L'ÉTIQUETTE
VEtnt de la France de 17122 donne aussi le détail de cette étiquette de caractère asiatique qui montre bien ce qu'était cette vie officielle et réglée que Louis XIV estimait nécessaire au prestige de sa fonction. Voyons-la aux deux
1 Les Ecuries de la Reiue étaient situées rue de la Pompe, n° 7 (aujourd'hui rue Garnot). C'étaient les Ecuries du Roi avant la construction de la Grande et de la Petite-Ecurie de la place d'Armes. C'est aujourd'hui la caserne du train des équipages militaires.
2 L'Etat de la France était une sorte d'almanach royal. Les Bénédictins de Saiiit-Maur en donnèrent en 1749 une édition eu six volumes, qui expose en détail la vie de Cour et l'organisation administrative du pays.
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moments essentiels pour les gens de Cour, au lever et au coucher :
Le Roi se lève à l'heure qu'il a marquée le soir avant que de se coucher, et même s'il ne s'éveilloit pas à l'heure qu'il a donnée, le premier valet de chambre l'éveilleroit.
Le matin, le premier valet de chambre du Roi en quartier, qui a couché dans la chambre de Sa Majesté, se lève ordinairement une heure avant le Roi, sort doucement de la chambre de S. M. et se vient habiller dans l'antichambre.
Un quart d'heure avant que le Roi s'éveille, environ à huit heures et demie du matin, pour la plupart du temps, le premier valet de chambre entre doucement dans la chambre de Sa Majesté, où un officier ou garçon de fourrière vient faire du feu, si c'est en été, ou remettre du bois au feu, si c'est en hiver. En même temps, les garçons de la chambre ouvrent doucement les volets des fenêtres, ôtent le mortier et la bougie, lesquels restent encore allumés après avoir brûlé toute la nuit. Ils ôtent pareillement la « collation de nuit » (consistant en pain, vin, eau, verre et essai, ou tasse de vermeil, et quelques .serviettes et assiettes), ôtant aussi ou faisant ôler le lit du premier valet de chambre, appelé le « lit de veille ». Cela fait, le premier valet de chambre reste seul dans la chambre, les autres garçons ou officiers se retirant, jusqu'à l'heure que le Roi a commandé qu'on l'éveille.
L'heure que le Roi a dite venant à sonner, le premier valet de chambre s'approche du lit du Roi, à qui il dit : « Sire, voilà l'heure >> ; puis il va ouvrir aux garçons de la chambre, dont il y en a un qui, un demi-quart d'heure auparavant, a été avertir le grand chambellan et le premier gentilhomme de la chambre en année, s'ils n'étoient pas encore arrivés dans l'antichambre; un autre va avertir au Gobelet et à la Bouche pour apporter le déjeuner ; un autre prend possession de la porte et laisse seulement entrer les personnes suivantes, qui sont ceux à qui le rang et les charges permissent d'entrer quand Sa Majesté est éveillée et est encore au lit.
Les premiers qui entrent sont le grand chambellan et le premier gentilhomme de la Chambre en année. Mais auparavant que de parler de ces grandes charges qui ont les « premières entrées », il est juste de dire que, sitôt que le Roi est éveillé, Mgr le Dauphin a la liberté d'entrer. Mgrs les ducs de Bourgogne et de Berry entrent aussi...
Le Roi étant donc encore dans son lit, le premier valet de chambre tenant de la main droite un flacon d'esprit de vin, en verse sur les mains de Sa Majesté, sous lesquelles il tient une assiette en vermeil de la gauche. Le grand chambellan ou le premier gentilhomme de la Chambre présente le bénitier à Sa Majesté, qui prend de l'eau
bénite, faisant le signe de la crois. Si les princes ou grands seigneurs ci-dessus nommés ont quelque chose à dire au Roi, ils peuvent lui parler. Puis Sa Majesté récite l'office du Saint-Esprit et fait quelques prières dans son lit pendant un quart d'heure.
Avant que le Roi se lève, le sieur Quentin, qui est le barbier et qui a soin des perruques, se vient présenter devant Sa Majesté, tenant deux perruques ou plus de différente longueur; le Roi choisit celle qui lui plaît, suivant ce qu'il a résolu de faire la journée.
Au moment que le Roi sort du lit, il chausse ses mules, que lui présente le premier valet de chambre. Le grand chambellan met la robe de chambre à Sa Majesté, ou bien le premier gentilhomme de la Chambre; et le premier valet de chambre la soutient, qui en leur absence la mettroit aussi. Le Roi étant debout prend de l'eau bénite et vient à son fauteuil, placé au lieu où il doit s'habiller; et sitôt que Sa Majesté est sortie du balustre, un des valets de garde-robe y entre, qui va prendre sur le fauteuil proche du lit le haut-dechausses du Roi et son épée. C'est là que commence le petit lever, ou qu'il commence à faire petit jour chez le Roi.
