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Le chateau des Atrides

Il y a quelques années, je lis un voyage en Provence, délicieux voyage que je n'oublierai de ma vie. Deux camarades de collège , deux excellents amis m'accompagnaient, brûlant comme moi de voir et de connaîtie.Nous

avions alors toutes nos fraîciies illusions de jcninesse, qui prolaient de la poésie aux cliO' ses les plus ordinaires , les moins lanlasti- (pies. Aussi quel devait èlre noire enchanleni^nl, noire exlase, dans eelle belle Provenee, éblouissante de lumière et de soleil ! Connue ces tableaux grandioses (jue déroule aux regards la nature méridionale, nous lrans|>orlaient d enthousiasme et d'admiration ! Comme nos cœurs bondissaient joyeusement, quand la Méditerrand'e, toute rayonnante , développa devant nos yeux sa large nappedazur ! Quel panora*înasplendide etmagniliipie ! Marseille, avec ses vastes quais de pierre où se mêlent et se croisent incessamment ces mille costumes bariolés, qui viennent de tous les pays, et qui ressemblent, dans leur variété mobile et pittoresque, aux bi/.arres lautaisios du kaléidoscope ; puis au foad, sur le bleu foncé du ciel, ce morne

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et sombre château d'il', toujours battu des vagues : masse énorme de granit, qui rappelle de si lamentables, de si lugubres souvenirs ! ... on croirait voir parfois, à travers les barreaux de ses lucarnes, apparaître ce visage au masque de fer, dont personne encore n'a pu dire le nom. Oh! combien je la trouvai puissante et guerrière cette ville de Toulon, que presse une double ceinture de forteresses et de vagues ; avec sa rade immense encadrée de montagnes et toute couvertes de voiles et de mâts. Mais, ô chers amis, vous ne l'avez pas oublié, ce qui nous émerveilla surtout , c'est la Sainte-Buume et sa grottepro fonde, toute festonnée,de stalactites qui brillent aux voûtes du roc, semblables à deslustresdecristal. La montagne était rude et pénible sans doute; mais, comme nous fûmes bien payés de nos peines, lorsi^u'apres avoir gravi cette crête gigantesque où pend une

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espL'co irorniitaLi:!' qu'on |>roniliail d'en bas pour un nid d'aigle, nous découvrîmes sous nos pieds autour de nous la mer limpide el bleue; la Camargue verdoyante, et ces larges embouchures par lesquelles se précipite le Nil de celte autre Egypte ! Quel tableau ! quels souvenirs!... Nîmes, et ses arènes, sa maison carrée, sa tour Magne, nobles et majestueux débris de Tempire romain ; et le pont du Gard , ce prodigieux aqueduc de cent soixante pieds de hauteur , qui s'étalait jadis à travers la plaine, commti un serpeiit de pierre long de sept lieues, colosse indestructible, l'ait d(i blocs superposés, sans mortier, sans ciment, et cpii send)le construit par des mains cyclopéennes dans ce ravin sauvage et sinistre où s'engoulbe un torrent î...

Mais bon Diru î je m'arrête... je m'aperçois qur, sans y songer le moins du monde,

OÈS ATFllDES. 0

je m'avise de faire du style descriptif, chose que je déteste par dessus toutes les autres, et que je laisse h MM. Tels et Tels, qui voyagent régulièrement cinq ou six jours par année, pour avoir le précieux avantage d'arrondir des périodes ronflantes et pompeuses sur leurs pérégrinations artistiques. Je pourrais tout aussi bien, c'est-à-dire tout aussi mal que beaucoup d'autres, déployer dans cette occasion une foule de connaissances très sérieuses et très solides, à propos de l'architecture et de la géographie : ces connaissanceslà, on les trouve en général toutes prêtes, toutes rédigées dans les traités ad hoc; on n'a que la peine de transcrire. 11 n'en faut j)as davantage pour acquérir une certaine réputation d'érudit, et faire pâmer d'aise ces braves lecteurs qui veulent apprendre l'histoire et la géographie dans les romans. Pour moi, je ne tiens pas du lout à

])assor pour un auteur sérieux , comme on dit maintenant ; je m'embarrasse fort peu dansmeslivresdelacouleurlocale ; et, comme il n y a rien (jui m'ennuie plus à lire que les (Icscriplions longues ou inutiles, je tâche de les éviter sous ma plume. J'en fais le moins ix)ssible.

On trouvera peut-être que ma profession de foi vient un peu tard et que j'aurais mieux fait d'entrer tout de suite en matière, sans parler de Marseille, de Toulon et de Nîmes. Je me hâte donc, sans autre préambule , d'arriver au seul endroit de mon voyage, qui peut intéresser aujourd'hui le lecteur. On m'avait parle à Marseille d'un château gothique en ruines, situé dans les environs des gorges d'Olliou Iles. Cenianoir, abandonné depuis plusieurs années par ses propiiétaires, avait probablement vu s'accomplir entre ses noires

DESATRIDES. 11

murailles quelque tragédie sanglante et mvs-

tërieuse. Une ancienne famille originaire

d'Espagne, les comtes de Rosmandas avaient

habité pendant deux siècles cette demeure

féodale, quiréunissait par un mélange bizarre

les styles de toutes les époques : étrange et

j^ \>'^vaste entassement de pierres, où Tarchitec-

/;.-" 151"^^ sarrasine venait se joindre assez grotes-

5f ! ^Iiuement à Farchiteclure Louis XV, aux niai-

^ /j^'jseries du style Pompadour. Ce château avait ^/soutenu un grand nombre de sièges contre les Mauies et les pirates, qui l'avaient maintes fois saccagé ; plus lard il s'était mis en défense contre le cardinal de Uichelieu ([ui avait fait raser les deux tours principales.

Durant les guerres civiles, le sang avait rougi dans plusieurs circonstances les dalles de ces anliques galeries, et Ton assurait que bien des proscrits avaient alors échap[>é au

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supplice, on so cachant dans les souterrains du château, espèces de catacombes profondes et inconnues, lesquelles peut-être aboutissaient jadis , par des communications secrètes, aux sombres gorges d'Ollioulles.

Tous les événements politiques qui s'étaient passés dans ce château ne m'intéressaient que fort médiocrement, je l'avoue ; mais ce qui excitait au plus haut point mon imagination de romancier, c'était le drame mystérieux et terrible dont ce vieux manoir avait été plus récemment le théâtre.

