XIX
2 Gouverneur du Roi.
3 Dans l'aile du Midi, au premier étage; sur l'emplacement actuel de la g;derk; des Batailles.
tembre on investit la place; le lendemain on ouvrit la tranchée. Le Roi venait, toutes les après-midi, voir les opérations. Un jour qu'il faisait le tour de la place avec une escorte, le fort fit une sortie considérable qui donna sur les troupes du Roi et le fit prisonnier; on le mena dans le fort, et il fut obligé de payer une rançon de plusieurs milliers de livres qui furent distribuées aux troupes *. Tous les jours, il y avait quelque chose de nouveau, une attaque, une sortie, une mine. « On voyoit des soldats tomber comme morts et on emportoit les officiers sur une civière et les soldats sur les épaules. D'autres regagnoient leurs troupes en boitant. » Le 29, eut lieu la grande attaque. Le Roi entra dans le fort après la capitulation; la garnison sortit avec les honneurs de la guerre, et le Roi donna le cordon rouge à son commandant. Tout Paris avait vu ces manœuvres 2.
Le Régent était venu à Versailles avec sa maîtresse, Mme d'Averne, qu'il allait bientôt remplacer par Mme de Falari, et avec les roués, ses amis. La vie scandaleuse qu'ils menaient au Palais-Royal se continua à Versailles. Dès le 31 juillet 1722, Mathieu Marais signale dans son journal les désordres qui souillent le château et son parc. « On vit en débauche ouverte à Versailles, dit-il. Il n'y a personne à la tète qui puisse contenir les courtisans et les dames. Les princes ont des maîtresses publiques, et il n'y a plus ni politesse, ni civilité, ni bienséance. Ce n'est plus la Cour du Grand Roi, qui d'un regard arrêtoit les plus libertins, et on y voit régner tous les vices sous un Roi mineur qui n'a point encore d'autorité. »
A la fin de juillet, en effet, quelques courtisans, perdus de vices, se livrèrent, la nuit, dans un bosquet, à une scène de débauche telle, que le Régent fut obligé de punir les coupables. On en exila cinq et on mit le sixième à la Bastille3.
En octobre, la Cour se transporta à Reims pour le sacre du Roi, qui eut lieu le 25, et le 22 février 1723, Louis XV était
1 Barbier, I, 240.
2 Daudet, géographe du Roi, publia une carte fort curieuse du camp de Porchéfontaine.
3 Barbier, 1, 228. — Mathieu Marais, II, 319. — Recueil Muurtpas.
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déclaré majeur au Parlement. Mais le Régent resta premier ministre.
Le 10 août de la même année, le cardinal Dubois mourait à la Surintendance. « G'étoit, dit Saint-Simon, un petit homme maigre, effilé, chafouin, à perruque blonde, à mine de fouine *, à physionomie d'esprit. Tous les vices, la perfidie, l'avarice, la débauche, l'ambition, la basse flatterie combattoient en lui à qui demeureroit le maître. Il mentoit jusqu'à nier effrontément étant pris sur le fait. Malgré un bégayement factice, auquel il s'étoit accoutumé pour se donner le temps de pénétrer les autres, sa conversation instructive, ornée, insinuante, l'auroit fait rechercher, si tout cela n'eût été obscurci par une fumée de fausseté qui lui sortoit de tous les pores et faisoit que sa gaieté attristoit. »
Son élève, le Régent, le suivit de près. Le 2 décembre 4723, le duc d'Orléans terminait sa vie en compagnie de la belle duchesse de Falari, sa dernière maîtresse 2.