Alors le grand chambellan, le premier gentilhomme de la Chambre, ou le barbier, en leur absence, ôte le bonnet de nuit de dessus la tête de Sa Majesté, que reçoit un valet de garde-robe, et l'un des barbiers peigne le Roi, qui se peigne encore lui-même. Durant tout ce temps, le premier valet de chambre tient toujours devant Sa Majesté le miroir qu'un garçon de la Chambre lui a mis en main. Environ ce temps-là, le Roi demande la première entrée, et le premier gentilhomme de la Chambre répète plus haut la même chose au garçon de la Chambre qui est à la porte.
C'est en ce temps que commence la première entrée, c'est-à-dire qu'alors le garçon de la Chambre fait entrer quand ils se présentent ceux qui en ont le droit par leurs charges ou ceux qui ont un brevet d'entrée : les secrétaires du cabinet, les premiers valets de garde-robe, les deux lecteurs de la Chambre, les deux intendants et contrôleurs de l'argenterie, quelques anciens officiers à qui le Roi a accordé de jouir encore des mêmes entrées, comme s'ils avoient leurs charges, l'intendant des meubles de la Couronne, le médecin ordinaire, le chirurgien ordinaire, l'apothicaire chef, le concierge des tentes et commandant du petit équipage du Roi.
Le Roi suffisamment peigné, le sieur Quentin lui présente la perruque de son lever, qui est plus courte que celle que Sa Majesté porte ordinairement et le reste du jour. Sa Majesté ayant mis sa perruque, les officiers de la Garde-Robe s'approchent pour habiller le Roi, qui demande en même temps « sa Chambre », et alors les huissiers de chambre prennent la porte de la chambre, et avec eux entrent les valets de chambre, les porte-manteaux, le porte-arquebuse et autres officiers de la Chambre, les huissiers du cabinet, etc.
Les huissiers de Ja Chambre étant entrés, s'emparent de la porte de la chambre du Roi. Et après que l'un d'eux a dit tout bas à
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l'oreille du premier gentilhomme de la Chambre les noms des gens de qualité qui sont à la porte (par exemple, des cardinaux, des archevêques, des évêques, du nonce, des ambassadeurs, des ducs et pairs, des maréchaux de France, des gouverneurs des provinces, des lieutenants généraux, des premiers présidents des Parlements, et autres), alors le premier gentilhomme de la Chambre dit au Roi les mêmes noms de ces seigneurs. Aussitôt Sa Majesté ordonne qu'on fasse entrer, ou est censée l'ordonner, ne disant rien au contraire: et cet huissier fait entendre cet ordre à son camarade qui tient la porte; pour lui, il est pour faire faire jour devant le Roi et faire ranger le monde.
L'huissier qui tient la porte de la chambre fait donc entrer certaines personnes sitôt qu'il les aperçoit, pour lesquelles il y a un ordre général, comme M. le duc de Vendôme, etc. Dans le même temps, l'huissier laisse entrer, à mesure qu'ils arrivent, les principaux ofliciers de la Maison de Sa Majesté sans demander pour eux, car il ne demande point pour les officiers. Puis il laisse entrer toute la noblesse et le reste des ofticiers selon le discernement qu'il fait des personnes plus ou moins qualifiées, et des officiers plus ou moins nécessaires et qui ont les emplois les plus considérables. M. de Chambrv entre .sans que l'huissier aille demander pour lui.
11 est du devoir de l'huissier de demander le nom et la qualité de ceux qu'il ne connoit pas; et lorsqu'il le demande, qui que ce soit ne le doit trouver mauvais, parce qu'il est de sa charge de connoitre tous ceux qu'il laisse entrer.
Cependant le Roi s'habille et commence par se chausser. D'abord, un garçon de la Garde-Robe donne les chaussons et les jarretières au premier valet de garde-robe, qui présente premièrement à Sa Majesté les chaussons l'un après l'autre, que le Roi chausse luimême. Ensuite, un valet de garde-robe lui présente son haut-dechausses, où sont attachés ses bas de soie. Il lui présente aussi ses bas d'estame, ses bas foulés ou d'autres bas de soie suivant la saison . Un garçon de la Garde-Robe lui chausse ses souliers, dont ordinairement les boucles sont de diamants. Les deux pages de la Chambre qui sont de jour ou de service relèvent les mules ou pantoufles du Roi. Puis le premier valet de garde-robe lui donne ses jarretières à boucles de diamants, l'une après l'autre, que le Roi attache lui-même, et quand le Roi prend des bottes, le valet de garde-robe les lui présente.
De deux jours l'un, c'est jour de barbe, c'est-à-dire que le Roi se fait raser.
