‹ Le chateau de VersaillesChapitre 15 sur 56 · HISTOIRE · texte numérisé non relu

HISTOIRE

Nous avons déjà dit que le dessin du jardin* de Versailles n'était pas, comme on le répète sans cesse et sans preuve, de Le Nôtre ; que le plan était de Lemercier et de Jacques Boyceau. Leur œuvre si remarquable fut conservée par Louis XIV, qui se contenta de la compléter et de la rendre plus belle encore par de nouvelles fontaines richement décorées de groupes de marbre ou de bronze, et par la création de bosquets de formes élégantes et variées, ornés de sculptures, de balustrades de fer doré, de vases et d'eaux jaillissantes.

Dès 1662, le Roi commença les travaux d'embellissement du jardin ^ La grotte de Thétis, œuvre de Pierre de Fran-

* Sous Louis Xin on appelait Parc ou Petit parc l'ensemble des douze massifs boisés contenus dans le jardin.

Nous avons, pour suivre l'histoire de la formation du jardin, quatre documents authentiques qui nous sont donnés par les plans de la Chalcographie. Le n'^ 2973, sans date, est le plus ancien et est certainement de 1664 ou 1665 ; — le n*^ 2972, par Lapointe est de 16G8 (j'ai trouvé cette date dans les Comptes des Bâtiments), et il est semblable à un plan manuscrit de 1668 conservé au Cabinet des Estampes ; — le n*^ 2975 est de 1674 et a été gravé par Israël Silvestre ; — le 2970 est de 1680 et est aussi d'Israël

cine *, et le petit château de la Ménagerie me paraissent, être les premiers ouvrages entrepris. Claude Perrault, architecte habile quoi qu'en dise Boileau, dessina en 1664 le parterre du Nord, En 1666, on faisait subir au Fer-à-cheval la plus heureuse transformation, en remplaçant ses allées en pente par un grand perron et deux escaliers*. C'est une des premières œuvres de Le Nôtre qui, dès 1667*, était contrôleur général des Bâtiments du Roi *.

André Le Nôtre mérite d'arrêter notre attention. Louis XIV le trouva avec Levau, Lebrun et La Quintinie chez Fouquet, au château de Vaux, dont il avait dessiné le jardin; il le prit à son service et lui confia le soin d'embelhr ses jardins de Versailles. Jusqu'à l'invasion du goût chinois, dit genre anglais, les jardins de Le Nôtre à Versailles, Trianon, Clagny, Saint-Cloud, Marly, Chantilly, Meudon Sceaux, au palais des Tuileries, la terrasse de Saint-Germain et le parterre du Tibre à Fontainebleau jouirent d'une célébrité aussi éclatante que méritée. Le Nôtre avait fait du jardin français un modèle qu'on imitait partout. Lorsqu'il alla en Italie, en 1678-79, où Louis XIV l'envoyait chercher de nouvelles inspirations, Le Nôtre dessina à Rome les jardins de la villa Ludovisi et ceux du Quirinal, du Vatican et de la Villa Albani, qui

Silvestre. — Viennent ensuite : le plan de Girard, gravé en 1714, les plans manuscrits, à grande échelle, du géomètre Dubois, de 1732 ; les plans de l'abbé de la Grive (Chalcograpliie, n»» 2971 et 3039), de 1746 et 1753, le plan de J.-B. Bourdin (1768), charmante aquarelle dédiée à Madame Victoire et conservée à la Bibliothèque de Versailles.

Le premier de ces plans donne la disposition du jardin faite par J. Boyceau, en 19 grands bocages ou massifs, et une orangerie ; les suivants indiquent les diverses transformations des bosquets et des parterres, et la création successive des fontaines.

* Intendant de la conduite et mouvement des eaux et fontaines du Roi. ' L'estampe de Silvestre gravée en 1674 (n'* 2544 de la Chalcographie) et

représentant la vue du château de Versailles du côté des jardins, donne un projet de décoration du mur de soutènement du Fer-à-cheval, où l'on devait pratiquer dix-sept niches ornées de sculptures et de jets d'eau. ' Voir tome I'^'^, page 90.

* Les Comptes des Bâtiments mentionnent plus d'une fois les gratifications de 3000 livres que Le Nôtre recevait pour « ses soins à la conduite des jardins », et « en considération des services qu'il a rendus. »

' Les jardins de Meudon sont l'une des œuvres les plus parfaites de Le Nôtre; en effet, il avait eu toute liberté pour les faire (Voir Dangeau, B juin 1695).

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augmentèrent encore sa réputation. Il travailla non seulement à Rome, mais il fit le dessin du jardin d'Oranienbourg pour l'électeur de Brandebourg, et celui du parc de KensiDgton en Angleterre.

De toutes les appréciations que l'on a faites du talent et du goût de Le Nôtre, celle que nous trouvons dans l'excellent opuscule de M. Délerot' nous paraît la plus juste. Après avoir parlé du changement que l'architecte anglais Kent avait mis à la mode dans le tracé des jardins au xviii« siècle, M. Délerot dit : « C'est une lettre de la Nouvelle Hélo'ise qui donna le signal public de cette transformation du goût, favorisée par les dispositions du temps pour l'imitation de l'Angleterre. Longtemps l'Angleterre avait, elle aussi, eu le culte de la symétrie, qu'elle avait même poussé bien plus loin que nous. Ce qu'on reproche toujours avec le plus d'ironie à Le Nôtre, c'est d'avoir taillé arbitrairement des ifs et des buis ; le reproche est bien injuste, car, au contraire, Le Nôtre, sur ce point, a été un réformateur ; il a exclu sévèrement de ses jardins les fantaisies de ce genre. Dans toute l'Europe on trouvait les arbres verts découpés en oiseaux, en chasseurs, en navires, en instruments de musique, etc. Ces puérilités remontaient à la plus haute antiquité. Pline les avait admises dans ses domaines. Le goût pur de Le Nôtre les fit disparaître. Son génie a en effet les qualités qui recommanderont toujours l'art de son siècle : il aime la régularité, l'unité majestueuse, la richesse, mais aussi le bon sens et la raison. Le Nôtre a exactement les mérites de Boileau. »

Louis XIV aimait le talent de Le Nôtre, et surtout l'homme modeste, honnête, franc, dévoué et enthousiaste de son art ; il l'ennoblit et lui donna l'ordre de saint Michel Quelque temps après, Le Nôtre donnait au Roi son cabinet, c'est-à-dire sa belle collection de tableaux et de bronzes, dont Seignelay avait offert autrefois 80,000 livres. Le cabinet de Le Nôtre fut placé dans la petite galerie de l'appartement du Roi, au milieu des « raretés » les plus précieuses de la collection royale

* Ce que les poëtes ont dit de Versailles, in-^12, 1870. ^ Dangeau, 20 avril 1693.

^ Dangeau, mai 1693, et Mercure Galant, mai 16, p. 296.

