‹ Le chateau de Versailles (volume 2)Chapitre 50 sur 76 · XV · texte numérisé non relu

XV

LES PETITES MAITRESSES

La lutte fut longue ; le confesseur tint bon, la marquise aussi ; elle voulait rester à la Cour. Les courtisans se partagèrent en deux camps. Les uns disaient que Mme de Pompadour devait se retirer, si elle se repentait réellement de sa conduite passée ; les autres croyaient qu'elle devait rester, parce que sa conversion pouvait agir sur l'esprit du Roi et le ramener à une vie plus chrétienne. Elle donna tort à tout le monde, resta et ne se convertit point.

Il y avait quatre ans que ces débats duraient. Le 6 février 1756, la marquise fut nommée dame du palais de la Reine. Pour arriver à ce résultat, Mme de Pompadour avait feint de vouloir se retirer ; elle avait écrit à son mari pour lui demander pardon de sa conduite et le prier de vouloir bien la reprendre. En même temps, M. de Soubise, l'un de ses amis, qui eût mieux fait d'apprendre son métier de général que de se mêler à de pareilles intrigues, alla prévenir le mari que, s'il agréait la demande de sa femme, il désobligerait le Roi. M. Le Normant d'Etiolles n'avait nulle envie de reprendre la marquise; il s'empressa d'obliger le Roi, et la lui laissa.

Après le refus du mari, la pauvre reine n'avait plus d'objection à faire, n'osant pas dire la vraie raison de sa répugnance, qui eût été un blâme de la conduite du Roi. Elle céda ; mais le P. de Sacy persista à refuser l'absolution à la marquise. On se passa de ce directeur incommode ; Mm0 de Pompadour trouva un prêtre complaisant, communia et fut nommée dame du palais. Elle cessa dès lors de faire la dévote, quitta les confesseurs, continua à diriger les affaires du royaume, en même temps qu'elle était la « surintendante du Parc-aux-Cerfs 1 », et disait hautement que l'Etat lui avait obligation de ce qu'elle faisait2. Beaucoup de gens trouvaient cependant qu'il était scandaleux de voir la fille d'un drôle condamné à être pendu pour concussion, devenir une des dames de la Reine3.

Pendant ce temps, une des maîtresses du Roi fut Marie-

1 j^me Duhausset nous apprend que c'est ainsi qu'on l'appelait.

2 D'Argenson, VII, 457.

3 D'Argenson, IX, 198.

Louise O'Murphy, ou, comme on disait alors, la Morphise, âgée de seize ans et d'une rare beauté. Sa condition était des plus humbles. Son père, ancien soldat irlandais, plus tard on prétendit qu'il avait été officier, exerçait l'état de cordonnier ; sa mère était revendeuse à la toilette ; elle-même travaillait chez une couturière qui spéculait volontiers sur les charmes de ses ouvrières. Lebel donna 400 louis à la couturière, 1000 écus à la mère, qui, dit-on, avait déjà fait argent de son autre fille. La Morphise fut amenée à Versailles et plut beaucoup au Roi, qui lui donna une maison au Parc-aux-Cerfs, avec une femme de chambre, une cuisinière, deux laquais et une gouvernante chargée de garder la « grisette » f.

Le Roi faisait venir la Morphise au château, où elle avait un logement8, et la montrait à l'un de ses compagnons, le duc d'Ayen, « ce qui lui donna un grand air de faveur; » aussi racontait-il volontiers la chose. Les ministres ne parlaient de la Morphise qu'avec respect. Elle eut trois enfants du Roi ; elle accoucha d'une fille à Paris, en juillet 1754 3 : on mit l'enfant dans un couvent; le Roi paya sa pension et lui assura 8000 livres de rente viagère. La Cour était alors à Gompiègne : « On prétend, dit le duc de Luynes, que la place qui est vacante pendant ce temps est remplie par une autre à Compiègne. »

Le goût du Roi devenant de plus en plus vif pour Morphise, les ennemis de Mme de Pompadour voulurent s'en servir pour faire chasser la marquise. Préparée à son nouveau rôle par la maréchale d'Estrées, Morphise demanda au Roi comment se portait « sa vieille ». Aussitôt la maréchale fut exilée, la Morphise mariée et renvoyée (1756). On trouva un officier du régiment de Beauvoisis qui consentit à épouser la Morphise, «jam utero laborans », moyennant 50,000 livres ; on donnait aussi à sa femme 200,000 livres de dot et un trousseau magnifique4. Ce furent MM. de Soubise et de Lujac, colonel

1 D'Argenson, Vil, 440, 4'.7, 466 ; VIII, 14. 9 D'Argenson, VIII, 3.

3 Luynes, XIII, 435; XV, 325.

4 Luynes, XV, 325.

LES PETITES MAITRESSES

de Beauvoisis, grands amis de la marquise, qui firent ce mariage *.

La Morphise fut remplacée par sa sœur, Marie-Brigitte, qui avait dix-sept ans. « C'est un goût de notre monarque, dit d'Argenson 2, d'aller ainsi de sœur en sœur. » Il passa ensuite à d'autres. En janvier 4756, il est question d'une Mlle Fouquet, fille d'une coiffeuse; elle était très-jolie et spirituelle, et cependant elle ne paraît pas avoir plu longtemps à Louis XV, qui la maria assez mal et ne lui donna que 10,000 livres3. En février, on lit dans le duc de Luynes : « Des deux maîtresses que le Roi a actuellement, il y en a une qui peint fort bien et qui a peint le Roi ; celle-là est grosse. L'autre s'appelle Robert; c'est une fille extrêmement jolie, qui a de l'esprit et qui est fort bien élevée. Il y en a une qui demeure an Parcaux-Cerfs et l'autre dans le château. »

« Il y avoit ici, dit le duc de Luynes en 1 757 4, un appartement dans les cabinets destiné aux maîtresses particulières du Roi; il est démeublé depuis deux ou trois jours. » Damiens venait de blesser Louis XV, qui avait renoncé pour un moment à ses habitudes dépravées.

L'appartement, d'après Mmo Duhausset5, était dans le haut du château, du côté de la chapelle, c'est-à-dire dans Tattique Richelieu, et se composait de deux chambres, qui existent encore et que nous avons retrouvées 6.

Le Roi y arrivait par le balcon de la cour des Cerfs 7, et l'escalier des petits appartements. Parvenu à l'avant-dernier palier de cet escalier (1), en suivant sa marche sur le pla

1 La Morphise se maria trois fois et mourut en 1814 (voir la Généalogie de la maison de Bourbon, par L. Dussieux, p. 108.

3 D'Argenson, IX, 159, 170. — Luynes, XV, 325. * XVI, 281. 15 janvier 1757.

5 Mémoires, p. 106.

6 La disposition actuelle, qui est encore celle du temps de Louis XV, est toute différente sur le plan que Dubois a fait, en 1732, du second étage du château. Il est donc certain que l'appartement des petites maîtresses a été fait pour elles. — Voir notre plan n° 10.

7 L'appartement du Roi avait cinq sorties sur ce balcon : l'une débouchait de l'alcôve même de sa chambre et était fermée par une grille. Le Roi pouvait aussi gagner l'escalier des petits appartements, C, qu'on appelle aujourd'hui l'escalier de la forge, par la salle du conseil (125) et le cabinet a (voir le plan n° 9).

n° 10, nous le voyons entrer dans une petite chambre (2), où se trouvent de grandes armoires; tournant à droite, il suivait un long corridor (3) éclairé par sept fenêtres sur la cour des Cerfs1, puis entrait par la porte 4, qui existe encore, dans un grand carré (5), sur lequel s'ouvrait la porte (6) de l'appartement2.

L'appartement des petites maîtresses se compose de deux pièces élégantes (7 et 8) et de dépendances situées à côté La chambre à coucher (7) est la mieux décorée ; on y trouve une alcôve avec deux petits cabinets. La corniche, les lambris, le couronnement de l'alcôve sont ornées de sculptures du plus joli style, mais qui n'ont jamais été dorées. Toute la chambre est peinte en gris. La fenêtre B, d'où l'on a la plus belle vue, donne sur le parterre du Nord, et sa terrasse occupe l'avantcorps central de la façade septentrionale du principal corps du château.

Le service de cet appartement se faisait par l'escalier désigné actuellement sous le n° 17, et qui débouche près du vestibule de l'ancien escalier des Ambassadeurs.

Malgré les petites maîtresses, il est encore question, de temps en temps, de quelques femmes de la Cour comme maîtresses du Roi, ou dont le Roi est épris : en février 1755, duchesse deRroglie3, — en août 1755, Mme d'Estrades, qui est disgraciée 4, — en janvier 1756,Mmode Gambis, très-bien faite, mais pas jolie; elle vient de se marier, ne veut pas consommer le mariage, vient loger chez Mme de Pompadour, pendant que le mari se retire à la campagne 5, — Mme de Noé, en février 1756, et Mme de Goëtquen, en janvier 1757 6. Toutes ont-elles

1 Ce corridor a été détruit quand M. Questel a démoli le quatrième étage de la cour des Cerfs. Il a été remplacé par le rampant du toit. Aujourd'hui on arrive à la porte 6 par un couloir sombre (3 bis) qui ouvre sur la chambre 2 et débouche directement sur le carré 5.

2 Notre plan, n° 10, est extrait d'un plan manuscrit de 1815 appartenant à M. Favier père. Nous avons marqué en blanc les parties qui se rattachent à la description que nous venons de faire ; le reste de l'étage qui ne nous intéresse pas est en partie haché. Les parties en teintes grises sont les voussures de la galerie des Glaces (9) et du salon de la Guerre (10).

3 D'ArGenson, VIII, 429, 430.

4 Idem, IX, 58, 59.

5 Idem, IX, 161, 170.

6 Idem, IX, 199, 378.

LES PETITES MAITRESSES

été les maîtresses du Roi, on ne le sait pas, mais elles ont passé pour l'avoir été ou pour avoir été proposées.

Il faut maintenant sortir du château et aller dans le nouveau quartier de Versailles, construit sur l'emplacement de l'ancien Parc-aux-Cerfs de Louis XIII et qui en avait conservé le nom. Nous y trouverons une ou deux maisons appartenant à Louis XV, dans lesquelles on logeait les petites maitresses qui ne demeuraient pas au château.

Dès 4753, Louis XV avait une maison dans le Parc-aux- Cerfs, où demeura la Morphise, mais on ne sait pas où elle était située. En 1755, il devint possesseur d'une nouvelle maison dans le Parc-aux-Cerfs, rue Saint-Médéric, n° 4 l. Il la fit acheter en secret par un huissier au Châtelet de Paris, nommé Vallet2.

Il n'y avait d'ordinaire qu'une maîtresse, quelquefois deux, dans les diverses maisons du Parc-aux-Cerfs. Louis XV y allait à l'occasion ; plus souvent on lui amenait la grisette au château, et il disparaissait chaque jour quelques heures sans qu'on sût ce qu'il était devenu3. Le cas échéant, Mme de Pompadour mettait son ermitage de la rue Maurepas à la disposition de S. M., et M1,e de Charolais, sa maison de la Meutte.

Mais outre les maisons où demeuraient les petites maîtresses, il y en avait d'autres pour les accouchements. L'une d'elles était située avenue de Saint-Cloud4.

Le personnel occupé au service des plaisirs secrets du Roi se composait de Mmo de Pompadour, surintendante, de Bachelier, de Lebel, d'une Mme Bertrand, qui était chargée, sous le titre de gouvernante, de la garde des pensionnaires,

1 La maison de Louis XV n'existe plus aujourd'hui ; elle a été rebâtie et est devenue un petit hôtel. M. Ch. Vatel, qui a vu le plan de l'ancienne maison, m'a assuré qu'il n'y avait place que pour une maîtresse.

2 Pour les détails relatifs à l'achat de cette maison, voir Le Roi, II, 258. — Louis XV revendit cette maison en 1771 au prix de 20, 000 livres et non pas de 40,000, comme le dit M. Le Roi. (Renseignement communiqué par M. Ch. Vatel, qui a fourni à M. Le Roi tous les documents relatifs à cette maison.)

* D'Argenson, VII, 439.

* M. Le Roi dit, mais sans preuve, que cette maison était située sur l'emplacement de la villa Moricet, au carrefour de Montreuil (II, 409). Mais alors l'avenue de Saint-Gloud n'allait pas jusque-là ; elle s'arrêtait à une barrière établie à la hauteur de la rue de Provence

de Guimard, l'un des garçons bleus, de Mme Duhausset, première femme de chambre de Mme de Pompadour, qui à l'occasion assistait aux couches et faisait baptiser l'enfant ; de nourrices, gardes-malades, valets et servantes de confiance. On avait organisé aussi un service spécial pour les pensions et les dots destinées aux enfants et aux mères. Cette caisse fonctionnait avec ordre et répartissait entre les enfants survivants les pensions de ceux qui mouraient. Il y avait des fonds pour payer les jeunes filles aux parents qui les livraient à Le Bel, quand le Roi, après avoir vu leur portrait, les acceptait. Toutes ces dépenses se faisaient à l'aide des acquits à caution, c'est-à-dire de sommes délivrées au trésor royal sur la simple signature du Roi, sans qu'il fût fait mention de l'objet de leur destination. La Cour des Comptes, pas plus que le ministre, n'avait d'observation à faire sur cette nature de dépenses.

Le nombre des bâtards de Louis XV est d'environ vingtcinq ou trente. On cite sept ou huit enfants morts en bas-âge, l'abbé de Bourbon, un M. de Bourbon-Créqui, Benoît le Duc, abbé de Saint-Martin de Paris, Auguste, abbé d'Adouville, Langlois de Villepaille, écuyer cavalcadour, le comédien d'Orvigny, cinq filles protégées plus tard par Mesdames filles de Louis XV, M110 de Saint-André, une fille de la Morphise mariée à un personnage important, sans parler de quelques enfants dont Louis XV avait fixé l'état en mariant leur mère dès que la grossesse était constatée, et en couvrant ainsi leur naissance du pavillon marital au moyen d'une forte dot, comme la chose se passa pour la Morphise l.

On enlevait aux filles devenues mères leurs enfants pour les élever secrètement dans un collège ou dans un couvent, et on leur faisait croire que leur enfant était mort. Aux enfants, on disait qu'ils étaient les fils de riches Américains qui les avaient envoyés en France pour y faire leur éducation.

Le Roi se faisait passer auprès de ses petites maîtresses pour un seigneur polonais ; on l'appelait M. le Comte. Sa générosité et sa belle mine plaisaient à toutes.

