IV. — LES TRANSFORMATIONS DO CHATEAU NEUF L'ENVELOPPE DE LE VAL
A peine les fêtes brillantes de 1668 avaient-elles révélé, aux yeux étonnés, les splendeurs du « Château neuf », que Louis XIV, nous apprend Charles Perrault, résolut de l'agrandir « pour y pouvoir loger commodément avec son Conseil pendant un séjour de quelques jours. On commença par quelques bâtiments qui, étant à moitié, ne plurent pas et furent aussitôt abattus. On construisit encore les trois grands corps de logis qui entourent le petit Château et qui ont leurs faces tournées vers les jardins; ils sont du dessin de M. Le Vau ».
De simple lieu de divertissement, Versailles allait devenir résidence royale. Le traité d'Aix-la-Chapelle, qui assurait la conquête de la Flandre, venait de donner à la royauté une grandeur nouvelle dont l'éclat resplendissait heureusement sur le trône. Du moment que le Louvre, en plein cœur de Paris, ne plaisait pas, il fallait à cette jeune royauté, dont les desseins s'annonçaient brillants et impérieux, un théâtre plus en vue, bien qu'isolé de la foule, une résidence où pût
1 Voir Les Jardins, chap. XIV.
évoluer autour du maître souverain la foule des courtisans et des nobles qu'il voulait avoir auprès de lui. Louis XIY pensait avec Colbert que rien ne marque davantage la grandeur et l'esprit des princes que les bâtiments, « si ce n'est les actions éclatantes de la guerre » ; et ce furent là, en effet, ses deux passions. Dans l'intervalle de ses conquêtes, il allait s'occuper à bâtir, en 1668, après Aix-la-Chapelle, en 1678, après Nimègue, et aussi durant la dernière période de son règne, si nous songeons que la chapelle du Château ne fut terminée qu'en 1710.
Les plans furent longuement discutés. Colbert aurait voulu démolir le vieux Château, bâtir à neuf « pour ne pas faire de la rapetasserie », édifier une construction élevée qui paraîtrait de loin, au lieu d'étendre sur un terrain beaucoup trop limité celle qui existait. En effet, la pente commençait brusquement devant l'ancien Château et presque autant du côté de l'Orangerie, que Le Yau avait construite tout auprès. Comment faire une grande maison dans ce petit espace? « Le terrain est serré, disait Colbert, non seulement par les parterres,
mais encore par le village, l'église, l'étang » La grande
inclinaison des parterres et des avenues ne permettait pas de s'étendre ni d'occuper plus de terrain « sans renverser tout et sans faire une dépense prodigieuse », qu'il valait mieux, selon lui, réserver pour le Louvre.
Soit attachement filial, soit plutôt, comme on l'a pensé, pour conserver un souvenir visible de ses plaisirs de jeunesse, Louis XIV, un moment hésitant, fit connaître sa volonté de conserver « le petit Château », et Colbert dut céder. Les architectes les plus qualifiés furent invités à présenter des plans. Ce fut une sorte de concours auquel prirent part Jacques Gabriel, Antoine Lepautre, Claude Perrault, Vigarani et Louis Le Vau. Le plan de ce dernier, après quelques critiques de Colbert, finit par être adopté. Le Roi, avec un sens très précis des détails, avait réglé la distribution des espaces à couvrir et des chambres à créer. La tâche était difficile, car il s'agissait d'envelopper le petit Château de trois corps de bâtiments et de souder ensemble deux constructions de style différent, tout en leur laissant leur caractère propre. Il fallut cependant résoudre ce problème, car devant une nouvelle tentative pour que le bâtiment d'ancien style fût abattu, sous
L'ENVELOPPE. l!l
prétexte qu'une partie menaçait ruine. Louis XIV avait répondu « qu'on pouvait l'abattre tout entier, mais qu'il le ferait rebâtir tel qu'il était et sans y rien changer ».
Les travaux commencèrent dès l'automne de 1668. Colbert voyant le Roi inébranlable, s'y dévoua avec l'activité la plus entendue. Il est tenu exactement au courant par ses agents Petit et Lefèvre, et, semaine par semaine, informe le Roi, en voyage ou en campagne, et lui adresse rapports sur rapports.
