‹ Le chateau des AtridesChapitre 7 sur 7 · C LE CU\TE\U · texte numérisé non relu

C LE CU\TE\U

coûter cher : si par hasard il s'était rclourné tout à coup, il aurait pu voir derrière lui, à quelque distance, reluire dans les broussailles le bout du canon d'un fusil. Heureusement le coup ne partit point, et de Langlade ne sut jamais à quel péril aiïreux il avait échappe conmie par miracle.

Cependant M. de Rosmandas ne revenait pas encore ; et de Langlade, toujours perdu dans sa rêverie, ne pouvait se lasser de contempler la jeune tille immobile et muette.

— Pauvre enfant! pensait-il avec une singulière émotion ; non, j'en suis sur, elle n'est pas heureuse!... Je ne sais pourquoi; mais elle souffre dans cette maison!... Son père est bien tendre pour elle cependant!... tout le monde Taime, oui, jusqu'à son frère, cet homme <lur et farouche!... Que peut-elle donc avoir? quel rhap;rin?... Oh! c'est un mystère saas doute!.,. Il y a quelque chose

de sombre qui plane autour d'elle!...

Tandis qu'il se livrait à ces réflexions, il ne quittait pas des yeux la jeune fdle, qui, sans doute,oubliant qu'elle n'était point seule, joignait les mains et murmurait quelques paroles indistinctes, comme une prière. Toute sa physionomie était bouleversée, et des larmes descendaient le long de ses joues.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! disait-elle d'une voix presque insaisissable , faites que je la revoie!... Ne connaîlrai-jo donc jamais la vérité !... Que me disait-elle, celte femme?... Elle paraissait tant m'aimer !... oh ! oui, plus que ma mère!... et moi, pourquoi sentaisje donc mon cœur battre si fort, en la voyant cette inconnue?...

Et toutes ces phrases, sourdement prononcée^, étaient coupées de longs silences qui les rendaient encore plus obscures, plus incohérentes.

M. (le Langlatle ccoiUait, l'œil fixo, le roii tendu, relenan! son haleine pour ne pas perdre une syllabe.

— Est-ce que je suis folle? continuait Marie avec une sorte d'égarement, en passant une main sur son front et sur ses yeux ; ou bien ai-je encore mon bon sens? Tout m'effraie maintenant dans cette maison!... Qli ! j'ai peur de moi-même peut-être !...

Et son visage demeurait singulièrement pfde; ôile avait des gestes convulsifs. Mais, chose étrange, ses regards ne se relevaient pas du sol où ils étaient fixés. M. de Langlade ne savait que penser d'un pareil monologue, si mystérieux, si bizarre; et voyant l'altération profonde ([ui s'était faite soudainement dans les traits de Marie, et cçla sans aucun niotil, sans aucune cause apparente, il se demandait avec une espèce d'effroi si

véi itableiuenl l'esprit de Ja pauvre jeune lille n'était pas un peu égaré.

Mais le saisissement de M. de Langlade fut au comble, quand tout à coup Marie, se levant de son fauteuil, poussa un cri, et s'agenouilla, la tête dans ses deux mains.

— Ma mère!... ma mère!... oh! pardonne ! . . . je ne l'ai pas aimée ! ... Je suis une fdle ingrate et perverse!... Oh! mon Dieu! faites-moi mourir!... je veux rejoindre ma mère!... je veux lui demander pardon!...

Marie se tut quelques instants, et ses pleurs coulèrent en abondance. C'est alors seulement que M. de Langlade, cédant à une impression trop forte, rompit le silence.

— Mademoiselle, je vous en conjure, revenez à vous ! s ecria-t-il en essayant de la relever. >

Mario tourne la tète et jette une exclnmalion de frayeur.

— Ciel!... je n'étais pas seule!... Quelqu'un ici ! quelqu'un m'a entendue ! . . .

— C'est moi, c'est un ami, Mademoiselle, poursuit chaleureusement de Langlade. Soyez sûre que vos paroles ne seront pas répétées. . . D'ailleurs je puis vous jurer que je les ai entendues à peine, et qu'elles sont un mystère pour moi...

— Oh! qu'elles soient toujours pour vous un mystère ! interrompt Marie avec une expression indéfinissable. Au nom du ciel ! ne répétez pas un mot de tout cela à mon père!...

— Non, je vous le jure. Mais si j'ai bien entendu, Mademoiselle, il me semble par quelques mots qui vous sont échappés, il mo semble que vos sentiments n'ont rien que de très honorable, et vos regrets, votre affliction (iliale...

— Ne me parlez pas de ma pauvre mère ! . . . vous me briseriez le cœur !

Et sa voix se perdit dans les sanglots et les larmes.

— Mon Dieu! qu'avez-vous donc, Mademoiselle ? demanda M. de Langlade avec un intérêt plein de commisération. Pardonnez... je n'ose pas vous faire de questions indiscrètes... Je vous en supplie, n'allez pas croire que j'obéisse à un mouvement de curiosité... Mais Dieu m'est témoin que je ne reculerais devant aucun sacrifice pour vous prouver mon dévouement...

— Oui, je le sais, dit Marie avec un regrand brûlant de reconnaissance, vous êtes bon, généreux, vous!... Et ce n'est pas en vain qu^on ferait un appel a votre ame si noble et si bienveillante...

— Faites-le, faites-le cet appel! dit M. de

Langhule iuipélueusemeut. Oli! que ne suisje assez heureux pour vous prouver à quel point je suis votre ami ! . ..

— Mon ami ! s'écria -t-elle avec un accent de joie profonde. S'il était vrai!.,, si vous aviez pitié de moi!...

— Que faut-il faire? Parlez !

— Monsieur!... écoutez! reprit-elle en baissant la voix avec une expression de crainte mystérieuse. Vous pouvez me rcndie un service, un service immense...

— Quel est-il? au nom du ciel!...

-— Mais n'est-ce pas? vous me promettez la plus grande discrétion...

— Que je meure si jamais un seul mot...

— Merci, merci, Monsieur!... Oh! vous êtes bien l'homme que je pensais !... Ce n'est pas d'aujourd'hui que je sais vous connaître... Oui, vous m'avez toujours inspiré une

coniiaiice sans bornes, et vous êtes la seule personne au monde que je veux prendre pour confident, pour auxiliaire... dans une démarche bien grave, d'où ma vie peut- être dépend...

La voix de Marie était profondément altérée; il était facile de voir que l'émotion de son cœur avait passé dans son accent.

— Mademoiselle, répondit solennellement M. de Langlade, je vous répète que je vous suis dévoué à la vie, à la mort! Rien ne pourra m'arrêter... quelque soit le service que vous réclamiez de moi , je suis prêt à vous le rendre, dût ma fortune, dût ma vie être en péril.

— Quant à votre fortune, elle ne court aucun risque. Monsieur ; je ne puis croire même que votie existence soit menacée sérieusement, si vous avez soin d'agir avec prudence, avec les précautions que néces-

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silc la circonstance, et que je ne manquerai pas de vous indiquer. Mais encore une fois, je ne puis vous le taire, c'est quelque chose de bien grave que j'ai à vous demander ; c*est un service qu'un frère seul ou un ami dévoué [>ourrait me rendre.. . Peut-é<re serezvous surpris qu'en pareille occasion je ne m'adresse pas tout naturellement à mon frère?... Il m'aime, il est courageux, plein de générosité, et je ne doute point qu'il ne s'empressât de faire ce que je lui demanderais; mais je ne puis avoir recours à lui... Et vous-même, quand vous saurez mon secret, vous conviendrez que Fernand est la dernière personne que je puisse appeler à mon aide...

M. de Langlade brûlait d'apprendre ce qu'il avait à l'aire ; non par curiosité, mais pour montrer à la belle jeune fille qu'il était son esclave le plus ardent, le plus fidèle de

DES ATRIDKS. 215

SCS amis. Il souhaitait mémo que la chose qu'on allait lui demander fût difficile, presque impossible, aûn d'avoir une occasion de faire mieux éclater son zèle et son empressement. Mais une crainte agitait M. de Langlade : le comte pouvait rentrer d'un moment h l'autre, et empêcher une confidence que Marie ne voudrait peut-être plus faire une autre fois, quand la réflexion serait venue.

— Parlez, Mademoiselle , dit-il avec une inllexion suppliante. Profitez du moment où nous sommes seuls... Si quelqu'un entrait... Mais tenez,;j 'entends des pas dans une pièce voisine... C'est votre père, sans doute!

— Eh bien ! je compte sur vous ! dit vivement Marie en lui serrant une main avec eiïusion. Demain soir, à onze heures, soyez au bout du parc... levons attendrai, dans ce pavillon où je vais lire ([uelquefois...

216 LE CnATF.AL DES ATUlDES.

— OiH)i ! près du tombeau?...

— Près du tombeau de ma mère , ajouta Marie eu baissaut la voix.

Elle tenait encore la main de M. de Langlade, quand le comte entra.

M. de Rosmandas paraissait fort agil(''. Il n eut pas lair d aboid de s'apercevoir ({u'il n'était pas seul , et se mit à ma relier de long en large en murmurant des paroles confuses. Enlin, s'arretant tout à coup, il promena les

yeux autour de lui avec une expression d'égarenient, el reconnut M. de Langlade immobile et debout auprès de Marie.

— Ah! pardon, j'oubliais... dit le comte en essayant de paraître calme ; mais sa voix était altérée, tremblante.

— Mon cher comte, vous semblez ému?

demanda M. de Langlade avec un alVectueux intérêt. Qu'avez - vous, mon Dieu? Au riez- vous appris quelque fâcheuse nouvelle ?

— Moi ? non... balbutia le comte en tournant ses regards vers la porte d'un air inquiet. Vous n'avez rien entendu, nVst-cc pas?

— Oh ! fort peu distinctement, dit M. de Langlade avec hésitation ; mais pourtant, il m'a semblé loul h riieure...

— Achevez... que voulez -vous dire?

— Mademoiselle Marie a pu entendre aussi bien que moi, poursuivit M. de Langlade. C'était comme le bruit d'une assez vive discussion, dans une pièce voisine...

— Quoi ! vous nous écouliez? interrompit brusquement le comte.

En même temps il regardait M. de Langlade avec une expression presque menaçante.

— Je ne vous écoutais pas, monsieur le comte, repartit M. de Langlade, fort surpris d'une pareille question , et plus encore de rétrange manière dont elle était laite.

Le comte rélléchit sans doute que son interpellation si brusque n'avait rien de fort honnête; car, s'avançant vers M. de Langlade, il dit avec douceur en lui tendant la main :

— Pardon ! mon ami, je suis fou !... Je ne sais à quoi je pensais... La scène pénible dont vous avez été comme moi témoin tout à Theure m'a bouleversé Tesprit... Dieu me pardonne ! en voyant ma pauvre Marie étendue sur Tberbe, j'ai cru un instant qu'elle était morte !...

Et sa voix parut s'attendrir ^ quelques larmes tremblèrent dans ses yeux.

Marie, qui jusqu'alors n'avait pas semble prendre la moindre part à ce qui se passait devant elle, remarqua l'émotion du comte et s'élança vivement dans ses bras.

— Mon p^re ! mon bon père !... s'écria-tclle d'une voix sanglotante.

— Oui, viens, que je le presse sur mon cœur ! ô ma fdle, o mon adorée! dit M. de Rosmandas en couvrant Marie des plus tendres caresses ; et les baisers, les larmes de la

DES ATUIDES. 221

fille et du père se confondaient ensemble dans cette longue et vive étreinte; quand soudain le comte repousse loin de lui sa fdle avec une sorte de terreur. Marie elle-même fait plusieurs pas en arrière comme épouvantée. M. de Langlade demeurait frappé de surprise , ne pouvant rien comprendre h ce mélange inexplicable de frayeur et de tendresse.

Enfin le comte , après un moment de silence , parut faire un violent elTort sur luimême.

— Marie , dit-il d'un accent moins agité , tu as besoin de repos, cette cruelle secousse

a dû te faire bien mal! Va, monte dans

ton appartement. Moi , je reste avec M. de Langlade : nous avons une afl'aire à traiter ensemble. Ce soir peut-être à diner, je te ferai part d'un projet (jui te concerne.

Marie, fort satisfaite de pouvoir se livrer

sans témoins à ses réflexions, prit une main de son père, qu'elle porta respeetueusement à ses lèvres ; puis, après avoir salué M. de Langlade d'un air significatif, elle sortit du salon.

— Et maintenant, dit le comte avec une

extrême vivacité en poussant le verrou de

la porte, il faut que je sache si vous êtes mon

ami, et si je puis au besoin compter sur

vous?

Un semblable début semblait fort singulier h M. de Langlade ; il se demandait si véritablement les facultés intellectuelles du comte étaient bien saines. Celui-ci renouvela sa question d'un air plus solennel.

— Oui, vous pouvez compter sur moi dans toute circonstance, répondit M. de Langlade : parlez seulement, je vous en conjure. Que dois-je faire ?

— C'est un secret bien important que je vais vous confier, mon digne ami. J'aurai le courage de vous apprendre des choses... que vous n'approuverez pas certainement, qui vous feront horreur peut-être... mais n'importe ! Il faut que je parle ; mon cœur est trop surchargé !.. Il me semble que je souffrirai moins après une confidence... De toute manière, vous serez libre de me refuser votre aide, votre intérêt même, si je ne vous parais pas excusable... Mais je vous connais, mon cher de Langlade, vous êtes un homme d'honneur ! Je n'ai pas besoin de vous recommander la discrétion.

— Oh ! non, c'est inutile ! repartit M. de Langlade en posant une main sur le côte gauche de sa poitrine. Toutes vos paroles seront ensevelies là , comme dans une tombe...

— Oh! plus profondément encore, s'il ei>l

22\ hlL CHATEAU

possible, murmura le comte d'une voix cmue. La tombe n'est pas toujours discrète... elle a plus d^une fois trahi le secret qu'on lui avait confié !...

— Je ne ferai pas comme elle, soyez tran- ([uille, dit M. de Langlade en pressant la main du comte dans la sienne. Mais parlez, j'ai hâte de savoir en quoi je puis vous être utile?

M. de Langlade était debout : le comte lui montra un fauteuil en l'invitant du geste à s'asseoir. Il s'assit lui-même h coté de M. de Langlade.

— Je puis vous croire, n'est-(îe pas, mon ami? demanda M. de Rosmandas : tout à l'heure vous n'avez rien entendu, c'est-à-dire rien compris de la discussion qui s'est élevée dans la j)iècc voisine?

— Rien absolument, répondit M. de Lan-

glade. Seulement il m'a semblé reconnaître votre voix parmi d'autres voix d'hommes, qui me sont complètement inconnues.

— Vous ne vous êtes pas trompé, dit le comte en secouant la tête, c'est bien moi qui parlais... quant aux deux autres personnes dont vous avez entendu la voix, je n'ai pas besoin de vous les nommer encore... Il sera toujours temps de le laire, si je crois plus tard la chose utile. Je vous avouerai seulement que l'un de ces deux personnages est mon ennemi mortel, qu'il nereculeraitpas aubesoindevant une calomnie infâme, pour me perdre...