Au reste, on racontait là-dessus tant de choses incroyables et contradictoires, qu'il sein])lait presque inqjossible de démêler la vérit(' dans ce chaos de mensong^es et de superstitions. Mais ce qu'on ne pouvait mettre en doute, c'est qu'un grand crime, plus d'un peut-être, avait été commis dans le château des Hosniandas, une dizaine d'années avant

mon voyage en Provence. Je n'oublierai jamais qu'un soir, dans le salon d'un fort riche négociant de Marseille , ayant questionné là-dessus un vieux bibliophile classique , qui faisait une collection de toutes les tragédies, j'obtins pour toute réponse cet alexandrin , prononcé avec une emphase théâtrale :

« C'cbl le château iiiaudil, le chàleau des AlriJcs! »

Puis le vieux classique baissa la tête, croisa les deux bras sur sa poitrine et me tourna le dos. Je voulais absolument avoir quelques explications moins vagues et plus satisfaisantes : j'interrogeai un gros monsieuF', qui, d'après sa mine rouge et lleurie, devait avoir une imagination moins poétique ; j'espérais obtenir de lui quelques renseignements plus positifs. Ce personnage» me n'pondil , sans

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avoir rnirdatlaclierbcancoiip cVimportance à ses paroles : <r Oui, c'est une masure assez curieuse, je vous conseille de l'aller visiter. Les connaisseurs prétendent qu'on y trouve quel([ues morceaux d'architecture fort bizarres. C'est possible; mais ce que je puis vous assurer, moi, c'est qu'on a presque peur entre ces diables de murailles. On a comme un frisson, je vous jure, et l'on sent qu'il a du se passer dans ce château quelque chose (répouvanlable.D Voila tout ce que je pus tirer de mon ^tos Ijonhomme- jVus beau lui adresser une foule daulres (juestions j)lus pressantes et presque insidieuses, il n'y répondit que par des monosyllabes d'un vague déses[)érant ; et je crus voir, à I ravers ces paroles pleines de réticences, que Je prudent pei*sonnage avait peur de se compromettre, en me donnant les détails que je lui demandais sui lalamille des Kosmandas.

11 mé dit seulement que le dernier comte de ce nom avait disparu le jour même de Tincendie du château. On croyait généralement que la fdle du comte , et peut-être le comte lui-même , avaient péri sous les décombres pendant ce nocturne incendie, qui n'avait dévoré qu'une aile du vieux manoir. Le dernier des Rosmandas, ne voulant plus sans doute habiter une demeure si funeste à sa famille, s'était expatrié, en laissant dans le château un vieux concierge qui ne devait y recevoir personne, qu'à ccUe seule condition : Il fallait qu'avant d/entrer, les curieux consentissent à revêtir une espèce de robe de moine, un vérilal)le sac couvert de cendre, et à s'agenouiller c\iu[ minutes sur Ics seuil d'une grande salle voûtée, en récitant les psaumes de la pénitence. On peut facilement croire que fort peu de voyageurs voulaient souscrire à de pareilles conditions

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pour ol)lenir rentrée iVun rliâtcau en ruine, qui, du reste, n'oflrait rien de très curieux pour l;i Coule : un anliipiaire seul aurait pu, dans son ardeur scientificpie, se soumettre aux bizarres fantaisies, à la pénitence étrange qu'imposait au visiteur le propriétaire de ce gotlii([uc manoir.

Néanmoins, bien que je n'aie pas riioniaeur d'être anticjuaire, et que j'entende fort peu de chose a la théorie de l'architecture, je me promis de franchir le seuil de la grande salle voùli'e , dussé-je nrenvclo[)[)er dans cette alfreuse guenille monacale dont on me menaçait. Le lendemain de fort bonne heure, j'étais en roule avec un guide (jui devait me conchiire par le i>lus court chemin, {)ar le moins p('ni])le surlout, à tiaversces entassements de rochers (pii ressend)lent au chaos. Knlin, après rpiclqucs heures, nous desceu-

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dîmes (le voiture et nous montâmes par un étroit sentier assez raide, au haut duquel on apercevait le château situe à deux portées de fusil environ. Le soleil était magnifique, mais cette lumière resplendissante ne pouvait cependant diminuer la tristesse du spectacle qui se déroulait sous mes yeux. La vue de ce château bizarre, tout noirci par les siècles et l'incendie, sans toiture et sans fenêtres dans quehjues endroits, me remplit d'une vague et indéfinissable émotion qui était presque de la frayeur. Il est vrai que le passage des gorges d'OUioulles m'avait déjà prédisposé merveilleusement à ces mélancoliques impressions : on ne peut rien imaginer de plus triste, de plus désolé, que ce vallon sauvage encaissé profondément entre deux montagnes énormes de roches qui ont l'air de vieux remparts en ruines, de vieilles tours à demi-écroulées , toujours prêtes à

VOUS écraser sous leur cimle. Ces i^orgesd'Ollioulles, avec leur aspect sinistre, sont bien di'^nes, en vérité, de conduire au château des Rosniandas. Ce vieux manoir féodal est entouré de larges i'ossés remplis d'une eau croupissante, et tout obstrués de plantes marécageuses, où résonne incessamment le en monotone du crapaud et le coassement de la grenouille. Partout d'épaisses broussailles, de gigantesques chardons, des liguiers sauva«^es, des noisetiers, d'énonnes touffes de lierre poussées dans les crevasses des murs lézardés ou croulants. La plupart des fenêtres sont maintenant dépourvues de châssis ; on voit le ciel à travers queUpies-unes, le ciel tout bleu (\m <lécoupe et remi)lit leur ogive. Plusieurs croisées pourtant sont encore garnies de persicnncs vermoulues qui battent la uiuraille au moindre vent, criardes et rouillées coumie de vieilles girouettes. Mon guide

el moi nous traversâmes une longue avenue de cyprès séculaires qui mène au château ; puis quand nous fûmes parvenus devant une grille de fer prodigieusement lourde et revêtue de larges planches de chêne qui empêchaient de voir dans l'intérieur de la cour, mon ûuide sonna fortement. Aussitôt les aboiements d un chien se firent entendre, et nous entendîmes l'animal furieux bondir en secouantsa chaHie,mais personne ne venait: mon guide sonna une seconde fois avec plus de force. Aucune réponse.

