‹ Le château de Versailles; histoire et descriptionChapitre 16 sur 54 · SOUS LOUIS XIV · texte numérisé non relu

SOUS LOUIS XIV

La Cour de Versailles depuis 468S n*est plus celle de Saint- Germain venant se divertir au cbftteau de Louis XIII avec M"^' de la Vallière ou M"*^ de Montespan, en assistant aux grandes fêtes dont on a lu le récit. Versailles est devenu le siège du gouvernement ; Louis XIV est marié à 11^* de Maintenon et dominé par elle. C'est cette femme adroite qui mène et dirige tout, qui donne le ton ; et dès lors commence un second Versailles, réglé, monotone, triste, asservi à une étiquette rigoureuse et fatigante. La nouvelle Cour est devenue plus nombreuse, elle a gagné en splendeur, le luxe est prodigieux; mais dans ce palais où tout éblouit, tout est réglé, prévu, rien ne s*y fait que par Tordre du Roi ou par sa permission. Versailles est ordonné comme Saint-Cyr ; il est devenu un séjour désagréable pour tous ceux qui n*en tirent pas un profit permanent. La Palatine répète sans cesse que la vie à la Cour est ennuyeuse, et La Bruyère dit avec raison que : < La province est Tendroit d'où la Cour, comme dans son point de vue, paroit une cbose admirable ; si Ton s'en approcbe, ses agrémens diminuent, comme ceux d'une perspective que Ton voit de trop près. »

iOti LE CHATEAU DE VERSAILLES

La Dauphine de Bavière, qui fut censée tenir la Cour après la mort de la reine Marie-Thérèse (4683) jusqu'à sa mort arrivée en 4690, n*était pas faite pour donner à YersàiUeB un peu d'animation et de gaieté <, et pour contrecarrer la toutepuissante M<"^ de Maintenon, la Pantocrate, comme rappelle si justement la Palatine. Laide, toujours malade, elle viTait très-retirée avec sa favorite, M"« Beauola, une femme de chambre allemande, qui elle-même avait souvent la fièvre et poussait sa maîtresse à se cacher dans ses cabinets. Elle pai^ lait allemand, avec la Bezzola, devant Monseigneur, qui n'entendait rien à leur conversation ; elle s'aliéna enfin son mari, qui passa sa vie chez sa sœur la princesse de Gonty, et se mit à prendre des maîtresses parmi les femmes de théfttre ou parmi les filles d'honneur de sa sœur ou de sa femme. Jamais le Roi ne put obtenir de la Dauphine qu'elle sortit de sa retraite pour tenir la Cour et remplacer la Reine. Pendant ee temps, M"*<' de Maintenon, sans se montrer jamais, commença à tout diriger, et, quand la Dauphine mourut, le régime établi continua.

La monotonie en est le caractère. Tous les jours, suivant les saisons, on fait la même chose, et il faut que les courtisans prennent part chaque jour à cette répétition continuelle des mêmes choses : lever et coucher du Roi, diner ou souper du Roi, promenade sur le Canal, dans le parc, à la Ménagerie ou à Trianon, chasse, jeu, collation, etc. 11 faut y être vu souvent par le maître. Tout est réglé chaque soir pour le lendemain. Ce régime ayant duré trente-trois ans, on comprend l'exaspération de Saint-Simon et de la Palatine.

Un trait caractéristique de cette Cour dévote ou hypocrite ■, c'est le silence. On s'abstient de parler ; on a peur de se compromettre. A la table du Roi, les dames se taisent, et quelquefois, il y en a quarante au souper du Roi, toujours au moins une douzaine. Le Roi, à la fin du règae,

^ Cette Dauphine avait dea goûta très-aérieux ; elle aimait les lettres ; Racine vint lui lire, le 20 mara 1685, le discoura qu'il avait fait à TÂcad^ mie, à la réception de Corneille et de Bergeret (Danobau).

* Le mdme eat dévot à la Cour et athée à Paris, dit la Palatine {Lettrtf' édit. Rolland, p. 203.)

LA COUR DE VERSAILLES i07

devenu soupçonneux à son tour^ ne parle plus du tout*.

En revanche, on fait des chansons, et les plus méchantes passent pour les meilleures. La duchesse de Bourbon, fille de Louis XIV et de la Montespan, avait appris de sa mère à tourner les gens en ridicule ; elle était la première à faire de mordants couplets et n*épargnait personne, pas même le duc de Bourgogne •.

La vie était fort incommode dans ces grandes salles de marbre et d'or. « Il fait si froid ici, dit la Palatine le 5 mars 1695*, qu'à la table du Roi, le vin ainsi que Teau gelaient dans les verres. » M"*^' de Maintenon, fort délicate et trèsdésireuse de conserve? sa santé et sa beauté, avait une niche ou grand fauteuil avec oreilles et toit, pour se préserver du froid et des courants d'air, quand elle paraissait quelque part.

Nous venons de parler de la beauté de M°>« de Maintenon ; il faut bien en dire un mot, puisque cette beauté a été un des éléments de son triomphe et qu'elle était encore très-grande dans un âge avancé. Il est curieux d'entendre la Palatine, qui déteste M™« de Maintenon, déclarer, eu 4702, que M"« de Maintenon, alors âgée de soixante-dix ans, n*a pas changé depuis trente ans, et répéter en 4744, que malgré ses soixante-dixneuf ans, elle ne parait pas du tout son âge ; qu'elle a maigri un peu, il est vrai, mais qu'elle a toujours fort bonne mine. Et, en effet, quand Louis XIV épousa M°>« de Maintenon, la veuve de Scarron, quoique âgée de cinquante-deux ans, était encore une très-jolie femme, ainsi qu'on peut s'en convaincre en voyant le charmant portrait gravé par Waltner et placé en lète du Théâtre de Saint-Cyr publié par M. Taphanel ^.

En lisant Dangeau, on trouve que les occupations et les plaisirs de la famille royale et des courtisans changent trois fois par an ; il y a trois périodes dans l'année : l'hiver et le carnaval, le carême, la belle saison. Mais dans chaque période, les divertissements se reproduisent avec une régularité constante; jamais rien de nouveau, ni d'imprévu.

* Letiret de la Palatine^ édit. Jaeglé, I, 263 ; II, 70, 143. etc.

^ Lettres de la Palatine^ édit. Braoet, I, 101.

' Edition Jaeglé, I, 122.

^ 1 vol. in-S®, 1876, chez Cerf et Baudiy.

OrdinairemeDt, il y a chasse presque tous les jours, chasse à courre ou à tir, dans les parcs de Versailles et de Marlj. dans la forêt de Saint-Germain, dans les bois de Meudon et dans ceux qui entourent Versailles. Le Roi chasse le cerf; Monseigneur court surtout le loup. Il a fallu les grands froids de décembre 4689 et Thiver de 4709 pour empêcher la chasse d'avoir lieu.

Dans la belle saison, il y a souvent promenade en gondole sur le Canal, avec concert, et collation à Trianon ou à b Ménagerie pour les dames, car les dames sont to^j01lIS nombreuses à tous les divertissements. On se promène misA dans rOrangerie, dans les jardins, à pied ou en calèche;» va voir à TEcurie d'habiles écuyers monter de nouveaux chevaux. On joue quelque part, car le jeu est le grand plaisir de la Cour et continuel.

Quand il y a une cérémonie, une grande réception d'ambassadeur, toutes les vanités s'agitent et mettent en anal leurs prétentions, chacun déclarant avoir tel droit, tel rang, et voulant avoir telle place. A des époques fixes, la Cour est occupée aux cérémonies de l'ordre du Saint-Bsprit f^ aux réceptions des nouveaux chevaliers; alors les ambitioDS sont surexcitées; les déceptions éclatent dans le particulier; les plaintes, les regrets s'expriment dans le secret La Cour est encore toute bouleversée aux promotions dans l'armée.

Au jour de l'an, le Roi donne des étrennes. On lui apporte du Trésor 33.000 pistoles, qu'il distribue à Monseigneur (300i;, à Monsieur (4500), à Madame (t500), à ses bâtards, etc.

La fête des Rois est quelquefois assez gaie et moins cérémonieuse; il y a quelque détente ce jour-Jà dans le mécinisme. A la fête de 1688, il y a 70 dames à table au souper di Roi; 90 à celle de 4 693. En 1698, Louis XÎV ne voulut pis célébrer les Rois à Versailles à cause du grand nombre de dames qu'il aurait été obligé de prier. Il en avait fait lU» liste et en avait trouvé 407, sur lesquelles il aurait été obligé d'en convier au moins 200 *. La fête eut lieu à Marly.

Celle de 1708 eut un éclat sans pareil.

' Dangkau, VI, 274.

Un peu ayant dix heures , écrit Dangcau , lo Roi entra chez M°*^ la duchesse de Bourgogne, où étoient le roi d^Ânglctcrre et la princesse sa sœur, les princesses et les dames do la Cour. On entra dans la galerie, qui étoit éclairée extraordinairement, car il y ayoit près de 2000 grosses bougies, et de la galerie on entra dans la pièce qui est avant la chambre du Roi ', où Ton trouva quatre tables de 18 couverts chacune : la première éloit tenue par le Roi, où étoient le roi d'Angleterre, la princesse sa sœur et M"^ la duchesse de Bourgogne. La seconde table étoit tenue par Monseigneur, la troisième par Mgr le duc de Bourgogne et la qiiatrième par Mgr le duc de Berry. Après le souper on rentra dans la galerie, et on passa dans le grand appartement du Roi, où il y eut un bal magnifique dans la pièce où sont les tribunes', et dans ces tribunes étoient les violons et les hautbois. Les courtisans entroient par le bout de Tappartement du côté de la chapelle, hormis les grands officiers qui étoient entrés avec le Roi.... 11 y avoit beaucoup de danseurs et de danseuses qui n'avoient jamais eu l'honneur de danser devant le Roi. Les dames étoient en grand habit et en grandes boucles. Le Roi demeura au bal jusqu'à une heure après minuit, et Monseigneur y demeura jusqu'à la fin.

Il faut compléter avec le Mercure Galant le récit de DaDgeau. Pour que le service des quatre tables pût se faire sans confusion, on avait pris d'excellentes dispositions.

Soixante-douze Suisses de la compagnie des Cent-Suisses de S. M. avoient été choisis pour porter les plats, et comme il étoit impossible qu'il n'y eût de la confusion, si chacun ne savoit à quelle table il devoit porter les plats dont il étoit chargé, ces quatre quadrilles de Suisses avoient chacune des rubans de couleurs différentes et marquées pour chaque table, en sorte que ceux d'une quadrille ne pouvoient se mêler avec ceux de l'autre, aucun ne se séparant de ceux qui portoient des rubans d'une môme couleur. On avoit nommé plusieurs contrôleurs de la Maison du Roi pour poser les viandes, de manière qu'il y en avoit deux à chaque table pour Caire cette fonction....

Pendant que les reines burent, on suivit l'usage ancien et général, et les cris de la Beine boit se firent entendre ; et comme il arrivoit quelquefois que deux ou trois reines buvoient dans le môme ^ps, le bruit que faisoient ces cris étoit plus ou moins grand, '^^ toujours fort agréable, parce que les voix des dames l'empor- ^ient sur celles des hommes qui étoient à ces tables ; et ce qui ^ugmentoit encore le bruit du concert formé par tant de voix dififé-

* ^'CEU-de-Bœuf. ^ salon de Mars.

110 IiE CHATEAU DE YSfiSAIIUS

rentes et que, <iaoiqae ceux qui senroient n'j mélaaaent tan Tob, les uns se frappoient dans les mains, et les autres tronTotant de frapper harmonieusement sur quelque piboe d'argentcria, de nière que tous ces bruits ensemble et formés sur dl avoient quelque chose de divertissant et conTenolaii ftiit à la oérémonie du Jour. . . .

Il y ayoit dans la salle du bal 12 lustres, 10 torobèroa «fae ém girandoles, et Ton ayoit aussi placé plusieurs gfrandotog mr V^ffâ des deux tribunes qui sont dans cette salle et qui m&rwmaX oïdlnli^ mwt à placer la symphonie. Le cercle du bal étolt ma mlUas éi cette salle. Il y avoit à Tun des bouts de ce carde dens ftnlsiÉi^ dont Tun étoit pour le Roi et Tautre pour le roi il'ftnglatMm la figure de ce cercle représentoitun carré long, et des plluile qelsri» voient les deux fouteuils dont Je viens de parier SMsheroieBt mer le premier rang ; il y en avoit un second de taboiueta, d troisième de formes ^ Il y avoit, aux deux bouta de la selle et les croisées, des gradins par étages pour les specleteurs. Lss sftciers ordinaires de la musique étoient placés dans les desx li^ bunes ; ainsi on peut Juger que le nombre en étoit oonsidiénkK é que tous les airs sur lesquels on dansa ftirent paiftdtenent Ua Joués....

Il seroit difficile de vous foire une peinture bien exact de toutes les dames et des pierreries qui leur senroieni d'< ||me la princesse d'Angleterre étoit en robe, ce que Ton aujourd'hui grand habit, et les habits de toutes les damai étoient de la même manière. Celui de cette princesse étoit 4e i»* lours jaune ; son corps étoit tout garni de pierreries aussi biea ^ sa robe, dont les attaches, aussi de pierreries, étoient des pins brillantes, et la jupe de cette princesse n'avoit pas de moin^bea oar mens. L'habit de M"*^ la duchesse de Bourgogne, qui étoit à velours noir, étoit garni de même, et sa jupe étoit semée de plasieurs bouquets de pierreries. Ces deux princesses aroient de tite* belles aigrettes, et toute leur coiffure étoit aussi mdlée de plans ries. Tous les habits des dames étoient de velours de diffiresla couleurs avec des parures de diamants, et les habits de ceUas qs étoient en deuil étoient garnis d'hermine avec des attaches es diamants.

Le bal s'ouvrit par le roi d'Angleterre et M*"* la princesse a sœur. On doit remarquer que la première fois que S. M. Britamnipi se leva pour danser, le Roi se leva aussi, et que S. M. se tint debout pendant tout le temps que ce prince dansa. On doit olMWntf aussi que les princes, les princesses, et généralement tontes la personnes qui dansèrent, saluèrent LL. MM. avant que de dansff' Le roi d'Angleterre, après avoir dansé avec M™® la princesse a sœur, prit M"*® la duchesse do Bourgogne, et ces deux princessa

* Banquettes.

LA COUR DE TEBSAILLES lit

s*en acquittèrent avec tant de grâces, qae toute rassemblée en fût charmée...

II est aisé de s'imaginer que tontes les danses qui sont anjoord'hui le plus en usage lurent dansées, et que les contredanses ' ne furent pas oubliées.

Le Roi quitta le bal à une heure. La collation, qui parut quelque temps après, fut d*abord présentée à tout le cercle, et elle fût ensuite distribuée aux spectateurs Le bal reconmiença après la

coUatioD, et Ton peut dire que ce diTcrtissement fit tant de plaisir aux danseurs et aux spectateurs, que l'assemblée ne se sépara que sur les quatre heures du matin.

Le bal fini, S. M. Britannique et M"^ la princesse sa sœur retournèrent à Saint-Germain. Les Grardes du corps, les Cent-Suisses, ainsi que les gardes Françoises et Suisses étoient sous les armes dans leurs postes ordinaires, et les tambours battirent aux champs, de même qu*ils font en plein jour lorsque LL. MM. Britanniques viennent chez le Roi.

Les fêtes religieuses, la procession de la Fête-Dieu, le jubilé, les deuils, interrompaient de temps en temps la régularité mécanique du train de la Cour , régularité exigée par rétiquette et exagérée par le goût de M">* de Maintenon et rage du Roi. La guerre modifiait à peine cette existence ; il y avait moins de monde à la Cour, et les Te Deum ou les réceptions des drapeaux pris à Tennemi venaient seulement s*ajouter aux actes ordinaires. Ajoutons cependant que les jours où Ton apprenait les noms des morts et des blessés, le château retentissait de violents cris de douleur ; car l'usage était alors, chez les femmes, de pousser des hurlements pour montrer combien leur désespoir était grand*.

