XV
3 Capitaine des Gardes en quartier.
liiii m ne vois pas le Roi ? » et un Garde du corps lui jeta son chapeau à bas. M. Didreville, écuyer du Roi auprès de Mer le Dauphin, avoit déjà saisi l'homme fortement par les deux épaules, mais étoit prêt à le lâcher (c'est de lui que je le sais), croyant que c'étoit un paysan étourdi. Le Roi ayant porté sa main à l'endroit du coup, qui est entre la quatrième et la cinquième côte, la retira pleine de sang et dit : « Je suis blessé, et c'est cet homme qui m'a frappé. » Le voyant arrêté, il ajouta : « Qu'on le garde et qu'on ne le tue pas. »
Il y avoit eu un espace de quelques secondes depuis le moment du coup jusqu'à celui où l'écuyer du Roi saisit ce misérable. Il auroit pu profiter de ce temps pour se sauver au milieu des hommes et des chevaux ; mais soit étonnement de l'horreur de son crime ou indifférence pour la vie, il resta Le Roi perdoit beaucoup de sang ; cependant il remonta son escalier 1 sans être soutenu.
Il devoit coucher à Trianon ; aussi n'y avoit-il ni linge pour lui, ni draps dans son lit, ni valet de chambre, ni même M. de la Martinière, premier chirurgien qui étoit venu à Versailles et retourné à Trianon. On coucha le Roi sur ses matelas, sans draps ; tous ceux qui se trouvèrent autour de lui le déshabillèrent. On avertit M. Hévin, chirurgien de Mm0 la Dauphine. Le Roi avoit de l'étouffement dans ce moment ; M. Hévin le saigna. M. de la Martinière étant arrivé, sonda la plaie ; la sonde entra jusqu'à la côte et lui fit voir que l'ouverture ne perçoit point dans le bas, mais seulement un peu en haut, et étoit en tout de la longueur d'environ quatre pouces2, sans avoir vraisemblablement rien offensé, ce qui
s'est vérifié depuis à n'en pouvoir pas douter On saigna le Roi,
le soir, une seconde fois. La nuit n'a pas été fort bonne, d'autant plus que le Roi a coutume de se coucher sur le côté droit, qui est celui de la plaie, et qu'il a été obligé de se tourner de l'autre, côté; cependant il a dormi. M. de la Martinière lui a dit que s'il étoit un simple particulier, il auroit pu se lever en robe de chambre dès aujourd'hui, et l'on regarde la guérison de cette plaie comme une affaire de deux ou trois jours.
L'assassin avait à sa disposition un couteau à deux lames : une lame de couteau et une lame de stylet beaucoup plus courte et plus étroite ; il s'était servi de la seconde.
La Reine prévenue accourut auprès du Roi, qui lui dit : « Je suis assassiné. » Dès le premier moment, le Roi demanda un prêtre et les saintes huiles ; il se confessa à l'abbé Soldini, aumônier du Grand-Commun.
1 L'escalier n° 31.
2 10 centimètres.
SUITE DU RÈGNE DE MADAME DE POMPADÛUR 453
Dès le 4 0 janvier, Louis XV était guéri de sa blessure, et le soir il jouait au tri1. Le 20, il sortit pour la première fois et alla se promener une heure à Trianon ; le 21 , il chassait le daim.
Mmo de Pompadour avait été sur le point d'être renvoyée Elle était restée plusieurs jours sans voir le Roi, qui ne lui envoya pas même un billet. Louis XV faisait à la Reine et à son confesseur les plus vives déclarations d'amitié et de sagesse. Mais, dès le 13, il descendait chez la marquise, passait une demi-heure chez elle, et le 14, il y restait deux heures2. Dès le 24, Mme de Pompadour reparaissait chez la Reine et allait lui faire sa cour pendant le dîner. Rien n'était changé.
