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coup surmonter une peikiée pénibli'. Croyozvous (ju'un père n'aurait pas toute sécurilé, toute cunliu^ce, en vous donnant sa fille !... Ç^st vr^i, j'^u Jéjù refusé plus d'un parti 2^84 avuutageux sous le rapport de la nais saacc et de la fortune ; mais vous sentez bien ijue l'avais clia(iuc fois une raison, ur^e raison excellente e^ lo\^te paternelle. Ces maria^i^eslà, quoique fort brillants, ne ir.e présentaient point les garanties nécessaires, et il me semble que ma chère enfant n'aurait pas été heureuse... Elle était si jeune, d'ailleurs, que je ne pouvais point consulter son goût ; et j'ai tout lieu de croire que parmi sept ou huit gentilshommes fort rccommandables qui se sont offerts, elle n'en distinguait point un seul. Je me suis bien jure de ne jamais marier ma fille sans avoir la certitude de faire son bonheur. Oui, ]>our rien au numde jusqu'à présent, je n'aurais consenti à la marier; mais vous, chnr ami, vous ne m'aviez pas en -
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core parlé deAa. sorte... Vous m'inspirez îa plus grande confiance. Je pense qu'une femme pourrait être heureuse avec vous...
— Ainsi donc ma demande ne vous irrite pas? dit M. de Langlade impétueusement. Il se pourrait que j'obtinsse la main de cette angélique créature?...
— Mon ami, qu'elle parle ; un seul mot de sa bouche, et je vous appelle mon fils!...
Eu prononçant ces derniers mots, le comte ne put réprimer un soupir.
— Mais convenez-en, Marie est bien jeune encore; c'est une enfant. De toute manière, il faudra bien attendre quelques mois avant de conclure ce mariage...
— Attendre ! dit mélancoliquement M. de Langlade, ce serait bien cruel ! Mais n'importe, je suis capable de me résignei" à tous Icssacrilices, pourvu que j'aie la ccrliiudo
(Vuno félicite» pareillo! Oh! ()tcr, excellent ami, que nous serons heureux! tous ensemble, loin du momie, vivant seuls, vivant pour nous-mêmes... libres de tout soin politique, sans ambition, sans trouble, sans désir...
— Oui, dans ce qu'on appelle VAiirea mediocriuis dllorace, repartit le comte avec un sourire qui semblait plein de souflVance. Quant à moi, je vous assure que ce projet d'union est le plus cher de tous mes vœux; ce n'est pas d'aujourd'hui que j'y pensais peutêtre...
— Serait-il possible? s'écria M. de Langlade en serrant avec efl'usion les mains du comte dans les siennes. Quoi ! vous avez eu quelquefois cette pensée?... Ainsi donc, je puis compter sur votre consentement...
• — Je vous le donne d'avance, mon ami. .Te ne vous engaf^e pas néanmoins à considérer ce mariage comme une chose absolu-
DES ATRfDES. 169
ment certaUie^.. ïl pourrait survenir diiïérentes co^^ccalions que je ne prévois pas, mais qui seraient capables de nous faire chansfer l'un et l'autre d'avis. En tout cas, soyez convaincu que les obstacles ne viendront jamais de moi.
— Ah î je vous comprends, monsieur le comte, repondit de Langlade d'un ton grave et triste. Vous savez Textrême ascendant que monsieur votre fds exerce sur l'esprit de sa sœur ?... Peut-être en profitera-t-il pour me nuire. Je ne sais pourquoi, mais Fernand me porte une sourde et profonde inimitié... Oh! oui, maintenant je conçois vos' doutes, vos inquiétudes : ce jeune homme ne consentira jamais l\ m'appeler son frère...
— Eh! (ju'imporle? interrompit le comte en se levant avec nne vivacité qui ressemblait à la colère. Ne suis-je pas le maître dans ma maison? Je voudrais bien voircjuc iM. Fer-
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nand se permît d'op[>oser j^'^ ~'olonlé à la mienne!... Oh! je ne lui consSBiépas de se roidir contre mon au lorité, je le briserais'.... Mais, venez, venez, je vous en prie... Il est temps de iious mettre à table ; soyez sur qu'une heure ne se passera pas sans que j'aie parlé de vous à Marie et sonde le fond de son cœur.
— Oh! cher comte, c'est plus que la vie que je vous devrai ! dit M. de Langlade transporté de joie.
Il s'était levé presque en même temps que le comte; et Tun et l'autre, animés par deux sentiments bien différents, ils se dirigeaient avec assez de précipitation vers l'avenue qui conduisait au château. Pour abréj^er sans doute le chemin, M. de Rosmandas avait pris à travers un massif de bois, coupe diagonalemenl d'un petit sentier h demi dispafU 50ti5
yES ATRinES. 171
l'herbe et loiJeiiillage qui refombail en panaches.