1 L. Dussieux, Généalogie de la maison de Bourbon, p. 108, où les sources sont indiquées.

LES PETITES MAITRESSES

Mais il faut entendre maintenant Mme Duhausset :

Madame 1 me fit appeler un jour et entrer dans son cabinet où étoit le Roi, qui se promenoit d'un air sérieux. « Il faut, me ditelle, que vous alliez passer quelques jours à l'avenue de Saint- Cloud, dans une maison où je vous ferai conduire; vous trouverez là une jeune personne prête à accoucher. » Le Roi ne disoit rien, et j'étois muette d'étonnement. « Vous serez la maîtresse de la maison et présiderez, comme une déesse de la Fable, à l'accouchement. On a besoin de vous pour que tout se passe suivant la volonté du Roi et secrètement. Vous assisterez au baptême et indiquerez les noms du père et de la mère. » Le Roi se mit à rire et dit : « Le père est un très-honnête homme. » Madame ajouta : « Aimé de tout le monde et adoré de tous ceux qui le connoissent. » Madame s'avança vers une petite armoire et en tira une petite boîte qu'elle ouvrit. Elle en sortit une aigrette de diamant, en disant au Roi : « Je n'ai pas voulu, et pour cause, qu'elle fût plus belle. — Elle l'est encore trop, » et il embrassa Madame en disant : « Que vous êtes bonne ! » Elle pleura d'attendrissement, et mettant la main sur le cœur du Roi : « C'est là que j'en veux, » dit- elle. Les larmes vinrent aussi aux yeux du Roi, et je me mis aussi à pleurer, sans trop savoir pourquoi. Ensuite, il me dit : « Guimard vous verra tous les jours pour vous aider et vous conseiller ; et au grand moment vous le ferez avertir de se rendre auprès de vous. Mais nous ne parlons pas du parrain et de la marraine ; vous les annoncerez comme devant arriver, et un moment après, vous aurez l'air de recevoir une lettre qui vous apprendra qu'ils ne peuvent venir. Alors vous ferez semblant d'être embarrassée, et Guimard dira : « Il n'y a qu'à prendre les premiers venus ; » et vous prendrez la servante de la maison, et un pauvre ou un porteur de chaises, et ne leur donnerez que douze francs pour ne pas attirer l'attention. — Un louis, ajouta Madame, pour ne pas faire d'effet dans un autre sens.... Guimard, dit le Roi, vous dira les noms du père et de la mère. Il assistera à la cérémonie qui doit être le soir, et donnera les dragées. Il est bien juste que vous ayez les vôtres, et il tira 50 louis qu'il me remit de cette mine gracieuse qu'il savoit prendre dans l'occasion et que n'avoit personne autre que lui dans son royaume. Je lui baisai la main en pleurant. « Vous aurez soin de l'accouchée, n'est-ce pas ? C'est une très-bonne enfant, qui n'a pas inventé la poudre, et je m'en fie à vous pour la discrétion ; mon chancelier vous dira le reste, » dit-il en se tournant vers Madame, et il sortit. «Eh bien, comment trouvez-vous mon rôle, dit-elle? — D'une femme supérieure et d'une excellente amie, lui dis-je. — C'est à son cœur que j'en veux, me dit-elle, et toutes ces petites filles qui n'ont point d'éducation, ne me l'enlèveront pas. Je ne se-

1 M1110 de Pompadour.

rois pas aussi tranquille, si je voyois quelque jolie femme de la Cour et de la ville tenter sa conquête. » Je demandai à Madame si la jeune personne savoit que c'étoit le Roi qui étoit le père. « Je ne le crois pas, dit-elle, mais comme il a paru aimer celle-ci, on a craint qu'on ne se soit trop empressé de le lui apprendre ; sans cela on dit à elle et aux autres, dit-elle en levant les épaules, que c'est un seigneur polonais, parent de la Reine et qui a un appartement au château. Cela a été imaginé à cause du cordon bleu que le Roi n'a pas souvent le temps de quitter, parce qu'il faudroit changer d'habit, et pour donner une raison de ce qu'il a un logement au château si près du Roi.

G'étoient deux petites chambres du côté de la chapelle, où le Roi se rendoit de son appartement, sans être vu que d'une sentinelle qui avoit ses ordres, et qui ne savoit pas qui passoit par cet endroit. Le Roi alloit quelquefois au Parc-aux-Cerfs, ou recevoit ces demoiselles à l'appartement dont j'ai parlé.

Je m'arrête ici pour faire mention d'une singulière aventure qui n'est sue que de six ou sept personnes, maîtres ou valets. Dans le temps de l'assassinat du Roi, une jeune fille, qu'il avoit vue plusieurs fois, et à qui il avoit marqué plus de tendresse qu'à une autre, se désespéroit de cet affreux événement. La mère abbesse, car on pouvoit appeler ainsi celle qui avait l'intendance du Parcaux-Cerfs, s'aperçut de la douleur extraordinaire qu'elle témoignoit, et fit si bien qu'elle lui fit avouer qu'elle savoit que le seigneur polonais était le roi de France. Elle avoua même qu'elle avait fouillé dans ses poches, et qu'elle en avoit tiré deux lettres, dont l'une étoit du roi d'Espagne, et l'autre de l'abbé de Broglie. C'est ce que l'on a su depuis, car ni elle, ni l'abbesse ne savoient les noms. La jeune fille fut grondée, et on appela M. Le Bel, premier valet de chambre, qui ordonnoit de tout, et qui prit les lettres et les porta au Roi, qui fut fort embarrassé pour revoir une personne si bien instruite.

Celle dont je parle s'étant aperçue que le Roi venoit voir sa camarade secrètement, tandis qu'elle étoit délaissée, guetta l'arrivée du Roi, et au moment où il entroit, précédé de l'abbesse qui devoit se retirer, elle entra précipitamment et furieuse dans la chambre où étoit sa rivale. Elle se jeta aux genoux du Roi. « Oui, vous êtes le roi de tout le royaume, crioit-elle ; mais ce ne seroit rien pour moisi vous ne l'étiez pas de mon cœur; ne m'abandonnez pas, mon cher Sire ; j'ai pensé devenir folle quand on a manqué de vous tuer. » L'abbesse crioit : « Vous l'êtes encore. » Le Roi l'embrassa, et cela parut la calmer. On parvint à la faire sortir, et quelques jours après on conduisit cette malheureuse dans une pension de folles, où elle fut traitée comme telle pendant quelques jours. Mais elle savoit bien qu'elle ne l'étoit pas, et que le Roi avoit été bien véritablement son amant. Ce lamentable accident m'a été raconté par l'abbesse, lorsque j'ai eu quelque relation avec

LES PETITES MAITRESSES

elle lors de l'accouchement dont il est question, mais je n'en ai jamais eu ni avant ni depuis.

Je reviens donc à mon histoire.

Madame me dit : « Tenez compagnie à l'accouchée, pour empêcher qu'aucun étranger ne lui parle, pas même les gens de la maison. Vous direz toujours que c'est un seigneur polonais fort riche, et qui se cache à cause de la Reine, sa parente, qui est fort dévote. Vous trouverez, dans la maison, une nourrice à qui l'enfant sera remis, et tout le reste regarde Guimard. Vous irez à l'église comme témoin ; et il faudra faire les choses comme le feroit un bon bourgeois. On croit que la demoiselle accouchera dans cinq ou six jours ; vous dînerez avec elle et ne la quitterez pas jusqu'au moment où elle sera en état de retourner au Parc-aux-Cerfs, ce qui, je suppose, sera dans une quinzaine de jours, sans qu'elle coure aucun risque. »

Je me rendis le soir même à l'avenue de Saint-Cloud, où je trouvai l'abbesse et Guimard, garçon du château, mais sans son habit bleu. Il y avoit de plus une garde, une nourrice, deux vieux domestiques, et une fille moitié servante, moitié femme de chambre. La jeune fille étoit de la plus jolie figure, mise fort élégamment, mais sans rien de trop marquant. Je soupai avec elle et avec l'abbesse, qui s'appeloit Madame Bertrand. J'avois remis l'aigrette de Madame avant le souper, ce qui avoit causé la plus grande joie à la demoiselle, et elle fut fort gaie. Madame Bertrand avoit été femme de charge chez M. Lebel, premier valet de chambre du Roi, qui l'appeloit Dominique, et elle étoit son confidentissime. La demoiselle causa avec nous après le souper et me parut fort naïve. Le lendemain j'eus une conversation particulière et elle me dit : « Comment se porte M. le Comte ? » C'étoit le Roi qu'elle appeloit ainsi. «Il sera bien fâché de n'être pas auprès de moi, me dit-elle, mais il a été obligé de faire un assez long voyage. » Je fus de son avis. « C'est un bien bel homme, me dit-elle, et il m'aime de tout son cœur, il m'a promis des rentes, mais je l'aime sans intérêt, et s'il vouloit, je le suivrois dans sa Pologne. » Elle me parla ensuite de ses parens et de M. Lebel, qu'elle connoissoit sous le nom de Durand. « Ma mère, me dit-elle, étoit une grosse épicière-droguiste, et mon père n'étoit pas un homme de rien, ajouta-t-elle, il étoit des six corps, et c'est, comme tout le monde le sait, ce qu'il y a de mieux ; enfin, il avoit pensé deux fois être échevin. » Sa mère avoit, après la mort de son père, essuyé des banqueroutes; mais monsieur le Comte étoit venu à son secours et lui avoit donné un contrat de 1500 livres de rente et G000 francs d'argent comptant. Six jours après elle accoucha, et on lui dit, suivant mes instructions, que c'étoit une fille, quoique ce fût un garçon, et bientôt après on devoit lui dire que son enfant étoit mort, pour qu'il ne restât aucune trace de son existence pendant un certain temps ; ensuite on le remettroit à la mère. Le Roi donnoit dix ou douze

mille livres de rente à chacun de ses enfants. Ils héritoient les uns des autres, à mesure qu'il en mouroit, et il y en avoit déjà sept ou huit de mort. Je revins trouver Madame, à qui j'avois écrit tous les jours par Guimard. Le lendemain le Roi me fit dire d'entrer ; il ne me dit pas une parole sur ce que j'avois fait, mais me remit une tabatière d'or, fort grande, où étoient deux rouleaux de vingt-cinq louis chaque. Je lui fis ma révérence et m'en allai. Madame me fit beaucoup de questions sur la demoiselle et rioit beaucoup de ses naïvetés et de tout ce qu'elle m'avoit dit du seigneur polonais. « Il est dégoûté de la princesse et je crois qu'il partira dans deux mois pour toujours pour sa Pologne. — Et la demoiselle, lui dis-je? — On la mariera, me dit-elle, en province, avec une dot de 40,000 écus au plus, et quelques diamants. » Cette petite aventure qui me mettoit dans la confidence du Roi, loin de me procurer plus de marques de bonté de sa part, sembla le refroidir pour moi, parce qu'il étoit honteux que je fusse instruite de ses amours obscurs. Il étoit aussi embarrassé des services que lui rendoit Madame.

Outre ses petites maîtresses du Parc-aux-Gerfs, le Roi avoit quelquefois des aventures avec des dames de Paris....

Depuis 4 757 nous ne savons plus rien sur le Parc-aux-Cerfs que par Barbier. Les mémoires de d'Argenson et le journal du duc de Luynes sont arrêtés par la mort de leurs auteurs. Cependant les désordres se continuèrent jusqu'à la mort de MmG de Pompadour (4764) et le commencement de la faveur de Mmo Dubarry (1768).

M110 de Romans appartient à cette dernière période. Anne Couppier de Romans, d'une bonne famille parlementaire, était de Grenoble. Elle y vivait avec sa tante, Mmo Morin, qui l'amena à Paris, en 1761, chez une Mmo Vernier, sa sœur probablement, qui logeait à côté du Palais-Royal, et don- « noit à jouer à gens comme il faut1. »

« Cette jeune et belle personne avait alors dix-sepM, ans. Sa peau de satin était d'une blancheur éblouissante que relevait encore une magnifique chevelure noire. Les traits de son visage étaient d'une régularité parfaite^ son teint était légèrement coloré ; ses yeux noirs bien fendus avaient à la fois le plus vif éclat et la plus grande douceur; elle avait les sourcils bien arqués, la bouche petite, les dents régulières et bien placées avec un émail de perles, et les lèvres d'un rose tendre sui

1 Barbier, VII, 426.

LES PETITES MAITRESSES

lesquelles reposait le sourire de la grâce et de la pudeur... sa gorge était bien formée et n'excédait en rien les belles proportions. La mode et l'éducation l'avaient habituée à la laisser voir à moitié avec la même innocence qu'elle laissait voir à tout le monde sa main blanche et potelée, ou ses joues où l'incarnat delà rose se mariait à la blancheur des lys *. »

« La demoiselle, dit Barbier, n'a pas voulu aller loger au Parc-aux-Cerfs, où il y avoit eu des filles de basse condition, et elle a fait son marché d'une autre façon. La première connoiss' nce s'est faite dans les jardins de Marly 2. Le Roi lui a loué une maison à Passy, d'où elle se rend à Versailles dans un carrosse à six chevaux qu'on lui envoie.... Comme elle a beaucoup d'esprit, on croit que cela pourroit inquiéter Mme la marquise de Pompadour, et que celle-ci pourroit peut-être obtenir le titre de maîtresse. On en parle depuis longtemps à Paris ; mais comme c'est chose indifférente pour l'Etat, il n'y a rien de bien éclairci sur ces faits, et l'on en parle différemment. »

Mlle de Romans, donna un fils à Louis XV, le 13 janvier 1762, l'abbé de Bourbon, le seul des bâtards du Roi qui ait été reconnu. Barbier nous apprend que Mlle de Romans avait déclaré à Louis XV que cet enfant lui était trop cher pour le laisser aller en nourrice, et qu'elle voulait le nourrir ellemême. « Gela n'est pas maladroit, » ajoute-t-il.

Le « marché » du Roi avec Mlle de Romans s'était fait à l'insu de Mmo de Pompadour, à qui cette favorite donnait de vives inquiétudes. Elle dominait le Roi ; elle allait promener au bois de Boulogne son fils qu'elle portait dans une corbeille « toute chamarrée des plus belles dentelles ; » elle s'asseyait sur l'herbe et donnait à têter à l'enfant. Mme de Pompadour eut un jour la curiosité d'aller la voir. Mais on peut lire dans les Mémoires de Mme Duhausset 3 le piquant récit de cette expédition.

Plus tard, M110 de Romans se maria et devint Mmo de Gavanac.