Les voyages à Gompiègne et à Fontainebleau arrivent à époques fixes : Gompiègne, au printemps ; Fontainebleau, à Tautomne. Fontainebleau dure généralement six semaines. On fait toujours à Gompiègne et à Fontainebleau les mêmes choses qu'à Versailles : chasse, jeu, musique, danse, comédie; mais il y a certaines choses qu'on ne fait que pendant ces voyages. A Fontainebleau, par exemple, on va voir les grands joueurs jouer à la paume; il y a chasse au sanglier dans les toiles ; il y a promenade à cheval à Franchard, où Ion dîne';

* Danse anglaise.

' Lettres de la Palatine, édit. Jaeglé, 1, 110; 11, 34.

' En 1707, il y eut 150 tmazones à la promenade (Danobau, XI, 478).

il y a promenade en calèche autour du canal, et le coup-d'œil offert par les somptueux équipages, par les cavaliers, par la beauté des chevaux et la toilette des dames est vraiment splendide.

A Gompiègne, il y avait souvent des revues ou des camps. Le camp de 4698 est demeuré célèbre. On l'avait réuni pour former le duc de Bourgogne à la vie militaire. Le maréchal de Boufflers, qui le commandait, y déploya un luxe prodigieux, et les 100,000 livres de gratification que le Roi lui donna furent insuffisantes pour Tindemniser de ses folles dépenses. Les troupes étaient fort belles; beaucoup d'étrangers et beaucoup de dames assistèrent aux manœuvres, et M°>« de Maintenon y trôna en véritable reine.

La moindre bagatelle amuse ces désœuvrés. On montre ub nain de 46 pouces *■ ; toute la Cour va le voir.

La Palatine, honnête princesse et femme de grand bon sœs, passait sa vie à écrire de longues lettres, dans lesquelles noos trouvons aujourd'hui les plus précieux renseignements. Elle aimait beaucoup les chiens, et s*amusait souvent avec les siens. Elle écrit en 4745 : c Après le dîner, quand mon petitfils, le duc de Chartres, est venu chez moi, je lui ai donné un spectacle approprié à son âge : trois chiens, trois pigeons et un chat. Un char de triomphe où est assise une chienne nommée Adrienne. Un gros chat traîne le char, un pigeon fait le cocher, deux autres font les pages, et un chien fait le laquais ; il est assis derrière. Le chien s'appelle Piquart, et quand la dame descend de voiture, Piquart lui porte sa traîne... Le chien danse aussi les olivettes* en passant par trois cercles*. »

C'est surtout dans les lettres de la Palatine que Ton constate combien Tennui était grand à Versailles, et qu'il était le vrai tyran de cette Cour. Quelle moralité résulte de ce fait! Rassembler dans le palais le plus somptueux toute la haute noblesse d'un royaume, y réunir toutes les merveilles duluie et tous les plaisirs, et produire ces deux résultats : un ennui profond, un énervement général, et un despotisme tel, que

* Danse provençale.

* Lettres de la Palatine^ édition Jaeglé, II, 163.

toutes les forces et toutes les institutions du pays 8*absorbent dans le chef de la monarchie, qui seul reste debout !

Pour échapper à Tennui de Versailles, seigneurs, ministres et princes ont des châteaux aux environs, où ils se retirent quand le Roi le permet, et où ils vont goûter un peu de liberté pendant quelques jours. Louis XIV lui-même a Trianon et Marly, où Tétiquette est moins sévère.

Monseigneur a d'abord la belle maison de Ghoisy, que M^^ de Montpensier lui avait donnée par testament en 4693. C'est là qu'il aime à vivre avec sa sœur, la grande princesse de Gonty, un peu loin du Roi. Mais bientôt, Louis XIV, trouvant mauvais que le Dauphin s'éloigne de Versailles, échange Ghoisy contre Meudon, qui était aux Louvois (1695). M. de Barbezieux ^ prend Cboisy pour 100,000 livres et reçoit 400,000 livres en espèces. La même année, Louis XIV achète 650,000 livres à la chancelière, veuve de Le Tellier, la terre de Ghâville, et la donne à Monseigneur, qui la réunit à son domaine de Meudon. Dès lors, le Roi va souvent à Meudon travailler aux jardins, planter et tailler les arbres, comme s'il était à Marly. Quant à Monseigneur, il y vit en tète à tète avec M"» Chouin, qu'il a épousée en secret, et avec quelques iutimes.

Monsieur, frère du Roi, a Saint-Gloud, charmant palais embelli i>ar Mignard, et dont les eaux rivalisent avec celles de Versailles. Les Ck>Qdé ont le splendide château de Chantilly. M. le Duc a Saint-Maur; M^^ la Duchesse, la maison du Désert *. Le duc du Maine achète le château de Sceaux un million aux Colbert (1700). Le comte de Toulouse a Rambouillet; le duc de Vendôme, Anet.

De temps en temps, mais rarement, le Roi, Monseigneur et ses fils vont chez les princes ; alors ce sont les mêmes fêtes, les mêmes divertissements qu'à Versailles.

Au commencement du règne, le Roi se rendait quelquefois à Chambord. Où il n'allait presque jamais, c'est à Paris. On le trouve cependant le 30 janvier 1687 à Paris, où il était

* Fils de Louvois.

* Le Désert est un lieu situé sur le pltteau de Satory, au sud de Versailles. Un étang et un bois portent encore ce nom. La maison de M™® la Duchesse était an sud-ouest de l'étang (Carte des Chasses).

venu voir la fameuse statue que lui avait élevée le duc de la Feuiilade.

S. M. alla entendre la messe à Notre-Dame, et ne voulat point qu*il y eût des soldats en haie dans les rues, afin que le peuple e&t plus de liberté ; on n^en mit qu'à Notre-Dame et à la maison de Ville, afin que les carrosses pussent approcher sans embarras. De Notre-Dame, le Roi alla à la maison de Ville, où on lui donna uo dîner magnifique ; il y avoit 55 couverts. Tous les princes du sauf, les enfans du Roi et toutes les dames qui avoient suivi, mangèreot avec le Roi. Le prévôt des marchands le servit à table. Sa femme servit M™^ la Dauphinc, et, le soir même, elle tomba en apoplexie. Jamais Roi n'avoit diné à la maison de Ville.... Le peuple de Paris a témoigné la plus grande joie du monde de voir le Roi ; toutes les boutiques ont été fermées, des feux de joie partout la nuit, et bear coup de fontaines de vin tout le jour.

Au sortir de la maison de Ville, le Roi a passé à la place des Victoires ; il y a mis pied à terre et a fort examiné la statue de M. de la Feuiilade ; ensuite il est entré chez lui ; M™* la Dauphine y entra aussi, et, de dessus un balcon, a jeté de Targent lo peuple *.

Louis XIV avait du bon sens; ce qui le prouve, c'est sa dé cisioQ à rendroit de cette statue, colossal monument de flagornerie. < Le Roi a fait défendre, dit Dangeau, qu'on allumât les falots qui brûlent toute la nuit à Tentour de sa statue àt la place des Victoires ; il a trouvé que ces sortes de lampes-U ne doivent être que dans les églises '. »

Nous retrouvons Louis XIV à Paris le 19 mai 1701, visitant Téglise des Invalides; le U juillet, inspectant la maison; le 20 juillet, allant à Notre-Dame voir le modèle de l'autel qu'il y voulait faire poser; — le 6 et le 7 avril 1702, faisant les stations du jubilé; — le 28 août 1706, entendant la messe aux Invalides et donnant de grands éloges, bien mérités, a Mansart.

Monseigneur allait plus souvent à Paris, mais à l'Opéra eî à la foire Saint-Germain.

Suivant les caractères on mettra parmi les causes d'ennui ou parmi les amusements de Versailles, les intrigues, les médisances, les calomnies, les commérages, les querelles les

* Dangeau, II, 15.

* 1699, 18 mai

jalousies, les haines qui sévirent jusqu'en 4 789, à Tétat permanent, dans cette agglomération de vanités, et dont la plus auguste victime fut Marie- Antoinette. Ceux qui ont vécu dans une de ces ruches, petites ou grandes, peuvent seuls se figurer exactement ce qu'a dû être l'existence de tant de personnes vivant ensemble : ce monde de courtisans se disputant toutes les faveurs du maître jusqu'à un sourire ; chacun se croyant seul digne d'obtenir la chose donnée, cordon bleu, charge, grade, invitation, etc. ; tous se chansonnant cruellement et crûment, se raillant à Tenvi les uns des autres; tous discutant sur les questions de rang, de préséance, de droits; Lorrains, ducs, bâtards, légitimés, luttant sans cesse ; les ducs prétendant être les seuls « gens titrés * », appelant les autres nobles gens de condition ou de qualité, et ceux-ci se rebiffant*; le Roi obligé de < décider » sans cesse sur toutes ces prétentions et d'imposer son autorité pour conserver la) paix et l'ordre au moins à la surface.

Dans la famille royale personne ne s'aime. La Palatine exècre M»*^ de Maintenon, qui le lui rend bien. Monseigneur aime peu le duc de Bourgogne. La duchesse de Bourgogne n'aime pas les fîUes naturelles du Roi : la princesse de Conty , M'"^ la Duchesse, la duchesse d'Orléans. Le duc d'Orléans, le futur régent, est détesté par Monseigneur et ses sœurs bâtardes. Plus tard, il sera l'objet de la haine de M"»* de Maintenon, qui voudra le supplanter au profit du duc du Maine.

Tout le monde a lu ce que La Bruyère a dit de la Cour et des grands; il a tracé d'une manière ineffaçable le portrait ou la satire du courtisan de la fin du règne de Louis XIV ; il a montré l'esprit de dissimulation, le peu de fond, la vanité et la servilité de ces grands seigneurs « polis mais durs comme le marbre ».

Un homme qui sait la Cour, dit-il, est maître de son geste, de

* • Les titrés, c'est-inlire ducs ou grtnds d'Espagne *, dit le duc de Luvnes, VIII, 440.

* • Ici, dit la Palatine, la petite noblesse est fort peu considérée. • (1702, 18 août.)

ses yeux et de son visage; il est profond, impénétrable; il Hîai^imnU les mauvais offices, sourit à ses ennemis, contraint son humeoi, déguise ses passions, dément son cœur, parle, agit contre ses sentimens. Tout ce grand raffinement n*est qu*un vice, que Ton appelle fausseté, quelquefois aussi inutile au courtisan pour sa fortune, que la ft'anchise, la sincérité et la vertu.

La Cour n*est jamais dénuée d'un certain nombre de gens, en qui Tusage du monde, la politesse ou la fortune tiennent lieu d*esprit et suppléent au mérite. Ils savent entrer et sortir ; ils se tirent de la conversation en ne s'y mêlant point ; ils plaisent à force de se taire, et se rendent importans par un silence longtemps soutenu, ou tout au plus par quelques monosyllabes ; ils payent de mines, d'une inflexion de voix, d'un geste et d'un sourire ; ils n*ont pas, â je l'ose dire, deux pouces de profondeur; si vous les enfoncez, vous rencontrez le tuf.

Les Cours scroient désertes, et les rois presque seuls, si Ton étoit guéri de la vanité et de l'intérdt. Les hommes veulent être esclaves quelque part, et puiser là de quoi dominer ailleurs. Il semble qu'on livre en gros aux premiers de la Cour l'air de hauteur, de Herté et de commandement, afin qu'ils le distribuent en détail dans les provinces ; ils font précisément comme on leur fîait, vrais singes de la royauté.

N** arrive avec grand bruit, il écarte le monde, se fait faire place, il gratte, il heurte presque, il se nomme : on respire, et il n*entie qu'avec la foule.

On ne tarit point sur les Pamphilcs : ils sont bas et timides devant les princes et les ministres, pleins do hauteur et de confiance avec ceux qui n'ont que de la vertu : muets et embarrassés avec les savans : vifs, hardis et décisifs avec ceux qui ne savent rien. Ils parlent de guerre à un honinie de robe, et de politique à un financier : ils savent rhistoire avec les femmes : ils sont poètes avec un docteur, et géomètres avec un poëte. De maximes, ils ne s'en chargent pas; de principes, encore moins; ils vivent à Taventure, poussés et entraînés par le vent de la faveur, et par l'attrait des richesses. Ils n'ont point d'opinion qui soit à eux, qui leur soit propre, ils en empruntent à mesure qu'ils en ont besoin ; et celui i qui ils ont recours, n'est guères un honmie sage, ou habile, ou vertueux, c'est un homme à la mode.

Il n'y a rien qui enlaidisse certains courtisans comme la présence du prince ; ix peine les puis-je reconuoîlre à leurs visages, leurs traits sont altérés, et leur contenance est avilie. Les gens fiers et superbes sont les plus défaits, car ils perdent plus du leur : celui qui est honnête et modeste s'y soutient mieux, il n'a rien à i^ former.

L'air de Cour est contagieux ; il se prend à Versailles, comme l'accent normand à Kouen ou à Falaise : on l'entrevoit en des fourriers, en de petits contrôleurs, et en des chefs de fruiterie.

Qui a vu la Cour, a vu du monde ce qui est le plus beau, le plus spécieux et le plus orné : qui méprise la Cour après Tavoir vue, méprise le monde.

Jusqu'en 4693, le Roi allait volontiers en campagne. II avait dirigé avec Condé et Turenne les opérations de 4672 contre la Hollande, dont il a donné le récit dans un trèsbeau mémoire * ; plus tard il fit avec Vauban et M. de Chamlay * plusieurs grands sièges. Il aimait surtout la guerre dé siège, avec ses allures régulières et prévues ; c'est partout le môme homme. En 4693, il revint précipitamment à Versailles ; des étourdlssements graves l'avaient obligé à quitter Tarmée, et, comme son retour, dont il ne voulait pas dire la cause, fit mauvais effet, il ne fit plus la guerre.

Nous avons déjà dit que les plaisirs et les occupations variaient suivant les saisons ; nous venons d'indiquer ce qu'on faisait par le beau temps ^ L'hiver arrivé, on a Vap~ partement, la comédie, les concerts, les bals, le jeu, un redoublement de bals et les mascarades pendant le carnaval, les promenades en traîneaux, au risque de tomber dans Teau, comme il arriva à M. le Prince le 34 octobre 4689.

Ces fêtes avaient pour théâtre les grands appartements. C'est là qu'avaient lieu les réceptions, ce qu'on appellerait aujourd'hui les soirées données par le Roi, ce qu'on désignait alors sous le nom ^'appartement. Il y avait appartement depuis le commencement d'octobre jusqu'à Pâques-fleurie. Chaque semaine, le premier jour il y a appartement ; le second jour, comédie ; le troisième jour, rien, et ainsi de suite.

a Ce qu'on appeloit appartement, dit Saint-Simon, étoit le concours de toute la Cour, depuis sept heures du soir jusqu'à dix, que le Roi se mettoil à table, dans le grand appartement, depuis un des salons du bout de la grande galerie ^ jusque vers la tribune de la chapelle. »

* Publié par M. Dusevel (Amiens, 1838, gr. iD-8*).

* L'uD des généraux les plus intelligents de ce temps, et qui fut, sans en avoir le titre, le major général de Louis XIV.

* Les détails se trouveront aux chapitres Parc, Chassb, MéNAOBRiE, Trianon, Mablt.

^ Le salon de la Guerre.

Le Mercure Oalani^ donne plus de détails :

Le Roi, dit-il, permet rentrée de son grand appartement de Versailles, le lundi, le mercredi et le jeudi de chaque semaîne pour y jouer à toutes sortes de jeux, depuis six heures da soir jusqu*à dix, et ces jours-là sont nommés jours d'appartement..... Chacun se présente à l'heure marquée pour être reçu dans ces superbes salons. Aucun ne se présente qu'il ait su auparavant q[ue rentrée lui est permise. Les uns choisissent \m jeu et les aatres s'arrêtent à un autre. D'autres ne veulent que regarder Joaer, et d'autres que se promener pour admirer l'assemblée et la richesse de ces grands appartements. Quoiqu'ils soient remplis de monde, on n'y voit personne qui ne soit d'un rang distingué, tant hommes que femmes. La liberté de parler y est entière, et l'on s*entretient les uns les autres selon qu'on se platt à la conversation. Cependant, le respect fait que personne ne haussant trop la voix, le bruit qii*oa entend n'est point incommode.