Les deux barbiers de quartier rasent alternativement de deux jours l'un, et celui qui ne rase point apprête les eaux et tient le bassin. Celui qui est de jour pour raser Sa Majesté met le linge de barbe au Roi, le lave avec la savonnette, le rase, le lave après qu'il est rasé, avec une éponge douce, d'eau mêlée d'esprit de vin, et enfin avec de l'eau pure. Pendant tout le temps qu'on rase le Roi. le premier valet de chambre tient le miroir devant Sa Majesté,
et le Roi s'essuie lui-tuême le visage avec le linge de barbe. Quand le Roi portoit une moustache, le barbier fournissoit de la cire préparée et la présentoit à Sa Majesté avec le peigne à moustache.
Si l'on parle trop haut dans la chambre, les huissiers font faire silence.
Le Roi demande son déjeuner, et s'il doit prendre un bouillon qui est toujours prêt à la Bouche), on le lui apporte auparavant, ou bien il prend une tasse d'eau de sauge, qui lui est apportée par un chef du Gobelet, qui porte une soucoupe d'or, sur laquelle il y a un sucrier de porcelaine, rempli de sucre candi en tablette, avec deux tasses et deux soucoupes de porcelaine, desquelles le Roi en prend une pour prendre sa sauge
Sa Majesté, après le déjeuner, ôte sa robe de chambre, et le maître de la Garde-Robe lui lire la camisole de nuit par la manche droite, et le premier valet de garde-robe par la manche gauche; puis il remet cette camisole entre les mains d'un des officiers de la Garde- Robe. Le Roi, avant que de quitter sa chemise de nuit, ôte les reliques qu'il porte sur lui jour et nuit, et les donne au premier valet de chambre qui les porte dans le cabinet du Roi, où il les met dans un petit sac ou bourse qui est sur la table avec la montre de Sa Majesté, et qui garde cette bourse aux reliques et cette montre jusqu'à ce que le Roi rentre en son cabinet.
Cependant un valet de garde-robe apporte la chemise du Roi, qu'il a chauffée s'il en est besoin, et prête à donner, couverte d'un taffetas blanc. Puis, pour donner la chemise à S. M., si Mgr le Dauphin se trouve dans ce moment au lever, le grand chambellan, ou le premier gentilhomme de la Chambre, le grand maître de la Garde-Robe, ou autre officier supérieur, reçoit cette chemise du valet de garde-robe et la présente à Mgr le Dauphin, pour la donner à Sa Majesté, et en labsence de Mgr le Dauphin, à Mgr le duc de
Bourgogne, à Mgr le duc de Berrv, ou à Mgr le duc d'Orléans
Les autres princes du sang ou légitimés la prennent des mains du valet de garde-robe, à qui ils donnent à tenir leur chapeau, leurs gants et leur canne. Au défaut des princes du sang ou légitimés, le grand chambellan, un premier gentilhomme de la Chambre, le grand maître de la Garde-Robe, le premier valet de la Garde-Robe et les autres officiers de la Garde-Robe en leur rang donneroient chacun la chemise au Roi.
Au moment que le Roi a sa chemise blanche sur ses épaules, et à moitié vêtue, le valet de garde-robe qui l'a apportée prend sur les genoux du Roi, ou reçoit des mains de S. M. la chemise que le Roi quitte. Pendant que sa S. M. ôte sa chemise de nuit et met sa chemise de jour, aux côtés de son fauteuil, il y a deux valets de chambre qui soutiennent sa robe de chambre pour le cacher. Or, sitôt que sa chemise lui a été donnée, le premier valet de chambre en tient la manche droite, et le premier valet de garde-robe en tient la manche gauche. Après, le Roi se lève de son siège, et le maître de la Garde-Robe lui aide à relever son haut-de-chausses.
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Si S. M. veut mettre une camisole, c'est le grand maître de la Garde-Robe qui la lui vêt.
Les valets de garde-robe apportent l'épée, la veste et le cordon bleu. Le grand maître de la Garde-Robe agrafe l'épée au côté du Roi, puis il lui passe sa veste dans les bras, lui met par-dessus le cordon bleu en écharpe, au bout duquel la croix du Saint-Esprit de diamants est attachée et pend du côté de l'épée, avec la croix de l'ordre de Saint-Louis liée avec un petit ruban rouge. Ensuite, un des valets de garde-robe présente le juste-au-corps du Roi (après l'avoir chauffé s'il en est besoin) au grand maître de la Garde-Robe, lequel aide S. M. à le passer dans ses bras. S'il arrivoit par hasard, comme quelquefois à la campagne, qu'il ne se trouvât auprès du Roi ni grand chambellan, ni premier gentilhomme de la Chambre, ni grand maître, ni maître de la Garde-Robe, ni même de premier valet de garde-robe, les valets de garde-robe présenteroient euxmêmes à Sa Majesté toules les pièces de l'habillement ci-dessus, comme feroient aussi les garçons de garde-robe en l'absence desvalets de garde-robe.