1 Mémoires de Casanova.

2 j^mo Çampan (m, 29) raconte autrement la première entrevue; nous croyons qu'elle est dans l'erreur.

3 Page 214.

Nous avons déjà dit que ces scandales cessèrent avec la faveur de Mme Dubarry. Louis XV vendit sa maison de la rue Saint- Médéric en 4771.

Et l'on s'étonne des révolutions qui viennent bouleverser les royaumes, quand ceux qui les gouvernent donnent de pareils exemples et avilissent ainsi l'autorité qu'ils disent tenir de Dieu, oubliant la malédiction de la Bible contre les grands coupables :

L'Éternel est lent à la colère et riche en bonté ; il pardonne l'iniquité et la rébellion, mais il ne tient point le coupable pour innocent, et il punit l'iniquité des pères sur les enfants jusqu'à la troisième et à la quatrième génération *.

MADAME DUBARRY - 1769-1774

Entre la mort de Mme de Pompadour et l'arrivée de Mme Dubarry il s'écoule un intervalle de cinq années, pendant lesquelles, grâce à l'absence complète de mémoires et de documents, nous avons la chance d'ignorer absolument l'histoire des amours du Roi. Le Parc-aux-Cerfs, pendant ce temps, continua à lui fournir ses petites maîtresses, et, quand Mme Dubarry, l'une d'elles, présentée comme tant d'autres par Lebel, fut devenue maîtresse déclarée, le Parcaux-Cerfs dura encore plus de deux ans, et la maison de la rue Saint-Médéric ne fut vendue qu'en 1771. Nous croyons que le Parc-aux-Cerfs ne disparut tout à fait à cette époque, que parce que Louis XV était arrivé à un état d'épuisement et d'hébétement tel, que ses continuelles absences d'esprit faisaient croire « qu'il se livrait à la boisson. » L'histoire de la petite menuisière de Trianon, en 1774, prouve bien que Mme Dubarry, comme Mme de Pompadour, ne se faisait pas faute, à l'occasion, de donner une maîtresse d'un jour

1 Nombres, xiv, 18.

MADAME DUBARRY

à S. M., pour maintenir son crédit de favorite et pour enlever un moment le Roi à ses humeurs noires.

Mme Dubarry, née le 19 août 4743, à Vaucouleurs, avait vingt-six ans quand elle devint la maîtresse de Louis XV. Elle était fille naturelle d'une nommée Anne Bécu. Le parrain, Dumonceau, était un riche financier, l'un des fournisseurs de vivres de l'armée. Poussée par la misère, Anne Bécu vint à Paris et s'adressa à Dumonceau, qui plaça la mère et la fille chez sa maîtresse, la Frédérique, l'une des courtisanes en renom du moment. Peu de temps après, Dumonceau mit la petite Jeanne Bécu, déjà fort jolie et très-délurée, chez les religieuses de Sainte-Anne, couvent destiné à recueillir des jeunes filles afin de les empêcher de se perdre. Mais Jeanne Bécu ne put rester longtemps soumise à la règle sévère du couvent ; elle revint auprès de sa mère. Bientôt après, la Frédérique congédiait Anne Bécu, à cause, disait-elle à Dumonceau, des relations trop familières qu'elle avait avec un moine de Picpus nommé Gomard. Jeanne Bécu se fit alors marchande ambulante de mercerie, métier scabreux, surtout avec les beaux yeux de la marchande.

Pendant ce temps, Gomard était devenu aumônier du Roi. Il plaça Jeanne en qualité de femme de chambre chez une Mmo Lagarde, femme d'un fermier général. Une aventure avec les fils de la maison la fit renvoyer ; elle entra alors, comme demoiselle de boutique, chez une marchande de modes de la rue Saint-Honoré. Elle s'appelle à ce moment M110 Lançon. Là, elle ruine le coiffeur Lamet, qui était devenu son amant. Un peu plus tard elle entre chez une Mme Duquesnoy, qui tenait une maison de jeu, rue de Bourbon, et elle y prend le nom de Mlle Lange. C'est là qu'elle rencontra le comte Jean Dubarry, qui allait mettre un terme à sa vie d'aventures.

Ce Jean Dubarry était un petit gentilhomme de Toulouse, vicieux, ruiné, et venu à Paris pour y chercher fortune. Il s'était mis dans les vivres, employait son argent au jeu et aux femmes, et cédait ses plus jolies maîtresses à ses amis du grand monde. Le goût de procurer des femmes aux puissants pour en tirer profit était ancien chez ce personnage ; car déjà il avait voulu donner à Louis XV Dorothée, fille du por-

teur d'eau de Strasbourg. Mlle Lange était un sujet d'élite pour ce brocanteur en galanterie. On lit dans les rapports de la police du temps, à la date du 14 décembre 4764 : « Le marquis Dubarry, à qui l'on a l'obligation d'avoir amené à Paris de Strasbourg la belle Dorothée, et d'avoir mis dans le monde la demoiselle Beauvoisin, a fait paroître en loge, lundi dernier, à la Comédie italienne, la demoiselle Veauvarnier, sa maitresse. C'est une personne de l'âge de dix-neuf ans, grande, bien faite, l'air noble, et de la plus jolie figure. Certainement il cherche à la brocanter avantageusement. Quand il a commencé à se lasser d'une femme, il en a toujours usé de môme. Mais aussi il faut convenir qu'il est connaisseur, et que sa marchandise est toujours de débit1. » L'inspecteur de police avait raison. Après l'avoir eue pendant quatre ans pour maîtresse, Dubarry donna MUo Lange à Louis XV.

Le duc de Richelieu ayant dit un jour à Dubarry, pendant un souper, qu'il regrettait que le Roi n'eût pour maîtresses que des filles du Parc-aux-Cerfs, et qu'il serait désireux de lui voir une maîtresse déclarée. Dubarry prit le duc au mot, insista et obtint enfin cette réponse : « Eh bien, va voir Lebel ; peut-être par son moyen, ta favorite obtiendra-t-elle pour un jour les honneurs du Louvre*. » Ce qui fut dit fut fait, et voici la fin de l'histoire, telle que nous la raconte Dutems 3.

Louis XV avoit un valet de chambre nommé Lebel, qui étoit en grande faveur auprès de lui. Il donnoit un soir à souper à M. de Saint-Foix, qui étoit ami de Mll° Lange ; c'étoit alors le nom de Mme Dubarry : elle étoit du souper, ainsi que quelques autres femmes, liées avec Saint-Foix et Lebel. Le Roi, instruit de cette partie, eut la curiosité d'en être le spectateur ; ce qui lui étoit facile de faire, au moyen d'une fenêtre secrète pratiquée dans le mur de la salle à manger de Lebel, laquelle donnoit dans son appartement. Mlle Lange parut si jolie au Roi, qu'il fit le lendemain plusieurs questions sur son compte à Lebel. Celui-ci voulut en dégoûter le Roi par plusieurs raisons ; mais le Roi persista à la voir, et s'emporta même contre le valet de chambre de ce qu'il

1 Journal de la police, dans Souvenirs et Mélanges publiés par Rochefort, 1825, t. II.

2 Vie privée du maréchal de Richelieu^ t. IL

3 Mémoires d'un voyageur qui se repose. II, 45.

MADAME DUBARRY

s'opposoit à ses désirs *. Enfin M1,e Lange fut amenée au Roi ; elle plut extrêmement à ce prince, qui la goûtoit tous les jours davantage, et voulut l'envoyer au Parc-aux-Cerfs. Mais M. Dubarry dirigeoit encore ses actions ; il voulut mettre à profit cette inclination du Roi ; il lui fit comprendre que si elle alloit au Parc-aux- Cerfs, elle seroit confondue dans la foule de celles qui habitoient ce séjour et seroit bientôt oubliée ; il lui persuada d'épouser sur-le-champ son frère, qui devoit aussitôt après se retirer en province.

Le Roi donna l'ordre à Lebel de la marier, et, le mariage fait, de la lui amener à Gompiègne. Ce fut alors que Lebel résista et chercha à empêcher le Roi de se lancer dans cette aventure. Impatienté, Louis XV menaça son fidèle Dominique de le frapper avec les pincettes qu'il tenait. Lebel se tut ; mais il était sujet à des coliques hépatiques, et cette scène détermina une crise qui remporta subitement*.

M110 Lange épousa donc le comte Guillaume Dubarry. Au moment du mariage, il fallut changer l'état civil de Jeanne Bécu, fille naturelle. Le comte Jean Dubarry arrangea l'affaire avec l'aumônier du Roi, Gomard de Vaubernier, et quelques autres. On produisit un faux acte de baptême duquel il résultait que la future comtesse était née le 19 août 1746, ce qui la rajeunissait de trois ans : qu'elle était fille de J.-J. Gomard de Vaubernier, le frère de l'aumônier, mort depuis longtemps et ne pouvant protester contre cette paternité dont on lui faisait honneur. Dans cette transformation générale de la famille, Anne Bécu, l'ancienne cuisinière, devenait marquise3.

Le comte Guillaume Dubarry épousa demoiselle Jeanne de Vaubernier le 1er septembre 4768, en vertu d'un contrat stipulant à chaque article la nullité complète du mari, qui devait rester absolument séparé de sa femme, et qui en effet repartit immédiatement pour Toulouse.

1 Ce n'est que plus tard qu'eut lieu cette dispute.

2 Vie privée du maréchal de Richelieu.

3 Tous les faits de cette histoire ont été mis au jour, avec les pièces à l'appui, pendant le scandaleux procès que se firent, de 1825 à 1833, les Bécu et les Gomard pour savoir à qui appartiendraient les épaves de la succession de la Comtesse. Les Bécus furent déclarés seuls héritiers de Mme Dubarry, mais ils s'étaient ruinés complètement pour obtenir cette décision.

Mme Dubarry fut alors logée à Versailles, dans l'appartement de Lebel l, et y fut la maîtresse très-secrète de Louis XV, qui évitait, portant le grand deuil de la Reine, d'afficher ses plaisirs. Enfin, le 22 avril 4769 '2, Mme la comtesse Dubarry fut présentée au Roi par la comtesse de Béarn, et figura dès lors à Versailles comme maîtresse déclarée 3.

On avait eu beaucoup de peine à trouver une femme de qualité pour présenter Mme Dubarry. Mme de Béarn se fit payer cher. Elle était ruinée ; on lui donna 100,000 livres comptant, on lui fit gagner un procès de 400,000 écus, qui durait depuis plus d'un siècle, et son fils fut admis dans les carrosses du Roi et aux soupers des petits appartements 4.

La présentation se fit, comme toujours, dans le cabinet du Roi5; nous en empruntons le récit à MM. de Goncourt6.

Le grand jour était venu. Paris accourait à Versailles. La curiosité de tout un peuple battait la grille du château. La présentation devait avoir lieu le soir après l'office. L'heure approchait. Richelieu, remplissant sa charge de premier gentilhomme, était auprès du Roi. Choiseul était de l'autre côté. Tous deux attendaient, comptaient les minutes, s'observaient, guettaient le bruit, épiaient le Roi. Le Roi, mal à l'aise, inquiet, agité, regardait à tout moment sa montre et s'étonnait d'attendre. Il allait et venait, marmottait des paroles qu'il ne finissait pas, s'impatientait du bruit qu'il entendait aux grilles et aux avenues, et dont il demandait la cause à Choiseul. « Sire, répondait Choiseul avec sa finesse sarcastique, le peuple, informé que c'est aujourd'hui que Mme Dubarry doit avoir l'honneur d'être présentée à Votre Majesté, est accouru de toutes parts pour être témoin de son entrée, ne pouvant l'être de l'accueil que Votre Majesté lui fera. »

L'heure est depuis longtemps passée. Mme Dubarry ne paraît pas. Choiseul et ses amis rayonnent de joie. Richelieu, dans un coin de fenêtre, sent l'assurance lui manquer. Le Roi va vers la fenêtre,

1 Lebel demeurait dans l'aile Gabriel au rez-de-chaussée.

2 Gazette de France.

3 Le duc de Choiseul s'opposa autant qu'il le put à cette présentation ; il alla jusqu'à s'efforcer d'introduire auprès du Roi une Mme Millin, femme d'un médecin, jeune et charmante, mais moins jolie que la Dubarry et qui ne réussit pas à séduire le Roi. {Souvenirs d'un chevau-léger (M. de Belleval), Paris, Aubry, 1866, in-12).

* Anecdotes sur Mme la comtesse Dubarry, 1774.

5 Salle n° 130.

6 La Dubarry, nouvelle édition, 1878, p. 52. — Voir aussi les Souvenirs de M. de Belleval, p. 119.

MADAME DUBARRY

regarde dans la nuit : rien. Enfin il se décide, et il ouvre la bouche pour contremander la présentation. « Sire, voilà Mme Dubarry, s'écrie Richelieu, qui vient de reconnaître la voiture et la livrée de la favorite ; elle entrera si vous en donnez l'ordre. » Et, sur ces mots, Mme Dubarry paraît derrière la comtesse de Béarn.Elle entre, parée des cent mille francs de diamants que le Roi lui a envoyés la veille, parée de cette coiffure superbe dont le long échafaudage lui a fait manquer l'heure de la présentation, parée d'un de ces habits triomphants que les femmes du xvnr3 siècle appelaient « un habit de combat », armée de cette toilette où les yeux d'une aveugle, l'intuition de Mme du Deffant, voit le destin de l'Europe et le sort des ministres. Et c'est une apparition si rayonnante, si éblouissante, qu'au premier moment de surprise les plus grands ennemis de la favorite ne peuvent échapper au charme de la femme et renoncent à calomnier sa beauté.

Mme Dubarry fut ensuite présentée à Mesdames, qui la reçurent assez bien, et le lendemain elle assista à leur dîner.

Mmo Dubarry était extrêmement jolie, et l'on a pu dire sans exagération que la perfection de son corps et de son visage semble avoir réalisé l'idéal de la jolie femme française du dix-huitième siècle1.

Mais la beauté et la grâce ne sont pas tout ici-bas, et les charmes de Mm0 Dubarry n'étaient pas suffisants pour faire oublier son passé et la faire admettre à la Cour ; il y a là un fait scandaleux d'autocratie qui passe toute limite.

Le plus curieux, c'est que la nouvelle maîtresse, qui allait achever d'avilir la royauté et de perdre la monarchie, était regardée par les dévots de la Cour, amis des Jésuites que Ghoiseul venait de chasser, comme un sauveur, comme une nouvelle Esther, qui allait à on tour chasser Aman et tirer le peuple de l'oppression 2. Ils réussirent en effet ; Ghoiseul fut

1 On a de Mmo Dubarry un buste par Pajou (musée du Louvre) ; deux ravissants portraits par Drouais, dont l'un a été gravé par Beauvarlet ; une copie d'un portrait peint par Drouais, exécutée par de Creuse et placée au musée de Versailles.

