CHAPITRE
LA MÉNAGERIE
« Sous le feu roi Louis XIII, la Ménagerie étoit un édifice médiocre, destiné au rendez-vous des parties de chasse, et composé simplement d'un corps de logis et de deux ailes terminés par quatre pavillons accompagnés d'un parc et d'une ménagerie*. »
Dès 1663% Louis XIV commença à transformer la Ménagerie de Louis XIII. S'il me semble impossible de préciser quels furent les agrandissements ou modifications apportés aux bâtiments de Louis XIII, il me paraît certain que ce fut alors qu'on construisit cette espèce de tour octogone renfermant une grotte au rez-de-chaussée* et un salon au premier étage, ainsi que la galerie qui réunissait le salon au château. Les travaux furent menés activement; en 1665, le curé permit de travailler le dimanche après la messe*; en 1668, tout était terminé. Louis XIV avait un nouveau « petit château », décoré de peintures par Errard, de cuivres ciselés par Gucci, de rocailles par Delaunay ; les balustres en marbre de la tour octogone étaient l'œuvre du marbrier-sculpteur Jean Legreu^.
* Description de l'Univers, par Allain-Manesson Mallet, 1683, in-i**.
^ La date est donnée par les Comptes des Bâtiments de 1686. Cette année on paya à un charpentier 6000 livres qui lui étaient dues depuis 166'3 pour les travaux qu'il avait faits à la Ménagerie.
* Les Comptes des Bâtiments de 1684 parlent de sa construction.
* Lettres et Instructions de Colbert, V, 325. ^ Comptes des Bâtiments.
Mais la nouvelle Ménagerie fut remaniée plus tard, en 1698, et nous ne donnerons sa description qu'après avoir parlé de son entier achèvement.
Les animaux, les oiseaux surtout, que Louis XIII y avait rassemblés étaient déjà nombreux. Dès 1672, on en acheta de nouveaux, qu'on fit venir surtout du Levant*. Nous trouvons dans le poëme de Denis que la Ménagerie possédait : cygnes, tourterelles du Canada, volailles de toute espèce, poules sultanes, faisans, demoiselles, pélicans, canards d'Egypte, oiseaux de rivière, aigrettes, outardes, autruches, hérons, cigognes, grues, pélicans, paons, hérons, un corbeau blanc. La volière, la plus belle de France, avait un bassin qui régnait dans toute sa longueur. Le colombier renfermait 3000 pigeons. Viennent ensuite : moutons de Barbarie à grosse queue, vaches de Flandre et de Hollande, chevaux, sangliers, cerfs, biches, daims, gazelles, chèvres de Perse, porcs-épics, blaireaux, civettes, chameaux, un éléphant, un renard de Canada, le tout placé dans des loges ou dans des cours gazonnées et ornées de bassins avec jets d'eau. On ne trouve de bêtes féroces à la Ménagerie que plus tard. Denis nous apprend encore que la Ménagerie nourrissait, pour la Bouche du roi, des veaux avec du lait et des jaunes d'œuf.
On empaillait les animaux qui mouraient, pour en former une collection*.
Avant l'achèvement complet des travaux, pendant les fêtes de 1664, Louis XIV mena toute la Cour, le 11 mai, à la Ménagerie, où l'on fut émerveillé du nombre d'oiseaux de toute sorte qui s'y trouvaient rassemblés. Le 10 juillet de la même année, le Roi y fit conduire le cardinal Chigi, nonce du Pape, qui admira aussi la grande diversité d'animaux qu'on lui montrai Le 18 mai 1686, le Doge de Gênes visita la Ménagerie après une promenade sur le Canal ^.
Le petit château servait à faire collation. Monseigneur, la
* Comptes des Bâtiments de 1672, 1677, 1685, 1688, ^ Comptes des Bâtiments de 1672 et 1680.
" Gazette de France.