— Est-ce qu'il n'y ^ ^P^ ^'^^ morts dans ce château? dis-je a mon guide avec un peu d'impatience ; car je commençais à craindre d'avoir fait une course inutile, ou plutôt je tremblais de ne pas réussir a pénétrer dans ce mystérieux dédale.

— Le vieux concierge dort sans doute, rc-

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poiulil mon guide, ou bien il est on prières, ce qui lui arrive je ne sais combien de lois par jour. On prétend qu'il piie même en dormant, le brave homme. Mais n'importe, je le forcerai bien d'interrompre son chapelet.

En parlant ainsi, le guide sonnait vigoureusement et sans discontinuer. Enfin un pas boiteux se lit entendre ; une ciel grinça dans la serrure avec un bruit plainlif, et la grille tourna sui' ses gonds rouilles.

Un vieillard, au teint jaune et maladif, se plaça devant nous, en redressant un peu sa taille voLilée, comme j)Our nous barrer le passage.Sa tête et ses deux mains tremblaient d'un mouvement nerveux et continuel ; il était complètement habillé de noir, et portait unelivrée de deuil, avecdes boulons aimoriés (|ui annonçaient un homme au service du

comte de Rosmandas. C'était le concierge du château. Il nous demanda d'un ton très bourru ce que nous voulions.

— Visiter l'intérieur du château, répondit le guide.

— C'est impossible.

— Et pourquoi, monsieur le concierge?

— Parce que c'est aujourd'hui l'anniversaire, répliqua le vieillard prêt a refermer sur nous la grille qu'il tenait entrebâillée.

— Quel anniversaire? demandai-je avec surprise.

— L'anniversaire de l'incendie (hi château, Monsieur, dit le concierge d'un ton lugubre.

Cependant, je crus devoir insister vivement iK3ur entrer au moins dans la cour T. I. 2

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malgré les refus opiniâtres du vieux Cerbère; et, pour désarmer un peu sa mauvaise humeur, pour vaincre ses scrupules, je lui glissai furtivement dans la main un gâteau mélaliic^ue, sous la forme d'un Napoléon d'or. Le brave homme ne me flt aucun remercîment ; mais je vis, à l'épanouissement de son visage, que ma logique sonnante ne lui déplaisait pas : il parut tout à coup s'humaniser, et, après avoir entr'ouvert un peu la grille, il me pria très poliment d'entrer, en me rappelant toutefois les conditions passablement excentriques qu'il fallait subir, avant de pénétrer au delà du vestibule. J'eus la faiblesse de me soumettre, je l'avoue, et j'endossai la robe de moine. Quant à mon guide, il ne fut pas admis, et resta en dehors de la grilleàfumerson cigare, tandis quejerécitais les psaumes de la pénitence, en répétant chaque mot aprèslc vieux portier. Cette religieuse

opération terminée, nous traversâmes une longue galerie en arcades, aux murs de laquelle on voyait suspendues des armes de toutes les époques, pistolets, fusils, haches, poignards, couteaux de chasse ; puis des cornes de cerfs, noircies par le temps, de blanches défenses de sangliers, des cors et divers instruments de cuivre, propres à la vénerie. Tous ces objets étaient disposés dans le meilleur ordre, avec une symétrie parfaite ; mais rongés de vieillesse et de rouille, gris de poussière. Dans une grande salle contigué, les boiseries sculptées disparaissaient presque tout entières sous de gigantesques portraits de famille, aux vastes cadres en bois d'ébène chargé de ciselures : tous ces personnages à la ligure castillanne, étaient graves, mornes et solennels ; leur costume noir faisait mieux ressortir la pâleur étrange de leur visage. MalheurcusemonCces curieuses peintu^

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res,ilonl quelques-unes pouvaient être Je Murillo et de Vélasquez, avaient beaucoup sou(l'ertclerhuinitlilc ; plusieurs même tombaient par écailles, et des lambeaux de ces toiles précieuses pendaient tout déchiquetés par la dent des rats. On voyait encore à quelques lenétres de larges morceaux d'étoll'e qui n'é. taient plus que des haillons, après avoir été jadis de magniliques draperies. Quel affligeant spectacle! Les boiseries sculptées tombaient en pourriture, et Ton entendait par moments courir derrière ces boiseries vermoulues des bataillons de souris et de rats, seuls habitants du vieux manoir. Plein d'étonnement et de tristesse, je ne pouvais m'empécher de faire mille questions à mon cicérone taciturne. « S il existait encore un comte de Kosmandas , quel homme étrange ce devait C'tre! lounpioi donc avait-il abandonné son château ? 1 ourquoi le laissait-il ainsi tomber

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en ruines ? Pourquoi du moins n'en relirait-il pas les objets les plus précieux, Ions ces portraits (le famille, toutes ces armes, et les livres et les meubles? » Mais Tantique concierge était muet comme un fantôme ; ou

bien il ne m'accordait, après tant de ques lions, que des réponses ambiguës et mystérieuses qui auraient fait honneur à la sibylle de Cumes. Ce maudit vieillard, que je vouais de tout mon cœur à Satan, ne faisait qu'irriter mon humeur curieuse. Ce fut bien autre chose encore lorsque nous montâmes aux étages supérieurs ; ils étaient plus délabrés mille fois : les fenêtres, les portes, disloquées et pourries, ne fermaient plus ; les planchers tremblaient sous nos pas et ployaient à la moindre pression comme s'ils allaient s'écrouler. L^eau des pluies avait pénétré dans Tintérieur dos appartements, à travers lescrevasses des murailles et la loilure défoncée. Comme il

fallait de Icmps à autre s'engager dans des couloirs obscurs et tortueux, le concierge venait d'allumer sa lanterne. Aussitôt des chauves-souris, qui dormaient immobiles et collées aux murs, se réveillèrent à cette lueur incertaine, et se mirent a voler obliquement autour de la lanterne qu'elles battaient de leurs ailes membraneuses.