Le Vau s'efforça de juxtaposer deux harmonies distinctes : la vieille architecture du petit Château et l'architecture nouvelle de Yenveloppe. Le petit Château fut, du coté de l'arrivée, considérablement modifié; les fossés furent comblés, les arcades de la cour détraites; les ailes furent reliées, par de nouveaux bâtiments en pierre et en brique, à ceux des cuisines et des écuries, et ainsi fut formée une nouvelle cour, terminée par une grille circulaire.
L'avant- cour, rejetée en avant, est considérablement agrandie et prend les dimensions qu'elle gardera définitivement, grâce à un énorme travail de terrassement. Les angles en sont occupés par quatre grands pavillons que Mansart reliera deux à deux pour constituer les ailes dites des Ministres.
Du côté des jardins, Le Vau avait tout à créer. Si, dans l'œuvre du Château neuf, il dut sacrifier à l'ancien goût et compter avec le souvenir de son prédécesseur, il allait, pour construire l'enveloppe, prendre modèle en Italie, non plus dans l'art florentin dont le palais du Luxembourg avait été jadis un souvenir, mais dans l'art proprement romain, renouvelé de Vitruve par les Vignole, les Scamozzi et les Palladio1. C'est dans cette pensée que tout art vient d'Italie et surtout de Rome, que l'Académie de France venait d'être fondée dans la Ville éternelle, pour que nos artistes pussent y prendre des leçons dans toutes les branches de l'art. Cette architecture romaine, classique, devait plaire par-dessus tout à un roi pour qui la pompe et la solennité convenaient à la majesté qu'il voulait imprimer à toutes choses.
1 Tous les trois artistes italiens de la Renaissance. Vignole (1507-1573) succéda à Michel-Ange comme architecte de Saint-Pierre. Palladio (1518-1580) fit un célèbre Traité d'architecture en quatre livres.
Ce style nouveau va se manifester pleinement 'dans le bâtiment de Le Vau, dans les annexes de Mansart et dans les travaux du Parc, sous la direction de Le Notre. Saint-Simon disait de cette construction à l'italienne : « On croit voir un palais qui a été brûlé, où le dernier étage manque encore. » Pour spirituelle que fût cette critique, cette façade n'en a pas moins grand air, avec ses bossages du rez-de-chaussée, ses pilastres et ses colonnades de l'étage, son attique à fenêtres carrées, surmonté d'une balustrade ornée de trophées. Cette monotonie de longues murailles rectilignes emporte avec elle un caractère de grandeur qui s'impose; cette architecture, toute de combinaison mathématique et de symétrie, s'harmonisait admirablement avec les grandes lignes du parterre d'Eau, dont la terrasse monumentale domine les jardins, les bosquets du Parc, le Grand-Canal et l'horizon indéfini.
Au milieu de son « enveloppe », Le Vau ménagea une longue terrasse entre deux larges pavillons, à l'endroit où Mansart élèvera la galerie des Glaces en 1679. Ce fut là une idée heureuse; ce recul de façade était comme « un balcon gigantesque d'où le Roi et sa Cour pouvaient admirer le jeu des eaux et du soleil dans le cadre des arbres et des fleurs1 ». Il y avait, au milieu, un bassin de marbre blanc d'où s'élevait un jet d'eau.
A l'intérieur, l'ancien bâtiment conserva sa position isolée, grâce à de grandes cours intérieures, et les chambres du Roi continuèrent à donner sur la cour de Marbre ou de la Fontaine, à cause d'une fontaine de marbre blanc à figures de bronze doré, que dominait le balcon royal avec ses huit colonnes.
Au-dessus du vestibule central du rez-de-chaussée, fermé par trois portes de fer doré, un salon communiquait avec la grande terrasse ayant vue sur le parterre d'Eau. Là, vers la tin du règne, sera installée la chambre de Louis XIV. De chaque côté étaient les grands appartements : à droite, ceux du Roi; à gauche, ceux de la Reine, qui occupent dès ce temps leur place définitive. Ils étaient desservis, les uns et les autres, par un escalier respectif. Celui de la Reine n'aura toute son ampleur que plus tard ; il est maintenant rétréci par
1 A. Pératé, Versailles.