* Mercure Galant,
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Dauphine, la princesse de Gonty y allaient en calèche ou en gondole. La princesse de Savoie, future duchesse de Bourgogne, y fit sa première collation le 8 avril 1697^ Le 23 juin, la princesse et M^^e de Maintenon vinrent de Saint-Cyr y souper avant d'aller rejoindre le Roi à Marly. Le 19 mai 1698, « la duchesse de Bourgogne témoigna au Roi, dit Dangeau, avoir envie d'une ménagerie ; le Roi lui indiqua plusieurs maisons dans le parc qu'elle ira voir pour choisir celle qui lui plaira le plus, et le Roi veut bien faire la dépense de la faire accommoder comme elle le souhaitera. » Quelques jours après, la duchesse de Bourgogne ayant visité ces diverses maisons et n'en ayant point trouvé qui lui convint, le Roi prit le parti de lui donner la véritable ménagerie. « On prendra, dit Dangeau, pour faire ses jardins quelques-unes des cours où il y a des bêtes présentement, et on lui accommodera et meublera la maison comme elle le désirera*. »
Dès le 25, la charmante princesse avait déjà disposé de tous les logements de la maison, et le Roi donna les ordres pour qu'on y fît les aménagements nécessaires.
La duchesse de Bourgogne aimait ce petit château ; elle s'y amusait en liberté, et on ne peut s'empêcher, en voyant tant de ressemblances entre elle et Marie-Antoinette, de dire que la Ménagerie fut son Petit-Trianon.
A peine maîtresse de son nouveau domaine, elle va quérir M™® de Maintenon à Saint-Cyr et l'amène souper à la Ménagerie avec elle et toutes ses dames'. Enfant justement chérie du Roi, la duchesse de Bourgogne cherchait toutes les occasions de lui plaire et de le divertir ; à la Cour, c'était par sa vivacité et son esprit ; à la MéDagerie, par un procédé assez original. Elle allait y traire les belles vaches de sa laiterie, et de leur lait faisait elle-même un beurre qu'on servait sur la table du Roi et que S. M. trouvait excellente
Le 12 août 1698, Mansart fut appelé à la Ménagerie pour y recevoir les ordres de la duchesse « sur beaucoup de choses qu'elle y fait faire », notamment « à une petite ménagerie »,
* Dangeau.
® Dangeau, 23 mai 1698.
^ Dangeau, 19 juin 1698.
* Lettres de Dunoyer, citées dans Legrand d'Aussy, II, o2.
qu'elle établissait dans le bois. Dangeau, à la fois chevalier d'honneur et chroniqueur de la duchesse, nous apprend qu'on allait dépenser plus de 50,000 écus pour embellir la résidence favorite de la princesse*. On voit sur la cheminée de la salle 133 du musée de Versailles un rapport manuscrit deMansart adressé le 8 septembre 1699 à Louis XIV % sur la décoration des salles de la Ménagerie. Le Roi y a fait de nombreuses annotations en marge ; nous en reproduirons une qui fait bien connaître le bon sens et le bon goût de son auteur. Mansart proposait de peindre les déesses Diane, Pomone, Thétis, Flore, Palès, Gérés, Vénus, Minerve et Junon. Le Roi écrit : « Il me paroit qu'il y a quelque chose à changer, que les sujets sont trop sérieux et qu'il faut qu'il y ait de la jeunesse mêlée dans ce que l'on fera. Vous m'apporterez des dessins quand vous viendrez, ou du moins des pensées. Il faut de l'enfance répandue partout. » Le Roi obtint ce qu'il demandait : Christophe, Simpol, Bertin, Ledieu, Hallé et Poerson firent dix tableaux représentant des jeux d'enfants.
Les travaux terminés, le 21 décembre 1700 le Roi et la duchesse de Bourgogne allèrent voir les appartements qu'on avait achevé de peindre et de dorer. Le Roi les trouva magnifiques et charmants, et ordonna tous les meubles qu'il y voulait faire mettre-'.
Le petit château de la Ménagerie avait sa principale entrée à l'extrémité du chemin qui venait de Versailles. Après avoir franchi la grille d'entrée et parcouru une assez longue avenue formée par les murs de clôture des jardins et plantée d'arbres, on arrivait à deux pavillons entre lesquels était une grille qui fermait la cour du château. La chapelle était dans le pavillon de droite.
Au fond de la cour se développait le château, dont la forme était celle d'un renversé. Les bâtiments antérieurs se composaient de deux avant-corps, chacun de deux croisées, et d'une partie rentrante où se trouvait l'escalier qui conduisait au premier étage. La duchesse de Bourgogne y avait
* 1» août et 25 septembre 1698.
■ Qui était alors à Fontainebleau.
' Dangeau.