Ce sentier aboutissait à un autre encore plus étroit h\m s'enfonçait dans une masse énorme de verdure et de broussailles ; au dessus d'elles s'élançaient en pyramides d'un vert sombre, une foule de cyprès et de sapins qui jetaient dans cette espèce de labyrinthe une ombre plus noire et plus épaisse. II était rare que M. de Rosmandas s'engageât dans cette partie du parc; et jamais il n'y passait, lorsqu'il était seul. Mais dans la préoccu])ation profonde q"i v naitde s'emparer de lui tout h coup, il n'avait pas sans doute remarqué la route (ju'il allait prendre avec M. de Langlade ; ou peut-être avait-il grande hâte de retourner au château, et choisissait-il le chemin le plus court.
Les deux amis marchaient , sans dire une parole; M. de Lanjiladc suivait \r (onile qui
s'otail mis on avant pour écarter les branches, dont le passage était continuellement obstrué.
Il régnait un profond silence ; on n'entendait que cette plainte vague et indéfinissable , ce murmure du feuillage au moindre souffle de vent. Soudain le comte s'arrête avec un tressaillement convulsif; il prête l'oreille.
— Qu'est-ce donc? demande M. de Langlade.
— N'entendez-vous pas ? répond le comte en tournant la tête.
— Oui, en effet , comme une voix faible et plaintive... Quelqu'un est ici, dans ce massif d'arbres.
En même temps M. de Langlad(i écarta [)lusieurs branches avec précaution, et il
entrevit par les interstices, à une assez grande distance, quelque cliose qui remuait.
— Oui, je ne me trompe pas , dit-il vivement en se tournant vers le comte, quelqu'un est là qui pleure, qui se plaint...
— Venez , répondit sourdement M. de Rosmandas en lui prenant le bras comme pour l'attirer. Ne restons pas ici davantage ! . . .
Et la physionomie du comte était pleine de trouble ; sa voix semblait fort émue.
— Mais, écoutez! reprit M. de Langlade en essayant de pénétrer plus avant dans le fourré. Il faut absolument savoir ce que cela signifie. . . Cette voix gémissante n'implorc-telle pas des secours ?. , .
— Non, non ! . . . repartit le comte avec un tremblement dans tous les membres. L'être qui se plaint là-bas n a plus besoin d'assistance...
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Mais ]c hnùl dos sariglols rcdouLla tout à coup ; et 1rs gomissonients devinrent si distincts, que M. de Langlade, n'écoutant plus que sa générosité naturelle et son courage , s'élança brusquement au milieu des broussailles, écartant, brisant, foulant aux pieds tout ce qui s'opposait h sa marcbe ; et en quelques secondes , il perdit le comte de vue.
Soudain un cri terrible et décbirant se fait entendre ; puis un bruit sourd et mat comme celui d'un corps qui tombe. A ce cri succède un- autre cri non moins plaintif : c'est la voix du comte; il appelle M. de Langlade. Mais celui-ci l'entend à peine et ne fait aucune réponse, tant est forte l'émotion qui l'agite ; il poursuit sa marcbe aveugle et difficile à travers ces espèces de lianes qui embarrassent ses pas, et bientôt il se beurt e contre une petite grilh^ de fer à lia u leur d ap
DES ATUÏDES. 175
pui, autour de laquelle serpentent et s'enlacent des grappes de lierre et crcnormes loulfes de clématites. M. de Langlade a bientôt franchi celte grille... Mais quel est son étonnement, sa frayeurmome!.. ilvoitunefemme étendue sans mouvement sur l'herbe haute et loufTue !... Il s'approche : cette herbe recouvre la pierre d'une tombe.
Cependant il se fait beaucoup de bruit dans le feuillage : on dirait plusieurs personnes qui arrivent par diiïérents cotés.
M. de Langlade, plein de trouble et d'angoisse , se penche vers la femme immobile et couchée sur le gazon ^ il la prend dans ses bras, il essaie de la soulever de terre, qnand soudain il jette un cri d'horreur.... Cette feninie, c'est Marie!
Il la tenait dans ses bras, tout pale et tVissonnanl... A l'ijislant munie les branches et
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les broussailles s enlr'ouvrent bruyamment autour de lui, et deux tètes d'homme apparaissent.
Mais avant de passer outre, quelques explications sont nécessaires.