Pour compléter l'éloge de Le Nôtre, il faut eucore lire quelques lignes de Saint-Simon et de Dangeau.

« Le Nôtre mourut en 1700, après avoir vécu quatre-vingtsept ans dans une santé parfaite, avec sa tète et toute la justesse et le bon goût de sa capacité ; illustre pour avoir le premier donné les divers dessins de ces beaux jardins qui décorent la France, et qui ont tellement effacé la réputation de ceux d'Italie qui, en effet, ne sont plus rien en comparaison, que les plus fameux maîtres en ce genre viennent d'Italie apprendre et admirer ici. Le Nôtre avoit une probité, une exactitude et une droiture qui le faisoit estimer et aimer de tout le monde *. » — « Le Roi aimoit à le voir et à le faire causer. Il y a environ un mois qu'il vint ici [à Marly); le Roi le fit mettre dans une chaise roulante comme la sienne. Il le promena par tous les jardins, et M. Le Nôtre disoit : « Ali! mon pauvre père, si tu vivois et que tu puisses voir un pauvre jardinier comme ton fils se promener en chaise à côté du plus grand roi du monde, rien ne manqueroit à ma joie »

La Font de Saint-Yenne ^ raconte ainsi les premières relations de Louis XIV avec Le Nôtre.

Louis XIV ayant enfin choisi Versailles pour son séjour ordinaire, je destinai* les sieurs Mansart et Le Nôtre à en faire une habitation digne de nos rois. Dès que ce dernier eut tracé ses idées sur ce terrain ingrat, il engagea Louis XIY à venir sur les lieux pour juger de la distribution de ses principales parties et de leurs ornemens. Il commença par les deux pièces d'eau qui sont sur la terrasse au pied du château et leurs magnifiques décorations. De là il lui expliqua son idée pour la double rampe en forme de fer à cheval qui est en face du milieu du bâtiment, ornée d'ifs et de statues, et lui détailla toutes les pièces qui dévoient enrichir l'espace qu'elle renferme. Il l'amena ensuite par l'allée du tapis vert à cette grande place oii se voit la tête du canal dont il lui exposa la longueur terminée par une croisée, aux deux extrémités de laquelle il plaça Trianon et la Ménagerie.

* Saint-Simon, II, 426.

^ Dangeau, 13 septembre 1700. — Le Nôtre avait un logement aux Tuileries, et, à Versailles, un bel appartement au Grand-Commun (Dangeau, VIII, 14l). Il fut remplacé comme contrôleur général des bâtimeuts et dessinateur des jardins de Sa Majesté par son neveu Desgols. Le Nôtre mourut en septembre 1700, âgé de quatre-vingt-sept ans.

^ L'ombre dîo Grand Colbert, 1752, ia-12, p. 55-57.

* C'est Colbert qui est censé parler.

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Louis XIV, à chaque grande pièce dont Le Notre lui marquoit la position et décrivoit les beautés qui lui étoieuL destinées, l'iuterrompoit en lui disant : «Le Nôtre, je vous donne vingt mille francs. » Cette magnifique approbation fut si souvent répétée, qu'elle fûcba cet homme dont la grande âme étoit aussi noble et aussi désintéressée que celle de son maître étoit généreuse. Il s'arrêta à la quatrième interruption, et lui dit brusquement : « Sire, V. M. n'en saura pas davantage, je la ruinerois. »

On se souvient que Louis XIII n'avait fait que les deux bosquets du Daiq^hin et de la Girandole; le reste du jardin se €omposait de ces massifs boisés qui déplaisaient à Le Nôtre* et que nous trouvons indiqués, ainsi que les allées qui les séparent, sur le tableau n" 765 et sur le plan de Lapointe. Dès 4 667, Le Nôtre commença à transformer ces « forêts » en bosquets 2.

Les premiers, le Théâtre-d''Eau (1 667-73], le Lalyrintlie, avec ses animaux en couleur représentant les fables d'Esope (1667-74), QiV Etoile (1667-68), étaient assez avancés, en 1668, pour pouvoir servir à la fête donnée par le Roi en cette année ^. En 1667, Jacques Houzeau sculptait les premiers termes du jardin. La même année, on commença, à creuser le <jyand-Canal, achevé en 1674, quoiqu'on ait encore travaillé plusieurs années après aux embellissements de ses extrémités. Le tableau n» 765, qui est de 1667, et peut-être de 4 668, nous montre le Canal ayant déjà la forme d'une croix, alors assez petite.

Eq 1668, Claude Perrault fit YAlUe-d'Eau avec la Cascade et ia Pyramide, décorées de plombs dorés. L'allée fut bordée •d'ifs plantés dans des vases de cuivre, et de fontaines ornées de groupes d'enfants en bronze, fondus par Duval, le fondeur le plus célèbre avant les Keller. Si l'on veut juger de l'effet de

* Ou lit dans le Mercure Galant (septembre 1700, p. 278-281) : « li ne îaissoit pas autant de couvert dans les jardins dont il ordonnoit qu'auroient souhaité de certaines gens; mais il ne pouvoit souffrir les vues bornées, et ne trouvoit pas que les beaux jardins dussent entièrement ressembler à des forêts. »

^ A l'exception de la Colonnade, de V Obélisque et des seconds Bains 4' Apollon, œuvres de Mansart, tous les bosquets, à la mort de Louis XIV, étaient de Le Nôtre.

^ Voir le plan manuscrit conservé au cabinet des Estampes, Topographie, Versailles, vol. X.

celte allée splendide, comprise entre les lassins de la Sirène et du Dragon^ de ses fontaines et de ses eaux, il faut voir la gravure de Sylvestre ' ; il est impossible, croyons-nous, de pousser plus loin l'élégance d'une décoration, qu'on essayerait vainement de décrire. En 1668, on élargit la Grande- Allée ou Allée-Royale, et on la borda d'ifs, de vases et de statues de marbre (1674-87). Le Nôtre y planta de grands arbres venus de Compiègne, ce qui ne s'était encore jamais vu ; aussi, en parlant de ce fait et des nombreux orangers plantés en terre, le Mercure était-il autorisé à dire que Le Nôtre faisait « des miracles dans ces superbes jardins ». La même année, Gaspard et Balthazar Marsy commencèrent les figures du bassin de Laione, et Tuby le groupe du Char d'Apollon ou du Soleil (1668-70).

Le soleil était partout représenté à Versailles et tenait la première place dans ce nouvel Olympe. C'était le symbole de Louis XIV, qui finit, à force d'orgueil de son côté, et de servilité de la part des courtisans, par devenir une sorte de demi-dieu et l'objet d'une espèce de culte. Deux poëmes, œuvres de Denis et de Monicart, sont au nombre des plus curieux témoignages de cette adoration du Grand Roi, qui s'était établie peu à peu et avait succédé à l'antique respect qu'on rendait à la majesté royale. Denis était le directeur des eaux du jardin, le commandant des fontaines, comme on disait alors, et l'adjoint de Francine ; devenu vieux, il crut devoir consacrer ses derniers jours à décrire Versailles,, Trianon et leurs jardins. Il composa donc un poëme descriptif, détestable en tant que poésie, mais très-précieux comme source de renseignements exacts. Ses vers, quelquefois boiteux et toujours plats, expriment une adulation prodigieuse» que la sincérité de l'auteur et son dévouement à la gloire du Roi peuvent seuls justifier ^. Quant à Monicart, il se donna la tâche de composer 12 volumes de 10,000 vers chacun ; mais

* N° 2546 de la Chalcographie.

