MOLIÈRE
Après la mort de Louis XIII, le château de Versailles fut abandonné par la Cour d*Anne d'Autriche pendant huit ans. Louis XIV n'y vint pour la première fois qu'en 4654. La Oazette nous apprend que le 48 avril, le Roi accompagné de son gouverneur, le maréchal de Villeroi» chassa autour de Versailles, et que le président de Maisons, surintendant des finances et capitaine des châteaux de Versailles et Saint-Germain, lui donna ainsi qu'à sa suite un splendide repas. Jus-* qu'en 4 662, Louis XIV vint à Versailles t se livrer au divertissement de la chasse », plusieurs fois par an, accompagné de Monsieur, son frère, du cardinal Mazarin et d'autres grands personnages. A partir de 1662, le Roi est plus souvent à Versailles^ non seulement pour chasser, mais pour donner à la nouvelle reine, Marie-Thérèse, et à la Cour, des fêtes, des bals et des repas dont la OazetU et la Muse historique de Loret nous racontent longuement les détails.
Dès 4662, Louis XIV commença à agrandir et à embellir une résidence à laquelle il prenait goût ; mais ce n'est pas ici que nous devons parler de ces agrandissements.
Versailles devenait le séjour favori du Roi; la Cour y résidait plusieurs jours de suite. Les appartements du château, où l'or et le marbre rivalisaient d'éclat, les meubles riches et les raretés qu'on y avait rassemblés, l'agrément
des promenades, le nombre infîni des fleurs et des orangers du jardin, la grande diversité d'animaux réunis à la Ménagerie, faisaient l'admiration de tous ceux qui visitaient c ce beau lieu ».
Avec les amours du Roi et de M^^^ de la Yallière, Versailles allait devenir le théâtre de fêtes merveilleuses célébrées en rhonneur de la favorite.
FâTB DB 4663.
Le 45 octobre 4663, Louis XIV quitta Vincennes et vint à Versailles avec les Reines et le Dauphin ; il leur donna une fôte à laquelle la troupe de Molière prit une part importante *. La seule pièce nouvelle qu'elle représenta fut VImprampiu de Versailles ' ; elle fut composée^ apprise et répétée en huit jours. V Ecole des Femmes^ jouée en 4662, avait attiré à Molière de vives critiques ; les prudes et les précieuses des ruelles, ainsi que leurs amis les faux dévots, se soulevèrent contre le satirique, qui les jouait sans déguisement et sans pitié. Les comédiens de THÔtel de Bourgogne, rivaux de la troupe de Molière, se joignirent à ses ennemis. Molière répondit aux attaques de la cabale par la Critique de V Ecole des FemmêSf dont la verve mordante ranima la querelle. De Visé publia Zilinde ou la Véritable critique de l'Ecole des Femmes^ et Boursault composa le Portrait du peintre, Molière répliqua par V Impromptu de 7<;r^ai//ej, composé par Tordre du Roi', qui prit hautement parti pour son auteur favori.
* • Le jeudi onzième octobre, la troupe est partie par ordre du Roi pour Versailles. Ou a joué le Prince jaloum ou Don Qarcie, Serioriue, V Ecole deê Mariê^ lee Fâcheuw, Vlmpromptu^ dit, à cause de la nouveauté et du lieu, de Vertailles, le Dépii amoureux et encore une fois le Prince jaloum. Pour le tout, reçu 3300 livres de M. Bontemps, premier valet de chambre, sur la Cassette. > (Registre de Lagrange).
* Il est impossible que Vlmpromptu ait été joué, ainsi que le dit Tédition de 1682 des Œuvres de Molière, le U octobre, puisqu*il parait certain, d'après la Gazette (1663, p. 1020), que le Roi n'est ariivé à Versailles que le 15.
' Louis XIV se déclara pour Molière avec tant d'ardeur, qu'il fit jouer encore devant lui \ Impromptu en 1664 et 1665 ; Monsieur, Colbert, Le Tellier et le maréchal de Gramont se crurent obligés de le faire aussi représeatsr chei eux.
0 Molière avait reproduit fidèlement dans la Critigue Taspect d'un salon mondain; cette fois il ouvrait les coulisses de son théâtre. Il se montrait lui et toute sa troupe dans le travail des répétitions, sans nom d'emprunt, chacun dans son costume de ville, chacun avec sa personnalité réelle et son propre caractère. C'est précisément une des entreprises les plus difficiles que de donner ainsi aux occupations de chaque jour assez de relief pour que le tableau en soit à jamais vivant. Molière nous a légué dans VImpromptu le document biographique le plus curieux et le plus précis sur lui-même. Il s'y montre dans son rôle de directeur et d'auteur; il nous révèle sa méthode de travail, sa pratique de la scène, sa théorie de Tart du comédien ; il y est même avec son tempérament, à la fois vif et patient, passionné, volontaire et opiniâtre ; il met sous nos yeux la plupart de ses compagnons, et en quelques traits nous les fait connaître aussi parfaitement que peuvent le faire des biographies complètes ^ »
Si Molière fait le portrait d'après nature des personnages de sa troupe, il traite sans pitié ses ennemis ; il met Boursault sur la scène, sans même déguiser son nom ; il le raille amèrement : t Le beau sujet à divertir la Cour, dit-il, que M. Boursault! Je voudrois bien savoir de quelle façon on pourroit l'cguster pour le rendre plaisant, » et le reste. Nous sommes en pleine comédie aristophanesque ; nous y serons bien plus encore, en 4664, avec Tartuffe, dont les originaux, hypocrites connus, se soulevèrent avec violence. Mais Louis XIV permettait, voulait même alors, que la comédie se transformât en satires personnelles, et qu'on les jouât dans son palais.
VImpromptu redoubla la haine des ennemis de Molière, qui dès lors ne cessèrent de l'attaquer par de nombreux pamphlets, et en lançant contre lui toutes sortes de calomnies, dont quelques-unes se répètent encore.
FâTB DB 4664.
En 4664, la Cour, composée de 600 personnes invitées,
' MouLiiD, ŒiÊvrêê de Molière, I, cl.
résida du 5 au U mai à Versailles. G^est à ce moment que fat donnée une grande fête, en apparence aux deux Reines, en réalité à M"« de la Vallière.
M"« de la Vallière était Tune des filles d^honneur de Madame Henriette, duchesse d'Orléans. Elle avait dix-sept ans, en 4664, quand Louis XIV la distingua et Taima.
M"® de la Vallière, dit Tabbé de Choisy, n'étoit pas de ces beautés toutes parfaites qu*on admire souvent sans les aimer. EUe étoit fort aimable, et ce vers de La Fontaine
Bt la grâce, plus belle encore que la beauté,
semble avoir été fait pour elle. Elle avoit le teint beau, les cbeveux blonds, le sourire agréable, les yeux bleus, et le regard si tendre et en môme temps si modeste, qu'il gagnoit le cœur et Testime au môme moment. Au reste, assez peu d'esprit, qu'elle ne laissoit pas d'orner tous les jours par une lecture continuelle ; point d'ambition, point de vues, plus attentive à songer à ce qu'elle aimoit qu'à lui plaire, toute renfermée en elle-môme et dans sa passion, qui a été la seule de sa vie, préférant l*bonneur à toutes cboses et s'exposant plus d'une fois à mourir plutôt qu'à laisser soupçonner sa firagilité; l'bumeur douce, libérale, timide, n'ayant jamais oublié (pi'elle fEdsoit mal, espérant toujours rentrer dans le bon chemin.
Ecoutons maintenant W^^ de Montpensier :
Elle étoit bien jolie et fort aimable de la figure; quoiqu'eUe ffit un peu boiteuse, elle dansoit bien, étoit de fort bonne grâce à cheval, l'habit lui en seyoit fort bien. Les justaucorps lui cachoient la gorge qu'elle avoit fort maigre, et les cravates la faisoient paroître plus grasse. Elle faisoit des mines fort spirituelles, et les connoisseurs disent qu'elle avoit peu d'esprit.
La Palatine ne lui est pas moins favorable :
Ses regards, dit-elle, avoient un charme qu'on ne peut décrire; elle avoit une taille fine, mais de vilaines dents; ses yeux me paroissoient plus beaux que ceux de M°*® de Montcspan ; tout son maintien étoit modeste. Elle boitoit légèrement, mais cela ne lui alloit pas mal.
Un auteur anonyme* devient plus sévère :
Il faut un peu dire comment est faite une personne qui a si fortement pris le cœur d'un Roi si fier et si superbe. Elle est d'une
* Le Palais-Boyal ou Us Amours de M^* de la Vallière,
taille médiocre, fort menue ; elle ne marche pas de bon air, à cause qu'elle boite ; elle est blonde et blanche, marquée de petite vérole, les yeux bruns ; les regards en sont languissants, et quelquefois aussi sont-ils pleins de feu, de joie et d'esprit ; la bouche grande, assez vermeille, les dents pas belles, point de gorge, les bras plats, qui font assez mal juger du reste du corps. Son esprit est brillant, beaucoup de vivacité et de feu. Bile pousse les choses plaisamment ; elle a beaucoup de solidité, et même du savoir, sachant presque toutes les histoires du monde ; aussi a-t-elle le temps de les lire. Elle a le cœur grand, ferme et généreux, désintéressé, tendre et pitoyable. Elle est sincère et fidèle, éloignée de toute coquetterie, et plus capable que personne du monde d'un grand jugement. EÛe aime ses amis avec une ardeur inconcevable, et il est certain qu'elle aima le Roi par inclination plus d'un an avant qu'il la connût, et qu'elle disoit souvent à une amie qu'elle voudroit qu'il ne fût pas d'un rang si élevé.
Uq parlementaire, Lefèvre d*Ormesson S donne une note absolument discordante :
Cette demoiselle ne me parut point beUe, écrit-il ; elle a les yeux fort beaux et le teint, mais elle est décharnée, les joues cousues ', la bouche et les dents laides, le bout du nez gros et le visage fort long. En vérité je fus surpris de la trouver si peu beUe.
U^fi de Montespan, Tamie de La Vallière, ne pouvait manquer de dire son mot ; elle lui décocha les vers suivants :
Soyez boiteuse, ayez quinze ans,
Point de gorge, fort peu de sens.
Des parents. Dieu le sait ! Faites, en fille neuve.
Dans l'antichambre vos enfants, Sur ma foi, vous aurez le premier des amants,
Et La Vallière en est la preuve.
Quant aux portraits peints de M^^^^de la Vallière, le seul authentique est celui peint par Mignard, qui se trouve au château de Saint-Germain-Langot, et dont une excellente copie, faite par M. Schmitz, se voit au musée de Versailles *.
Après avoir donné, en 4662, en Thonneur de sa maltresse.
* Journal, II, 442, année 1666.
' C'estrà-dire le visage extrêmement maigre.
* Voy. SouLiÉ, Le portrait authentique dé i^^« de la Vallière, brocb. in-80, t866.
un grand carrousel dans la cour des Tuileries, Louis XIY lui offrit une splendide fête à Versailles. Le duc de Saint- Aignan, premier gentilhomme de la Chambre, qui avait déjà trouvé plusieurs sujets de ballets fort agréables, fut chargé de l'organisa tion de la fôte. Il s'adjoignit Benserade* et le président de Périgny *. Molière et sa troupe • furent chargés de jouer la comédie. LulU composa la musique, et il fit exécuter cette colossale partition par toutes les voix et tous les instruments dont il put disposer. Vigarani, machiniste italien, célèbre dans son art, présida aux décors, aux illuminations et aux feux d'artifice.