A quelque temps de là, le 26 janvier 1757, Mm0 de Pompadour avait avec M. de Meinières, l'un des présidents du parlement de Paris, une longue entrevue sur les affaires du moment, Le président a raconté lui-même cette curieuse conversation 3, dans laquelle la marquise laissa voir les craintes qu'elle avait sur les dangers de la monarchie. Le président désirait obtenir pour son fils une place de cornette ou d enseigne ; il sollicita une audience de Mm0 de Pompadour, espérant que la protection de cette dame lui faciliterait l'obtention de la faveur qu'il sollicitait. La marquise accorda l'audience, espérant de son côté gagner à la cause du Roi un membre important du Parlement. « Mme de Pompadour, dit M. de Meinières, étoit seule, debout auprès du feu; elle me regarda de la tête aux pieds avec une hauteur qui me restera toute ma vie gravée dans l'esprit, la tête sur l'épaule, sans faire de révérence, et me mesurant de la façon du monde la plus imposante. » La marquise reprocha au président sou opposition au Roi et lui déclara d'abord que le Roi ne ferait rien pour son fils, à moins que lui-même ne changeât de conduite. Il faut lire cette conversation, que sa longueur nous empêche de reproduire ici, pour se rendre compte de l'habileté et de la finesse à l'aide desquelles Mme de Pompadour gagna le prési-
1 Luynes, XV, 366.
2 Luynes, XVI, 281.
3 Mélanges de littérature et d'histoire recueillis et publiés par la Société des Bibliophiles françois, 1856, p. 134.
dent, qui se retira séduit et émerveillé. « J'avoue, dit-il, que je fus émerveillé de la facilité de Télocution, de la justesse des termes, et que je la considérois avec autant de plaisir que d'attention en l'entendant parler si bien. »
Nous avons dit que Louis XV ne travaillait pas avec ses ministres; mais il se plaisait à travailler quelquefois en secret avec des hommes à lui. En 4742, nous le trouvons correspondant secrètement avec le maréchal de Noailles sur les affaires de l'Etat*.
Le style des lettres de Louis XV est si familier, qu'il en est trivial et bas, dit Sainte-Beuve*; ce sont des dictons, des proverbes. « On se demande où ce jeune homme né sur le trône a pris cette quantité de locutions populaires, vulgaires, surannées ; on sent qu'il a dû beaucoup commérer avec sa domesticité et avec les gens de service.
» Voici un passage, entre cent, où la pensée n'est pas plus élevée que l'expression :
J'adresse ma lettre pour vous au comte de Noailles 3, afin que M. Amelot4", qui lui enverra, ne sache pas que je vous écris, et de plus cela lui donnera un petit tire-laisse 5 dont je me réjouis d'avance
» Un roi qui fait une niche à son ministre en se frottant les mains, et qui appelle cela lui donner un petit tire-laisse, ce n'est plus du Louis XIV. En écrivant, comme en agissant, Louis XV s'est classé. Son style est de l'homme même : il trahit la paresse et un sans-gêne excessif. C'est le ton d'un roi qui se laisse aller. »
Il est à propos de dire ici que Louis XV n'a jamais eu aucunes relations avec les principaux écrivains de son temps; il avait pour les gens de lettres une sorte de mépris, et ne voulut jamais voir tout cela, comme il les appelait.
1 Correspondance de Louis XV et du maréchal de Noailles, publiée par M. Camille Rousset, 2 vol. in-8°.
2 Nouveaux lundis, X, 231.
3 Le second fils du maréchal.
4 Le ministre des affaires étrangères.
5 Ancien terme familier, emprunté d'un certain jeu, et qui se dit quand un homme vient à être frustré à l'improviste d'une chose qu'il croyait ne pouvoir lui manquer [Dictionnaire de Littré).
SUITE DU RÈGNE DE MADAME DE POMPADOUR
En 1752, Louis XV établit, avec l'aide du comte de Broglie, un ministère des Affaires étrangères, qui dura vingt ans, soigneusement caché à tout le monde. Le Roi se passa l'étrange fantaisie d'avoir à la fois, pendant ces vingt années, deux ministères en exercice : l'un public et actif, dirigé surtout par Mnie de Pompadour, l'autre secret et consultatif, dirigé en apparence par lui, en réalité par le comte de Broglie, chef de cette diplomatie occulte1. En toute circonstance le gouvernement secret contrecarra ou gêna le gouvernement officiel, et ne sut rien faire2.
En 1758, au mois de juin, le prince Xavier de Saxe, comte de Lusace, frère de la Dauphine, vint à Versailles 3.
En 1759, au plus fort de la guerre de Sept-Ans, la détresse du Trésor est telle, que le Roi ne paye plus ses domestiques, les gens de l'Ecurie, l'équipage de chasse. Il est forcé de vendre sa vaisselle4.
A l'époque où nous sommes arrivés, c'était la mode, au château, de s'amuser à imprimer des livres5.
Plusieurs imprimeries princières ou particulières furent établies temporairement au château de Versailles. En 1758, la Dauphine débute : Elévations de cœur à Notre- Seigneur Jésus-Christ, imprimé de la main de Madame la Dauphine, 1758, in-16. Cet opuscule fut exécuté sous la direction de Ch.-J.-B. Delespine, ancien imprimeur du Roi, alors huissier du cabinet de la princesse.