' Mercure Galant, 1673, I, 121. — Saint-Simon.

' Le poëme de Denis est resté manuscrit et se trouve à la bibliothèque nationale ; la bibliothèque de Versailles en possède une copie. — Voir aussi la Description du parc par le P. Bouhours, dans: Recueil de vers choisis, 1701, in-12, d. 310-322.

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les deux premiers seuls ont été publiés, avec traduction latine et de nombreuses gravures, sous le titre de Versailles immortalisé. Monicart destinait son ouvrage à former un cours complet de mythologie et d'histoire à l'usage du jeune roi Louis XV.

Pendant ce temps, Pierre de Francine et son adjoint Denis plaçaient les conduites d'eau pour le service des bassins, des bosquets, des cascades et des jets d'eau, qui furent au nombre de 1400 après l'achèvement du jardin, et dont la plus grande partie jouaient tous les jours de dix heures du matin à huit heures du soir. Toutes les eaux n'allaient à la fois que rarement ^

Le Mercure Galant de \ 673 * nous apprend aussi que Francine faisait faire aux eaux des choses qui surpassent l'imagination, témoins le Marais, VArbre, la Montagne d'eau, le Théâtre, « où les changemens de décorations d'eau sont aussi fréquens que ceux des pièces de machines qui en sont les plus remplies. » Chaque année le Roi dépensait des sommes considérables pour les conduites et les fontaines ; en 1675, Francine recevait 42,000 livres de gratification « pour les soins particuliers qu'il avoit pris des fontaines de Versailles. »

L'eau était alors fournie aux réservoirs du jardin par l'étang de Clagny, qui arrivait jusqu'au pied de ces réservoirs ; quatre pompes faisaient monter l'eau de l'étang. Ce système fut remplacé plus tard, après l'achèvement des rigoles et des aqueducs établis sur le plateau Satory-Rambouillet pour amener à Versailles les eaux de pluie et des étangs recueillies sur le plateau.

Les fontaines achevées par les maçons, les glaises posées par Jean Bette ^ les ciments appliqués par Duez, autre ouvrier très-habile, arrivaient les marbriers avec les beaux marbres des Pyrénées, du Languedoc, d'Italie et de Grèce, puis les sculpteurs, les fondeurs, les doreurs, le rocailleur

* Blondel, Architecture française y IV, 104, ' Tome I", page 121.

' Très-bon ouvrier flamand qui a fait tous les ouvrages de Versailles ; il mourut en 1677, laissant son nom, altéré il est vrai, à l'un des bassins du parc {réservoir des Gimhettes). — Voir Lettres, Instructions et Mémoires de Colbert, V, 379.

Berthier, le serrurier Delobel, qui exécutait les ouvrages de serrurerie décorative en fer ciselé et doré, les ferblantiers Gascoin et Guillois, qui faisaient les roseaux, les bouquets en feuilles de cuivre et les autres ouvrages de laiton et de fer-blanc destinés à Tornement des fontaines, et Bailly, qui peignait ces ornements *.

En 1670-76, on fit le bosquet du Marais^ dont le dessin fut donné par M"^« de Montespan. En 1674, ce fut le tour des bosquets de V Amphithéâtre ou Théâtre-d'Eau (le Rond- Vert), et de la Salle-des- Festins (4 671-78), dans laquelle on planta 5000 érables ^ La Montagne-d' Eau fut établie dans VÉtoile. On créa ensuite les bassins de Cérès et de Flore (1672-75), le Miroir (1672), et le parterre d'Eau (1672-82)'. Ce parterre était établi entre la terrasse du château et le grand perron qui conduit à Latone, sur remplacement occupé actuellement par les deux bassins ornés des bronzes de Keller. Il se composait d'un vaste bassin entouré d'une large broderie aux contours intérieurs irréguliers ; c'est bien un parterre, suivant le nom de l'époque, avec un mélange de broderies et d'eau qui justifie son nom. On le voit représenté sur une gravure d'Israël Silvestre, datée de 1682 ^. Le parterre avait 5 jets d'eau ; 11 était bordé de vases en cuivre chargés de fle-urs ; on avait placé un grand globe dans l'un de ses rentrants du côté du perron, et on avait fait exécuter, de 1674 à 1684, 24 figures de marbre blanc par vingt sculpteurs pour décorer ce parterre. Mais à peine achevé, Louis XIV le remplaça par les bassins actuels.

Des 1673 à 1677, Le Nôtre construisit le bassin de Bacchus ; de 1674 à 1683, on fît V Ile-Royale ^ ; de 1675 à 1679, le bassin de Saturne ; en 1675 et 1676, la fontaine d'Encelade^ dont les

* Bailly était aussi chargé de l'entretien de ces peintures. ' C'est aujourd'hui rOié'^î5^«e ou les Cent-Tuyaux.

* Le parterre d'Eau de 1672 remplaça un autre parterre d'Eau, composé d'un grand bassin cantonné de quatre petits bassins, et qui est représenté sur le tableau n° 727 du musée de Versailles.

* Cette estampe de la Chalcographie porte le numéro 2548 et a pour titre Vue du château de Versailles et des deux ailes du côté des jardins.

^ Aujourd'hui le jardin du Roi.

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rochers de grès furent amenés, en 1 676, de Grosrouvres *. Eq 1677, on commença le bosquet de VArc-de-Triomphe et sa fontaine (1677-83), et le bosquet des Trois- Fontaines, dans lequel, par exception, il n'y avait pas de sculptures.

En 1 678, Mansart commença la nouvelle orangerie, achevée en 1687.

En 4 679, on fit les premiers travaux du grand bassin de Neptime, qui fut terminé en 1684, mais dont la décoration sculpturale, que nous voyons aujourd'hui, ne date que de Louis XV.

Ce fut aussi en 1679 que l'on entreprit les travaux de la pièce d'eau des Suisses, terminée en 1683 ; cependant en 1687 on l'agrandit considérablement. Un grand étang couvrait alors la partie centrale de l'emplacement de la pièce d'eau et le Potager actuel ; on combla la partie de l'étang où l'on devait établir le Potager avec les terres enlevées à la pièce d'eau. Ces grands travaux furent exécutés à prix d'argent par le régiment des Gardes suisses. La « grande pièce d'eau comme on disait alors, fut bordée de beaux glacis de gazon et d'allées d'arbres ; à sa droite on dressa le Mail (1679-82), qui donne encore son nom à la plaine voisine.