2 Journal de Hardy, manuscrit de la Bibliothèque nationale, cité par MM. de Goucourt, p. 1. — Quelque étrange que soit le fait, il est certain, et la preuve s'en trouve dans la Correspondance du comte Mercy-Argenteau avec Marie-Thérèse, dans laquelle on lit (T. I, p. 451): « Dans une occasion où toute la famille royale se trouvait réunie chez Mesdames (en mai 1773), le Roi y étant, le hasard fit tomber la conversation sur le duc de Choiseul, et Madame Adélaïde se permit sur le chapitre de cet ancien mi-

chassé par Mm0 Dubarry et remplacé par le duc d'Aiguillon, l'un des leurs.

Si le parti dévot croyait pouvoir s'applaudir de la nouvelle Esther, la masse des courtisans et du public éclairé de Paris témoigna son mécontentement de ce scandale inouï par toutes sortes de chansons, de petits vers, de plaisanteries et de sarcasmes. Le quartier général de cette guerre de chicanes était chez la belle duchesse de Gramont, sœur du duc de Ghoiseul, qui aurait voulu être la maîtresse et gouverner avec son frère.

La Dubarry attaquée se défendit avec vivacité; elle demanda le renvoi de Choiseul à Louis XV, qui écrivit d'abord, en 1770, la lettre suivante à son ministre :

Je commence par M. d'Aiguillon. Comment pouvez-vous croire qu'il puisse vous remplacer ? Je l'aime assez, il est vrai, à cause du tour que je lui ai joué il y a bien longtemps \ mais haï comme il est, quel bien pourroit-il faire ?

Vous faites bien mes affaires; je suis content de vous; mais garez-vous des entours et des donneurs d'avis ; c'est ce que j'ai toujours haï et ce que je déteste plus que jamais. Vous connoissez Mm0 du Barry : ce n'est assurément point M. de Richelieu qui me l'a fait connoître, quoiqu'il la connût, et il n'ose pas la voir; et la seule fois qu'il l'a vue un moment, c'est par mon ordre exprès. J'ai pensé la connoître avant son mariage. Elle est jolie, j'en suis content, et je lui recommande tous les jours de prendre garde aussi à ses entours et donneurs d'avis, car vous croyez bien qu'elle n'en manque pas. Elle n'a nulle haine contre vous ; elle connoît votre esprit et ne vous veut point de mal. Le déchaînement contre elle a été affreux, à tort pour la plus grande partie. . L'on seroit à ses pieds si Ainsi va le monde.

Elle est très-jolie, elle me plaît ; cela doit suffire. Veut-on que je prenne une fille de condition ? Si l'archiduchesse ëtoit telle que je la désire rois, je la prendrois pour femme avec grand plaisir ; mais je voudrois la voir et la connoître auparavant. Son frère en a été chercher une, et il n'a pas réussi. Je crois que je verrois mieux que lui, car il faudra bien faire une fin ; et le beau sexe autrement me troubleroit toujours ; car très-certainement vous ne verrez pas

ûistre les propos les plus hasardés en tout genre. Elle s'avança même jusqu'à dire que l'exil du duc de Choiseul avait sauvé la religion en France, puisqu'il était manifeste que le projet de ce ministre avait été de la détruire de fond en comble. »

1 Le Roi lui avait enlevé Mmo de Châteauroux quand il était duc d'Agénois.

MADAME DUBARRY

de ma part une dame de Maintenon. En voilà, je pense, assez pour cette fois-ci.

Je n'ai plus besoin de vous recommander le secret sur tout ceci. Mon écriture n'est pas meilleure que la vôtre l«

On ne se rend pas compte au premier abord de cette phrase : « Si l'archiduchesse àétoit telle que je la désirerois, je la prendrois pour femme avec grand plaisir. » La correspondance secrète de Louis XV publiée par M. Boutaric permet d'expliquer le fait. Le Dauphin venait de se marier ; la vue de la jeune Dauphine , Marie-Antoinette, avait donné ridée à Louis XV d'épouser une de ses sœurs ; il voulait faire une fin, comme il le dit; et, si le projet eût réussi, il serait ainsi devenu l'oncle de ses arrière-petits enfants et le beau-frère de son petit-fils !

« Il porta ses vues, dit M. Boutaric, sur l'archiduchesse Elisabeth. Il chargea M. de Broglie 2 d'ordonner à M. Durand 3, qui se rendait à Vienne en mission, de prendre sur la princesse les renseignements les plus complets. — «6 juin 4770. Gomme l'on ne sait ce qui peut arriver, si Durand n'est pas parti, montrez-lui ce billet, sinon envoyez lui-en la copie bien chiffrée. Qu'il en examine bien la figure de la tête aux pieds, sans rien excepter de ce qu'il lui sera possible de voir de l'archiduchesse Elisabeth, et qu'il s'informe de même de son caractère, le tout sous le plus grand secret, et sans trop donner de suspicions à Vienne, et il en rendra compte sans se presser par une occasion sûre. »

Cette curiosité fut pleinement satisfaite par une dépêche en chiffres qu'envoya M. Durand.

Juin 1770. — La personne dont il s'agit étoit, avant la petite vérole, la plus belle de sa famille ; elle n'est pas grande, mais très-bien prise dans sa taille, sans tache ni difformité sur son corps, du moins à ce que dit une femme qui pénètre jusque dans l'intérieur le plus intime. Ce n'est que depuis peu que les cils de ses paupières, que la petite vérole avoit fait tomber, commencent à reparoître. Cette maladie a grossi les traits de son visage ; le nez et le teint ont souffert, le bas du visage est effilé, la bouche assez

1 Revue de Paris, juillet 1829, IV, 43.

2 Chef du ministère secret.

3 L'un des principaux agents de ce ministère.

bien garnie sans être à l'intérieur d'une façon parfaite ; sa chevelure est blonde tirant sur le châtain, le front n'a rien d'irrégulier, les yeux sont bleus, le regard a de la douceur et de la vivacité. Il n'y a rien de choquant dans cet assemblage, la figure est gracieuse et la démarche est fort noble. Le caractère plaît encore davantage. On y trouve de la dignité sans hauteur, de la gaieté et de l'affabilité.

» Ce beau projet en resta là1. »

Mais on en forma un autre qui était encore plus étrange. Louis XV, pour mettre sa conscience à couvert, paraît avoir eu l'idée d'épouser Mme Dubarry. On lit, en effet, dans une lettre du baron Pichler au comte de Mercy, en date du 4 décembre 4771, ce qui suit : « On dit que le Roi et le duc d'Aiguillon ont de fréquents pourparlers avec Madame Louise la Carmélite, qui doit fortement travailler à engager le Pape à dissoudre le mariage de Mmo Dubarry pour la mettre à même d'épouser le Roi. » C'était Marie-Thérèse qui faisait demander à M. de Mercy par le baron Pichler, si ce bruit invraisemblable était londé. Le fait était vrai, et Madame Louise était occupée en février 1772 à ces incroyables négociations, sur lesquelles il est regrettable de n'avoir pas quelques détails2.

Mais il faut revenir à Mme Dubarry.

Elle fut d'abord logée dans l'appartement de Lebel, pendant que Louis XV, la cachait aux yeux des courtisans 3. Après sa présentation, le Roi lui aurait donné, si l'on en croyait les Anecdotes, l'ancien logement de Mmo de Pompadour au rez-dechaussce ; mais les documents conservés aux Archives nationales nous montrent Mme Dubarry installée dès 1769 à l'appartement des maîtresses *.

1 Correspondance secrète de Louis XV, I, 148, 410.

2 Mercy, 1, 175.

3 Elle avait alors ses cuisines et offices près la rampe de la chapelle, ainsi qu'on le lit sur une note conservée aux Archives nationales (carton 0\ 1773). L'étude des lieux permet de dire que probablement les cuisines de Mme Dubarry étaient établies dans le sous-sol du pavillon occidental de l'aile septentrionale des Ministres, servant aujourd'hui de magasin à l'architecte du château. On communiquait de ces cuisines à l'appartement de Lebel, par la courbasse dudit pavillon, par une voûte passant sous la rampe, de laquelle on gagnait le passage souterrain, qui existe encore sous la cour de la Chapelle et débouche dans le pavillon de l'aile Gabriel.

* Une note inscrite sur un plan de cet appartement dit formellement : Ancien appartement de Mme la comtesse Dubarry en 1769 (carton O1 1773).

MADAME DUBARRY

En 1770, le 22 juillet, la Cour étant à Compiègne, Gabriel reçut l'ordre d'approprier l'appartement de la comtesse1, et il y fit quelques changements que l'on reconnaît encore aisément. Les registres des Bâtiments sont constamment d'accord avec les plans des Cartons des Archives. Le Registre de 1770 mentionne en effet les dépenses de charpente, de menuiserie et de serrurerie faites à l'appartement de Mmo Dubarry. En 1772, Gabriel fît un nouveau cabinet de bains pour la comtesse ; on trouve dans le carton O1 1773, à la date du 22 juin 1772, le devis des travaux évalués à 14,950 livres, et, dans le registre des Bâtiments de 1772, le détail des sommes payées au plombier, au serrurier, au menuisier, au doreur Brancourt, au marbrier Dropsy, au sculpteur Rousseau, au fabricant de bronzes dorés Gobert et au fournisseur de cuivrerie. Le réservoir et la chaudière étaient au-dessus du cabinet, à l'étage supérieur. Mais il ne reste, dans ces bains, que quelques rares sculptures aux boiseries, et la place bien évidente des deux trous pratiqués pour les robinets dans le lambris.

L'appartement de Mme Dubarry se composait de quatre pièces éclairées sur la cour de Marbre : la chambre à coucher % un grand cabinet *, un salon * et une bibliothèque 5, — et de quatre autres pièces éclairées sur les cours intérieures : une grande pièce servant de lingerie et de garde-robe, la salle à manger, une antichambre et un cabinet de bains.

La chambre à coucher, le grand cabinet et le salon sont les

1 Archives nationales (plans manuscrits des maisons royales, carton O1 1773). On y trouve un plan de Gabriel, avec cette date : 22 juillet 1770, et cette mention, Plan des changemens et augmentations à faire à l'appartement de Mm0 la comtesse Dubarry. Les Anecdotes disent que Mme Dubarry fut logée dans l'appartement de Madame Adélaïde, que Louis XV envoya dans l'appartement du Dauphin. Le fait est faux. Madame Adélaïde avait sa bibliothèque au second étage, dans une partie de l'appartement des maîtresses; on lui enleva la partie de cette bibliothèque située au-dessus de son salon (132), partie qui fut réunie à l'appartement de Mme Dubarry. Le plan de Gabriel de 1770 le dit expressément.

2 Située au-dessus de la chambre à coucher de Louis XV (126).

3 Situé au-dessus du salon des Pendules (127).

4 Situé au-dessus du cabinet du Roi (130).

5 Partie de la bibliothèque de Madame Adélaïde située au-dessus du salon de Madame Adélaïde(l32). — Mme Dubarry eut aussi une collection de livres, dont une partie se trouve aujourd'hui à la bibliothèque de la ville de Versailles.

plus jolies pièces de l'appartement; leurs élégantes boiseries sculptées et dorées sont intactes. La décoration est surtout riche dans les arrières-voussures et les ébrasements des fenêtres, qui forment en quelque sorte de charmants petits cabinets. Les deux L composant le chiffre du Roi s'y rencontrent avec les torches de l'Amour ; c'est bien l'ornementation qui convient à l'appartement d'une maîtresse, et la date certaine de toute la décoration de cet appartement remonte à Mme de Pompadour.

Partout les cheminées sont en très-beau marbre et élégamment sculptées. La bibliothèque est intacte, et conserve encore ses armoires. On y remarque une petite alcôve destinée à recevoir un lit de repos ou un canapé *, et, au plafond de cette alcôve, une rosace du dessin le plus charmant.

On montait chez Mme Dubarry par l'escalier du Roi. Il y avait aussi dans les derrières de cet appartement plusieurs escaliers de service2. Sous Louis XYI, l'appartement de Mme Dubarry fut donné à MM. de Villequier et de Maurepas.

Mme Dubarry fit de son appartement de Versailles, dit M. Le Roi 3, une suite de boudoirs délicieux. Les objets qui en faisaient l'ornement sont décrits dans les mémoires des fournisseurs de la comtesse, conservés aux Archives de la préfecture de Seine-et-Oise.

Dans le salon, on voyait sur la cheminée une magnifique pendule à colonnes, ornée de figures de porcelaine; au milieu une superbe table ornée de porcelaines de France : le dessus, qui était le morceau principal, représentait un tableau en miniature d'après Leprince ; les garnitures de bronze, parfaitement ciselées et dorées d'or mat. Il y avait aussi un très-beau forte-piano anglais, qu'on avait fait organiser à Paris par le fameux Clicot, avec flûtes et galoubet, un mouvement pour le luth et deux autres pour les cymbales; la caisse, que l'on fut obligé d'y ajouter pour contenir les tuyaux et les soufflets, était plaquée en bois rose et à mosaïques blanches et bleues, et très-richement garnie de bronzes dorés d'or

1 On voit de semblables alcôves dans les petits appartements de la Reine.

s La cuisine de MmG Dubarry était bien probablement celle qui se trouve au rez-de-chaussée de la petite cour qui précède la cour des Cerfs, et dans laquelle il existe encore uu ancien fourneau potager. A côté de cette cuisine, les anciens plans placent un escalier, par lequel pouvait se faire le service de la cuisine de la comtesse. Il y a aujourd'hui un calorifère sur remplacement de cet escalier de service.