M. de Langlade lit un geste de surprise.

— Ce (lue je vous dis est la vérité pure, continua M. de Uosmandas ; mais par bonheur, je ne suis pas un enfant, et je sais l>rendre mes piécaulions. Jus(iuVi présent j'ai toujours évité, tlans no? eutreli^'us, de vous

parler de mes malheurs... Je ne suis pas de ces gens qui aiment à selaire plaindre en étalant leurs blessures; moi je les cache, et quand je soulFre, il est rare que je prenne un confident. Néanmoins je regarde comme impossible que vous ne soyez pas au courant de certaines catastrophes qui ont fondu sur ma famille a plusieurs reprises... Il y a dixhuit mois environ, quand vous faisiez un voyage en Italie, vous savez de quelle affreuse manière la comtesse de Rosmandas...?

— Hélas ! oui, je sais tout, s'empressa de répondre M. de Langlade comme pour épargner au comte un récit douloureux. Croyez que j'ai pris une part bien vive à votre malheur... Je n'y songe encore qu'en frissonnant !

— En effet, c'est quelque chose d'horrible I Mais vous ne savez qu'une ()artie de la vé-

1 ité. . . Il y a même plusieurs détails effrayants dont vous n'avez pas connaissance, et que tout le monde dans ce château ignore, excepté moi peut-être et Tune de ces deux personnes qui tout à rheure discutaient avec moi... Ce matin encore, je ne songeais pas à vous faire une confidence pareille ; mais les circonstances m'y forcent, et demain peutêtre aurai-je besoin d'invoquer votre témoignage...

La surprise de M. de Langlade augmentait à chaque parole du comte ; il écoutait dans une étrange anxiété.

— On vous a dit, n'est-ce pas, reprit le comte en baissant un peu la voix, que des malfaiteurs avaient pénétré la nuitdans ce château, qu'ils avaient forcé la porte de la chambre où couchait la comtesse de Rosmandas, et que le lendemain matin on avait trouvé la malheureuse femme étranglée dans son lit ?.♦

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NVst-ce point à peu de chose près le récit qu'on a dû vous faire?

— Je l'avoue, répondit M. de Langladc avec une ceilaine hésitation, voilà bien ce qu'on m'a raconté... Je ne vous cache pas qu'un semblable événement m'a toujours paru tellement singulier, tellement inexplicable, que j'ai vingt fois été sur le point de vous questionner là-dessus... Par exemple, comment se fait-il que, malgré toutes les recherches les plus actives, -on ne soit jamais parvenu à retrouver la trace de ces malfaiteurs?...

— On ne la retrouvera jamais, interrom- ]>it le comte d'un ton mystérieux, et la raison en est bien simple... Ces malfaiteurs n'ont jamais existé que dans l'imagination de mes domestiques.

— Est-il possible?

— Malgré l'assertion du jardinier qui prétend avoir aperçu deux hommes escalada nt les murs du parc, la nuit même du meurtre, moi, je puis vous répondre qu'il n'a rien vu , que personne ne s'est introduit dans le château, qu'il n'y avait pas enfin de mallaiteurs...

— Ainsi donc, la comtesse de Rosmandas n'aurait pas été assassinée? demanda M. de Langlade frappé d'étonnement.

— Non , elle n'a pas été assassinée , je vous le jure. Mais cette nuit - là même il s'est passé quelque chose d'épouvantable dans l'appartement de la comtesse!... C'est un mystère bien sombre, allez ! mes cheveux se dressent encore sur ma tète, quaiul j'y son-e !

— Vous m'elîrayez, dit M. de LangUulo, qui redoublait d'attention.

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— Vous avez connu la comtesse de Rosmaudas ; vous savez que nos caractères ne synipalhisaiciit pas ensemble, et que depuis bien des années, si je n'avais toujours voulu voir en elle la mère de ma fille chérie, j'aurais demandé une séparation ?

— Je le sais, répondit M. de Langlade.

— Et pourtant je ne crois pas vous avoir dit ce que j'ai souffert... Vous avez lu peutêtre sur mon visage que je n'étais pas heureux, mais il est rare que j'aie laissé éclater devant vous des plaintes , que j'avais souvent bien de la peine à contenir.

— En effet , je ne me souviens guère de vous avoir entendu vous plaindre... J'ai plutôt deviné des choses que vous aviez envie de me cache r.

— Vous ai-jc parlé quelquefois, poursuivit le comte, d'une femme assez jeune, assez jo-

lie, qui est venue à deux reprises voir secrètement ici la comtesse de Rosmandas?

— Il me semble, en effet, me souvenir qu'un jour vous m'avez dit que madame la comtesse recevait de temps à autre mystérieusement une femme, une espèce de folle qui s'était jetée un jour avec une tendresse furieuse sur votre fille. Mademoiselle Marie avait failli s'évanouir d'épouvante , et vous aviez alors, je crois, fait mettre cette femme à la porte du château . . .

— Avec défense expresse de la recevoir une seconde fois , poursuivit le comte en fronçant le sourcil. J'eus beau questionner la comtesse de Rosmandas, je ne pus jamais savoir quelle était cette femme ; elle me supplia de ne point l'interroger et de lui permettre même de recevoir quelquefois cette pauvre folle qui avait droit aux égards, à la pitic. Néanmoins je fus inllcxible et je persis-

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lai dans ma (Ic^lonso. Je no sais pourquoi , mais celle l'emmc inconnue me remplissait d'une vague terreur !.. .un pressentiment m'avertissait qu'un jour elle me serait fatale , a moi ou à ma (ille... D'ailleurs j'avais reçu plusieurs l'ois des lettres anonymes , écrites dans un style bizarre et emphatique , qui me disaient que ma fdle serait bientôt perdue pour moi , que mon bonheur de père allait se changer en larmes, en desespoir. Bien certainement ces lettres folles ne pouvaient émaner que de l'aventurière, qui venait rôder continuellement autour du château. Je ne savais (\\xe penser, mais j'étais dans une inquiétude mortelle au sujet de ma pauvre Mario que je n'osais plus quitter des yeux un seul instant... Un soir qu'elle se promenait dans le parc, deux hommes étaient soilis brusquement d'un taillis ; elle n'avait eu que le temps de se cacher derrière une loulï'e de broussailles, et alors elle avait en-

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tendu très distinctement l'un de ces luuumes la nommer par son nom, et dire que la somme promise était encore perdue pour cette fois-là, qu'il fallait guetter encore aux environs du château pour saisir la jolie petite demoiselle qu'on leur paierait si bien. Depuis ce temps, comme vous pensez, Marie n'osait plus mettre le pied dans le parc à la brune, elle ne se promenait plus qu'avec moi, la pauvre enfant, non, pas môme avec sa mère... 11 est vrai cpae ce n'était pas une mère pour elle! Cette fenmic-là n'avait point d'entrailles!...

Et la voix du comte devenait plus soui'de ; une lueur sinistre éclatait dans ses yeux.

— Ah! [)oursuivit-il avec un sourire plein d'amertume, je n'ai pas été heureux, moi !... Les seconds mariages ne réussissent jamais.. Il est vrai que je n'avais guère à me louer du premier. Pourtant, je pourrais être plus

a plaindre encore... Oui !... si je n'avais pas ma fille ! Mais écoutez, j'ai bien autre chose à vous apprendre ; j'ai encore h vous parler de la folle...

— Quelle est donc cette femme?

— Le diable peut-être ou quelque chose d'analogue, reprit le comte avec un éclat de rire douloureux. Depuis la dernière apparition de cette femme il s'était écoulé quelques mois... Un soir, mon domestique Ocampo vient me dire que la comtesse est enfermée dans sa chambre à coucher avec une femme enveloppée d'une large mante brune, sous laquelle il a cru reconnaître...

— La folle ? demanda M. de Langladc avec vivacité.

— Elle-même. J'ordonne à cet homme de ne faire part ;i personne de cette découverte, et moi, poussé non par une vaine curiosité,

mais inquiet du soit de ma fille, je me ççlisse avec précaution dans une petite chambre continue à celle de ma femme, et j'écoute... Une mince cloison seulement nous séparait; je pouvais tout entendre... Mais jugez de mon dépit, de mes angoisses : la comtesse de Rosmandas et cette femme s'exprimaient dans une langue étrangère que je ne pouvais comprendre. C'était en allemand. J'avais beau coller mon oreille contre la muraille, je ne saisissais rien que des syllabes inintelligibles pour moi, et dénuées de sens. Néanmoins il m'était facile de reconnaître qu'une discussion violente venait de s'engager entre les deux interlocutrices : c'était comme un mélange de prières et de menaces, de cris furieux et d'intonations suppliantes. La comtesse de Rosmandas était, comme vous savez, d'un caractère emporté ; elle ne pouvait souffrir la contradiction , et son orgueil était extrême. De temps à autre pourtant elle avait

l'air de conjurer cette femme, qui devenait alors menaçante. Il me semblait par moments distinguer le bruit d'une lutte et d'un piétinement convulsif. L'étrangère voulait sans doute sortir de la chambre , mais on essayait de la retenir, et je pus entendre parfaitement le bruit «l'un verrou et le grincement d'une serrure qu'on fermait à double tour. Il était déjà tard, l'obscurité commençait à se répandre, et la porte de madame de Rosmandas ne se rouvrait pas. Moi, je demeurais à la même place, écoutant toujouis sans C(>mi)rendrc ; mais n'importe! je voulais attendre jusqu'au bout, je voulais avoir l'cxplication d'un si étrange mystère. La discussion ne cessait pas; au contraire, elle ne s'interrompait un moment que pour redoubler de fureur. Enfin minuit sonna : la femme de chambre, (pii ne savait pas sans doute ce qui se passait dans ra])parloment de b'd maîtresse , avait iuulilemeiit Irappé à la

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porte ; enfin, tombant de sonnncil, elle s' était retirée. Tout le monde dormait dans le château , excepté Fernand peut-être... 11 y avait bien quatre heures que j'écoutais dans la même posture, Toreille appliquée contre la cloison : la querelle semblait diminuer; je n'entendais plus que des sanglots, des plaintes vagues et confuses... Tout à coup ces deux voix redeviennent menaçantes ; la lutte recommence avec plus de force, une lutte acharnée, puis j'entends (juclque chose de lourd tomber sur le parquet ; un cri terrible s'élève, puis de sourds gémissements, une espèce de râle... Mais bientôt le bruit cesse, je n'entends plus rien : j'élais effrayé ! C roi riez-vous que l'horreur m'enchaînait à la même place? Enlin, quand il me fut possible de faire un pas , craignant quelque malheur, je m'élançai vers la porte de madame de Uosmandas, et frappai do toulr ma force. On ne m'ouvrit pas. J'appelai : au-

Cime réponse... Fernand, attire par le bruit, accourait avec son fusil de chasse. Bientôt tous mes gens furent sur pied. Je leur commandai de faire d'exactes recherches par tout le château, mais je ne voulais point qu'on réveillât madame de Rosmandas, qui sans doute n'avait rien entendu. Vous pensez que, redoutant quelque aflVeuse catastrophe^ je voulais pénétrer seul dans cette chambre avant tous les autres , afin de voir ce que j'aurais à faire. Une demi -heure après, quand chacun se fut recouché, j'appelai Ocampo, et tous deux nous pénétrâmes dans la chambre de la comtesse, par une porte masquée, dont j'avais seul le secret. Alors nous vîmes un ell'royable spectacle...

— Oh Dieu ! la comtesse assassinée? s'écria M. de Langlade en pâlissant.

M. de Rosmandas s'était levé brus(fuement de son fauteuil , et marchait à grands pas

dans le salon , en se tenant la lêtc d'une main. Ses yeux étaient hagards , une pâleur mortelle couvrait son visage ; on voyait de grosses gouttes de sueur ruisseler sur son front chargé de rides.

— Venez ! dit-il en entraînant M. de Langlade vers la porte. J'étoufle ici!.... sortons ! j'ai besoin d'air...

Et il sortit dans un grand trouble , avec M. de Langlade.

Ollioulles est une petite ville de la Provence, bâtie dans une situation délicieuse, à la sortie de l'âpre et sombre défilé qu'on nomnieJVaux-d'Ollioulles.Aux alentours, s'étendent de superbes campagnes a])rit(''es par

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des hauteurs qui rendent la température si douce, que les orangers et presque toutes les plantes africaines viennent merveilleusement en pleine terre. Ce beau pays, si riant, 'si fertile, fait paraître plus horrible encore le défilé d'OUioulles, gorge profonde, resserrée entre deux gigantesques roches calcaires coupées à pic, dont la configuration bizarre et sinistre porte Tefiroi dans Tâme du voyageur. Un torrent, qui s'enfle et gronde aux pluies d'orage, roule entre ces deux escarpements arides dont il ^onge la base. C'est un endroit lugubre et fantastique, qui semble fait i)Our servir de théâtre aux scènes de meurtres et de brigandages.

Le soir surtout, quand les derniers rayons du soleil ont disparu derrière ces tortueuses murailles de pierre, le fond de ce ravin ténébreux prend des teintes étranges, et la silhouette noire des roches, qui se dessine sur

le bleu foncé du ciel, ressemble à des têtes de brigands qui épient dans l'ombre. Il fallait pourtant que chaque soir Fernand traversât le défilé pour revenir au château ; mais Fernand ne connaissait pas la peur. Au reste, depuis bien des années qu'il fréquentait ces parages à toute heure du jour et de la nuit, il n'avait jamais fait de mauvaise rencontre. Une seule fois cependant un homme à (igurc sinistre avait paru le suivre quelque temps ; mais le jeune chasseur, armant son fusil et marchant à reculons, avait ordonné à cet homme de s'arrêter, s'il ne voulait pas recevoir une balle dans la tête.

Nous avons dit que Fernand n'avait pas suivi au château le comte de Uosmandas et M. de Langlade , lorstju'ils ramenaient Marie après son évanouissement. Le jeune homme avait disparu; et lesoir, quand

2ii LE CnATEAl

M. do Rosmanilas el sa lille scmircnl à lablo, il n'était pas encore rentré.

M. de Rosmandas était silencieux, triste ; il regardait sa fille assise à coté de lui ; mais ils n'avaient d'appétit ni l'un ni l'autre et ne mangeaient pas. Joseph, debout derrière son maître et la serviette sous le bras, paraissait fort préoccupé ; immobile et muet, il avait assez l'air d'une statue grotesque, d'un serviteur en peinture.

— Eh bien ! Marie, dit enfin iM. de Rosmandas avec intérêt; tu ne manges rien ? Estce que tu soutlVes?

— Non, non, mon père; je nai pas l'aim, répondit-eihj d'une voix douce et faible.

— Pauvre petite, c'est l'émotion de tantôt! Dieu ! quelle frayeur tu m'as causée ! un instant je l'ai crue morte...

DES ATRÏDES; 245

— Que ne le suis-je ! murmura-t-elle ; et ses yeux se remplirent de larmes.

— Que dis-tu?... Marie, tu m'épouvantes, tu me désoles !

— Bon père ! . . .

Elle n'en put dire davantage ; sa voix s'éteignit dans les sanglots.

— Tu pleures!... Mais qu'est-ce donc?

quel chagrin i)eux-Ui avoir?