La fête dura trois jours, les 7, 8 et 9 mai ^. Le sujet de la fête était emprunté à TArioste ' ; il s'agissait de représenter le séjour de Roger dans Tile et le palais de l'enchanteresse Alcine. Le rôle de Roger fut tenu par le Roi ; les autres rôles, par les principaux seigneurs.
La première journée, il y eut une course de bagues dans un cirque de verdure*, richement décoré et établi à rentrée de l'Allée-Royale ^ On y arrivait par quatre grands portiques.
La fête commença par rentrée du Roi représentant Roger, de Monsieur le Duc', des ducs de Noailles, de Guise, de Foix, de CoisliD, des comtes d'Armagnac et du Lude, du prince de
* Poste de cour et célèbre compositeur de ballets, mort en 1691.
* Président à la troisième cbambre des Enquêtes au parlement de Paris, lecteur du Roi et précepteur du Dauphin, mort en 1670. M. de Périgny faisait aussi les plans et les vers des ballets.
* On lit dans le registre de Lagrange : < La troupe est partie par ordre du Roi pour Versailles le dernier de ce mois, et y a séjourné jusqu'au 22^ mai. On y a représenté, pendant trois jours, les Plaisirs de l'Islê enchantée^ dont la Princesse d^Elids fit une journée, — plus les Fâeheus, Mariage forcét et trois actes du Tartufe qui étoient les trois premiers. — Reçu 4000 fr. > — Le Roi ajouta bientôt une gratification de 2000 livres à It sonome précédemment payée.
^ Voy. la relation publiée sous le titre de : Lts plaisirs de Vlsle enchantés, etc«, Paris, imprimerie royale, 1G73, in-fol., avec 9 planches dessiuées et gravées par Israël Silvestre.
* Chants VI et VII de Roland Furieux.
^ Ce n'est qu^en les voyant sur les charmantes et spirituelles estampes d'Israël Silvestre que 1 on peut se rendre compte de ce qu'étaient les bosquets, les cirques, les salles et les portiques de verdure des grandes fêles de Versailles.
' Le Tapis- Vert d'aujourd'hui.
' Le fils du grand Condé.
LOUIS XrV — LES FÊTES DE VERSAILLES 47
Marsillac, des mar(j[uis de Soyecourt, d'Humières et de la Yallière * , représentant les Paladins , tous vêtus de magnifiques habits , aux couleurs éclatantes et couverts de broderies d*or et d^argent , de diamants et de pierreries , tous montés sur de superbes chevaux, richement caparaçonnés. Ils étaient accompagnés de trompettes et de timbaliers.
Après les Paladins, on vit entrer un char gigantesque, de 18 pieds de haut, de 24 de long et de 45 de large, tout sculpté et éclatant d'or et de diverses couleurs ; il représentait le char d'Apollon, en Thonneur duquel se célébraient autrefois les jeux pythiens, que les Paladins se proposaient d*imiter en leur course. Apollon était assis au plus haut du char, ayant à ses pieds les quatre Siècles : le siècle d'or représenté par la jeune et jolie M™« Molière, le siècle d'argent par Hubert, le siècle d'airain par M^** de Brie, le siècle de fer par Du Croisy, tous avec leurs attributs. Le Temps, figuré par Millet, l'habile cocher de Louis XIV, conduisait et faisait manœuvrer cette gigantesque machine, traînée par quatre admirables chevaux, et escortée par les douze Heures^ les douze signes du Zodiaque et une foule de pages. Après diverses marches et plusieurs pièces de vers composées à la louange de la Reine, la course commença, c en laquelle le Roi fit admirer l'adresse et la grâce qu'il a en cet exercice ». Ce fut cependant le marquis de la Yallière qui gagna le prix, consistant en une épée d'or enrichie de diamants, avec des boucles de baudrier de grande valeur, que lui remit Anne d'Autriche.
La nuit étant arrivée, on éclaira le cirque, et l'on vit paraître trente-quatre concertants ou musiciens, Lulli en tète, puis les Saisons, les signes du Zodiaque, qui dansèrent une des plus belles entrées de ballet qu'on eût encore vues. Puis, les Saisons revinrent. « Le Printemps parut ensuite sur un cheval d'Espagne, représenté par M"« du Parc qui, avec le sexe et les avantages d'une femme, faisoit voir l'adresse d'un homme. Son habit étoit vert, en broderie d'argent et de fleurs au naturel. L'Été le suivoit, représenté par le sieur du Parc, sur
* Le frère de la favorite.
un éléphant couvert d*une riche housse. L'Autonme^ aussi avantageusement vêtu, représenté par le sieur de la Thorillière, venoit après, monté sur un chameau. L'Hiver, représenté par le sieur Béjard, arrivait à son tour, monté sur un ours. » Leur suite était composée de jardiniers, de moisson* neurs, de vendangeurs, de vieillards gelés, portant sur la tète de grands bassins chargés de confitures, de fruitSi de raisins, pour la collation. Pan, représenté par Molière, et Diane venaient ensuite avec leurs joueurs de flûte et de musette. Vingt autres personnages portant les viandes et dix-huit pages destinés à servir les dames fermaient la mar^ che. Alors les Saisons, Diane et Pan adressèrent à la Reine im compliment en vers, et la collation commença.
La Reine-mère se plaça au milieu de la table disposée en croissant; le Roi était à sa droite, la Reine à sa gauche. Monsieur, Madame et les dames prirent part à la collation; parmi elles se trouvait M"® de la Yallière. La magnificence de ce repas, la richesse de la décoration de la table, éclairée par des centaines de bougies, le nombre infini des serviteurs vêtus en masques, le luxe et la beauté des vêtements des dames et de ceux des Paladins qui entouraient la table, faisaient alors de ce cirque un lieu vraiment enchanté.
Le divertissement de la seconde journée fut la comédie. Un vaste théâtre, « d'une décoration fort agréable », avait été élevé dans un nouveau cirque, couvert de toiles pour défendre contre le vent les flambeaux et bougies qui devaient éclairer la salle. La troupe de Molière représenta la Princesse d'Elidej comédie imitée d'une pièce de Moreto, Dédain powr Dédain^ Tun des chefs-d'œuvre du théâtre espagnol. Au début, Molière y célèbre Tamour et déclare, par la bouche d'Arbale,
Qu'il est malaisé que sans ôtrc amoureux
Un jeune prince soit et grand et généreux. C'est une qualité que j'aime en un monarque ; La tendresse du cœur est une grande marque ; Et je crois que d'un prince on peut tout présumer,
Dès qu'on voit que son âme est capable d'aimer
Je vous trouvois bien fait, l'air grand, et l'âme fière ; Votre cœur, votre adresse, éclatoient chaque jour; Mais je m'inquiélois de ne voir point d'amour ;
Et puisque les langueurs d*une plaie invincible Nous montrent que votre ftme à ses traits est sensible, Je triomphe, et mon cœur, d*allégresse rempli. Vous regarde à présent comme un prince accompli.
Il est permis de voir, dans ces vers, une allusion à Tamour du Roi pour M»« de la Vallière.
Molière n'oublia pas de faire l'éloge de Versailles ; la princesse ayant dit :
Oui, j*aime à demeurer dans ces paisibles lieux :
On n*y découvre rien qui n*encbante les yeux
Ces arbres, ces rochers, cette eau, ces gazons frais Ont pour moi des appas à ne lasser jamais. •
Sa confidente lui répond :
Je chéris comme vous ces retraites tranquilles Où Ton vient se sauver de rembarras des villes : De mille objets charmants ces lieux sont embellis ; Et ce qui doit surprendre, est qu*aux portes d'Elis, La douce passion de ftdr la multitude Rencontre une si belle et vaste solitude.
A la fin de la représentation, des danseurs renommés, figurant quatre bergers et deux bergères héroïques, vinrent danser en chantant ; puis un groupe de seize faunes, composé des musiciens les plus célèbres, exécutèrent, avec ceux de rorchestre, une symphonie c la plus agréable du monde ».
La gravure dlsraël Silvestre nous montre le théâtre, les
acteurs en costumes de fantaisie, et les actrices suivies de
leurs pages portant la longue traîne de leurs robes. Le second
^personnage à droite est Moron, boufibn de la princesse
d*Elide, dont le rôle était joué par Molière.
La troisième et dernière journée ne fut pas la moins magnifique. Un grand théâtre avait été dressé au milieu du bassin qui est à l'extrémité de TAllée-Royale* ; le palais d*Alcine, élevé sur un rocher, formait le fond ; les deux côtés étaient tendus de tapisseries fixées à des mâts et posées sur une ligne de rochers, qui supportaient les musiciens ; au milieu était le Lac enchanté, formé par le bassin. Le Roi et
* Le bassin d'Apollon.
les Reines étaient sous un dais, à droite et à gauche duquel étaient placés les invités. Le spectacle commença par un concert.
Peu de temps après ron aperçut de loin trois grosses baleines, qm sortoient des deux côtés du palais, et qui en nageant 8*approchoient des bords du Lac enchanté. L'une portoit sur son dot Alcine, et les deux autres portoiont les deux compagnes de cette magicienne*. Comme Ton raisonne dififércnunent sur toutes les choses de ce monde, les uns soutenoient que ces monstres étoient vivants, et que les Biscayens* les avoicnt pris à la dernière pèche et les avoient amenés au Roi ; d'autres disoient que c*étoient des poissons que Ton avoit jetés, il y a peu de temps, dans le rondd'eau, et qui étoient devenus assez grands pour servir en cette beUe occasion, et ces derniers appuyoicnt leur opinion en disant que
Sans se donner beaucoup de peines L'on fait aux champs des rois de fertiles moissons, Et leurs eaux sont toujours si bonnes et si saines,
Que les moindres petits poissons Y deviennent dans peu de fort grosses baleines.
Alcine et ses compagnes s'étant approchées du bord du lac, visà-vis de Leurs Majestés, firent le récit que vous trouverez imprimé, et s'en retournèrent après du côté de l'Ile enchantée, où étoit le palais, qui, s'ouvrant à leur arrivée, surprit agréablement les yeux par les beautés d'une architecture si merveilleuse, que Ton eût cra que c'étoit de l'invention de Vigarani, si l'on n'eût été prévenu que c'étoit un enchantement d' Alcine. Alors les concerlans redoublèrent leurs accords, et l'on vit des Géants ' d'une prodigieuse grandeur qui firent la première entrée du ballet ^.
Les Géants étaient accompagnés de quatre Naîns ; ils furent suivis de huit Mores. Ces seize personnages, chargés de la garde du palais d'Alcine, furent remplacés par six chevaliers, retenus dans le palais, qui essayèrent d*en sortir et furent vaincus par six Monstres. Deux entrées de Démons agiles arrivèrent au secours d'Alcine et exécutèrent des sauts merveilleux. A la sixième entrée, Roger',
* M"* du Parc faisait Alcine ; M"<^ de Brie et M""^ Molière représentaient Célie et Dircé.