On se souvient que M. de Rosniamlas avait eu deux rommes : toutes deux avaient péri a une manière tragique ; et quelque chose
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de sombre, de mystérieux, enveloppait leur mort. La dernière femme du comte surtout était morte assassinée, selon toute apparence ; mais on n'avait jamais pu découvrir quels étaient ses meurtriers ; et, malgré des bruits fâcheux et malveillants que faisait naître le sauvage caractère de M. de Rosmandas , personne dans le pays n'avait encore osé l'accuser sérieusement de ce crime abominable. Quant à M. deLanglade, il avait toujours considéré ces vagues rumeurs comme de ridicules et lâches calomnies, qui ne valaient pas même la peine d'être réfutées. Bien que M. de llosmandas lui parût un homme irritable et violent, néanmoins il le croyait pur de toute action mauvaise ; et certes, M. de Langlade n'eût pas souffert qu'on attaquât en sa présence l'honneur et la réputation du comte. Il faut dire pourtant que M. de Langlade n'était point en Trovencc lors<iue le comte avait perdu sa dernière
DES ATRIHES. 179
femmes M. de Langlade voyageait alors eu Italie ; et tout ce qu'il avait appris à son retour, c'est que des brigands, sans doute quelques forçats échappés du bagne de Toulon , avaient pénétré la nuit dans le château de M. de Rosmandas, et qu'on avait trouvé le lendemain matin la comtesse étranglée dans son lit. La malheureuse avait voulu probablement donner l'alarme, en s'éveillant au bruit que les brigands faisaient pour forcer la porte. Et ceux-ci, craignant d'être découverts, s'étaient bien vite débarrassés d'une femme seule et sans défense.
M. de Rosmandas avait fait construire autrefois dans son parc mi tombeau de famille; et ses deux (emmes y reposaient l'une près de l'autre. C'était là qu'un jour le comte devait aller dormir à son tour entre les deux infortunées créatures qui avaient porté son nom .
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M. de Langladc connaissail fort bien depuis longtemps l'existence de ce monument funéraire; mais il ne l'avait jamais vu, il n'avait même jamais cherché à le voir, sachant par expérience que M. de Rosmandas ne permettait à personne, pas même à ses enfants, de pénétrer dans ce lugubre sanctuaire caché a tous les yeux par un épais rideau de verdure et de feuilles, presque impénétrable. On ne pouvait convenablement expliquer le motif d'une pareille défense; mais il était présumable que le comte, épouvanté encore d'une catastrophe horrible et trop récente, voulait tâcher d'en perdre et d'en faire perdre le souvenir. Aussi personne ne faisait devant M. de Rosmandas la moindre allusion à l'événement tiagique qui s'était passé dix-huit mois auparavant ; une fois M. de Langlade en avait parlé par mégar(lo;mais, voyant le comte froncer les sourcils et pfdir, il s'c'lail hâté de fain^ pren-
(Ire un autre tour à la conversation. Jusqrfalors cette espèce de cercle magique et infranchissable qu'avait tracé le comte autour de Tenclos i'unèbre, tout le monde l'avait respecté dans le château; il le croyait du moins; et lui-même ne s'était pas encore aventuré dans cette partie solitaire et ombreuse du parc.
Le tombeau des deux comtesses était donc assez mal entretenu, et de grandes herbes l'enveloppaient tout entier. C'est à peine si l'urne de marbre, qui surmontait la pierre sépulcrale, s'entrevoyait encore sous un monceau de feuilles mortes et de plantes grimpantes. Une sorte de terreur sui)erslilieuse environnait ce massif ténébreux; et pour tous les trésors du globe, la vieille et naïve Marianne n'eût point osé y pénétrer seule. Joseph, malgré toutes ses prétentions au courage, aurait eu probablement la jau-
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nisse, ou sorail iihuM de peur à l'instant même s'il eût été ioreé d'aller cueillir le soir une branche de cyprès sur le sinistre mausolée; cependant il ne connaissait, lui, que d'une manière très imparfaite toutes les circonstances bizarres et terribles qui avaient accompagné cette mort nocturne.
Il n'était pas rare que Marianne, dans les soirées d'hiver, restât debout et comme en sentinelle derrière les vitres de sa petite fenêtre, l'œil invariablement fixé sur le parc sombre, dont le niistial secouait les branchages avec un mélancolique murmure. Alors elle s'imaginait par moments voir deux ombres, deux fantômes en linceul, passer rapidement à travers les arbres et les buissons ; elle entendait distinctement leurs plaintes douloureuses, leurs éternelles lamentations, qui toulclois pouvaient bien être les gémis-
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semenls de la bise dans les rameaux à demi dépouillés.
