LE CHATEAU NEUF
charmes », ne tarda pas à délaisser une épouse dont l'humeur était souvent inquiète et dont la dévotion outrée refusait de lui sacrifier une oraison. Au lendemain de son mariage, noué par la politique, il montra de honne heure que rien ne le contraindrait à renoncer aux plaisirs auxquels le poussaient -■ inclinations amoureuses.
A seize ans, il eut une première passion : ce fut pour Olympe Maneini, l'une des nièces de Mazarin. L'année suivante, il en eut une plus sérieuse pour sa sœur, Marie, à laquelle le cardinal dut lui-même mettre lin. par raison d'Etat.
Mais en 1661, il s'éprit éperdument de MIle de La Yallière, demoiselle d'honneur de la duchesse d'Orléans, qui ouvre la liste des maîtresses royales. Comme sa mère lui reprochait dans la suite le scandale qu'allait produire cette liaison ouvertement affichée, il lui répondit en pleurant « qu'il connaissait son mal; qu'il en ressentait quelquefois de la peine et de la honte-; qu'il avait fait ce qu'il avait pu pour se retenir d'offenser Dieu el pour ne se pas ahandonner à ses passions, mais qu'il était contraint d'avouer qu'elles étaient plus fortes que sa raison, qu'il ne pouvait plus résister à leur violence et qu'il ne se sentait pasmême le' désir de le faire1 ».
Louise de La Yallière avait alors dix-sepl au-, le Roi en avait vingt-trois. « Elle n'étail pas, dit Ghoisy, de ces beautés toutes parfaites qu'on admire souvent sans les aimer. Elle était fort aimable, el ce vers de La Fontaine :
El la grâce plus belle encor que la b'-auté,
semble avoir été fait pour elle. » Blonde, au beau teint, aux yeux bleus dont le regard était plein de charme, elle avait le maintien modeste'. D'un cœur tendre et désintéressé, elle aima sincèrement, pour lui-même, sans pensée d'ambition, le Roi qui l'avait séduite, avec des retour- sur sa faute qui l'attristaient, et, comme on l'a dit, avec le trouble du péché. Pour Louis XIV, celte passion amoureuse fut, comme toutes celles qui devaient suivre, plutôt sensuelle, et il pratiqua de bonne heure le précepte qu'il formulait en ces termes dans ses Mémoires : « Que le temps que nous donnons à notre
1 Mm" de Motteville, Mémoires.
amour ne soit jamais pris au préjudice des affaires... Il faut demeurer maître absolu de notre esprit1. »
Cependant, dès le début, le jeune Roi désirant abriter ses amours, pensa que Versailles serait propre à ses desseins. Il prit l'habitude d'y passer de temps en temps quelques jours comme en villégiature, et, peu à peu, il y fit des séjours plus prolongés. En 1660, l'année de son mariage, il y conduisit la reine Marie-Thérèse. D'autre part, l'ennui du Louvre, le peu de goût qu'il avait pour Paris, qui lui rappelait les tristes scènes de la Fronde, lui faisaient désirer de s'établir dans un palais où il fût plus libre de remplir sa fonction de roi comme il l'entendait.
Enfin, la réception grandiose que lui avaitfaite le surintendant Fouquet, le 17 août 1661, dans son splendide château de Vaux-le- Vicomte, avait offensé son orgueil. « Louis XIV vit cette maison de merveilles, la noble géométrie du parc, les jets d'eau monter en grilles le long des pelouses ou se recourber en voûtes, les dryades, les faunes et les satyres danser un ballet. Il entendit la musique de Lulli et il applaudit .Molière clans les Fâcheux. Quand il rentra au château, les étoiles d'un feu d'artifice versèrent sur son cortège une pluie d'or. Il mangea dans des assiettes d'or. On peut bien croire que tout en regardant, souriant, remerciant, il fit un retour sur lui-même et l'indigence où il vivait. » C'était la le spectacle vivant, imprudemment étalé devant les yeux d'un prince orgueilleux et fier, déjà enivré de sa propre puissance et impatient d'être le maître absolu, des dilapidations et des malversations dont l'entretenait Colbert, son intendant des finances... « Et puis, cette grande maison, b:\tie dans ce décor, cette musique élégante et douce, le rire de Molière, les eaux jaillissantes, cette splendeur et ces agréments, le Roi les rêvait pour lui. C'était le gont trouvé du grand siècle, une vision de l'avenir, Versailles entrevu2. »
1 Mémoires de Louis XIV, en vue de l'instruction du Dauphin : « Il faut demeurer maître absolu de noire esprit; que nous séparions les tendresses d'amant d'avec les résolutions du souverain ; que la beauté qui fait nos plaisirs n'ait jamais la liberté de nous parler de nos affaires, ni des gens qui nous y servent, et que ce soient deux choses absolument séparées. »
2 Lavisso. Histoire dp France, t. VII.