Marie ne lit aucune réponse... Joseph demeurait dans la même attitude , derrière la chaise du comte. Celui-ci, pensant que sa fdlc pouvait avoir quel([ue conlidence à lui faire, se retourna vers le domestique et lui lit signe de se retirer. Mais Joseph ne bougea point.

— Sortez donc ! reprit le comte avec impatience.

Joseph ne remua pas davantage ; il n avait pas sans doute compris, et sa bouche enir'ouverte annonçait la stupeur.

Enlin le comte, qui n'était pas d'une humeur endurante , surtout dans certains moments, se leva brusquement de sa chaise, et montrant d'une main la porte, de l'autre il poussa Joseph toujours immobile. Joseph, qui ne s^attendait à rien, jeta un cri de saisissement et laissa échapper Tassiette qu'il avait sous le bras. Ce bruit fit tressaillir le comte (pii [)orta vivement la main à son front, geste qu'on lui voyait Caire souvent en pareille circonstance, quand il entendait briser une vitre ou quelque porcelaine . Alors M. de Uosmandas entrait dans une crise nerveuse, ([ui aurait épouvanté les gens dont il n'était pas intimement connu.

— Misérable ! s'écria le comte en frappant du pied> veui-tu doue ma mort !..•

Joseph fut au moment de tomber à genoux pour demander pardon ; mais un nouveau geste du comte, plus impérieux, plus menaçant, le fit courir vers la porte, comme pour se dérober à la colère de son maître.

Dès que le comte fut seul avec sa fdle, il se leva de table, et lui faisant signe de le suivre, il alla s'asseoir sur un vaste canapé de forme gothique , placé dans une angle de la salle à manger.

Marie s'empressa de venir s'asseoir à côté de son père, qui, après un instant de silence méditatif, peïidant lequel il avait contemplé Marie avec une espèce d'extase, se leva tout à coup en tressaillant et courut à l'autre bout de la salle, en se couvrant les yeux d'une main. Pendant qu'il marchait d'un air agité, d es mots incohérents et vagues s'échappai .ont de sa bouche, et tout

248 LE CBATF.AL

dans SCS nioiivonients, dans ses gcsles, annonçait rc^garemcnt et 1 épouvante.

Marie ne pouvait comprendre ce qui so passait dans l'ânic de son père ; mais , bien qu'elle sentît remuer en elle une grande pitié, elle n'osait pas questionner le comte : il inspirait à la pauvre jeune fdle une sorte de terreur qu'elle trouvait puérile, mais qu'elle ne pouvait néanmoins surmonter.

Cependant ri)eure avançait, et Fernand ne rentrait point. M. de Kosmandas se promenait silencieusement do long en large, la teto penchée sur la poitrine, les bras croisés. Marie, ne voyant pas revenir son frère, commençait à éprouver quelqvaes vagues inquiétudes, mais elle n'osait les communiquer à M. de Kosmandas, dans la ( rainlo de recevoir une réponse rude et peu paternelle pour Fernand.

Depuis une heure à peu près, un vent d'orage grondait avec violence et poussait des plaintes funèbres qui roulaient de corridor en corridor. Par moments, on entendait des éclats de tonnerre, et quelques larges gouttes de pluie mêlées de grêlons retentissaient contre les vitres. Enfin, Torage se déclara tout à fait, et dos torrents d'eau tombèrent avec fracas. Il n'était pas rare qu'en des circonstances pareilles les ravins tortueux et [)rofonds,qui avoisinent les gorges d'Ollioulles, se changeassent brusquement en fleuves impétueux et irrésistibles qui entraînaient tout sur leur passage, animaux et voyageurs. Une fois même Fernand, surpris pendant la nuit par un de ces torrents improvisés, avait failli périr victime de son imprudence ; il n'était échappé que par une sorte de miracle. Marie n'ignorait point le danger qu'avait d<''jà couru son frère, et le soir, quand il s'attardait par un iemi»s dorage, la icndre et

craintive jeune fille s'imaginait les plus affreux malheurs. On sait déjà rafîection profonde que Marie portait à son frère; mais, ayant cru remarquer plusieurs fois que celte affection toute fraternelle éveillait une sorte de jalousie inexplicable dans l'âme de M. de Rosmandas, elle tâchait presque toujours d'affecter pour son frère, en présence du comte, une réserve, une froideur qu'elle était bien loin d'avoir réellement.

Cependant l'orage continuait avec violence. Marie demeurait immobile et les mains jointes, les yeux fixés avec terreur sur un angle sombre de cette grande salle voûtée. Au fond de cet angle, où la clarté des lampes arrivait à peine, on distinguait confusément une figure de pierre aux proportions gigantesques : c'était un des ancêtres du comte de Rosmandas, qui s'était illustré pendant les croisades; il était couché sur le dos, h lêlo nue sur un

coussin, les mains jointes, les pieds posés sur deux lionceaux, emblème héraldique de sa famille ; vêtu d'une longue tunique, il avait son épée au côté ; près de sa tête, à droite, se tenait un ange, les ailes déployées, et debout. Une ancienne légende attribuait h cet ange plusieurs miracles opérés en faveur des Rosmandas, dont il était le gardien et l'appui.

Maintes fois Marie, qui n'était pas exempte d'une certaine dévotion presque superstitieuse, avait prié l'archange de pierre, dans toutes les circonstances où elle se croyait menacée de quelque péril ; et les malheurs qu'elle redoutait alors n'étaient pas arrivés. Fernand lui-même avait une sorte de vénération pour cette mystique et adorable figure, aux ailes de colondje, qui send)lait veiller avec amour sur le guerrier endormi. Mais le <'omtc de Rosmandas ne lournait jamais les

yeux vers cette statue, qu'il n'avait pas Tair même d'avoir remarquée.

M. de Rosmandas marchait toujours avec agitation, et le bruit de ses pas morne et régulier se mêlait au bruit croissant de la tempête. Tout à coup un large éclair bleuâtre illumine la salle, suivi d'un roulement de tonnerre eiïroyable. Marie se lève en poussant un cri.

— Fernandî... Dieu!

Le comte s'arrête brusquement ; les bras croisés, il regarde sa tille, en fronçaiU 1^ sourcil avec un mélange de surprise et de colère.

— Eh bien ! pourquoi ce cri, ma fille? demande-t-il. Vous pensez donc toujours a Fernand ?

— Ah! mon père, comment ferais-je pour

ne pas songer à lui, dans un moment pareil ? dit-elle avec une vivacité douloureuse.il est déjà bien tard, l'orage gronde avec furie , et mon pauvre frère ne revient pas !...

— Votre pauvre frère, Marie!... dit le comte amèrement ; soyez tranquille. . . ce n'est pas lui qui court du danger.

— Plût à Dieu!... Mais quelle nuit horrible ! Entendez-vous, mon père, comme la foudre éclaire tout le ciel?... Quel fracas épouvantable ! On dirait que les roches d'Ollioules viennent de s'écrouler !

— Enfant !...

— Mais, vous le savez, poursuivit-elle avec un redoublement de frayeur, il n'est pas rare ([UG des quartiers de rocs se détachent du haut de la montagne, pendant les orages... Oh! je frissonne... si Fernand passait alors dans le ravin ...

254 LE COATEAU

— Ce serait peut-être un bonheur pour nous tous, murmura sourdement leeomte; mais sa fille ne put jien entendre, et elle

poursuivit :

— Combien d'autres dangers encore ! Les torrents qui peuvent tout hcouprengloutir. .. Rappelez-vous, mon père, qu'il n'y a pas six semaines, un semblable malheur est arrivé, bien près du château ! . . . deux chasseurs attardés et surprispar l'orage dans un ravin n'ont pas eu le temps de s'enfuir, quand le torrent s'est précipité des montagnes... On a retrouvé le lendemain leurs cadavres couverts de sang et de meurtrissures !... Pourtant, ils étaient jeunes l'un et l'autre, vigoureux, intrépides, comme Fernand...

— Et ils ont péri, je le sais, dit le comte avec un soupir. Mais qu'im[)orte? jeune ou vieux, rolnisto ou faiblo, il faut tôt ou tard

payer son tribut à la mort !... c'esl là noire

DHS ATRIDES. 255

destin, ma fille, et nous devons nous soumettre. Si le jour de ton frère est venu, rien ne peut changer le sort... Il faut que le sort s'accomplisse !

En parlant ainsi , le comte avait un accent solennel et prophétique. Marie ne put retenir un geste de frayeur.

— Mon Dieu! de quel air vous me dites cela, mon père? murmura-t-elle d'une voix altérée. Il semblerait, a vous entendre, que vous prévoyez quelque sinistre événement? Oh! ciel! Auriez-vous appris un malheur?... cherchez- vous a m^y préparer?...

— Oui, ma fille, oui, je veux le donner du courage, réplicjua vivement M. de Rosmandas avec une singulière expression de tendresse; je veux, s'il est possible, armer ton cœur contre tout ce qui peut arriver d'un moment à l'autre...

Et comme Mario, dont IVpoiivantc augmcnlait à chaque parole du comte, joignait les mains avec angoisse, en regardant Tange de pierre qu'elle avait Tair d'implorer au fond de son âme, M. de llosmandas s'élança vers la statue, et, tombant à genoux sur les dalles, le visage dans ses deux mains, il s'*ccria d'un accent douloureux et suppliant :

— Oh! je t'en conjure, si tu as quelque pouvoir , sauve ma fille !

En même temps , \o comte se frap[)ait la poitrine, etdcs mots sourds, inarticulés, s'ccliappaient de ses lèvres : C'était la première fois que Marie voyait son père s'agenouiller devant la statue; c'était la première lois même (pielle l'entendait prier : aussi futellc profondément émue, et presque efl'rayéc de cette prière (Hrange et mystérieuse. Ces derniers mois sm tout, souv.: ma fille ! ce cri d'angoisse et d'amour, élaiici du cœur pa-

DKS ATRIDBS. 257

ternel, la remplissaient decraiiilcset d'incertitudes.

Marie, immobile et muette, continuait de regarder son père. Tout à coup celui-ci s'élance vers elle ; il la saisit dans ses bras, il la presse contre son cœur avec une expression d'angoisse indicible.

— Oui, s'écrie-t-il, c'est une illumination du ciel! c'est une bonne pensée! il faut que j'en profite ! Marie, va, tu seras heureuse! Je n'ai plus d'inquiétude, c'est aux mains d'un galant homme que je confierai ton sort. 0 ma fille, continua-t-il avec une tendresse inexprimable, tu l'aimes, n'est-ce pas? ïu seras heureuse avec lui.

— Que voulez-vous dire, mon père? dc- UKuule-t-elle avec un mélange d'inquiétude ctd'étonuemcnt.

— Tu connais M. de Langlade; tu saisipion

ne Iroiiverait pas dans toute la Provence un aussi digne , un aussi loyal gentilhomme?

— Oh! oui.

— Eli bien ! c'est lui qui saura te défendre contre des projets sinistres !.. .Tu ne pourrais avoir un plus sûr protecteur... 0 mon ange ! il t'aime... il veut t'épouser. ..

— Lui, mon père?

Et la voix dcMarie tremblait d'une manière convulsive.

— Quel bonheur! oh! n'est-ce pas, ma fille? Va, tu peux me croire, il y a bien longtemps déjà que j'avais lu dans ton cœur ; mais je n'aurais jamais voulu devancer tes aveux ; j'attendais toujours un motde ta bouche, un mot de la sienne...

— Il VOUS a parlé, mon père? Quoi ! tout ceci est donc bien vrai?... sérieusement, il veutm'épouser?

— Oui , chère enfant ! et je n'ai jamais vu d'homme plus passionnément épris. Sans doute il craignait un refus de ma part... car lorsqu'il m'a parlé, sa voix était toute tremblante!... il palissait, il frissonnait! Mais réponds-moi, Marie... Pourquoi restes-tu silencieuse?

En elï'et , la jeune fille demeurait dans une attitude de méditation pénible ; elle n'avait plus l'air d'écouter les paroles de son père; elle avait une expression d'étonnemcnt comme une personne qui vient de s'éveiller et qui n'est pas très sûre encore de ne plus dormir.

Cependant l'orage n'avait pas diminué de violence ; le tonnerre grondait toujours avec

260 LE CIIATKAl

l'ureur, et se réperculail clans les échos des gorges d'Ollioules. Tout à coup même, il se fit dans le ciel un tel fracas que le château parut lreud)ler sur sa base : Marie jeta un cri d'épouvante, et se cacha le visage dans ses deux mains.

— Non, murmura-t-elle, je neveux pas!... je ne veux être la leninie de personne. . . Laissez-moi!... je veux être libre... je veuxm'appartenir tout entière!...

— Que dil-ellc ? pensa le comteen tressaillant. Elle refuse ce mariage!... Ma iille, reprit-il d'une voix sévère, mais tremblante, ai-je mal entendu? ai-je mal compris? Tu refuses Tépoux que je te destine?

— Je refuse... oui! réiiondit-elle d'une voix forte et vibrante

— !\îais pour (jucl motif?

DES ATRinrs. 261

Marie ii'outendil pas sans cloute cette dernière question ; elle avait Tair de suivre intérieurement sa pensée et d'y répondre , comme dans un dialogue étrange et mystérieux.

— Je ne céderai pas î . . . non , je le jure ! . . . Je mourrai plutôt, Fernand 1...

— Fernand! répéta le comte avec une inflexion sourde.

— Fernand , sois tranquille ! Va , tu n'as rien à craindre... Je ne Tépouserai pas, te dis-jc ! ... Ce n'est pas lui que j'aime, tu le sais bien!... Pauvre frère! 0 mon Dieu! pourquoi donc tant le liaïr !. .. Oue t'a-t-il fait, cet homme?...

Puis, après un instant desilence, elle poursuivit, les mains jointes :

— Je l'en supplie, mon frère, calme-toi! T. I. 17

pas de colère !... Ne pleure pas, je l'en conjure!... tu peux me croire : je n'ai pas d'amour pour lui... Je n'en aurai jamais!... Fernanl ! Fernand !

En même temps , elle sanglotait à pleine poitrine ; elle se tordait les mains avec désespoir ; et tout, dans sa [)liysionomie, dans ses gestes, révélait une sorte d'égarement.

Le comte, lui, pendant ce monologue bizarre desa fdle, était nmet et sombre, les sourcils froncés , les bras croisés sur la poitrine.

Marie , comme épuisée par l'agitation de son délire, venait de tomber sans force dans un fauteuil ; ses yeux languissamment fermés, sa bouche entr'ouverte, sa tète douloureusement penchée sur une épaule, ses bras pendants et immobiles, lui donnaient quelque ressemblance avec une statue de marbre éplorée. Oh 1 qu'elle était belle à voir dans

DES ATRÏDES. 2G5

cette attitude! quelle pose mélancolique et gracieuse ! Comme Texpression de son visage pâle était charmante et triste à la fois !

Le comte , debout devant elle et les bras toujours croisés, la contemplait d'un air pensif : il paraissait cruellement souffrir; mais, par moments, une expression indéfinissable apparaissait dans sa physionomie troublée ; il y avait dans ses yeux une lueur étrange, sur ses lèvres un sourire amer et douloureux .