' Les marins de la Biscaye et de Bayonne étaient alors les premien pour la pêche de la baleine.
' Les danses avaient lieu dans le palais.
^ Relation des divertissemens gue le Bot a donnés aux Reinet dan$ U 4>are de Versailles^ par M. dk Mariont, 1674, in-12.
' Ce n'était plus le Roi qui représentait alors Roger.
assisté de quelq[ues chevaliers et de la sage Mélisse, se prépara à sortir du palais. Alcine accourut pour Ten empêcher, mais déjà Mélisse avait mis au doigt de Roger le fameux anneau qui détruisait les enchantements. Alors un coup de tonnerre, accompagné d^éclairs, annonça la fin prochaine du palais, qui fut bientôt embrasé par un feu d^artifice. a Jamais, dit M. de Marigny, Ton n'a vu d*incendiè plus agréable ; Fair, la terre et Teau étoient couverts tantôt de fusées volantes, et tantôt de gerbes de feu ; tantôt mille serpenteaux s*élançoient de Tile sur les spectateurs. » La gravure de Silvestre prouve, en effet, que cette pluie de feu dut être splendide. r
Certes M. le duc de Saint-Aignan doit être bien satisfait d'avoir été Tauteur d'une fête si belle et si bien conduite ; car enfin jamais rien ne se passa avec tant d'ordre; et pour prévenir môme la confusion que la curiosité du peuple auroit pu apporter en passant par dessus les murailles du parc, on les avoit bordées de soldats des Gardes, et M. le maréchal de Gramont avoit fait tendre 4eux tentes, sous lesquelles on servit deux tables pour les priBO^aux officiers, tandis que Ton donnolt avec profusion du vin aiMWte des soldats
Le Roi, pour continuer à divertir les Reines, fit succéder aoz plaisirs du palais d* Alcine celui de la course dai^ 4ê(es, qui se fit ^ dans les fossés du château* ; il remporta par 011 adresse le prix que tous les vœux de rassemblée lui donopient, et.î||er^onna sur le champ à courre aux chevaliers qui avoiént eu n^nii^éar d*ôtre de sa quadrille ; et le duc de Coislin, qui le gagna, reçut le diamant de la main de la Reine '. '
Le II, le Roi mena toute la Cour, Taprës-dinée, à sa Ménagerie, dont on admira les beautés particulières et le nombre presque incroyable d'oiseaux de toutes sortes, parmi lesquels il y en a beaucoup de fort rares. 11 seroit inutile de parler de la collation quisui-vit ce divertissement, puisque, huit jours durant, chaque repas pouvoit passer pour un festin des plus grands qu'on puisse fiedre. Et le soir. Sa Majesté fit représenter, sur l'un de ces théâtres doubles de son salon, que son esprit universel a lui-môme inventés, la comédie des Fâcheux^ faite par le sieur de Molière, mêlée d'entrées de ballet * et fort ingénieuse *.
* Le 10.
' La Cour était placée sur le balcon qui régnait tout autoor du château.
' Relation de M. de Marigny.
^ La musique était de Beauchamp.
' Relation officielle.
Le 42, on tira une loterie. « Afin que les dames, après avoir été royalement régalées pendant leur séjour à Versailles, ne s'en retournassent point sans emporter quelques faveurs du Roi, il fit une magnifique loterie \ dans laquelle il y avoit autant de billets heureux que de dames *. » Le sort fit tomber le gros lot entre les mains de la Reine. Il y eut ensuite une course de têtes, et le soir, Molière joua pour la première fois le Tartufe *, qui souleva contre son auteur tous les hypocrites dont il s*était si merveilleusement moqué.
Le 43, le Roi voulut encore courre les tètes et gagna deux prix ; le soir, Molière joua le Mariage forcé. Le U, la Cour partit pour Fontainebleau.
Tout le monde, au dire de la Relation officielle, avait été enchanté de cette fête. Cependant Olivier d*Ormesson^ nous apprend que M™® de Sévigné'^, en lui racontant les divertissements de Versailles, lui dit que tous les courtisans étaient enragés, car le Roi n'avait pris soin d*aucun d*eux, et que MM. de Guise et d'Elbeuf n'avaient pas eu c quasi un trou pour se mettre à couvert ».
Le 12 octobre 4664, la Cour revint à Versailles et y passa plusieurs jours, chassant et assistant à la représentation de plusieurs pièces de Molière.
La troupe, dit le registre de Lagrange, est partie, par ordre du Roi, i)Our Versailles, le lundi 13 octobre et est revenue le vendredi 25 courant, et a joué tous les jours différentes comédies, tant sérieuses que comiques, 10 fois.
Lagrange ne cite cependant que huit pièces : Vlmpromptu^ V Ecole des maris^ V Ecole des femmes, le Cocu, le Dépita VBtourdi^ les Fâcheux et la Critique de l'Ecole des femmes ^.
Le 43 mars, le Roi et la Reine, accompagnés de M'** de
* • Celaient des pierreries, des ameublements, de Targcnterie et autres choses semblables. • (Relation officielle.)
• MARfGNT.
* Les trois premiers actes seulement.
^ Journal t à la date du 13 mai 1664.
' Sans doute renseignée par son cousin, Bussy-Rabutin, qui était k la flte.
* La troupe reçut 3000 livres.
Montpensier et de grand nombre de dames de qualité, vinrent à Versailles prendre le divertissement de la chasse du cerf ; toute la compagnie fut ensuite régalée d'une magnifique collation, à laquelle prit part le comte de Lira, ambassadeur d'Espagne.
Le 13 juin, dit la Gazette^ le Hoi, la Heine, Monsieur et Madame, accompagnés de toutes les dames de la Cour, allèrent prendre le divcrlisscment qu'on leur avoit préparé dans le petit parc du chftteau de Versailles, disposé à cet effet, avec toute la magnificence et la galanterie imaginables. Il y avoit dans Tallée du milieu un grand théâtre de 120 pieds de largeur, avec deux autres, dont la décoration représentoit un vaste jardin d'espaliers, dans le fond duquel paroissoit, à travers un grand portique d'architecture, une allée de charmes qui s'enfonçoit à perte de vue dans l'épaisseur d'un bois. Le long de ces espaliers, il y avoit trois rangs de vases de porcelaine remplis de fleurs ; et les côtés étoient bornés de deux corps de logis, dont l'architecture produisoit un merveilleux effet. Le devant du théâtre étoit bordé d'un double rang de semblables vases, ainsi que la face, sur une espèce d'estrade; et quantités de girandoles de cristal brilloient parmi ces porcelaines, et en divers autres endroits, parmi la verdure et les fleurs. Mais ce qui ne c .usoit pas moins d'admiration, étoient 40 cyprès de 12 pieds de haut, posés à droite et à gauche sur chacun des trois théâtres, et 4 arcades do pareille verdure, entre le théâtre du milieu et les deux autres, au devant desquelles étoient plusieurs myrtes de 10 pieds de haut, qui formoient encore, à droite et à gauche, une espèce de petit bois, le tout éclairé de 100 lustres de cristal, avec plus de 4000 autres lumières.
Après que le Roi eut fait voir à la Reine les beaux appartements de cette délicieuse maison, Leurs Majestés descendirent dans un grand salon, où elles trouvèrent une collation de toutes sortes de fruits et de confitures, en cinq grandes machines, dont l'une étoit de diverses figures de glace et de différentes couleurs ; puis, elles allèrent à la promenade au parc et se rendirent daAS ce chaînant jardin, où, toute la Cour s'étant placée, la troupe du Roi représenta le Favori \ comédie entremêlée d'intermèdes ^ii d'entrées de ballets des mieux concertés, avec d'excellens concerts de voix et d'instrumens.
Le registre de Lagrange nous permet de compléter une lacune de la Gazette. Il nous apprend que « M. de Molière fit un prologue en marquis ridicule qui vouloit être sur le théâtre, malgré les gardes, et eut une conversation risible avec une
* Par M"»« de ViUedieu.
Actrice qui fit la margaisô ridicule, placée au milieu de ras86ixU>lée. » Après le spectacle,
U y eut, au môme lieu, continue la Goutte^ grand bal, où les seigneurs et dames qui avoient été choisis parurent dans un ajua* tement tout particulier. Puis, LL. MM. entrèrent dans un' labyrinthe de plusieurs aUées, au milieu desquelles étoient dressées quatreTrandes tables, qui furent tenues par le Roi, la Reine, Monsieur el liadame, accompagnés de quantités des principales dames de la Gonr, Sa Majesté servie par le duc d*Enghien, la Reine par le marquis de Bellefonds, et Monsieur et Madame par les contrôleurs généraux* Cette place étoit éclairée d*un nombre infini de lustres, de mdme que les allées; et la profusion des viandes les plus exquises* lût pariool égale, ainsi que la politesse. Au reste, afin qu'il n*y manquât rien, les violons avec les hautbois, et autres instrumens, diyertireni agréablement la compagnie pendant ce délicieux régal, à la sortie duq[uel Leurs Majestés partirent sur les trois heures du matin pour retourner à Saint-Germain, satisfaites, au point qu'il est aiséd*inur giner, de leur promenade et de toutes ces belles inventions aTec lesquelles le sieur Vigarani, ingénieur du Roi, avoit préparé la scène destinée à ce divertissement.
La Cour séjourna à Versailles du 43 au 17 septembre. La troupe de Molière joua VBeole des Maris^ VImprompim et V Amour médecin trois fois, avec musique et ballet. Dans la journée du 14, la Reine, Madame, M'i« de Montpensier, M"® d'Alençon et les autres dames, vêtues en amazones, assistèrent à une grande chasse.
Du 2 au 7 novembre, la Cour vint célébrer la Saint-Hubert à Versailles par deux chasses solennelles.
n serait fastidieux et inutile de mentionner d*après la OafuUe toutes les fois que le Roi et la Cour sont venus se livrer, à Vereailles, c au divertissement de la chasse ou à celui du bel » ; nous ne parlerons donc que des fêtes les plus importantes, mais nous ne passerons pas sous silence le détail suivant, que nous trouvons dans les Comptes des Bâtiments. En 1665, on construisit dans le parc une ramasse ou glissoire en
' On trouve dans la Gazette de 1665 (T. I, p. 44) quelques détails tur un de ces « soupers vraiment royaux, admirés pour rextraordinaire profu* iion de viandes servies en pyramidet^, entremêlées de grand nombre de cot^tUIes remplies d*oranges et de citrons, d'où sortoient plusieurs flam* beang^ ce qui ne faisoit pas un moins agréable effet que le reste • .
LOUIS nV — LES FÊTES DE VERSAILLES 55
bois, sur laquelle le Roi et M^** de la Vallière 9 aimoieni à itf jouer » *.
Le Roi, dit la Gazette ^ ayant choisi Versailles comme le lieu le pins agréable pour les divertissements des derniers jours de carnaval, y arriva le 20 février avec toute la Cour et y traita à dîner Monsieur, Madame, M"* de Montpensier et plusieurs autres princesses et dames avec une magnificence extraordinaire. Le soir, il y eut bal dans le vestibule du cbfiteau, qui fût commencé par Sa Majesté avec la Reine, et continué par Monsieur et Madame, puis par le duc d*Bnghien avec la duchesse*, et par les autres seigneurs et dames, vêtus et masqués d'une manière des plus superbes, notamment le Roi qui avoit un habit moitié à la persienne et moitié à la chinoise, chargé de pierreries, et ce divertissement Ait suivi d'un souper servi encore avec une somptuosité vraiment royale.