Le Roi, la Reine et toute la Maison royale descendent de leur grandeur pour jouer avec plusieurs de l'assemblée qui n'ont jamais eu un pareil honneur. Ce prince va tantôt à im jeu, tantôt à an autre. Il ne veut ni qu'on se lève ni qu'on interrompe le jeu (puoid il approche. Lorsqu'on est las d'un jeu, on joue à un autre. On entend ensuite la symphonie, ou l'on voit danser. On fait conversttion. On passe à la chambre des liqueurs ou à celle de la collation. La manière dont on est servi a des agrémens qu'on ne saoroit concevoir. On y voit ceux qui servent, qui ont des juste-au-corps bleus avec des galons or et argent. Ils sont derrière toutes les tables de joueurs et ont soin de donner des cartes, des jetons et les autres choses dont on peut avoir besoin. Môme selon les jeux où Ton joue, ils épargnent aux joueurs la peine de compter, comme an trou-madame, où ils calculent les points qu'on a faits et les écrivent.

Enfin, quoi qu'on puisse souhaiter des choses destinées pour les plaisirs dans ce grand nombre de chambres, il suffit de marquer qu'on les souhaite pour les avoir aussitôt. Il semble môme que ceux qui servent, devinent, puisqu'ils les pn5sentent dans le même instant. On en sera aisément persuadé, quand on saura que ce service se fait par l'ordre et par les soins de M. Bontemps • dont on connoît l'activité sans égale pour servir et faire servir le Roi.... On disoit autrefois, en exagérant, que les jeux et les ris étoient à la Cour ; mais c'étoil une manière de parler en ces temps-là et ce n'est que d'aujourd'hui qu'on les y trouve effectivement. Aussi, jamais n'avoit-on eu soin de leur faire une si éclatante demeure, puisqu'on ne voit, dans tous h?s lieux qui leur sont destinés, qu'un

* 1682, décembre.

* Premier valet de chambre.

éblouissant amas de richesses et de lumières mille fois redoublées en autant de glaces, et formant des perspectives plus brillantes que le feu, et où il entre mille choses autant et plus éclatantes. Joignez h cela réclat que la Cour parée y ajoute encore, et le feu des

pierreries dont la plupart des habits des dames sont garnis

Voyons maintenant le bien qui résulte d*une chose qui est souvent condamnée et qui, ordinairement, produit de méchants effets, La Cour est occupée pendant trois soirs de chaque semaine, et il est certain que si plusieurs n'avoient i>oint cette agréable occupation, ils iroient, pendant ce temps-là, chercher des plaisirs qui pourroient ou les ruiner, ou faire tort à leur réputation. La présence du Roi fait perdre aux jureurs Thabitude de jurer, et aux pipeurs celle de se servir d*injustes moyens pour gagner ; et il semble que S. M., en s*abaissant, ne se soit dépouillée de sa grandeur que

pour obliger les joueurs à se dépouiller de leurs passions

L'heure de finir le jeu étant marquée, c'est encore un autre bien qui en résulte pour les joueurs. L'opiniâtreté qui fait les grandes ruines est arrêtée par là, aussi bien que les désespoirs causés par les pertes, qui font qu'on s'oublie en perdant et qu'on s'emporte dans les blasphèmes. Ainsi l'on peut dire que ce qui se passe chez ^ le Roi n'est qu'im jeu et non une passion, et que ce jeu ne peut^ rien avoir de condamnable, puisqu'il n'occupe que par divertissement, et (pi'il a toujours été permis de cette manière. De tous les souverains, le Roi seul a imaginé un sûr moyen de corriger les vices du jeu, en permettant à sa Cour de se divertir dans son palais.

Dès la fin de 4694, le Roi n*allait plus à rappartement. En 4693, on retrancha le chocolat et les liqueurs que Ton donnait aux courtisans, qui ne laissaient pas d*ètre d'une assez grande dépense'. Le lundi 7 décembre 4693, rappartement finit de meilleure heure qu'à l'ordinaire. Le Roi sut qu'il y avait eu fort peu de dames et n'en fut pas content : a II souhaite qu'elles y soient. Monseigneur y étant, comme s*ily étoit lui-même*. » Le Roi allait alors tous les soirs chez M"*<* de Maintenon; Monseigneur était souvent à Meudon, et se plaisait bien plus avec M"<» Chouin et sa société particulière, qu'à voir des gens se retenir de bâiller ou se forcer de sourire. Aussi, dès 4697, quand Monseigneur est à Meudon, il n'y a ni appartement, ni comédie *. Chacun reste chez soi.

* Dangbau, IV, 401.

* Dangbau.

' DAivasAU, 1697, 17 février ; 1098, 2 janvier ; 1699, 17 novembre.

M"** de Maintenou surveillait le Roi attentivement^ le tenait de court et enfermé chez elle ; il ne voyait plus personne que les intimes ou les affîdés de la sévère marquise. Je n*ose Ten blâmer cependant, car je trouve dans les lettres de la Palatine S que, malgré cette surveillance, Louis XIV fut sur le point d'avoir une nouvelle maltresse en 4696. Ces Bourbons étaient incorrigibles. « Pour vous prouver que j'ai raison de croire que notre Jupiter auroit encore des Alcmènes, s'il osoit et si on ne lui faisoit pas peur de Pluton, il faut que je vous raconte ceci. La semaine dernière^ il y avoit ici une fort belle femme, cousine de la maréchale de la Mothe ; elle s'appelle M*"® de la Boissière. Elle passa quelques jours ici, puis s'en retourna à Paris. Notre Jupiter demanda alors : « Où est M"»» de la Boissière ? — Elle est retournée à Paris. — J'en suis fort aise, dit-il, car j'avoue que quand je la vois, je ne puis m'empôcher d'avoir toujours les yeux attachés sur elle. »

Le Roi s'échappait de Versailles et de la chambre de M.^^ de Maintenon le plus souvent qu'il pouvait. En 4703, il séjourne à Marly du 48 avril au 27 ; il y retourne le 3 mai; il se promène le 4 à Trianon; le 5 à la Ménagerie; le 8, il va tirer à Trianon ; il est à Marly le 40 ; à Trianon, le 44 ; à Marly, le 42 ; à Trianon, le 14 ; il séjourne à Marly du 47 au 24; il célèbre les fêtes de la Pentecôte à Versailles, mais nous le retrouvons à Trianon le 28; à Meudon, le 30 mai, et partant pour Trianon le 2 juin, etc. Le 27 octobre, Louis XIV est à Sceaux, où il s'amuse à voir pêcher, dans une grande pièce d'eau, plus de 3000 poissons. M»"® de Maintenon lui permettait ces plaisirs innocents ; mais combien peu de personnes se figurent le grand Roi réduit à voir pêcher des carpes pour se distraire !

A Marly, à Trianon, à Meudon, le Roi se livre à l'un de ses plus vifs plaisirs, que la marquise autorise de bonne grâce : changer ses fontaines et ses statues, faire de nouvelles plantations, faire tailler ou tailler lui même ses arbres, peupler ses pièces d'eau de belles carpes de toutes couleurs, que tout le monde s'empresse de lui offrir.

* Edition Jaeglé. I, 158 ; 9 décembre 1696

Sous cette espèce de tyrannie de U"^^ de Maintenon, la Cour devint sombre et hypocrite. Saint-Simon raconte une charmante anecdote qui fait prévoir ce que sera, à la Régence, la réaction contre la dévotion non sincère de la Cour de Louis XIV.

Brissac, major des Gardes du corps, fit un étrange tour aux dames (vers 1700). C'étoit un homme droit qpii ne pouvoit souffrir le faux. Il Yoyoit avec impatience toutes les tribunes de la chapelle bordées de dames Thiver au salut, les jeudis et les dimanches, où le Roi ne manquoit guère d'assister, et presque aucune ne s'y trouvoit (piand on savoit de bonne heure qpi'il n'y viendroit pas, et sous prétexte de lire dans leurs heures, elles avoient toutes de petites bougies devant elles pour les faire connottre et remarquer. Un soir, que le Roi devoit aller au salut, et qu'on fàisoit à la chapelle la prière de tous les soirs qui étoit suivie du salut, quand il y en avoit, tous les Gardes postés et toutes les dames placées, arrive le major vers la fin de la prière, qui, paroissant à la tribune vide du Roi, lève son bâton et crie tout haut : « Gardes du Roi, retirez-vous, rentrez dans vos salles, le Roi ne viendra pas. » Aussitôt les Gardes obéissent, murmures tout bas entre les femmes, les petites bougies s'éteignent, et les voilà toutes parties excepté la duchesse de Guiche, M°*® de Dangeau et une ou deux autres qui demeurèrent. Brissac avoit posté les brigadiers aux débouchés de la chapelle pour arrêter les Gardes, qui leur firent reprendre leurs postes, sitôt que les dames furent assez loin pour ne pouvoir pas s'en douter. Là-dessus arrive le Roi qui, bien étonné de ne point voir de dames remplir les tribunes, demanda par quelle aventure il n'y avoit personne. Au sortir du salut, Brissac lui conta ce q[u*il avoit fait, non sans s'espacer sur la piété des dames de la Cour. Le Roi en rit beaucoup et tout ce qui Taccompagnoit. L'histoire s'en répandit incontinent après ; toutes ces fenames auroienl voulu Fétrangler. »

La Bruyère parle aussi des hypocrites dans la description d'une certaine région située à plus de onze cents lieues de mer des Iroquois et des Hurons. « Ces peuples, dit-il, ont leur dieu et leur roi : les grands de la nation s'assemblent tous les jours à une certaine heure dans un temple qu'ils nomment église. Il y a au fond de ce temple un autel consacré à leur dieu, où un prêtre célèbre des mystères qu'ils appellent saints, sacrés et redoutables. Les grands forment un vaste cercle au pied de cet autel, et paroissent debout, le dos tourné directement aux prêtres et aux saints mystères, et les faces élevées vers leur roi, que Ton voit à genoux sur une tribune

et à qui ils semblent avoir tout Tesprit et tout le cœur appliqués. On ne laisse pas de voir dans cet usage une espèce de subordination ; car ce peuple paroit adorer le prince, et le prince adorer dieu. >

Le jeu était le grand et vrai plaisir de Versailles, et fut constamment le principal divertissement de la Cour. On jouait à la bassette, au reversi(4686),au culbas, au trou-madame, au trente et quarante, au tourniquet, au portique, à la bête, au cadran de Tanneau-toumant, jeu inventé par Louis XIV \ au hoca, au brelan, au lansquenet (1689), aux échecs, seul jeu qu*aimât le duc d* Anjou (4700), au billard, à la guerre, sorte de jeu d'échecs à la mode en 4706, et dont la partie durait au moins trois heures, au papillon, jeu de cartes trèsamusant (4708-9), au tric-trac et aux dés (4712).

Entre tant de profondes plaies que le ministère du cardinal Mazarin a faites et laissées à la France, le gros jeu et ses fHponneries en fut une à laquelle il accoutuma bientôt tout le monde, grands et petits. Ce fut une des sources où il puisa largement, et un des meilleurs moyens de ruiner les seigneurs qu'il halssoit et qu'il méprisoit, ainsi que toute la nation Françoise, dont il vouloit abattre tout ce qui étoit grand par soi-même, ainsi que sur ses documens on y a sans cesse travaillé depuis sa mort jusqu'au parfait succès que l'on voit aujourd'hui *, et qui présage si sûrement la fin et la dissolution prochaine de cette monarchie. Le jeu étoit donc extrêmement à la mode à la Cour, à la ville et partout, quand Dangeau commença à se produire.

Il n'avoit rien, ou fort peu de chose ; il s'appliqua à savoir parfaitement tous les jeux que l'on savoit alors : le piquet, la bête, l'hombre, grande et petite prime, le hoc, le reversi, le brelan, et à approfondir toutes les combinaisons des jeux et celles des cartes, qu'il parvint à posséder jusqu'à s'y tromper rarement, même au lansquenet et à la bassette, à les juger avec justesse et à charger celles qu'il trouvoit devoir gagner. Cette science lui valut beaucoup, et ses gains le mirent à portée de s'introduire dans les bonnes maisons, et peu à peu à la Cour dans les bonnes compagnies. Il étoit doux, complaisant, flatteur, avoit l'air, l'esprit, les manières du monde, de prompt et excellent compte au jeu, où quelques gros gains qu'il ait faits, et qui ont fait son grand bien et la base et les moyens de sa fortune, jamais il n'a été soupçonné, et sa réputation toujours entière et nette.

* Danobau, 1689, 1«»" avril.

^ Saint-Simon écrivait ses mémoires et ces lignes vers 1750, trente-neuf ans avant la Révolution.

Admis au jeu d'Anne d'Autriche et de Marie-Thérèse S Dangeau s'attira leur faveur en leur parlant de l'Espagne, car il avait servi dans ce pays après la paix des Pyrénées. Le Roi le mit hientôt de son jeu» où il amusait fort M™» de MoDtespan. C'est là que M«» de Sévigné le vit jouer en 4676.

Je fus samedi à Versailles avec les Villars ; voici comme cela va. A trois heures*, le Roi, la Reine, Monsieur, Madame, Mademoiselle, M*"® de Montespan, toute sa suite, tous les courtisans, toutes les dames, enfin ce qui s*appelle la Cour de France, se trouve dans ce bel appartement que vous connoissez. Tout est meublé divinement, tout est magnifique. On ne sait ce que c'est que d*y avoir cbaud * ; on passe d'un lieu à Tautre sans faire la presse nulle part : un jeu de reversi donne la forme et fixe tout. Le Roi est auprès de M"*® de Montespan, qui tient la carte; Monsieur, la Reine et M"*® de Soubise ^ ; Dangeau et compagnie, Langlée * et compagnie ; mille louis sont répandus sur le tapis ; il n*y a point d'autres jetons. Je voyois jouer Dangeau, et j'admirois combien nous sommes sots au jeu auprès de lui l 11 ne songe qu'à son affaire, et gagne où les autres perdent ; il ne néglige rien, U profite de tout ; il n'est point disirait; en un mot, sa bonne conduite défie la fortune : aussi les cent mille francs en dix jours, les cent mille écus en un mois, tout cela se met sur le livre de sa recette. Il dit que je prenois part à son jeu, de sorte que je fus assise très-agréablement et très-conmiodément. Je saluai le Roi; il me rendit mon salut, conmie si j'avois été jeune et belle. La Reine me parla aussi longtemps de ma maladie.... Vous savez ce que c'est que de recevoir un mot de tout ce que l'on trouve en son chemin. M°*® de Montespan me parla de Bourbon. . . C'est une chose surprenante que sa beauté; sa taille n'est pas la moitié si grosse qu'elle étoit, sans que son teint, ni ses yeux, ni ses lèvres en soient moins bien. Elle étoit tout habillée de point de France, coiffée de mille boucles ; en un mot une triomphante beauté à faire admirer à tous les ambassadeurs. Elle a su qu'on se plaignoit qu'elle empôchoit toute la France de voir le Roi ; elle l'a

* En mourant, Marie-Thérèse laissa 100,000 écus de dettes qu'elle avait perdus à la bassette. Louis XIV les fit payer le 12 avril 1684 (Danobao) .

' Les heures de l'appartement et du jeu furent changées en 1681.

* On éUit à la fin de Juillet.

^ Qui faillit remplacer M°*® de Montespan.

