CHAPITRE II
CLAGNY
En 1665, pour agrandir son domaine de Versailles, Louis XIV acheta à l'hôpital des Incurables de Paris la terre et seigneurie de Clagny, et aux Religieux de Sainte-Geneviève la ferme de Clagny. Chacune de ces acquisitions fut payée 75,000 livres. Vers 1672, le Roi fit construire à Clagny une maison de ville pour sa nouvelle maîtresse, M."^^ de Montespan. « Elle n'en fut pas contente, dit au Roi que cela ne pouvoit être bon que pour une fille d'Opéra, la fît abattre et se fît bâtir le château de Clagny *. »
Louis XIV, qui était au plus fort de sa passion pour la marquise, chargea Mansart de faire les plans d'un palais qui satisfît l'orgueilleuse sultane : ce fut le début de Mansart dans la faveur du Roi. Le 22 mai 1674, Colbert envoyait les plans à Louis XIV, qui lui répondait : « Votre fils m'a remis le plan pour la maison de Clagny ; je ne réponds rien encore là dessus, car je veux savoir la pensée de M™<5deMontespan. » Le 12 juin, le Roi écrivait à Colbert : << J'ai ordonné à votre fils de vous envoyer le plan de la maison de Clagny et de vous dire qu'après l'avoir vu avec M"^° de Montespan, nous l'approuvons tous deux, et qu'il falloit commencer à y travailler. Je crois qu'on aura déjà commencé. J'approuve votre pensée sur ce que vous proposez de faire cette année par votre lettre du 5 ; vous la suivrez donc tout à fait et y
* LUYNES, IX, 255
ferez travailler sans perdre un moment de temps. M^^^ de Montespan a grande envie que le jardin soit en état d'être planté cet automne ; faites tout ce qui sera nécessaire pour qu'elle ait cette satisfaction et me mandez les mesures que vous aurez prises pour cela. »
Les travaux, commencés en 4 674, marchèrent vite ; mais le château était très-grand, et il ne fut terminé qu'en 1680^ Pendant ce temps, M™^ de Montespan demeura sans doute dans un petit bâtiment fort ancien qui existait à Glagny-.
En 1675, Bossuet et Bourdaloue crurent avoir fait cesser le scandale des amours du Roi et de M"^® de Montespan ; les deux amants se séparèrent.
M^^ de Scudéry écrivait, le 16 avril, à son ami Bussy-Rabutin : « Le Roi et M'^o de Montespan se sont quittés, s'aimant, dit-on, plus que la vie, purement par un principe de religion. On dit qu'elle retournera à la Cour sans être logée au château, et sans voir jamais le Roi que chez la Reine. J'en doute ou que du moins cela puisse durer ainsi, car il y auroit grand danger que l'amour ne reprit le dessus. » Et Bussy de lui répondre : « Je sais la retraite de M""^ de Montespan, mais ce que je sais aussi, c'est qu'elle ne demeurera à la Cour que comme maîtresse ; car on ne remporte la victoire sur l'amour qu'en fuyant.*»
En effet, Louis XIV, parti pour l'armée de Flandre, ne pensait qu'à M"™- de Montespan et s'occupait sans cesse de Glagny. Ses lettres sont pleines de recommandations à Golbert à l'endroit de ce château, et de ce qu'il fallait faire pour donner satisfaction à toutes les exigences et à tous les caprices de la marquise. Le 28 mai 1675, il écrit du camp de Gembloux : « M""° de Montespan m'a mandé que vous avez donné ordre qu'on achète des orangers^, et que vous lui demandez toujours ce qu'elle désire ; continuez à faire ce que je vous ai
* Une note écrite sur une gravure de Pérelle du Cabinet des Estampes, indique que les intérieurs n'étaient pas encore achevés en 1679. Les sculptures de la paierie, exécutées par Cornu, ne furent terminées et payées qu'en 1685 et 1686 [Comptes des Bâtiments).
* Vie de Colbert, Cologne, 1696, p. 41.
* On avait déjà, en 1674, acheté des orangers pour une somme de 38,175 livres {Comptes des Bâtiments).