C'était un spectacle bien frappant que cet homme au visage presque sinistre , en face de cette belle jeune tille, dont le front était si pur, si virginal ! Derrière elle se trouvait la statue de pierre, le chevalier armé de toutes pièces et couché, les mains jointes*. L'ange aux ailes déployées avait Tair de protéger à la fois le guerrier endormi et la jeune lillc rùvcuse.

264 LE CII.WEAt

Les éclals de la loudre et le bruit du vent retciilissaicnt toujours avec des plaintes lugubres ; de larges et pâles éclairs illumiminaient par instants toute la grande salle , et faisaient resplendir Fange, comme dans une atmosphère lumineuse. L'ange semblait alors s'animer : on aurait dit que ses ailes de marbre frémissaient l'une contre Fautre ^ on aurait dit cpie ses rc^gards immobiles n'étaient plus tournés sur le chevalier mort, mais sur la jeune fdle.

Le comte ne disait plus une parole depuis quehjues moments ; mais ses yeux pleins de llamme ne se détachaient point de Marie ; soudain, comme emporté par un mouvement Irénétique, il l'ait un pas vers elle, et lui prend la main, qu'il pjcsse contre sa bouche nvrr ii,i(» icndrcsse furieuse. Marie, épouviiii.ce, jette un cri, et s'élance vers Fange de marbre, en (endant les bras. l*res(pic aus-

DES ATRIDKS. 26

sitôt un coup de tonnerre horrible se fait entendre ; une des croisées se brise avec fracas, et les deux lampes s'éteignent, renversées par les éclats de la fenêtre.

— Au secours ! à moi!... Fernand ! s'écrie la jeune fille, presque folle de terreur.

— Fernand ! toujours Fernand ! répond une voix sourde et profonde. Oh ! vengeance ! . . .

— Fernand ! continue Marie avec l'accent de la prière.

Des pas précipités résonnent en dehors, devant la fenêtre ouverte et brisée; des aboiements de chien se font entendre.

— Fernand! mon frère! criail encore Ma lie.

— Ma sœur î ma sœur !

Au même instant , nn homme enveloppé <run manteau escalade en dehors la croisée , et s'élance dans la salle.

— Où es-tu, Marie ?... chère sœur !

Et Fernand , car c'était lui , marchait à grands pas dans l'obscurité, se heurtant aux meubles, renversant les chaises et les fauteuils, les bras étendus en avant, comme un aveugle qui marche à tâtons.

Mais il avait beau appeler, aucune voix ne répondait à la sienne , un silence profond régnait dans la salle.

— 0 mon Dieu ! serais-je venu trop tard! murmura-t-il en se frappant le front.

Kn même temps il fait un faux pas, et mainjuc de tomber la face sur les dalles: son pied venait de heurter dans Tombre un cor])S inanimé.

L'orage c'était calmé depuis quelques heures ; aux ieux des éclairs avait succédé une nuit proCoiide et noire ; un silence de mort régnait dans tout le chùteau : seulement, de teuips à autre , on entendait le marteau de

riîorloge qui liappait son timbre de bronze; on entendait aussi la voix triste et funèbre des chouettes et des orfraies , qui se répondaient lamentablement du haut des tourelles gothiques. Mais si tout paraissait tranquille et silencieux dans le château, ce n'était que dans les galeries sombres et dans les grandes salles désertes. ..Celui qui aurait pu, conduit par Asmodée, voir clair dans les plus secrets appartements de ce vieux manoir, celui-là , je vous jure, aurait frissonné des pieds à la tète. Nous avons décrit déjà la chambre à coucher du comte de Rosmandas; on n'a pas oublié ces tentures funèbres, qui semblaient appartenir à une chambre mortuaire; ces tableaux étranges qui retraçaient d'horribles scènes de martyres et de supplices ; et cette porte mystérieuse qui devait s'ouvrir tous les soirs pour donner passage au condamné.

Le comte marchait avec agitation dans sa

DES AirjDËS. 269

chambre ; il se frappait la poitrine , et , de temps à autre, portait la main à sa tète avec rage, comme pour s'arracher les cheveux.

— Oh! murmurait-il, je ne peux plus vivre ! . . . c'est trop affreux ! ... il faut que cela finisse!... Malheureux! sous quel astre fatal suis- je né!... Partout des traîtres ou des ingrats!... Mais j'ai mérité mon sort, peutêtre... Avais-je bien le droit de faire ce que j'ai fait?...

Et son pas convulsif ébranlait le plafond.

— Cependant , est-ce ma faute?... j'ai horreur de moi-même ! . . . S'il y a une victime, c'est bien moi ! Vaulre n'est pas si malheureuse que je le suis, peut-être!... Et d'ailleurs , elle a tout mérité , elle ! . . . Mais moi , continua-t-il en s* arrêtant avec une sorte de terreur, ne suis-je pas encore plus coupable? Je le sais, l'esprit du mal est plus fort <]ue nous... c'est lui qui nous aveugle, c'est lui

qui nous donne les mauvaises pensées. . . Non, non, le seul eriminel, c'est moi 1... J'ai beau vouloir me tromper... ma conscience est là qui parle I Oh ! mon Dieu ! mon Dieu !

Et cette dernière exclamation était pleine d'angoisse. Le comte avait interrompu sa marche, et semblait réfléchir profondément, la tête appuyée dans ses deux mains. Dix minutes au moins se passèrent sans^ qu'il changeât d'altitude. Mais voilà que soudain il s'élance vers un angle de la chambre, reîvêtu d'épaisses draperies; il écarte vivement un rideau, derrière lequel il disparaît quelques instants.

Lorsque le comte reparut, sa Ogure était plus pâle ; il avait une expression de terreur et de désespoir qu'on ne pourrait s'imaginer.

— Oh! sécria-t-il , c'est inlâmo!... sur- ]>rendre ainsi le sommeil de l'innocence!...

Misérable ! nauras-tu pas le courage de le punir une bonne fois comme tu le mérites!... ne sauras-tu donc épuiser ta fureur que sur d'autres victimes moins coupables!.. Non, non, il faut qu'enfin justice se fasse !

Tout en parlant de la sorte , il agitait violemment le cordon d'une sonnette qui retentit longtemps de corridor en corridor.

La nuit était alors très avancée ; tous les gens du château devaient être endormis. Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, lorsqu'un pas lourd, mais qui semblait indiquer quelque précaution, se fit entendre dans une pièce voisine. Bientôt on frapp(î trois coups à la porte , M. de Rosmandas ouvre précipitamment.

— Joseph, dit-il, je t'attendais.

Mais ce n'était point Joseph qui entrait dans la chambre. Le comte fil un pas en ar-

rière, avec un mélange de surprise et de saisissement.

— Vous, Monsieur? à cette heure?... pénétrer chez moi malgré ma défense ! . . . Quelle audace !

— Peut-être ! répond Fernand avec amertume. Je ne disconviens pas que je suis l'ort audacieux de vous désobéir... mais le sujet qui m'amène est grave, Monsieur : vous avez refusé, il y a quelques heures, de m'entendre ; vous avez fui pour ainsi dire dans votre appartement...

— Et pouniuoi fuirais-jc? dit le comte en croisant les bras d'un air de menace ; croyezvous donc que j'ai peur de vous? depuis quand un père craint-il donc la présence de son (ils?...

— Depuis que le lils peut faire rougir son père d'un seul mot!... d(*puis qu'il sait des

DE?; ATP.IDES. 273

choses que le père croyait ensevelies bien profondément... dans le fond d'une tombe , peut-être!...

— Que voulez- vous dire?

— Veuillez me prùter quelques moments (raltention , Monsieur, reprit Fernand d'un ton solennel, et vous saurez tout.

— Demain ne sera-t-il donc plus temps de nous expliquer. Monsieur? demanda le comte.

— Non , Monsieur, il ne sera plus temps ! Demain, à cette heure, un secret terrible, qui peut vous perdre, aura été divulgué , si vous ne prenez toutes les mesures nécessaires pour échapper à un grand péril.

— Je vous répète, Fernand, que je ne sais pas du tout ce que vous voulez dire; vous affectez un ton d'oracle, un air mystérieux, qui ne m'impose pas le moins du monde. J'i-

gnore quel peut ôlre ce secret terrible dont vous cherchez à m'effrayer... Mais je vous déclare que je n'ai pas peur.

— Non, malheureusement, vous n'avez pas peur ! répond Fernand avec une inflexion railleuse. Je sais que vous êtes brave, monsieur le comte î je sais que vous pouvez dormir tranquille, et sans rêve sinistre, dans ce chùteau qui renierme tant de soufl'rance ! A la bonne heure !... Moi, je n'ai pas Tàme si bien trempée^ j'ai peur, je tremble... sinon pour moi-même , du moins pour une personne qui m'est cent lois plus chère que la vie !...

Le comte lança à Fernand un regard plein de méfiance et de haine.

— Jusqu'à présent, je vous répète que je ne comprends rien à toutes vos réticences , monsieur Fernand; parlez-moi sans détour, sans toutes voscirconlocutions,ou bien veuillez

ne pas me troubler davantage... Il est tard , j'ai besoin de repos...

— Ah ! vous avez besoin de repos , Monsieur? êtes- vous bien sur de dormir quand je serai sorti de cette chambre? n'attendezvous pas quelqu'un ici même?

— Et qui donc ?

— Un homme que je n'ai pas reconnu tout à l'heure dans l'ombre , et que j'aurais pris pour Joseph, si je ne savais qu'à présent il dort !

Le comie n'avait pu s'empêcher de tressaillir.

— N'est-il pas vrai, Monsieur, que je suis bien inl'ormé? reprit Fernand avec un sourire sardonique. Voulez-vous (|ue je vous dise maintenant quel est cet homme qui portait

;276 LE CIIATF.AL

les habits de Joseph? C'est Notre conlident, votre Ddèle serviteur Ocampo !

— Ocampo ! répéta le comte avec un frissonnement.

Ce nom avait produit un incroyable effet sur le comte : sa figure était pâle, bouleversée ; il regardait autour de lui avec une sombre inquiétude, comme s'il eût redouté les embûches de quelque ennemi secret-

— Non, ce n'est pas lui! ce n'est pas Ocampo ! disait-il sourdement. Vous mentez, Feriiand ! vous mentez , vous dis-jc ! vous n'avez pas vu cet homme...

— Ah ! je ne l'ai pas vu ! dit Fernand avec véhémence en essayant d'attinjr le comte vers la porte. Kh bien! venez, Monsieur, suivez-moi... vous le verrez vous-même!

Tout à l'heure, quand il m'a reconnu dans

DES ATRIUIiS. 277

l'obscurité des galeries, il s'est caché soudain dans Tembràsurc d'une fenêtre... Il a cru, l'imbécile! que je n'avais rien vu, rien entendu... comme si le bruit de ses gros pieds lourds n'avait pas trahi sa marche ! comme si je n'avais pas entendu la sonnette du maître qui l'appelait !

Le comte regardait Fernand d un air interdit, égaré.

— Oh oui ! n'est-cepas, monsieur le comte, vous prenez tout cela pour un rêve ! vous n'auriez jamais cru que vos projets fussent dévoilés.... et qu'un homme de cœur veillait dans l'ombre pour empêcher nu crime !...

— Un crime ! vous êtes fou en vérité, Fernand ! et c'est votre folie qui excuse à mes yeux votre insolence... Autrement vous pourriez vous repentir de m'avoir bravé ainsi ' . . . Depuis quelque temps votre conduite me devient insupporti\ble : vous avez l'air d'où-

278 LE CIIATKAU

blier que je suis le maître ici, que je suis votre père ! . . . .

— Mon pènî ! Ah ! Monsieur , tantôt vous repoussiez ce titre comme un outrage!... il est vrai que peut-être alors la colère vous égarait... mais voilà, Monsieur, la deuxième fois que vous me répétez avec fureur que je ne suis pas votre fils !

— - C'est parce que vous semblez toujours l'oublier, Fernand : vous n'avez pour moi ni respect ni égard ; vous conseillez même à votre sœur de me desobéir , de résister sans cesse d mon autorité paternelle !

— Non, Monsieur , non , je ne lui donne pas de semblables conseils; vous êtes dans Terreur, ou plutôt vous n'êtes pas juste. Je me crois seulement l'appui, le soutien de ma sœur ; et, comme j'ai maintenant la certitude qu'elle n'est pas en sûreté dans ce château,

qu'on dresse autour d'elle des pièges sinistres , je veille nuit et jour pour Ten préserver.... Cette nuit encore , me voilà tout prêt à la défendre.... Malheur! malheur à ceux qui voudraient nuire à ma sœur !....

— Vous êtes en démence 1 Je vous le dis, Fernand. Ma fille n'a ici personne qui cherche à lui nuire... elle n'a personne à craindre dans le château, que vous, peut-être î

— Moi ! repartit Fernand d'une voix furieuse et concentrée.

— Oui, vous ! Je ne m'explique pas. .. vous devez me comprendre ! . . .

— Oui , je vous comprends , monsieur le comte, oui, je sais maintenant tout ce qui se passe dans votre cœur.... Je vous porte ombrage, je vous gène... Vous cherchez par tous les moyens à brouiller le frère et la sœur... mais vous n'y parviendrez pas , je

VOUS en avertis ! Ma sœur et moi, nous > ■./ ' mes liés par des nœuds trop forts , pa . ^^av,' nœ^uds indissolubles.... Elle m'aime, je crois, autant que je Taime. . .

— Oh ! non, non, pas autant, malheureux ! dit le comte en lui sair.^sant le bras avec Ibrce. Heureusement t* sœur n'est pas née comme toi dans un jour îatal... elle n'a pas un cœur infâme et perverti !.... Tu le vois, depuis tant d'années que ton souffle l'empoisonne , sa candeur , son incorruptible innocence, ont triomphé de tes funestes conseils! Mais, qui sait ! un jour , |)eut-ètre , la malheureuse enfant tomberait dans l'abîme que lu creuses hypocritement sous ses pas! Il faut que je prenne un parti décisif... vousnei)Ouvez rester tous deux ensemble dans ce château : elle ou loi , il faut (lue l'un des deux en sorte !

— - Je n\m sortirai pas, tant que ma bouche

aura un souiïle de vie ! s'écria Fernand d'un Ion résolu. Je suis ici pour défendre ma sœur, je la détendrai jusqu'à la mort !

— Eh bien ! c'est elle qui sortira de co château ! dit le comte. Ma volonté est ferme, inébranlable : demain , sans plus attendre, je conduirai votre sœur à Marseille pour la mettre dans un couvent. Vous ne la reverrez pas avant quelques années.

— Ah ! vous l'avouez donc enfin ! vous vous êtes trahi , Monsieur , interrompt Fernand avec un sourire plein de menace. V^otre couvent, je le connais.... croyez-vous qu'il soit à Marseille? Ne serait-il pas plutùt sous ces voùles profondes, muettes, impénétrables , auxquelles vous avezlbabilude de confier vos secrets î . . .

— Ouoiî saurait^il?... murmura le comte

en plongeant un long regard effrayé dans lesyeuxdeFernand.

