoit jamais, d'un bon esprit, sensée et raisonnable, pour qui Mme de Maintenon avoit de la considération, et qui refusa tout à la fin de se venir établir à Versailles, où le Roi la désiroit pour retenir Monseigneur, qui avoit autant ou plus d'abandon pour elle, et de malaise sans elle, que le Roi pour Mme de Maintenon ; à quoi Monseigneur plioit sans avoir jamais pu s'y accoutumer. C'étoit là-dessus que Mmela duchesse de Bourgogne disoit plaisamment, depuis la grande dévotion de M. le duc de Bourgogne, qu'elle voudroit mourir et revivre bientôt après, pour avoir le plaisir de retrouver M. le duc de Bourgogne secrètement marié à une tourière des filles de Sainte-Marie.
M110 Chouin, disoit la duchesse de Bourgogne, prenoit un fauteuil devant elle et recevoit un hommage et cour tout comme faisoit Mme de Maintenon, en présence et en absence de Monseigneur.
Après la mort de Monseigneur, l'appartement du Dauphin fut donné au duc de Bourgogne, puis au duc et à la duchesse de Berry l. Le plan de 4714, publié par Demortain, nous donne la distribution exacte de l'appartement à cette époque. Les salles 41 et 42 ne forment qu'une seule pièce, qui est la salle des Ga> 'es du duc de Berry; — les salles 43 et 44 composent
1 Dangeau, 1712, 2 juillet.