Le duc de Bourgogne, frère aîné de Louis XVI, veut avoir sou imprimerie à lui ; il fait venir de Paris un membre du syndicat des imprimeurs, nommé Philippe Vincent, et donne : Prières à l'usage des Enfants de France, Versailles, de l'imprimerie de Mgr le duc de Bourgogne, 1760, in-12.
Mmo de Pompadour ne pouvoit rester en arrière ; elle veut avoir
1 Les agents principaux furent le chevalier d'Eon, M. de Breteuil, M. de Saint- Priest, le prince de Conty, MM. Tercier, Durand, Hennin, le général Dumouriez, etc.
2 Voir : Correspondance secrète inédite de Louis XV sur la politique étrangère, publiée par Boutarig, 2 vol. in-8°. — Le secret du, Roi. Correspondance de Louis XV avec ses agents diplomatiques, par le duc de Broglie, 2 vol. in-8.
3 Barbier, VII, 58
4 Barbier, VII, 200.
5 Eu 1718, Louis XV avait déjà rédigé un livre de géographie, Cours des principaux fleuves et rivières de V Europe, et l'avait imprimé dans l'imprimerie particulière du cabinet du Roi, alors dirigé par Collombat.
aussi sa petite imprimerie, comme elle avoit déjà son atelier de gravure. Tout le monde connoît Rodogune, princesse des Parthes, tragédie, au Nord, 1760, in-4°, avec une estampe en tête, gravée par les belles mains de la favorite, sous les yeux de Boucher, et avec l'aide de Cars l.
Enfin, après la mort de son frère, Louis, devenu Dauphin, en raison de son goût et de ses singulières aptitudes pour les arts mécaniques, se mit également à l'imprimerie, et, en 1766, il imprima et publia : Maximes morales et politiques tirées de Télémaque, imprimées par Louis-Auguste Dauphin, à Versailles, de l'imprimerie de Mgr le Dauphin, dirigée par A.-M. Lottin, 1766, pet. in-8° 2.
Il existait aussi à Versailles une imprimerie du Cabinet du Roi, sur laquelle Y Encyclopédie3 donne quelques détails. Les imprimeurs ordinaires libraires du Roi furent créés par Louis XIII en 1620, pour exécuter les travaux d'impression des édits, ordonnances, règlements et déclarations des rois de France ; ils étaient de ses officiers domestiques, des commensaux de sa maison, avec attributions de gages. Il n'y en avait que deux, dont l'un avait, depuis 1719, le titre additionnel de préposé à la conduite de l'imprimerie du cabinet de Sa Majesté.
En 1762, les préliminaires de la paix furent signés à Paris avec l'Angleterre, paix honteuse qui lui livra presque toutes nos colonies : Canada, Pays d'en-haut, Louisiane, c'est-à-dire toute l'Amérique septentrionale, l'Inde française, plusieurs Antilles, le Sénégal. L'Angleterre reprenait possession de Port-Mahon et exigeait encore la démolition de Dunkerque. Mais c'était la fin de la guerre, et c'était tout ce que demandaient Louis XV et Mme de Pompadour. On célébra des fêtes à Versailles en l'honneur de cette paix déshonorante.
1 « Cette édition n'a pas été composée par Mmo de Pompadour, mais sous ses yeux, dans son appartement à Versailles, pour lui donner une connaissance de l'Imprimerie. » {Catalogue des livres de la bibliothèque de feus Mme la marquise de Pompadour, Dame du Palais de la Reine, Paris, 1765, in-8°.) — L'exemplaire de Mme de Pompadour, relié en maroquin à compartiments, fut vendu 30 livres 5 sols à la vente de Mm0 de Pompadour, dont la bibliothèque comprenait 3525 ouvrages, 235 ballets, opéras, cantates, airs, motets, sonates, 36 ouvrages à gravures.
2 Dictionnaire de géographie ancienne et moderne à l'usage du libraire et de V amateur de livres, par Deschamps, Didot, 1870, in-8°, col. 1329. — Voir aussi Peignot, Imprimeries particulières.
3 1765, in-folio, VIII, 629.