Le lendemain, tout ayant été préparé pour les courses, dans la place devant TOrangerie, où Sa Majesté avoit fait en quatre jours préparer le camp environné de balustrades, sur lesquelles étoient disposées des têtes en divers endroits, la Reine s'y rendit sur les quatre heures du soir, aussi richement que galamment déguisée, avec un habit éclatant de pierreries et de broderies, accompagnée de M"® de Montpensier, non moins magnifiquement habillée à la turque, de la duchesse d'Enghien et des autres princesses et dames en un équipage des plus avantageux. Aussitôt que Sa Majesté se fut placée en un fauteuil, ainsi que sa compagnie, à droite et à gauche sur des bancs, Ton aperçut une nombreuse troupe de chevaliers qui entroient par la porte du petit parc, aux fanfares des trompettes et au bruit de deux timballiers; le duc de Salnt-Aignan, des mieux vêtus à la persienne et très-bien monté, étant à la tête en qualité de maréchal de camp général, précédant les principales beautés de la Cour, toutes admirablement équipées et sur des chevaux choisis, conduites par Madame, avec une veste des plus superbes et sur im cheval blanc housse de brocart, semé de perles et de pierreries, ainsi que son habit. Le Roi marchoit après, ne se faisant pas moins connoltre à cette haute mine qui lui est particulière qu'à son riche vêtement à la hongroise, couvert d'or et de pierreries, avec%D cas- (pie de même, ondoyé de plumes, et à la fierté dâl'^on ché|p|^ <iui sembioit plus superbe de porter un si grand monfll^e que cleMii magnificence de son caparaçon et de sa housse pareilleçient couverte de pierreries. Monsieur joignoit Sa Majesté, richement vêtu à la turque et monté sur un cheval blanc, caparaçonné et housse, avec quantité de perles. Le duc d'Enghien étoit à côté de Son Altesse Royale, superbement habillé en indien et monté à l'avantage ainsi que les autres seigneurs qui sui voient en dix quadrilles.
* Eu 1667, on rétablit la glissoire do parc, qui sans doute s'était détraquée [Comptes des Bâtiments).
* Anne de Bavière, duchesse d'Enghien.
La Cour ne retourna à Saint-Oermain que le 27 février.
Au commencement de novembre, le Roi fit à Versailles les réjouissances de la Saint-Hubert avec beaucoup plus de solennité que les années précédentes. Pendant six jours il y eut chasses, concerts, bal, festins et comédies. La troupe de Molière, du 6 au 9, joua Attila^ tragédie nouvelle de Corneille, que Molière avait payée 2000 livres à son auteur, et trois pièces de M. de Visé : la Veuve à la mode, une pastorale et VEmharras de Oodard ou V Accouchée. La Cour revint à Paris, le 9, pour passer Thiver dans le palais des Tuileries.
Du 24 au 30 avril, le Roi, la Reine, Monsieur et Madame, se divertirent, « en cette agréable saison », à Versailles. Le registre de Lagrange nous apprend que pendant ce séjour la troupe de Molière vint jouer Amphitryon^ le Médecin malgré lui^ CUopâire \ le Mariage forcé et V Ecole des Femmes.
Après la paix d'Aix-la-Chapelle, Louis XIV résolut de donner une grande fête en sa maison de Versailles.
La faveur de M"® de la Vallière arrivait à sa fin. M™ de Montespan commençait, depuis 4667, à être la maltresse préférée du Roi, bien que M"« de la Vallière restât a la maîtresse déclarée », selon le langage du temps. Athénaïs de Mortemart, mariée en 1663 au marquis de Montespan, avait alors vingtsix ans et était, dit Saint-Simon, a belle comme le jour ». Tous les contemporains, M™® de Sévigné, M™« de la Fayette, Loret, etc., parlent avec admiration de ses beaux cheveux blonds, de ses yeux bleus à la fois pleins de feu et de douceur, de la blancheur éblouissante de son teiut, de Télégance de sa taille ; et les portraits qui restent d'elle attestent la vérité de ces éloges.
La Palatine, qui n'aimait pas M™® de Montespan, écrit :
La Montespan étoit plus blauche que La Vallière ; elle avoit une belle bouche, de belles dents, mais elle avoit Tair efironté; on voyoit sur sa figure qu'elle avoit quelque projet en vue. Elle avoit de
^ Marc- Antoine ou CUopAtrt^ tragédie par La Thorillièrb.
beaux cheveux blonds, de belles mains, de beaux bras, ce que La Vallière n'ayolt pas, mais celle-ci étoit fort propre, et la Montespan une sale personne *.
Loret, dans ses vers de gazetier, dit :
L'adorable de Mortemart, Très-aimable mignonne, car, C*est une des plus ravissantes.
Des plus sages, des plus charmantes.
De toutes celles de la Cour
Fit la quête ce saint jour-là
D*un air si doux et si modeste
Ou pour parler plus dignement, Avec un si noble agrément.
Que tout chrétien, tant fût-il sage, Etoit charmé de son visage
Plutôt angélique qu'humain
Oh I que sa brillante jeunesse
De libertés tiii larronesse,
Bt que ses propos gracieux,
Et la douceur de ses beaux yeux,
Embellis de clartés divines,
Firent d'innocentes rapines,
Puisqu'il est vrai qu'au môme instant.
Cet objet, toujours éclatant,
Qui de mille amours est la source,
Attaquoit les cœurs et la bourse.
Quand elle mourut, en 4706, à soixante-six ans, Saint-Simon* prétend « qu'elle étoit encore belle et paroissoit tout ce qu'elle avolt été » ; mais la Palatine dit précisément le contraire : « Je suis convaincue que vous n'avez pas autant de rides que moi, mais je ne m'en soucie nullement : n'ayant jamais été belle, je n'y ai pas perdu grand'chose. Puis je vois que celles que j'ai connues belles jadis sont, 'à cette heure, plus laides que moi : âme qui vive ne reconnoltroit plus M">« de la Vallière ; M'°<' de Montespan a la peau comme quand les enfants s'amusent à jouer avec du papier, à le plier et à le replier; tout son visage est recouvert de petites rides si rapprochées les unes des autres que c'en est étonnant; ses beaux cheveux
* Lettres, édit. G. Bruset, II, 89.
* Additions au Jaum^ dû Dangeait, XI, 382.
sont blancs comme la neige, et toute la figure est rouge*. • M»* de Montespan avait encore plus d*esprit que de beauté et de grâce.
Il n*étoit pas possible, dit Saint-Simon *, d^avoir plus d'esprit, de fine politesse, des expressions singulières, une éloquence, uno justesse naturelle qui lui formoit comme un langage particulier, mais qui étoit délicieux, et qu^elle communiquoit si bien par lliabitude, que ses nièces et les personnes assidues auprès d'elle, ses femmes, celles que, sans ravoir été, elle avoit élevées cbez elle, Ib prenoient toutes, et qu'on le sent et on le reconnoît encore aujourd'hui * dans le peu de personnes qui en restent. C'étoit le langage naturel de son frère ^ et de ses sœurs * .
Voltaire dira plus tard, d'après les contemporains : c Ces quatre personnes plaisaient universellement par un tour singulier de conversation môle de plaisanterie, de naïveté et de finesse, qu'on appelait Tesprit des Mortemart. »
Mais toute médaille, quelque belle soit-elle, a son revers. M°^" de Montespan, nous dit encore Saint-Simon, c étoit impérieuse, altière, dominante, moqueuse, et tout ce que la beauté et la toute-puissance qu'elle en tiroit entraine après soi ». Môme après sa disgrâce, t elle ne put jamais se défaire de Textérieur de reine, qu'elle avoit usurpé dans sa faveur et qui la suivit dans sa retraite ».
Le Roi, qui rencontrait sans cesse M"** de Montespan chei la Reine ou cbez M"« de la Yallière, son amie, fut séduit par sa grâce et surtout par son esprit ; il déclara sa passion; M™* de Montespan résista, prévint son mari, qui trouvant sans doute la chose utile pour ses intérêts, laissa faire. € M"^® de Montespan , écrit Dangeau , résista longtemps , avertit son mari, le pressa de remmener en Guyenne, puis succomba. » Plus tard, mais trop tard, M. de Montespaa^lB fâcha. Il se livra alors à de violentes récriminations, fit du scandale et n'obtint pour tous résultats que ces paroleMe sa femme : t II est ici* qui fait des contes dans la cour; je
^ Édition Jaeglé, I, 288 — 29 décembre 17(H. ''
* Mémoires j éd. Hachette, VI, 44.
' Vers 1745, époque à laquelle Saint-Simon écriTait ses JfowoeUl.
^ Le maréchal de Vivonne.
'^ La marquise de Thianges et l'abbeese de FonteTrault.
* A Saint- (Germain, en 1668.
suis honteuse de voir que mon perroquet et lui amusent la canaille », — et ces mots du Roi dans une lettre à Colbert : c Montespan est un fol. »
Le Roi, dit M°" de Caylus, prit donc de Tamour pour M°** de Montespan dans le temps qu*il vivoit avec M"** de La Yallière, en maîtresse déclarée; et M"^ de Montespan, en maîtresse peu délicate, vivoit avec elle : môme table, et presq\ie môme maison. Elle aima mieux d*abord qu*il en usât ainsi, soit qu^elle espérât par là abuser le public et son mari, soit qu'elle ne s*ei;i souciât pas, ou que son orgueil lui fît goûter le plaisir de' voir à tou^is les instans bumilier sa rivale.
M"« de la Yallière accepta cette position humiliante et resta à la Cour jusqu*en avril 1674, qu*elle se retira définitivement chez les GarmWtes. Pendant quatre ans, le Roi donna à la France le scandale de soii double adultère et de ses deux mal tresses.
Le duc de Gréqui, premier gentilhomme de la Chambre, le maréchal de Bellefonds, premier maître d*h6teU et Colbert, surintendant des bâtiments, avaient organisé la fêle avec une magnificence sans pareille. Trois mille personnes furent invitées.
La collation fut servie dans le bosquet de l'Etoile', décoré de vases de fleurs, de sculptures exécutées par Le Hongre, Houzeau et Van Opstal, et de rocailles faites par Quesnél*.
Au lieu de sièges de gazon il y avoit tout autour du cabinet des couches de melons, dont la quantité, la grosseur et la bonté étoient surprenantes pour la saison. Ces couches étoient faites d'une ma-
nière surprenante Comme il y a cinq allées qui se terminent
toutes dans ce cabinet et qui forment une étoile, Ton trouvoit ces allées ornées de chaque côté de 26 arcades de cyprès. Sous chaque arcade, et sur des sièges de gazon, il y avoit de grands vases rempas de divers arbres chargés de leurs fhiits. Dans la première de ces allées, il n*y avoit que des orangers de Portugal. La seconde éim toute de bigarotiers et de cerisiers môles ensemble. La troisième étoit bordée d'abricotiers et de pôchers. La quatrième de groseilliers
* Je trouve ce détail et quelques autres relatifs à la fSte sur on plan manuscrit 4n pvc de VeraaiUet en 1068 conservé au cabinet des Estampes et
«dont nMi reparlerons an cbapitre da Parc. Ce plan a été gravé par F. de Lapointe en 1068. Cette dilS n'est donnée par les Comptes des Bâtiments, qui mentionnent le paieniai fait à Lapointe.