— J'ai deviné, monsieur le comte, n'estce pas ? Votre couvent est ici même.. . . Vous seul en avez la clef. Vous seul, et un autre encore, vous en connaissez le chemin!.... Ainsi , tout est donc vrai ! un misérable est là prêt à vous obéir; il n'attend qn'un signal.... Cette nuit , ma pauvre sœur pouvait être enlevée au milieu de son sommeil !

— Ah!

Et cette exclamation du comte annonçait encore plus de terreur que de colère. En môme temps , il venait de saisir d'une main vigoureuse le bras du jeune homme, qui demeurait comme enchaîné dans cette convulsive étreinte.

— Parle ! parle ! qui t'a dit cela, malheureux ? qui ta révélé des choses qui font mourir?...

DBS ATRIDES. 283

— Vous ne le saurez pas , Monsieur ! répond Fernand avec fermeté.

— Mais tu ne sais donc pas que j'ai le pouvoir de te faire parler ! . . . que je puis l'ouvrir la bouche de force , et t'arracher du cœur le nom du misérable qui a pu te dire.,.

— Que vous aviez le projet de faireenlever ma sœur cette nuit!... ajouta Fernand. Je vous répète que c'est mon secret !

— Ah! tu ne veux pas me répondre...

Eh bien ! alors, malheur sur toi ! Tu seras cause de tout, misérable ! . . .

En môme temps, le comte ouvrait la porte en appelant au secours d'une voix retentissante.

Un homme entre aussitôt dans la chambre; à voir sa tournure, on dirait que c'est Joseph: mais son visage disparait presque

tout entier sous une épaisse chevelure et sous une barbe énorme qui n'a rien d'humain.

— A l'aide ! à l'aide ! dit le comte. Entrainez ce jeune homme ! Suivez-moi!

L'homme à la grande barbe fait un pas versFernand; mais celui-ci, tirant d'une poche un couteau de chasse, brandit son arme d'une façon terrible, en menaçant Tinconnu de le frapper.

— Ocampo! s'écria-t-il , tu es mort si tu avances!.,.

Celui que Fernand appelait Ocampo ne semblait guère disposé à commencer Tattaqu(^ bien que ses membres parussent d'une» conformation athlétique , et que tout dans sa personne annonçAt un robuste gaillard, capable de tuer un bœuf d'un coup de poing.

DtS ATIlIDES. 285

— Lâche ! dit le comte , tu hésites ! . . . Eh bien ! je me passerai de ton secours ! . . .

Et, quoique la partie ne lut pas égale, le comte se précipita sur Fernand pour lui arracher son couteau de chasse. Il fallait sans doute que 1(3 comte lïit bien animé par la co' 1ère, ou doué d'un courage à toute épreuve, car c'était chercher la mort dans une pareille attaque. Par bonheur , Fernand , malgré la rage qui le transportait, n'osa point abaisser le bras, qu'il tenait levé sur M. de Rosmandas.

— Vous êtes bien heureux, dit-il en jetant son arme, vous êtes bien heureux que je vous aie longtemps appelé mon père ! . . .

— Et c'est un nom que tu ne me donneras plus! repartit le comte en frappant avec force contre la muraille qui se trouvait à

côlé de lui. Aussitôt le parquet s'entrouvrit sous les pieds de Fernand, qui disparut avec la rapidité de l'éclair.

Le lendemain, rien ne semblait extraordinaire dans le château. Le comte n'avait (juitté son ap[)artement ([ue vei*s midi, comme de coutume; Marie s'était levée de meilleure heure, pour faire sa promenade hal)iluellc

flans le parc. Fernand, seul, ne s'était |xis encore montré ; son chien Nemrod abovait (loulonreusemcnt dans la cour, fort étonné, sans doute, de ne pas être en chasse à pareille heure. La seule personne qui ne partageât point la tranquillité des autres domestiques , c'était le brave Joseph : il avait un air si consterné, si étrange, qu'on aurait pu croire que le pauvre diable avait reçu une volée de coups de bfilons. 11 n'en était rien pourtant; et, si Texcellent Joseph eût eu la bosse de la cupidité, certes, il n'aurait pas eu lieu d'être mécontent ; car jamais sa poche n'avait contenu pareille somme. Joseph S(^ promenait mélancoliquement sous un grand vestibule, et poussait des soupirs à fendre l'ame; de temps à autre il se retournait avec un >isage cflaré, et levait une jambe en arrondissant le dos, comme s'il eût voulu se mettre en posture commode pour recevoir une correcti(m de coups de canne.

DÉS ATRIDEfi. 289

— Aie! aie! murmurait- il d'un air piteux. Assez! assez!...

Mais bientôt il s'apercevait de son erreur, et secouait tragiquement la tête en répétant :

— Diable m'emporte ! je croi^ que je deviens lou!...

Et puis il reprenait sa promenade soucieuse et taciturne.

— Non, non, c'est impossible, dit-il en joignant les mains avec désespoir, je ne vivrai pas (juinze jours avec un pareil régime. . . je ne bois plus, je ne mange plus, je ne dors plus! 11 me semble voir partout des martinets, des fouets , de pauvres diables qui me tendent les épaules!... Mais quelle drôle de cliose ! conmient se lait-il donc que le dos me cuise de la sorte? on ne ma pas i'rotio pourtant... C'est moi, au contraire, cpii ai battu connue un sourd... Ab ! bon Uiou ! bon

Dieu! quelle abominable raclée! comme ça tombait ! je n'ai jamais vu de grêle pareille ! . . . au lieu de cinquante coups, quatre-vingts, cette nuit-là ! ... 11 paraît que c'est une aggravalion de peine... J'en ai encore mal à la saignée! Ah! mais, c'est lui, par exemple, le pauvre malheureux! (jui doit avoir une foule d'écorchures!... Je crois bien, avec un fouet garni de nœuds et d'épingles!... ça n'a rien de régalant ! . . . Aussi comme il soupirait ! quels cris étoulfésl... Mon Dieu! Jésus! pardonnez-moi, ce n'est pas ma faute! je n'ai pas le moindre goût pour ce mélier-là...Mais il faut bien obéir : aulrement c'est mon dos qu'on tambourinerait ! M. le comte ne veut pas qu'on y aille de main morte!... Ah! Seigneur! Seigneur! ayez pitié de moi!... Je promets une chandelle à saint Joseph, mon patron... je serai dévot ; j'irai à la messe tous les dimanches, comme mam'sellc Marianne...

DES ATRIDÊS. 29i

En parlant ainsi , Joseph était agenouillé sous le vestibule, et se frappait la poitrine à grands coups de poing , comme un pécheur contrit.

— Pardonnez -moi, Jésus! poursuivit-il avec larmes. Je dirai ce soir que j'ai trop mal aux bras pour entrer de nouveau en fonction... Ça mVst égal , arrive que pourra! je ne veux plus casser les os de mon prochain. . Oh ! parole d'honneur ! il faut qu'il ait les os rudes, car je tape dur ! . . . Vingt sous par coup de fouet, c'est bien payé ! Ah! c'est trop payé ! dit-il douloureusement en se frappant la poitrine avec plus de force. Voici ce qui me rend plus coui)able! ... Ce pauvre monsieur, comme il geignait sous son capuchon ' . . . Quand je dis que c'est un monsieur, c'est peut-être une dame. . . car on n'y voit goutte à travers ce vilain sac qui l'enveloppe des pieds à la tète... Oui, mafoi! j'ai peut-être raison... c'est peut-

292 LE CIIATKAU

être une personne du sexe, que j'ai si joliment étrillée... D'ailleurs, on ditcjue M. le comte est un bourreau de femmes. . .Ses deux épouses en ont senti de rudes, je le parie bien! Alarianne me disait lautre jour que la dernière avait, quand elle est morte, certaines marques sur la nuque qui n'annonçaient rien de bon... llum! hum! diantre! qu'est-ce que tout cela veut dire?... Oh ! je donnerais bien ma [)aire de guêtres neuves pour savoir quel est mon patient !.. .Parbleu ! continua-t-il en souriant d'un air sardonique, et comme très fier de son idée, j'imagine un moyen des plus adroits : ce soir, pendant rexécution,j éteins les ilambeaux comme par accident, et je Ldissse deux ou trois mots à l'oreille du condanuié; jelui demande son nom, entr'autres, en lui promettant de frapper moins fort à Favenir. Certes, à moins d'être sourd etnmet, il me dira comment il se nonmie, et, alors, nous verrons ce ([ue nous avons à l'aire.

Moi, d'abord, je suis vertueux autant par caractère que par goût, et je serais très content de venger la vertu ! ... Il me semble qu'après cela je dormirai plus tranquille, et qu'on ne me verra plus maigrir à vue d'œil !... car je maigris, parole d'honneur, que c'est un scandale. . . je fonds ! . . .

Et l'estimable Joseph, tout plein de ce généreux projet, semblait oublier qu'il était à genoux.

— Seulement, reprit-il en se frottant les mains, il faut, comme ditc't autre, que je me dislingue par mon adresse; car si notre maître soupçonnait la moindre chose, il pourrait me procurer le plaisir d'une certaine culbute qui doit vous faire voir trente-six milUpns de chandelles '....Marianne, (pii sait une foule de choses, dit qu'il y a de^ ira^'pt^ dans r appartement de M. le comte, et (jue ces trappes s'ouvrent quehjuefois sur des gouffres sans fond... C'est très possible...

et si je iVavais pas été si troublé cette nuit, j'aurais cru, diable m*eniporle ! que ce pauvre M. Fernand faisait une pareille dégringolade ; mais il paraît que j'avais la tête à Fenvers, et que la trappe est une attrape de ma frayeur. Ah! c'est que M. le comte est terrible! et, quand il est en colère, il vous empoigne...

Il n'aclieva point, et tomba le nez contre terre en poussant un grand cri : une main lourde venait de se poser sur ses épaules ; une voix sourde et basse venait de l'appeler par son nom.

— Allons , Joseph , vite debout ! suismoiî...

En même temps une main vigoureuse secouait le domestique par le collet de son habit. Il se hasarde à relever un peu la tête ; mais presque aussitôt il retombe en se cognant le nez sur une dalle. La personne qui lui parlait de la sorte, et qui le secouait si rudement, c'était le comte de Kosmaudas.

— Eli bieu ! drôle, es-tu sourd ! dit le comte. Vite, qu'on me suive 1

Joseph parvient à grand' pciue à se remettre sur ses jambes : mais il était d'une pâleur effrayante ; ^ dents claquaient , des frissons convulsifs agitaient tous ses membres, comme s'il venait de sortir d'un bain d'eau glacée.

— Joseph , poursuivit impérieusement M. de Rosmandas, ne perdons pas un instant. . . Personne maintenant ne nous épie. . . suis-moi dans ce couloir secret, dont j'ai la clef.

En même temps il lui indiquait une petite porte à peine visible, dans un angle de la muraille. Joseph, sans dire une parole, m ar cha sur les pas du comte d'un air hébété. M. de Rosmandas ouvrit la porte du couto ir.

— Prends la bêche que voici, dit-il en lui

290 LE CHATEAU DES ATUlDES.

montranl quelque chose daiisrombre,tuvas savoir ce que J'attends de toi...

Joseph prit machinalement une bêche placée dans un angle de la muraille; puis, sur un geste du comte, il se mit à marcher en avant. Aussitôt la porte du couloir se referma sur le maître et le domestirue.

Cette journée -là se passa tout entière sans que Fernand reparût. Marie, que son père avait laissée très souffrante et dans une aûjitation fébrile, ronimencait à s'étonner et à se plaindre d'une pareille absence. C'était la première fois depuis bien des années, (pie Fernand laissait voir um^ pareille indifférence : autrefois il ne sortait pas du château et' se privait du plaisir de la chasse,

lorsque sa jeune sœur avait la plus légère indisposition. Marie ne savait donc que penser d'un oubli qui la désespérait : d'abord, elle avait cru que son frère était malade et gardait la cbambre; mais, ayant plusieurs fois envoyé vers lui Marianne, elle ne pouvait comprendre que Fernand ne fit aucune réponse et que sa porte demeurât opiniâtrement fermée.

Alors une inquiétude vive et poignante s'empara de la jeune fille ; elle se rappelait confusément, avec une terreur involontaire, les événements de la veille : Forage , le tonnerre, la fenêtre brisée, son épouvante et son évanouissement en face de la statue de marbre. Elle n'avait pas entièrement oublié non plus qu'un jeune homme, son i'rère sans doute, était venu soudain, comme par miracle, pour la tirer d'un grand péril. Ce péril, qu'elle ne parvenait pas h s'expliquer, de 7[uello nature pouvait-il être? Voilà ce que

Marie n'avait pas la puissance de se rappeler ; voila ce qui Teffrayait profondément. Outre le désir extrême qu'elle avait de voir Fernand pour le remercier de sa protection, Marie comptait justement faire ce jourlà une confidence très importante, a ce frère qu'elle aimait par-dessus toutes choses.

Depuis dix-huit mois environ que sa mère était morte, Marie se trouvait par moments sousTempire d'une surexcitation extraordinaire, qui pouvait, au dire des médecins, dégénérer d'un instant à l'autre en folie; il n'était pas rare qu'elle demeurât des heures entières absorhée dans une préoccupation profonde et muette, qui !a rendait comme étrangère à tout requise passait autour d'c^lle. Durant ces heures d'atonie a[>parente , elle avait l'air de ne rien voir, de ne rien entendre : on l'aurait prise, à peu de chose près, poui* une idiote ; mais , chose étrange , par intervalles cette inconq>rchensiblo somnolence intellec-

300 LE CUATEAU

tuellc semblait loiil :i coup se dissiper; on aurait dit qu'uu brouillard se déchirait dans Tcsprit de la jeune fille, et que ses pensées, tout à l'heure nuageuses et confuses, acquéraient soudainement une lucidité merveilleuse. Alors elle voyait des choses presque imperceptibles , à des distances extraordinaires ; elle entendait parler à voix basse , dans les pièces les plus éloignées de sa chambre : on prétendait même qu'elle avait eu plusieurs fois des accès de somnambulisme, pendant lesquels elle avait accompli des choses si bizarres, si difficiles, qu'elles eussent été peut-être impossibles à toute autre personne en état de veille. Mais ce n'étaient là que des bruits fort douteux, fort incertains, que le comte de Rosmandas traitait de sornettes et de mensonges. La vieille Marianne elle-nirme, en dépit de sa crédulité superstitieuse, se relusait ;'i croire de [>areils contes : elle avait pourtant vu plusieurs fois, pendant la nuit, une ombre blanche se glisser furtive-

DES ATRIDES. oOl

mcnldanslcsalléessombresdu jardin, comme un fantôme; mais, au lieu de s'imaginer que ce pouvait être sa jeune maîtresse, elle aimait bien mieux croire que cette ombre blanche était le spectre de la seconde femme du comte, morte plusieurs mois auparavant d'une façon tragique et mystérieuse.