3 Madame Dubarry, 1768-1793, brochure in-8°, Paris, Dumoulin.

MADAME DUBARRY

mat. Sur un des côtés était une superbe commode, d'ancien laque, de la première qualité, le panneau du milieu à magots très-richement habillés ; les frises plaquées en ébène ; les garnitures de bronze ciselées et dorées d'or mat; le marbre blanc de statuaire. Et de l'autre côté une autre belle commode, ornée de cinq morceaux de porcelaine de France, à fleurs et filets d'or, très-richement garnie de bronzes bien finis et dorés d'or mat ; le dedans doublé en tabis vert et galonné d'or; le marbre blanc de statuaire. Sur chacune de ces commodes se trouvaient : d'un côté, un très-fort groupe de bronze et de couleur antique, composé de quatre figures représentant l'Enlèvement d'Hélène par Pâris, le tout sur un pied de bronze doré d'or moulu ; et de l'autre côté, un autre groupe de bronze, plus petit, et d'après Sarrazin, composé de cinq enfants qui jouent avec un bouc; le tout sur un pied de marqueterie de Boule et orné de bronzes dorés d'or moulu. Enfin un fort lustre de cristal de roche, à six luminaires, et ayant coûté 16,000 livres, était appendu au milieu de la pièce. Comme l'on jouait souvent dans ce petit salon, Mmô Dubarry avait fait faire une boîte de jeux, dont les mémoires nous ont conservé la description. Elle était en acajou, doublée en tabis bleu, galonnée en or; elle renfermait quatre boîtes à quadrilles en ivoire, le trèfle, le pique, le cœur et le carreau en or incrustés sur chacune desdites boîtes et entourés d'un cartouche avec nœuds de rubans, le tout en or et aussi incrusté ; les 80 fiches et les 20 contrats distingués par le trèfle, le pique, le cœur et le carreau, aussi en or et incrustés.

Dans la chambre à coucher, il y avait une commode ornée de tableaux de porcelaine d'après Watteau et Vanloo, richement garnie de bronzes très-bien finis et dorés d'or mat; un secrétaire en armoire, de porcelaine de France, fond vert et à fleurs, richement garni de bronzes dorés d'or moulu. On voyait sur les meubles deux cuvettes à mettre des fleurs, en porcelaine de France, fond petit vert, à marines en miniatures, une cuvette gros-bleu caillouté d'or, avec des sujets de Téniers, en miniature, et deux autres moins grandes et décorées de même. Sur la cheminée, une pendule dorée de Germain ; elle représentait les Trois-Grâces supportant un vase dans lequel était un cadran tournant, et au-dessus un Amour indiquait l'heure avec sa flèche; le tout était élevé sur un piédestal ciselé et doré.

Le cabinet ne le cédait pas au reste. Sur la cheminée était une pendule à vase et serpent, en bronze doré d'or moulu, le cadran tournant; le piédestal garni de trois morceaux de porcelaine de France, fond bleu, avec des enfants en miniatures ; le dard du ser pent fait en marcassite. On y voyait aussi une très-jolie table à gradins, en porcelaine de France, fond vert et cartouches à fleurs, très-richement ornée de bronzes dorés d'or moulu, le dessus du tiroir couvert d'un velours vert, et les pièces d'écritoire dorées. Sur les étagères on remarquait, parmi une quantité d'objets de

toutes sortes : une cassette d'ancien laque, fond noir, ouvrage en or de relief et aventurine, avec paysages et magots; cinq tasses et soucoupes d'ancien Saxe, à tableaux et à miniatures, avec la théière et la boîte à thé pareilles ; une cave, composée de quatre gros flacons, un gobelet et sa soucoupe, le tout de cristal de roche; six petits flacons de Bohême ; deux cuillères et un entonnoir d'or; les dix flacons garnis d'or, et le tout dans une boîte de bois des Indes, garnie de velours rouge. Cette jolie cave avait été achetée à la vente de Mme de Lauraguais. Enfin, on remarquait encore dans ce cabinet un baromètre et un thermomètre de Passemant, montés très-richement en bronzes dorés d'or moulu, et ornés de trois plaques de porcelaine de France, à enfants en miniatures 1.

C'est dans ce somptueux appartement que Mme Dubarry recevait les courtisans et les ambassadeurs qui venaient à sa toilette. C'est là qu'elle donnait à souper au Roi, aux grands de sa Cour, aux ministres, aux ambassadeurs, même au nonce. Elle mettait au bas de l'invitation : « Le Roi m'honorera de sa présence. »

Si le Roi soupait quelquefois chez Mme Dubarry, la comtesse soupait encore plus souvent chez Louis XV. Elle était toujours des soupers qui suivaient les chasses et qu'on appelait les soupers des cabinets. « Mme Dubarry, dit M. de Bacourt2, était toujours de ces soupers; d'autres femmes s'y trouvaient aussi, telles que la maréchale de Mirepoix, la comtesse de Rosen, la comtesse d'Harville. Il y avait en outre une trentaine de courtisans, pris parmi ceux qui remplissaient des charges de Cour, et une vingtaine de personnes choisies entre celles qui fréquentaient la Cour et les chasses. Le prince de Poix, fils aîné du comte de Noailles, y assistait de droit, car il était déjà gouverneur de Versailles, Trianon, Marly, etc., tandis que son père, qui était en exercice de ces charges, en avait la survivance. Cette manière bizarre de donner une place au fils, en en réservant l'exercice

1 Je crois qu'il est à propos d'arrêter ici cette citation et de ne pas pénétrer dans les parties secrètes de l'appartement de cette femme, dont le luxe éhonté couvrait sa chaise percée et son meuble de toilette secrète, de marqueteries, de velours brodés d'or, de maroquins, de cuivres dorés et de mosaïques.

2 Introduction à la Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de la Marck, pendant les années 1789, 1790 et 1791, recueillie, mise en ordre et publiée par M. Ad. de Bécourt, Paris, 1851, 3 vol. in-8°rt. I, p. 20.

MADAME DUBARRY

et la survivance au père, n'était pas sans exemple pour les charges de la Cour.

» A ces soupers, le Roi jouait au piquet, toujours avec Mme Dubarry, le plus souvent contre la maréchale de Mirepoix et le prince de Soubise, et quelquefois contre le marquis de Chauvelin, qui était au rang des favoris du Roi. C'est même vers cette époque que le marquis, faisant la partie du Roi, tomba mort, frappé d'apoplexie. On l'emporta dans la galerie. Le Roi se montra à peine sensible à cet événement.

» Pendant cette partie du Roi, il s'en formait d'autres dans l'appartement. On finissait avant le Roi, afin de s'approcher de lui. Louis XV était remarquablement poli, surtout avec les femmes, et quoique, au temps dont il est ici question, il eût déjà plus de soixante ans, il avait encore un très-beau visage et le sourire agréable. »

En 1769, Louis XV avait donné à Mme Dubarry le pavillon de Louveciennes, dont elle fit un charmant séjour, et où Louis XV se plaisait à souper joyeusement et sans gêne. On buvait au même verre, et la comtesse servait les convives avec la cuillère dont elle se servait elle-même. Elle appelait Louis XV, la France, comme d'autres appelaient leur laquais Champagne. Dans une querelle avec le Roi, elle lui dit, en pleurant il est vrai : « Vous êtes un menteur, et le plus grand menteur du monde. » Elle traitait le Dauphin de grand garçon mal élevé ; ellé appelait la Dauphine la Rousse. Ce langage trivial était l'inverse de l'étiquette et de la politesse raffinée de la Cour, et c'est ce qui amusait le Roi.

On conserve au musée du Louvre 1 un charmant dessin de Moreau le jeune représentant un dîner de Louis XV et de Mme Dubarry à Louveciennes. Ce dessin de Moreau et quelques lignes de Mme Lebrun - nous montrent l'intérieur de la favorite.

« Tous les jours, dit Mme Lebrun, nous allions prendre le café dans le pavillon si renommé pour le goût et la richesse de ses ornements. La première fois que Mme Dubarry me le

1 Musée des dessins, n° 1196, Fête donnée à Louveciennes le 27 décembre 1771.

En 1786 Mnie Lebrun fit le portrait de Mm0 Dubarry à Louveciennes.

fit voir, elle me dit : « C'est dans cette salle que Louis XV me faisait l'honneur de venir dîner. Il y avait au dessus une tribune pour les musiciens et pour les chanteurs qui se faisaient entendre pendant le repas. » Le salon était ravissant; on y jouissait de la plus belle vue du monde, et les cheminées, les portes, étaient toutes du travail le plus précieux ; les serrures pouvaient être admirées comme des chefs-d'œuvre d'orfèvrerie, et les meubles étaient d'une richesse et d'une élégance au-dessus de toute description. »

Mme Dubarry avait un hôtel à Versailles, avenue de Paris (n° 5), qui fut construit en 1772 par son architecte Ledoux l; le jardin était aux numéros 7 et 7 lis*. Elle avait aussi un hôtel à Paris, rue de la Jussienne, n° 16, qu'on a démoli en 1880 pour l'agrandissement de l'hôtel des Postes. C'est là qu'elle se réfugiait pendant les jours de mauvaise humeur de son souverain et maître, ou venait se délasser quelquefois, en compagnie de joyeux viveurs, de l'ennuyeux et vilain métier qu'elle faisait à Versailles.

J'ai hâte de finir cette esquisse biographique de Mm0 Dubarry; je ne puis pas cependant ne pas parler encore de son luxe. Le duc d'Aiguillon lui avait donné une voiture de 50,000 livres 3; le scandale fut tel, qu'elle ne put s'en servir. Ses toilettes étaient nombreuses et très-riches ; il faut en lire le détail dans les comptes de Mme Dubarry publiés par MM. de Goncourt. On y trouve mentionné, en 1772, « un grand habit avec grand corps satin fond blanc, dessin de guirlandes de roses, brodé en nœuds de papillons roses et paillettes d'or et d'argent, 5840 livres », et bien d'autres. Elle aimait avec passion les bijoux, les pierreries, les diamants, les perles. Elle avait une grande parure, pour les jours de réception, composée de 4480 diamants pour la pièce de corps, les tailles de derrière et de devant, les épaulettes, le trousse-queue ou nœud de derrière, et la rose pour mettre à la ceinture. Le Roi avait fourni 965 diamants, les plus gros, et cependant la parure fut payée au joaillier 299,129 livres. Elle commanda à

1 C'est aujourd'hui un quartier de cavalerie.

i Bachaumoxt, 1773, 14 décembre ; 1774, 24 avril.

3 Bachaumont, 1770, V, 306; XIX, 222.

MADAME DUBARRY

l'orfèvre Roettiers une toilette tout en or, que l'excès de la dépense empêcha de terminer. Elle fit faire par Gouthière pour 756,000 livres de bronzes destinés à Louveciennes ; elle ne les paya pas, et le malheureux ciseleur ruiné mourut dans la misère. Elle aimait les porcelaines de Sèvres et avait un magnifique service avec petites roses et guirlandes qu'elle paya 21,438 livres. M. Le Roi1 nous a appris que Mme Dubarry avait coûté à Louis XV 12,481,803 livres de ce temps, soit environ 40 millions de francs d'aujourd'hui, soit encore 8 millions par an. C'était payer cher une femme, qui n'avait d'autre rôle à jouer que de réveiller les sens du Roi et de l'amuser par le sans-façon, et quelquefois par la crudité de son langage ou par la liberté de ses allures, ce qui cependant n'excluait pas chez elle la noblesse du maintien, signalée autrefois par les inspecteurs de la police, et l'aisance des manières aussi parfaites que si elle avait vécu toute sa vie à la Cour *.

M. de Belleval, l'un des chevau-légers de la garde du Roi, assez lié avec le duc d'Aiguillon, capitaine- lieutenant de la compagnie, qui le présenta à la favorite, a écrit dans ses Souvenirs quelques pages sur Mme Dubarry, qu'on lira avec plaisir :

J'avois déjà aperçu souvent la comtesse, dit-il, mais de loin, assez pour juger l'ensemble de sa beauté célèbre, mais pas assez pour les détails. Elle étoit nonchalamment assise, plutôt même couchée, dans un grand fauteuil, et avoit une robe fond blanc à guirlandes de roses. Mme Dubarry étoit l'une des plus jolies femmes de la Cour, où il y en avoit tant, et certainement la plus séduisante par les perfections de toute sa personne. Ses cheveux, qu'elle portoit souvent sans poudre, étoient du plus beau blond, et elle en avoit une profusion à n'en savoir que faire. Ses yeux bleus, bien ouverts, avoient un regard caressant et franc qui s'attachoit sur celui à qui elle parloit et sembloit suivre sur son visage l'effet de ses paroles. Elle avoit le nez mignon, une bouche très-petite et une peau d'une blancheur éclatante. Enfin, l'on étoit bientôt sous le charme, et c'est ce qui m'arriva si fort, que j'en oubliai presque ma supplique dans le ravissement où j'étois à la contempler. J'avois vingt-cinq ans alors. Elle s'aperçut bien de mon trouble, que d'ailleurs M. le duc d'Aiguillon lui fit remarquer avec beaucoup de finesse et en lui tournant un compliment comme il savoit les faire.

1 Madame Dubarry, 1768-1793, brochure in-8°, Paris, Dumoulin.

s Anecdotes sur Mm0 la comtesse Dubarry, par Pidansat de Mairobert,

Je lui présentai alors ma supplique, en y joignant quelques explications et en appuyant fortement sur la nécessité qu'il y avoit de se presser et sur l'espoir que nous mettions tous en elle pour sauver la vie de ce malheureux Carpentier1. «Je vous promets de parler au Roi, Monsieur, me répondit-elle, et j'espère que S. M. ne me refusera pas cette grâce. M. le duc sait bien que ses amis sont les miens, et je le remercie de ne pas l'oublier, » ajouta-t-elle en se tournant vers lui avec un charmant sourire. Elle me questionna ensuite sur ma famille, sur le temps depuis lequel je servois, et nous congédia en me disant que j'aurois bientôt de ses nouvelles. Elle tendit la main au duc d'Aiguillon qui la baisa en lui disant : « C'est pour le capitaine-lieutenant ; n'y aura-t-il rien pour la compagnie ? » Ce qui la fit rire et me valut la même faveur qu'au duc, dont je m'empressai de profiter.

Le lendemain, comme j'étois de garde, un laquais à la livrée bien connue de la comtesse et qui avoit été demander après moi à notre hôtel vint me trouver et me dit que sa maîtresse m'attendoit à six heures. A l'heure fixée, je me présentai à la porte de son appartement où l'on me fit entrer. Il y avoit plusieurs personnes, et le Roi y étoit debout et adossé à la cheminée. En m'apercevant, Mme Dubarry dit à S. M. : « Sire, voilà mon chevau-léger qui vient faire son remerciement à V. M. — Remerciez d'abord Mme la comtesse, me dit Louis XV, et dites à votre protégé que, si je lui fais grâce, par son attention à mon service il faut qu'il fasse oublier la faute dont il s'est rendu coupable. » Je ne sais plus bien ce que je répondis au Roi; mais M. le duc d'Aiguillon, qui étoit présent, m'a dit depuis que j'avois dit ce qu'il falloit, et que le Roi avoit été content de moi et m'avoit su gré d'avoir choisi Mme Dubarry pour lui faire demander la grâce de Carpentier....