Le Roi ayant mis son juste-au-corps, celui qui a soin des cravates de S. H. en apporte plusieurs dans une corbeille, lesquelles il a préparées avec les rubans quand il y en a; et celle qui plaît à S. M.,. le maître de la Garde-Robe la lui met; mais le Roi se la noue luimême... Le Roi vide les poches de l'habit qu'il quitte dans celles de l'habit qu'il prend; et c'est le maître de la Garde-Robe qui leslui présente pour les vider, un valet de garde-robe le tenant par dessous. Un autre valet de garde-robe apporte trois mouchoirs de points de trois sortes de façons sur une salve de vermeil, et le maître de la Garde-Robe les présente sur cette même salve à S. M., qui en prend un ou deux, comme il lui plaît. Cette salve est une manière de soucoupe en ovale.
Toutes les fois que le Roi est en robe de chambre, soit de nuit, soit de jour, qu'il soit indisposé, qu'il ait pris médecine ou non, c'est au grand maître de la Garde-Robe à présenter les mouchoirs à Sa Majesté.
Le maître de la Garde- Robe présente aussi au Roi son chapeau, ses gants et sa canne. Aux jours des grandes fêtes solennelles, le grand maître de la Garde-Robe met le manteau sur les épaules du Roi et présente à S. M. le collier de l'Ordre, lequel les officiers de la Garde-Robe attachent par-dessus le manteau.
Toutes les fois que le Roi met des habits neufs, pour cette première fois, le tailleur présente les chausses à S. M., mais à l'égard de la veste et du juste-au-corps, il les présente aux officiers supérieurs, comme il est dit à l'habillement ordinaire du Roi. Si. dès le matin, le Roi s'habilloit pour aller à la chasse, S. M. prendroit un surtout et un manchon, suivant la saison.
Si le Roi se ievoit avant qu'il fût jour, on allumoit un bougeoir, et le grand chambellan ou le premier gentilhomme de la Chambre ayant demandé a S. M. à qui elle souhaiteroit qu'on le donnât, le
premier valet de chambre le mettroit entre les mains de celui que le Roi auroit nommé, pour le tenir pendant qu'on habilleroit Sa Majesté.
Pendant que le Roi s'habille, l'horloger prend son temps pour mettre en état les pendules de la chambre et des autres appartemens de S. M., et la montre même que le Roi porte sur lui, et la va mettre sur la table du cabinet.
Un valet de chambre tient toujours le miroir devant le Roi, durant tout Je temps qu'on habille S. M., et deux éclairent aux deux côtés, s'il est besoin de lumière.
Le Roi étant tout habillé vient aussitôt à la ruelle de son lit, l'huissier de chambre faisant faire place devant S. M., le Roi s'agenouille sur les deux carreaux, l'un sur l'autre, qu'un valet de chambre a posés à terre sur le parquet au devant du fauteuil proche le lit du Roi, et ce valet de chambre se tient dans le balustre. S. M. prend de l'eau bénite, prie Dieu, et ayant achevé ses prières, le grand aumônier, ou le premier aumônier dit d'une voix basse l'oraison Qusesumus omnipotens Deus, etc., ou en leur absence, un des aumôniers; puis le Roi prend encore de l'eau bénite et s'en va... Autrefois, le Roi alloit prier Dieu dans un oratoire proche sa chambre.
Sur le soir, deux officiers du Gobelet apportent à la Chambre la « collation de nuit » pour le Roi, de laquelle il se sert en cas de besoin : consistant en trois pains, deux bouteilles de vin, un flacon plein d'eau, un verre et une tasse; de plus, sept ou huit serviettes et trois assiettes. Un valet de chambre reçoit cette collation et l'ofticier du Gobelet en fait l'essai devant lui. Et à quelque moment de la soirée, avant que le Roi se couche, le valet de chambre fait pareillement l'essai de cette coilatiou de nuit devant le premier valet de chambre.
Avant que le Roi vienne coucher, un valet de chambre place le fauteuil de S. M. sur lequel il étale la robe de chambre, et y pose dessus les deux mules ou pantoufles. Le barbier prépare sur une table la toilette et les peignes. Un autre valet de chambre accommode, en dedans, l'alcôve à la ruelle du lit, deux coussins l'un sur l'autre qui sont à terre sur le parquet devant un fauteuil où le Roi doit venir faire sa prière ; il prépare aussi le bougeoir allumé, qu'il pose là sur un siège à côté du fauteuil, puis il se tient au dedans de l'alcôve. Les officiers de la Garde-Robe apportent les hardes de nuit pour le Roi, et ils étendent sur une table la toilette de velours rouge sur laquelle ils viennent mettre à plusieurs fois toutes les hardes de jour de S. M. à mesure qu'elle les quitte en se déshabillant.
