VERSAILLES DEVIENT LE SIÈGE DU GOUVERNEBIENT
distin^er et pour mortifier en nommant les personnes qui à chaque fois en dévoient être, et pour tenir chacun assidu et attentif à lui plaire. Il sentoit qu*il n*avoit pas à beaucoup près assez de grâces à répandre pour faire un effet continuel. Il en substitua donc aux véritables d'idéales, par la jalousie, les petites préférences qui se trouvoient tous les jours, et pour ainsi dire à tous momens, par son art. Les espérances que ces petites préférences et ces distinctions faisoient naître, ei la considération qui s'en tiroit, personne ne fut plus ingénieux que lui à inventer sans cesse ces sortes de choses. Marly, dans la suite, lui fut en cela d'un plus grand usage, et Trianon où tout le monde, à la vérité, pouyoit lui aller faire sa cour, mais où les dames avoient l'honneur de manger avec lui, et où à chaque repas elles étoient choisies ; le bou-^ geoir qu'il faisoit tenir tous les soirs à son coucher par un courtisan qu'il vouloit distinguer, et toujours entre les plus qualifiés de ceux qui s'y trouvoient, qu'il nommoit tout haut au sortir de sa prière. Le justaucorps à brevet fut une autre de ces inventions. Il étoit bleu *, doublé de rouge avec les paremens et la veste rouge, brodés d'un dessin magnifique or et un peu d'argent, particulier à ces habits. Il n'y en avoit qu'un nombre, dont le Roi, sa famille, et les princes du sang étoient; mais ceux-ci, comme le reste des courtisans, n'en avoient qu'à mesure qu'il en vaquoit. Les plus distingués de la Cour par eux-mêmes ou par la faveur les demandoient au Roi, et c'étoit une grâce que d'en obtenir.... et jusqu'à la mort du Roi, dès qu'il en vaquoit un, c'étoit à qui l'auroit entre les gens de la Cour les plus considérables, et si un jeune seigneur l'obtenoit c'étoit une grande distinction. Les difiérentes adresses de cette nature qui se succédèrent les unes aux autres, à mesure que le Roi avança en fige, et que les fêtes changoient ou diminuoient, et les attentions qu'il marquoit pour avoir toujours une Cour nombreuse, on ne finiroit point à les expliquer.
» Non-seulement il étoit sensible à la présence continuelle
*■ Le Justaucorps est aux couleurs de la maison de Bourbon, bleu, blanc et rouge. Toutes les troupes de la maison du Roi, les gardes Fran* çaises, ont aussi un unifonne tricolore ; les ptget ont des plumets tricolorw.
de ce qu'il y avoit de distingué, mais il Tétoit aiissi aux étir ges inférieurs. Il regardoit à droite et à gauche à son lever, à son coucher, à ses repas, en passant dans les appartemenfl, dans ses jardins de Versailles, où seulement les coortisans avoient la liberté de le suivre ; il voyoit et remarquolt tout le monde, aucun ne lui échappoit, jusqu'à ceux qui n'espéroieni pas même èlre vus. Il distinguolt très-bien en lui-môme les absences de ceux qui étoient toujours à la Cour, celles des passagers qui y vendent plus ou moins souvent ; les causes générales ou particulières de ces absences, il les combinirit, ^t ne perdoit pas la plus légère occasion d'agir à leur égard en conséquence. G'étoit un démérite aux uns, et à tout ce qu'il y avoit de distingué, de ne faire pas de la Cour son séjour ordinaire, aux autres d'y venir rarement, et une diagrftce sûre pour qui n'y venoit jamais, ou comme jamais. Quand il s'agissoit de quelque chose pour eux : « Je ne le connois point >, répondoit-il fièrement. Sur ceux qui se présentoienl rarement: a C'est un homme que je ne vois jamais » ; et ces arrèts-là étoient irrévocables. C'étoit un autre crime de n'aller point à Fontainebleau, qu'il regardoit comme Versailles, et pour certaines gens de ne demander pas pour Marly, les uns toujours, les autres souvent, quoique sans dessein de les y mener, les uns toujours ni les autres souvent; mais si on étoit sur le pied d'y aller toujours, il falloit une excuse valable pour s'en dispenser, hommes et femmes de même. Surtout il ne pouvoit souffrir les gens qui se plaisoient à Paris. Il supportoit assez aisément ceux qui aimoient leur campagne, encore y falloit-il être mesuré ou avoir pris ses •précautions avant d'y aller passer un temps un peu long. • . Le système politique de Louis XIV est nettement tracé dans ces pages. Le Roi veut être le maître de sa noblesse et ravoir sous sa main ; pour cela il la réunit à Versailles, la ruine par le luxe et le jeu, et lui donne de larges revenus avec des charges de Cour, des survivances, des brevets de retenue, des pensions et des dons. Il suffît, pour se rendre compte de cet échange de la liberté contre la servitude, comme dit Saint-Simon, de parcourir l'énorme recueil des Bienfaits du Roi, rédigé par l'abbé de Dangeau et conservé au cabinet des manuscrits de la Bibliothèque nationale. H n^ a
presque plus une seule famille noble qui ne vive de Targent du Roi.