" Un autre grand Joueur. Cest lui qui donna à M"*® de Montespan la fameuse robe dont parle M°** de Sévigné. • M. de Langlée a donné à M*"* de Montespan une robe d'or sur or, rebrodé d'or, rebordé d'or, et par dessus un or frisé, rebroché d'un or mdlé avec un certain or, qui fait la plus divine étoffe qui ait Jamais été imaginée : ce sont les fées qui ont fait cet ouvrage en secret. •

uuflTooa To;ez; et vous ne saunes croire la jme qiu tout le monde en a, ni de iiuelte beauté cola rend In Ctmt. Cellr agréable conftuton, nniconfusioD, de toul ce qu'il jade plus cIiimsi, dore depnis trola beatee jubi^ucs à six. S'il vient des courrit!». U Roi se retire un moment pour lire ses lellree, et puis reviCDl. 11 7 ■ toDjoOrt quelle musique qu'il écoule, et qui fait un trèa-bon vtki. D cause avec les damen qui ont accoutuimS d'avoir cet lionm-ur. SnSn, on quitte le Jen à bÎi heures ; an n'a point du tout de peine ft Ure les comptes ; il &'y a point de Jeluus ni de marques ; Us ponlea sont au moins de cinq, six ou sept cents louis ; les gross» de mille, de donie oente. On en met dix ; 00 donne chacun quai» hmla ft celai qui a le qninola ; on passe -, et quand on fait jouer M qu'on ne prend pas la poule, on en met eeise à la poule, pont apprendre k Joner mal â propos. On parle sans cesâe, et rien ne demenra sur le coeur. Combien avez-vous de cœutr ? J'en ai deui, j'en ai trois, j'en ai ns. j'en ai quatre : il n'en a donc que IroÎE. que quatre-, et Dangeau est ravi de tout ce caquet 1 U découne le jeu ; il tira ses conséquences ; il voit k qui il a affaire ; cnGn j'éloii fort aise de voir cet excès d'babiteti? : vraiment c'est bien lui qui sait le dessous des cartes, car il sait toutes les autres couleurs.

• Le Roi étant à Fontainebleau le 1 0 aorembre < 686, régla, dit Dangeau, an grand jeu de reversi pour les jours d'apparfament à Versailles ; Il tiendra uo jeu ; Monseigneur et Monsieur en tiendront chacun un aussi; et S. M. nous a oomméf, Langlée et moi, pour leuir les deux outres. Tous les courtisans s'intéresseront, et le jeu est fort gros. ■

Le marquis de Sourches aouonce le m6me fait dans Ma mémoires, mais avec plus de détails, t Ce fut alors que S. M. résolut, pour donner quelque amusement à sa Cour, de fafn recommencer les eppartemens aussitôt qu'elle serait de retour à Yersailles, et même d'y jouer elle-même un trèsgros jeu au reversi, pour lequel chaque joueur feroit on fonds de SOOOpistoles'. Les joueurs dévoient être leRoi,Hoaselgneur, le marquis de Dangeau et Langlée, maréchal des logis, des camps et armées du Bai. Mais comme les avances étoient considérables, les j'oueurs s'associèrent avec plusieurs personnes de la Cour; et le Roi même eut la bonté d'en mettre quelques-uns de part avec lui, entre autres M. le comte d'Auvergne, M. le marquis de Beringhen, son premier écayer, et le maître des requêtes, Chamillart, lesquels dévoient tenir

' Soit M.OOO livres du temps, c'eit-i-dire ZJD.DOO franci d'aujoardliai.

le jeu de S. M. quand elle donneroit son temps à de meilleures occupations. »

Le grand jeu de reversi recommença en novembre 1687; les cinq joueurs étaient les mêmes que Tannée précédente ^

Au grand jeu de reversi succéda le grand jeu de brelan. Le 24 mars 4696, Dangeau écrit : « Le grand jeu de brelan est fini ; MM. de Vendôme ont gagné plus de 400,000 livres. » Le lansquenet n'était pas moins en faveur que le brelan. « Ici, en France, dit Tbonnète et sensée Palatine en 4695, aussitôt qu^on est réuni, on ne fait rien que jouer au lansquenet ; c'est le jeu qui est le plus en vogue On joue ici

des sommes effrayantes, et les joueurs sont comme des insensés ; Tun hurle, Tautre frappe si fort la table du poing, que toute la salle en retentit ; le troisième blasphème d'une façon qui fait dresser les cheveux sur la tête ; tous paroissent hors d'eux-mêmes et sont effrayants à voir. »

Quelquefois les pertes étaient énormes. Dangeau parle de 40,000 pistoles perdues, soit environ 500,000 francs de nos jours. La Palatine raconte, en 4699, que quatre officiers se sont tués de désespoir*.

Le duc de Bourgogne n'ayant plus d'argent, en demanda au Roi, qui lui en donna plus qu'il n'en avait besoin et lui dit qu'il jouât sans inquiétude, que l'argent ne lui manquerait pas, et qu'il n'était de nulle importance à des gens comme eux de perdre*. A quelques jours de là, le Roi fit encore payer 12,000 pistoles (environ 600,000 francs de nos jours), que sa fille, M"* la Duchesse, avait perdues au jeu ; mais il la fit engager à ne plus faire de dettes*. En 4702, le duc de Bourgogne perdit encore de grosses sommes, que le Roi paya aussitôt; mais, dès lors, le jeune prince diminua beaucoup son jeu '.

De graves querelles s'élevaient parmi ces hommes passionnés et avides. Je n'en citerai qu'une. Le 28 août 1 698, à Meudon,

Dangeau, II, 66.

Correspondance de Madame, trai. par Jaeglé, I, 225.

Dangbau, 1700, 15 mai.

Dangeau, 19 mai.

Dangeau, 1702, 1«^ janvier.

le prince de Gonty, le duc de la Feuillade et le grand prieur de Vendôme jouaient à Thombre. Il y eut un coup qui fit dispute. « Il échappa au grand prieur une aigreur et des propos qui eussent été trop forts dans un égal, et qui lui attirèrent une cruelle répartie, où le prince de Gonty tançoit à bout portant et sa fidélité au jeu et son courage à la guerre, Tun et Tautre à la vérité fort peu nets. Là-dessus, le grand prieur s'emporte, jette les cartes, et lui demande satisfaction, Tépée à la main, de cette Insulte. Le prince de Gonty, d*un sourire de mépris, l'avertit qu*il lui manquoit de respect, mais qu*en môme temps il étoit facile à rencontrer, parce quUl alloit partout et tout seul ^ >

La scène fut telle, qu'on envoya prévenir le Roi à Versailles pendant la nuit. Le lendemain, 29, le grand prieur fut envoyé à la Bastille ; mais Taffaire s'arrangea par les soins de Monseigneur et du duc de Vendôme, et le 7 août, le grand prieur vint à Marly demander pardon au prince de Gonty ^

Quant à Thonnôteté au jeu, quelques aventures prouvent qu'elle n'était pas générale, et les chansons du temps accusent môme un joueur d'avoir volé S. M. elle-même •.

Bourdaloue s'éleva avep vigueur contre les excès du jeu*, mais sans succès. Il n'hésita pas à reprocher aux courtisans : « Un jeu sans mesure et sans règle, qui n'est plus pour vous un divertissement, mais une occupation, mais une profession, mais un trafic, mais une attache et une passion, mais, si j'ose ainsi parler, une rage et une fureur, et comme suite nécessaire, l'oubli des devoirs, le dérèglement de la maison, la dissipation des revenus, des tricheries indignes, des friponneries que cause l'avidité du gain, des emportemens, des juremens, des désespoirs. »

Au début des appartements, la musique, c'est-à-dire les concerts, est dirigée par Lulli, surintendant de la musique de la Chambre. On ne jouait guère que ses œuvres, à la symphonie ou à Topera, et il parait, si l'on en croit la Palatine,

* Saint-Simon.

* Dangbau, VI, 387-393. — Lettres de la Palatine.

' Correspondance de Madame, Irad. par Jaeglé, I, 167.

* Sermon sur le scandale. — Voir aussi le Sermon sur V éloignement et le retour à Dieu,

qu*on finit par se fatiguer d'entendre presque toujours les mômes morceaux.

La danse, alors comme toujours, était le principal amusement des dames ; quelques-unes y excellaient. La danse de cette époque était chose sérieuse et difficile : bien danser ces danses ou ces pas à caractère, toujours graves et sans mouvements vifs, ne pas s'embarrasser dans la longue traîne de sa robe pendant les révérences et les marches en arrière, donner de la grâce et de Télégance aux mouvements un peu guindés de la pavane, de la chaconne, du menuet ou de la courante, exigeait beaucoup d'étude et surtout beaucoup de goût, et de la beauté. Mais, dès 4695, on ne dansait plus à la Cour ; on jouait au lansquenet *. Il fallut la duchesse de Bourgogne pour remettre la danse et l'élégance en hoaneur.

Pendant le carnaval, les bals en masques chez le Roi, chez Monseigneur, chez les princes et chez quelques grands seigneurs, étaient fréquents, gais, et on s*y amusait beaucoup.

L'usage étoit autrefois à la Cour, dit le Mercure QiUarU*, de faire un grand divertissement qui duroit tout le carnaval. C'étoit ordinairement un grand ballet en machines mêlé de récits, dont le tout ensemble formoit un sujet, comme par exemple le ballet des Arts et le ballet de la Nuit. Si ces sortes de spectacles ne représentoient pas tout à fait une intrigue comme les comédies et les opéras, ils fai soient voir tout ce qui convenoit à leur titre. Le ballet de la Nuit fa i soit connollre tout ce qui se passe pendant la nuit, et les entrées du ballet des Arts étoient composées de danseurs qui représentoient tous les arts. Ensuite le fameux Molière introduisit les comédies mêlées d*entrées et de récits. Ces divertissemens plurent encore davantage que n'avoient fait les ballets. Les opéras succédèrent à ces sortes de comédies. Je ne dis rien de ces spectacles ; ils sont présentement à la mode, et chacun en a la mémoire remplie. Cependant depuis (quelques années, la Cour n'en fait plus faire pour ses divertissemens du carnaval. Ce n'est pas pour épargner la dépense, mais parce (pi'elle a trouvé que le môme divertissement pendant im mois étoit un plaisir trop uniforme. Ainsi, au lieu de ces opéras, elle fait diverses petites mascarades qui ne coûtent guère moins, mais dont la diversité, empêchant que les mêmes plaisirs ne soient continus, les rend plus agréables.

* Lettres de la Palatine^ édit. Jaeglé, I, 124. ^ 1688, mars.

128 LE CHATEAU DE MïlSAILLES

Le carnaval de 4643 est ainsi décrit dans le Mercure ' :

Je viens aux diverlissemens qu'a pris, dans le temps du carnaval, la plus grande et la plus brillante Cour de TEurope. Quand le prince travaille sans relâche, les courtisans et tous les sujets peuvent s'occuper sans cesse à se divertir. C'est ce que l'on a fait tout l'hiver à Versailles ; des plaisirs différens ayant été marqués pour chaque soirée de la semaine. Comme je vous en ai déjà parlé, je ne les répète point ; je vous dirai seulement qu'encore que le bal fût de ce nombre, et qu'il y en ait eu à la Cour pendant tout l'hiver, on en a donné cinq extraordinaires dans cinq appartemens différens de Versailles, tous si grands et si beaux, qu'il n'y a que celte seule maison royale au monde qui en pût fournir en si grand nombre d'une si vaste étendue.

L'entrée n'en étoit ouverte qu'aux masques, et peu de personnes osoient s'y présenter sans être déguisées, à moins qu'elles ne fussent d'un rang très-distingué. Comme ces déguisemens se sont plutôt faits pour prendre et donner du divertissement que pour affecter de paroltre magnifique, et qu'on est si bien mis à la Cour, que la plupart n'auroient eu besoin que de leurs habits ordinaires et d'un masque pour paroître dans le plus superbe ajustement, on a cru que, pour se mieux divertir, il falloit masquer cette année avec des habits plaisans et qui fissent paroltre l'invention, le génie et l'esprit de ceux qui les porteroient aussi bien que l'adresse des ouvriers. On a fait plus. Autrefois, quand ceux qui se déguisoient alloient au bal, ils n'en sorloienl que pour n'y plus retourner, et plusieurs en sont sortis cette année jusques à huit et dix fois, pour aller changer d'habits.

On en a vu de grotesques, qu'on ne savoit comment appeler, parce qu'ils n'étoient qu'un pur effet do l'imagination des inventeurs. En renouvelant les vieilles modes, on a choisi les plus ridicules, sur lesquelles on a encore renchéri pour rendre ces sortes d'habits tout à fait plaisans. 11 y a eu des figures d'une nouveauté si surprenante, qu'un homme seul en représentoit jusques à quatre tout à la fois. Enfin l'on a vu jusques à des garnitures de porcelaines mouvantes et chantantes. Je dirai un mot de quelques-uns de ces déguisemens en parlant des lieux où ils ont paru. M«^ le Dauphin ayant changé huit ou dix fois d'habit chaque soir, M. Bérain a eu besoin de tout son génie pour lui en fournir, et de toute sa vigilance pour les faire faire, à cause du peu de temps qu'il y avoit depuis un bal jusqu'à l'autre. Comme ce prince ne vouloit pas être reconnu, il n'y a sorte de personnage extraordinaire qu'on n'ait inventé pour le déguiser ; et bien souvent sous les figures qu'il représentoit, on ne pouvoit deviner si celui qu'on voyoit avec un masque étoit grand ou petit, gros ou menu ; il avoit môme quelquefois des masques

' 1683, mars, p. 309.

LA COim DE VERSAILLES 129

doubles et des masques de cire si bien faits, sous un premier masque, que lorsqu'il s*est démasqué on a cru voir quelquefois un visage naturel qui a trompé tout le monde. Comme ces sortes d'babits sont plus propres à réjouir la vue qu'à être décrits, je ne m'étendrai pas davantage sur des cbimëres, dont le pinceau môme auroit de la peine à faire remarquer toute la bizarrerie.

On ne peut parottre d'un air plus délibéré, ni avec plus d'enjouement, qu'a fait M^'' le Daupbin dans tous ces divertissemens. La promptitude avec laquelle il changeoit d'babit n'a rien qui l'égale. Il lassoit tous ses officiers sans être fa ligué, quoiqu'il agit plus qu'eux en s'babillant et se désbabillant, et qu'il dansât beaucoup. Ce prince fait connoitre par les moindres choses, par la manière dont il fait ses exercices de cheval et par l'ardeur avec laquelle il soutient le long travail de la chasse, combien il prendroil de plaisir à commander des armées, et que celui que les bêtes les plus féroces n'étonnent ]>oint, sentiroit renouveler sa vigueur à la vue des plus redoutables ennemis. Aussi que ne doit-on pas attendre d'un fils de Louis le <}rand 1

Monsieur, qui est toujours mis d'un si bon goût, a souvent paru au bal avec des habits ordinaires, mais si magnifiques et si bien entendus, qu'on n'eût pu rien ajouter à leur beauté et à leur richesse. Ce prince s'est aussi quelquefois déguisé d'une manière plaisante et qui a surpris par sa nouveauté tous ceux qui ont vu ces déguisemens. Vous remarquerez que dans ces diverses fêles le Roi a toujours été sans masque ; qu'il a donné, pendant tout le carnaval, les mêmes heures qu'il donne ordinairement aux affaires de TBtat ; qu'il ne s'est pas levé im moment plus tard que de coutume, et qu'il a pris part aux divertissemens pour honorer par sa présence ceux qui les donnoient, et pour obliger sa Cour à goûter l'heureux repos que lui procurent ses veilles.

Le premier des cinq bals dont il faut que je vous parle fut donné par M. le Grand, dans son appartement de la galerie ou allée basse de l'aile neuve de Versailles. Ce bal s'ouvrit par une mascarade de If"* de Nantes *. On y jouoit alternativement un menuet et une gigue. Mais il n'y avoit que M^*® de Nantes qui dansât la gigue. Le menuet fût dansé par M"® d'Armagnac et par M"®* d'Uzès et de Grignan ; quelquefois elles le dansoient à quatre, quelquefois à trois, et ensuite à deux. M"® de Nantes s'est fait admirer partout où elle a dansé. L'empressement de la voir éloit si grand, que chacun montoit sur sa chaise pour la mieux considérer.

Ms** le Dauphin fit ce jouMà une mascarade avec M. le prince de la Roche-sur- Yon et plusieurs autres seigneurs de la Cour. Il étoit porté dans une chaise, accompagné d'un nombre de poliohinelles à manteau et de plusieurs nains. Il se déguisa encore quatre

* Pille de Louis XIV et de W^^ de Montespau, deveaae depuis duchesse de Bourbon.

ou cinq fois pendant ce bal, qui dura Jusques à quatre heures dn matin. M. Vamiral et M. le duc de Vendôme furent de ces mascarades. Vous ne pouvez rien vous imaginer de trop touchant la magnificence de M. le Grand. Tout alla chez lui jusqu^à la profusion.