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deux appartements : celui de droite pour Tété, celui de gauche pour l'hiver; chacun se composait de cinq pièces ou cabinets. Au delà de l'escalier se développait perpendiculairement aux bâtiments que nous venons d'indiquer la partie postérieure du château, composée d'une galerie et d'un salon octogone, percé de sept fenêtres et terminé par un dôme. C'est dans ce salon que le Roi mangeait quelquefois, quand il allait se promener à la Ménagerie*.
Les salles du rez-de-chaussée ne servaient qu'aux gardes. Au dessous du salon se trouvait une grotte à Titalienne, voûtée, décorée de rocailles et percée, à son pavé, d'une infinité de petits tuyaux imperceptibles, qui faisaient comme une pluie fine destinée à mouiller les visiteurs et à amuser ceux qui les regardaient.
Les pièces du premier étage, toutes fort petites, étaient revêtues de charmants panneaux de « menuiserie délicate », sculptés par Jules Dugoulon ^ et dorés. Le dedans des panneaux et les plafonds étaient peints de grotesques en coloris et de rehaussé d'or. Cette décoration, l'une des plus belles du temps, avait été exécutée, sur les dessins d'Audran ^, par les plus habiles artistes en ce genre. « Les cheminées, aussi délicates que de forme nouvelle, étaient des marbres les plus rares, ornées de bronzes dorés au feu, avec des glaces. Il y avait aussi des trumeaux avec des glaces dans des parties de lambris. Au dessus des portes, et dans quelques petits panneaux, il y avait plusieurs petits tableaux dans des cadres dorés. » Les chambres étaient encore décorées de paysages d'AUegrain, de jeux d'enfants, de sujets mythologiques peints par Boulogne l'aîné, Blanchart, etc. Le salon et la galerie devaient être décorés dans le même goût et la même richesse que le reste du château, mais la guerre de la succession d'Espagne empêcha la continuation des travaux ; on se contenta de les blanchir et de les décorer de tableaux de fleurs et d'animaux peints par Desportes ^.
* Mercure Galant, 1686, novembre, p. 112. " Comptes des Bâtiments de 1701.
* Claude III Audran, qui excellait à peindre les ornements et les grotesques.
* Plus tard on y mit aussi des tableaux d'Oudry.
Parmi les merveilles de ce petit château, on citait la balustrade en fer doré de l'un des escaliers qui conduisaient du premier étage à la mansarde. Nulle part il n'y avait de lit, la Ménagerie n'étant qu'une maison à faire collation ou à souper.
Au premier étage régnait extérieurement, autour du château, sur toutes ses façades regardant l'Occident, un balcon permettant de voir à l'aise les animaux qui peuplaient les cours. M"° de Scudéry parle de ce balcon dans la description qu'elle fait de la Ménagerie, c On entre, dit-elle, dans un grand cabinet à huit faces, qui a sept croisées et un corridor de fer doré au dehors qui règne tout à l'entour. De ce corridor on voit sept cours différentes ^ remplies de toutes sortes d'oiseaux et d'animaux rares. Leurs peintures sont dans le cabinet, comme pour préparer à ce qu'on va voir. »
Au temps de la duchesse de Bourgogne, il y avait une cour de moins ; la première, à droite, était devenue son jardin, au fond duquel on avait bâti la laiterie, qui est détruite, et deux jolis pavillons qui existent encore.
Venaient ensuite la cour de la volière, la cour des pélicans avec un grand bassin plein de poissons, la cour du Rondd'Eau (abreuvoir), la cour de l'autruche et la cour du puits. Au delà de ces cours symétriques, on trouvait les cours des cerfs, du lion et des belles poules, les loges des animaux féroces, des jardins, un colombier, la ferme avec ses écuries et ses étables % et divers bâtiments servant de logements ^
Disons, pour terminer cette description, qu'on avait établi,
* Ces cours étaient disposées en éventail autour de la cour octogone qui entourait la grotte ; elles étaient séparées de cette cour, et entre elles, par des grilles de fer.
' La ierme actuelle occupe exactement l'emplacement de l'ancienne.
^ Ces détails nous sont fournis par la légende qui se trouve sur le plan de Dubois. — Le seul plan gravé de la Ménagerie que nous connaissions est celui qui se trouve dans le recueil de gravures publié en 1724 par N. DE Fbr sous le titre de : Les heaut<fs de la France, in-4° oblong. — Les archives de Seine-et-Oise possèdent deux grands et très-beaux plans de la Ménagerie, par Demarne. Le plan n*^ 483 est surtout remarquable. Il faut encore ajouter que Pérelle et Aveline ont publié chacun une vue de la Ménagerie, et ^ue la seconde nous paraît plus exacte et plus d'accord avec les plans.