* Cmpitê iêê Bâim^u. ;
de Hollande. Bt dans la cinquiëmo l'on ne yojoii que des poïrlen t^ différente espèce. Tous ces arbres Iklsoient un agréable objet A la vue, à cause de leurs Ihiils, qui paroissoient cncoie davanti^ contre l'âpalsseur du bois '.
Oq se readit ensuite au théâtre*, construit par Vigamt avec de la feuQIée, des tapisseries et divers décors imilASl le marbre. Avant la représentation, on offrit aux dames âH oranges et toutes sortes de fruits. Puis on joua les Fita de l'Àmonr et de Baccius, opéra de Quinault, musique d& Lulli, et Qeorge JJandin, pièce nouvelle de Molière. II est probable que les mieux informés des spectateurs rirent dl U. de Montespan, quand ils entendirent Lubin s'écrier en parlant de George Dandiu :
De quoi s'avise-t-il d'âtrc jaloux de sa fcmmo et de vouloir qu'alto ' soit à lui toul seul? C'est un impertinent', et U. le VicomtsMl ' tait trop d'bonneuT. j
. Après la comédie, la compagnie passa dans un grand salOB de verdure construit parGissey*. Ce salon', doot la dtîcorotjon fut l'une des merveilles de la fête, mérite une description particulière.
Il ; avoit. dit la Oazetle, outre trois grands buffet»! et plm autres ornumcns, un rocher ou milieu, qui représeuluit le Pai BTCC Apollon t!t lus Muaus, It! tout d'argent ; cl Luiirs Majestés ibS pËrent à l'unlgur de celle adniiniblu machine avec d'autant plOsAftJ plaisir, que les lumières la retidoienl des plus hrillaak's, et qni'ttU'T infinilé de cascades y formoicul un Iri^s-agréablc murmure. '
Les tables cl les buffets, destinés eu souper, étaient < verts de girandoles, de grands vases, de figures, de bassinai de cassolettes, de pots à fleurs, tous en argent et met sèment travaillés ; aux bouts des buffets étaient ] guéridons d'argent de sis pieds de bauL, sur leaqnelB 6
' FËLiBiBN, Relatiolt de la (lia du H juillit flta.
' Le théStre était établi là où eit aujourd'hui le bassin d« fl {Pltn manutôril de 1Û6BI.
' Oq Bill i|ue Louis XIV disait : ■ C'ast un fol ! • ■ - >. .
* Henri Giebe;, inf^^nieur et desaiuateur dis plaisirs du roi, nwQlM dr* l'académie rojiile de poiiilure, mort en lliT3. ' '
' Le saloD destiné au souper éiait établi U où M troave 1« btârfa da Flore {Pian marient ùe 166S;. ' .
des girandoles, toujours en argent, allumées de dix bougies de cire blanche ; devant chaque table, il y avait une cuvette d'argent pesant 4000 marcs *. La plupart de ces beaux ouvrages, chefs-d*œuvre des orfèvres du temps, avaient été exécutés aux Gobelins, où existait non seulement une manufacture de tapisseries, mais encore des ateliers de bijouterie, d'ébénisterie, de marqueterie et d'orfèvrerie, où les plus habiles ouvriers travaillaient, pour les bâtiments du Roi, sous la direction de Lebrun et d*après les dessins des plus excellents artistes.
On alla ensuite dans la salle de bal, construite par Levau*, partie en verdure, partie en décors imitant le marbre, et ornée d*orangers et de jets d'eau. A deux heures du matin, les danses terminées, on alla voir les illuminations du parc et les feux d'artifice, dont Gissey avait dirigé les préparatifs. La façade du château donnant sur les jardins était ornée de 45 figures, Janus, diverses Vertus, trophées de guerre, lyres, etc., représentés par des feux de couleurs diverses et d'un éclat extraordinaire. L'Allée-Royale était éclairée d'un bout à l'autre par 72 thermes en feux de couleur, d'où partirent des milliers de fusées. Des feux grégeois brûlaient sur le bassin de Latone. Enfin un premier feu d'artifice, qui coûta 3000 livres, fut tiré, par l'artificier Fivry, du côté du grand étang, devenu plus tard la pièce d'eau des Suisses ; et quand tout le monde crut que la fête était terminée, un second feu de 2700 livres, fut tiré par Liégeois, vers la Tour d'eau. Enfin quand toutes les lumières s'éteignirent, « l'on s*aperçut, dit Félibien, que le jour, jaloux des avantages d'une si belle nuit, commençoit à poindre ».
Les dépenses de la fête s'élevèrent à 447,033 livres *.
Déjà, comme nous l'avons dit, Louis XIV avait fait exécuter d'assez grands travaux, pour augmenter et embellir le parc : La grotte de Thétis, construite par Pierre de Francine, était devenue le principal ornement des jardins. Nous en donnons la description faite par M"* de Scudéri, en faisant
* PÉUBIBlf.
* Premier architecte da Roi. — La salle de bal était établie là où est aujourd'hui le bassiu de Gérés {Plan manuserit de 1668).
* Compta des Bâtiments,
remarquer qu^elle ne parle pas des groupes de (HrardoD et de Marsy, qui, en effet, ne furent placés que quelques années après.
Nous fûmes vers la Grotte, qui est au bout do Tallée, et . elle a trois grandes arcades, qu'elle est omée de bassetailles ', b belle Etrangère Teût prise pour un magnifique arc de triomphe, li elle n*eût pas remarqué que les arcades étoicnt fennecs par des portes à jour toutes dorées, d*un travail admirable, avec un soleil k celle du milieu *. La seule chose qui lui fit connoltre d'auùi loin que c*étoit une grotte, fut un long rang de coquilles . dorées, qui règne au haut des arcades. Mais lorsque les portes 8*ouYrirent, et que toutes ces personnes aperçurent la merveilleuse beauté de cette grotte, elles dirent cent choses ingénieuses pour marquer leur admiration. En effet, il n*est pas possible, la première fois <iu*on Toit une si belle chose, de ne douter pas de ce qu'on voit et de ne s^imagincr pas que c'est un enchantement. Les yeux sont ravis, kl oreilles sont charmées, l'esprit est étonné, et l'imagination est aocâblée, s'il faut ainsi dire, par la multitude des beaux objets.
Cette grotte est très-magnifique, grande ', spacieuse, ayant troii enfoncemens, dont les diverses beautés ont pourtant du rapport entre elles. Le Soleil est encore représenté au haut de la grotte comme un astre dominant en tous lieux. Tous les omemens que l'architecture peut recevoir, y paroissent formés par des coquillages, du moins ceux qui peuvent convenir aux eaux, comme des poissoni et des oiseaux aquatiques, vrais ou fabuleux. On voit aussi en divers endroits des masques et des trophées d'armes industrieusemcnt formés de coquillages et de nacres de diverses couleurs, dont la nuance et la variété jointe à une juste symétrie font mille objets tous nouveaux et tous surprenans, et des arabesques qui plaisent infiniment. On voit à toutes les encoignures de grandes coquilles de marbre jaspé ^, d'où l'eau s'épanche avec une abondance extrfime. Neptune est représenté dans renfoncement du haut de la grotte, tenant une urne renversée, d'où il sort une si grande quantité d*cau, qu'il s'en forme une grande nappe de cristal mobile, s'il est permis déparier ainsi, qui occupe toute la largeur de la grotte, et par sa beauté, comme par son murmure, remplit l'esprit d'étonncment et
* Les sculptures de la façade étaient de Van Opslal [Comptes des Bâti» mentt).
' Ces belles grilles, dont nous pouvons encore admirer le dessin sur la gravure de Lepautre (Chalcographie, n^ 2574), avaient été exécutées en 16Si par Mathieu Breton et dorées par Goy. En 1667, on les boucha avec des nattes (Comptes des Bâtitnents).
* Elle avait, à l'intérieur, 18 mètres de long sur 13 mètres et demi de large.
* Elles furent posées en 1668.
LOUIS Xrv — LES FÊTES DE VERSAILLES 63
d'admiration. On voit encore des Tritons et des Néréides en divers endroits, formés de nacre et d'autres coquillages qui jettent de Teau abondamment et qui portent pour tribut à Neptune des oiseaux ou des poissons de leur empire.
A l'entrée de la grotte paroît une table de marbre rouge ; il est ▼rai qu'elle devient bientôt \me table d'eau par un jet d'une grosseur prodigieuse, qui part avec tant d'impétuosité, qu'on diroit qu'il va percer le haut de la grotte et monter jusques au ciel. Mais, outre ces grandes nappes d'eau, ces grandes coquilles, ces Tritons, ces Néréides et ce jet prodigieux, on voit quatre chandeliers aquatiques *, s'il est permis de les nonuner ainsi, qui sont d'une invention admirable ; ils ont, au lieu de lumière, chacun six branches dorées en figure d'algue marine, qui jettent de l'eau en abondance, et dont les jets, se cfoisant, font un objet merveilleux et nouveau. Au-dessus des deux coquilles de marbre jaspé qu'on voit en entrant aux deux côtés de l'enfoncement de la grotte, paroît le chiffre du Roi, sur un fond de coquillage gris-de-lin, formé de petites coquilles de nacre, qui semblent des perles ; la couronne fermée, qui est audessus du chiffre, est ornée de fleurs de lys de nacre, entremêlées d'ambre, qui semble de l'or. Plusieurs miroirs enchâssés dans des coquillages multiplient encore tous ces beaux objets, et mille oiseaux de relief, parfaitement imités, trompent les yeux pendant que les oreilles sont agréablement trompées : car par \me invention toute nouvelle, il y a des orgues * cachés et placés de telle sorte, qu'un écho de la grotte leur répond d'un côté à l'autre, mais si naturellement et si nettement, que tant que cette harmonie dure, on croit effectivement être au milieu d'un bocage, où mille oiseaux se répondent, et cette musique champêtre mêlée au murmure des eaux, fait un effet qu'on ne peut exprimer.
On place même (quelquefois en divers endroits de ce beau lieu, des orangers, des festons de fleurs qui conviennent à tout le reste ; mais enfin il paroît une si grande abondance d'eau dans cette belle grotte, qu'il semble qu'il faille que la mer en soit le réservoir : et pour montrer qu'on en a de reste, quand on veut faire voir tous ces aimables objets d'un peu plus loin, et qu'on a fait retirer la compagnie, mille petits jets d'eau croisés sortent à six pas de là, et ne s'élèvent c[u'autant qu'il faut pour en défendre l'entrée, ot non pas pour en ôter la vue *.
* Ces quatre chandeliers en rocaille avaient été faits par Berthier (Comptes des Bâtiments, 1670).
* Exactement il y avait un orgue hydraulique, dont l'harmonie, nous dit Denis, imite le ramage et le gazouillement des oiseaux. Les Comptes des Bfttiments nous apprennent qu'il fallait souvent le réparer.