On plaça en 1688, au bout de la pièce d'eau, la statue de Curtius se jetant dans les flammes.

Cette statue équestre, dernière œuvre du fameux sculpteur romain Le Bernin, représentait d'abord Louis XIV gravissant la montagne de la Gloire. Elle était arrivée à Paris sur un petit bâtiment hollandais, que tout le monde allait voir Quand elle fut à Versailles et que le Roi la vit, dans l'Orangerie, en 1685, il la trouva si mal faite, qu'il voulut la faire brise^^mais il revint sur cette résolution, et Girardon fut chargé de modifier l'œuvre du Bernin. Il changea les traits du visage et sculpta des flammes dans la masse du rocher, de façon que Louis XIV devint un Curtius se précipitant dans un gouff're pour apaiser les dieux irrités. La statue ainsi transformée fut placée d'abord au pourtour du bassin de Neptune ;

* Village près de Montforl-rAmaury. — En 1673 on avait amené des grès de Fontainebleau.

* Dangeau, 1685, 10 mars.

•'Dangeào, 14 novembre 1685.

elle en fut enlevée et mise à la pièce d'eau des Suisses, eu 1G88, à l'arrivée de Home de la Renommée de Guidi qui la remplaça.

En 1680, on commença la Salle-de-Bal (1680-83), dont les rocailles, récemment restaurées par les soins de M. Questel, étaient l'œuvre de Berthier. En 1683, on fit enlever à Vaux douze termes de marbre qui furent placés à Versailles ; ils avaient été exécutés par divers sculpteurs d'après les dessins du Poussin, et se trouvent aujourd'hui dans les deux quinconces.

En 1684, on fit les deux grands bassins du parterre d'Eau actuel, que l'on décora des belles statues de fleuves fondues par Keller * et de groupes d'enfants fondus par Bonvallet, Roger et Taubin (1688). En 1685, on acheta à Puget l'Andromède 14,500 livres, et on la plaça à l'entrée de r Allée-Roy aie, où elle avait pour pendant le Milon de Grotone, autre œuvre excellente du Puget. Les Comptes des Bâtiments nous apprennent qu'on la faisait garder par un sergent nommé Gottard 2. En 1688, Mansart termina la Colonnade^ à propos de laquelle Le Nôtre lança une boutade à Louis XIV, qui lui montrait la nouvelle construction et lui demandait son avis : « Eh bien, Sire, que voulez-vous que je vous dise? D'un maçon vous avez fait un jardinier, il vous a donné un plat de son métier. « Le Roi se tut, ajoute Saint-Simon, et chacun sourit ; » et il étoit vrai que ce morceau d'architecture, qui n'étoit rien moins qu'une fontaine et qui la vouloit être, étoit fort déplacé dans un jardin. »

Mansart avait complètement remplacé Le Nôtre, et le jardin n'y avait pas gagné. « Le Nôtre, sur les fins, dit Dangeau ^, avoit eu sujet de se plaindre de M. de Louvois, qui lui avoit préféré Mansart. »

Enfin, vers 1688, après vingt-six ans d'efforts et de dépen-

* Keller faisait ses fontes à l'Arsenal ; il employait de la monnaie de Suède pour avoir de beau cuivre [Comptes des Bâtiments, 1686 et années suivantes).

* Les statues étaient sans cesse mutilées ou dégradées. Il me paraît probable que le sergent fut chargé de garder l'Andromède en attendant qu'elle fût placée sur son piédestal.

* T. V, p. 215, année 1695.

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ses, le jardin était achevé et dans toute sa splendeur. Les étrangers étaient émerveillés de sa beauté et de ses eaux. Les ambassadeurs de Siam ne pouvaient croire qu'on eût pu mettre tant d'or, de bronze et de marbre dans un jardin. Lister, le médecin anglais qui accompagnait l'ambassadeur d'Angleterre, en 1698', écrivit dans sa relation: « Les jardins sont une province entière dessinée en allées, en promenades, en fontaines, en canaux, et de toutes parts ornée des chefsd'œuvre de l'art ancien et moderne. »

A en juger par ce qui en reste encore, ce devait être alors une incomparable merveille, avec ses fontaines, ses 1400 jets d'eau, ses marbres, ses bronzes, ses plombs dorés, ses vases, ses gondoles dorées, dans tout l'éclat de leur nouveauté. On s'en fait à peu près l'idée en voyant les gravures du temps, les dessins du Cabinet des Estampes*, les tableaux deCotelle, d'AUegrain et des Martin, et en lisant les descriptions du Mercure Galant^ de Félibien et de Piganiol de la Force, dont il faut bien se contenter aujourd'hui. Mais le jardin a déjà vécu deux siècles, et c'est aussi une merveille que, dans ce pays de destruction obstinée, il existe encore. Il a fallu qu'il ait été bien beau et bien somptueux, pour avoir frappé à ce point les esprits, que ni les révolutions, ni les architectes systématiques n'aient osé y porter leurs mains ravageuses.

Les allées étaient blanches, c'est-à-dire sablées, ou vertes, c'est-à-dire gazonnées avec un sentier à droite et à gauche. Elles étaient bordées de charmilles et de palissades de 15 à 20 mètres de hauteur dans lesquelles on pratiquait des

* Voyage de Lister à Paris en 4698, 10-4", 1873 (Société des Bibliophiles).

' Topographie, Versailles, volumes XII et XIII. Ces volumes renferment un grand nombre des dessins, croquis et projets de lArc-de-Triomphe, des Trois-Fontaines, du Marais, des Dômes, du Théâtre-d'Eau, de l'Etoile, de l'Obélisque et de l'Orangerie. Quelques-uns de ces dessins, à la sanguine ou à l'encre de Chine, sont œuvres de maîtres.

' « Toutes les charmilles qui formoient les bosquets avoient péri en partie par le grand hiver de 1709 et par leur ancienneté ; elles auroient pu être rétablies. Mais après que Louis XV eut quitté les Tuileries pour Versailles, on les détruisit entièrement, soit par l'épargne de leur entretien, soit par l'amour du bon ordre et pour empêcher les indécences que l'épaisseur de ces charmilles occasionnoit. Ce changement a diminué considérablement la beauté et la variété du dessin de l'intérieur de ce jardin. » (La Font de Saint-Yenne, ^'OmJre du grand Colbert, p. 51.)

niches où l'on plaçait des vases, des statues et des bancs*; elles étaient quelquefois percées en arcades et en portiques. Partout il y avait des décorations de verdure ; partout les arbres étaient taillés en formes diverses, en pyramides allongées, en caisses avec Tarbre en boule. Les bosquets étaient de petits bois percés d'allées disposées suivant diverses combinaisons, en étoile par exemple, avec une salle au milieu, bordée de charmilles, tapissée de gazon, décorée d'une fontaine, de jets d'eau, de statues et de mille ornements de marbre, de bronze, de cuivre, de fer doré, etc.