— Regardez, Monsieur, dit sourdement le concierge en entrebâillant une porte : voici la chambre à coucher de monsieur le comte î

En même temps il étendait le bras qui portait la lanterne, comme pour éclairer l'intérieur de cette chambre ; mais une si faible lumière ne laissait fillrer qu'un rayon dans ces profondes ténèbres. La chambre était vaste; les volets hermétiqucmen! fermés, cl garnis

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d'épaisses ferrures, n'avaient pas été ouverts une seule fois depuis la catastrophe, qui avait fait sans doute abandonner le château. Néanmoins je pus reconnaître , à cette pâle et tremblante clarté, que l'ameublement était simple et d'un goût sévère, triste même : il me sembla voir tout au fond de cette pièce un grand tableau, représentant quelque scène horrible de martyre.

— Voyez, reprit le vieillard d'une voix émue, la pendule marque encore trois heures... C'était l'heure fatale !

Je voulus faire un pas en avant pour distinguer celte pendule ; mais je ne la vis point, car elle se trouvait dans l'angle le plus obscur de la chambre. Au même instant je tressaillis : une main m'avait saisi le bras et me lirait en arrière.

— Personne n'entre ici, murmura le concierge avec un mélange de frayeur et de colère.

Il referma la porte à double tour , puis il en ouvrit une autre , qui se trouvait à quelque distance.

— C'est ici la chambre de mademoiseile de Rosmandas, dit-il en me retenant d'une main par le pan de ma redingote, pour m'empi'cher sans doute de faire un pas de i)lus dans l'intérieur de la chambre.

Celte pièce était moins obscure que Tau- Ire, et la pauvre clarté de la lanterne me fit voir tant bien que mal un superbe ameublement beaucoup plus fastueux que celui de la chambre voisine : des fauteuils de velours à bras dorés, des armoires incrustées de cuivre, à la manière de Boule, des tapis ma-

gnifiques ; partout des glaces richement encadrées.

— Cette chambre, Monsieur , est telle qu'au jour de Tévènement , dit le concierge d'une voix triste. Rien n'est changé; la harpe occupe encore la même place ; le livre de musique est ouvert à la même page... Voyez plutôt.

Mais, comme s'il eût craint que je ne voulusse profiter de la permission , il referma brusquement la porte.

— Je n'ai plus rien à vous faire voir, Monsieur, me dit-il en se dirigeant vers l'escalier.

— Un instant, mon ami, répondis-je sans bouger de ma place. On m'a parlé de couloirs secrets, d'escaliers mystérieux, prati-

qiiés dans répaîssciir des murailles?... Vous me permettrez , j'espère, d'y jeter un coup d'œil.

— Je n'ai plus rien'à vous montrer.

Ce fut la seule réponse du concierge.

— Mais, brave homme , repris-je avec insistance, je voudrais maintenant visiter les souterrains, les prisons du château?

— Impossible ! absolument impossible !

D'ailleurs, Monsieur, votre curiosité pourrait vous coûter cher : il y a dans ces caveaux une multitude de puits, des espèces de gouffres qui servaient d'oubliettes dans l'ancien temps, et moi-même je ne connais pas très bien les chemins. En outre , il n'est pas rare que de grosses pierres se détaclicnl des voiV

tes en ruines, et nous pourrions être écrasés.

Je tentai vainement encore de vaincre la résistance du vieillard ; je fis reluire à ses yeux une autre pièce d'or : il fut incorruptible.

— Je ne puis , Monsieur, me dit-il avec fermeté. C'est une chose qui m*est expressément défendue , et si j'enfreignais une seule fois les ordres de mon maître, je serais chassé à l'instant même.

Tout ce que je pus obtenir de mon opiniâtre concierge, ce fut la permission défaire un tour de promenade dansle jardin et dans le parc. Quel triste coup d'œil ! Partout de grandes herbes comme dans les cimetières ; plus d'allées ! Partout d'énormes broussailles d'où s'enruyaienl, au bruit de nos pas, des

renards, dos fouines et des chats sauvages ! Les arbres, (ju'on n'avait pas émondésdeiniis dix ans, étaient enchevêtrés les uns dans les autres comme par des lianes inextricables , qui donnaient à ce parc sombre et touflu Tapparence d'une foret vierge ; le i)ied heurtait de temps à autre contre des fragments de statues renversées par la tempête et cachées sous un amas d'herbe, de mousse et de plantes grimpantes. Partout enfm le deuil et la dévastation !

Je me perdais en conjectures. Quel pouvait ôtre le mystère enfoui dans cette morne habitation? De quel drame lugubre et fatal avait-elle donc été le théâtre?

Je voulus de nouveau battre en brèche le silence inllexible du vieil llarpocrate , mais

je compris bientôt que c'était peine perdue. Il crut sans doute avoir été fort indiscret en me disant avec un gros soupir :

— Ah! Monsieur, si vous saviez, la famille Rosmandas a été bien malheureuse !

— Vraiment?

Mais la confidence du vénérable octogénaire n'alla pas plus loin.

— Monsieur, dit-il gravement, excusezmoi, mais il est temps de vous retirer. Mon maître ne veut pas qu'on reste ici plus d'une demi-heure , et j'ai môme enfreint sa défense, car il y a bien trois quarts d'heure que vous êtes entré.

Je suivis à conlre-cœur les pas du cou-

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cierge, qui me reeoiiJuisit jusqu'à la grille.

— Je reviendrai, lui dis-je, et peut-être bientôt.

— C'est inutile, Monsieur. J'ai l'ordre de ne pas recevoir deux fois les mêmes personnes. Quoique je sois bien vieux, j'y vois clair encore et je vous reconnaîtrais parl'ailement, je vous assure. Au surplus, vous auriez beau revenir trente fois ici , je n'aurais pas autre chose à vous montrer, ni plus ni moins. Le roi lui-même ne descendrait pas dans les caveaux.

En parlant ainsi, le vieillard avait ouvert la grille ; il me fit un salut cérémonieux et la referma sur moi brusquement.

Le guide commençait à trouver mon ab-

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sence longue : son cigare était achevé , il venait cVea allumer un autre.

Nous nous éloignâmes. Quelques minutes après, notre voiture était sur la route de Marseille , et traversait les gorges d'Ollioulles.

Plusieurs années se passèrent , sans qu'il qu'il me fût possible d'obtenir la moindre clarté sur le château de Rosmandas. Malgré toutes mes recherches , je désespérais de trouver le mot de l'énigme, quand une circonstance fortuite vint m'expliquer un mystère, que mon imagination de romancier et de dramaturge était bien loin d'avoir soupçonné .