Le second bal fut donné par le Dauphin dans la salle des Gardes qui servait d'entrée à son appartement. M. le Doc donna le troisième, qui fut magnifique. Lullî, habillé en Maure, battait la mesure et dirigeait les violons du Roi, aussi vêtus en Maures. A un moment, c on vit entrer Bacchus et Silène, et le bouc de la suite de Bacchus. Arlequin faisoit Silène. Il entra monté sur une bourrique caparaçonnée de pampres et de raisins ; et Bacchus, représenté par Speizaferre, étoit tout couvert de jambons, cervelas, boutelLks, etc., et porté sur un tonneau par deux satyres. Bacchus et Silène firent une scène fort plaisante, en faisant connoitn pourquoi Ton ne présentoit point de vin dans cette fête. II s*émut, à la fin de la scène, une querelle entre Bacchus et Silène, Tâne et le bouc, qui commencèrent entre eux un combat dont rassemblée fut fort divertie. »

Quelques jours après, ce fut le tour du cardinal de BouilloD à recevoir la Cour. Enfin, le cinquième et dernier bal eut lien chez la charmante et spirituelle marquise de Thianges, sœur de M"® de Montespan. Entre autres mascarades qui réjouirent la compagnie, on vit entrer « une garniture de cheminée », de sept pièces de porcelaine. Il y avait une urne, des rouleaux et des magots de la Chine. « Ces porcelaineâ étoient remplies par des personnes de la première qualilé qui les représentoient. »

En 4685, le 5 février, il y eut bal en masques, «r Mp" le Dauphin mit pour premier habit celui d'un opérateur, et tirant seulement un petit cordon, il parut en un instant velu en grand seigneur chinois. Des changemens aussi surprenaos se firent paroi tre le même soir avec deux autres habits. ^ Tous les carnavals se ressemblent ; nous ne ferions que reproduire les mômes faits, les mêmes déguisements, les mêmes surprises si nous ne nous arrêtions. Nous dirons cependant que le 24 février 1699 on compta 3000 masques chez Monsieur, et qu'en 1700, la duchesse du Maine, étant

enceinte et obligée de garder le lit, donna vingt bals dans at chambre pendant le carnaval.

Quelques lignes de Saint-Simon compléteront ce tableau des bals de la Cour.

Ces bals de Marly, rangés ou en masque, étoient toujours comme h Versailles un carré long. Le fauteuil du Roi, ou trois, quand le roi et la reine d'Angleterre y étoient, ce qui arrivoit souvent, et des deux côtés sur la môme ligne la famille royale, c*est-à-dire jus* qu'au rang de petit-fils de France inclusivement. Quelquefois par dérangement, au milieu du bal. M"*® la Duchesse et M"*® la princesse de Conty s*approchoient sous prétexte de causer avec quelqu'un à côté ou derrière, et s'y mettoient aux dernières places. Les dames, les titrées les premières et sans mélange, puis les autres, occupolent les deux côtés longs à droite et à gauche, et vis-à-vis du Roi, les danseurs, princes du sang et autres ; et les princes du sang qui ne dansoient pas, avec les courtisans derrière les dames ; et quoique en masque, tout le monde d'abord à visage découvert, le masque à la main. Quelque temps après le bal commencé, s'il y avoit des entrées ou des changemens d'habits, ceux et celles qui en étoient en différentes troupes avec un prince ou une princesse sortoient, et alors on revenoit masqué, et on ne savoit en particulier qui étoient les masques.

Enfin, arrivait le carême, fort sévèrement pratiqué par ordre du Roi. Les fêtes et les plaisirs cessaient; de nombreux exercices de piété et des sermons les remplaçaient.

A rapproche de Tannée 1700, la Cour avait atteint Tapogèe de la tristesse et de Tennui. Le froid était encore augmenté par la présence presque continuelle à Versailles de Jacques II et de sa femme, personnages d*une nullité désespérante et fort ennuyeux *.

Ce fut vers cette époque que la duchesse de Bourgogne commença à tenir la Cour et chercha à rétablir quelque animation dans ce monde morne, et pour quelques années rendit la vie à cette cour glacée.

Quand elle était venue en France, en 4696, âgée de onze ans et demi, Louis XIV avait été au-devant d*elle à Montargis et avait envoyé à M°*<» de Maintenon, qui se trouvait à Fon-

* < Jamais la reine d'Angleterre n'est venue si mal à propos, écrit la duchesse de Bourgogne à M"^ de Maintenon, en 1707. — Groyez-vons, ma t chère tante, lui dit-elle one autre fois, que la reine d'Angleterre puisse réparer par sa présence ce que votre absence me fait souQ^r ? *

tainebleau avec la Cour, le portrait suivant : c Elle a la meilleure grâce et la plus belle taille que j*aie jamais vue, habillée à peindre et coiffée de môme ; des yeux très-vifs et très-beaux, des paupières noires et admirables; le teint fort uni, blanc et rouge, comme on peut le désirer ; les plus beaux cheveux blonds que Ton puisse voir et en grande quantité. Elle est maigre comme il convient à son âge; sa bouche fort vermeille, les lèvres grosses, les dents blanches, longues et mal rangées, les mains bien faites, mais de la couleur de son âge. Elle parle peu, au moins à ce que j'ai vu, n'est point embarrassée qu'on la regarde, comme une personne qui a vu du monde. Elle fait mal la révérence et d'un air un peu italien. Elle a quelque chose d'une italienne dans le visage, mais elle plaît et je l'ai vu dans les yeux de tout le monde. Pour moi, j'en suis tout à fait content. »

Saint-Simon nous a dit ce qu'était la duchesse de Bourgogne, à vingt-six ans, quand elle mourut.

Régulièrement laide, les joues pendantes, le front trop avancé, un nez qui ne disoit rien, de grosses lèvres mordantes, des cheveux et des sourcils châtain brun fort bien plantés, des yeux les plus parlans et les plus beaux du monde, peu de dents et toutes pourries dont elle parloit et se moc[uoit la première, le plus beau teint et la plus belle peau, peu de gorge, mais admirable, le cou long avec un soupçon de goître qui ne lui seyoit point mal, un port de tête galant, gracieux, majestueux, et le regard de môme, le sourire le plus expressif, une taille longue, ronde, menue, aisée, parfaitement coupée, une marche de déesse sur les nuées ; elle plaisoil au dernier point. Les grâces naissoient d'elles-mêmes de tous ses pas, de toutes ses manières et de ses discours les plus communs. Un air simple et naturel toujours, naïf assez souvent, mais assaisonné d'esprit, charmoit, avec cette aisance qui éloit en elle, jusqu'à la communiquer à tout ce qui l'approchoit.

Elle vouloit plaire môme aux personnes les plus inutiles et les plus médiocres, sans qu'elle parût le rechercher. On étoit lente de la croire toute et uniquement à celles avec qui elle se trouvoit. Sa gaieté jeune, vive, active, animoit tout, et sa légèreté de nymphe la portoit partout comme un tourbillon qui remplit plusieurs lieux à la fois, et qui y donne le mouvement et la vie. Elle ornoil tous les spectacles, étoit l'âme des fêtes, des plaisirs, des bals, et y ravissoit par les grûces, la justesse et la perfection de sa danse. Elle aimoit le jeu, s'amusoit au petit jeu, car tout l'amusoit ; elle préféroit le gros, y étoil nette, exacte, la plus belle joueuse du monde, et en un instant faisoit le jeu de chacun ; également gaie et amusée

LA COim ^£ VERSAILLES 133

à faire, les aprës-dinées, des lectures sérieuses, à converser dessus, et à travailler avec ses dames sérieuses ; on appeloit ainsi ses dames du palais les plus âgées. Elle n^épargna rien jusqu'à sa santé, elle n'oublia pas jusqu'aux plus petites choses, et sans cesse, pour gagner M"*^ de Maintenon, et le Roi par elle *. Sa souplesse à leur égard étoit sans pareille et ne se démentit jamais d'un moment. Elle l'accompagnoit de toute la discrétion que lui donnoit la connoissance d'eux, que l'étude et l'expérience lui avoient acquise, pour les degrés d'enjouement ou de mesure qui étoient à propos. Son plaisir, ses agrémens, je le répète, sa santé môme, tout leur fut immolé. Par cette voie, elle s'acquit une familiarité avec eux, dont aucun des enfans du Roi, non pas même ses bâtards, n'avoit pu approcher.

En public, sérieuse, mesurée, respectueuse avec le Roi, et en timide bienséance avec M™* de Maintenon, qu'elle n'appeloit jamais que ma tante, pour confondre joliment le rang et l'amitié. En particulier, causante, sautante, voltigeante autour d'eux, tantôt perchée sur le bras du fauteuil de l'un ou de l'autre, tantôt se jouant sur leurs genoux, elle leur sautoit au cou, les embrassoit, les baisoit, les carressoit, les chiffonnoit, leur tiroit le dessous du menton, les tourraenloit, fouilloit leurs tables, leurs papiers, leurs lettres, les décachetoit, les lisoit quelquefois malgré eux, selon c[u'elle les voyoit en humeur d'en rire, et parlant quelquefois dessus. Admise à tout, à la réception des courriers qui apportoient les nouvelles les plus importantes, entrant chez le Roi à toute heure, même des momens pendant le conseil, utile et fatale aux ministres mêmes, mais toujours portée à obliger, à servir, à excuser, à bien faire, à moins qu'elle ne fût violemment poussée contre quelqu'un, comme elle ftit contre Pontchartrain", qu'elle nommoit quelquefois au Roi votre vilain borgne, ou par quelque cause majeure, comme elle le fut contre Chamillart *. Si libre, qu'entendant un soir le Roi et M™' de Maintenon parler avec affection de la Cour d'Angleterre dans les commencemens qu'on espéra la paix par la reine Anne '- « Ma tante, se mit-elle à dire, il faut convenir qu'en Angleterre les reines gouvernent mieux que les rois, et savez-vous bien pourquoi, ma tante ? » Et toujours courant et gambadant, « c'est que sous les rois ce sont les femmes qui gouvernent, et ce sont les hommes sous les reines. » L'admirable est c[u'ilsen rirent tous deux et qu'ils trouvèrent qu'elle

avoit raison

Le Roi ne se pouvoit passer d'elle. Tout lui manquoit dans l'intérieur lorsque des parties de plaisir, que la tendresse et la considération du Roi pour elle vouloit souvent qu'elle fît pour la divertir.

' • La duchesse de Bourgogne et M"*^ de Maintenon ne sont puère qu*UDe seule ftme en deux corps •, dit la Palatine (Bdit. Bclland, p. 2S6;.

* Chancelier de France.

* Contrôleur général des finances.

rempôchoient d'être avec lui ; et jusqu'à son souper public, quand rarement elle y manquoit, il y paroissoit par un nuage de plus de sérieux c^ de silence sur toute la personne du Roi. Aussi, quelque goût qu'elle eût pour ces sortes de parties, elle y étoit fort sobre eH se les faisoit toujours commander. Elle avoit grand soin de Toir le Roi en partant et en arrivant ; et, si quelque bal en hiver, ou quelque imrtie en été lui faisoit percer la nuit, elle ajustoit si bien les choses qu'elle alloit embrasser le Roi dès qu'il étoit év^llé, et

l'amuser du récit de la fête

Avec elle s'éclipsèrent joie, plaisirs, amusemens môme, et toute espèce de grâces ; les ténèbres couvrirent toute la surface de 11 CSour; elle l'animoit tout entière, elle en remplisse it tous les lieux à la fois, elle y occupoit tout, elle en pénétroit tout l'intérieur. Si la Cour subsista après elle, ce ne ûit plus que pour languir. Jamais princesse si regrettée, jamais il n'en fut si digne de l'être, aussi les regrets n'en ont-ils pu passer, et l'amertume involontaire et secrète en est constamment demeurée, avec un vide afifreux qui n'a pu être diminué.

La jeune duchesse de Bourgogne fut la joie du vieux Louis XIV. Il allait au-devant de tous ses désirs, et cherchait tous les jours quelque chose de nouveau pour l'amuser. cQo lui laisse faire tout ce qu'elle veut, dit la Palaline en 1699, quoi que ce puisse être. Tantôt elle monte à âne, tantôt elle va se promener en char ; elle court toute la nuit, seule, dans le jardin ; bref, elle fait tout ce qui lui passe par la tête. Il est certain qu'elle a beaucoup d'esprit. » Jetée en toute liberté au milieu d'une Cour, qui était devenue dès cette époque assez grossière, la duchesse de Bourgogne se mit à boire avec excès, à jouer au lansquenet un jeu énorme; elle se comportait comme un être indomptable *. Heureusement M"»® de Maintenon était là ; elle parvint, non sans peine, à corriger la princesse de ses défauts, et son extrême habileté en matière d'éducation eut à Versailles comme à Saint-Cyr un éclatant triomphe.

La duchesse de Bourgogne fut une première Marie-Antoinette à Versailles, mais plus fine, plus spirituelle que la seconde, et plus adroite à faire tolérer ses vivacités et ses infractions à la règle. Plus aimable et plus aimée, on lui pardonna tout, môme ses préférences trop marquées pour quelques jeunes seigneurs, M. de Nangis entre autres.

* Lettres de la Palatine. — D ange au, 1702, 19 nmi.

M"® de Gaylus admet le goût de la princesse pour lui, mais elle se hâte d'ajouter : « La seule chose dont je doute, Ctsst que cette affaire soit allée aussi loin qu'on le croit, et je suis convaincue que cette intrigue s'est passée en regards et en quelques lettres tout au plus. » La duchesse de Bourgogne avait des mots très-vifs ; le duc de Luynes raconte celui-ci : 0 Etant dans la galerie de Versailles, et passant pour aller à la chapelle, elle aperçut dans le nombre des courtisans M. de la Fare, qui la regardoit avec grande attention et parloit tout bas à un de ses amis. Elle appella aussitôt celui à qui La Fare venoit de parler, et lui dit qu'absolument elle vouloit savoir ce que la Fare lui avoit dit. L'un et l'autre furent très-embarrassés de la question. La Fare supplia M™« la duchesse de Bourgogne de vouloir bien lui permettre de ne pas satisfaire sa curiosité ; enfin elle lui dit si absolument qu'elle le vouloit, qu'il fallut bien obéir. La Fare étoit un homme de plaisirs : a Je disois donc, Madame, lui dit-il, que si vous étiez une fille d'Opéra, j'y mettrois jusqu'à mon dernier sol. » Quelque temps après, M™« la duchesse de Bourgogne retrouva La Fare ; elle l'appela et lui dit : « La Fare, j'entre à l'Opéra la semaine prochaine. »

Il fallait compter absolument sur l'indulgente amitié de tous les courtisans pour lâcher la bride à sa fantaisie jusque-là.

Nous verrons la duchesse de Bourgogne vivre assez librement à la Ménagerie, avec ses dames familières, comme Marie- Antoinette à Trianon. Gomme elle, elle aime le cheval, le jeu, la danse, le spectacle; elle aussi se plait à jouer la comédie. Elle aime la toilette et les costumes qui mettent en relief son extrême élégance; elle va volontiers à Paris se distraire de Versailles. On la trouve à Paris le 48 août 4698, faisant admirer sa grâce et sa belle parure gris de lin en falbala, tout garni de dentelles d'argent, de diamants et d'émeraudes, et son collier de diamants, « le plus beau qui ait jamais été fait », allant acheter des porcelaines, des rubans et des bijoux, puis se promenant à la foire et s'amusant à voir les danseurs de corde et les marionnettes *.

' Mercure Galant, août, p. 234.

■m I^ CEAmU DE mSAUXES

« K>. Li'tt mars 1699, elle revient à Paris et y achète, choi U» -' ' ^iir'JhiDeux orfèvres, de riches présents destinés à Mmisdgnenr et à Monsieur.

La duchesse de Bourgogne aimait les bijoux ; aussi Louis XIY lui donna-t-il, le 29 septembre 4700. un oollier de 81 perles estimé 50,000 écus ; il Tavait racheté 4e W^ de Montespan et Pavait augmenté ^ Le 8 mars 4700, la jeune princesse, accompagnée cette fois de son mari, alla chei tous les marchands de curiosités, chez les euriemm^ eomiM on disait alors, voir des miroirs, des étoffes, des btioox, des lustres et des porcelaines. Le 34 août, eUe vint sa piomener aux Tuileries, qu'elle ne connaissait pas eneore, et à la foire Saint-Laurent, où elle fit collation dans la boutique de l*un de ses marchands ordinaires. Le 3 septemfan de la même année, elle visita, à Saint-Gloud, la manub^ ture de porcelaine de MM. Ghicanauz, dont elle admira toi eharmants produits *.