Le Roi sortant de son cabinet trouve à la porte le maître de la Garde-Robe, entre les mains duquel il met son chapeau, ses gants et sa canne, que prend aussitôt un valet de garde-robe. Et pendant ■que le Roi détache son ceinturon par devant pour quitter son épée,
•1e maître de la Garde-Robe le détache par derrière et le donne avec l'épée au valet de garde-robe, qui la porte à la toilette.
L'huissier de chambre fait faire place devant S. M., qui va faire sa prière proche de son lit, prenant de l'eau bénite et s'agenouillant, comme le matin, sur deux coussius qui sont préparés à terre devant un fauteuil. L'aumônier de jour tient le bougeoir pendant les prières du Roi, et dit à la fin, d'une voix basse, l'oraison Qusesumus omnipotens Deus, ut famulus tuus Ludovicus rex noster, etc.
Si le lendemain il doit y avoir quelque ordre extraordinaire pour la messe, S. M. le dit à l'aumônier pour le faire entendre aux chapelains, aux clercs de chapelle et au sommier de la chapelle et oratoire du Roi.
Le Roi se met de l'eau bénite au front, et se lève ensuite de ses prières. Alors le premier valet de chambre, après avoir pris le bougeoir que tenoit l'aumônier, reçoit des mains de S. M. la petite bourse où sont les reliques, et en même temps sa montre, continuant à marcher devant le Roi.
L'huissier de chambre fait encore faire place au Roi jusqu'à son fauteuil, et au moment que S. M. y arrive, le grand chambellan, ou le premier gentilhomme de la Chambre, demande au Roi à qui . il veut donner le bougeoir; et S. M. ayant parcouru des yeux l'assemblée, nomme celui à qui il veut faire cet honneur. Le Roi le fait, donner plus ordinairement aux princes et seigneurs étrangers quand il s'en rencontre.
Le Roi debout se déboutonne, dégage son cordon bleu; puis le maître de la Garde-Robe lui tire la veste, et par conséquent in cordon bleu qui y est attaché, et le juste-au-corps qui est encore par-dessus. Ensuite, il reçoit aussi la cravate des mains du Roi, remettant toutes ces hardes entre les mains des officiers de la Garde-Robe.
S. M. s'assied en son fauteuil, et le premier valet de chambre et le premier valet de garde-robe lui défont ses jarretières à boucles de diamants, l'un à droite, l'autre à gauche. Les valets de chambre ôtent du côté droit le soulier, le bas et le haut-de-chausses, pendant que les valets de garde-robe qui sont du côté gauche lui déchaussent pareillement le pied, la jambe et la cuisse gauche. Les deux pages de la Chambre qui sont de jour ou de service donnent les mules ou pantoufles à S. M. Un valet de garde-robe enveloppe le haut-de-chausses du Roi dans une toilette de taffetas rouge et le va porter sur le fauteuil de la ruelle du lit avec l'épée de Sa Majesté.
Les deux valets de chambre qui ont été derrière le fauteuil tiennent la robe de chambre à la hauteur des épaules du Roi, qui dévêt sa chemise pour prendre sa chemise de nuit, qu'un valet de garde-robe chauffe s'il en est besoin.
C'est toujours le plus grand prince ou officier qui donne la chemise au Roi, comme nous avons dit ci-devant au lever de S. M. Le premier valet de chambre aide au Roi à passer la manche droite de
cette chemise, comme de l'autre côté le premier valet de garderobe aide pareillement à passer la manche gauche, et chacun noueles rubans de la manche de son côté. Un valet de garde-robe prend sur les genoux du Roi la chemise que S. M. quitte.
Le Roi ayant pris sa chemise de nuit, le premier valet de chambre qui a tiré les reliques de la petite bourse les présente au grand chambellan ou au premier gentilhomme de la Chambre, qui les donne à S. M. ; le Roi les met sur lui, passant le cordon qui les tient attachées en manière de baudrier. Et quand S. M. met une camisole de nuit, le grand maître de la Garde-Robe prend cette camisoledes mains d'un valet de garde-robe et la vêt au Roi, qui prend ensuite sa robe de chambre et se lève de dessus son fauteuil, qu'un valet de chambre range à l'endroit de la cbambre où il a accoutumé d'être. Le Roi, debout, fait une révérence pour donner le bonsoir aux courtisans. Le premier valet de chambre reprend le bougeoir au seigneur qui le tenoit et le donne à tenir à celui de ses amis à qui i! veut faire plaisir, qui demeure au petit coucher.