CLAGNY
ordonné là dessus comme vous avez fait jusqu'à cette heure. » — Le 5 juin, au camp des Latines : « Continuez à faire ce que jyjme Montespan voudra. » — Le 8 juin : « La dépense est excessive, et je vois par là que pour me plaire rien ne vous est impossible. M"»® de Montespan m'a mandé que vous vous acquittiez fort bien de ce que je vous ai ordonné, et que vous lui demandez toujours si elle veut quelque chose : continuez à le faire toujours. » — Le 15 juin, au camp sur la hauteur de Nay : « Je suis très-aise que vous ayez acheté des orangers pour Clagny ; continuez à en avoir de plus beaux, si M'"» de Montespan le désire. »
M™e de Montespan ne paraissait pas croire que la rupture fût définitive ; elle continuait à s'occuper de Clagny comme si elle eût été encore la maîtresse du Roi. « Elle s'amusoit fort à ses ouvriers », dit M"^« de Sévigné. Monsieur, la Reine même allaient la voir à Clagny. « Il y a des dames qui ont été à Clagny, écrit encore M"^^ de Sévigné ; elles trouvèrent la belle si occupée des ouvrages et des enchantemens que l'on fait pour elle, que pour moi je me représente Didon qui fait bâtir Carthage : la suite de l'histoire ne se ressemblera pas.»
La campagne finie, le Roi revient à Versailles le 21 juillet ; JBossuet va au-devant de lui. A la vue du visage sérieux du prélat, Louis XIV se hâte de lui jeter ces mots : « Ne me dites rien : j'ai donné mes ordres pour qu'on prépare au château un logement à M™° de Montespan. » Elle reparut en effet à la Cour et y vécut d'abord sur le pied d'amie du Roi, celui-ci assez résolu à persister dans cette affection innocente, M"™^ de Montespan chagrine de trouver le Roi si affermi *. Le jubilé, les fêtes de Pâques, un nouveau départ du Roi pour l'armée ^ et un voyage de M™^ de Montespan aux eaux de Bourbon reculèrent la rechute inévitable jusqu'au retour du Roi. « Le Roi arrive ce soir à Saint-Germain, écrit M""« de Sévigné, le 8 juillet 1676, et par hasard M"^" de Montespan s'y trouve aussi le même jour. J'aurois voulu donner un autre air à ce retour, puisque c'est une pure amitié. » Louis XIV alla ensuite voir M"^e Montespan à Clagny ;
* M'^o DE Sévigné, lettres du 31 juillet et du 11 septembre 1675. ' Le 16 avril 1676.
M"i» de Richelieu y était toujours en tiers ; mais Mademoiselle de Montpensier remarque que « ce tiers ne dura pas longtemps ». Il faut laisser la spirituelle M^^ de Caylus raconter la fin de cette séparation : « Le Roi vint donc chez M™« de Montespan, comme il avoit été décidé ; mais insensiblement il la tira dans une fenêtre ; ils parlèrent bas assez longtemps, pleurèrent et se dirent ce qu'on a accoutumé de dire en pareil cas ; ils firent ensuite une profonde révérence à ces vénérables matrones, passèrent dans une autre chambre, et il en advint M"^^ la duchesse d'Orléans et ensuite le comte de Toulouse. »
Quand le château de Glagny fut achevé, il se trouva qu'on avait dépensé en achats de terres, en constructions, en marbres, sculptures, peintures et dorures, en orangers, jardins et potagers, une somme de 3 millions et demi de livres de ce temps, soit 17 ou 18 millions de francs ^
La façade du château était juste à la hauteur des rues de Provence et du Parc-de- Glagny ; le milieu de la façade était au pont que l'on trouve aujourd'hui sur* la voie du chemin de fer. L'aile gauche atteignait le boulevard de la Reine ; l'aile droite, la rue Berthier prolongée. Les jardins et parterres occupaient l'espace compris entre la rue de Provence et l'étang de Glagny. Cet étang, fort étendu, commençait à 125 mètres à l'Est de la rue Duplessis et se terminait à la rue Maurepas, couvrant tout l'espace compris entre la rue Berthier, au Nord, et la rue Neuve, au Midi. On entrait au château du côté de l'Est par une avenue qui débouchait sur le chemin de Versailles à Paris ^
Glagny était presque aussi grand et aussi beau que Versailles; mais rien n'était trop beau pour servir de demeure à l'incomparable divinité qui dominait Louis XIV. Il faut voir dans le recueil de plans publiés par Michel Hardouin^ sur le
* M"*^ de Blois, née le 4 mai 1677 ; — ce qui place cette scène au commencement d'août 1676.
' Comptes des Bâtiments.
^ Avenues de Saint -Cloud et de Picardie.