Mais pour avoir toute cette noblesse groupée autour de soi, il faut autre chose que le petit Versailles de Louis XIII, bon seulement pour y donner quelques fêtes; il faut Tagrandir, en faire un gigantesque palais qui, avec ses dépendances, renfermera plus de 40,000 habitants, officiers et serviteurs du Roi, seigneurs et leurs valets, et donner au nouveau château une incomparable splendeur, en y réunissant tous les plaisirs, bals, fôtes, chasses, jeu, comédie, et en y déployant toutes les magnificences des arts et du luxe.
Nous connaissons le but que poursuivait Louis XIV en bâtissant le nouveau Versailles ; il faut passer maintenant à rhistoire et à la description du château et de ses dépen* dances.
Aussitôt que Louis XIV eût pris la résolution d'agrandir le château et le domaine de son père, et d*y fixer sa résidence, il s'occupa de l'acquisition de nouvelles terres. Dès 4663, il acheta, au prix de 97,Î36 livres, le fief de Masseloup à Trianon*; en 4664, il acquit 50 lots de terres, dont les plus petits ne valaient que 5 livres 15 sols, 22 et 43 livres, et dont le plus considérable fut payé 7854 livres. Les années suivantes il devint possesseur de quelques grandes terres et de beaucoup de petits lots, à Versailles, à Clagny, à Marly, à Galie, à Choisy-aux-Bœufs et à Trianon. En 4677, il fit
^ Nous nous sommes servis des deux cartes suivantes : Carte g€n€ral9 de Versailles et des environs ^ par Caron, géo^aphe et arpenteur ordinaire du Roi (Arch. de S.-et-O.); cette carte est fort belle ot antérieure à 1684; — Carte générale des enviions de Versailles en 1669 (Â la direction du service des eaux).
' Archives de la Coaronne, ancien régime, carton 0 * 1762, aux Archives nationales.
encore de nombreux achats de terres pour le parc. Les dernières acquisitions furent celles de Galie et de Ghoisy-aux- Bœufs, en 4684.
A cette date, le domaine de Versailles était constitué. Louis XV y ajouta les trois terres de Montreuil, Sèvres et Ville-d'Avray ; Louis XVI, celles de Villepreux » (<T76), de Meudon (4778) et de Vélizy (17^5), et en 4789 le domaine se composait de 34 terres seigneuriales dont suit la liste :
Versailles, Satory, Porchéfontaine, Marly-le-Châtel, Marly-Ie- Bourg, Villepreux, la Hébergerie, la Celle- Saint-Cloud, le Che»nay, Bois-d*Arcy, Guyancourt, Villaroy, Bue avec les fiefii de Lacave et de Vauhalan, Bailly, Voisins-le-Bretonnexix, Galie, Choisy-uux-Bœufs, Clagny, Glatigny, Jouy, la Boulie, Noi^, Toussu-le-Noble, Châteaufort, Louveciennes, Bougival, Salnt-Nomla-Bretêche, Chèvreloup, Rocqueucourt, Fontenay-le-Fleury, Rennemoulin, — Montreuil, Sèvres, Ville-d'Avray et Meudon.
En 1789, le domaine de Versailles avait une contenance de 25,000 arpents (8547 hectares) de parcs, de bois (3448 hectares), et de terres cultivées. Il renfermait 34 fermes * avec 40,942 arpents, et produisait un revenu de 1,625,000 livres*.
Pour terminer, nous mettons sous les yeux du lecteur le jugement que porte Saint-Simon sur celte grande et royale résidence de Versailles. Cette appréciation est sévère, quelquefois injuste ; mais en tenant compte de Tesprit grincheux du noble duc, qui avait horreur a de ce long règne de vile bourgeoisie », ces pages sont utiles à connaître, parce qu^elles donnent les impressions d*un contemporain, et qu'elles font la contre-partie nécessaire des descriptions officielles et toujours laudatives du Mercure Galant.
« Saint-Germain, lieu unique pour rassembler les merveilles de la vue, l'immense plein-pied d'une forêt toute joignante, unique encore par la beauté de ses arbres, de son terrain, de sa situation, Tavantage et la facilité des eaux de source sur cette élévation, les agrémens admirables des jar-
* Uoe partie d« cette terre avait été achetée sous Louis XV.
* Celles de la Ménagerie avec 668 arpents, de Galie (700 arpents), de Sutory (418 arpents), etc.