Les huissiers de chambre crient tout haut : « Allons, Messieurs, passez. » Toute la Cour se retire, et ceux qui doivent prendre l'ordre ou le mot du guet de S. M. le prennent : savoir, le capitaine des Gardes du Corps, le capitaine des Cent-Suisses, le colonel du régiment des Gardes-Françoises, le colonel général des Suisses ou le colonel du régiment des Gardes Suisses, le grand écuyer, le premier écuyer, ou même un écuyer de quartier, et c'est là où finit ce qu'on appelle le grand coucher du Roi.
Il ne reste pour lors dans la chambre que les personnes suivantes :
Premièrement, tous ceux qui peuvent y être aussi le matin, quand Sa Majesté est encore dans son lit.
En second lieu, ceux de la première entrée.
Les officiers de la Chambre et de la Garde-Robe.
Le premier médecin et les chirurgiens.
Quelques particuliers à qui le Roi a accordé la grâce d'être à son petit coucher.
M. de Chamlay.
La Cour étant sortie, le Roi vient s'asseoir sur un siège pliant, qu'un valet de chambre a préparé proche la balustrade du lit de Sa Majesté, avec un carreau dessus. Le Roi s'y étant assis, les barbiers le peignent et lui accommodent les cheveux : Sa Majesté se peigne aussi. Pendant tout ce temps-là, un des valets de chambre lient le miroir devant le Roi, un autre éclaire avec un flambeau.
Le Roi étant peigné, un valet de garde-robe apporte sur la salve un bonnet de nuit et deux mouchoirs de nuit unis et sans dentelle, et présente cela au grand maître de la Garde-Robe, qui les donne au Roi, ou en son absence au grand chambellan, ou au premier gentilhomme de la Chambre, ou bien au premier valet de garderobe, ou en leur absence, il présenteroit tout cela lui-même à Sa Majesté.
Pour donner au Roi la serviette dont il s'essuie les mains et le visage, le grand chambellan ou le premier gentilhomme de la Chambre cèdent cet honneur à tous les princes du sang et légitimés En l'absence de tous ces princes, le grand chambellan ou le
premier gentilhomme, le grand maître de la Garde-Robe ou le maître de la Garde-Robe présente à Sa Majesté cette serviette qui est entre deux assiettes de vermeil, et qui est mouillée seulement par un bout. Le Roi s'en lave le visage et les mains, s'essuie du bout qui est sec, et la rend à celui qui la lui a présentée, lequel la remet ensuite entre les mains de l'officier de la Chambre.
Le Roi dit à quelle heure il se veut lever le lendemain, tant au grand chambellan, ou au premier gentilhomme de la Chambre, qu'au grand maître de la Garde-Robe, ordonnant encore au grand maître de la Garde-Robe l'habit qu'il veut prendre le lendemain.
L'huissier fait sortir toutes les personnes qui étoient au petit coucher et sort lui-même, après que le premier gentilhomme de la Chambre lui a donné l'ordre pour le lever du Roi au lendemain. Un valet de chambre éclaire au grand chambellan ou au premier gentilhomme de la Chambre jusqu'à l'antichambre. Les valets de garde- robe et les garçons reportent les habits de Sa Majesté à la garde-robe; et pareillement un garçon de garde-robe éclaire au grand maître ou au maître de la Garde-Robe.
Il ne reste donc plus dans la chambre que le premier valet de chambre, les garçons de la chambre et le premier médecin, pour quelques momens.
Après cela, le Roi entre dans son cabinet, y étant encore quelque temps sans se coucher. Quelquefois, il s'amuse un moment à flatter ses chiens et à leur donner à manger pour s'en faire mieux counoitre et se les rendre plus obéissans quand il va tirer. Le sieur Antoine, porte-arquebuse, qui a soin de ces chiens, s'y trouve d'ordinaire.
Cependant les garçons de la chambre font au pied du lit du Roi le lit du premier valet de chambre, dit le lit de veille. Ils bassinent et préparent le lit de Sa Majesté. Ils préparent aussi la collation du Roi, et apportent au premier valet de chambre, sur une assiette, le verre bien rincé pour présenter à Sa Majesté, et une serviette; puis ils versent du vin et de l'eau tant qu'il plaît au Roi, et pendant que Sa Majesté boit, le premier valet de chambre tient l'assiette sous le verre; le Roi s'essuie la bouche avec la serviette que lui présente, en ce moment, le même premier valet de chambre. Les garçons de la chambre tiennent aussi le bassin à laver devant Sa Majesté, qui se lave les mains.
Quelque temps après, le Roi se couche, les garçons de la chambre allument le « mortier » dans un coin de la chambre, et encore une bougie; et ces deux lumières brûlent toute la nuit, en cas qu'on en ait besoin. Les garçons de la chambre sortent et vont coucher proche la chambre, ordinairement auprès des coffres de la chambre. Le premier valet de chambre ferme les rideaux du lit du Roi, puis il va
fermer en dedans au verrouil les portes de la chambre de Sa Majesté; il éteint le bougeoir et se couche.