On doit se rappeler que Marie élaborait, depuisquelquc temps, un projet d'une grande imporW^nce, et qu'elle comptait, à cette occasion, sur l'assistance d'un homme courageux et dévoué. Cet homme, on le sait <léj;'i, c'était M. de Langladc; mais un autic que lui devait sans doute aider la jeune lille dans sa périlleuse entreprise. Marie, après avoir réfléchi longtemps, s'était décidée enfin à confier ce projet à son frère, ^lalhcureusement, jusqu'alors elle n'avait pas trouvé l'occasion d'instruire en cachette Fernand de ce qu'il avait à faire : le comte entravait de mille manières toutes les conversations, toutes les

302 tt CHATEAU

cnlroviios , que le frère et la sœur voulaient avoir ensemble.

Marie avait donc pris la ferme résolution de venir au rendez-vous nocturne qu'elle avait donné à M. deLanglade, pour le soir même, dans le parc.MaisrabsencedcFernand devait la contrarier beaucoup dans sesprojels.Ce fut bien autre cliose , quand elle apprit que son frère nes'était pas montré de toute la journée, et qu*il avait refusé de répondre aux questions suppliantes qu'on lui adressait à travers sa porte. Alors la pauvre jeune fille se figura les plus affreux malheurs; elle pensa qu'il n'existait plus, que dans un accès de désespoir il s'était fait sauter le crâne : elle n'ignorait pas que ce jeune homme, sombre et chagrin, était bien capable d'attenter à ses jours, que plusieurs fois il avait fait entendre par des paroles sinistres qu'une balle de plomb viendrait mettre un peu de calme dans sa tôtc troublée.

A peine Marie fut-elle en i)roie h ces idées

lugubres, qu'elle courut toute en pleurs vers la chambre de son frère, séparée de la sienne par un vaste corps de bâtiment. C'était la première fois, depuis plus d'une année, que Marie pénétrait dans celte partie du château : son père lui avait défendu solennellement de franchir une immense galerie, qui menait de l'appartement du frère à celui de la sœur. Jamais encore elle n'avait osé enfreindre cet ordre, dont elle ne s'expliquait pas le motif; mais la crainte d'irriter son père et surtout de l'aHliger, l'avait toujours retenue en deçà de la longue et sombre galerie.

Une inquiétude trop vive agitait la jeune fdle : ne songeant plus qu'à son frère, elle avait oublié la dt^fense paternelle, et frappait d'une manière désespérée à la porte de Fernand.

— Mon frère, au nom du ciel ! je vous en conjure, ouvrez!... disait-elle n\ sanglotant.

ÔOi LE CUATEAU

Mais aucune voix ne répondait à sa voix gémissante.

— Vous voyez bien , ma pauvre demoiselle, qu'il ne vous entend pas, disait Marianne qui, prenant un air douloureux adapté h la circonstance , se frottait les yeux avec son tablier de taffetas ; en même temps elle poussait de gros soupirs et faisait tous ses efforts pour pleurer.

— Mon Dieu! où peut-il être? reprenait Marie en se tordant les mains. Fernand, ouvre-moi!... c'est ta sœur, ta bonne petite sœur qui t'appelle!...

Aucune réponse.

— Ah ! Mademoiselle, disait Marianne d'un accent lamentable, comme j'avais bien raison l'autre jour de (irédire une catastrophe! Ce pauvi e monsieur Fernand, si bon, si beau, si jeune ! . . . quel malheur !

— Marianne, vous m'épouvantez! Que

DES ATRIDIS. 305

peut-il être arrivé à mon frère?... Si dans un accès de découragement... Non, c'est impossible ! il m'aime trop, il n'abandonnerait pas ainsi une pauvre sœur qui n'a que lui au monde!... ce serait un ingrat...

— Non, non, s'écria-t-elle avec un accent d'énergie et de conviction, c'est impossible !

— Que le bon Dieu vous entende ! ajouta Marianne en faisant un signe de croix, mais je n'ai pas grande confiance !...

— Marianne, j'y pense, il aura sans doute été de très bonne heure à la chasse!... Oui, personne ne l'a vu sortir... Tu sais bien qu'il part très souvent au point du jour, avant qu'on ne soit levé au château...

— C'est vrai, Mademoiselle; mais, depuis que M. Fernand porte un fusil , il n'a jjas (juilti' une seule fois le château sans ennnener avec lui son chien Nemrod... Tenez, entendez-

300 LE GHÂTÊAU

VOUS la pauvre bete qui se lamenle là-bas dans la cour Telle pleure après son pauvre maître.. Elle est en train sans doute de hurler la mort...

— Sa mort ! dit sourdement Marie.

Puis , sans pouvoir ajouter une parole , pâle et sans force, elle se laissa tomber en sanglotant dans les bras de la vieille femme de chambre.

■ — Ah ! mon doux Jésus ! Voilà bien une autre affaire! dit plaintivement Marianne... mademoiselle est pâle comme une morte... si elle allait me passer dans les bras ! . . . Dieu de Dieul quelle histoire! M. le comte dirait que c'est moi qui Tai tuée.. .Je serais perdue î Quelle responsabilité! Mademoiselle, allons! revenez à vous... un peu de courage! Tout n'est peul-ôtre pas encore fini!...

Mais comme Marie , au lieu de reprendre ses forces, semblait au contraire s'affaiblir

davantage, la vieille fille eut tellement peur, qu'elle se mit à crier au secours d'une voix perçante.

Au bout de quelques minutes, tous les domestiques du château accouraient éperdus.

On chercha de toutes parts M. de Rosmandas, pour lui apprendre l'état de sa fille : depuis deux heures au moins, personne n'avait aperçu le comte , on le croyait endormi dans sa chambre et faisant la sieste.

Mais, comme les cris de Marianne continuaient sur un ton plus aigre et plus lamentable ; comme il se faisait dans le château une agitation singulière et inaccoutumée, lo comte allait sans doute se réveiller à ce vacarme. En effet, on entendit bientôt une porte s'ouvrir et se fermer avec violence , dans l'appartement de M. de Kosmandas : des pas précipités retentirent .

C'était le comte qui accoui'ait tout oilarc*

508 LÏ: CHATEAU

— Ma fille ! ma pauvre enfant , qu'est-ce donc? (lemanda-t il en la soutenant dans ses bras.

Marie n'avait pas perdu connaissance; seulement les sanglots la suffoquaient et ses genoux n'avaient plus la force de la porter.

— Mon père ! s'écria- 1 -elle d'une voix déchirante, Fernand est mortî...

— Que dis-tu , chère petite folle? répond le comte en l'embrassant avec une tendresse ineffable. Eh quoi ! toujours de pareilles idées? toujours des craintes au sujet de ton frère, des craintes vaines et puériles, qui n'ont pas le moindre fondement...

— Oh ! cette fois j'ai raison. .. mes craintes sont justes... C'en est fait!... il est mort!

Et elle continuait de fondre en larmes.

— Allons ! je t'en supplie, calme-toi ! i)oint d'enfantillage I Ternand est dans sa cham-

bre et dort aussi, comme je faisais moi-même tout à l'heure...

— Non, mon père! non! il nous entendrait bien! . . . Fernand ! Fernand ! . . . Voyez, aucune réponse!... Je n'ai plus de frère!... je n'ai plus qu'à mourir!...

— Mourir ! interrompt le comte avec amertume. Ingrate! n'as-tu pas un père qui t'aime, qui t'adore?...

Marie ne l'entendait pas, elle continuait d'appeler Fernand avec des cris désolés.

Déjà les épais sourcils de M. de Rosipandas commençaient à s'abaisser; un nuage s'était répandu sur son front, et l'éclair jaillissait de ses yeux ; mais l'orage fut tout intérieur, et n'éclata point.

— Marie, dit-il d'une voix douce et persuasive, je te jure que ton frère est en parlaite santé, qu'il ne court pas le moindre

risque, et qu'il trouvera lui-même ([ue tu es T. I. 20

ioUe (Je l'cll'rayer pour les moindres choses. Je le répète qu'il dort... Seulement, il a quelquefois le sommeil très dur ! poursuivîtil avec un sourire i'atal. Oui... très dur!... quand il a bu, avant de s'endormir, trois ou quatre bouteilles de vin de Lamaîgue !...

— Lui? Fernand?... Oh! mon père, vous savez bien qu^il n*a jamais eu de semblables habitudes !

— C'est-à-dire que tu le crois un ange? Va , ma pauvre enfant , tu es dupe de ton innocence, de ta crédule afl'ection... Depuis plusieurs années, Fernand s'abandonne à toutes sortes de passions honteuses... Tu peux me croire, c'est un débauché, c'est un ivrogne !

— Non, non! Vous le jugez mal, mon père!

— Nous verrons qui do nous deux sera le plus clairvoyant ! Mais viens, ne reste pas à celte [Kjrtc, Marie. . . Je te pardonne poux celte

fois (l'avoir entreintina dëlense. . . Tes craintes chimériques , tes folles inquiétudes sont ton excuse... Je t'en conjure, sois plus docile à Ta venir... fais ce qu'un père t'ordonne... te supplie de faire... C'est pour ton bien, Marie ! . . .

Les gens du château n'avaient pas attendu, pour se retirer, que le comte leur en eût donné l'ordre. Tous^ à l'exception de Marianne qui avait des privilèges d'ancienneté, ils avaient bien vite quitté la galerie, voyant arriver leur maître.

— Allons ! viens, mon ange.. . dit le comte en attirant sa fille avec douceur, viens dans ma chambre... nous allons causer ensemble : j'ai quelque chose de très sérieux , de très important à te dire.

Marie ne fit aucune objection à son père ; elle le suivit avec résignation, la tète penchée sur la poitrme, les yeux, gonllés de pleurs.

512 LE CIIATEAL DES ATUIDES.

Quelques instants après, Marianne entendit fermer une serrure à double tour et des verroux grincer.

Cette journée, déjà si pleine dY'vènemenls, devait en voir s'accomplir d'autres plus sombres encore. Les domestiques se questionnaient entre eux; ils commençaient à trouver la disparition de Fcrnand assez étrange. Si le chien de chasse n'eût pas continué ses lamentations dans la cour, peut-ôtre serait-on parvenu à doimer une explication plus ou moins

0l4 LE CHATEAU

satisfaisante à labsencc du jeune chasseur ; mais les cris plaintifs, l'agitation douloureuse de Nemrod, qui jamais n'était resté si longtemps sans voir son maître, augmentaient singulièrement l'inquiétude des gens du château. Ce qui paraissait fort étrange surtout, c'était la tranquillité de M. de Rosmandas, qui n'avait pas même eu la pensée de faire ouvrir l'appartement de son fils.

Tandis qu'on se livrait dans le château à mille conjectures, plus tristes les unes que les autres, un homme à cheval arrive au galop jusqu'à la grille ; puis, après avoir demandé si l'on pouvait parler à M. de Rosmandas, il attendit la réponse, immobile et toujours en selle devant la grille qui demeurait fermée. Dix minutes à peu près s'écoulèrent, avant qu'on rapportât à ce cavalier la réponse du comte : celui-ci était souffrant et dans l'impossibilité de recevoir personne] au monde; cependant il faisait prier l'inconnu

Ï>ES ATRïDES. ol5

de vouloir bien dire son nom el le sujet de sa visite.

Le cavalier fronça le sourcil.

— Puisque M. de Rosmandas ne veut pas me recevoir, dit- il d'un air sombre cl menaçant, je n'ai que faire de lui laisser mon nom; il apprendra bientôt comment je m'appelle : d'autres viendront lui présenter leurs liommages h ma place. Au revoir !

Et, sans donner aucune explication, Finconnu s'était éloigné au grand galo[).On le perdit bientôt de vie.

— En voilà un qui n'est pas commode ! dit un palefrenier h son camarade. Quel regard ! Le diable doit avoir les yeux comme ça...

— C'est peut-être bien le diable en personne! ajouta l'autre en souriant d'assez mauvaise Li;rî^ce. De toute manière , c'est tr^s heureux rfu'il ne soit pas entré chez nous; il

31G LE CIIATEAO

nous aurait donné la jaunisse, à nous, cl la morve à nos betes.

— Du reste, nous le reconnaîtrons î et certes, à moins de passer avec son cheval pardessus les piquants de la grille, il est bien sur de rester longtemps dehors !

Les gens du château s'entretinrent quelque temps encore sur le cavalier mystérieux, et commentèrent, chacun à sa façon, une si étrange visite.

Mais d'autres événements vinrent bientôt faire diversion à celui-ci.

Depuis quelques jours on s'était fort étonné dans le château de la disparition subite du domestique italien que le comte avait, pour ainsi dire, attaché [)articulièrement à sa personne. Cet Ocanq)o n'était pas aimé, en général, de ses camarades : il était sombre, brusque et sournois; il ne regardait jamais en face, et sa physionomie peu franche était

DES AT Kl DES. Ô17

loin (le prévenir en sa faveur. Plusieurs fois les autres domestiques avaient essayé de lui faire un assez mauvais parti : un palefrenier même, qui était robuste et hardi, lui avait cherché querelle en deux ou trois occasions ; mais Ocampo, dont la force musculaire n'était pas égale à celle du provocateur, avait tiré de sa manche, pour toute réponse, un long stylet corse, dont la lame rouillée et parsemée de taches suspectes ne sembhiil pas vierge de sang humain.

— Le premier qui me touche est mort ! disait Ocampo en grinçant des dents. Tenezvous pour avertis, camarades !

— Lcgrcdinaura son compte tôt ou tard!

avait r('*|)on<lu le palefrcMiiertni branlant latrte d'un air de menace, et une bonne fourche me fera justice de son maudit stylet!

Peu de jours aprcs la dernière (pierellc de ces doux hommes, Ocam[)o avait disparu.

On pouvait donc croire, sans trop d'invraisemblance, qu'une rixe fâcheuse s'était engagée entre les deux adversaires, en quelque endroit écarté, el que l'Italien avait péri dans ce duel peu courtois. Néanmoins, tous ces bruits n'acquéraient pas de consistance, et le palefrenier jurait par tous les saints de la terre et du ciel, qu'il n'avait pas échangé une parole, pas un regard avec Ocampo, depuis la dernière dfspute qu'ils avaient eue ensemble en présence de tous les autres domestiques.

— Où diantre est-il? se demandait-on à chaque instant. Est-ce le diable qui l'a emporté? Ma foi ! ils iraient bien ensemble, ils feraient la paire !

Voilà toute l'oraison funèbre qu'on accordait à l'Italien. Certes, personne dans le château ne le regrettait ; mais, par un instinct de curiosité naturel aux gens de cette classe, les domcsti(iucs continuaient de chercher

DÈS ATRIDÊS. ol9

OCt^mpo, et tâchaient par tous les moyens pos" sibles de savoir par où il avait pu passer.

Néanmoins, il devait sembler assez étrange que M. de Rosmandas ne s'inquiétât aucunement du sort de son lidèle serviteur. Joseph n'avait dit h personne qu'il était chargé de remplacer Ocampo dans son service auprès du comte ; mais la vieille Marianne , qui était le bavardage et l'indiscrétion en chair

et en os, s'était empressée d'apprendre à chacun que Josei)h avait monté en grade.

Tandis qu'on se livrait a une foule d'hypothèses, le bruit de plusieurs cavaliers arrivant au galop éveilla de nouveau l'attention des domestiques ; ils se rassemblèrent en un instant dans la cour. Les cavaliers s'arrêtèrent à la grille : c'était une escouade de gendarmerie. Le brigadier mit pied à terre, et ^^nna fortement à la grille.