* Ces mille petits Jets d'eau n'étaient pas toujours aussi inoffensifs ; on voit sur la gravure de Pérelle que les badauds qui regardaient la Grotte à travers les grilles étaient quelquefois inondés lorsqu'on les faisait partir à l'improviste. Cette surprise existait dans toutes les grottes.
Pendant l'automne de cette année 1668, le parc Ait visité par d'autres illustres personnages : La Fontaine, Molière, Racine et Boileau.
Après avoir achevé son charmant roman de Psyché \ La Fontaine voulut le lire à ses trois amis. Ils avaient lliaMtude de se communiquer leurs œuvres, afin de profiter des « avis sincères » qu'ils se donnaient mutuellement. Boileau proposa d*aller à Versailles, où Ton pourrait, après avoir entendu les aventures de Psyché, avoir le loisir de se prom^ ner et d*admlrer lés jardins et les fleurs. Le récit de cette promenade, mêlé d'agréables descriptions du palais dn Roi, forme l'introduction du roman, et nous n*avons plus qa*i laisser parler La Fontaine.
Quatre amis, dont la connoissanco avoit commencé par la Parnasse, lièrent une espèce de société que j'appeUerois académie si leur nombre eût été plus grand, et qu'ils eussent autant regardé les muses que le plaisir. La première chose qu'ils firent, ce Ait de bannir d'entre eux les conversations réglées et tout ce qui sent la conférence académique. Quand ils se trouvoicnt ensemble et qa'ili ayoicnt bien parlé de leurs divertissemens, si le hasard les fsêiaott tomber sur quelque point do science ou do belles-lettres, Us profitoient de Toccasion : c'étoit toutefois sans s'arrêter trop longtemps k une môme matière, voltigeant de propos en autre, comme dei abeilles qui rencontrcroieut en leur chemin diverses sortes de fleuri. L'envie, la malignité, ni la cabale, n'a voient de voix parmi eox. De adoroicnt les ouvrages des anciens, ne reAisoient point à ceux des modernes les louanges qui leur sont dues, parloicnt des leurs avec modestie, et se donnoient des avis sincères lorsque quelqu'un d'eux tomboit dans la maladie du siècle, et faisoit un livre, ce qui airivoit rarement.
Polyphile ' y étoit le plus sujet (C'est le nom que je domierai k l'un do ces quatre amis). Les aventures de Psyché lui avoient semblé fort propres pour être contées agréablement. Il y travailla longtemps sans en parler à personne : enfin, il communiqua son dessein à ses trois amis, non pas pour leur demander s'il continueroit, mais comment ils trouvoicnt à propos qu'il continuât. L'un lui donna un avis, Vautre un autre : de tout cola il ne prit que ce qu'il lui plut. Quand l'ouvrage fut achevé, il demanda jour et rendez-vous pour le lire.
Acanthe (Racine) ne manqua pas, selon sa coutume, de proposer
' Publié en 1669.
* La Fontaine. -* Celui qui aime beaucoup de choses, qui aime tout.
une promenade en quelque lieu, hors de la ville, qui fût éloigné, et où peu de gens entrassent : on ne les viendroit point interrompre ; ils écouteroient cette lecture avec moins de bruit et plus de plaisir. Il aimoit extrêmement les jardins, les fleurs, les ombrages. Polyphile lui ressembloit en cela ; mais on peut dire que celui-ci aimoit toutes choses. Ces passions, qui leur remplissoient le cœur d*une certaine tendresse, se répandoient jusqu'en leurs écrits, et en formoient le principal caractère. Ils penchoient tous deux vers le lyrique, avec cette différence qu'Acanthe avoit quelque chose de plus touchant, Polyphile de plus fleuri. Des deux autres amis, que j'appellerai Ariste (Boileau) et Gelaste (Molière), le premier étoit sérieux sans être incommode ; l'autre étoit fort gai.
La proposition d'Acanthe fut approuvée. Ariste dit qu'il y avoit de nouveaux embellissemens à Versailles ; il falloit les aller voir, et partir matin, afin d'avoir le loisir de se promener après qu'ils auroient entendu les aventures de Psyché. La partie fut incontinent conclue : dès le lendemain ils l'exécutèrent. Les jours étoient encore assez longs, et la saison belle : c'étoit pendant le dernier automne.
Arrivés à Versailles, « nos quatre amis » visitèrent la Ménagerie, puis rOrangerie *.
La beauté et le nombre des orangers et des autres plantes qu'où y conserve, dit La Fontaine, ne se sauroit exprimer. Il y a tel do ces arbres qui a résisté aux attaques de cent hivers.
Acanthe Racine), ne voyant personne autour de lui que ses trois amis (celui qui les conduisoit étoit éloigné). Acanthe, dis-je, ne se put tenir de réciter certains couplets de poésie que les autres se souvinrent d'avoir vus dans un ouvrage de sa façon.
Sommes-nous en Provence?
Quel amas d'arbres toujours verts Triomphe ici de l'inclémence Des aquilons et des hivers !
Jasmins, dont un air doux s'exhale, Fleurs, que les vents n'ont pu ternir, Aminte en blancheur vous égale, Et vous m'en faites souvenir.
Orangers, arbres que j'adore, Que vos parfums me semblent doux !
Est- il dans l'empire de Flore Rien d'agréable comme vous ?
Il s'agit de l'OraDgerie de Lemercier.
Vos fruits aux écorces solides Sont un yéri table trésor ; Et le jardin des Ilcspérides N'avoit point d'autres pommes d'or.
Lorsque votre autonome s'avance, On voit encore votre printemps ; L'espoir avec la jouissance Logent chez vous en même temps.
Vos fleurs ont embaumé tout l'air que je respire ; Toujours un aimable zépbire Autour de vous se va jouant.
Vous êtes nains ' ; mais tel arbre géant,
Qui déclare au soleil la guerre,
Ne vous vaut pas ; Bien qu'il couvre un arpent de terre
Avec ses bras.
Après le dlDcr, ils visitèrent les appartements du chftteen, et admirèrent surtout l'ameublement et les tapisseries de la chambre et du cabinet du Roi.
Du château ils passèrent dans les jardins, et prièrent celui qiiiles conduisoit, de les laisser dans la Grotte jusqu'à ce (pie la chakor fût adoucie ; ils avoient fait apporter des sièges. Leur billet yenoit de si bonne part*, qu'on leur accorda ce qu'ils demandaient : même afin de rendre le lieu plus firais, on en fit jouer les eaux.... Les quatre amis ne voulurent point être mouillés; ils prièrent celai qui leur faisoit voir la Grotte de réserver ce plaisir pour le bourgeois ou pour l'Allemand, et de les placer en quelque coin où ils fussent à couvert de l'eau.
C'est dans ce beau lieu que La Fontaine, assis au milieu de Molière, de Racine et de Boileau, après avoir toussé plusieurs fois « pour se nettoyer la voix », prit son cahier et fit sa lecture.
Le Roi allait souvent se rafraîchir et se reposer dans 11
* En effet, la gravure de Pérelle ne nous montre que de petits arbres.
* Quand le Roi n'était pas à Versailles, on délivrait des billets pour Tiffter le cbftteau et le parc. M'^° de Scudéry le dit également.
Grotte. Il s*en servit aussi, dans ses fêtes, pour y donner la collation ou le concert à la Cour.
Le 11 août, Leurs Majestés, avec lesquelles étoient Monsieur, mademoiselle d*Orléans, madame de Guise et plusieurs des principales dames de la Cour, allèrent à Versailles, où le prince de Toscane se rendit aussi, accompagné du duc de Guise Cette illustre compagnie étant entrée dans le parc, s*y promena en calèches; puis alla dans la Grotte, où elle eut le divertissement d'une excellente musique, avec un beau régal de fhiits et de confitures, en de grands bassins posés sur des guéridons, dans tous les angles de ce lieu, qui étoit éclairé d'une infinité de lumières à Tentour de la corniche. De là, tout ce beau monde étant allé à l'Orangerie, qui étoit aussi très-bien éclairée, les divertissemens y furent continués par la comédie françoise, représentée sur un théâtre des plus galans. Puis, on passa en un vestibule de verdure, où il y eut bal, auquel les dames parurent extraordinairement parées. Ensuite, la compagnie fut régalée d'une superbe collation, sur une table qui prit la place du théâtre ; et tous les divertissemens se terminèrent par un trèsbeau feu d'artifice dans le parc, et un concert de trompettes et de timbales ; de manière que le prince de Toscane admira également la galanterie et la magnificence du plus grand monarque de l'Burope *.
Le duc de Buckingham, favori du roi d'Angleterre Charles II, fut l'hôte principal reçu à Versailles en 4670. Le 23 août, Louis XIV le promena dans le parc et lui donna, sur le canal, un concert; puis il le mena dans la Grotte, où l'attendait une collation. Mais la fête principale eut lieu le 6 septembre.
Ce jour, dit la Gazette, Leurs Mcjestés, accompagnées de toute la Cour, allèrent l'après-dtnée continuer leurs divertissemens au château de Versailles , et le Roi y régala de rechef le duc de Buckingham, d'une manière qui fit assez voir combien Sa Majesté Testime. D'abord, ou prit le plaisir de la promenade dans le petit parc ; puis toute la compagnie alla sur le grand canal, où elle trouva une splendide collation apprêtée sur une lie, d'une manière des plus galantes. A l'issue de ce régal, on retourna dans le petit parc, et la nuit étant survenue, on se rendit à l'entrée d'un bois, où avoit été dressé* un théâtre des plus surprenans, dans un grand salon,
* Gazette, 1669.
* Par Vigarani (Ga^ttê, p. 812). Le théâtre était décoré de luetres, de girandoles, de vases dorés et de porcelaine, de feuillages et de fleura.
auquel ou fut conduit par une longue allée, éclairée de quantité de lustres. La compagnie y eut le divertissement de la comédie, par It troupe royale, accompagnée dans les entr'actes, d*une excellente muâic[ue et symphonie ' ; et, au sortir de ce lieu, elle entra dans Vallée des Cascades*, où les plaisirs (tirent continués par un fen d'artifice des plus beaux qui se fussent encore vus. Leurs Majestés passèrent ensuite dans la salle et le vestibule du château, où les attendoit un très-magnifique souper, qui dura jusques à trois heures après minuit *.
Le lendemain, le Roi régala encore le duc de Buckingham d'une .excellente musique de voix dans la salle proche la vieille chapelle ^ .puis Sa Majesté ramena à Saint-Germain sa compagnie extraordinairement satisfaite de tant de divertissements.
Le 12 septembre. Leurs Majestés, avec lesquelles étoient monseigneur Le Dauphin, Monsieur et tous les seigneurs et dames de Is Cour, prirent le divertissement de la comédie, par la troupe royale, dans l'une des cours de ce chûtoau. Ensuite elles entrèrent dans le parc, qui étoit de tous cOtés éclairé d'une infinité de lumières, de diffôrentes façons, et si ingénieusement placées, qu^elles prodoisoient le plus bel effet du monde. Elles se rendirent aussi vers le Théâtre-d'Eau ", depuis pou ajouté aux autres beautés qui rendent ce lieu si délicieux, où elles furent ajfréablement diverties par les .difi'érentes figures qu'un art ingénieux y fait prendre à l*eau, et par une agréable musique et symphonie. De là, elles allèrent dans It Grotte, où le souper fut servi avec une magnilicence merveilleuse, ■de manière qu'il ne manqua rien pour combler de plaisir tous les sens de cette royale compagnie, ainsi que le lendemain, que cette fête Alt continuée *.