« Il me semble encore le voir arriver, dit le marquis d'Argenson 3, la veille de sa mort, de YE toile, petite maison que Mme la duchesse d'Orléans s'était accommodée dans le grand parc de Versailles au milieu des bois. Il faisoit un vilain temps ; le Régent avoit un commencement de rhume qui lui causa le catarrhe suffocant dont il fut étouffé; il avoit un gros surtout rouge et toussoit beaucoup ; le col court, les yeux chargés et tout le visage bouffi ; l'activité de l'esprit paroissoit même se ressentir de l'embarras des organes corporels ; ilcherchoit ce qu'il vouloit dire. Il me donna ses ordres, m'ordonna de partir dès la nuit suivante*, et je m'entretins une demiheure avec lui, puis il me souhaita bon voyage ; le lendemain, à pareille heure, il décéda. »
Quelques heures avant sa mort, Saint-Simon était venu lui parler d'affaires. « Nangis, dit-il, m'avoit succédé chez M. le duc d'Orléans et expédié en bref; il le fut par Mme Falari,
1 La Palatine dit aussi qu'il ressemblait à un jeune reuard.
2 Le Régent mourut dans la salle n° 49, au rez-de-chaussée.
3 Edition Rathery, I, 49.
** Le marquis d'Argenson était alors intendant du Hainaut et Cambrésis ; il fut ministre des Affaires Etrangères de 1744 à 1747. — Son frère, le comte dArgenson, fut ministre de la Guerre de 1743 à 1757.
aventurière fort jolie, qui avoit épousé un aventurier, frère de la duchesse de Béthune. G'étoit une des maîtresses de ce malheureux prince. Son sac étoit fait pour aller travailler chez le Roi, et il causa près d'une heure avec elle en attendant celle du Roi. Comme elle étoit tout proche, assis près d'elle, chacun dans un fauteuil, il se laissa tomher de côté sur elle, et oncques depuis n'eut pas le moindre rayon de connoissance, pas la plus légère apparence.
» La Falari, effrayée au point qu'on peut imaginer, cria au secours de toute sa force, et redoubla ses cris. Voyant que personne ne répondoit, elle appuya comme elle put ce pauvre prince sur les deux bras contigus des deux fauteuils, courut dans le grand cabinet, dans la chambre, dans les antichambres sans trouver qui que ce soit, enfin dans la cour et dans la Galerie-Basse1. G'étoit sur l'heure du travail avec le Roi, que les gens de M. le duc d'Orléans étoient sûrs que personne ne venoit chez lui, et qu'il n'avoit que faire d'eux parce qu'il montoit seul chez le Roi par le petit escalier de son caveau *, c'est-à-dire de sa garde-robe, qui donnoit dans la dernière antichambre du Roi, où celui qui portoit son sac Lattendoit, et s'étoit à l'ordinaire rendu par le grand escalier et par la salle des Gardes. Enfin la Falari amena du monde, mais point de secours qu'elle envoya chercher par qui elle trouva sous sa main. Le hasard, ou pour mieux dire la Providence, avoit arrangé ce funeste événement à une heure où chacun étoit d'ordinaire allé à ses affaires ou en visite, de sorte qu'il s'écoula une bonne demi-heure avant qu'il vint ni médecin ni chirurgien, et peu moins pour avoir des domestiques de M. le duc d'Orléans.
» Sitôt que les gens du métier l'eurent envisagé, ils le jugèrent sans espérance. On l'étendit à la hâte sur le parquet, on l'y saigna ; il ne donna pas le moindre signe de vie pour tout ce qu'on put lui faire. En un instant que les premiers furent avertis, chacun de toute espèce accourut; le grand et le petit cabinet étoient pleins de monde. En moins de deux heures tout fut fini, et peu à peu la solitude y fut aussi
La galerie de Louis XIII.
• L'escalier de la journée des Dupes.
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grande qu'avoit été la foule. Dès que le secours fut arrivé, la Falari se sauva et gagna Paris au plus vite.
» La Vrillière fut des premiers averti de l'apoplexie. Il courut aussitôt l'apprendre au Roi et à l'évêque de Fréjus, puis à monsieur le Duc, en courtisan qui sait profiter de tous les instants critiques ; et dans la pensée que ce prince pourroit bien être premier ministre, comme il l'y avoit exhorté en l'avertissant, il se hâta de retourner chez lui et d'en dresser à tout hasard la patente sur celle de M. le duc d'Orléans. . .