— Au nom du roi, ouvrez! dit-il d'une voix impérieuse.

La grille s'ouvrit aussi loi.

— Il laui que je parle inunédialcmenl à M. le comte de Rosniandas, reprit le brigadier : conduisez-moi vers lui !

— Monsieur l'officier, répondit un vieux domestique qui portait toujours la parole dans les grandes circonstances, M. le comte est enfermé dans son appartement; nous avons ordre de ne laisser monter per-

onne.

— Eh bien ! cet ordre n'existe pas pour moi, repartit le gendarme. J'ai un mandat d'amener contre un individu repris de justice cl qui se cache ici sous un Taux nom.

— Un repris de justice! [s'écrièrent tous les domestiques avec un mélange detonnement et de terreur en s'enlrc-regardant les uns les auliesd'un air de déliaiice.

— Oue persomie ne sorte du château!

Gardez les issues , vous autres ! dit le bricadier aux gendarmes. Et si quelqu'un fait mine de vouloir s'échapper, qu'on rarrête... en cas de rébellion, de violence , feu !

Toute la valetaille était consternée. On conduisit le brigadier à l'appartement du comte ; mais la porte de la chambre à coucher était fermée en dedans. On eut bean fra[)per avec insistance : personne ne répondit.

— Je ne bougerai pas d'ici avant d'avoir parlé au comte de Rosmandas, dit le brigadier d'un ton résolu, en s' installant dans un fauteuil.

Un quart d'heure environ se passa , durant lequel le brigadier attendit bravement, devant la porto, (lu'il plût au comte de sortir ou d'entrer.

Enfin un bruit de pas et de voix se (it entendre dans la chambre à coucher, et bientôt

la porte s'ouvrit avec un long grincement de serrure et de verroux. Le comte parut; et, dès qu'il sut la qualité du visiteur , il s'empressa de lui répondre avec une extrême courtoisie , qu'il était tout disposé à le recevoir.

— Puis-je savoir, monsieur le brigadier, demanda-t-il en le saluant, ce qui me vaut l'honneur d'une pareille visite?

Le gendarme, éminemment flatté d'un accueil si poli et d'une bienveillance à laquelle il n'était pas habitué dans l'exercice de ses fonctions, devint tout à coup d'une humeur souple et charmante ; il se confondit en salutations, en excuses; il pria le comte fort humblement de vouloir bien lui pardonner la rigueur des fonctions qu'il avait à remplir :

— Monsieur le comte, dit-il, vous n'ùtes pas en sûreté dans ce château : parmi vos

DES \TnTnES. 323

gens il y a un homme échappé du bagne, qui porte un faux nom.

— Et quel est cet homme, monsieur le brigadier ?

— Un Italien, je crois ; un espèce de Corse. Il se fait nommer Ocampo ; mais son véritable nom est Brandini.

Le comte fit un geste de surprise.

— Et quel est votre ordre, monsieur le brigadier ?

— Mon ordre est de conduire cet homme aux prisons de Marseille. Il paraît que ce misérable se disposait à commettre quelque assassinat; on a arrêté deux de ses complices. Après la confrontation, nous apprendrons sans doute bien d'autres choses.

Il était facile de voir que M. de Kosmaiidas, malgré son cahne apparent, était pro-

324 LE CHATEAl

fondement ému ; néanmoins, il affectait beaucoup d nulillérence, et ne semblait pas attacher une très grande importance a la révélation du gendarme.

— Vous m'apprenez là quelque chose de fort singulier ! dit le comte ; est-on bien sûr que le véritable nom de cet Ocampo soit Brandi ni ?

— Il n'existe aucun doute à cet égard, monsieur le comte. Au surplus, je puis vous montrer une lettre d'un maL^strat de Marseille ; et cette lettre vous mettra tout de suite au courant de l'affaire.

— Très volontiers , Monsieur ; mais, je vous en prie, veuillez passer dans cette autre chambre ; nous serons là plus tranquilles : j'ai différentes questions à vous faire, et, peut-être, des renseignements à vous donner.

Jose]>h, présent a cette conversation, était

DES ATUIDES. 525

resté jusqu'alors immobile et debout dans mie embrasure de fenêtre ; sa curiosité augmentait à chaque instant : aussi l'ut-ce pour lui un grand désappointement quand il vit que ce mystérieux entretien allait s'achever ailleurs.

Déjà M. de Rosmandas et le brigadier étaient sortis de la pièce où se trouvait Joseph. La porte de la chambi c à coucher se referma ; mais presque aussitôt elle se rouvrit ; et le comte, passant la tête par Tentrebàillemont, lit signe à Joseph de rester à son poste.

— Si je t'appelle, accours ! dit le comte à voix basse.

Puis , à l'instant même , il rentra dans sa chambre à coucher.

Tandis que M. de Rosmandas et le brigadier causaient ensemble , les gendarmes attendaient leur officier dans la cour. Étonnés d'une si longue absence , ils échangeaient entre eux des monosyllabes inquiets, et regardaient avec une certaine déflance les gens du château, qui, de leur côté , les examinaient aussi avec une curiosité craintive.

3^8 LE GHATF.Al

Eiilin, après une licurii d'allenlo, les gendarmes virent leur brigadier reparaître. H était sombre et soucieux ; on aurait pu distinguer dans ses traits un mélange de frayeur et d'égarement.

— A cheval ! dit-il d'un ton bref; et ventre à terre !

La petite troupe s'empressa d'obéir , et sortit sur-le-champ de la cour au grand galop.

La journée était déjà lorl avancée; l'ombre commençait à descendre, et les cris de mille oiseaux, s'appelantdans les bois, annonçaient l'approche de la nuit. M. de Langlade, qui avait rhabilude de venir presque tous les jours au château , n'avait pas encore paru , et cependant le comte d(îvail l'attendre; car ils avaient ensemble une aiïairc importante à discuter, et M. de Lariglade avait promis de venir dîner au chûteau.

M. do Rosmandas se promenait, depuis une heure environ, sous un vestibule orné d(? bustes et de portraits de famille : ses traits paraissaient contractés; une expression de tristesse et de malaise se peignait dans ses regards; un sourire amer et douloureux faisait grimacer sa bouche.

— Comme il tarde h venir ! murmurait le comte en frappant du pied.

En même temps il s'arrélait en lace dune croisée, d'où l'on apercevait la grande avenue qui conduisait au château ; mais cette avenue était déserte, rien n'en lroul)lait le silence.

Enfin, après avoir attendu plus d'une heure encore en murmurant des mots pleins d'impatience et de fureur sourde , le comte lit appeler sa fllle.

— Nous allons nons mettre à table, dit-il;

350 LE CnATÊAU

M. de Langlade a sans doute oublié qu'il devait venir. Qu'on nous serve.

L'obscurité envahissait déjà le vestibule; et les bustes de pierre, les grands portraits à moitié cachés dans l'ombre, semblaient prendre des formes et des proportions fantastiques. Le comte , dans son humeur inégale et farouche, défendait souvent à ses domestiques d'allumer les lampes, suspendues à la vouie : il aimait à se promener seul et rêveur entre ces deux rangées de statues qui donnaient au large vestibule , plongé dans l'ombre, l'apparencedun caveau sépulcral.

— Oui , murmura-t-il en se frottant les mains avec une sombre satisfaction, n'hésitons plus... accomplissons cette nuit même le projet qui me tourmente depuis si longtemps! Je veux savoir enfin la vérité... je veux savoir mon sort!... Mais elle! oh! ma pauvre Marie, si ellcî pouvait prévoir la destinée qui latlend ! . . . Malheureuse et innocente

créature! je vais donc l^embrasser tout à l'heure, peut-être pour la dernière fois!...

Le comte marcha quelques instants silencieux, comme abîmé dans sa rêverie ; mais soudain il s'arrête en tressaillant : il a cru entendre un cri perçant retentir dans la profondeur des corridors... Il se précipite vers l'escalier de pierre et franchit plusieurs degrés d'un seul bond ; mais à l'instant même il tombe en arrière, étourdi, renversé par un choc violent. Le comte ne perdit pas connaissance, mais ses idées se troublèrent un moment; et, tandis qu'il essayait de se relever, il crut voir passer , entre la muraille et lui, un homme qui se cachait la figure comme pour ne pas être reconnu. Lepremier mouvement du comte fut de s'élancer vers cet homme pour le saisir ; mais sa main ne toucha que la muraille : l'inconnu s'était baissé brusquement, et, sautant plusieurs marclies d'un seul coup avec une agilité surprenante, il disparaissait comme une ombre dans lob-

552 LE CIIATEAL

scurité du vestibule. Quand M. de Rosmandas se tut remis debout, il appela de toutes ses forces, et courut au hasard dans le vestibule pour s'attachera la poursuite de rinconnu.

Plusieurs domestiques accoururent; l'un d'eux, celui que le comte avait envoyé pour avertir sa fille, redescendit tout pâle, effaré.

— Des flambeaux ! des flambeaux ! crie M. de Rosmandas. Fermez les portes!... il y a quelqu'un ici. . . un mallaiteur, sans doute. . . saisissez-le !

Mais lorsqu'on eut apporté la lumière, le comte ne put revenir de sa surprise ; il ne voyait personne autour de lui que les gens de sa maison. Aussitôt une idée passe comme un éclair dans son esprit^ cet homme qui l'a heurté tout à l'heure si violemment dans l'escalier, ce ne peut être qu'un de ses domestiques. Alors, que voulait cet homme?

quel intérêt si [)uissaiit avait-il à se cacher?

— Vous n'avez laissé sortir personne ? secria-t-il.

— Personne, répondirent les domestiques.

— Eh bien ! il y a parmi vous un misérable, un coquin ! dit le comte avec une explosion de colère. Quel est celui de vous qui est venu tout à l'heure par cet escalier?

Les domestiques se regardaient les uns les autres d'un air ébahi.

— Ce n'est pas moi , — ni moi non plus , disaient-ils tour à tour en tremblant. Un seul d'entre eux se taisait.

Le comte, se tournant vers lui et s'aperce^ vant de sa pâleur, s'écrie :

— Malheureux! c'est toi.

Guillaume, c'est le nom du pauvre diable, ne répond pas un seul mot, et se met à claquer des dents.

— C'est toi ! reprend le comte en le se-

couant rudement par le bras. D'où vcnais-lu? que faisais-lu ?

— Je... je... monsieur le comte... bégaya rinlorluné.

— Allons ! parle ! ... ou malheur à toi !

Alors Guillaume, malgré la terreur qui le suffoquait, trouva la force de balbutier quelques mots confus qui voulaient dire :

— Monsieur le comte, vous m'aviez envoyé tout à Theure pour avertir votre fille qu'on allait se mettre à table.

En effet, M. de Rosmandas se rappela bientôt Tordre qu'il avait donné.

— Eh bien! dit-il, pourquoi es-tu si pâle? pourquoi frisonnes-tu de la sorte? tu as l'air d'un homme qui vient de commettre quelque mauvaise action.

— Ah! monsieur le comte, c'est que... si vous saviez!...

— Explique-toi vite.

— Comment vous dirai-je, bon Dieu ! j'en ai encore la chair de poule ! ... Ah ! dam, c'est que je l'ai échappé belle '...je n'étais pas de force!...

— Maraud , auras-tu bientôt fini de me parler par énigme! Tu as averti ma fille? Eh bien?

— Monsieur le comte , vous savez que je suis un bon domestique... mais, que voulezvous, on tient à la vie!... N'exigez pas que je parle!... ça m'est défendu sous peine de mort!...

— Il est l'on, le drùle! dit \r comte avec colère; ou bien il est gris, Dieu me damne !

— Gris, monsieur le comte! non , non, je vous le jure ! il était bien noir... noir comme la voûte d'un hmr!... Quel manteau, bon Dieu 1 (juel manteau!...

— Veux-tu me laire blasphrmer Dieu et

330 LE CDaTEAL

les saints, hiitor? Allons, parle vile!... ou je le fais couper la langue pour l'empùcher de bavarder comme une vieille femme.

—Ah ! monDieu ! mon Dieu ! Qu'cniends-je? dit le pauvre domesliquo tout éperdu. Couper la langue, passe encore... mais la tête!

Les domestiques, qui se trouvaient présents à une si étrange scène, commençaient ù croire que leur pauvre camarade avait le cerveau fêlé. Joseph, lui seul, avait l'air presque aussi eflrayé que Guillaume : c'e^t que Joseph savait à quoi s'en tenir, lui ; il n'ignorait pas (pie ce chAleau renfermait de noirs mystères.

Enfin le comte, poussé à bout, s'approcha de Guillaume et lui dit d'une voix sourde :

— Si tu ne m'avoues pas toute la vérité, gare à loi ! Le brigadi(îr d(î g(îndarm(;ri(* doit v(^nir ici d*un moment à l'autre, et c Cst hii (lU! se chargera de le faire parler !

DES ATUIDES. 53T

Celle dernière menace du comte (il sur Guillaume un effet prodigieux ; elle lui rendit même tout à coup la mémoire , et remit un peu d'ordre dans ses idées.

— Monsieur le comte , dit-il d'une voix si basse que ses camarades ne pouvaient l'entendre, \ous allez tout savoir.... Mais, je vous en conjure , ne me trahissez pas î ne parlez de rien à mademoiselle Mariiî...-

— Marie? que veux-tu dire?

— Je dis que ce n'est pas sa faute, la pauvre jeune demoiselle ! si on l'a séduite !

— Qu'entends-je ! s'écrie le comte en saisissant le bras de Guillaume et le serrant à le broyer. Explique-toi! Je te l'ordonne !.... Qu oses-tu dire contre ma tille ?

— Rien, monsieur le comte.... rien contre elle. . . . mais contre lui ! ... .

— Lui ?

Guillaume ne répondit pas ^ et , regardant

autour de lui avec inquiétude , il fit signe au comte, en montrant les autres domestiques, qu'il ne pouvait librement s'expliquer devant eux. M. de Rosmandas le comprit tout de suite, et, d'un geste, il ordonna à ses gens de se retirer. Mais le vestibule n'était pas un endroit sûr et bien choisi pour une confidence : le comte dit à Guillaume de le suivre. Us entrèrent ensemble dans une petite pièce contiguë , dont le comte referma soigneusement la porte.

XVffl.

Celle soirée olait juslemenl colle que Marie et M. de Langlade avaient choisie pour leur rendez- vous mystérieux dans le parc. La nuit était obscure et sans lune, le parc était plonge dans une ombre épaisse. M. de Uosmandas n'avait pas voulu se metlrc à table : apprenant que sa lilie était soulFrante et ne voulait pas descendre j il s'était abstenu luimême de tout<^ nourriture; puis, ai)rcs avoir embrasse Marie, qu il trouva tremblante et

o4U LE CIIATEAL

pâle, il se relira île bonne heure dans son apparlemenl. Les gens du château avaient coutume de se coucher vers dix heures du soir ; Joseph seul et Marianne veillaient quelquefois plus longtemps.

11 y avait déjà plusieurs heures que tout le monde semblait endormi dans le château ; les fenêtres étaient fermées, les lumières éteintes. Un silence profond régnait de tous cotés.