Ces nocturnes apparitions n'avaient rien sans doute de bien réel, de bien effrayant, et tout cœur un peu mieux trempé que celui de la pauvre Marianne, n'eût pas bondi, prêt k se rompre; mais elle croyait aux spectres aussi fermement qu'à Dieu, et le monde imaginaire, le monde des larves et des fantômes existait pour elle. 11 est vrai que deux nuils de suite Marianne avait réellement vu dans le jardin une ombre blanchâtre qui avait la forme d'une femme, et qui se perdait dans les ténèbres à l'entrée du parc. La vieille ménagère était restée comme pétrifiée d'épouvante; mais elle n'avait osé faire qu'à Joseph la confidence de ce qu'elle avait vu. Néanmoins une fois elle s'était avisée d'en dire quelques mots à la jeune Marie ; mais, voyant l'impression cruelle et profonde
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qu'elle produisait sur la pauvre enfant, elle avait bien vile changé d'entretien.
Pour la troisième fois depuis quelque temps, Marianne venait de voir la nuit une apparition; et cette fois elle ne se trompait pas sans doute, puisqu'elle n'était point seule alors, et que Joseph disait avoir vu la même chose dans le même moment.
M. de Langlade venait de soulever dans ses bras la jeune fdle sans connaissance, quand deux voix fortes et courroucées retentissent a son oreille.
— Ma fdle!
— Miséral)le!
M. do Langlado a roconnii lo comte; mais soudain il sont une main vigoureuse et pesante qui tombe sur son épaule.
— Que faites- vous? s'écrie Fernand les yeux llamboyants décolère. Voulez-vousbien laisser ma sœur!
— Elle est évanouie, répond M. de Langlade avec une tristesse calme.
Dans tout autre moment il eût sans doute moins tranquillement accueilli les paroles blessantes de Fernand ; mais il oubliait la juste susceptibilité que tout homme doit avoir, pour ne songer qu'à la pauvre jeune fille immobile et inanimée entre ses bras.
Fernand, presque aveugle de fureur, n'avait pas entendu la voix de son t)ére et ne l'avait pas vu même. Un seul objel frappait ses regards : sa sœur ( hérie, pMc et comme
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mortedans lesbras d'un homme, d\in homme qu'il haïssait profondément, d'une haine instinctive et dévorante. Fernand n'ignorait point l'amour de M. de Langlade pour Marie; il avait pénétré depuis longtemps ce qui se passait au fond du cœur de son ennemi mortel, et cet amour n'avait fait qu'accroître la sombre inimitié que le jeune vicomte nourris, sait contre M. de Langlade. A tort ou à raison il s'imaginait que sa sœur n'aimait pas cet homme; mais, sachant tonte la prédilection du comte pour M. de Langlade, il tremblait que ce dernier n'entrât tôt ou tard dans la famille des Rosmandas.
Quand Fernand arriva tout à coup, et vit M. de Langlade enlever Marie dans ses bras, il ne sut que penser d'abord, et les idées les plus folles, les plus exaspérantes se croisèrent dans sa tête. Son premier mouvement lut de mettre la main sur le manche de son
-188 LF CHATEAU
coutonii de chasse; il eut envie de poignarder celui qu'il regardait comme un lâche ravisseur.
M. de Rosmandas était si profondément ému, qu'il n^avait pu que jeter ce cri :
— Ma fille !
Mais presque aussitôt il s'élance vers Marie et la presse contre sa poitrine en la couvrant de baisers frénétiques.
— Ma sœur ! ma bonne sœur ! dit Fernand d'une voix déchirante en prenant une main de Marie, qu'il porte à ses lèvres impétueusement.
Le comte tressaille ; il voit son fils.
— Vous ici, vous, monsieur î... malgré ma défense ?
— Cette défense n'existe donc que pour moi seul? répon<l Fernand avec une inflexion
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sourde et amère. Vous ne défendez rien à cet homme!... rien, non, pas même d'outrager ma sœur peut-être !
— Monsieur!... dit vivement M. de Langlade en le regardant d'un air indigné; osezvous bien?...
— J'ose, oui, j'ose... réplique Fernand en hochant la tête avec une expression menaçante. C'est vous qui n'osez pas !...
— Insolent! s'écrie le comte en faisant un pas vers son (ils. Sortez, sortez d'ici ! Je vous l'ordonne !...
— Je ne sortirai pas, tant que cet homme ne m'aura pas montré le chemin. J'ai le droit de rester ici, je pense !.. . C'est le tombeau de ma mère !
— Et c'est lui qui vous protège, monsieur, ajoute gravement M. de Langlaie. Oui, je puis soulfrir ici tous vos outrages !