Le récit qui va suivre est parfaitement vraijSauf ([uel([ucs|détails romanesques, dans lesquels il m a par u nécessaire d'envelopper la

réalité qui serait trop aUreusc. D'ailleurs j'aurais craint de fournir (juel([ues allusions malveillantes à ces gens qui veulent toujours attacher des noms réels aux personnages fantastiques du romancier.

Oh ! n*as-tu pas, aux jours de ta chaude saison , Dans tes veines senti bouillonner une lave , Et ton cœur à l'étroit bondir comme un esclave Qui heurte furieux aux murs de sa prison ?

N'as-tu pas, dévoré d'un étrange poison , Interrompant soudain une lecture grave , Foulé ton livre aux pieds comme on foule une entrave, El pâle, tout hagard , déserté ta maison ?

Et , courant te plonger dans les grands bois funèbres, Au fond des antres pleins d'horreur et de ténèbres, Tandis que l'ouragan soufflait dans tes cheveux,

N'as-tu pas, seul parmi les forêts et les grèves. Pleuré , tendu les bras avec des cris nerveux Vers la femme idéale , incendiant tes rêves?

O Spectre du malheur , A lamain décharuée, Qui sur ma destinée Épanches !a douleur!

Vautour sombre et voleur,

Dont la serre acharnée

l)e mon front chaque année emporte quelque lleur !

0 vipère de glace,

Dont le corps froid m'enlace !

Vautour, spectre inhumain î

Votre puissance tombe :

Vous n'aurez plus demain A troubler qu'une tombe!

— Ah! mademoiselle Marianne, il est impossible de rester plus longtemps dans cette maison! M, le comte devient pire chaque jour! Il est ce soir d'une humeur atroce!

— C'est vrai l et je ne sais jiourquoi, mou

pauvre Josopli !.. . En véritë, ce soir il m'a fait peurî... Oui, nous étions tous deux dans Tobscurilé, au milieu de la grande chambre à tapisseries!... Il n'a jamais voulu faire allumer les flambeaux... et, sur ma part de paradis i^^s l'autre monde I j'ai vu très distinctement des éclairs sortir de ses yeux!... On aurait dit par moments les prunelles du diable!

— Et c'est le diable peut-être que cet homme! murmura Joseph en laisant un signe de croix.

Ces deux personnages s'entendaient fort bien ensemble, quoiqu'ils ne fussent pas égaux en pouvoir dans la maison du comte de Rosmandas. Joseph n'était au service du comte (jiic depuissix mois ; quant klVIarianne, il y avait une quinzaine d'années qu'elle était dans le cliâteau. C'était une bonne vieille lUle, ignorante et fort ingénue, qui nesoup-

connaît jamais le mal dans les autres, et qui ne voyait rien au monde de plus important que d'avoir soin du linge dans une maison, et de veiller sur le sucre, les confitures, la bougie et le savon confiés à sa garde. Elle était d'une piété merveilleuse, et croyait très volontiers aux choses surnaturelles, h Tinlervention de Tenfer et des revenants.

Le château du comte de Rosmandas était situé à quelque distance d'Ollioulles, dans les environs de Marseille. Ce château, d'une architecture bizarre et gothique, se trouvait comme encaissé dans un large ravin, au milieu d'une foret de pins et de mélèses. C'était un endroit fort [)illoresque, maii> fort sauvage, tout empreint d'un caractère sinistre et fatal. Non loin de ce château, demeurait M. de Langlade, jeune et riche propriétaire, dont les manières polies et la conversation brillante contrastaient singulièrement

avec les mœurs Apres et farouches de son voisin le comte de Rosmandas. Ce jeune homme venait assez souvent rendre visite au comte, qui le recevait avec quelque plaisir, bien qu'il ne pût souiïrir le monde ; mais, comme leurs opinions politiques étaient les mèuîcs, un lien de sympathie et de bon voisinage les attachait l'un à l'autre.

Le comte avait deux enfants : une fdle qui achevait alors sa quinzième année, et un fds de vingt-quatre ans à peu près, qui vivait au château.

Marie, c'était le nom de sa fille, semblait la douceur et l'innocencemème; blonde, pâle et mélancolique, elle avait quelque chose de cette beauté aérienne et vague, que les poètes et les peintres attribuent aux anges. Sa taille était élégante et (lexible, mais de temps à autre elle se courbait un peu, comme une tendre fleur chargée de pluie, et sa respira-

tion courte et fréquente accusait une certaine faiblesse de poitrine et de complexion.

Cette jeune personne était rêveuse et poétique, comme sa physionomie et sa tournure paraissaient l'indiquer ; elle aimait principalement la lecture des vieilles ballades et des légendes ; les choses réelles et positives n'avaient pour elle qu'un très médiocre intérêt. Son père, quoique d'une famille fort ancienne et très noble, n'était pas riche; mais il avait déclaré plusieurs fois très formellement qu'il n'accorderait jamais la main de sa chère et délicieuse Marie qu'à un homme de très haute lignée, et jouissant d'une fortune considérable. M. de Langlade était donc le seul homme des environs qui aurait pu se présenter devant le comte avec quelque chance de succès.

Le frère de Marie, Fernand, était un grand jeune homme d'une bcUe et fière stature,

d une physionomie noble et distinguée. Mais son caractère un peu farouche et susceptible avait quelque chose de rci)ulsif au premier abord. Le plus grand plaisir de Fernand, et presque son unique occupation, était la chasse : dès la pointe du jour il s*en allait, le fusil en bandoulière, la carnassière au dos, suivi de son chien, battre les montagnes et les vallées aux alentours du château ; et la plupart du temps il ne rentrait au logis que fort tard, quand son père et sa sœur étaient couchés.

Si le comte de Rosmandas avait pour sa fdle une afl'ection toute particulière, il était bien loin de porter à son lils la même tendresse. Au contraire, il lui parlait toujours avec dureté, en fronçant le sourcil, et Texpression d'une colère profonde et sourde apparaissait dans ses yeux.

^ Quant à Fernand , il ne semblait pas être

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non plus bien tendre pour son père, mais il était respectueux, soumis. Peut-être craignait-il involontairement le caractère inflexible, absolu, (lu comte; peut-être ne cessait-il jamais de voir son père dans cet homme fier et tyrannique, auquel il devait pourtant obéir.