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à peu près au milieu de l'avenue du château, une grille qui permettait aux personnes venant à la Ménagerie par le Canal, d'y entrer sans faire de détour.
Louis XIV avait fait un agréable cadeau à la duchesse de Bourgogne ; elle allait se promener presque tous les jours à la Ménagerie, et souvent elle y soupait avec ses dames. Le 12 mars 1703, Louis XIV alla voir la maison favorite de la princesse ; le duc et la duchesse de Bourgogne, et le duc du Maine raccompagnèrent dans cette visite. Le lendemain il y retourna avec le Dauphin, le duc et la duchesse de Bourgogne, et le duc de Berry ; il donna beaucoup d'ordres à Mansart sur les changements qu'il voulait faire à la Ménagerie, comme il en faisait sans cesse partout. Il y revint phisieurs fois, s'y amusait beaucoup, et dit en sortant, le 24 février 1704, qu'il y reviendrait souvent. Il vint en effet entendre le salut le 25 mai; mais nous ne le retrouvons à la Ménagerie que le 21 décembre 1705, s'y promenant par la neige et la pluie, — le 6 janvier 1707, faisant encore une promenade, — et le 10 août de cette année, montrant en détail ce petit château à la reine d'Angleterre, qui ne le connaissait pas encore; il y soupa avec la reine, son fils qu'on appelait à Versailles le roi d'Angleterre, sa sœur, la duchesse de Bourgogne et le duc de Berry. Ce fut la dernière fois que Louis XIV vint à a Ménagerie.
La duchesse de Bourgogne ne cessait pas d'y aller ; elle y recevait le Dauphin, M'"° de Maintenon, le duc de Mantoue (1704), le roi d'Angleterre, sa sœur et des dames anglaises (1705) ; mais sa société ordinaire et préférée se composait du jeune duc de Berry, toujours gai, vif, aimable et aimant à s'amuser, et de ses dames parmi lesquelles se trouvait la jolie et sympathique M°^° de Dangeau. Quelquefois le duc de Bourgogne, dévot et sérieux, venait prendre part aux amusements de la Ménagerie. La duchesse s'y livrait à toutes sortes de plaisirs ; elle péchait dans le Canal, déjeunait, faisait collation, soupait, « dansait aux chansons », jouait aux jeux à la mode du moment, et montait à âne (1705), parce que le Roi lui avait défendu de monter à cheval, ce qu'elle aimait passionnément. Dans son petit palais, la duchesse donnait carrière à ses goûts, à ses ca-
priées, et méritait peut-être ce que dit d'elle la Palatine* : « La duchesse de Bourgogne a beaucoup d'esprit ; mais elle est comme toutes les jeunes filles à qui on laisse faire toutes leurs volontés, c'est-à-dire coquette et évaporée. »
La défense d'aller à cheval ayant été levée par le Roi, le 13 juin 1707, la duchesse donna rendez vous, à la Ménagerie, à ^imes Lorges, de la Vallière, de Listenois et de Dreux, pour monter à cheval. Les ducs de Bourgogne et de Berry conduisirent la cavalcade, qui alla au galop jusqu'à la Bretêche ; en revenant, M"^° de la Vallière fît une assez rude chute. On soupa à la Ménagerie. On recommença bientôt de nouvelles courses à cheval ; mais comme il y avait danger de tomber, le 28 août 1707, la duchesse et les dames invitées « essayèrent de monter à cheval, jambe deçà, jambe delà, pour se tenir mieux ^. » Le 29, il y eut encore une grande cavalcade; la duchesse et les dames allèrent à Ghaville faire collation avec le Dauphin, la princesse de Gonty et Madame la Duchesse.
Mais tout a une fin ; après la mort de la duchesse de Bourgogne (1712), la Ménagerie est abandonnée pour toujours, et toutes les terres des environs sont mises en culture
Marie Leczinska alla visiter la Ménagerie le 4 décembre 1725* et y retourna quelquefois. En 1727, on y mit beaucoup d'animaux, que les demoiselles de Saint-Gyr venaient voir de temps en temps ; mais la Ménagerie avait perdu toute faveur.