SUITE DU RÈGNE DE MADAME DE POMPADOUR 457
En 1764,1e 45 avril, Mme de Pompadour mourait à Versailles, âgée seulement de quarante-trois ans. Elle était malade depuis longtemps ; épuisée par l'anémie, elle crachait le sang, avait de terribles palpitations de cœur, et ne pouvait trouver un moment de repos. Jaune, décharnée, elle cachait, à force de blanc et de rouge, les ravages que la maladie imprimait à son visage autrefois si frais et si aimable. La malheureuse femme payait cher la satisfaction d'être une sorte de reine de France. Enfin, dans un voyage de Choisy, pendant le mois de mars, le mal fut plus fort que sa volonté, elle fut contrainte de garder le lit. Une diminution de la maladie permit de la transporter à Versailles, mais elle n'y arriva que pour mourir bientôt après.
Depuis quelques années, le Roi ne pouvait plus lui donner le revenu qu'elle recevait autrefois; et pour continuer à vivre sur le même pied, elle s'était couverte de dettes. Quand Mme de Pompadour mourut, elle n'avait plus que 37 louis chez elle.
Il pleuvait lorsqu'on emporta du château le corps de Mme de Pompadour pour le transporter à Paris, où l'on devait l'inhumer au couvent des Capucines de la place Vendôme. On dit que Louis XV prononça ces mots : « Mmo la marquise aura aujourd'hui un mauvais temps pour son voyage. » Au même moment la Reine écrivait au président Hénault : « Au reste, il n'est non plus question ici de ce qui n'est plus, que si elle n'avait jamais existé. Voilà le monde, c'est bien la peine de l'aimer l. »
En 1765, le Dauphin mourut à Fontainebleau le 20 décembre. Pendant qu'il était malade, Louis XV écrivit au duc de Ghoiseul une lettre dans laquelle on lit : « Dernière réflexion qui me perce le cœur et que je n'ai confiée à personne, l'état de mon fils ! Il est vrai que dans ce moment il paroît mieux ;
1 M. Le Normant d'Etiolles profita .de la mort de sa femme pour se remarier. Il avait vécu jusqu'alors avec des filles d'Opéra ; il épousa l'une d'elles, M110 Raime. On fit sur ce mariage étrange le quatrain suivant :
Pour réparer Miseriam Que Pompadour cause à la France, Son mari, plein de confiance, Vient d'épouser Rem imblkam.
mais s'il me manquoit! Je sais ce qu'on peut dire à cela. Mais un enfant! Pendant bien des années, et quoique je me porte bien, c'est d'un bien petit secours. Au moins avec mon fils je suis sûr d'un successeur fait et ferme. Et c'est tout, vis-à-vis de la multitude républicaine. » On ne pouvait voir plus juste.
En 1768, le roi de Danemark vint visiter Versailles. On le mena à Trianon, à Marly, à la Machine, aux Gobelins, à Sèvres, etc. Il plut à tout le monde par les mots aimables qu'il ne manquait pas de dire toutes les fois qu'il en trouvait l'occasion.
Le 24 juin 4768, Marie Leczinska mourait après avoir été malade pendant deux ans ; elle était âgée de soixantecinq ans. Louis XV, pendant sa maladie, était venu la voir plusieurs fois chaque jour, et lui avait témoigné quelque amitié.
En 1770, Madame Louise partit de Versailles pour se faire carmélite à Saint-Denis.
M. de Beaumont, archevêque de Paris, étoit depuis longtemps le seul dépositaire du secret de la vocation de Madame Louise; elle le chargea, le 30 juin 1770, de l'annoncer au Roi son père, afin d'obtenir son consentement pour son entrée en religion. Quelle fut la surprise du plus sensible des pères, à la nouvelle de cette résolution d'une fille qui lui étoit si chère ! 11 recula de quelques pas, et dit au vertueux prélat, de ce ton qui déchire l'âme : « Et c'est vous, M. l'archevêque, qui m'apportez une pareille nouvelle ? » M. de Beaumont, interdit, demeura sans réponse ; et on assure qu'il a avoué depuis que, s'il avoit pu prévoir toute la peine que cette nouvelle causa au Roi, jamais il ne se seroit chargé d'une telle commission. Le Roi étoit appuyé sur le dos de son fauteuil, la tête dans ses deux mains, et il ne lui échappoit que ces mots dictés par le sentiment : « C'est cruel.... c'est cruel ! » Enfin ce religieux monarque sacrifie toute sa tendresse à la religion : « Si Dieu la demande, dit-il, je ne puis pas la lui refuser; » puis, se tournant vers M. de Beaumont : « Je répondrai dans quinze jours *. »
Louis XV accorda la permission, et, le 41 avril 1770, Madame Louise entrait aux Carmélites, y prenait le nom de
1 Histoire de la vie édifiante de Madame Louise- Marie de France, tante du Boi, etc. Turin et Paris, 1788, m-12.
LES PETITES MAITRESSES
sœur Thérèse de Saint-Augustin et commençait son postulat; elle prit l'habit le 10 septembre 1770, et le voile le 1er octobre 1771.