' Archives de la Couronne, ancien répme, carton 0 * 3081, aux Arcbivei nationales.
dins, des hauteurs et des terrasses, les charmes et les commodités de la Seine^ enfin une ville toute faite et que sa position entretenoit par elle-même, Louis XIV rabandonna pour Versailles, le plus triste et le plus ingrat de tous les lieux, sans vue, sans bois, sans eau, sans terre, parce que tout y est sable mouvant ou marécage, sans air par conséquent, qui n'y peut être bon.
0 II se plut à tyranniser la nature, à la dompter à force d*art et de trésors. Il y bâtit tout l'un après l'autre, sans dessein général : le beau et le vilain furent cousus ensemble, le vaste et l'étranglé. Son appartement et celui de la Reine y ont les dernières incommodités, avec les vues de cabinets et de tout ce qui est derrière les plus obscures, les plus enfermées, les plus puantes. Les jardins^ dont la magnificence étonne, mais dont le plus léger usage rebute, sont d'aussi mauvais goût. On n'y est conduit dans la fraîcheur de l'ombre que par une vaste zone torride, au bout de laquelle il n'y a plus, où que ce soit, qu'à monter et à descendre ; et avec la colline, qui est fort courte, se terminent les jardins. La recoupe * y brûle les pieds, mais sans cette recoupe on y enfonceroit ici dans les sables, et là dans la plus noire fange. La violence qui y a été faite partout à la nature repousse et dégoûte malgré soi. L'abondance des eaux forcées et ramassées de toutes parts les rend vertes, épaisses, bourbeuses ; elles répandent une humidité malsaine et sensible, une odeur qui l'est encore plus. Leurs effets, qu'il faut pourtant beaucoup ménager, sont incomparables; mais de ce tout, il résulte qu'on admire et qu'on fuit. Du côté de la cour, l'étranglé suffoque, et ces vastes ailes s'enfuient sans tenir à rien. Du côté des jardins, on jouit de la beauté du tout ensemble, mais on croit voir un palais qui a été brûlé, où le dernier étage et les toits manquent encore. La chapelle qui l'écrase, parce que Mansart vouloit engager le Roi à élever le tout d'un étage, a de partout la triste représentation d'un immense catafalque. La main-d'œuvre y est exquise en tous genref , l'ordonnance
* Eclats de pierres dont oo se sert pour affermir les allées des jardins. En 16S7, on dépensa 17,900 livres pour mettre de la recoupe dans les allées ; en 1688, la somme employée est de 10,565 lÎTres. (Compte» dit Bâtimentt.)
nulle, tout y a été fait pour la tribune, parce que le Roi n*alloit guère en bas, et celles des côtés sont inaccessibles, par Tunique défilé qui conduit à chacune. On ne finiroil point sur les défauts monstrueux d*un palais si immense et si immensément cher, avec ses accompagnemens, qui le sont encore davantage : orangerie, potagers, chenils, grande et petite écuries pareilles, commun prodigieux ; enfin une ville entière où il n'y avoit qu*un très-misérable cabaret, un moulin à vent, et ce petit château de carte que Louis Xni y avoit fait pour n*y plus coucher sur la paille, qui n*étoit que la contenance étroite et basse autour de la cour de Marbre, qui en faisoit la cour, et dont le bâtiment du fond n*avoit que deux courtes et petites ailes. Mon père l'a vu, et y a couché maintes fois. Encore ce Versailles de Louis XTV, ce chef-d'œuvre si ruineux et de si mauvais goût, et où les changemens entiers des bassins et de bosquets ont enterré tant d'or qui ne peut paroltre, n'a-t-il pu être achevé.
» Parmi tant de salons entassés l'un sur l'autre, il n'y a ni salle de comédie, ni salle à banquets, ni de bal ; et devant et derrière il reste beaucoup à faire. Les parcs et les avenues, tous en plants, ne peuvent venir. En gibier, il faut y en jeter sans cesse; en rigoles de quatre et cinq lieues de cours, elles sont sans nombre ; en murailles enfin, qui par leur immense contour enferment comme une petite province du plus triste et du plus vilain pays du monde.
» Trianon, dans ce même parc, et à la porte de Versailles, d'abord maison de porcelaine à aller faire des collations, agrandie après pour y pouvoir coucher, enfin palais de marbre, de jaspe et de porphyre, avec des jardins délicieux ; la Ménagerie vis-à-vis, de l'autre côté de la croisée du canal de Versailles, toute de riens exquis, et garnie de toutes sortes d'espèces de bètes à deux et à quatre pieds les plus rares; enfin Clagny, bâti pour M"*® de Montespan en son propre, passé au duc du Maine, au bout de Versailles, château su« perbeavec ses eaux, ses jardins, son parc; des aqpieducs dignes des Romains de tous les côtés ; l'Asie ni l'antiquité n'offrent rien de si vaste, de si multiplié, de si travaillé, de si superbe, de si rempli de monumens les plus rares de tous les siècles, en marbres les plus exquis de toutes les sortes,