Mme Dubarry étoit bonne et aimoit à obliger; en voilà une preuve de plus, que l'on peut ajouter à toutes les autres. On n'a jamais pu lui refuser cela, même ses plus grands ennemis. Rien différente en cela de Mme de Pompadour, qui n'oublioit jamais les injures et ne savoit point ce que c'étoit que pardonner, Mme Dubarry n'avoit point de rancune, et elle étoit la première à rire de toutes les chansons que l'on faisoit sur elle. Je fus étonné comment, pour n'y avoir pas été élevée, elle avoit pris le ton et les manières des femmes de la Cour. Il lui échappoit souvent des propos légers et que l'on n'avoit pas l'habitude d'entendre à Versailles ; mais elle savoit son monde et ne se donnoit toute liberté que devant le Roi, que cela amusoit par la nouveauté.

Malgré le charme et la grâce de la favorite, il fut difficile à Louis XV de former une société à Mm* Dubarry ; il lui fallut,

1 Cavalier du Mestre-de-camp-général, qui venait de déserter et d être condamné à mort.

MADAME DUBARRY

au début, acheter, moyennant 100,000 livres par an, la maréchale duchesse de Mirepoix, pour servir de sotcpeuse à sa maîtresse. Peu à peu Mmes de Valentinois, de l'Hôpital, de Montmorency, de Flavacourt et d'Aiguillon, suivirent l'exemple de Mme de Mirepoix; les ducs de Richelieu et d'Aiguillon, le prince de la Marche et le prince de Gonty entraînèrent plusieurs de seigneurs à leur suite. Mais beaucoup de gens de la Cour pensaient comme la comtesse de Boufflers qui, après la mort de Louis XV et l'exil de la favorite, écrivait au roi de Suède Gustave III, la lettre si virile qu'on va lire *.

Jamais une nation délicate sur l'honneur et une noblesse naturellement fîère n'avoient reçu d'injure plus insigne et moins excusable que celle que le feu Roi nous a faite lorsqu'on l'a vu, non content du scandale qu'il avoit donné par ses maîtresses et par son sérail à l'âge de soixante ans, tirer de la classe la plus vile, de l'état le plus infâme, une créature, la pire de son espèce, pour l'établir à la Cour , l'admettre à table avec sa famille, la rendre la maîtresse absolue des grâces, des honneurs, des récompenses, de la politique et des lois, dont elle a opéré la destruction, malheurs dont à peine nous espérons la réparation. On ne peut s'empêcher de regarder cette mort soudaine et la dispersion de toute cette infâme troupe comme un coup de la Providence. Toutes les apparences leur promettoient encore quinze ans de prospérité, et, si leur attente n'eût été déçue, jamais peut-être les mœurs et l'esprit national n'auroient pu s'en relever.

Mme Dubarry n'était pas seule de sa famille à la Cour. Jean Dubarry, son ancien amant, y avait un assez grand crédit, qu'il employait à se faire donner de l'argent pour payer les dettes qu'il contractait sans relâche. En 1773 cependant, le duc d'Aiguillon et l'abbé Terray mirent fin à ce chantage, ce qui ne se fit pas sans bruit2. Il y avait aussi à la Cour une bellesœur de la favorite, Mlle Claire Dubarry, femme d'esprit, placée auprès de la Dubarry pour la conseiller et diriger sa maison; — le marquis Elie Dubarry, beau-frère de la favorite, qui épousa en 1773, une demoiselle de condition fort riche, MUe de Fumel, et qui prit le nom de comte d'Argicourt3 et

1 Publiée par M. GefTroy.

2 Correspondance de Mercy, 1, 465.

3 Idem, II, 56.

devint colonel du régiment de la Reine ; sa femme fut attachée à la comtesse d'Artois; — un neveu du mari de la favorite, le vicomte Dubarry, qui entra en 1770 comme cornette aux chevau-légers de la Garde et épousa, en 4773, Mlle de Tournon ; c'était un homme fort distingué et très-méritant, le seul ayant ce caractère dans la famille.

Mais il faut quitter Mrae Dubarry et les siens, et revenir à l'histoire de la famille royale pendant cette dernière période du règne de Louis XV.

Le Dauphin, fils de Louis XV, avait laissé trois fils : le duc de Berry, devenu Dauphin à la mort de son père, le comte de Provence et le comte d'Artois. Ces trois frères devaient régner, et, comme à toutes les époques de notre histoire, la dynastie allait finir avec le règne du dernier l.

Louis XV maria ses trois petits-fils : le Dauphin (Louis XVI) à Marie-Antoinette, archiduchesse d'Autriche, le 16 mai 1770; — le comte de Provence (Louis XVIII) à Mari e-Josèphe -Louise de Savoie, le 14 mai 4771 ; — le comte d'Artois (Charles X) à Marie-Thérèse de Savoie, sœur de la comtesse de Provence, le 46 novembre 4773. Ces trois mariages se célébrèrent dans la chapelle de Versailles et furent l'occasion de grandes fêtes.

Au mariage du Dauphin, on inaugura, le 17 mai 4770, la nouvelle salle de l'Opéra par la représentation de Persée, œuvre de Lulli, dont nous parlerons en détail au chapitre X. Il y eut, le 19, bal paré à l'Opéra, puis feu d'artifice et illuminations dans les jardins, qui eurent beaucoup de succès2. Tout le jardin était éclairé par plus de 160,000 lampions ou terrines. Le Tapis-Vert, le bassin d'Apollon, dont le pourtour était décoré de vingt grandes arcades et de pyramides, la tête du Canal, où l'on avait élevé une décoration représentant un temple dont le fronton supportait un soleil de 4 80 pieds de circonférence, et la flotille du Canal, formée de 40 gondoles, dont tous les agrès étaient éclairés par des lanternes, formaient la partie principale de cette illumination. Douze

1 Les Capétiens directs finissent avec les trois fils de Philippe-le-Be (Louis X, Philippe V, Charles IV). — les Valois avec les trois fils de Henri II (François II, Charles IX, Henri III).

2 Grimm, Correspondance, VII, 6.

MADAME DUBAMY

bosquets et les allées qui y conduisent étaient aussi couverts de feux. La salle des Marronniers et la salle du Bal avaient été transformées en salles de danse, et 120 musiciens composaient les orchestres du parc. Nicolet 1 joua plusieurs pièces dans le bosquet Dauphin. Gaudon, le prédécesseur de Nicolet, avait aussi un théâtre dans une allée. La fête dura jusqu'à six heures du matin, et finit trop tôt de l'avis de tout le monde*

« Jamais fête, dit la relation officielle, ne s'est passée avec autant d'ordre et de tranquillité ; car, malgré la foule innombrable d'un peuple immense répandu dans les jardins, le service du feu d'artifice, de l'illumination et l'enlèvement de toute la charpente qui avoit servi au feu, furent faits avec une promptitude et une facilité qu'on n'avoit point lieu d'espérer. Sept cents hommes de la Garde suisse, distribués avec intelligence dans les passages, bosquets et allées, et pouvant tous se donner des secours mutuels ; une chaîne de Gardes françoises placée autour du feu d'artifice pour empêcher le peuple d'y pénétrer lors de son exécution, ont été un sûr garant de la sûreté publique. Cette illumination, dont le succès a été si heureux, est en partie due aux dessins du sieur Challe, dessinateur du cabinet du Roi. et à l'intelligence et aux soins du sieur Girault, architecte et contrôleur des Menus-Plaisirs, qui en a donné les projets en partie. »

Le 21 , il y eut bal masqué dans la galerie et dans les salons d'Hercule, de Mercure et des Tribunes, avec des buffets abondants aux salons de Vénus, de la Guerre et de la Paix. Les spectacles continuèrent à l'Opéra : le 24 mai, avec Athalie ; le 26 mai, avec la seconde représentation de Persée ; le 9 et le 13 juin, avec l'opéra de Castor et Polluxde Rameau; le 20juiD, avec Tancrède ; ils finirent, le 14 juillet, avec Sémiramis.

En février 1771, le roi de Suède Gustave III, sous le nom de comte de Gothland, arriva à Versailles. Il soupa, le 9, avec

1 Nicolet, d'abord directeur d'un théâtre de la Foire, devenu célèbre, où l'on représentait des comédies grivoises, des danses de corde et des animaux savants, était à cette époque directeur du théâtre Nicolet, qui prit en 1792 le nom de théâtre de la Gaieté. On y jouait les pièces si amusantes de Taconnet. Mm0 Dubarry avait obtenu pour Nicolet et ses sauteurs le titre de « grands danseurs du Roi. • (Jal).

le Roi; il assista, le 12, à un bal donné chez la Dauphine ; le 18, il alla à la chasse *. Pour obtenir les bonnes grâces de la Dubarry, il donna un riche collier à son chien favori.

Le comte de Provence se maria le 14 mai 1771. Vers les six heures, il y eut appartement dans la Galerie, où le Roi joua au lansquenet ; puis S. M. alla souper au grand couvert dans la salle de spectacle. Le 15, Louis XV tint appartement dans la Galerie et y assista au très-beau feu d'artifice qu'avaient préparé les artificiers du Roi, Torré, Morel et Seguin, et dont un précieux volume de la bibliothèque de Versailles nous représente les détails 2. Les hauts du parc et le Fer-à-cheval furent le théâtre d'une brillante illumination. Le 16, la famille royale vit jouer, à l'Opéra, la Reine de Golconde; le 20, il y eut bal paré à l'Opéra ; le 25, on donna la seconde représentation de la Reine de Qolconde ; le 29, on joua les Projets de l'Amour, ballet héroïque de Mondonville. Le 31, Gaston et Bayard, tragédie de Debelloy. Le 5 juin, la seconde représentation des Projets de l'Amour termina les fêtes du mariage du comte de Provence.

Le mariage du comte d'Artois, en 1773, amena de nouvelles fêtes. Le 18 novembre, la Cour assista à l'opéra à'Ismenor; le 19, il y eut bal paré dans le salon disposé sur la scène de la salle de l'Opéra. Après le bal, la Cour revint à la Galerie des glaces voirie feu d'artifice qu'on n'avait pu tirer le 16, à cause du mauvais temps. Nous ne nous doutons pas aujourd'hui de ce qu'étaient les feux d'artifice d'autrefois ; pour en donner l'idée, nous mettons sous les yeux du lecteur, en l'abrégeant un peu, la description qu'on lit dans la Gazette 3. Le feu commença par une batterie de 800 gros marrons4 et 700 fusées d'honneur. On vit ensuite une cascade de feu tomber dans l'eau des deux bassins du parterre du Nord, du centre desquels s'élevait un grand jet. Enfin commença le

1 Geffroy, Gustave 111 et la cour de France, I, 113.

2 Cet album est composé de 15 aquarelles dessinées par Maurisan. Il faut l'avoir sous les yeux pour lire la description du feu qui se trouve dans le Recueil des fêtes et spectacles donnés devant Sa Majesté pendant l'année 1771, page 17.

3 Gazette de 1773, p. 431.

4 Espèce de pétard.

MADAME DUBARRY

drame pyrique des Forges de Vulcain. Vulcain présidait aux travaux des Gyclopes, quand Vénus parut sur son char ; une symphonie se fit entendre ; Vulcain aida la déesse à descendre de son char et l'amena sur la scène ; il lui donna les flèches que l'Amour avait forgées pour sa mère. Mars, accompagné de ses guerriers, parut à son tour au milieu d'un bruit formidable ; Vulcain lui remit les armes que les Cyclopes avaient forgées pour son usage, puis il alla visiter les forges. Vénus, l'Amour et les Grâces continuèrent à rester sur la scène, et quand Mars reparut, l'Amour lui décocha une flèche, qui le rendit aussitôt amoureux de Vénus. Mars déclara sa passion à la déesse; mais Vulcain, averti par les Gyclopes, se hâta d'accourir plein de colère. Un combat s'engagea entre Vulcain et ses forgerons, d'un côté, et Mars et ses guerriers, de l'autre. Vulcain, battu et furieux de sa défaite, mit le feu à ses forges et tout s'enflamma ; Mars fut obligé de s'enfuir au milieu d'un embrasement général et du fracas des bombes et des pétards.

Torré, qui avait fait exécuter ce beau feu d'artifice avec une précision étonnante, fut complimenté par le Roi. et la famille royale.

Mme Dubarry n'assista à aucune de ces fêtes.

Une nouvelle cour se reformait ; mais elle fut, comme l'ancienne, divisée en petites coteries séparées et jalouses. Le Roi , sa maîtresse et ses courtisans forment le principal groupe, très-souvent absent de Versailles, comme autrefois. Viennent ensuite les petites cours du Dauphin et de la Dauphine, logés dans les appartements de la Reine; du comte et de la comtesse de Provence; du comte et de la comtesse d'Artois ; de Mesdames. Madame Adélaïde occupe une partie de l'appartement du Dauphin, au rez-de-chaussée ; Mesdames Sophie et Victoire sont logées dans l'ancien appartement des Bains1 ; la salle 54, située au dessous du salon de la Guerre, leur servait de salon commun; c'est là qu'elles tenaient le cercle et que se faisaient les présentations.

Nous avons pour nous renseigner sur la Cour de Versailles à la fin du règne de Louis XV un témoin judicieux et exact,

1 Salles 52, 53, 54, 55, et oartie de 56, avec de nombreuses dépendances.

le comte de Mercy-Argenteau, ambassadeur de Marie-Thérèse et chargé de diriger la jeune Dauphine au milieu des écueils de toute espèce qui l'entouraient. La correspondance secrète de M. de Mercy avec l'impératrice Marie-Thérèse 1 offre le tableau le plus complet, quelquefois fatigant, mais toujours le plus fidèle de cette Cour ennuyée.