Dans les plantations du jardin, Louis XIV ne se contentait pas de n'avoir que de jeunes arbres ; sur certains points, il voulait obtenir un résultat immédiat et ne pas attendre de longues années. Plus d'une fois, en 1680 notamment, on transplanta de gros arbres ; on en fit venir de Gompiègne ; on apporta de Flandre des ormes et des tilleuls ; des montagnes du Dauphiné, des épicéas ; des forêts de la Normandie, des ifs (^«671); en 4 688, on acheta, dans l'Artois, au prix de 16,949 livres, 25,000 arbres qui furent amenés en voiture, malgré les difficultés du transport sur des routes partout détestables et souvent défoncées. La même année on planta des marronniers d'Inde. Le directeur des plants d'arbres des avenues et parcs de Versailles était, en 1670, le sieur Ballon.

Une armée de sculpteurs avait été employée, sous la direction de Lebrun et de Mignard^, à la décoration du jardin, qui était devenu un nouvel Olympe. La mythologie grécoromaine s'y déployait pompeusement ; mais le bon sens populaire, doublé de son ignorance, a changé les noms de plusieurs groupes. Ainsi le char d'Apollon est devenu le char embourbé ; le groupe de Latone, la reine des grenouilles ; Encelade, le géant.

Vers 1684, la décoration sculpturale du jardin était à peu près terminée, car on lit dans Dangeau, à la date du 9 juin

* Girardon avait fait 180 consoles èn liais pour porter les bancs, au prix de 10 livres chacune.

^ En 1685, Mignard recevait 3000 livres de gratification en consirlératioa du soin qu'il avait pris de conduire les sculpteurs qui avaient travaillé pour ie service de Sa Majesté en 1684. — En 1685, nous trouvons Legros exécutant une statue d'après un dessin de Mignard.

LE JAEDIN

4684 : « A son retour de Chantilly, le Roi trouva beaucoup d'embellissemens nouveaux dans les jardins, surtout par un grand nombre de statues. »

Voici maintenant la liste des 95 sculpteurs qui ont travaillé au jardin ; la plupart d'entre eux sont au nombre des plus grands artistes du xvii° siècle :

André,

Anguier (Michel), Arcis (Marc d'), Barrois, Berlin l'aîné, Bertrand,

Les Blanchard (Etienne et

Jacques), Bourelier, Boutet,

Buirette (Jacques), Buyster (Philippe), Carlier (Martin), Cassegrain,

Clérion (Jean-Jacques),

Collignon,

Cornu,

Coustou (Nicolas),

Coyzevox,

Dedieu,

Desjardins (Martin), Devaux,

Dossier (Nicolas), Drouilly,

Dugoulon ou Du Goulon, Erard,

Fontelle (François),

Flamen (Anselme),

Francisque ou François,

Frémery (Martin),

Girardon,

Goi ou Gois,

Goupy,

Granet,

Granier (Pierre), Grenoble (Alexandre), Guérin (Gilles), tlardy, llerpin,

Houzeau (Jacques), Hulot, Hurtrelle, Hutinot (Pierre), Joly (Jean), Jouvenet (Noël), Lacroix,

Langlois, sculpteur-fondeur,

La Perdrix (Michel),

Lapierre,

Laviron (Pierre),

Le Comte,

Lefébure (Armand),

Legeret (Jean),

Legrand (Ilenri),

Legros (Pierre)

Lehongre (Etienne),

Lemoine,

Lepautre,

Lerambert (Louis),

Lespagnandel (Mathieu),

Lespingola (François),

Magnier ou Manière (Philippe),

Les Marsy (Gaspard et Balthazar),

Martin,

Masson (François), Massou (Benoît), Mazeline (Pierre), Mazière (Simon), Mélo (Barthélémy de), Meusnier (Jean),

Monnier ou Mosnier, sculpteurfondeur, Petit, Pinot, Poirier, Poissant,

Poultier (Jean-Baptiste), Proust (Jacques),

Puget, Raon (Jean), Rayol,

Regnaudin (Thomas), Robert,

Roger (Léonard), Rousseau (Michel), Sanson (Jacques),

Slodtz [Sébastien), Taupin,

Tuby dit Baptiste,

Van Clève,

Van Opstal (Girard),

Vigier,

Vilaine,

Warin, sculpteur-fondeur.

Sibrayque,

Louis XIV ne se contenta pas des œuvres des sculpteurs vivants; il fit venir d'Italie des antiques. En 1679, arrivèrent de Rome 300 caisses de sculptures, antiques ou copies d'après Tantique, exécutées par les élèves de l'Académie de France. Le nu absolu de ces figures choqua sans nul doute les prudes de Versailles, car Fontelle, en 1687, était occupé à faire « des feuilles de sculpture pour mettre devant les nudités des figures du jardin. »

Le cavalier Bernin ne fut pas le seul étranger auquel le Roi demanda une statue. En 1688, le sculpteur Domenico Guidi envoya de Rome un groupe de la Renommée qui, arrivé par mer jusqu'à Rouen, fut amené en voiture de Rouen à Versailles et placé au nord du bassin de Neptune, en pendant au Gurtius du Bernin.

Après les sculpteurs, les fondeurs. Les plus importants sont : D'aval, Nicolas de Nainville (1685), Warin, Monnier, Langlois, Bonvallet, Roger, Taubin (1687-88], Keller, qui commença ses fontes à l'Arsenal dès 1683 pour les appartements, et pour le jardin, en 1687. Keller fit aussi des canons pour le vaisseau du Canal.

L'ingénieur chargé des eaux et fontaines était Pierre de Francine, avec ses adjoints Denis et Claude Denis, fils du précédent.

En 1672, on avait construit une grande faisanderie dans le parc, et Denis nous apprend qu'on y élevait beaucoup de faisans et de perdrix, qu'on les appelait au son du tambour pour leur donner à manger, et qu'en l'entendant elles quittaient leurs loges et venaient dans le milieu du parc pour y prendre leur nourriture. En 1684, le 20 juin, « le Roi, dit Dangeau, alla à deux de ses faisanderies voir 4000 faisandeaux

LE JARDIN

et 4000 perdreaux qu'il fait élever et qu'il fera .âcher dans son parc. » Un autre jour, le 16 août 1685, Louis XVI entra dans une faisanderie, d'où il fit partir 5000 perdrix et 2000 faisans à la fois

Le jardin achevé, Louis XIV se plaisait à s'y promener et à le montrer aux étrangers.