Ce fut en 1669 que Levau, premier architecte du Roi, commença la transformation de Télégant château de Louis X^II,
^ De la composilioD de Lulli.
* Ou Alléc-d'Eau ; elle venait d'ôtre construite par Claude Perrault, ainsi que le parterre du Nord.
* Les viandes et les fruits furent apportés sur de grands braucarts d*a^ gen* (Gasette, 82o).
^ La chapelle du chûteau de Louis XIII (^tait établie dans le pavilloa d'angle sud-est, sur remplacement actuel du vestibule de l'escaUer de la Reine.
* Ce bosquet est occupé aujourd'hui par le Rond- Vert.
* Çatette de France.
dont la petitesse ne s^accommodait pas aux besoins et aux projets de Louis XIV. Le S août 4672, au retour de la camrpagne de Hollande, le Roi vint visiter ses bâtiments de Ver* sailles, « qu^il trouva fort avancés ».
Les séjours du Roi deviennent plus longs; dès à présent, Versailles n*est plus une simple maison de plaisance pour y donner des fêtes ou pour 8*y reposer après la chasse ; le château agrandi, le « château neuf », comme on disait alors, est devenu une résidence royale ; Louis XIV y reçoit les ambas* sadeurs étrangers comme à Saint-Germain. La Cour réside à Versailles du 4*^ septembre au 40 octobre, et y prend les « divertissements de la saison, entre lesquels la comédie a ses jours ». Le 47 septembre^ la troupe du Roi représente les Femmes savantes^ et le 20, les Italiens jouent une de leurs pièces les plus comiques ; le 24, la troupe royale joue encore.
Le caractère de résidence s'accentue de plus en plus. Après le siège de Maëstricht, Louis XIV arrive à Versailles le 43 octobre et y séjourne jusqu'au 30 novembre.
Le 46 octobre, les compagnies souveraines vinrent féliciter le Roi sur son heureux retour d'une si glorieuse campagne. Le premier président du Parlement, M. de Lamoignon, le président Gonthler, de la Chambre des comptes, le sieur Le Camus, premier président de la Cour des aides, le sieur Chauvry, premier président de la Cour des monnaies, et le sieur Pelletier, prévôt des marchands de Paris, firent chacun un discours à S. M. — Le 47, on chassa. Monseigneur le Dauphin, qui devait être plus tard un grand chasseur, fit ses débuts en tuant huit faisans et en montrant l>eaucoup d'adresse. — Le 49, le nouvel archevêque de Tours, et le 21, le nouvel évêque d'Aire prêtèrent serment de fidélité entre les mains du Roi. — Le 20, le Grand-Conseil, le 22, l'Université de Paris vinrent rendre leurs respects au Roi. — Le 24, le comte de Molina, ambassadeur du roi d'Espagne, eut son audience de congé. — Le 26, il y eut comédie. — Le 30, l'Académie française vint, à son tour, faire ses compliments à Sa Majesté.
Le 3 novembre, on solennisa la fête de Saint-Hubert par une grande chasse du cerf vers la côte de Bue. — Le 5, la nouvelle duchesse dTork et la duchesse de Modène, sa mère, se rendant en Angleterre, vinrent à Versailles présenter leurs hommages à la Reine. On les mena voir les appartements neufs du château, les jardins et les eaux; avant leur départ pour Paris, on leur donna une superbe collation. ~ Le 45,rambassadeur de Venise, le signer Justiniani, eut sa première audience du Roi, de la Reine et du Dauphin. — Le 46, le grand Gondé, ayant quitté l'armée de Flandre, vint saluer le Roi, qui le reçut avec tous les témoignages d*amitié qui se peuvent imaginer. — Le 32, le sieur de la Croix, secrétaire de l'ambassadeur de France à Gonstantinople, présenta au Roi le traité d'alliance entre la France et la Porte signé le 6 juin, par lequel le Roi obtenait de grands avantages pour la religion et le commerce ^
Le premier séjour de la Cour en cette année fut du 8 février au 49 avril. Le P. Bourdaloue prêcha pendant le carême.
Le second séjour, le plus long qu*eut encore fait Louis XTV, dura quatre mois, du 30 juin à la fin d'octobre ; pendant ce temps, le Roi donna la dernière des grandes fêtes de Versailles. Félibien en a publié une longue description à laquelle nous empruntons les détails qui suivent, en complétant çà et là son récit à Taide de la précieuse Oazetk de France.
Le Roi, dit Félibien, après la réduction de la Franche-Comté sons son obéissance, pour donner à toute la Cour quelques moments de repos et de plaisir en suite des longues fatigues d'un voyage que la saison avoit rendu très-pénible, ordonna, aussitôt qu'il tui arrivé à Versailles (le 30 juin), que Ton préparât des fdtes et des réjouissances, et que de temps en temps il y eut quelques divertissemens nouveaux... Une des choses cpie l'on doit beaucoup considérer dans les fêtes et les divertissemens dont le Roi régale sa Cour est la promptitude qui accompagne leur magnificence; car
' Extraits de la Gazette de France.
ses ordres sont exécutés avec tant de diligence par le soin et Tapplication particulière de ceux qui en ont la principale intendance, qull n'y a personne qui ne croie que tout s'y fait par miracle, tant on est surpris de voir en un moment, et sans qu'on s'en aperçoive, des théâtres élevés, des bocages ornés et enrichis de fontaines et de figures, des collations dressées, et mille autres choses qui semblent ne pouvoir se faire qu'avec un long temps et dans l'embarras d'un nombre infini d'ouvriers. Cependant le plus sou veut la Cour ne s'aperçoit point des préparatifs que l'on fait pour toutes ces sortes de fêtes, et tant de personnes occupées à ces ouvrages apportent si peu d'obstacle dans le lieu où on les dispose, qu'on ne les voit seulement pas.
Ces fêtes remplirent six journées pendant les mois de juillet et d'aoûts Les divertissements de la première journée (4 juillet) commencèrent par une collation, qui était préparée dans le bosquet du Marais ', dont la beauté était augmentée par une infinité de vases de porcelaine* remplis de fleurs et par des guirlandes de fleurs. Les fruits étaient servis sur des jattes et des cuvettes de porcelaine, dans des corbeilles, dans des vases de véritable glace de toutes grandeurs.
Vers les huit heures, on alla assister à la représentation d'Alceste, opéra de Quinault et de Lulli, exécuté par TAcadé^ mie royale de musique. Le théâtre était préparé dans la cour de Marbre, dont toutes les fenêtres étaient éclairées par deux rangs de bougies. Les côtés de la cour, étaient décorés d'orangers, de guirlandes et de grandes girandoles de cristal et d'argent allumées de bougies. La fontaine de marbre, qui était au milieu de la cour, était entourée de girandoles et de vases de fleurs ; les eaux, qui s'échappaient de la fontaine pour tomber dans le bassin, étaient reçues par des vases de fleurs, de façon que leur chute ne pût pas interrompre, par leur bruit, la voix des chanteurs et la symphonie des musiciens. Tout se trouvait réuni, eaux, lumières, fleurs, pour faire les plus riches omemens d'un théâtre. Après la représentation on alla souper ou « faire médianoche » au château.
* Elles ont été gravées par Lepaatre et Chauveau en 6 plaDches (n^* 3519< 3524 du catalogue de la Chalcographie).
* Le bosquet du Marais était sur remplacement des Bains d'Apollon. ' De la manufacture de Saint-Qoud.
Le Roi choisit Trianon, « la maison de porcelaine «^ qn*il venait de faire construire en 4670, pour passer la soir6e delà seconde journée de la fête (4 1 juillet). Un salon avait été établi dans Tune des allées du parc et décoré d^une prodigieuse quantité de fleurs. On y chanta VBglogw de Versailles^ intermède de Quinault et Lulli ; après quoi, la Cour revint souper à Versailles «dans le bosquet appelé la Salle du Conseil '.
Le 47, TAcadémie française vint complimenter le Roi sur ses dernières conquêtes, et Tabbé Fléchier fit au nom de cette compagnie un discours très éloquent, a dont Sa Majesté fut extrêmement satisfaite* ».
Deux jours après, le 19, eut lieu la troisième journée de la fête. Le Roi donna collation aux dames à la Ménagerie. On se promena ensuite sur le Canal, dans des gondoles «c superbement parées ». Les violons et les hautbois suivaient la compagnie dans un grand vaisseau. On se rendit ensuite an théâtre dressé cette fois devant la Grotte, et Ton assista à la représentation du Malade imaginairey la dernière comédie de Molière, a dont Leurs Majestés et toute la Cour ne Reçurent pas moins de plaisir qu'elles en ont toujours eu aux pièces de son auteur ».
Pour la quatrième journée (28 juillet), le Roi avait donné ordre que la fête fût encore plus magnifique et plus décorée que les précédentes. On servit la collation au Théâtre-d'Eau. Les marches qui formaient Tamphithéâlre servaient de tables pour recevoir les mets. Des orangers chargés de fleurs et de fruits, des pommiers, des abricotiers, des pêchers couverts de fruits, et des lauriers-roses, tous placés dans de grands vases de porcelaine, 300 jattes de porcelaine pleines de fruits, 120 corbeilles remplies de pâtes et de confitures sèches, 400 tasses de cristal pleines de glace, une infinité de carafes remplies de liqueur, formaient « un arrangement de couleurs et de figures très-agréable ». Les belles eaux jaillissant de ce bosquet, avec ses grands ifs taillés en pyramides élancées, ajoutaient un nouvel agrément à la collation.
^ La Salle du Conseil a été remplacée par le bassin de l'Obélisque.
De là on se rendit au théâtre, qu*on avait élevé au bout de Tallée du Dragon. L* Académie royale de musique y joua Topera de Cadmus et Hermione, œuvre de Quinault et de Lulli. On alla ensuite faire un tour de promenade en calèche dans le parc, des valets éclairant la marche avec des flambeaux, et Ton assista à un feu d^artifice tiré sur le canal. Enfin» on revint au château, où Ton soupa dans la cour de Marbre, éclairée par une colonne de lumière placée sur un immense piédestal, autour duquel était disposée une table de cinquante couverts.
La cinquième journée (48 août) fut signalée par un incident glorieux. M. de Gourville, envoyé par Condé, présenta au Roi 4 07 drapeaux et étendards que le grand général avait enlevés, à la bataille de Senef, à Tarmée ennemie. Le soir, la compagnie, montée dans 30 carrosses à six chevaux, se promena dans le parc. On fit collation dans un bosquet et on alla assister, dans un théâtre élevé dans TOrangerle, à la représentation d'Ipàiçénie^ tragédie nouvelle de Racine, « qui fut admirablement bien représentée par la troupe royale et très-applaudie de toute la Cour ». De là on alla voir la grande pièce d'eau qui forme la tète du Canal S illuminée d'une manière qui surprit tout le monde; « car, hormis la face de devant, le reste étoit environné d'une balustrade de 6 pieds de haut, ornée de fieurs de lys et des chifi'res du Roi, le tout d'un artifice si rare, qu'il paroissoit fait d'or transparent, et lumineux ». Il y avait aussi de grands piédestaux paraissant être de marbre transparent, avec des ornements rappelant Apollon et le Soleil, que Louis XIV avait pris pour devise. Toute cette décoration élait l'œuvre de Lebrun. Puis un feu d'artifice, formé de cent figures différentes, termina la soirée.