Le duc de Luynes nous dit en 1750 " : « La curiosité de voir 'la Ménagerie avoit totalement passé de mode. Un oiseau nouveau que M. Rouillé® a donné au Roi a fait naître l'envie de revoir cette maison royale, qui seroit plus digne que l'on en fit plus d'usage. On y a fait et on y fait encore les réparations les plus nécessaires, et l'on peut dire que dès à présent elle est très en état. Il y a même beaucoup d'animaux, entre autres un loup marin..., un pélican, deux tigres, deux
* 19 avril 1701.
' Dangeau.
* Curiosités.
* Mercure de France, p. 3154.
* 23 août.
* Ministre de la Marine.
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OU trois lions, un dromadaire, etc.... Les appartemens de la Ménagerie, dont M'"^ la Dauphine (Savoie) faisoit grand usage pour des collations, sont encore en très-bon état ; les dorures, les peintures, les sculptures et les plafonds, qui sont charmants, s'y sont bien conservés ; ils sont des dessins du fameux Audran. »
La Ménagerie renfermait, avons-nous dit, plusieurs bâtiments, dont on donnait les logements à quelques protégés. En 1767, Diicis y habitait; c'est là qu'il composa sa tragédie CCHamUt. « Je suis depuis assez longtemps à la Ménagerie, écrivait-il, dans une petite maison seule que j'appelle ma loge, où je travaille fortement à la composition de mon Hamlet. J'y goûte les plaisirs les plus doux dans le commerce d'une bonne et aimable sœur dont je suis très-sûr d'être aimé. Mon cher ami, on n'est heureux que par le cœur et par un travail qui vous plaise. Je l'éprouve tous les jours. Je te ferai voir à ton retour que je n'ai point été paresseux, et je paraîtrai à tes yeux tout fier de l'emploi de mon temps et d'avoir prévenu tes reproches*. »
Sous Louis XVI, en 1782, il était déjà question de transporter au Jardin des Plantes les animaux de la Ménagerie*. La Révolution mit ce projet à exécution.
En 1793, le ministre des Finances offrit les animaux de la Ménagerie au Jardin des Plantes. Bernardin de Saint-Pierre, alors intendant du jardin, se rendit à la Ménagerie et n'y trouva que cinq bêtes : un couagga du Gap, un bubale, un pigeon huppé de Banda, un rhinocéros de l'Inde, un lion du Sénégal et son chien. La Ménagerie avait été pillée ; on avait volé un dromadaire, les singes et les oiseaux ; d'autres animaux avaient été tués, faute d'argent pour les nourrir.
Bernardin envoya au Gouvernement et à la Gonvention un mémoire dans lequel il demandait qu'on établit une grande ménagerie au Jardin des Plantes, qui deviendrait ainsi un cabinet d'histoire naturelle complet. Le projet adopté, les animaux de la ménagerie de Versailles furent envoyés à Paris, moins les énormes rats de Java qui sont
* Lettre du 10 septembre 1707, adressée à M. de Vauchelle.
* Bachaumont, 1782, 23 juillet, t. XXL
restés à Versailles et y pullulent ; et la belle ménagerie qui existe aujourd'hui à Paris fut créée avec les restes celle de Versailles et les animaux des ménageries qui couraient les foires.
Pendant ce temps, le petit château de la Ménagerie, abandonné, était peu à peu dégradé, pillé et démoli ; une partie des ornements de la chapelle étaient vendus 49 livres en 1793 K
La ferme, qu'on avait proposé de vendre en 1796^, était devenue en 1799 une école rurale, ou plutôt une bergerie, dirigée par le citoyen Thiroux. On y entretenait un troupeau de moutons, alors composé de 242 tètes, dont on vendait les plus beaux béliers pour améliorer les races communes ; 27 taureaux et vaches de différentes espèces , notamment de la race sans cornes, « la privation de cette arme dangereuse donnant plus de sûreté pour les personnes qui les approchent » ; 13 boucs et chèvres d'Angora ; quatre bœufs ^
Le gouvernement français, en signant la paix avec l'Espagne à Bâle (22 juillet 1795), avait fait mettre dans le traité que la France pourrait, en cinq ans, acheter 1000 béliers et 4000 brebis mérinos espagnols. Gilbert, l'un des membres du Conseil d'agriculture, fut chargé de faire ces acquisitions ; il eut à vaincre de nombreuses difficultés et ne parvint à faire sortir d'Espagne ses bêtes à laine que vers 1798 ; il mourut à la peine. 383 mérinos choisis dans les onze bergeries ou cavagnas les plus renommées (l'Escurial, Negrete, Paular, etc.] vinrent en France; le plus grand nombre fut placé à Perpignan, où le gouvernement établit une bergerie nationale; 40 furent envoyés à Rambouillet, augmenter le troupeau créé sous Louis XVI; d'autres furent livrés aux agriculteurs qui s'étaient engagés envers Gilbert à les prendre. Le Gouvernement forma aussi au Raincy un troupeau destiné à améliorer nos races indigènes et à servir aux expériences de croisement. Du Raincy, le troupeau alla à
* Procès-verbal de la vente des meubles du château de Versailles, art. 2257 (Archives de la Préfecture de Seine-et-Oise).