A ses promenades, il faisait toujours couvrir les courtisans. Le 26 novembre 1700, parcourant les jardins de Marly avec le marquis de Bedmar, ambassadeur du roi d'Espagne, Louis XIV « commanda à ceux qui l'accompagnoient de mettre leurs chapeaux, honnêteté qu'il a toujours accoutumé d'avoir. Les Espagnols en furent un peu étonnés, et le Roi leur dit: a Messieurs, jamais on ne se couvre devant moi, mais aux promenades je veux que ceux qui me suivent ne s'enrhument point et n'aient aucune incommodité ; ainsi je leur fais mettre le chapeau. »

Louis XIV se promenait à pied, visitant ses fontaines, ordonnant des changements. Dans la belle saison, il y avait promenade pendant la soirée, quelquefois jusqu'à minuit, en compagnie de Monseigneur et de la princesse de Conty. Plus tard, le Roi eut un chariot, comme on le voit sur les tableaux de Gotelle et de Martin. En 1699, le grand duc de Toscane fit présent à Monseigneur d'un attelage de petits chevaux noirs pour mener les petites calèches dont on se servait quelquefois dans le jardin ^

A l'origine, le public entrait dans le jardin et s'y promenait librement; il fallut bientôt faire cesser cet usage. « Le Roi, ne pouvant plus se promener dans ses jardins sans être accablé par la multitude du peuple qui venoit de tous les côtés et surtout de Paris, ordonna aux gardes de n'y plus laisser entrer que les gens de la Cour et ceux qu'ils mèneroient avec eux. La canaille qui s'y promenoit avoit gâté beaucoup de statues et de vases ^ »

Parmi les visiteurs illustres auxquels Louis XIV fit l'honneur de montrer ses jardins, ses fontaines et l'Orangerie, il

* Dakgeau.

^ DA^'GEAU, 1G99, 30 novembre.

* Dangeau, 1685, 13 avril.

laui citer : Vauban (19 avril 1686), — Jacques II, avec lequel il marcha pendant trois heures et demie, le 18 février 1689, — la reine d'Angleterre, le 25 mai et le 19 juillet 1689 (la seconde fois, il lui donna le spectacle des grandes eaux et une collation au Marais et aux Trois-Fontaines), — la princesse de Savoie, le 11 novembre 1696, — Milord Portland, ambassadeur de Guillaume III, les 29 eb 30 avril 1698, -- et le 23 mai 1704, le duc de Mantoue, qui se promena en roulette.

Les roulettes, dit le Mercure *, l'attendoient èr la porte de l'appartement de M. le comte de Toulouse du côté du jardin. Ce que l'on appelle roulettes sont des fauteuils dans lesquels on se promène dans les jardins ^ ; ils sont suspendus, et tirés par un Suisse ; mais comme ils sont poussés par deux autres Suisses, ils vont aussi vite qu'on les veut faire aller. M. le duc de Mantoue monta dans une de ces roulettes, et les plus considérables personnes de sa suite montèrent dans dix-neuf autres. Il fut suivi par beaucoup de monde à pied, mais qui n'entra que sous ses auspices ou par le moyen des gens de sa maison, toutes les portes du petit parc ayant été interdites dès le matin à toutes autres personnes.

Dans les premières années du règne de Louis XV, on s'occupa assez sérieusement du jardin et de ses fontaines. On acneva la décoration du bassin de Neptune (1740). Pendant ces années, on voit le sculpteur Hardy restaurer les statues de marbre, Bailly repeindre les statues de plomb, Rousseau réparer les rocailles du jardin et restaurer les figures des Bains d'Apollon, Pajot remettre en état les sculptures en plomb des Dômes et du Labyrinthe, Warin père et fils, fondeurs-ciseleurs, restaurer les statues de bronze ^

Pendant ce règne, le jardin fut le théâtre de quelques fêtes. Le 26 août 1739, il y eut illumination et feu d'artifice sur la terrasse, à l'occasion du mariage de Madame Elisabeth avec l'infant d'Espagne, Don Philippe*. En 1751, la naissance du

* Mercure Galant, 1704, mai, p. 413.

' C'est pour le service des roulettes qu'il y a, sur plu&ieurs degrés du jardin, des plans inclinés, en marbre comme les marches elles-mêmes. — Sous Louis X.V, on appelait les roulettes carrioles, et les jours de grandes eaux elles servaient aux dames de la Cour (Luynes, 25 mai 1738).

* Comptes des Bâtiments, 1736, 1738, 1745, 4746.

Gocbin a gravé la vue et la perspective de la décoration élevée sur la leiwisse pour cette fête.

LE JARDIN

duc de Bourgogne amena de nouvelles fêtes pour lesquelles on dépensa 320,000 écus, sans compter 400,000 livres de lustres et girandoles de cristal de Bohême pour garnir les appartements, qu'on était obligé de louer à chaque occasion. Le 30 décembre, on tira un feu d'artifice qui ne réussit que médiocrement

Les fêtes recommencèrent vers la fin du règne, lorsque Louis XV maria ses trois petits-fils, le Dauphin (16 mai 1770), le comte de Provence (14 avril 1771) et le comte d'Artois (19 novembre 1773) ; ces fêtes se ressemblent toutes et se terminent toujours par un feu d'artifice tiré dans le jardin.

Mais le château de Louis XIV commençait à ennuyer ses habitants ; Louis XV n'y vivait que le moins possible. A la fin du règne, le jardin n'était plus soigné comme autrefois; les eaux de ses fontaines étaient sales et puantes ; les bassins étaient à demi secs ^ ; les fontaines se dégradaient; la mode abandonnait les jardins de Le Nôtre. J.-J. Rousseau avait commencé à changer l'opinion à leur égard ; il s'était moqué des allées droites : « N'est-il pas plaisant, avait-il dit, que les prétendus gens de goût, comme s'ils étoient déjà las de la promenade en la commençant, affectent de la faire en ligne droite pour arriver plus vite au terme? » Et il continuait en opposant au Versailles régulier le charme des bosquets de Glarens, plantés par Julie : « Je suivois des allées tortueuses et irrégulières, bordées de bocages fleuris, couvertes de mille guirlandes de vigne de Judée, de vigne vierge, de houblon, de liseron, de clématite... Ces guirlandes sembloient jetées négligemment d'un arbre à l'autre, comme j'en avois remarqué quelquefois dans les forêts, et formoient

sur nous des espèces de draperies Toutes ces petites

routes éloient bordées et traversées d'une eau limpide et claire, circulant parmi l'herbe et les fleurs en filets presque imperceptibles. »

Les critiques s'amoncelaient sur ces jardins autrefois si vantés. Le P. Laugier déclarait qu'ils n'avaient rien qui pût

* LuYNES, XI, 325, 327, 339.

* Marmontel, Mémoires. — Le P. Laugier, "Essai sur l'architecture, p. 277,

« fournir au plaisir de l'àme, ni à l'amusement des yeux un agréable et riant spectacle et qu'en s'y promenant, « on trouvoit de l'étonnement et de l'admiration d'abord, et bientôt après de la tristesse et de l'ennui. » Il ajoutait que la verdure y manquait de vivacité et de fraîcheur, et que tout y était d'une aridité extrême : « Dans les jardins de Versailles, il n'y a point d'eau, dit-il, et qu'est-ce qu'un jardin sans eau ? » Saint-Lambert, le marquis de Lezai-Marnezia, deux poètes ennuyeux par excellence, déclaraient que Versailles était plein d'ennui. L'abbé de Bernis et l'abbé Deliile mettaient Trianon bien au-dessus de Versailles. L'abbé de Voisenon, qui avait dit autrefois :

Célèbre qui voudra, sur les tendres pipeaux,.