Le 8 août 4702, la princesse alla à Saint-Maur, clieBM.to Duc, et y courut la hague sur des chevaux de bois; élto montra de l'adresse et s'amusa beaucoup* Le lendemain nous la trouvons à la Halle, à cinq heures du matin, assis» tant à l'arrivée des fruits et des légumes, puis entendant la messe à Saint-Eustache.

La duchesse de Bourgogne avait absolument conquis le Roi, en lui témoignant beaucoup d'amitié. Louis XIV étant allé passer quelques jours à Meudon, en juillet 4698, la princesse eut une fluxion qui la retint à Versailles ; au bout de quelques jours, elle ne put résister, dit Dangeeu, au désir de voir le Roi, et, le 25, elle alla à Meudon se promener avec lui quelques heures •.

En mars 4700, elle organisa une grande loterie, de 46,000

pistoles, pour les pauvres de France. MM. de BeauvUliers,

de Noailles et de Dangeau la tirèrent le 20 et le 24 avril, et le

gros lot, de 4000 louis, fut gagné par un garde du Roi ^.

Avec l'âge, la duchesse de Bourgogne était devenue sérieuse

Dangeau.

* Mercure Galant, octobre, p. 06.

• Danobau. VI, 386.

^ Danobau, p. 296.

M.' ::riipr.^

siiroec&té àtsan caosclai^ Cto In àigliiguMi^fclB Si déoembre 171» : € le BniliBBE- & 9^ m àncâ

dispcisiDOB oe tmxigs^ Is ■ ifif. gn: j-wmqBBnmL.X in: que en cela ime rnnfiminp gc^ hbviùî jamû BeixH- ni pcnzrM^'laDfefiqiiiB&.lJiiàBS cwirliMng gni chent le pihis près an Bm Jni âii & «ud cenàH n^enU Sireu éOe -vms nsnàn «ih^j**» âr ut QC'i^e iea sus? > EtleBfB j«|NBiàil :« Je iBe-fifraBBE s Tocloir jUH^ gn^éOe me nnde laiyite de rmtk «t jf- 1b maîtresse ^sahie ùt si ■«««■■* Sfie senûi cipiiàe lie ph2s difSriteg ei phis^ imjuBmiieE. »

Elje fut cspab^ cf'attagiier rêtignstlp fit de Ib qx2£iqDe^ims de ses jtpnE. lie 91 janvûr CTBî, an ictoar dr la chasse, elle £xia é iff c2acàe^ aw aes dames, is de Gcmtx et gnélgnef-imes ds dames de ceUe ducs dAmon et de Berrr «Bstaieml an iijt « He dmeicnl ce qu'an appelle prèseDlemeni à îa chidiette, n'ayant jmfsc*ime a les serrir. Cm fait mettre ime petiie t^de mapns de la p-asde, où H j a des -verres, des «■«'i****^. de Tin et de l'ean. et uoe dcichetie poFiir nppekr qoaaû Us '«mlent gnan desserre. Le repas fut fort Icmç et fort ^*. •

Lrjjizs Xi\\ qui se souvenait des txrdism tems par Amie d Autriche. Tonhit les faire revivre, ai nialiiîr kss cmi^enia' tions aimables et fines auxquelles il avait asasté daiff as jennesse et qu^il n'avait pas oessé d'aîmcsr. H devait être affligé en eâet de roir la grossiérelé remplaDer l^Bnâenne politeBse de la Cour. Dès «t^ La Jk u>êie disait : cL\m park- d'imerépan o j les TieiOards scmt gatom, pol^ et civil&, les jemies gffOB an coiitraire dnrs, iérooes, sans moBrars ni politesse : 1^ se trciD' vent affranchis de la paœian des femmes dans un âge où Ton commenoe aHkars à la sentir : Us leur préferait des repas, des viandes, et des amcHirs ndicoles. Celui-là, diex enx^ e^t sc»bre et modéré, gui ne s'enivre que deTin; Pnsage trop fréquent qu'ils en ont fait le leur a rendu insipide. Ds cheichent a réveiller leur goût déjà éteint par des eaux-de-vie et par

' Diwir, Tm,

toutes les liqueurs les plus violentes ; il ne mancpie à leur débauche que de boire de Teau forte. Les femmes du pajs précipitent le déclin de leur beauté par des artifices qu'elles croient servir à les rendre belles : leur coutume est de peindre leurs lèvres, leurs joues, leurs sourcils et leurs épaules, qu'elles étalent avec leur gorge, leurs bras et leurs oreilles^ comme si elles craignoient de cacher l'endroit par où elles pourroient plaire, ou de ne pas se montrer assez ». La Fare, dans ses Mémoires écrits vers 4699, remarque aussi que, depuis longtemps, le goût des choses de Tesprit avait fort baissé à la Cour ; que depuis la mort de Madame Henriette, il n*7 a eu à la Coui^ que jeu, confusion et impolitesse. La Palatiae, qui avait connu Tancienne Cour si élégante, se plaint sans cesse que la politesse a disparu, que les femmes prennent dn tabac et a ont le nez sale comme si elles Tavoient, sauf votre respect, frotté dans la boue ». Beaucoup de jeunes femmes s'enivraient. « Les jeunes gens ne songent qu'à d'horribles

débauches », écrit la Palatine on 4702 Excepté le Roi et

Monsieur, ajoute-t-ellc, personne ne sait plus ce que c'est que la politesse. » Pour la Palatine, la principale cause de ce changement, c'est la fureur du jeu.

Jaloux de faire revivre le caractère poli de l'ancienne Cour, Louis XIV rétablit donc l'usage des cercles, qui devaient remplacer avec avantage les jeux et les autres divertissements, dont la banalité avait été si fatale aux mœurs élégantes et distinguées d'autrefois. Le premier cercle que nous trouvons indiqué dans Dangeau fut tenu le 18 novembre 1704. « Le fea Roi, dit Saint-Simon*, qui n'aimoit la dignité que pour lui, ne laissoit pas de regretter la majesté des cercles de la Reinemère, parmi lesquels il avoit été uourri et qui durèrent autant qu'elle. Il essaya de les faire continuer parla Reine sa femme, dont la bêtise ne put porter le poids. Il voulut après les renouveler par la Dauphine de Bavière. Elle avoit tout ce qu'il falloit dans l'esprit pour s'en bien acquitter, mais les incommodités de ses grossesses et de leurs suites, jusqu'à sa dernière et longue maladie, leur coupèrent court. M™© la duchesse de Bourgogne étoit trop enfant pour les lui faire reprendre de

* Addition au journal de Dangeàu, X, 181.

meilleure heure, et Tétoit trop encore pour les vouloir continuer ; aussi ne durèrent-ils guère, et se sont ain^ ensevelis. »

Le cercle du 24 septembre 4707, à Fontainebleau, fut trèsbrillant, mais je crois qu'on y montra plus de pierreries que d'esprit. « Le cercle, dit le Mercure^ fut fort magnifique, et toutes les princesses et beaucoup de dames y étoient brillantes de pierreries Il est impossible de voir plus de pierreries ensemble... » Mais il n'est pas question de conversation ; Tesprit était bien mort à la Cour ; il s'était réfugié dans les salons de Paris, et la tentative de Louis XIV ne pouvait réussir. Il fallut revenir à Tappartement et au jeu.

En 1710, le Roi décida que Tappartement aurait lieu chez la duchesse*. Il voulait qu'il y eût beaucoup de divertissements cet hiver ; tous les jours, il devait y avoir comédie ou appartement avec ou sans masques. Les après-dlnées, la duchesse faisait répéter les danses aux dames et aux courtisans qui devaient être des bals de cet hiver. En même temps, Dangeau nous apprend* que la formule a changé, qu'on ne dit plus il y a appartement, mais il j^ a jeu. Aussi Thiver de 1710 et le carnaval de 1711 furent-ils très- animés par le grand jeu, les bals et les mascarades, à Versailles et à Marly.

Depuis 1701 on était aux prises avec la coalition à propos de la succession d'Espagne ; dès 1704, les défaites commençaient, et les désastres se succédaient à Hochstett, à Ramillies, à Turin, à Oudenarde, à Lille^ à Saragosse. La Cour était triste; les divertissements devenaient plus rares; le Boi travaillait beaucoup avec ses ministres, avec Vauban* ; il était sans cesse occupé à lire les dépèches apportées par les courriers venant d'Espagne, du Piémont, du Milanais, du Rhin, de la Bavière, de la Flandre, de la mer, où le comte de Toulouse commandait notre flotte, de la Hongrie, où les Hongrois révoltés contre l'Empereur faisaient cause commune avec nous. Le Roi et ses ministres dirigeaient de Versailles toutes les opérations. Nous n'avons pas à apprécier ici le désavantage qui en résultait pour nos armées aux prises avec

* Danoeau, 1710, 23 novembre.

* Au 21 décembre.

* Danobau, IX, 129.

des généraux qui étaient absolument libres de leurs mouvements. Malgré ses fautes, Louis XIV se relève dans ces années de revers. Vaincu, il est plus grand que vainqueur; sous raiguillon du malheur ses belles qualités, étouffées par le succès et Torgueil, reparaissent avec éclat, et il n*a pas fallu moins que cette verte constance pour résister au terrible assaut que TEurope livrait alors à la France.

Louis XIV est inflexible contre ceux de ses généraux qui ne font pas leur devoir. Quand le gouverneur d'Rziles rend honteusement la place sans l'avoir défendue, le Roi dit c qu'il voyoit depuis quelque temps des choses extraordinaires et qu'il avoit peine à comprendre des François ^ ». £n revanche, quand Villars est blessé à Malplaquet, il le fait transporter à Versailles, Tinstalle au château, le va voir souvent, et le comble de faveurs et de distinctions, montrant par là qull sait récompenser et punir, ce qui est le propre de tout gouvernement digne de ce nom.

L'hiver de 4709-10 combla la mesure des malheurs de la France. La Cour était dans une tristesse profonde et trop bien justifiée. La duchesse de Bourgogne, devenue Dauphine depuis la mort de Monseigneur, était montée en carrosse pour aller, sur le chemin de Paris, au devant des courriers. « On l'avoit fort pressée de jouer : « Et avec qui voulez- vous que je joue? Avec des dames qui ont leurs maris, ou des pères qui ont leurs enfants à une bataille qui, selon toutes les apparences, doit être fort sanglante; et puis-je être tranquille moi-môme quand il s'agit de la plus grande affaire de l'Etat»? D

Enfin Vendôme gagna la victoire de Villa- Viciosa, qui rendit l'Espagne à Philippe V ; la mort de l'empereur Joseph l'' enleva à l'Autriche l'alliance de l'Angleterre et de la Hollande, qui ne se souciaient pas de rétablir la monarchie de Charles- Quint en réunissant les couronnes d'Allemagne et d'Espagne sur la tête de l'archiduc Charles devenu l'empereur d'Allemagne; la coalition était brisée et la paix avec TAngleterre allait se signer. La victoire de Denain, préparée par les com-

* Dangeau, 1708, 17 août.

' Danoeau, 17n, 6 août.

binaisoDS de Louis XIV et gagnée par Yillars, allait ramener la paix, et avec elle la vie à la Cour, lorsque la mort de la duchesse de Bourgogne, puis celle du duc de Bourgogne, et enÛQ celle de leur ôls aîné (1742) replongèrent Versailles dans le deuil.

La mort de la duchesse de Bourgogne fut une perte irréparable pour le vieux Roi : « On avoit élevé la Dauphine tout à fait à son gré ; elle étoit toute sa consolation, son unique plaisir; elle avoit Thumeur si gaie, qu'elle trouvoit toujours quelque chose pour l'égayer, quelque triste qu'il pût être. Cent fois par jour elle entroit et sortoit, et rapportoit chaque fois quelque chose de drôle ; aussi elle manque partout au Roi, et il n'est pas étonnant que sa mort l'ait profondément affligé*. »

La duchesse de Berry fut chargée de tenir la Cour; mais que pouvait-on attendre d'une femme aussi grossière, sans esprit, sans mœurs, aimant le vin et la bonne chère à l'excès *. Il y a toujours jeu, comédie, bal masqué, etc., mais la Cour, de plus en plus ennuyée et fatiguée de Versailles, de cette vie monotone *, attendait la mort du Roi, c'est-à-dire sa délivrance. Elle arriva le 4®^ septembre 4715. Aussitôt, tout ce monde de courtisans partit joyeusement pour Paris avec le jeune roi et le Régent.

* Lettres de la Palatine, édition RollaDd. 322.

' • Hier soir, écrit la Palatine le 14 décembre 1710, nous ayons eu one grande frayeur, mon fila, le duc de Berry et moi ; le pauvre duc en est tout pâle aujourd'hui encore. La duchesse tomba soudain en syncope ; nous crûmes que c'était une attaque d'apoplexie, mais après que la duchesse de Bourgogne lui eût aspergé la figure de vinaigre, elle revint à elle, et d'affreux vomissements la prirent. Il n'y a rien d'étonnant à cela : pendant deux heures, à la comédie, elle n'a fait que manger t«)utes sortes d'horreurs, des pèches au caramel, des marrons, de la pftte de groseilles vertes et autres, des cerises sèches avec beaucoup de limon dessus, puis à table elle a maogé du poisson et bu entre temps. Se sentant mal, elle n'a voulu rien eu laisser paraître et s'évanouit. •

^ • On ne tient plus de Cour du tout, dit la Palatine le 16 novembre 1714. De sept heures à dix, on Joue chez M*"® la duchesse de Berry. Ceux qui ne jouent pas ny vont pas. •

PRBMIBR âTAGB OU ÉTAGE DU ROI

1* COTÉ DES JAKDIMB

L*auteur de la première description du château de Versailles * commençait ainsi son ouvrage, publié au moment où Louis XIV venait slnstaller définitivement dans son nouveau palais.

L'Italie doit céder présentement à la France le prix et la couronne qu'elle a remportée jusqucs aujourd'hui sur toutes les nations du monde, en ce qui regarde l'excellence de l' architecture, Il beauté de la sculpture, la magnificence de la peinture, l'art du jardinage, la slnicture des fontaines et l'invention des aqueducs.

Versailles seul suffit pour assurer à jamais à la France la gloire qu'elle a à présent de surpasser tous les autres royaumes dans U science des bâtimens. Aussi est-elle redevable de cette haute estime à la grandeur et à la magnificence de Louis le Grand, son invincible monarque.

Ce prince magnanime a chéri les arts jusqpi'à un si haut point, et a su si bien les cultiver parmi le bruit des armes, que la Paix, qui est la mère et des sciences et des arts, pour en témoigner sa gratitude, lui a édifié le plus superbe palais du monde, afin qu'elle l'y

^ On doQDait le nom de grands appartements aux salons de l'Abondance, de Vénus, de Diane, de Mars, de Mercure. d'Apollon, de la Guerre, à la Grande galerie et au salon de la Paix. — Sous Louis XV, le salon d'Hercule devint la première pièce des grands appartements.

■ Combes, 1681, in-12.

pût recevoir comme dans son sein, lorsqu'il revient de chez ses ennemis chargé de lauriers et de trophées.

C'est dans cette maison royale et charmante que vous dtes invités de venir, Peuples de la terre, curieux et savans. Vous y verrez Tancienne et la nouvelle Rome ; vous y verrez tout ce que le monde a jamais eu de beau et de surprenant. Âdmirez-y rhabilelé, le savoir, la conduite et la délicatesse des ouvriers. Admirez-y la grandeur, la somptuosité, la magnificence et la libéralité du prince, et avouez que Versailles efiEace tous les palais enchantés de THistoire et de la Fable.

Les étrangers ne tardèrent pas, en effet, à répondre à cet appel, et Tun d'eux déclarait, en 4698, que Versailles était sans contestation le palais le plus magnifique qu'il y eût en Europe ^ Us firent mieux ; ils imitèrent Versailles et ses jardins presque partout. Pierre le Grand appela à Saint-Pétersbourg, en 4716, Alexandre Le Blond, architecte renommé et célèbre dessinateur de jardins ; il lui fit construire le château de Péterhof et dessiner le parc, qui ne sont qu'une reproduction de Versailles.