Enfin, le 31 août, sixième et dernière journée de ces fêtes, la Cour eut pendant la nuit un spectacle réellement magique.
« Sa Majesté, dit Félibien, étant sortie du château à une heure de la nuit, mais d'une nuit la plus noire et la plus tranquille qui ait été depuis longtemps, l'on vit, dans cette grande obscurité, tous les parterres tracés de lumières. La grande terrasse qui est
* Le bassin d'Apollon.
derant le chftteau étoit bordée d*im double nng de Ibaz eegaoii à deux pieds Tun de Tautre. Les rampes et les degrés dn Fai^^^ohaval, et généralement toutes les fontaines qui sont dans le pelit pue étoient environnés de pareilles lumières, qui, réfléchias dans lai bassins, y Daisoient encore autant d*autres clartés. Au mlUea de osa bassins et de ces lumières Ton Toyoit s'élerer mille Jeta d'éan qpri paroissoient comme des flammes d*argent, poussées a¥ee Tioknoi^ et dont il sortoit nulle étincelles.
Ces lumières, dont la terre étoit couverte, marquoient denooveaux parterres» et formoient des figures de feu au lien de flan» et de verdure. Au bout de la grande allée Royale, le bassin d\ étoit éclairé de la même sorte; et au-delà on voyoit le gfm qui de loin paroissoit comme une glace de cristal d'une Taate due. n étoit borné de tous côtés de corps lumineux ; maie d*iiM lumière douce et privée du mouvement que Ton voit dans le Iba ordinaire. Ces corps ne portoient aucune ombre ; ils repréaentoiflBt diffôrentes figures qu*on avoit peine à discerner de loin, et dont ks images paroissoient sur Teau, qui n*étoit pas alora moins trenqoiilt que la lumière môme ; de sorte que le profond silence et robspiuilê où Ton se trouvoit alora ressembloit beaucoup à ce que les poMes ont écrit des Ghamps-IClysées, quUls dépeignent comme ime espèoa de pays éclairé d*une lumière précieuse et qui a un soleil ai das astres tout particuliers.
Le Grand-Canal, tel que nous le voyons sur la graTore de Lepautre, devait produire un effet merveilleux. Ses deux rives étaient éclairées par 650 termes de lumières, de 9 pieds de haut, placés à 6 toises de distance Tun de Tautre. Aux quatre angles de la croix du Canal, il y avait de grands pavillons de 30 pieds de long sur 22 de haut, d'où partaient des flots de lumière; aux extrémités du Canal, à Trianon, le char de Neptune; à la Ménagerie, le char d* Apollon; au fond du Canal, un immense palais. Derrière ces décorations d'architecture, on avait placé un nombre infini de feux qui les faisaient paraître transparentes et les rendaient éclatantes et lumineuses dans une nuit obscure. Le Roi et toute la Cour firent une longue promenade sur le Canal dans des gondoles suivies de bateaux où étaient les musiciens.
Ainsi finirent les fêtes de 1674, les dernières de ce genre qui furent données par Louis XIV.
Pendant ces sept années, les grands travaux ordonnés
par Louis XIY achèvent de transformer le château de Louis XIII; la Cour continue à faire de longs séjours à Versailles, mais nous n*avons rien de hien important à signaler dans Thistoire de cette période : le 43 avril et le ^*>^ novembre 1675, le Roi touche les malades dans TOrangerie avec les cérémonies accoutumées.
Le don miraculeux que Ton attribuait aux rois de France de guérir les écrouelles remonte, suivant la tradition, au roi Robert. Dès le surlendemain du sacre S le Roi touchait les malades atteints de cette affection scrofuleuse ; il renouvelait quatre ou cinq fois par an, aux jours de grande fête, cette cérémonie, qu'il accomplissait après avoir fait ses dévotions.
Les malades, attirés par Tespoir de la guérison, venaient de partout, d'Espagne principalement. On les rangeait tous à genoux, les mains jointes et invoquant Taide de Dieu. La messe dite, le Roi arrivait accompagné du grand aumônier. Les médecins et chirurgiens du Roi, derrière les malades, prenaient la tête de chacun d'eux et la tenaient assujettie, afin que le Roi pût la toucher plus commodément. Le Roi, en face du malade, étendait sa main nue du front au menton,, puis d'une oreille à l'autre, en disant : a Dieu te guérit, le Roi te touche. > Et ainsi à chacun, en donnant sa bénédiction par le signe de la croix.
Le grand aumônier remettait à chaque malade une aumône : 5 sols aux étrangers, 2 sols aux Français. Le premier maître d'hôtel tenait une serviette trempée de vin et d'eau, « pour bailler au Roi à laver sa main après tant de sales attouchemens ».
^ Loui^ XIII, à 80Q sacre en 1610, ayait touché 800 malades. Le jeune Roi eut un moment de dégoût. La reine Marie de Médicis ayant, après la cérémoaie, rencontré le P. Coton, confesseur du Roi, demanda audit Père si le Roi avait bien fait ; il répondit à Sa Majesté qu'il s'en étoit fort bien acquitté, môme qu'avant que commencer il avoit élevé les yeux au ciel, à Timitation du feu Roi son père, qui avoit ajouté cette prière des yeux et du cœur à cette action-là. La Reine demanda eucore audit Père s'il n'a voit pas eu de crainte, lequel lui répondit qu'à la vérité lorsqu'il en eut touché deux ou trois, il fit semblant de se vouloir torcher la main, mais qu'il se rassura tout aussitôt et qu'il les toucha bien diligemment après cela (Théod. GoDBFROT, Le Cérémonial francois^ I, 436).
Edouard m^ roi d'Angleterre, en se dédaranl roi éà ¥tm$M, 8'attribua aussi le don de guérir les ôcrouelles, et ses isuoeesseurs conservèrent cette prétention jufl^*à Jacques B, qui, chassé d'Angleterre en 4688 et réfugié à Saint^GermaiB, où il recevait la plus cordiale hospitalité de Louis ZIT^i touchait les écrouelles en vertu de son prétendu titre de roi de France, plus vain encore que son titre de roi d*A]i- ^terre.
Bn 4677, c le Roi et la Reine firent Thonneur aa doc et à la duchesse de Saint-Simon de nommer sur les fonts de baptême le yidame de Chartres, leur fils ' >. Ce yidame ds Chartres fut plus tard le duc de SaintrSimon, rauteor des célèbres mémoires auxquels nous ferons plus d'un empnmL A ce titre, il nous a paru curieux de publier son acte de baptême' :
Louis de Saint-Simon, fils de haut et puissant seigneur Claude duc de Saint-Simon, pair de France, cheraUer des oïdiei du Roi, gouYemeur des ville, chftteau et comté de Blu^, et de dame Charlotte de Laubespine, sa fenmie, né le seisième Jamrkr 1675, ayant été baptisé à la maison ce susdit Jour et an qas dessus par permission de monseigneur Tarchevéque de Paris, par Messieurs de Saint-Sulpice, suivant le certificat de monsieur la curé de ladite paroisse du huitième juin 1677, les oétémonfai du baptême lui ont été suppléées ce jourd'hui vingt et neuvième du présent mois de juin 1677 par monseigneur Téminentisslmt cardinal de Bouillon, grand aimiônier de France, dans la chapeDe du chftteau de Versailles, le parrain et marraine ont été Lean Majestés, qui ont bien voulu signer. Le tout fait en présence de moi soussigné, supérieur de la congrégation de la mission de Versailles et curé dudit lieu.
Louis, Lb Duc db Saint-Shcon,
MARIErTÉaBSE, CHARLOTTE DB LaUBBSPIICS,
Thibault.
L*acte de baptême de Saint-Simon est inscrit sur le registre des baptêmes, mariages et sépultures faits en rôgUae paroissiale de Saint-Julien, et à propos des registres parois-
' M. Jal le mentioime dans son Dictionnaire eriiique de h%o§r^pkiê ti d*kittoir$. Il a le tort cependant de faire naître Saint-Simon à VeraaUltti tandis qa*il est né à Paris, le 16 janvier 1675.
siaux de Versailles, conservés à la mairie de cette ville, il est peut-être utile d*entrer dans (quelques détails.
Les registres paroissiaux de Versailles tenus en exécution de l'ordonnance de Villers-Coterets (4539 *), se cooiposent des registres de l'ancienne paroisse de Saint-Julien (4546-4686), de la paroisse de Mon treuil ou de Saint-Symphorien (4633- 4792), de la paroisse de Notre-Dame (4686-4792) et de la paroisse de Saint-Louis (4728-479Î). Ceux de Notre-Dame, d'où relevait le château sont surtout curieux ; tous les actes des baptêmes et des mariages des diverses branches de la maison de Bourbon accomplis à Versailles y sont consignés avec les signatures de tous les personnages, et il est à remarquer que Tacte vient simplement à son tour, après et avant un acte concernant les plus obscurs habitants de la ville. L'ancienne monarchie n'avait pas eu l'idée de se séparer de ses sujets, et d'avoir des registres particuliers pour les actes relatifs à la famille royale, ainsi que l'ont fait les diverses monarchies du xix« siècle.
Nous terminerons ce chapitre en disant, d'après la Gazette, que le Roi, la Reine, le Dauphin, Monsieur, Madame, Mademoiselle * reçurent à Versailles le marquis de Los Balbazes, ambassadeur d'Espagne, et l'ambassadrice sa femme. Ce personnage était venu remettre à Louis XIV une lettre du roi d'Espagne Charles II, qui lui demandait Mademoiselle en mariage. Le Roi accueillit favorablement la demande de Charles II, et fit à son ambassadeur l'honneur de le mener partout, et de lui montrer lui-même ce qu'il y avait de plus remarquable dans les jardins et les appartements du château. Le mariage par procuration fut célébré à Fontainebleau le 31 août 4 679, et la nouvelle reine d'Espagne vint dîner à Versailles, le 40 septembre, avant de partir pour l'Espagne, où elle devait mourir empoisonnée en 4689 *.
Versailles, en 1684, fut le théâtre de l'un de ces supplices
^ Cette ordonnance prescrivait renregistrement des naissances ; elle fut complétée par celle de Blois (1579), qui ajouta Tobligation d'enregistrer les mariages et les sépultures.
' Marie-Louise d'Orléans, fille aînée de Monsieur.
* Voir D ANGE AU, t. II, p. 334.
trop fréquents et trop caractéristiques des mœurs de I
pour ne pas en parler. La OazetU du 6 juin ^ nous A
* Le Roi a renouvelé ses ordres pour la punition des jiiQ| blasphémateurs dont Sa Majesté veut purger son royaiil 29 du mois dernier, le nommé François Amiot, conYaiBi phème, fit amende honorable ' et eut la langue percée, et d*un jugement rendu par le Lieutenant de robe-longot ▼Ôté de THÔtel.
^ Page 346, année 1681.
' Devant la noavelle église paroissiale de Saint-JaUen, i Sainte-Genevièye.