L'appartement de Marie donnait à la fois sur la cour et sur le jardin ; un balcon s'étendait devant ses fenêtres, et il n'était pas rare que la jeune fille y vînt respirer, le soir, la brise fraîche et pi([nante qui s'élevait de la mer. Mais , depuis <iu(;lques mois , les fenêtres donnant sur le jardin ne s'ouvraient plus cpi'à de longs inlervalles. Marie ne se promenait plus, comme d'habitude, le soir, sur son balcon ; et, chaque ibis que M. de Rosmandas lui demandait l'explication d'une pareille bizarrerie, elle évitait deluirépon-

DES ATFUDES. 541

clre,ou répondait d'une manière vague et peu satislaisante. Marie avait pourtant une raison puissante qui l'obligeait à ne plus se montrer sur le balcon du jardin, dès que lobscurité commençait à se répandre : plusieurs fois elle avait cru distinguer dans un massif de broussailles, placé à quelque distance, un perscmnage qu'elle ne reconnaissait pas, et qui semblait l'épier avec attention.

L'horloge du château venait de sonner l'heure indiquée pour le rendez-vous. Souda in une petite porte s'ouvrit avec précaution sous les fenùlresde Marie. Une fenune en sortit sur lapointe du pied; elle demeura uninstantimmobile et comme indécise ; puis, après s'être assurée que personne ne l'observait, elle attira la porte à elle, sans la fermer louteibis, de peur sansdoute ([uc le bruit delà clef dans la serrure n'éveillât l'attention.

Cette lennne , enveloi)péc d'une pelisse noire, se glissa connue une ombre, avec lytc T. I. *^

3iî LE CDATEAW

rapidité l'antastiiiuc, dans une allée d'arbres qui formaient une voûte basse et ténébreuse.

Cintj minutes ne s'étaient pas écoulées , (ju'une autre porte venait de s'ouviir aussi à (|uel<jue distance de la première : un homme en sortait, marchant à quatre pattes et rampant en quelque sorte. De temps à autre, ii s'arrêtait; puis, relevant un peu la tète, il se couchait tout de son long, le ventre contre terre. Après quelques instants d'immobilité, il reprenait sa marche étrange et digne d'une bète fauve. Il arriva de la sorte jusqu'à l'obscure allée que Marie avait prise, et disparut bientôt dans les ténèbres .

Une heure environ se passa.

Il faut maintenant nous transporter au bout rlu parc , dans un pavillon où Marie venait parfois lire et dessiner. Les persiennes et les volets étaient fermés soigneusement; maison aurait pu distingu^n, sous la fente «h; la porto, une raie lumineuse, (jui aauonçcul (juo l'intérieur du pavillon devait

DES ATRIDES. 34îl

ctre éclairé. U est vrai que, pour apercevoir cette traînéedc lumière, ilfallail s'approcher tout à fait (le la porte : le terrain, s' élevant beaucoup à cet endroit, formait autour de ce petit pavillon, comme une espèce d'entonnoir. Aussi, deux hommes qui venaient de passer à quelque dislance n'avaient point vu cette clarté. Il n'eût pas été impossible, non plus, d'entendre, en appliquant son oreille contre la porte, deux voix qui parlaient et se répondaient avec précaution : Tune, douce, faible et veloutée, l'autre, plus forte et pins mâle.

C'était Marie et M. de Langlade quise trouvaient dans ce pavillon, fl y avait déjà plus d'une heure que durait leur entretien, et il ne seml)lait pas encore près de finir. M. de Lani^dade, debout, les l)rascroisés,i>araissalt frappé de consternation ; Marie, assisedovant lui sur un sola, levait par moments les mains verslcciel, et sou[Hrait, les joues ruisselantes de lai'mes.

3*i4 LE CHATÊAL

— Quoi ! tout cela serait-il possible ! disait M. de Langlade en se frappant le front. Non,

je ne puis croire a tant d'horreurs à

tant de perversité mon Dieu ! mon Dieu l

— Je ne vous ai rien caché, Monsieur, répondait Marie d'une voix brisée de sanglots. Je sais que vous êtes un licmme d'honneur, un homme sur lequel on peut compter.,, et j'auraiscru vous faire outrage en mettant des bornes à ma confiance. Pourtant, je vous le répète, ce ne sont que des doutes... je ne puis rien vous certifier... tout cela m'effraie et me rend folle. . .et, par moments, j'hésite à croire

.à de pareilles choses... je me crois le jouet d'un songe, d'une hallucination... Ma pauvre leteestsi faible!

— Oh! non, tout est vrai! pensa M. de Langlade. Maintenant je vois clair dans ces ténèbres... Ce malin encore, je n'aurais pas voulu croire , à présent, comment douter !... Oh ! c'est horrible!...

— Monsieur, je vous en conjure, ne m'a-

bandonnez pas!... Venez à mon secours dans cette affreuse perplexité ! ... Je m'en rapporte à vous, dites, que faut-il faire?

— Il n'y a pas à hésiter. Mademoiselle, vous ne pouvez rester plus longtemps dans ce château... Un jour peut-être encore, et il serait trop tard î

— Mais, où aller. Monsieur?... sans amis, sans parents'... Si je quitte mon père et mon frère... Ilélas ! mon Dieu ! que deviendrai-je?...

— Marie, dit M. de Langlade d un ton solennel en lui tendant la main , ne dites plus que vous êtes sans ami : je suis là, moi! et, tant que j'aurai une goutte de sang dans les veines, vous n'aurez rien à craindre! Acceptez cette main... c'est la main d'un frère... oui, d'un frère dévoué !

La jeune fille avait saisi avec ardeur la main de M. de Langlade; elle continuait à

pleurer, mais e'étaioulnîainteiiant des larmes de reconnaissanee.

— Eh bien ! Monsieur, je me confie h vous! J aceepie le secours, l'assistance que vous m'oiïrez... Je n'en doute pas, nous parviendrons ensemble à découvrir quelle était celle femme... Il y a bien longtemps que je ne fa revue, mais j'ai la certitude qu'elle ne peut être loin... Elle se cache, m'a-t-elle dit, dans les environs du château.

— Dès demain, je commencerai mes recherches ; je n'épargnerai aucun soin, aucune démarche, soyez-en sûre ! J'ai un domestique fidèle et très intelligent, qui pourra me servir beaucoup en cette circonstance...

— Non, non, je vous en prie. Monsieur, ne confiez cesecrel «à personne! Agissez par vousmême... on pourrait nous trahir!... et alors mon père, peut-être, ne serait plus en sûreté !

— Soyez tranquille, ma pauvre enfant, répondit M. de Langladc^ d'une voix triste et paternelle : le nom de votre père ne sera pas

DES ATHIDES. 347

même prononcé. Je me charge de tout; n'ayez aucune inquiétude.

— Ah ! Monsieur, vous êtes le plus généreux des hommes! Je vous devrai la vie... plus que la vie! O^^^^ bonheur si je savais enfin la vérité ! Tout ce que je demande, c'est de voir cette femme, ne fût-ce qu'un instant!

— Vous la verrez, Marie! oui, je vous le promets, vous la verrez... si elle est encore de ce monde ! Mais il faut prendre un parti : il vous est impossible de rester davantage dans une maison où votre père...

Il n'acheva point : Marie venait de lui saisir le bras avec vivacité, et lui faisait sii^iie de se taire. Le silence régna quelque lem|>s ; et la jeune fille, les yeux fixes, une main él^Miduc vers la fenêtre du fond, seud»lait prêter l'oreille avec anxiété.

— On marche!... dil-(»lle tout bas.

— Oui, j'entends marcher... ajouta M. de Langlade.

— Silence !

348 LE CnATEAt

En ciïet, les ieuilles mortes et les branches desséchées craquaient sous les pas de plusieurs personnes. Bientôt quch^u'un s'approcha d'une croisée, et secoua rudement la persiemie, comme pour l'ouvrir.

En même temps, des voix sourdes échangeaient quelques syllabes confuses et mystérieuses.

— Nous sommes perdus ! dit la jeune fdle en pîdissant. J'entends la voix de mon père. . .

— Silence ! dit M. de Langlade en soudlant la bougie.

Marie était en proie à une frayeur mortelle: elle avait cru reconnaître la voix de s(m père. Quel motif pouvait donc attirer M. de Uosmandas, à cette heure, dans le fond du parc? Peut-être avait-il découvert le rendez-vous de sa fille avec M. de Langlade? Peut-être Tavait-il épiée en cachette et suivie jusqu'au pavillon? Peut-être enfin, cet homme ([u'elle avait |)lusieurs fois vu, la nuit, placé conmie en sentinelle devant sa

DES ATRIDES- 3 iO

fenêtre, peut-être n'était-ce qu'un surveillant chargé par le comte de Tobserver ?

Marie s'attendait à voir la porte ou la fenêtre se briser d'un moment à l'autre, elle respirait à peine ; elle était glacée. Quant à M. de Langlade, il se tenait immobile derrière un rideau, résolu de ne paraître qu'à la dernière extrémité et pour secourir la jeune fille en cas de besoin.

Cependant le silence s'était complètement rétabli ; on n'entendait plus au dehors, ni parler ni marcher. Marie, tout h Theure plus morte que vive, commençait à reprendre quelque assurance.

— Ils sont partis! dii-elle avec vivacitc'. Mais ne restons pas un instant de plus... Je ne sais si véritablement c'était mon père, il se peut que j'aie mal entendu... Cependant je crois qu'il vaut mieux sortir d'ici...

— Mais peut-être est-on encore* à nous épier... dit M. de Langlade. Attendons un peu... Dans cette voix qui a parlé tout î

l'hoiiro, je n'nî pas rocorinu celle do votre

père: c'était une voix raiiqiio, enrouée

Peut-être sont-ce des malfaiteurs qui ont pénétré dans le parc, et ([ui voulaient forcer le pavillon... Mais, dans ce cas, soyez tranquille, je suis aimé de manière à ne pas les craindre !

— Ah! puissiez-vous avoir raison, Monsieur !... des malfaileurs ne m'effraieraient pas... Mais, que dirais-je a mon père!... comment lui expliquer cette nocturne entrevue ! . . .

— Ayez bon espoir, Mademoiselle! vos craintes étaient mal fondées. C'est peul-ôlre le jardinier, ou quelques domestiques, qui faisaient leur ronde et qui ont voulu s'assurer que les fenêtres du pavillon étaient bien closes. Je vous avoue que j'ai eu moi-même d'abord quelque inquiétude ; mais, à présent, nous devons être rassurés : ce n'est pas b comte de Kosmandas, Bien certainement

DES ATRIDES. o51

s'il avait eu le moindre soupçon, il aurait fait enfoncer la porte.

— Oui, je pense comme vous, Monsieur : ce n'était pas mon père, mais, n'importe! sortons d'ici... Peut-être vont-ils revenir avec une pioche pour briser la porte...

— Je vous répète, ma pauvre Marie, que des brigands seraient fort mal reçus ! et que si M. le comte nous surprenait ici, je sais maintenant ce que j'aurais à lui dire! Tout se passerait tranquillement et pour le mieux, soyez-en persuadée !

— Vous allez sortir le premier. Monsieur, reprit-elle en marchant à tâtons vers la porte. L'obscurité nous favorise... il vous sera facile de vous glisser contre les broussailles dans une petite allée de traverse. Moi, je ne sortirai qu'apiès vous.

— Non, non, il me serait impossible de vous laisser seule, dans un pareil moment ! Je ne crois pas (ju'uii danger sérieux vous menace, mais n'im[)orle ! je dois être là pour

VOUS défendre !.. Et puis, Mademoiselle, avant de nous séparer il faut convenir de quelque chose: si vous avez confiance en moi, vous me promettrez de revenir ici demain, à la même heure? Une voiture attendra derrière le grand mur du parc, et vous accompagnerez un ami, un frère, qui ne vous <lemandera jamais à changer ce doux nom contre un autre plus doux encore, à moins

pourtant Je respecte vos scrupules ;

j'ignore les motifs qui vous font maintenant repousser toute idée de mariage... Mais plus tard,j*en ai l'espoir du moins, les obstacles mystérieux qui nous séparent, seront détruits...

— De grâce! soyez tout à fait généreux! interrompit-elle avec une inflexion supl)liante. Restons amis... restons frère et sœur !

M. de Langlade ne réj)ondit que par un soui)ir ; il prit avec eiïusion la main de Marie, t'i la serra qiichinc temps dans les siennes.

DES ATRIUES. 353

Marie alla ouvrir la porte tout doucement; puis, avançant un peu la tête en dehors, elle regarda s'il n'y avait personne : mais l'obscurité était si profonde a cet endroit, qu'on ne pouvait rien distinguer aux alentours.

M. de Lancjlade et Marie sortirent l'un après l'autre avec précaution; ils prirent une allée tortueuse et peu large qui traversait le parc dans sa plus grande épaisseur. Bien qu'ils marchassent le plus légèrement possible, les feuilles sèches criaient sous leurs pieds; de temps à autre, leur tète s'embarrassait dans les branchages. Fort émus tous les deux, ils n'avaient pas encore échangé une parole. Bientôt ils arrivèrent dans une espèce de carrefour percé de plusieurs allées.

— Adieu ! ne m'accompagnez pas davantage!... dit Marie à voix basse. Voici mon chemin... voilà le vôtre.

M. de Langlade lit de nouvelles objections pour empêcher Marie do s'en aller seule i

554 LE COATCAU

mais ii ne put la coiivaiiicro ; elle le supplia de ne pas insister davantage.

— Adiou, mon généreux bienfaiteur, adieu! murmura-l-clle. A demain!

l*uis, sans attendre laréponsede M. de Langlade, elle s'éloigna rapidement, et disparut bientôt comme une vision... M. de Langlade demeura quelque temps immobile et frappé de stupeur. Enfin, après avoir écouté dans l'ombre, afin de porter secours à la jeune fille en cas d'attacjue, il prit, comme au liasard et machinalement, un sentier qui se trouvait devant lui. Mais à peine avait- il fait quelques pas , ([u'il entendit , à peu de dislance, un bruit sourd et régulier qui semblait venir d'un massif. Il prêta Toreille : le bruit continuait. De temps à autre, ce bruit devenait clair et métallique : c'était comme le son d'une pioche frappant sur la pierre.

M. de Langlade reconnut bientôt qu'il se trouvait à (juelque distance de cet enclos funèbre où, la veille, ii avait relevé Marie sans

connaissance. Curieux de pénétrer la cause de ce bruit étrange, il se glissa sous les branches en se courbant; il marcha quelque temps dans une obscurité profonde. Tout à cou[> une l'aible clarté frappe ses yeux : cette lumière paraît et disparaît tour à tour. M. de Landade se diricje vers elle sans faire le moindre bruit : alors, retranché derrière un gros arbre, il peut voir ce qui se passe autour de cette lumière. Ses cheveux se dressent, une sueur froide baigne tout son corps, ses genoux ploient ; il se cramponne au tronc de l'arbre pour ne pas tomber.

Un drame horrible s'accom[)lissait devant lui!

FIN DU T03It: PIUÙMIEU

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