Le Roi est arrivé à un tel état d'affaissement, que le bruit se répand qu'il boit. « V. M. m'ordonne de lui dire, écrit M. de Mercy le 16 avril 1771 , si le Roi se livre à la boisson. Le bruit qui s'en est répandu n'est pas fondé, et peut provenir de ce que l'on remarque souvent dans ce monarque des absences d'esprit qui ressemblent aux effets de l'ivresse, quoiqu'elles n'en soient pas les suites. Il est constant que la tête du Roi s'affaiblit de plus en plus, et il s'y joint un ennui que doit occasionner au monarque le désordre général qui l'environne de toutes parts. Ce tableau n'est que trop souvent retracé dans mes dépêches, et je m'abstiens d'en ennuyer davantage V. M. »

Louis XV fait toujours de petits voyages à ses maisons de plaisance. Mme Dubarry voudrait y faire venir la Dauphine et la comtesse de Provence, afin d'apporter un peu de gaieté et d'agréments dans la société du Roi, qui devenait de plus en plus triste et sujet aux vapeurs, et qui s'ennuyait dans sa société particulière. « Son premier goût pour la favorite, écrit M. de Mercy le 16 juin 1773, étant amorti par le temps, et cette femme ayant infiniment peu de ressource dans l'esprit et dans le caractère, le Roi ne trouve plus chez elle qu'une dissipation médiocre et entremêlée de tous les inconvénients dont il éprouve à chaque instant les effets. Ce sont de continuelles importunités pour obtenir des grâces souvent injustes, presque toujours pour des gens peu estimables et qui n'ont d'existence que celle que leur donne l'intrigue. Tout cela répugne au Roi, lequel, avec un fond d'indifférence et de faiblesse inexplicable, connaît cependant très-bien le monde qui l'environne, et l'apprécie avec une justesse dont on ne peut douter. Il se voit sans cesse entraîné à des complaisances qui n'aboutissent qu'à augmenter les haines, les tra-

1 Publiée par MM. D'Arnethet GefFroy, 1874, 3 vol. in-8°, Paris, Didot.

MADAME DUBARRY

casseries et le désordre ; mais l'habitude a sur le caractère du Roi une force si invincible, qu'elle le tient attaché à ses liens, qui vraisemblablement ne seront jamais rompus que par quelque événement extraordinaire dont on ne peut prévoir l'époque. » L'opposition de Mesdames et du Dauphin fit échouer le projet de Mmo Dubarry, et le Roi continua cette vie d'habitudes et de distractions malsaines auxquelles il est bien curieux de voir Mme Dubarry essayer de le soustraire.

Le Dauphin, comme ses deux frères, a été mal élevé par le duc de la Vauguyon, leur gouverneur ; il n'aime que la chasse et le travail manuel. On lit dans une lettre de M. de Mercy, en date du 4 7 juillet 4773: «Tout l'ascendant que Mmâ la Dauphine a sur M. le Dauphin n'a pu encore détourner ce jeune prince de son goût extraordinaire pour tout ce qui est ouvrage de bâtiments, comme maçonnerie, menuiserie et autres de ce genre. Il a toujours quelque chose de nouveau à faire arranger dans l'intérieur de ses appartements; il travaille lui-même avec les ouvriers à remuer des matériaux, des poutres, des pavés, et se livrant des heures entières à ce pénible exercice, il en revient quelquefois plus fatigué que ne le serait un manœuvre obligé de remplir ce travail. J'ai vu en dernier lieu Mm0 la Dauphine excessivement impatientée et chagrinée de cette conduite ; je puis en juger par la vivacité des plaintes qu'elle m'en fit. » Il ne faudra pas s'étonner quand plus tard on trouvera le Dauphin devenu roi se transformer en ouvrier serrurier et forger avec son compagnon Gamain.

En juillet 4773, le Dauphin organisa un petit théâtre dans son appartement : c'est encore à M. de Mercy que nous devons ces détails1. « Dans le courant du mois, dit-il, M. le Dauphin a fait donner dans son appartement de petits spectacles joués par les comédiens français et italiens ; ce sont des parodies et autres pièces de ce genre, qui remplissent deux ou trois heures de la soirée. Les apprêts en sont fort simples et peu coûteux; on établit un petit théâtre dans une antichambre (4 47), et la famille royale s'y rassemble après le

1 Lettre du 17 juillet 1773.

souper ; il n'y a d'autres spectateurs que les personnes du service. Ces sortes d'amusements paraissent d'autant plus utiles, qu'ils éloignent les conversations sur tout ce qui se passe à la Cour. »

Le fait le plus curieux de cette partie de la vie du Dauphin, c'est qu'atteint d'une légère infirmité qui l'empêche d'être le mari de la Dauphine, il reste sept ans sans y porter remède, et qu'il faudra que Joseph II, empereur d'Allemagne et frère de Marie-Antoinette, vienne en France pour le décider à subir l'insignifiante opération qui lui permettra de donner un héritier à la Couronne.

La Dauphine n'a elle-même qu'une instruction très-incomplète ; elle écrit fort mal ; elle parle mal le français ; elle lit très-peu, malgré les conseils de sa mère ; elle aime le plaisir et s'y livre souvent follement avec son beau-frère le comte d'Artois, jeune étourdi fort compromettant, qui entraînera plus tard Marie-Antoinette à toutes sortes de parties, aux courses, à l'Opéra de Paris, à des fêtes auxquelles Louis XVI n'assistait pas. Et cependant Marie-Antoinette n'avait aucune sympathie pour ce compagnon de plaisirs. Quand le comte d'Artois tomba malade, en juillet 1776, toute la Cour remarqua avec surprise l'indifférence de la Reine. Mercy lui en ayant fait la remarque, elle répondit « qu'elle ne prenait aucun intérêt au prince son beau-frère; que, liée avec lui par des occasions de pur amusement, toute amitié cessait avec ces amusements, parce que le jeune prince n'avait aucune qualité qui pût lui concilier plus d'affection. — Je suppliai la Reme, ajoute M. de Mercy, de garder cette réflexion pour elle seule l. »

Le comte de Provence, qui prendra le nom de Monsieur quand son frère sera devenu Louis XVI, est sérieux de caractère, intelligent, instruit, mais fourbe. Louis XVI le jugeait ainsi. En juin 1774, les princes et princesses étant réunis, eurent l'idée de répéter quelques scènes de comédie ; on en joua une du Tartufe. Le comte de Provence, ayant joué ce rôle : « Cela a été rendu à merveille, dit le Roi ; les person-

1 T. II, p. 467. — En même temps, il engageait la Dauphine à ne pas 'lire tout haut « le peu de cas qu'elle faisait de Monsieur. »

MADAME DUBARM

nages y étoient dans leur naturel l. » La Dauphine n'ayant pas d'enfants, le comte de Provence se flatta trop tôt de voir la couronne passer à sa branche. Désabusé par la stérilité de sa femme et par la naissance d'un Dauphin, il devint l'ennemi de Marie-Antoinette, et ennemi d'autant plus dangereux qu'il n'agissait que dans l'ombre. M. de Mercy parle, le 28 juin 4774, d'odieuses dénonciations et de viles calomnies adressées par le comte et la comtesse de Provence à Louis XV contre leurs beaux-frères et belles-sœurs. A son avènement, Louis XVI avait trouvé toutes ces lettres parmi les papiers du feu Roi 2. Louis XV avait monté pour le comte de Provence une maison d'un luxe prodigieux et qui, dit M. de Mercy, dépassait toutes les bornes de la raison. La comtesse de Provence en eut une non moins considérable. C'était peutêtre pour témoigner leur reconnaissance envers le Roi, que le comte de Provence et sa femme calomniaient leurs frères et * sœurs, ou dénonçaient leurs propos imprudents.

Un mot de Marie-Antoinette peint les trois frères. Mariée en vertu de combinaisons politiques, et sans tenir compte de son cœur, à un prince qui la délaisse, Marie-Antoinette exprime un jour à Marie-Thérèse cette plainte si amère : « Plus je suis convaincue que, si j'avais à choisir un mari entre les trois, je préférerais encore celui que le ciel m'a donné ; son caractère est vrai, et quoiqu'il est gauche, il a toutes les attentions et complaisances possibles pour moi 3. »

Ces jeunes princes étaient si mal élevés, qu'à l'occasion ils se battaient à coups de poing. La Dauphine a raconté en 4772 à M. de Mercy, sous le sceau du secret, une de ces scènes de pugilat. Le comte de Provence avait sur la cheminée de sa chambre une très-belle pièce de porcelaine à laquelle il tenait beaucoup. Le Dauphin aimait à la prendre et à la manier; un jour il la cassa. « Le comte de Provence, dans son premier moment de colère, s'avança sur le Dauphin ; ils se colletèrent et se donnèrent quelques coups de poing. » La Dauphine eut d'abord l'idée d'appeler au secours ; mais comprenant la gravité de mettre des gens de service au courant de ce qui se

1 et 2 Mercy, II, 184.

3 Lettre du 15 décembre 1775; Mercy, II, 404.

passait, elle se décida à se jeter entre les combattants, les sépara, et en eut la main toute égratiguée

Les comtesses de Provence et d'Artois sont laides et maussades. C'est encore Marie-Antoinette qui va nous les faire connaître ; elle écrit à sa mère le 44 juin 1776 : « Je n'ai rien à dire contre mes belles-sœurs, avec qui je vis bien ; mais si ma chère maman pouvait voir les choses de près, la comparaison ne me serait pas désavantageuse. La comtesse d'Artois a un grand avantage, celui d'avoir des enfants ; mais c'est peut-être la seule chose qui fasse penser à elle, et ce n'est pas ma faute si je n'ai pas ce mérite. Pour Madame, elle a de l'esprit, mais je ne voudrais pas changer de réputation avec elle. »

La sœur du Dauphin, Madame Clotilde, le gros Madame, comme on l'appelait, était fort bien élevée, très-douce, trèsaimable ; mais, née en 4759, ce n'était qu'un enfant de onze ans en 4770, et dès qu'elle eut seize ans elle fut mariée (1775) et partit pour le Piémont, où elle devint une sainte.

Madame Elisabeth, autre sœur du Dauphin, née en 4764, n'avait que six ans à l'arrivée de Marie-Antoinette à la Cour.

Restaient les filles de Louis XV, Mesdames Adélaïde, Victoire et Sophie; Madame Louise, la Carmélite, était à Saint- Denis. Ces princesses étaient devenues ce que deviennent toutes les vieilles filles dépourvues d'esprit, d'intelligence et d'instruction ; elles étaient d'une dévotion outrée, tracassières, jalouses, médisantes et méchantes, et ne s'occupaient qu'à faire des cancans et à intrigailler. Madame Adélaïde, en sa qualité d'aînée, était le chef de cette coterie. Mesdames s'emparèrent d'abord de la jeune Dauphine, isolée et sans autre guide sérieux, dans cette Cour dangereuse, que M. de Mercy. Marie-Antoinette se soumit volontiers à l'influence de Mesdames ; elles obtinrent que la Cour se tiendrait chez elles, que les présentations se feraient chez elles, la Dauphine étant trop jeune et trop inexpérimentée. Elles s'acquittaient fort mal de leur rôle, mais elles annulaient la Dauphine, et cela suffisait pour donner satisfaction à leur vanité. Marie- Antoinette, sur les conseils fort sages de Marie-Thérèse,

1 Mercy, I, 313.

MADAME DUBARRY

s'étant enfin affranchie de cette domination, le mécontentement et la jalousie de Mesdames ne connurent plus de bornes; elles donnèrent libre cours à leur méchanceté. Les cabinets de Mesdames devinrent le principal foyer des attaques et des calomnies lancées contre Marie-Antoinette, et qui du rez-dechaussée du château se répandaient promptement dans toute la Cour et à Paris.

Marie-Antoinette a écrit à Marie-Thérèse une lettre (12 juillet 1770), dans laquelle elle donne le détail de sa vie, en racontant ce qu'elle fait chaque jour :

Votre Majesté est bien bonne de vouloir bien s'intéresser à moi et même de vouloir savoir comme je passe ma journée. Je lui dirai donc que je me lève à dix heures ou à neuf heures, et, m'étant habillée, je dis mes prières du matin, ensuite je déjeune, et de là je vais chez mes tantes, où je trouve ordinairement le Roi. Cela dure jusqu'à dix heures et demie; ensuite, à onze heures, je vais me coiffer. A midi, on appelle la chambre, et là tout le monde peut entrer, ce qui n'est point des communes gens. Je mets mon rouge et lave mes mains devant tout le monde; ensuite les hommes sortent et les dames restent, et je m'habille devant elles. A midi est la messe; si le Roi est à Versailles, je vais avec lui et mon mari et mes tantes à la messe; s'il n'y est pas, je vais seule avec M. le Dauphin, mais toujours à la même heure. Après la messe nous dînons à nous deux devant tout le monde, mais cela est fini à une heure et demie, car nous mangeons fort vite tous les deux. De là je vais chez M. le Dauphin, et s'il a affaires, je reviens chez moi, je lis, j'écris ou je travaille, car je fais une veste pour le Roi, qui n'avance guère, mais j'espère qu'avec la grâce de Dieu elle sera finie dans quelques années. A trois heures je vais encore chez mes tantes où le Roi vient à cette heure là ; à quatre heures vient l'abbé 1 chez moi ; à cinq heures tous les jours le maître de clavecin ou à chanter jusqu'à six heures. A six heures et demie je vais presque toujours chez mes tantes, quand je ne vais pas promener; il faut savoir que mon mari va presque toujours chez mes tantes. A sept heures on joue jusqu'à neuf heures, mais quand il fait beau, je m'en vais promener, et alors il n'y a point de jeu chez moi, mais chez mes tantes. A neuf heures nous soupons, et quand le Roi n'y est point, mes tantes viennent souper chez nous ; mais quand le Roi y est, nous allons après souper chez elles, nous attendons le Roi, qui vient ordinairement à dix heures trois quarts ; mais moi, en attendant, je me place sur un grand canapé et dors jusqu'à l'arrivée du Roi ;

1 L'abbé de Vermond, lecteur de Marie-Antoiuette ; c'était le frère du célèbre accoucheur.

mais quand il n'y est pas, nous allons nous coucher à onze heures. Voilà toute notre journée. Pour ce que nous faisons les dimanches et fêtes, je me réserve à le lui mander une autre fois.

Cette vie monotone, aggravée par les exigences de l'étiquette, finit par devenir insupportable à la Dauphine. Elle chercha à se distraire en montant à cheval, mais sa mère le lui défendit; elle donna chez elle des concerts, qui lui permirent de satisfaire son goût pour la musique. On lit dans une lettre de M. de Mercy 1 :

Depuis que Mme la Dauphine a repris du goût pour la musique, il se tient de temps en temps chez elle 2 de petits concerts, où se réunit la jeune famille royale ; Mesdames n'y paraissent point ordinairement. J'ai vu un de ces concerts, et je ne puis exprimer combien Mmo la Dauphine y est charmante, attentive envers tout le monde, marquant avec jugement et dignité des bontés à un chacun, et donnant par là un spectacle de grâces et d'agréments, qui depuis longtemps n'était plus connu à cette cour-ci. Ces mêmes concerts se répètent chez Madame3, sœur de M. le Dauphin; j'ai obtenu de Mme la Dauphine qu'elle voulût bien y assister, et elle y a même chanté un soir.