Si, la nuit, le Roi demande quelque chose, aussitôt le premier valet de chambre se lève, et, s'il est besoin de gens, il va appeler les garçons de la chambre.
C'est à cette époque, coïncidant avec l'établissement définitif de la Cour à Versailles, que peut se placer ce portrait du Roi, brossé de main de maître par Saint-Simon :
Jamais personne ne donna de meilleure grâce et n'augmenta tant par là le prix de ses bienfaits. Jamais personne ne vendit mieux ses paroles, son souris même, jusqu'à ses regards. Il rendit tout précieux par le choix et la majesté, à quoi la rareté et la brièveté de ses paroles ajoutoient beaucoup... Jamais il ne lui échappa de dire rien de désobligeant à personne ; et s'il y avoit à reprendre, à réprimander ou à corriger, ce qui étoit fort rare, c'étoit toujours avec un air plus ou moins de bonté, presque jamais avec sécheresse, jamais avec colère.
Jamais homme si naturellement poli, ni d'une politesse si fort mesurée, si fort par degrés, ni qui distinguât mieux l'âge, le mérite, le rang, et dans ses réponses quand elles passoient le « je verrai », et dans ses manières. Ces étages divers se marquoient exactement dans sa manière de saluer et de recevoir les révérences, lorsqu'on partoit ou qu'on arrivoit. 11 étoit admirable à recevoir différemment les saluts à la tête des lignes, à l'armée ou aux revues. Mais surtout pour les femmes, rien n'étoit pareil. Jamais il n'a passé devant la moindre coiffe sans soulever son chapeau, je dis aux femmes de chambre, et qu'il connoissoit pour telles, comme cela arrivoit souvent à Marly. Aux dames, il ôtoitson chapeau tout à fait, mais plus ou moins loin; aux gens titrés, à demi, et le tenoit en l'air ou à son oreille quelques instants plus ou moins marqués. Aux seigneurs, mais qui l'éloient, il se contentoit de mettre la main au chapeau. Il l'ôtoit comme aux dames pour les princes du sang. S'il abordoit des dames, il ne se couvroit qu'après les avoir quittées. Tout cela n'étoit que dehors, car dans la maison il n'étoit jamais couvert. Ses révérences, plus ou moins marquées, mais toujours légères, avoient une grâce et une majesté incomparables, jusqu'à sa manière de se soulever à demi à son souper pour chaque dame assise qui arrivoit, non pour aucune autre, ni pour les princes du sang; mais sur les fins cela le fatiguoit, quoiqu'il ne l'ait jamais cessé, et les dames assises évitoient d'entrer à son souper quand il étoit commencé. C'étoit encore avec la même distinction qu'il recevoit le service de Monsieur, de M. le duc d'Orléans, des princes du sang; à ces derniers, il ne faisoit que marquer, à Monseigneur de même, et à Messeigneurs ses fils par familiarité; des grands officiers, avec un air de bonté et d'attention.
Si ou lui faisoit attendre quelque chose à son habiller, c'étoit toujours avec patience. Exact aux heures qu'il donnoit pour toute sa journée; une précision nette et courte dans ses ordres. Si dans les vilains temps d'hiver qu'il ne pouvoit aller dehors, qu'il passât chez Mme de Maintenon un quart d'heure plus tôt qu'il en avoit donné l'ordre, ce qui ne lui arrivoit guère, et que le capitaine des gardes en quartier ne s'y trouvât pas, il ne manquoit point de lui dire après que c'étoit sa faute à lui d'avoir prévenu l'heure, non celle du capitaine des gardes de l'avoir mauquée. Aussi, avec cette règle qui ne manquoit jamais, étoit-il servi avec la dernière exactitude, et elle étoit d'une commodité iniinie pour les courtisans.
Il tiaitoit bien ses valets, surtout les inférieurs. C'étoit parmi eux qu'il se sentoit le plus à son aise, et qu'il se commuuiquoit le plus familièrement, surtout aux principaux. Leur amitié et leur aversion a souvent eu de grands effets. Ils étoient sans cesse à portée de rendre de bons et de mauvais offices, aussi faisoient-ils souvenir de ces puissants affranchis des empereurs romains, à qui le Sénat et les grands de l'Empire faisoient leur cour et ployoienl sous eux avec bassesse. Ceux-ci, dans tout ce règne, ne furent ni moins comptés, ni moins courtisés. Les ministres même les plus puissants les ménageoient ouvertement; et les princes du sang, jusqu'aux bâtards, sans parler de tout ce qui est inférieur, en usoient de même. Les charges des premiers gentilshommes de la chambre furent plus qu'obscurcies par les premiers valets de chambre, et les grandes charges ne se soutinrent que dans la mesure que les valets de leur dépendance ou les petits officiers très subalternes approchoient nécessairement plus ou moins du Roi. L'insolence aussi étoit grande dans la plupart d'eux, et telle qu'il falloit savoir l'éviter, ou la supporter avec patience1.