Pour consacrer Tachèvement de son œuvre et l'ouverture de ses grands appartements à la noblesse rassemblée dans le palais, Louis XIV fit frapper, en 4683, une médaille avec cette exergue : Hilaritati publica aperta regia. C'était en effet un des grands événements du règne, et nous admirons encore, après deux siècles, le goût parfait que Lebrun sut donner à cette riche ornementation, toute d'or et de marbre, la mesure qui a empêché cette richesse de tourner en profusion, et le caractère bien français de cet art, qui avait cependant ses racines en Italie.

Du château de Louis XIII, il ne reste rien que la cour de Marbre et l'escalier de la journée des Dupes ; toutes les dispositions intérieures et leur décoration ont complètement disparu. Le château de Louis XIV lui-même est loin d'exister encore tout entier; les nombreux changements ordonnés par le grand Roi ne nous ont laissé que le Versailles des dernières années, qui lui-même a été remanié sous Louis XV et

* Voyage de Lister à Paris en 4898, traduit et publié ptr la Société des Bibliophiles français, Paris, 1873, in- S*'.

Louis XVI, et surtout par Louis-Philippe. Dans les ûeai ailes, il n*^ a plus trace des anciens appartements ; tout a été détruit. Dans la partie centrale, Tescalier des Ambassadenn et la Petite galerie ont disparu ; rappartement de M** de Maintenon a été bouleversé. Les cabinets de Louis XI?, rappartement du Dauphin, rappartement des Bains, ont été transformés sous Louis XV ; les petits appartements de h Reine datent de Louis XVI. Dans beaucoup de pièces, la décoration a été changée sous Louis XY, quand on remettait ces salles à neuf, ou quand, par suite des besoins sans cesse renaissants de la famille royale, on disposait un nouvel appartement pour Tun de ses membres. Il ne reste en définitife du château de Louis XIV que les grands appartements da Roi, la galerie avec ses deux salons, quelques salles da grands appartements de la Reine, la chapelle et, çà et la, quelques parties de la décoration primitive de diverses pièces nmaniées sous Louis XV.

Combes, Félibien, le Mercure Galant et Piganiol vont nous servir à décrire le Versailles de Louis XIV .

Salon de TAbondanoo (106).

A Torigine, cette salle ne faisait pas partie des grands appartements du Roi ; elle servait de vestibule à la tribune de Tancienne chapelle* et au cabinet des Raretés ou des Antiques". Les buffets destinés aux rafraîchissements distribués les jours d'appartement étaient établis dans cette salle.

« Trois grands buffets, dit le Mercure *, sont aux trois côtés de ce salon. Celui du milieu, au dessous duquel on voit une grande coquille d'argent, est pour les boissons chaudes, comme café, chocolat, etc. Les deux autres buffets sont pour les liqueurs, les sorbets et les eaux de plusieurs sortes de fruits. On donne de très-excellent vin à ceux qui en souhaitent, et chacun s'empresse à servir ceux qui entrent dans ce lieu; ce qui se fait avec beaucoup d'ordre et de propreté. »

^ Qui occupait remplacement du salon d'Hercule et du vestibule situt au-dessous.

« Salle n» 137.

* 1682, décembre.

Le plafond, peint par Houasse, représente TAbondance on plutôt la Magnificence royale montrant de la main le cabinet des Raretés ; la figure est fort belle et Tune des meilleures du peintre. Le plafond se termine par une balustrade d*or chargée de vases et d'objets précieux S le tout d\Lne fort bonne couleur. Les lambris et les chambranles sont de marbre, comme dans tous ces salons. Les sculptures des dessus de porte sont en cuivre doré. La grande porte cintrée ouvrant sur le cabinet des Raretés est décorée d*un grand bas-relief, peint en camaïeu de bronze doré, et ses deux battants, les plus beaux à notre avis de toutes les portes du grand appartement, sont ornés de sculptures dorées d*un goût exquis.

A droite de la grande porte, dit le Mercure^ est un tableau où le Carrache a peint Enée qui porte son père Anchise. A la gauche, un tableau de pareille grandeur, fait par le Guide, représente une Fuite en Egypte. Un saint Pierre et un saint Paid sont aux côtés des portes de cette salle et du cabinet des Raretés. On voit à la droite un portrait du Roi, de 9 pieds de haut sur 7 pieds 9 pouces, peint à cheval, grand comme le naturel *, et vis-à-vis il y a un David près de Bethsabée *, peint par Paxil Véronèse *. Huit bustes de porphyre, posés sur des scabellons de même matière, sont aux côti^s des portes et de la fenôtre. Plusieurs guéridons, or et azur, qui portent des girandoles, éclairent ce salon, aussi bien qu'un lustre d'argent qui pend au milieu.

« Cette salle et les suivantes, ajoute Félibien, sont tendues et meublées en hiver, les unes de velours vert et les autres de velours de feu avec des crépines et des galons d'or, et toutes sont tapissées en été de brocart à fleurs d'or, d'argent et de soies de diverses couleurs, avec des campanes*^ de point d'Espagne d'or. »

Salon de Véniui ou Grande saUe de reso&lier du Roi (107).

Le salon de Vénus fut dans l'origine la première salle des

' Dont plusieurs sont au Louvre.

' Ce portrait est aujourd'hui dans le salon de l'Œil-de-BoBof (n® 2156).

^ Ce doit être la Suzanne au bain qui est au Louvre.

^ Ces tableaux sont remplacés aujourd'hui par six prises ou sièges de villes peints par Van der Meuien. Lee murs sur lesquels ces peintures sont placées sont couverts de boiseries peintes en marbre.

^ Ornements en forme de cloches.

U CDATEATI DE VERSAILLES l 'SfipBneiiuutâ du Roi; il ouvrait sur l'esealirr des Ambundann, comme colui de Diane. Les portes de os deux ulsiu, Mulptécs por Cafflerî', étaient d'une iocompanUe beauté*, «l leurs restes sont les seuls débris de 1'»di«a escalier des Ambassadeurs'. Il faut aussi signalerlet jwrtas inlirienree de ce salon, et celles de ta salle de VAboadUM^lmtn cbambranles de marbre à moulures, les dessm d* porte, nO0Sl en marbre, avec leurs bas-relicrs en coint dwé représantant des A^mours soutenant des guirlandes. O •ont d'admlrableB œuvres d'art décoratif.

■ Comme le soleil, dit Félibicn. est la devise du Roi. roi a pris les sept ploDtites pour servir de sujet aux tableaui is sept pitaes de cet appartement. " En conséquence, au milieu du plafond de cette salle, on voit Vénus couraonée pti las Orflces, el Volcain lui apportant des armes que etUt déesse lui a- bit forger. Cette peinture, d'une belle coulenr. est de Houasse.

Quatre tableaux carrés accompagnent ce milieu. Ils repn- Senteat : Auguste présidout aux jeus du cirque [allusion n carrouselde 166S) ; Nabucbodonosor et S6miramis faisant élc Ter les jardins de Babylone (allusion aux travaux exécttléf dans les maisons royales) ; Alexandre épousant Roxane (sltnsion au mariage du Roii ; Cyrus monirant son armée à ud( princesse qu'il veuf secourir [allusion à la guerre des droiw de la Reine]. Ces peintures sont également de Houasse.

Toute la salle est lambiissëe des marbres les plus bcBOi, disposés eu grande mosaïque, dont les ajustements ont ili si parfaitement exécutés, qu'aucun de leurs joints n'a boop après deux siècles'. Les quatre dessus de porte sont oroés de bas-reliers en cuivre doré d'une parfailo exécutJOD; tes

' ComjHu du Bâtimentt de I6TS.

' An Wlon de VéoDs. la porle est eacoro sculplée et dor^ à l'exUrimi; à l'iDUricoT DD« paKi« iva si^ulpttires a élé remplacée par des poiaiora îblaot 11 acolpture àorie. — Au salon âe Diana, la porte, à l'exUiiear, ai peinte en grU; et, i 1 ini^riFut. ce sont cnrore de fausses Eculptiuva.

* L'escalier actuel ârsii^oé Boug le nom d'escstier des AmbeMidenni tu consUail >ott« Louis- ['hi lippe, à peu près suc l'emplacement de l'aadn, avec lequel il n'a de commun qua le nom.

* L'ancien pavage de marbre n'ciiite plus que dam les ébrasemeaM 4* fenHre*) et à ï'Jttt de bande élroite régnant tout autoar de la aalle.

LSS. GRANDS APPARTEMENTS 147

colonnes, aussi en marbre, ont leurs bases et* leurs chapiteaux en cuivre doré.

0 Dans une niche, entre deux grandes portes, dit le Mercure^ est une statue du Roi en relief, vêtu à la romaine ; elle est de feu M. Varin*. »

Les lambris, entre les portes et les fenêtres, sont ornés de peintures par Rousseau, célèbre peintre de perspectives, et continuent Tarchitecture du salon. « Deux de ces peintures, dit Félibien, entre les portes des bouts de la salle, représentent des édifices et des jardins en perspective. Les deux autres, entre les trois fenêtres, fbnt voir comme des niches enrichies de coquilles et de bas-reliefs d*or, avec des statues de Méléagre et d'Atalante ; mais peintes avec tant d'art et dans un jour si favorable, qu*on a peine à croire qu'elles ne soient pas de relief, et même quatre pilastres peints de marbre et d'ordre ionique, aux côtés de ces niches, semblent si vrais^ que les yeux y sont trompés de près comme de loin*. »

Deux grands lustres d'argent et huit girandoles de cristal portées par des guéridons dorés éclairaient la salle. Les portières et les tabourets étaient de velours vert galonné d*or. Tout cela a disparu aujourd'hui : quatre vases d'albâtre à godrons contournés, du temps de Louis XIV, et des appliques de l'époque de Louis-Philippe se remarquent seulement dans ce salon.

a Cette salle, dit le Jfereure^ étant destinée pour la collation, on voit tout autour plusieurs tables sur lesquelles elle est dressée. Ces tables sont couvertes de flambeaux d'argent et de corbeilles de filigrane, rondes, longues et carrées. Les fruits crus, les citrons, les oranges, les pâtes et les confitures sèches de toutes sortes, accompagnées de fleurs, les remplissent en pyramides. Gomme toute cette collation n'est servie que pour être entièrement dissipée', elle demeure exposée pendant les quatre heures que durent les divertissemens, et

* Cette statue est pltcée tajourdliui sur le palier da premier étage de Tescalier des Princes. On mit d*abord à sa place an Cincinnatas antique, qui est au Louvre, et enfin le groupe des Trois Chrftces de Pradier.

* Ces peintures existent encore.

' Ou pillée, comme Ton disait alors. Chacun avait le droit d'emporter ce qu'il pouvait prendre.

chacun choisit et prend soi-même ce qui est le plus de am

goût. 9

Salle de Diane oa salle de Billard (108).

Gomme la précédente, toute la salle de Diane est revêtue de marbre avec de grands ornements en cuivre ciselé et doré.

Le plafond, peint par Blanchard, représente Diane, entoar6e du Sommeil et des Songes agréables. Les Nymphes qui ^8^ compagnent préparent des filets pour la pèche et la chasse. Quatre tableaux cintrés représenlent, dans les côtés de li voûte, les princes qui ont le mieux réussi dans la navigation ou qui se sont le plus adonnés à la chasse ^ Des ornements, en rapport avec le sujet principal, enrichissent les bordures, les angles et la frise. Les bas-reliefs de cuivre doré qui sont au-dessus des portes représentent Diane et ActéoD ; Diane protégeant Aréthuse ; une offrande de fleurs et un sacrifice faits à Diane.

Le sujet du tableau de la cheminée, peint par Delafosse, était Iphigénio que Diane enlève lorsqu'elle est prête à être sacrifiée*. Vis-à-vis, Blanchard avait représenté Diane et Endymion*. Ces deux tableaux étaient encadrés dans des bordures de marbre campan-vert accompagnées de guirlandes en cuivre doré, qui existent encore.

« Vis-à-vis des fenêtres, dit Félibien, il y a dans l'enfoncfment du milieu un piédouche avec des trophées de brooK en bas-relief posés ensemble sur un grand socle. C'est là que le buste du Roi fait en marbre par le chevalier Bernln [tu 1665), est placé sous une couronne portée par des enfants ailés de bronze doré. »

V Quatre grands lustres d'argent, lit-on dans le Mercure^ et quatre chandeliers de môme matière, et do 2 pieds de haut, posés sur des guéridons dorés do 6 pieds, sont aux angles

* Les sujets des voussures sont : Cyrus à la chasse du sanglier (Audren^

— César envoyant une colonie romaine ù Carthage (Audran) ; Jason et

les Argonautes (Delafosse) ; — Alexandre ù la chasse du lion (Delafosie}.

* Il y a aujourd'hui un portrait de Marie-Thérèse, attribué à Beaubrun.

* Il y a aujourd'hui une répétition du portrait de Louis XIV parRigaaJ, dont l'original est au Louvre.

us 6RANDS APPAHTEMENT8 140

d'un billard couvert dHm grand tapis traînant à terre, de velours cramoisi garni d*une frange d*or au bas. Quatre formes^ du même velours galonné d*or, posées sur deux estrades couvertes de tapis de Perse rehaussés d*or et d^argent, servent aux dames quand elles veulent s'asseoir pour regarder jouer au billard. Quatre caisses d'orangers d'argent, de 3 pieds de haut et de 2 de diamètre, posées sur des bases de même matière, hautes d'un pied, et 4 girandoles d'argent portées par des guéridons dorés, sont aux c6tés des formes. Une grande cassolette, 4 grands vases et 4 plus petits parent le bord de la cheminée, et 2 chenets d'argent, de 2 pieds de haut, sont au foyer. »

La plaque de la cheminée est elle-même une œuvre d'art, car rien n'était négligé dans l'ornementation de ces salons. La tablette de la cheminée est décorée d'un petit bas-relief en marbre blanc représentant la Fuite en Egypte. Il a été exécuté par Van Opstal, sur le dessin de Sarrasin'.

On doit citer enfin la belle table en bois sculpté-doré,. avec dessus en mosaïque de Florence, exécutée aux Gobelins; c'est un des rares meubles du temps de Louis XIY qui se voient encore à Versailles.

Salon de Mars oa salle de bal et dee conoerte (100).

Le plafond, peint par Audran, a pour sujet le Dieu des batailles, dont le char est traîné par des loups. Les deux tableaux des extrémités montrent Hercule soutenant la Victoire, par Jouvenet, et la Terreur s'emparant des Puissances de la terre, par Houasse.

Quatre bas-reliefs ronds et deux ovales sont aux côtés de ces trois tableaux et représentent des héros marchant à la guerre'. Les bordures, les angles et la frise sont enrichis de

* Grands btncs stns dossier.

'Je donne ici l'opinion de M. le comte Clément de Ris.

' Ces six tableaux, peints en manière de bas-reliefs d'or, ont pour sujet : César passant en rerue ses légions (Âudran) ; — Cyrus haranguant ses soldats (Jouvenet) ; — Démétrius Poliorcète prenant une ville (Âudran) ; — le triomphe de Constantin {Houasêe) ; — Alexandre-Sévère dégradant un officier [Houasse) ; — Marc-Aurèle faisant consul Albinus (Jouveitet).

159 U CHATEAU DE ^■KRSAILLES

trcqilbées d*annflB, en relier doré. Six portraits du Titj«a étalant sur les quatre portes et sur deux cabinets de niBrquf- Hrrie dont on Tantalt le fini du travail.

Ce saîon a eu deax destinations. Il Tut d'abord, selon Hoaeart',TUie salle desGkirdcs. On en fit ensuite une salle pour le ]fra, lebal et lea «(mceris, et on construisit alors, au fond de la salle, à droite et & gauche delà cheminée, deux tribuoesen mariire destindes aux musiciens, lesquelles furent supprimées vers t7M*.