Madame Louise, après avoir revêtu l'habit de l'ordre, reçut une visite du Roi son père; le monarque, saisi à l'aspect du vêtement de sa fille, lui dit avec tendresse et douleur : « Vous avez donc renoncé à tous vos titres, à tous vos droits ? — Non, mon père, puisque je conserve encore le titre de votre fille et tous mes droits sur votre âme. »
Pendant ce temps Louis XV prenait Mme Dubarry pour maîtresse. Mais avant de parler d'elle, il faut achever la triste histoire des scandales du règne de Mme de Pompadour et parler du Parc-aux-Cerfs.
LES PETITES MAITRESSES
Quelques écrivains du xvme siècle mal informés ont donné sur le Parc-aux-Cerfs des détails inexacts et surtout fort exagérés. La vérité sur ce déplorable sujet est déjà assez grave, pour qu'on n'y ajoute rien, et il suffit de présenter les faits dans leur réalité, à l'aide des renseignements donnés par le marquis d'Argenson, le duc de Luynes, l'avocat Barbier et Mme Duhausset, dont les Mémoires sont absolument dignes de foi.
Possédé du démon de l'ennui, Louis XV essayait de se distraire dans de honteux plaisirs. La santé de Mme de Pompadour se détruisant peu à peu, le Roi, poussé par la marquise elle-même, chercha ses distractions auprès de « grisettes », comme le faisaient les courtisans vicieux de son entourage. Les « petites maîtresses », les « amours volages » commencèrent dès 1751. D'Argenson1 affirme le fait, sans donner
aucuns détails sur les commencements de ces désordres, mais bientôt on n'en aura que trop.
Saint-Evremond disait un jour à la duchesse de Mazarin : « L'amour ne fait pas de tort à la réputation des dames; mais le peu de mérite des amants les déshonore. » Cette maxime peu austère peut s'appliquer aux rois. Les amours de Louis XIV sont pleines de scandales, mais elles ne l'ont pas déshonoré, et Louis XV s'est avili avec les Pompadour et les Dubarry, et il a perdu son honneur au Parc-aux-Cerfs.
De 1750 à 1756 la conduite deMme de Pompadour fut un détestable mélange d'hypocrisie religieuse et de proxénétisme, dont il faut parler pour arriver à l'origine du Parc-aux-Cerfs.
« Il n'y avoit plus alors que de l'amitié entre elle et le Roi, » dit Mme Duhausset1. Mais la marquise entendait rester au pouvoir et ne voulait pas qu'une nouvelle maîtresse la fit renvoyer. Elle livra le Roi aux femmes de la Cour, à la seule condition que la nouvelle favorite ne visât pas à devenir une rivale. Le Roi s'adressa d'abord à l'honnête Mme de Périgord qui, sans bruit, se retira aussitôt dans sa terre de Chalais. La belle Mm" de Coislin ne fut pas si difficile, mais elle s'entendit avec les ennemis de Mme de Pompadour et essaya de la faire renvoyer2. Ce fut elle que le Roi congédia (1750). La comtesse de Choiseul remplaça bientôt Mme de Coislin (1751) et plut au Roi par son babil et sa franchise ; mais à son tour elle cabala contre la toute-puissante marquise et fut renvoyée3 (1753).
Ce fut alors que Mme de Pompadour, pour être certaine de ne plus être menacée par une nouvelle maîtresse, commença, avec l'aide de Lebel et de Bachelier, premiers valets de chambre de Louis XV, à jeter au Roi déjeunes filles sans importance, « beautés inconnues », dont il s'amusait et qu'il changeait à volonté, « en les récompensant quand il les renvoyoit, soit pour les marier ou autrement4. » On ne connaît
1 Femme de chambre et confidente de la marquise, qui a laissé de trèscurieux mémoires.
2 Voir sur l'impertinence de Mm0 de Coislin envers Mme de Pompadour les mémoires de Mmc Duhausset, p. 113.
3 D'Argesson, VII, 48, 49, 50, 362.
1 Barbier.
LES PETITES MAITRESSES
pas le nom de toutes ces favorites de passage. On sait cependant qu'en février 1753 Louis XV eut pour maîtresse la fille de Mme Trusson \ puis celle de la présidente Nicquet de Montpellier, puis d'autres jolies filles de Paris que lui amenait Lebel'.