Rien n'étoit pareil à lui aux revues, aux fêtes et partout où un air de galanterie pouvoit avoir lieu par la présence des dames. On l'a déjà dit, il l'avoit puisée à la Cour de la Reine sa mère et chez la comtesse de Soissons; la compagnie de ses maîtresses l'y avoit accoutumé de plus en plus, mais toujours majestueuse, quoique quelquefois avec de la gaieté, et jamais devant le monde rien de déplacé ni d'hasardé; mais jusqu'au moindre geste, son marcher, son port, toute sa contenance, tout mesuré, tout décent, noble, grand, majestueux, et toutefois très naturel, à quoi l'habitude et l'avantage incomparable et unique de toute sa figure donnoit une grande facilité. Aussi, dans les choses sérieuses, les audiences d'ambassadeurs, les cérémonies, jamais homme n'a tant imposé, et il falloit commencer par s'accoutumer à le voir, si en le haranguant on ne vouloit s'exposer à demeurer court. Ses réponses en ces occasions étoient toujours courtes, justes, pleines, et très rarement sans quelque chose d'obligeant, quelquefois même de flatteur, quand le
1 Voici un de ces passages de profonde pénétration psychologique qui ont fait comparer Saint-Simon à Tacite.
discours le méritoit. Le respect aussi qu'apporloit sa présence, en quelque lieu qu'il fût, imposoit un silence et jusqu'à une sorte de frayeur.
Il aimoit fort l'air et les exercices, tant qu'il en put faire. Il avoit excellé à la danse, au mail, à la paume. Il étoit encore admirable à cheval à son âge. Il aimoit à voir faire toute ces choses avec grâce et adresse. S'en bien ou mal acquitter devant lui étoit mérite ou démérite. Il disoit que de ces choses qui n'étoient point nécessaires, il ne s'en falloit pas mêler si on ne les faisoit pas bien. Il aimoit fort à tirer, et il n'y avoit point de si bon tireur que lui, ni avec tant de grâces. Il vouloit des chiennes couchantes excellentes; il en avoit toujours sept ou huit dans ses cabinets, et se plaisoit à leur donner lui-même à manger pour s'en faire connoître. Il aimoit fort aussi à courre le cerf, mais en calèche, depuis qu'il s'étoit cassé le bras en courant à Fontainebleau, aussitôt après la mort de la Reine. Il étoit seul dans une manière de soufflet, tiré par quatre petits chevaux à cinq ou sis relais, et il menoit lui-même à toute bride, avec une adresse et une justesse que n'avoient pas les meilleurs cochers, et toujours la même grâce à tout ce qu'il faisoit. Ses postillons étoient des enfants depuis neuf ou dix ans jusqu'à quinze, et il les dirigeoit.
Il aima en tout la splendeur, la magnificence, la profusion. Ce goût, il le tourna en maxime par politique, et l'inspira en tout à sa Cour. C'étoit lui plaire que de s'y jeter en tables, en habits, en équipages, en bâtiments, en jeu. C'étoient des occasions pour qu'il parlât aux gens. Le fond étoit qu'il tendoit et parvint par là à épuiser tout le monde en mettant le luxe en honneur, et pour certaines parties en nécessité, et réduisit ainsi peu à peu tout le monde à dépendre entièrement de ses bienfaits pour subsister.
Mme de Caylus dit que Louis XIV parlait « parfaitement bien, pensait juste, s'exprimait noblement. Les réponses les moins préparées renfermaient, en peu de mots, tout ce qu'il y avait de mieux à dire, selon les temps, les choses et les personnes. Il avait l'esprit qui donne de l'avantage sur les autres. Jamais pressé de parler, il examinait, il pénétrait les caractères et les pensées ; mais, comme il était sage et qu'il savait combien les paroles des rois sont pesées, il renfermait souvent en lui-même ce que sa pénétration lui avait fait découvrir1 ».
1 On cite la réponse qu'il fit à Monsieur le Prince (le Grand Condé;, s'excusant sur sa goutte en montant l'escalier de Versailles : « Mou cousin, quand on est chargé de lauriers, comme vous, on ne saurait marcher vite. » Et ces délicates paroles au roi Jacques II détrôné, à qui il donnait l'hospitalité du château de Saint-Germain : « Voici votre maison; quand j'y viendrai, vous m'en ferez les honneurs, et je vous les ferai quand vous viendrez à Versailles. »