Toutes les facultés aimantes de Fernand s'étaient en quelque sorte concentrées sur sa jeune sœur, dont il semblait être le chevalier fidèle et le plus sûr appui. Ce jeune homme ne manquait pas d'esprit et d'imagination, bien (|uc son intelligence n'eût jamais été cultivée par la lecture. La vue seule d'un livre le faisait reculer; il avait en horreur l'étude et le travail ; mais par moments une certaine poésie inculte éclatait dans son langage, rude et bizarre comme les sites pittoresques et terribles qui environnaient le château du comte.

4G Lfi cnATrcAîj

Mais il est temps de retourner à la eonversation des deux domestiques qui s'entretenaient ainsi le soir dans une grande salle voûtée^ attenante aux cuisines.

La nuit était fort noire, et dans cette grande salle tremblotaient deux petites lampes qui donnaient pour toute clarté une espèce de crépuscule vague et fantastique.

— Bonne nuit, mademoiselle Marianne, je vais me coucher, dit Joseph en allumant sa chandelle h l'une des lampes. Moi, d'abord, je suis si fatigué que je puis a peine me tenir sur mes jambes. ..

— Ce n'est pas étonnant, mon brave Joseph, répondit la vieille fille en bâillant comme une carpe hors de l'eau. Nous avons eu ce soir des émotions si terribles!...

—Oh ! oui , bien terribles, mademoiselle ! . . . J'en tremble encoie ! . . .

DÈS ATHIDES. 47

— Et moi, donc, j'en ai la chair de poule, monsieur Joseph!... Bon Dieu! quels éclats de voix ! quels blasphèmes ! . . .

— C'était à faire tomber la foudre, mademoiselle Marianne!... Et dire que c'est un père qui vomissait de pareilles imprécations contre son fils ! . . .

— Mon Dieu ! mon Dieu ! cela présage un malheur! ajouta la vieille fille en joignant les mains. D'autant plus qu'il s'est fait toute sorte de prodiges dans les environs! Croiriez-vous qu'on a trouvé dimanche dernier une grenouille dans le saint ciboire de la paroisse?...

— Une grenouille ! interrompit Joseph avec un geste d'effroi.

— Deux grenouilles, monsieur Joseph!

car j'en oubliais une! C'est au point que M. le curé ne savait \Aub que faire de ces deux

48 LE (-IIATEAU

^grenouilles sancliliëes... et qu'il était sur le point de les avaler Tune après l'autre comme des hosties, sans les supplications du vicaire qui lui a conseille de les jeter au feu... Car, vous ne savez pas? c'était le diable ! Il parait que c'était le diable, ces deux grenouilles!

— Alors c'était deux diables, répondit très naïvement le bon Joseph.

— Oui, le père et le fds peut-être, dit Marianne en poussant un gros soupir. Puis tout h coup, avec une singulière expression de terreur, elle poursuivit en se signant:

— Le père et le fds!... o mon Dieu! ayez pitié de nous!... Le père et le fils se dévoreront!

— Se dévoreront , mademoiselle Marianne!... Eh bien! tenez, franchement, ça ne m'étonnerait pas... Que le ciel nous fasse miséricorde!... Mais, qu'en dites-vous, si

DIS ATRIDl-S. 49

nous allions dormir un somme?... à pareille heure on n'a plus besoin de nous...

— Mais vous savez, Joseph, que M. Fernand vous a prié de l'attendre?... J'y pense maintenant... il n'est pas rentré.

— C'est qu'il ne rentrera pas, Mademoiselle. Écoutez donc, voilà minuit qui sonne à l'horloge. Que diantre peut-il faire si tard dehors ?

— Ne jurez pas, Joseph ! cela fait venir le diable, assure- t-on.

— Ma foi! qu'il vienne! répondit vivement Joseph en frappant du pied avec mauvaise humeur. Je sais très bien qui je lui dirais d'emporter...

— Aie!... aie!... s'écria Marianne épouvantée en se cachant la ligure dans ses deux mains. C'est lui ! c'est lui !

Et la pauvre (illc tomba en arrière, assise

(laiis un vieux lauteuil. Josopli demeura debout, immobile, la bouche béante, les yeux tout grands ouverts.

Une figure blanche, et couverte d'une espèce de suaire comme un fantôme, venait de traverser la salle rapidement sans prononcer une parole. Quand Marianne leva la tête et rouvrit les yeux, cette figure avait disparu.

Il se passa plus de dix minutes avant que Marianne et Joseph eussent retrouvé la force de parler. Le domestique regardait toujours du coté de la porte, les yeux fixes, la bouche ouverte; et, sans le tremblement convulsif

52 LE CHATEAL

qui le secouait do la tête aux pieds, on l'aurait pris sans peine [>our une statue grotesque de l'Épouvante. Marianne était blanche comme un linge; et, les mains jointes, elle marmottait les psaumes de la pénitence, que dans son trouble elle embrouillait de la plus étrange manière ; puis, à la lin de chaque verset, elle se frappait la poitrine à coups redoublés, comme la plus grande pécheresse de la terre.

Cependant un profond silence régnait dans la salle voûtée , interrompu seulement de temps à autre par le cri des chouettes (jui se plaignaient dans l'ombre, et le grincement sinistre d'une girouette de fer que le vent faisait tournoyer sur une petite tourelle du château. Puis, au loin dans les ténèbres, on entendait bruire confusément le feuillage sourd et massif des cyprès et des pins qui donnaient à ce vieux manoir un aspect morne et lugubre.

Ealiii Marianne essaya de parler la première :

— Vous Tavez vue, n'est-ce pas, Joseph? balbutia-t-elle en étendant une main tremblante du côté par lequel avait disparu la blanche et muette vision.

— Oui, oui, mademoiselle Marianne!... Et je n'ai plus une goutte de sang dans les veines ! . . .

— C'est elle! c'est elle! mon pauvre Joseph!

— Qui, elle? demanda le domestique dont les mâchoires claquaient.

— Vous le savez bien, Joseph... c'est iimtile de la nommer!...

— Je ne sais pas ce que vous voulez dire, mademoiselle Marianne ! . . .

— Comment ! vous n'avez donc jamais cn^ T. u 4

tendu parler de leu madame la comtesse de Rosmandas?

— Si ! si ! au contraire .