^ Moniteur universel, 1796, p. 1435, 1438.
* Journal de Seine-et-Oise, 20 fructidor an VII (6 septembre 1799).
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Sceaux, vint à la Ménagerie et fut plus tard envoyé à l'Ecole vétérinaire d'Alfort.
Le 22 décembre 1799 (l®"^ nivôse an VIII), la République, ou plutôt le Premier Consul, avait donné au citoyen Siéyès, à titre de récompense nationale, et comme témoignage éclatant de gratitude pour les grands services rendus par lui à la Patrie, le domaine national de Crosne*. Mais le 6 août 1800 (18 thermidor an VIII), Siéyès échangea le domaine de Crosne contre la ferme de la Ménagerie. Les registres de la Conservation des hypothèques de Versailles, à la date du 5 fructidor an VIII (23 août 1800), renferment la copie de l'acte de concession faite au sénateur Siéyès de la ferme de la Ménagerie.
Ce domaine national se composait : du corps de ladite ferme, comprenant la vacherie du Roi et la couverie, de 235 hectares 63 ares de terres labourables, prés, pâtures et friches, le tout presque d'un seul tenant, et du jardin de ladite ferme. La valeur du domaine était estimée à 280,000 francs, son revenu étant alors de 14,000 francs. En même temps on donnait à Siéyès : la maison des Douanes, à Paris, rue de Choiseul, valant 90,000 francs et rapportant 9000 francs de revenu, et la maison dite de Monaco, rue Dominique, faubourg Germain, valant 80,000 francs, son rapport étant de 8000 ; plus « son mobilier national et ses glaces», évalués à 10,071 francs.
L'année suivante, le 12 janvier 1801 (22 nivôse an IX), l'Etat, représenté par le Préfet de Seine-et-Oise, vendait^ la cidevant ménagerie des animaux de Versailles, bâtiments, serres, hangars, cours, basses-cours, abreuvoirs, jardins, etc., ' le tout comprenant 5 hectares 66 ares. Les glaces, cheminées, statues, bancs de marbre étaient exceptés de la vente, et ce qui pourrait se trouver encore de ces objets devait être vendu séparément comme effets mobiliers ; mais il est plus que probable qu'il n'y avait plus rien.
Le revenu de cette partie de l'ancien domaine royal de la Ménagerie était, en 1790, de 2816 francs ; la valeur était estimée à 112,673 francs, 20 centimes. Aux enchères il fut acheté 4,987,000 francs par le citoyen Jacques Bunout, qui devait
* Entre Paris et Corbeil, sur l'Yères.
* En exécution de la loi du 27 brumaire an VII (l7 novembie 1798).
payer cette somme en bons de remboursement des deux tiers de la dette publique ou en effets équivalents, c'est-à-dire en papier plus ou moins déprécié.
Quelques parties de l'ancien domaine, qu'il ne m'a pas toujours été possible de préciser, avaient déjà été vendues par l'Etat et achetées par les citoyens Villers, Legriel etMacaire: ce dernier avait acquis la Faisanderie. M. Francastel acheta, le 12 février 1802 (23 pluviôse an X), à Bunout et à Villers, une partie de leurs terres ; Siéyès les lui racheta le 26 septembre 1802 (4 vendémiaire an XI). Il était aussi devenu possesseur de la Faisanderie, et il ne lui manquait, de l'ancien domaine royal de la Ménagerie, que 5 hectares de terres contenant quelques bâtiments situés à côté de la ferme, vendus par Francastel * à un nommé Fessart, et la Lanterne, ancien rendez-vous de chasse situé à côté de la Ménagerie.
