‹ Le chateau de VersaillesChapitre 32 sur 56 · CONSTRUCTION · texte numérisé non relu

CONSTRUCTION

Louis XIV, dit Saint-Simon, lassé à la fin du beau et de la foule, se persuada qu'il vouloit quelquefois du petit et de la solitude. Il chercha autour de Versailles de quoi satisfaire ce nouveau goût. Il visita plusieurs endroits, il parcourut les coteaux qui découvrent Saint-Germain et cette vaste plaine qui est au bas, où la Seine serpente et arrose tant de gros lieux et de richesses en quittant Paris. On le pressa de s'arrêter à Lucienne, où Cavoie^ eut depuis une maison dont la vue est enchantée ; mais il répondit que cette heureuse situation le ruineroit, et que, comme il vouloit un rien, il vouloit aussi une situation qui ne lui permît pas de songer à y rien faire.

Il trouva derrière Lucienne un vallon étroit, profond, à bords escarpés, inaccessible par ses marécages, sans aucune vue, enfermé de collines de toutes parts, extrêmement à l'étroit, avec un méchant village sur le penchant d'une de ces collines, qui s'appeloit Marly. Cette clôture sans vue, ni moyen d'en avoir, fit tout son mérite. L'étroit du vallon où on ne se pouvoit étendre y en ajouta beaucoup. Ce fut un grand travail que dessécher ce cloaque de tous les environs qui y jetoient toutes leurs voiries et d'y apporter des lerres. L'ermitage fut fait. Ce n'étoit que pour y coucher trois nuits, du mercredi au samedi, deux ou trois fois l'année, avec une douzaine au plus de courtisans en charges les plus indispensables.

* Grand maréchal des logis de la maisoa du Roi, l'un des plus aimables courtisans de l'époque.

MARLY

Peu à peu l'ermitage fut augmenté ; d'accroissement en accroissement les collines taillées pour faire place et y bâtir, et celle du bout largement emportée pour donner au moins une échappée de vue fort imparfaite. Enfin, eu bâtimens, en jardins, en eaux, en aqueducs, en ce qui est si connu et si curieux sous le nom de machine de Marly, en parc, en forêt ornée et renfermée, en statues, en meubles précieux, Marly est devenu ce qu'on le voit encore, tout dépouillé qu'il est depuis la mort du Roi. En forêts toutes venues et touffues, qu'on y a apportées en grands arbres de Compiègne, et de bien plus loin sans cesse, dont plus des trois quarts mouroient, et qu'on remplaçoit aussitôt ; en vastes espaces de bois épais et d'allées obscures, subitement changés en immenses pièces d'eau où on se promenoit en go^ ioles, puis remises en forêts à n'y pas voir le jour dès le moment qu'on les plantoit, je parle de ce que j'ai vu en six semaines ; en bassins changés cent fois ; en cascades de même à figures successives et toutes différentes ; en séjours de carpes, ornés de dorures et de peintures les plus exquises, à peine achevées, rechangées et rétablies autrement par les mêmes maîtres', et cela une infinité de fois ; cette prodigieuse machine dont on vient de parler, avec ses immenses aqueducs, ses conduites et ses réservoirs monstrueux, uniquement consacrée à Marly sans plus porter d'eau à Versailles ; c'est peu dire que Versailles tel qu'on l'a vu n'a pas coûté Marly.

Que si on y ajoute les dépenses de ces continuels voyages, qui devinrent enfin au moins égaux aux séjours de Versailles, souvent presque aussi nombreux, et tout à la fin de la vie du Roi le séjour le plus ordinaire, on ne dira point trop sur Marly seul en comptant par milliards.

Telle fut la fortune d'un repaire de serpents et de charognes, de crapeaux et de grenouilles, uniquement choisi pour n'y pouvoir dépenser. Tel fut le mauvais goût du Roi en toutes choses, et ce plaisir superbe de forcer la nature, que ni la guerre la plus pesante, ni la dévotion ne put émousser.

Dès le siècle, Marly était une petite seigneurie qui appartenait aux Montmorency. La branche qui la possédait s'étant éteinte au xiv« siècle, la terre passa successivement à diverses familles ; enfin Louis XIV l'acheta le 20 mai 1676.

Il commença à bâtir Marly, nous dit le duc de Luynes^, en septembre 1677. « Le lieu étant couvert de forêts, on prit un nombre prodigieux de paysans pour couper ces bois ^. » Il est

* Blaia de Foulenay, entre autres.

' T. II, p 278.

^ Le duc de Luynes tenait ces détails de Louis de Cotte, frère de Robert de Cotte, neveu et adjoint de Mansart,

à peine besoin de dire que ces paysans étaient de pauvres corvéables qui travaillaient pour rien, et que l'on employait toutes et quantes fois qu'on avait besoin d'eux. Mansart commença la construction du château en 1679 et le termina en 1684 *. Louis XIV alla à Marly le 13 juin 1684 et le trouva très-avancé, nous dit Dangeau. Dès le 23 juillet, il y donna une fête, et à celle du 10 septembre , la Dauphine invita 40 dames au concert, au bal et au souper que le Roi leur offrit*.

Jamais Louis XIV ne s'arrêta dans ses constructions de Marly. Effrayée de ces dépenses continuelles, M"»^ de Maintenon hasarda quelques observations au maitre. « Je n'ai pas plu, écrivit-elle au cardinal de Noailles ^ dans une conversation sur les bâtimens ; et ma douleur est d'avoir fâché sans fruit. On fait encore ici un corps de logis de 100,000 francs. Marly sera bientôt un second Versailles. Il n'y a qu'à prier et à souffrir. Mais le peuple, que deviendra-t-il ? »

En 1699, au printemps, les quatre bataillons du régiment du Roi vinrent travailler à Marly *. Tout est embelli en 1699 : le salon, plus beau que jamais*; on y a fait quatre cheminées magnifiques ^ En 1701, on pose, autour des terrasses du château, de belles balustrades de fer, dont les angles sont décorés de groupes d'enfants et de sphinx^. « Le Roi nous dit, rapdorte Dangeau^, qu'il n'imaginoit plus de pouvoir faire aucun embellissement à Marly, le lieu étant fort petit et aussi orné qu'il est. ;) Quatre jours après, Dangeau déclare qu'il n'y a dlus un homme qui travaille dans tout Marly, tous les travaux y étant terminés. Mais on lit, six mois après ^ que « les travaux sont très-avancés. »

Ce n'est donc pas encore fini. En effet, le 17 mars 1702, « le

* Comptes des Bâtiments.

^ Dangeau.

^ Le 19 juillet 1698, à Marly.

* Dangeau, 1699, 9 janvier et 18 mars. ^ Idem, 1699, 29 octobre.

^ Idem, 1699, 2 novembre.

^ Idem, 1701, 27 avril. — Ces balustrades sont gravées dans le Marhj

<l3 GuiLLAUMOT.

* 23 juillet 1701.

^ Le 29 décembre 1701.

MaRLY

Eoi fait voir à M"^« de Maintenon tous les embellissements qu'il a fait faire cet hiver. » En novembre 1704, en avril 1708, en 1713, il est encore question de « nouveaux embellissements ». On voit que la date de 1684, donnée comme celle de l'achèvement de Marly, n'est qu'une date de fantaisie. Louis XIV s'occupa toute sa vie d'embellir ce a palais de fées. »

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