— Eh bien ! c'est elle-même qui vient de passer! dit mystérieusement Marianne en baissant un j)eu la voix.

— Vous croyez ?

— J'en suis sûre.

— Mais à (juoi l'avez-vous reconnue?

— Ali! mon j)auvre Joseph, reprit Marianne en secouant la tête avec une expression lanientai)le ; c'est bien facile de la reconnaître! il sulïit de voir son cou...

— Son cou?...

— Oui, J()sej>h, on y remarque encore bien aiscmcnl l'enipieinle des c\iu[ doigts furieux...

— Ah! mon Dieu! que me dites- vous? on

Ta donc étranglée, la pauvre dame?

— Je ne sais pas, Joseph, répondit Marianne avec une certaine hésitation en regardant à droite et à gauche d'un air inquiet, conrnie si elle eût craint d'être entendue. Tout ce que je puis vous dire, c'est que la nuit de sa mort lut bien terrible... Des hommes masqués, des brigands sans doute... Mais tenei ! . . . Dieu !

Et Marianne se laissa tomber à genoux en levant les mains vers le plafond. Elle était comme foudroyée par la terreur.

C'est qu'un effroyable cri venait de reten*tir dans les étages supérieurs de la maison, et s'éteignait d'écho en écho sous les voûtes des galeries et des corridors. Ce cri ne fut suivi d'aucun autre, et tout retomija dans le silem^e.

— Pour le coup vous Tavez entendu! dit

LE ClIATKAt

Marianne ci\ IVissonnant de tous ses membres.

— Oh! oui, c'était comme le cri d'un homme qu'on égoroe...

— Ou d'unû.ienune qu'on étrangle ! ajouta sourdement Marianne.

— Ce cri venait de l'appartement de M. le comte, reprit Joseph. Peut-être se trouve-til mal?... peut-èlre a-t-il besoin de secours?... Mademoiselle Mariaime, qu'en dites- vous? si nous allions voir... si nous montions...

— C'est inutile! répondit Marianne d'un ton solennel. La poitrine d'où ce cri s'est échappé est froide depuis longtemps. . . Hélas ! ce n'est pas notre assistance que la victime im[)lore, c'est le secours des prêtres et de l'Église!... Non, Joseph, tant que l'eau bénite n'aura pas enfin purifié cette maison, tant qu'on aura [ias chanté la messe des morts ici même, sous ces voûtes qui ont vu s'accomplir

DES ATrJDES, 57

une action monstrueuse, le spectre de madame de Rosmandas reviendra toujours pour se lamenter, pour nous faire peur à tous... Et vous pouvez être sûr qu'il arrivera malheur quelque jour à ce château et à toutes les personnes qui l'habitent î...

— En vérité, mademoiselle Marianne, vous me faites dresser les cheveux sur la tête ! ... Et je n'oserai plus m' aller coucher. . . Pourtant je vous jure que je ne suis pas un poltron, et que les vivants ne me feraient pas battre le cœur avec cette force-là!... Mais que diable voulez- vous...

— Ne jurez pas, imprudent!... Oh ! |)as de blasphèmes! interrompit Marianne en lui mettant une main sur la bouche. N'invoquez pas un être qui rude sans doute autour de nous, et qu'il faudrait plutôt exorciser avec des signes de croix !...

— C'est vrai 1 vous avez raison , Mademoi-

58 LK cil VTLAi;

sello. Je disais donc : Que dinnlre voulez-vous qu'on fasse...

— Eiicore, malheureux! taisez-vous!

— Qu'on fasse contre les morts? poursuivit Joseph en promenant autour de lui un regard effaré. J'aimerais dix mille fois mieux aller à h\ chasse des loups et des sangliers avec M. Fernand, qui pourra bien vous dire que je ne suis pas un lâche, et que je vous éventre assez joliment un loup... quand il est mort... Oui, quand il a reçu deux balles dans la tête... Témoin ce loup qui, la semaine dernière...

— Bon, je sais votre histoire, interrompit Marianne qui n'était guère en humeur d'écouter des prouesses de chasse. Mais il ne s'agit pas de loup en ce momeut : nous avons affaire, j'imagine , h des êtres beaucoup plus terribles... Qant à moi , je ne me sens pas le courage de monter dans ma chambre : j'y

DKS ATHIDES. 59

mourrais de frayeur, ou bien je lerais toute la nuit des rêves épouvantables. Mon bon Joseph , si vous m'en croyez , nous resterons ici jusqu'au matin?... Voici deux fauteuils assez commodes pour se reposer. Nous aurons chacun le nôtre. Au moins quand l'un de nous dormira, l'autre pourra veiller et faire bonne garde. Qu'en dites-vous?

— Je ne demande pas mieux que de rester avec vous, mademoiselle Marianne. Encore une fois, je ne suis pas peureux, comme M. Fernand pourra bien vous le dire, témoin ce loup...

— Mais il faut allumer un peu de feu, interrompit Marianne en jetant dans la cheminée un fagot d'épines et de branches résineuses. Vous savez que la meilleure manière de mettre les esprits en fuite c'est de faire un grand feu qui flambe? Seulement il faut avoir

f)0 LE rnATf:\!i

soin de ne pas laisser le bois noireir et charbonner : la fumée les attire...

— Ce n'est pas étonnant , mademoiselle Marianne : comme les esprits sont de la fumée, ils aiment la fumée. Au surplus, nous allons faire une petite conversation pour nous distraire... Et pourchasser rimmiditc de la nuit, si vous m'en croyez, nous boirons un ou deux verres de vin muscat... Justement il en reste ici deux bouteilles dans Tarmoire.

— L'idée est bonne, mon cher Joseph, dit vivement la vieille fdle , (jui , malgré sa dévotion profonde, ne haïssait pas le jus de la treille, (piand elle trouvait l'occasion de trinquer avec un an)i. Un petit coup de vin, suivant son expression, lui <lonnait des couleurs et l'empêchait de regretter le mariage.

Déjà les branches de sapin commençaient h pétiller et k jeter de grandes lueurs dans la salle ; Joseph, accroupi devant la cheminée,

. DES ATRIDÊS. 61

soufflait (l'un bras infatigable , tandis que Marianne , qui avait les clefs de toutes les armoires, ouvrait celle qui renfermait les deux bouteilles de vin muscat.