Lebel était à la fois premier valet de chambre du Roi et concierge du château3. Son logement était situé au rez-dechaussée de l'aile du côté de la chapelle4; il se composait de six pièces, que Lebel mettait à la disposition de son maître et de ses petites maîtresses. « Les cabinets du sieur Lebel, dit d' Argenson 5, sont le réceptacle de ces mystères plus que jamais; on y sacrifie à l'amour et au secret; il y accourt diverses beautés de Paris. »
Suivant l'usage des malfaiteurs, il y eut un nom d'argot pour désigner la chambre de Lebel. Bachelier et Lebel l'appelaient le tréàuchet, « parce qu'on y prenoit de jeunes oiseaux 6. »
En mars 1753, Louis XV eut pendant quinze jours une jeune fille de quatorze ans qui servait de modèle à Boucher, et qu'on acheta 10,000 livres à sa mère qui était pauvre7. Elle fut remplacée en avril 1753 par la petite Saint-André, trèsjolie fille, nièce d'une coiffeuse. « Gela a fait plus de difficulté que les précédentes acquisitions ; mais avec de l'argent, on a ébloui la tante revêche, et on a amené la petite fille jeudi dernier à Versailles, après lui avoir fait raccommoder les dents, l'avoir baignée et lui avoir fait un trousseau honnête8. » Elle fut logée dans une maison louée au Parc-aux- Cerfs. En même temps on voit paraître la Morphise, dont la faveur dura deux ans.
1 Cette Mme Trusson est-elle la même que la femme de chambre ds la Dauphine, que nous avons vu figurer parmi les actrices du théâtre des petits cabinets?
2 D' Argenson, VII, 408, 409.
3 A cette époque le concierge est un régisseur et non pas un portier.
4 Voir plan n° 6, R. — Cette aile du château a été rebâtie sous Louis XV par Gabriel.
6 D'Argenson, VII, 408.
7 D'Apgenson, VII, 436, 440.
8 D'Argenson, VII, 456. 15 avril 1753. - VIII, 29.
Manquant de date, je place ici au hasard la Dorothée = C'était la fille d'un porteur d'eau de Strasbourg. Dubarry, « le plus mauvais sujet qu'il y eût en France » et qui devait donner plus tard une maîtresse à Louis XV, essayait dès lors de lui en fournir une. Il amena la Dorothée à Gompiègne, où était la Cour. Le Roi la vit au théâtre et fut aussitôt séduit par sa merveilleuse beauté. Mais Lebel, « pour l'acquit de sa conscience », éveilla les soupçons de son maître et lui dit: « Votre Majesté ne guérit pas de cela comme des écrouelles.» La protégée de Dubarry fut évincée1.
Mais revenons à Mme de Pompadour et voyons ce qu'elle faisait pendant ce temps. Ayant obtenu un tabouret, elle mettait en conséquence un manteau ducal à ses armes et aux housses de son carrosse, s'asseyait comme les duchesses, et voulait être dame du palais de la Reine. Cette place devait lui donner une situation régulière et assurée à la Cour, et lui servir à conserver sa position politique, car en réalité elle était une sorte de premier ministre, et tenait avant tout à diriger les affaires de l'Etat. La Reine s'y opposa, alléguant qu'elle ne pouvait avoir pour dame du palais une femme séparée de son mari, et qui ne pouvait s'approcher des autels pour y recevoir la communion.
Mme de Pompadour se mit à l'œuvre pour résoudre le problème, et, avec le temps elle parvint à triompher de tous les obstacles. Elle se jeta dans la dévotion et prit pour confesseur un jésuite, le P. de Sacy, qu'elle voyait souvent; elle affectait de se conduire d'après ses conseils. On parlait tout haut de la cessation de tout commerce avec le Roi. La marquise prétendait avoir fait depuis la mort de sa fille de sérieuses réflexions. Elle s'occupait de son salut, dit le duc de Luynes2 ; elle priait Dieu longtemps dans la journée ; elle assistait aux offices de l'Eglise avec piété. Mais le confesseur refusait l'absolution. Pour la donner, il exigeait que la marquise retournât auprès de son mari. Malgré les assurances que sa pénitente lui donnait sur l'honnêteté de sa vie, il soutenait avec raison que sa présence seule à la Cour était un scandale.
1 Mmo Duhausset, p. 118.