» Fréjus, dès la première nouvelle de l'apoplexie, avoit fait l'affaire de monsieur le Duc avec le Roi, qu'il y avoit sans doute préparé d'avance sur l'état où on voyoit M. le duc d'Orléans, surtout depuis ce que je lui en avois dit, de sorte que monsieur le Duc arrivant chez le Roi, au moment qu'il sut la mort, on fit entrer ce qu'il y avoit de plus distingué en petit nombre amassé à la porte du cabinet, où on remarqua le Roi fort triste et les yeux rouges et mouillés. A peine fut-on entré et la porte fermée, que Fréjus dit tout haut au Roi que dans la grande perte qu'il faisoit de M. le duc d'Orléans, dont l'éloge ne fut que de deux mots, S. M. ne pouvoit mieux faire que prier monsieur le Duc là présent de vouloir bien se charger du poids de toutes les affaires et d'accepter la place de premier ministre comme l'avoit M. le duc d'Orléans. Le Roi, sans dire un mot, regarda Fréjus, et consentit d'un signe de tête, et tout aussitôt monsieur le Duc fit son remerciment. La Vrillière, transporté d'aise de sa prompte politique, avoit en poche le serment de premier ministre copié sur celui de M. le duc d'Orléans, et proposa tout haut à Fréjus de le faire prêter sur le champ. Fréjus le dit au Roi comme chose convenable, et à l'instant monsieur le Duc le prêta. Peu après monsieur le Duc sortit ; tout ce qui étoit dans le cabinet le suivit ; la foule des pièces voisines augmenta sa suite, et dans un moment il ne fut plus parlé que de monsieur le Duc. »
Le nouveau ministre prit possession de l'appartement du Régent, c'est-à-dire de l'ancien appartement de Monseigneur Monsieur le Duc était entièrement dominé par sa maîtresse,
1 Saint-Simon, XVI, 260.
la marquise de Prie, et ce fut elle qui en réalité gouverna 1& France.
« G'étoit véritablement la fleur des pois que Mme de Prie alors, dit d'Argenson 1 ; la plus jolie figure, et parée encore plus de grâce que de beauté, un esprit délié et qui alloit à tout, du génie et de l'ambition, étourdie avec de la présence d'esprit. Enfin on sait qu'elle a gouverné l'Etat pendant deux ans. Dire qu'elle l'ait bien gouverné, c'est autre chose. Au fond elle étoit grande libertine et indifférente sur le vice. » Tous les contemporains sont d'accord sur la beauté et les vices de la nouvelle déesse qui venait s'installer dans le temple, qu'on semble vraiment n'avoir bâti que pour y faire trôner Mlle de la Vallière, Mme de Montespan, la Falari, Mm0 de Prie, Mme de Mailiy, Mme de Ghâteauroux, la Pompadour et la Dubarry, pour ne citer que les plus en vue parmi ces reines de joie. Saint-Simon nous dit de la marquise de Prie : « Avec de la beauté, l'air et la taille de nymphe, beaucoup d'esprit, et pour son âge et son état de la lecture et des connoissances, c'étoit un prodige de l'excès des plus funestes passions, ambition, avarice, haine, vengeance, domination sans ménagement, sans mesure, et depuis que monsieur le Duc fut le maître, sans vouloir souffrir la moindre contradiction, ce qui rendit son règne un règne de sang et de confusion2. » Il ajoute plus loin 3 : « Belle, bien faite, plus charmante encore par ces je ne sais quoi qui enlèvent, et de beaucoup d'esprit, extrêmement orné et cultivé par les meilleures lectures, avec de la mémoire et le jugement de n'en rien montrer. »
Mme de Prie, toute-puissante, avait pour conseil les frères Paris, qui jouèrent pendant tout le règne de Louis XV un rôle important. Comme elle ne se souciait pas de se brouiller avec l'Angleterre, elle continua de toucher la pension de 40,000 livres sterling (un million de livres françaises) que l'Angleterre payait à Dubois, et s'occupa surtout des affaires intérieures. Elle persécuta à outrance les protestants, en lançant contre eux la cruelle déclaration de 1724, qui aggravait