Elle donna aussi des bals tous les lundis du carnaval de 1771. « Tout le monde sort enchanté de ces petites fêtes », dit M. de Mercy, et plus loin :

Mme la Dauphine a rendu ces fêtes charmantes par les grâces dont elle a comblé les dames qui y ont été admises. M. le Dauphin y a paru de son côté tout différent de ce que l'on était accoutumé de le voir ; il s'est beaucoup amusé de la danse, et a parlé à tout le monde avec un air de bonté qu'on ne lui connaissait pas jusqu'à ce moment-là.

Un changement si avantageux est attribué avec grande raison à Mme la Dauphine, et lui donne un droit de plus aux hommages du public. Indépendamment des bals chez Mme la Dauphine, la comtesse de Noailles 4 en a donné plusieurs chez elle, que Son Altesse Royale a honorés de sa présence. Elle y est venue la première fois avec M. le Dauphin qui la conduisait sous le bras ; il dit en entrant à la comtesse de Noailles : « J'espère, Madame que vous voudrez bien recevoir le mari et la femme ; nous ne venons pas ici pour y

1 1772, 12 juin.

2 Au salon de la Paix (il 4).

* Madame Glotilde.

Dame d'honneur de la Dauphine jusqu'en 1775.

MADAME DUBARRY

apporter de la gêne, mais pour partager vos amusements. » Après ce début honnête, M. le Dauphin passa toute la soirée à danser, à parler et à donner des marques de bonté et d'attention à tous ceux qui se présentaient devant lui *.

La Dauphine aimait beaucoup à jouer avec des enfants. M. de Mercy signale les inconvénients de ce goût de la jeune princesse.

Depuis quelques semaines, dit-il 2, Mm0 la Dauphine a repris la coutume déjouer avec des enfants, et malheureusement sa première femme de chambre en a deux, c'est-à-dire un garçon de six à sept ans, et une fille de douze, l'un et l'autre très-bruyants, malpropres, et remplis d'inconvénients. Mme la Dauphine passe une grande partie de la journée avec ces enfants, qui gâtent ses habits, déchirent et cassent les meubles, et mettent le pius grand désordre dans l'arrangement des appartements. Mais ce qui est bien pire encore, c'est qu'au moyen de cet amusement, Mme la Dauphine ne trouve plus de moments à faire ses lectures.

Telle était l'existence de la Dauphine, de cette jeune femme dont on avait fait à Vienne le portrait suivant : « C'est une princesse accomplie, tant par les qualités de sa belle âme que par les agrémens de sa figure ; elle a un discernement fin, de la bonté dans le caractère, de la gaieté dans l'esprit ; elle aime à plaire, dit des choses agréables à un chacun, et possède à un suprême degré toutes les qualités qui peuvent assurer le bonheur d'un époux 3. »

Une grande partie du temps de Marie-Antoinette était employé à lutter, avec l'aide des conseils de M. de Mercy, contre les cabales des princes et princesses, beaux-frères, bellessœurs et tantes qui lui étaient tous hostiles, les tantes surtout qui provoquaient de continuelles piquanîerîes 4. Elle avait de plus le Roi à ménager, à cause de la froideur extrême qu'elle témoignait à la Dubarry, ce qui froissait Louis XV et Téloignait de la Dauphine.

Marie-Antoinette, qui regardait Mme Dubarry comme « la

* Mercy, I, 134.

3 Zwei Schildernntjen des Wiener Hofcs im XVIII Jahrhundert . Hcraus gegeben von Ed. Wertheimer. Wien, 1880, in-8°.

* Mercy, II, 119

plus sotte et impertinente créature qui soit imaginable », ne voulait pas lui parler. « Elle a joué tous les soirs avec nous à Marly, écrit-elle à sa mère le 9 juillet 1770; elle s'est trouvée deux fois à côté de moi et je n'ai point tâché justement de lier conversation avec elle ; mais quand il le fallait, je lui ai pourtant parlé. » Depuis, malgré les conseils de Marie-Thérèse, la Dauphine affecta de ne plus adresser la parole à la créature, comme elle rappelle. L'histoire des négociations continuelles qui ont lieu entre Mme Dubarry, le Roi, M. de Mercy et la Dauphine, pour obtenir d'elle un mot à la maîtresse est racontée tout au long dans la correspondance de M. de Mercy ; il suffit d'en donner ici l'analyse.

En septembre 1771, M. de Mercy eut une entrevue avec le Roi chez Mme Dubarry. Louis XV se plaignit à l'ambassadeur de Marie-Thérèse de ce que la Dauphine se livrait à des préventions et à des haines qui lui étaient suggérées, et de ce qu'elle traitait mal, même avec affectation, les personnes qu'il admettait dans sa société particulière. Il lui dit que, sans songer à gêner les préférences que la Dauphine jugerait à propos de marquer aux uns et aux autres, « on ne lui demandait en général que d'accorder strictement le traitement que toute personne présentée était en droit d'attendre ; qu'une conduite opposée occasionnait des scènes à la Cour et y échauffait l'esprit d'intrigue et de parti. » Louis XV ajouta qu'il lui répugnait d'avoir des explications avec ses enfants, et termina en disant : « Voyez souvent Mme la Dauphine ; je vous autorise à lui dire tout ce que vous voudrez de ma part ; on 1 donne de mauvais conseils à Mmô la Dauphine, il ne faut point qu'elle les suive. »

M. de Mercy alla trouver la Dauphine et l'engagea à satisfaire le Roi ; il lui donna entre autres raisons celle-ci : « Que si elle voulait annoncer par sa conduite publique qu'elle avait connaissance du rôle que jouait à Versailles la comtesse Dubarry, alors sa dignité exigeait qu'elle demandât au Roi qu'il fût interdit à cette femme de paraître désormais au Cercle ; mais que si elle voulait paraître ignorer le vrai état

1 On désigne évidemment Madame Adélaïde. Madame Victoire, grâce aux conseils de la marquise de Durfort, tenait une conduite plus modérée.

MADAME DUBARRY

de la favorite, il s'ensuivait la nécessité de la traiter sans affectation et comme le serait une femme présentée, pour laquelle on aurait le moins d'égard ; que cela serait effectué si, dans une occasion où la comtesse Dubarry paraîtrait au Cercle, Mme la Dauphine, en faisant sa tournée, lui adressait une seule fois la parole ; que par là tous les motifs spécieux de plainte cesseraient, et que, si après cela, on la voulait engager à des complaisances plus étendues, elle se trouverait avoir des armes pour s'en défendre. » Madame Adélaïde fit une vive opposition à l'idée d'obéir au Roi ; cependant il fut décidé que le 1 1 septembre, lorsque la Dauphine verrait Mme Dubarry au Cercle, elle lui dirait un mot. M. de Mercy assista à l'entrevue.

Le 11 au soir, dit-il, je me rendis au cercle1; la comtesse Dubarry y était avec sa compagne 2. Mm0 la Dauphine m'appela pour me dire qu'elle avait peur, mais que tout l'arrangement subsistait. La partie de jeu étant sur la fin, Mme la Dauphine m'envoya me placer auprès de la favorite, avec laquelle je liai conversation. Dans le moment tous les yeux se tournèrent vers moi. Mm0 la Dauphine commença à parler aux dames ; elle arrivait de mon côté et n'était plus qu'à deux pas, lorsque Madame Adélaïde, qui ne la perdait point de vue, éleva la voix et dit : « Il est temps de s'en aller, partons ; nous irons attendre le Roi chez ma sœur Victoire.» A ce mot, Mm0 la Dauphine s'éloigna, et tout l'arrangement fut manqué. Cette petite scène fut suivie de bien des propos tenus chez Mesdames ; elles blâmèrent beaucoup mes conseils; Mme la Dauphine eut cependant la bonté de prendre ma défense, surtout après que M. le Dauphin eut dit avec beaucoup de phlegme : « Pour moi, je trouve que M. de Mercy a raison et que vous avez tort. »

Ce même soir, tous les ambassadeurs, le nonce y compris, étaient priés à souper chez la comtesse Dubarry. Malgré la petite humiliation qu'elle venait d'essuyer de nouveau chez Mme la Dauphine, elle redoubla d'égards et d'attention envers moi. J'expliquai au duc d'Aiguillon tout ce qui s'était passé dans la soirée, et cela me servit d'exemple pour prouver de quelle source provenaient les inconvénients et à qui il fallait s'en prendre ; cela produisit le bon effet de mettre Mme la Dauphine à couvert des tracasseries.

Le Roi, dans l'impatience de savoir le traitement qu'avait éprouvé la favorite au cercle, était venu le lui demander à l'issue du conseil d'Etat, et avant d'aller souper avec la famille royale. Après le

1 Qui se tenait à ce moment chez la Dauphine (salle 116).

2 Mmo de Valentinois.

souper de la comtesse Dubarry, le Roi revint cbez elle et resta une heure et demie avec nous ; il s'approchait de moi à tout moment avec une sorte d'embarras ; enfin m'ayant comme poussé dans un coin de la chambre, il me dit : « Eh bien, M. de Mercy, vous avez vu Mmc la Dauphine? » Il ajouta tout de suite : « Vos avis ne fructifient guère : il faudra que je vienne à votre secours. »

Enfin Marie-Antoinette parla à Mme Dubarry le 2 janvier 4 772. La comtesse, accompagnée de Mmes d'Aiguillon et de Mirepoix, étant venue, suivant l'usage, faire sa cour à la Dauphine, la princesse adressa d'abord la parole à Mme d'Aiguillon. Passant ensuite devant la favorite et la regardant sans gêne ni affectation, elle lui dit : v II y a bien du monde aujourd'hui à Versailles, » après quoi elle parla tout de suite à Mme de Mirepoix.

Le 26 juillet 4772, Mme Dubarry, après de nouvelles négociations, eut une seconde satisfaction. Etant arrivée chez la Dauphine après la messe du Roi avec la duchesse d'Aiguillon, « Mme la Dauphine adressa d'abord la parole à cette dernière, et se tournant ensuite vers la favorite, elle dit quelques mots sur le temps, sur les chasses, de façon que, sans interpeller directement la comtesse Dubarry, celle-ci pouvait cependant croire que ces paroles s'adressaient aussi bien à elle qu'à la duchesse d'Aiguillon. La favorite et le Roi furent très-satisfaits de cette concession de Marie- Antoinette; mais la Dauphine fit remarquer ensuite au Dauphin, au comte et à la comtesse de Provence, que Mesdames les avaient tous mal conseillés et mis dans un grand embarras, car il était difficile de se dédire sur une résolution prise, quoiqu'on en reconnût les inconvénients, ce que le Dauphin trouva fort juste.

Ajoutons pour terminer que Mme Dubarry eut l'idée étrange de gagner Marie-Antoinette au moyen de splendides pendants d'oreilles formés de quatre brillants d'une beauté et d'une grosseur extraordinaire. Le joaillier voulait les vendre au prix de 700,000 livres. Mm0 Dubarry sachant que la Dauphine aimait beaucoup les pierreries, chargea le comte de Noailles de montrer les pendants d'oreilles à la Dauphine et de lui dire que, si elle voulait les avoir, elle lui en ferait faire cadeau par le Roi. La Dauphine rejeta l'offre maladroite et

MADAME DUBARRY

déplacée qu'on lui faisait, en répondant simplement qu'elle avait assez de diamants et n'en voulait pas augmenter le nombre 4.

Au commencement de l'année 4774, Mm0 Dubarry, quoique toute-puissante et dominant complètement le vieux Roi, commença à s'inquiéter de la fin prochaine de Louis XV. Informé des inquiétudes qui agitaient le parti de la favorite, M. de Mercy se mit en campagne pour savoir ce qui se passait et en informer l'Impératrice. « A force de soins, lui écrivitil 2, j'ai découvert que leurs craintes étaient fondées en partie sur des propos que le Roi commence à tenir de temps en temps sur son âge, sur l'état de sa santé, et sur le compte effroyable qu'il s'agira de rendre un jour à l'Etre suprême de l'emploi de la vie qu'il nous a accordée dans ce monde. Ces réflexions, occasionnées par le trépas de quelques personnes de l'âge du Roi, et mortes presque sous ses yeux 3, ont fort alarmé les gens qui retiennent ce monarque dans ses erreurs actuelles, et dès ce moment un chacun a cru devoir songer aux moyens de trouver un abri selon les événements possibles*. » La coterie Dubarry essaya, mais sans succès, de se rapprocher du Dauphin et de la Dauphine.

Tout en négociant en vue de l'avenir, Mme Dubarry et ses amis s'efforcèrent d'arracher le Roi à ses sombres pensées et à le distraire de ses terreurs. On multiplia les parties de plaisir et on les rendit plus vives que par le passé. On revint à la théorie de Mme de Pompadour : amuser le Roi en lui procurant de nouvelles amours. Dans la dernière de ces parties, qui se fit à Trianon, on amena au Roi la fille d'un menuisier qu'il avait trouvée fort jolie. La jeune fille, assez souffrante, ne consentit à se livrer au Roi qu'avec peine ; elle couvait déjà la petite vérole dont elle mourut quelques jours après, et elle communiqua le germe de son mal à

1 Mercy, I, 203, 205, 209, 263, 336. II, 95.

2 Le 19 février 1774.

3 Le marquis de Chauvelin était tombé mort en jouant aux cartes, le 23 novembre 1773 ; le maréchal d'Armentières venait de mourir subitement, ainsi que l'abbé de la Ville, directeur aux Affaires Etrangères. Ce dernier avait été frappé au lever du Roi.

*■ Mercy, II, 110.

Louis XV. qui dès le lendemain se trouva, à son tour, trèssouffrant.

Iî resta quelques jours à Trianon et fut amené à Versailles, où il mourut le 4 0 mai 1774. Son corps fut conduit sans cérémonie à Saint-Denis. On a dit et répété souvent qu'on ne lui avait pas fait de service. Cette erreur est démentie par la Gazette de France, qui nous dit, au mois de juillet, il est vrai 1 : « Le 27 de cé mois (juillet), on célébra dans l'église de l'abbaye royale de Saint-Denis le service solennel pour le repos de l'âme du feu Roi. Le corps avait été descendu quelques jours après sa mort, suivant l'usage observé pour les rois qui meurent de la petite vérole. Mais la représentation était placée sur un magnifique catafalque, sous un grand pavillon, au milieu d'une chapelle ardente éclairée par un grand nombre de cierges. » La Gazette donne ensuite une longue description de la cérémonie.

1 Gazette, 1774, p. 556,

Page 1