Bientôt elles furent débouchées, et les deux verres, pleins d'une liqueur d'émeraude, s'entrechoquèrent fort gaîment, et sans interruption, pendant une demi-heure.

Enfin, Joseph, les yeux lourds et la bouche pâteuse, s'étendit paresseusement dans son fauteuil en présentant les deux pieds au feu.

Quant à Marianne, elle ne paraissait pas .disposée h s'assoupir ; et le vin, quoique Irèsca pileux, n'avait pas produit sur elle le même efl*et que sur Joseph. Ses petits yeux verdatres brillaient d'un éclat extraordinaire ; ses pommeltes saillantes étaient rouges comme la braise; des mouvements étranges et presque démoniacjues agitaient tout son corps. Elle parlait avec une volubilité merveilleuse; et

les phrases les plus hyperboliques, les plus bizarres, un vrai style d'apocalypse et de légendes, s'échappaient au hasard de sa bouche édenlée.

— Oui, balbutiait-cllo en se frottant les mains avec joie, j'ai vu ses cornes!... Il ressemblait à Léviathan!... Une cpée à deux tranchants flamboyait dans sa main... ce qui n'empêche pas monsieur le comte d'être un excellent homme, un bon maître, un bon père de famille...

— Oh! pour cela, bon père de famille, je vous arrête, vénérable Marianne! interrompit Joseph en ponctuant sa phrase d'un hoquet sonore et bachique. Ce bon père qui, l'autre jour encore, voulait décharger une cspingole ! . . .

— Chut! chut! mon cher ami Joseph, ne parlons pas de choses pareilles! dit Marianne avec une expression de mystère et de

frayeur. Vous avez lu, n'est-ce pas, les saintes écritures ! ... Eh bien ! il rôde toujours autour de nous comme un lion dévorant...

— M. le comte? demanda Joseph.

— Non, lui, Satan... Quand je vous dis qu'il habite ce château...

— M. le comte? répéta Joseph. Pardieu ! je le sais bien... ce n'est pas une grande nouvelle que vous m'apprenez là. Non, pardieu!...

— Aie! aie! taisez-vous donc! Il me tire les cheveux !

— M. le comte? poursuivit machinalement Joseph en avalant un autre verre de vin. Qnant à moi, je n'ai plus peur, non, sur mon âme ! . . . Cette bouteille-là m'a donné du cœur au ventre : passons h l'autre... Non, tonnerre, je ne crains rien ! D\iilleurs, je ne suis pas un poltron, et M. Fernand peut vous dire que ce loup...

6i LE CHATEAU

— Ce nVtait pas un loup ! dit impétueusement Marianne d'un air inspiré, comme une prophétesse. Il avait neuf têtes, quinze queues et des milliers de pattes!... Chaque fois qu'il respirait, ohl c'était comme la gueule d'une fournaise, et il faisait en marchant un bruit pareil au bruit de chariots qui roulent...

— Ce devait être une assez vilaine bète, repartit Joseph flegmaliquement. Mais c'est égal! je n'aurais pas frissonné!... car je ne suis pas un lâche, et si vous questionnez M. Fernan<l, il vous dira bien...

— Joseph ! Joseph ! interrompit Marianne d'une voix prolondément énuie , vous m'iuspirez de la confiance, et si vous me promettiez d'être discret, je vous raconterais bien quelque chose d'horrible, quelque chose qui vous dresserait les cheveux sur la tête, (jui vous ferait courir de la glace dans les veines, (jui vous rendrait blanc comme ce nnir!...

DF.S ÂTRi.DES. 6S^

—Parlez, parlez, mademoiselle Marianne!

Tout ce que j'ai d'oreilles est à votre service.

— Mais vous seriez capable de le redire, Joseph î

— Non , non , je serai muet comme une bouteille vide.

— Je vous préviens que c'est une histoire alîreuse...

— Je n'ai pas peur, vous dis-je. D'ailleurs, je ne suis pas un poltron !... Non, continuat-il avec plus d'énergie en serrant les poings et battant Tair de toutes ses forces ; je ne tremblerais pas, quand bien même M. le comte avec son espingole...

H n'acheva point et tomba la face contre terre. Mariamio était paralysée de frayeur et demeurait immobile et pâle dans son fauteuil.

Un homme de haute stature venait d'entrer

66 LE CHATEAU DES ATRlDES.

soudainement et se tenait debout à la porte de la salle, sans dire une parole.

C'était le comte de llosmandas.

Le comte élait fort pâle. Bien qu'assez jeune encore, des rides larges el profondes sillonnaient son front ; mais ces rides n'y demeuraient pas constamment gravées, et de temps k autre elles s'effaçaient tout à coup,

Lr CHATEAU

oiiime par enchaïUemeiil. C'était la pensée terrible et sombre du comte qui les faisait naître quelquefois, et elle s'évanouissaient au premier rayon consolant qui venait à luire dans cette âme morne et dévastée.

Le comte était enveloppé dans une grande robe de chambre brune, serrée à la ceinture par une large ganse. Cette robe lui donnait quelque ressemblance «avec un de ces moines dont les confréries existent encore dans nos provinces méridionales, et qui ont coutume d'accompagner les malheureux condamnés à mort jusqu'au pied de Téchafaud, pour les mettre dans le cercueil et les conduire au cimetière.

Le cou do M. de Rosmandas était nu et laissait voir des veincg gonflées et bleuâtres ; une barbe (qjaisse et cuivrée encadiait son visage, dont la régularité parfaite avait quel-

que chose de rude et d'inllexible. Des sourcils presque noirs, et contrastant d'une singulière façon avec sa chevelure et sa barbe blondes, faisaient mieux ressortir l'éclat vif et changeant de ses yeux bleus, qui par moments avaient l'air de lancer des flammes. Mais l'expression la plus ordinaire de sa physionomie était la tristesse et le découragement ; ce visage, vieilli par le chagrin, par le remords peut-être, portait rcmpreinlc de la fatalité.

II y avait [>lus de vingt ans que le comte de Uosniandas habitait ce château bâti à quelque distance des efl'royables gorges d'Ollioulles. C'était un ancien donjon féodal qui lui avait été transmis par ses ancêtres, et que son père avait considérablement agrandi. Des sommes énormes s'étaient follement englouties dans cet amas de constructions hybiides qui n'avaient entre elles aucune espèce de

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