Et le bêlement des troupeaux.

Et le ramage des oiseaux,

Et le murmure des ruisseaux :

Je baille, quand je vois la nature naïve !

Voisenon, entraîné par le courant, « n'en fit pas moins, comme un autre, son épigramme obligée contre les jardins réguliers, se souciant peu de la symétrie de ses opinions *. »

De la théorie on passa à l'application. En 1775, on rasa le jardin. Le comte d'Angivilliers, directeur et ordonnateur général des Bâtiments, fit annoncer, le 20 novembre 1774, lavente de tous les bois de futaie, de ligne et de décoration, et des ■ aillis en massifs des jardins de Versailles et de Trianon L'adjudication était fixée au 15 décembre. Tout fut abattu, et deux tableaux d'Hubert Robert ^ représentent le parc ainsi rasé. Les arbres étaient vieux, à moitié morts, et leur état de vétusté avait nécessité leur abattage. Toutefois, en rapprochant cette destruction complète des critiques lancées contre le jardin, et des projets de reconstruction du château, exécutés en partie sous Louis XV (de 1772 à 1774), on ne peut s'empêcher de soupçonner que l'abattage des arbres du jardin faisait partie aussi d'un grand plan de remaniement

* DÉLEnOT, loc. cit., p. 44.

' La bibliothèque de Versailles possède un exemplaire de cette affiche.

* N'^* 774 et m du Musée.

LE JARDIN

général du Versailles de Louis XIV, pour le mettre à la mode du jour.

Dalaure * nous apprend que « cette opération » fit beaucoup de peine. Delille écrivit quelques vers plaintifs sur la destruction de ces arbres c dont l'orgueil s'élançait dans la nue » et qui « avaient vu mourir Corneille et Turenne; » il affirma que « Vénus s'étonnait d'être nue. » La hache n'en continua pas moins son œuvre, et au mois de mai 1776, on commença la replantation. Elle fut dirigée par Lemoine, le jardinier du parc, qui conserva la disposition générale de Le Nôtre, en modifiant cependant quatre bosquets : les Bains d'Apollon, qui furent transformés par Hubert Robert, le Labyrinthe, qui devint le bosquet de la Reine, les bosquets du Dauphin et de la Girandole, changés en quinconces et plantés de marronniers. Les deux premiers bosquets furent dessinés, comme Trianon, dans le nouveau goût, ornés de beaux arbres étrangers et disposés avec beaucoup d'art.

Sous Louis XVI, le jardin dépourvu d'ombre est absolument abandonné; Trianon l'a remplacé. C'est là que Marie-Antoinette et sa cour aiment à résider, loin de l'étiquette de Versailles, et à jouer avec des houlettes, des agneaux enrubannés, des bergeries, des laiteries et des chaumières. Si Berquin et Florian sont les directeurs des amusements de Trianon, à Versailles ce sont les idées de Quesnay et des Economistes qui l'emportent. Au mois de mai 1785, Louis XVI fit établir sur la terrasse, le long de l'appartement du Dauphin, une sorte de jardin, dans lequel, la bêche à la main, le Roi donnait à son fils des leçons d'agriculture. On rapporte que les Economistes étaient ravis de ce spectacle, espérant que « l'héritier d'un grand empire agricole » prendrait ainsi « le goût d'un art qui doit en faire la richesse et le bonheur. »

En 1788, lorsqu'on voulut donner le spectacle des grandes eaux à Messieurs des Etats de Bretagne, beaucoup de jets manquèrent, à la Colonnade surtout 2.

En 1793, le jardin fut un moment menacé de destruction, comme le château. La Convention avait envoyé à Versailles

* Nouvelle description des environs de Paris, 1786, in-12, p. 282. ~ Journal du département de Seine-et-Oise, 1811. p. 1319.

Tun de ses membres, Delacroix, en qualité de commissaire du gouvernement. Un jour il dit, en se promenant sur la terrasse : « Il faut que la charrue passe ici. » Aussitôt un de ses compagnons proposa de donner à la Convention tous les bronzes du jardin pour en faire des canons. Cette idée trouva de nombreuses approbations parmi les Sections de la ville de Versailles. La troisième cependant, dirigée par son président, M. Charbonnier, et surtout par M. Délavai, l'un de ses membres, s'opposa résolument à ce vandalisme et le fit échouer*. Antoine Richard, l'habile et savant directeur des jardins de Trianon, seconda les efforts de M, Délavai ; il fit un mémoire qu'il adressa à la Convention, dans lequel il proposait, « tout en conservant le parc tel qu'il était, de le transformer en jardin de rapport, en cultivant les parterres en légumes, et en les entourant d'arbres fruitiers ; puis, joignant l'exemple au projet, il s'empressa de planter des pommes de terre et des arbres fruitiers dans les deux parterres de Latone, les plus exposés aux regards ^ » On ne parla plus de détruire le jardin, et quelques années après, les pommes de terre et les arbres fruitiers disparurent.

La tempête passée, le jardin, ou comme l'on commençait dès lors à l'appeler, le parc était devenu une sorte de désert. André Chénier, dégoûté des violences contre lesquelles il avait énergiquement lutté, et menacé par ses ennemis, était venu se réfugier à Versailles pour s'y faire oublier. Il écrivit alors son hymne sur Versailles, l'un de ses plus beaux chants, dont on ne s'étonnera pas de trouver ici les premières strophes :

0 Versailles, ô bois, ô portiques,

Marbres vivants, berceaux antiques, Par les dieux et les rois élysée embelli,

A ton aspect, dans ma pensée, Comme sur l'herbe aride une fraîche rosée,

Coule un peu de calme et d'oubh.

Les chars, les royales merveilles, Des gardes les nocturnes veilles,

* Le Roi, Histoire de Versailles^ I, 254. ' Le Roi, Histoire de Versailles, II, 240.

LE JARDW

Tout a fui !... Des grandeurs tu n'es plus le séjour;

Mais le sommeil, la solitude, Dieux jadis inconnus, et les arts, et l'étude,

Composent aujourd'hui ta cour....

Ce fut en l'honneur du cardinal Consalvi, venu en France pour négocier le Concordat, que les eaux jouèrent pour la première fois depuis la Révolution, le 19 juillet 1801.

Le jour le plus beau, dit le Journal du département de Seine-et- Oise^, a secondé les dispositions qui avoient été faites pour que ce jeu fût le plus complet possible, et s'il ne l'a pas été en totalité, c'est que la totalité des bosquets n'est et ne peut être, à défaut de fonds suffisants pour les faire réparer, en aussi bon état qu'il seroit à désirer ; mais il est impossible de se dissimuler que l'ensemble de ce jardin n'offre un coup d'œil qui prouve le zèle et les soins des personnes chargées de son entretien et de celui des eaux....