Avant la eonstmctiou ies tribunep, il y avait, bot la ckminâe, une Salnle-F&mille de Paul Véronëse ; à droite de li cheminée, les Pèlerins d'EmmaUs du mâme peintre, e(,i gancbe, la Famille de Darius par Lebrun'.

Le Mtntun noua d(.^crit l'ameublement du salon de Hais. devenu aalle de Jeu et de concerts :

« Six groupes de figures d'argent, i statues et i boires ta même métal, hauts d'un pied et demi, ornent les deux caln- Mts. Deux cuvettes d'argent en ovale, de ( pieds de haut mr B de la^^, portent des vases de 3 pieds, et & seaux de latiH liautetirlesBccompBgnenl, Quatre grands buires, de 6 pie^ de haut, sont aux angles ; cl ! grands lustres, le tout d'argnt. pendent aux deux bouts de la chambre. Deux grands miroirs. avec des bordures d'argent à cartouche, sont au-dessus ii deux tables, sur lesquelles posent ! grandes corbeilles, i grands chandeliers et 4 petitr^, aussi d'argent, ainsi ([ue 1k tables. Des girandoles portées par 4 guiïridons de mtm richesse accompagnent ces deux tables et pareut les entndeux des fenêtres. Des chenets et des vases d'argent omeol la cheminée.

* Un trou-madame* de marqueterie, posé sur une table d< velours vert, entouré de peates de velours cramoisi à fftiip d'or, est au milieu de la chambre. One table carrée, 1 «

' VtrtMiUt immortaluf.

' Blondsi.. — Od voit dans le Journal àe Dangeau que les bftn* eiiitaiect dis le B Janviei 1B85.

* Lm tabluuz que l'on voit acluellemect sont : un portrait tqaeatK I* Lonia XIV jeuoe, le ucre et le meris^e de Loqîs XIV.

* Le trou-mtdiine m Jouait avec de petites boules d'incnra, p'M poniMit duu des ouTertuiea ec iorme d'oicsdes. marquées d« differti

triangle et 6 à pans sont autour. Toutes ces tables sont couvertes de velours vert, galonné d*or et garnies de flambeaux d^argent à tous leurs angles, posés sur de petits guéridons. On joue sur ces tables à plusieurs sortes de jeux de cartes, ainsi qu'à divers jeux de basard. La bassette et le boca en sont bannis, la prudence du Roi Payant ainsi jugé à propos pour le bien de ses sigets. On voit encore dans la même cbambre des tables pour plusieurs autres jeux nouvellement inventés, et qui selon toutes les apparences n*ont point de quoi engager les joueurs à se servir d*une adresse qui n'est pas permise pour gagner. •

De nombreuses peintures du xvu® siècle décorent aujourd*bui le salon de Mars ; parmi elles nous citerons la prise de Luxembourg, par Van der Meulen et les portraits de Mazarin et de la ducbesse de Longueville.

Salon de Meroore oo obambre du lit (lio).

Le salon de Mercure a conservé sa décoration primitive, qui est toute de marbre ; la cheminée seule a été détruite.

Le plafond, peint par J.-B. de Gbampagne, représente Mercure sur un char traîné par deux coqs; le dieu est accompagné de la Vigilance, du Soin, de TAdresse, de la Science, de rindustrie et de la Musique. Quatre grands tableaux flanquent ce milieu ^

« La tapisserie, dit le Mercure^ est d*un velours cramoisi, enrichi d'un gros galon d'or. Le lit, de môme étoffe et de même parure, est entouré d'une grande campane d'or en relief et doublé d'or plein. Quatre pommes blanches et couleur de feu, garnies de grandes aigrettes blanches, sont au* dessus des piliers. Les fauteuils, les tabourets, les portières et les paravens sont comme la tapisserie. Une Assomption et un saint Sébastien d'Annibal Carrache parent le fond de Talcôve. Au côté droit pend une Musique du Dominiquin, et au gauche une Vierge du Titien. Une Descente de croix, sur la

* Les sujets des yoassures, peints également par J.-B de Champagne, représeotent Alexandre retenant le philosophe Calanus, Ptolémée dans la hiblioth^ue d'Alexandrie, Auguste recevant une ambassade d'Indiens, et Alexandre et Arislote.

cbemiDée, el vis-à-vis une Cène du môme mattrd', montrent jusqu'oii peut aller l'eifet des couleurs et de la lumière, quand elles sont bien entendues. Sur les portes on voit deux purtraits de Van Dyck.

» Une balustrade d'argent', de 2 pieds et demi de haut, sur laquelle posent 8 chandeliers de même matière el baats de t pieds chacun, entoure l'estrade, qui est de marqaetede. Deux scabellons d'argent portent dans les angles 2 cassolettes de 5 pieds. Quatre bassins d'argont de 3 pieds de haut, avec des bassins de 3 pieds ^ pouces de diamètre, portent aux c6lé9 de la chemint^e et à Topposite des vases de 2 pieds et demi. Deux chenets d'argent, de 4 pieds de haut, parent le foyer. La corniche de la cheminée est enrichie de vases et de cassolettes de même matière. Un Irès-grand lustre d*argeDt i 6 branches, portant chacune 3 bougies, pend au milieu de ta chambre. Entre les fenêtres, au-dessus d'une grande table, on voit un miroir de 9 pieds de haut. L'Abondance et la Magnificence soutiennent dans les cûiés un manteau royal qui fait la bordure. Sur le fronton sont posées deux Renommées qui portent les armes du Roi et en publient la grandeur. Deux Amours soutiennent la couronne. La table est garnie d'une grande corhcille et de l chandeliers, deux grands el deuï petits. Aux deux cAtés sont des girandoles à 7 branchesipOTtées par des guéridons, posés sur des brancards ; le tml d'argent, et a 7 pieds de haut. Une table pentagone, .une csiréB et une en triangle sont dans le long de la chambre et Bcrreat pour le jeu du Roi, de la Reine et de toute la maison TojBla; mais, quoique ces tables soient marquées pour eux. Ustmtla bouté de se mêler avec tous ceux qui jouent dans les chambres suivantes. »

Quand Louis XIV donna à Philippe V, après sa reeonnat»sance comme roi d'Espagne, les grands appartemeats pour les habiter jusqu'à son départ de Versailles, ce fut le salon de Uercare qui servit de chambre à coucher au nouveaa roi.

' Oi deux Ubleam da Titien soot probablement le ChriM tombeau et 1m PileriDi d'Emmeai du Loutn.

* L« balnitraJe d't^nt itsit l'œuTre d'AIeiia Loir et de Tniiera ; elle coQU 112,199 livies [Comptit det BâiimfnU de 1680).

Salon d'Apollon oa dianibro du trAne (111).

Du salon de Mercure on entre dans le salon d'Apollon, où le Roi donnait audience aux ambassadeurs.

« Sa tapisserie, dit le Mercure, est aussi d*un velours cra* moisi, enrichi d'un gros galon d'or. La table, les guéridons, la garniture de cheminée et le lustre sont d'argent. Au fond de la chambre s'élève une estrade ^ couverte d'un tapis de Perse à fond d'or, d'une richesse et d'un travail particuliers. Ud trône d'argent, de 8 pieds de haut, est au milieu *. Quatre enfans portant des corbeilles de fleurs soutiennent le siège et le dossier, qui sont garnis de velours cramoisi, avec une campane d'or en relief. Sur le haut du cintre que forme le dossier, Apollon est en pied, ayant une couronne de laurier sur la tète, et tenant sa lyre. La Justice et la Force sont assises sur les deux tournans. Le dais est de même que la tapisserie*. Aux deux côtés du trône, sur l'estrade, deux scabellons d'argent portent des carreaux aussi de velours. Aux deux angles sont posées des torchères de 8 pieds de haut. Quatre girandoles portées par des guéridons d'argent de 6 pieds de haut parent les quatre coins de la chambre. Un David du Dominiquin est à la droite du trône. On voit à la gauche une Thomyris qui trempe la tète de Gyrus dans le sang; elle est peinte par Bubens. Dans les côtés on a mis quatre grands tableaux du Guide, les Travaux d'Hercule ^. Apollon est dans le milieu du plafond, entouré des Saisons et des Mois '. Quatre tableaux cintrés par le haut accompagnent le rond. Des festons peints et en relief doré ornent les bordures, les angles et la frise. Sur les deux portes sont deux tableaux de Yan Dyck : l'un

* Od retrouye sur le parquet les traces des dons qui fixaient Pestrade k la place marquée sur le plan de Bloudel.

* On voit ce trOne d'argent sur le tableau n^ 2107 (Selle 117) représentant le Doge de Gênes à Versailles.

' On voit encore les trois pitons dorés qui servaient à suspendre ce dais.

^ Ces six tableaux sont au Louvre.

^ Ce plafond, très-beau de couleur, est de Delafosse, ainsi que les peintures des voussures, qui représentent : Coriolan et Véturie, Vespasien faisant construire le Colisée, Auguste faisant bâtir le port de Misène, et Porus devant Alexandre.

représente le Prince Palatin et son frère, et l^autre une Ykige,

un David et une Madeleine. »

Le trône, symbole de la majesté royale, était placé dam cette saUe, mais on en faisait rarement usage e& cet eodnili où cependant, le 13 août 4745, Louis XIV donna son ndlence de congé à l'ambassadeur de Perse. Ce fut le dernier acte public de son règne. Déjà très souffrant, le Ymx m se tint debout durant toute l'audience, qui fut longue, c Cda le fatigua fort, dit Dangeau; il eut même envie de ae encher en rentrant chez lui. » Mais il eut le courage de lêsister, de tenir le conseil de finances et de dîner ^wimi> î son ordinaire.

En 474:2, on porta le trône dans la galerie pour la réoeptin des ambassadeurs du Grand Seigneur; en 1778, dans lesaks d'Hercule, pour la réception des envoyés de Tlppou«SaIb;eC en 4789, dans la salle des Etats généraux, pour la cérémonie de Touverlure de rassemblée.

Nous avons encore à dire sur ce salon, qu*on a détruit sa cheminée ; que ses serrures en cuivre doré, probablemoit ciselées par Gucci, sont très-belles ; que beaucoup de ses Titres sont encore des glaces à biseau du temps de Louis ST, comme on en voit aussi au salon de la Guerre, à la Gil^ rie, etc., mais que les fermetures des fenêtres sont, comiw dans presque tous les grands appartements, de laids ouvrages du temps de l'Empire, ce qui permet de croire, les fenêtres et les vitres ayant été conservées, que les fermetoies anciennes ont été détruites par quelque enragé classique de l'école de David.

On a vu précédemment qu'il ne restait du pavage de marbre des salons que quelques parties conservées dans Jes ébrasements des fenêtres, et à Tétat de bande étroite régnant tout autour de la salle, et que d'abord ils avaient été entièrement pavés de marbre.

La Marlinière nous fait connaître pourquoi on fut obligé d'enlever ces « riches compartimens » de marbre en 16*4. « Gomme on étoit obligé, dit-il, de jeter de Teau pour en entretenir la propreté, on remarqua que Teau, en pénétrant dans les joints, pourrissoit les bois des planchers et qu'il n'y avoit point de sûreté dans les appartemens situés au-dessous.

Louis XIV se détermina à faire changer ce pavé pour y substituer un parquet de menuiserie. »

En même temps que ces salons étaient revêtus et pavés des marbres les plus beaux, leurs portes étaient de bronze travaillé à jour. Gaffieri en avait fait le modèle K Ce système de décoration, bon peut-être pour des salons d'apparat destinés à être le théâtre de quelques fêtes, ne pouvait convenir à des pièces habitées constamment, même en hiver. Seul, le tempérament de fer de Louis XIV pouvait supporter le froid qu'il faisait dans ces salles ; il fallut renoncer aux portes à jour et mettre à leur place des portes de bois pleines, dont les sculptures sont dues à Gaffieri, à Temporiti *, à Taupin et à Lemaire *. Les ornements de stuc ont été en général exécutés par Gaffieri, et la sculpture décorative par Goyzevox *.

En 1687, on plaça dans divers salons f de grandes tables de marbres de rapport » avec ornements en bronze doré aux pieds, ouvrages de Pierre Le Nerve*. Les tentures et rideaux étaient faits d'étoffes les plus riches. En 4685, on acheta 4 07 aunes de brocart de Venise, fond d'or, à 80 livres l'aune, soit 400 fr. d'aujourd'hui*; mais la plus grande partie des velours et brocarts employés dans les ameublements des salons, du Roi avait été fabriquée à Lyon par Renon ^ ; c'étaient des brocarts à fond d'argent broché de fleurs d'or, ou des brocarts d'or et d'argent à fond violet. Les broderies de point d'Espagne se faisaient aux Gobelins, quelquefois sur les dessins du peintre Bailly *. Il y avait aussi des brodeuses à Noisy •.

* Comptes des Bâtiments, 1073. — Philippe CaiBeri, sculpteur ébéniste, employé aux Gobelins, était né à Rome et fut naturalisé en 1665; il mourut en 1716 (Voir les Caffieri de M. J. Guiffrbt).

' Josepb-François Temporiti, sculpteur de Milan, naturalisé en 1671. mort en 1674, à quarante ans. Il était aussi attaché à la mauufacture des Gobelins (Nouvelles Archives de Vart français),

* Comptes des Bâtiments, 1673, 1688.

^ Idem, 1688, 1686.

^ Idem, 1666, 1667, 1670.

* Idem, 1678.

' Idem, 1685. — Btaient-M les demoiselles de Saint-Cyr étoblies &

Les Comptes des Bâtiments, avec lesquels on peut reconstituer en partie le mobilier des grands appartements, mentionnent un tapis représentant une noce de Picardie, exécutée par Hinard, maître de la manufacture de Beauvais, et payé 8722 livres K Les miroirs venaient d'Allemagne et de Venise * ; leurs bordures étaient en argent ciselé. Partout et toigouTS,les fleurs et les orangers abondaient dans tous ces salons, grftce aux soins de Le Douteux, jardinier de Trianon.

Les clavecins étaient faits par Louis Denis * et placés dans des buffets d'orgues en marqueterie garnie d'ornements de bronze, exécutés par Dominique Gucci ^ et Boulle '. Dominique Gucci fit aussi (de 4670 à 4676) presque toutes les fermetures des portes et des fenêtres, en cuivre ciselé et doré. Ce qui reste de ces beaux cuivres : serrures, boutons de porte, crochets, espagnolettes, atteste l'excellent goût de cet artiste, qui a eu une part trop importante dans la décoration du Versailles de Louis XIV pour ne pas avoir ici quelques lignes de biographie. Il était né à Todi près de Rome, fat naturalisé en 4664 * et attaché aux Gobelins. Il vivait encore en 4699. Gucci était fondeur, ciseleur et ébéniste. Nous pouvons encore admirer quelques-uns de ses cuivres ; mais que sont devenus ses grands cabinets d'ébène décorés de sculptures, de miniatures, de pierreries, d'orfèvrerie et autres ornements ?

Pour compléter la décoration de ces somptueux salons, le Roi avait fait l'acquisition de nombreux tableaux des mattres les plus célèbres : Léonard de Vinci, les Carraches, le Guide, TAlbane, le Dominiquin, Paul Véronèse, Bassan, le Guerchin, le Mole, Rubens, Van Dyck, etc. Toujours amateur des bonnes choses françaises, en peinture comme en littérature, Louis XIV acheta aussi six tableaux du Poussin : l'Arcadie

Noisy avant rachèvemect de la maison royale de Saint- Louis, où elles n'ai* lèrent que le 29 août 1686 ? (Danobau).

* Idem, 1670.

* Idem, 1685. Cette année, Tambassadeur de France à Venise envoie six glaces, coûtant 3400 livres.

* Idem, 1687.

* Idem, 1681 et 1687.

'^ Idem, 1680. — Ces buffets étaient payés 8000 livres.

* Nouvelles Archives de l'art français, II, 242, et Dictionnaire de Jal.

et une Sainte-Famille (6600 livres), Orphée et Eurydice (3500 livres], Saphira et le Jugement de Salomon (10,400 livres), et une autre Sainte-Famille K Les bordures de ces tableaux étaient en bois sculpté par Gharmeton et Vilaine, et doré par Petit ; et ajoutons, pour finir, que deux peintures, saAS doute les plus précieuses, étaient recouvertes de moire de soie peint et rehaussée d'or •.

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