Napoléon pi-, occupé de reconstituer le domaine de Versailles, acheta à son tour à Sieyès, le 11 mars 1809, les fermes de la Ménagerie et de la Faisanderie, ainsi que les pépinières du Mail 2. La propriété de Siéyès avait alors 251 hectares, dont 201 hectares 73 ares de terres labourables, le reste en jardins, bâtiments, ruines de l'ancien château et des loges des animaux, grand abreuvoir, ancienne vacherie du Roi. Napoléon la paya 586,228 francs et l'afferma pour quinze ans à Fessart, qui possédait les 5 hectares et les quelques bâtiments dont nous parlions plus haut^.
Ledit Fessart voulut les vendre à Charles X en 1825 ; mais il demandait 300,000 francs, et on lui offrait 80,000 francs. Le marché ne put se conclure. En 1835, M. Fessart, toujours fermier de la Ménagerie, fit de nouvelles propositions à Louis-Philippe qui, l'année suivante, se rendit acquéreur, j'ignore à quelles conditions, des 5 hectares.
Dans les dernières années du règne de Louis-Philippe, on
* Nous trouvons {Journal de Seine-et-Oise, 17 juillet 1806 et 4 juin 1807, 16 juin 1808 et encore en 181l) M. Francastel, ancien commissaire du gouvernement français en Espagne, propriétaire du troupeau de la Ménagerie, et vendant chaque année des béliers et des brebis mérinos.
^ Les annonces du Journal de Seine-et-Oise (1807 et 1810) font savoir qu'on vendait à cette pépinière des arbres fruitiers greffés de toute espèce et des arbres d'ornement.
^ Archives de l'Administration des Domaines^ à Versailles.
LA MÉNAGERIE
créa à la Ménagerie, sous la direction de M. de Strada, un haras d'étalons arabes, qui fut supprimé en 4 848.
La Ménagerie n'a plus rien de remarquable aujourd'hui que la belle culture de ses terres, la distillerie d'alcool de betterave qu'y a établie l'agriculteur distingué, M. Barbé, qui exploite la ferme, et les ruines de l'ancienne Ménagerie, dont on retrouve encore, mais à l'état de débris, toutes les anciennes dispositions. Le mur semi-circulaire de l'entrée principale du château est encore debout à gauche de cette entrée ; plus loin, à droite, un débris de mur rappelle l'ancienne chapelle ; la grotte est devenue une cave ; les piliers de la cour octogone, l'abreuvoir et le bassin des pélicans existent toujours ; les cours des animaux ont conservé leur forme, mais sont devenues des jardins ou des prés ; les loges des animaux féroces ont été transformées en bergerie, mais leurs piliers de pierre se détachent en jaune sur les plâtres modernes. La volière est rasée jusqu'au sol; mais au moment de la floraison des prés, une plante à fleurs jaunes, qui se plaît sur les sous-sols pierreux, trace exactement le contour de la volière, d'une façon bien tranchée, au milieu des fleurs blanches et rouges qui couvrent le reste de la prairie. Les deux pavillons de la laiterie, avec leurs frontons sculptés sont les seules ruines assez bien conservées du séjour favori de la duchesse de Bourgogne.
Le degré sur le Canal a été refait en 1847 ; deux statues modernes de Nanteuil le décorent ^
La Lanterne est un élégant rendez-vous de chasse construit sous Louis XVL Ses façades sont décorées de guirlandes de fleiirs et d'armes de chasse ; le jardin est petit, mais bien planté. Vendue à la Révolution, la Lanterne fut rachetée par Louis XVIII, le 26 mai 1818 ^ « afin qu'un particulier peu délicat n'en devînt acquéreur, et de là ne fût à portée de détruire le gibier du Roi ». A la mort de Louis XVIII, la Lanterne, qui faisait partie du domaine privé du Roi, fît
* Les fermes de Galie et de la Ménagerie ont été louées en 1880 par le baron Hirsch, propriétaire du château de Beauregard et grand financier, pour en faire un parc de chasse à son usage.
* Aux héritiers Jouanne, qui l'avaient mise en vente.
retour au domaine de la Couronne en vertu de la loi du 45 janvier 4 825 *. La Lanterne a servi de résidence d'été aux généraux commandant l'École de Saint-Cyr pendant la Restauration.
* Voir aux archives du Domaine à Versailles, une lettre du 20 juillet 1832 adressée par M. Chambellant, régisseur des domaines de la Couronne à Versailles, à M. Etopis, directeur général des domaines de la Couronne.