Ce spectacle a attiré à Versailles une si prodigieuse quantité d'étrangers et d'habitants de Paris, que les vieillards ne se rappellent pas d'en avoir vu de pareille, excepté peut-être aux époques des mariages des anciens principaux habitants du château. Les rues, les places, les avenues étoient couvertes de voitures, et le soir deux files ont garni la route, pour le retour, depuis huit heures jusqu'à une heure après minuit.

Le jeu des eaux a commencé vers les cinq heures et demie, à l'arrivée du Préfet, qui s'est rendu dans le jardin avec le maire de Versailles, le cardinal Consalvi, envoyé du Pape auprès du gouvernement, et M"""* Spina, archevêque de Corinthe, et le curé Bernier, l'un de ceux qui ont le plus contribué à la pacification des départements de l'ouest. On a distingué parmi les spectateurs le ministre de la guerre, Alexandre Berthier.

Le 3 juin 1804 les eaux jouèrent devant les autorites du département, qui visitèrent les bosquets ^ Sous l'Empire, le parc restauré était redevenu le théâtre des promenades de la Cour. Le 17 juillet 1811, l'Empereur, l'Impératrice et le roi de Rome, porté sur les bras de sa nourrice, le visitaient en grand apparat. Napoléon décida en 1811, qu'à partir du 5 mai Jes petites eaux joueraient le premier dimanche de chaque mois de quatre à sept heures*.

En 1830, M. Questel, l'architecte du château, refît les deux

* An IX, p. 483.

* Journal dîo département de Seine-et-Oise, 1804, p. 304. ^ Journal du département de Seine-et-Oise, 1811, p. 122.

grands réservoirs souterrains du parterre d'Eau, dont los voûtes s'effrondraient, et en même temps il restaura les deux bassins de ce parterre et le bassin de Latone^ Une somme de 300,000 francs avait été votée par l'Assemblée nationale, sur le rapport de M. Rémilly, député de Seine-et- Oise, pour l'exécution de ces grands travaux. Le vote n'avait été ni marchandé, ni retardé. Un accident arrivé, le 3 février 1850, à l'un des membres de l'Assemblée, M. de Vergeron, avait amené la prompte exécution de l'affaire. Ce député se promenait avec un ami sur la terrasse du parterre d'Eau, quand tout d'un coup !e sol s'effondra sous leurs pas ; les deuy promeneurs tombèrent dans une excavation de 7 mètres, heureusement sans se blesser. On découvrit facilement la cause de l'accident : les réservoirs, dégradés et mal entretenus depuis longtemps, ne retenaient plus l'eau qui, en s'échappant, creusait le sol, le minait en tous sens, traversait les murs des terrasses et menaçait d'une destruction complète et. prochaine toute la partie haute du jardin, et avec elle tout le système hydraulique de Francine. On se rendra compte de l'intensité du mal, en sachant que ces réservoirs contiennent 3436 mètres cubes d'eau et que, depuis vingt ans, ils se vidaient en six jours, tant leur maçonnerie était en mauvais état. C'était une rivière souterraine qui détruisait lentement mais sûrement lo jardin de Versailles ^.

Le 25 août 1855, l'Empereur donna à la reine d'Angleterre une grande fête de nuit, au château et dans le jardin. L'ordonnateur de cette fête fut M. Questel. On a vu précédemment ce qui s'était passé dans le palais ; il n'y a à parler ici que de la décoration du parc.

Le grand parterre d'Eau, dit le Moniteur, était encadré sur toutes ses faces d une éclatante série d'> portiques, style renaissance, se découpant sur le fond du parc en feux de couleur et reliés par des treillages éiy.eraude Au centre s'élevait un portique de deux tiers plus grand que les autres, en guise d"arc de triomphe, surmonté du double écusson de France et dAngleterre. Aux deux coins de droite et de gauche s'arrondissaient deux autres portiques ornés des mo-

* Moniteur universel, p. 2844.

^ Uemilly, Le parc (Tantrefois, dans le Courrier de Versailles et â( Seine-et-Oise, 1878.

LE JARDIN

nogrammes étiucelants de Leurs Majestés. Sous ces arches brillantes l'eau s'élançait en gerbes et retombait en cascades. Les deux bassins ne formaient qu'une vaste nappe embrasée, sur laquelle nageaient des dauphins d'or montés par des amours portant des torchères à globes, et des guirlandes vénitiennes.

Le feu d'artifice, qui représentait le château de Windsor, fut tiré au bout de la pièce d'eau des Suisses.

Le 21 août 1864, l'Empereur donna une nouvelle fête ; cette fois ce fut au roi d'Espagne. La fête de nuit, dans le jardin, fut très-belle. Un double cordon de lumière dessinait la configuration des pièces d'eau, des gazons et des charmilles. Des milliers de globes transparents, de couleur orange, groupés dans les arbres, répandaient une lueur douce ; on eût dit un vaste jardin des Hespérides. Des feux de résine brûlaient dans les vases sculptés, les eaux des pièces principales jouaient, teintes de toutes nuances par la lumière électrique. Le feu d'artifice fut tiré entre Ib bassin d'Apollon et la tête du Canal Dans les intervalles, des feux de Bengale teignaient tour à tour en pourpre ou en vert clair les bosquets les plus éloignés. La décoration était complétée par l'illumination de )a façade entière du château L'ordonnateur de la fête était M. Aîphand.

Il ne faut pas oublier de parler des fêtes de nuit que la Société des Fêtes versaillaises donne chaque année, depuis 4862, au bassin de Neptune 2, à 70 ou 80,000 spectateurs.

Un arc de triomphe tout éclatant de feux est dressé en haut de l'AUée-d'Eau, derrière la Pyramide. L'AUée-d'Eau est éclairée par une suite de portiques ; les bassins des Marmousets sont entourés d'une décoration de verres de couleur placés sur le soL Une ligne de portiques de feux borde la demi-lune du Dragon et les deux bosquets de TArc-de-Triomphe et des Trois-Fontaines, lesquels sont éclairés par des feux de Bengale aux couleurs changeantes. Le bassin de Neptune, par ses effets d'eaux, de feux et de lumière électrique offre un spectacle vraiment féerique

* Moniteur universel.

" La première fête eut lieu le 2 août 1802. C'est à la Société des Fêtes versaillaises que la ville doit ce charmant

Eq 1860, les arbres plantés en 1774 étaient déjà pour la plupart en très -mauvais état. Il fallait songer à refaire la plantation en entier, mais cette fois on procéda avec modération. M. Questel résolut de replanter le parc bosquet par bosquet. Commencée en 1860, la replantation est terminée aujourd'hui (1881), et l'on n'a pas eu le triste spectacle que nous offrent les tableaux d'Hubert Robert

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