— Eh! bien, suivez-moi donc, monsieur, si vous n'êtes pas le plus fanfaron et le plus lâche des hommes ! rei)rend le vicomte en portant la main à son couteau de chasse.
"^^ — Malheureux ! malheureux ! s'écrie M. de Rosmandas pâle de colère. Ne suis-je donc plus le maître , et prétendrais-tu me résister?
Pendant celte terrible scène, M. de Langlade soutenait toujours à moitié la jeune fille, dont les pieds traînaient sur l'herbe, ainsi qu'une chose inerte et sans vie ; M. de Rosmandas avait une main sur le cœur de Marie, comme pour en compter les battements, et de l'autre il écartait les bandeaux de cheveux blonds (jui voilaient lout le front et les yeux de sa lille.
On distinguait aisément dans la physionomie du père <leux sentiments opposés qui hi liaient avec force ri irionq)haient tour à
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tour : lanlôt la colère, une colère aveugle, implacable; tantôt une mélancolique et douce pitié, une affliction paternelle et profonde quand ses yeux humides de larmes s'abaissaient sur la pauvre enfant évanouie.
— Reviens à toi, mon ange! mon cher ange ! ma petite Marie ! disait-il d'une voix suppliante. Oh! je t'en conjure, rouvre tes beaux yeux, qui sont comme le ciel pour ton père ! . . . Que j'entende les doux accents de ta voix !... Marie!...
Puis, soudainement et sans la moindre transition, il ajoutait d'un accent furieux :
— Misérable ! ... tu n'es pas encore parti ! . . . Veux-tu bien m'obéir !... Oh! malheur à loi, malheur, si tu franchis encore cette grille!...
— Et depuis quand un (ils ne peut-il donc venir au tombeau de sa mère?
— Encore! Ah! tu mr braves!
102 KIC CHATEAU
El le comlo, abanclonnant soudain le corps (le sa fillo aux bras de M. de Langlade, s'élance vers Fernand et le repousse avec violence.
Fernand, qui ne s'attendait point à ce choc énergique, recule de plusieurs pas, et rencontrant un angle de la pierre tumulaire, il trébuche et tombe à la renverse.
Mais aussitôt il se relève, tout frissonnant de lureur.
— Ah! s'écrie-t-il d'une voix sourde et rauque, si vous n'étiez pas mon père!...
— Eh! bien, que ferais-tu? Je ne le suis pas ! . . .
— Plût à Dieu ! poursuivit Fernand.
L'exaspération de M. de Rosniandas est au comble.
— Monsieur le comte, au nom du ciel ! un
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peu (le calme, dit M. de Langlade eirrayé de celte lutte sinistre entre le fils et le père.
Marie commençait a reprendre connaissance ; ses yeux se rouvraient, mais ternes et sans regard encore ; cependant les couleurs de la vie reparaissaient insensiblement sur ses joues pales.
— Oùsuis-je?..murmura-t-clle enfin d'une voix faible et presque insaisissable.
Mais le comte est si bouleversé par la colèrequ'il n'entend pas même cette voix douce et chérie qui vibre toujours si délicieusement h son oreille. 11 oublie que sa fille a besoin de secours; il oublie, en frappant le sol d'un i)ied furieux, qu il foule deux tombes. La seule chose cpi'il peut comprendre encore, c'est qu'on le brave, (ju'on l'insulte en face, et que cet audacieux est un enfant qui lui doit i*espect et obéissance.
— Monsioiir, je ne vous connais plus^ ditil les dents serrées en étreignant d une main le bras de Fernand. Vous sortirez de ma maison... aujourd'hui memeî...
— Vous me chassez, Monsieur, répond Fernand avec amertume; soit, vous êtes le maître! Je ne resterai point chez vous de force ; mais n'allez pas croire pourtant que je me laisse mellie dehors comme un valet ! . , Non ; il faut auparavant que nous réglions certaines affaires, et que vous me rendiez des comptes...
— Que voulez-vous dire, insolent?
— Je veux dire que vous avez entre les mains toute la fortune de ma pauvre mère, que vous avez fait mourir de désespoir ! ... Je veux dii(î (|ue cette fortune m'ap[>artient tout entière en vertu d'un testament, dont j'aurais [m réclamer l'exéculion ; je veux dire que vous a avez pas le droit do retenir plus
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longtemps un bien qui ne vous appartient pas!
Le comte demeura un instant silencieux, interdit, soit qu'une pareille audace l'eût frappé de stupeur, soit plutôt qu'il réfléchît aux suites funestes que pourrait avoir une brouille sérieuse entre lui et son (ils ; car il oubliait presque de temps à autre, mais jamais complètement, que la majeure partie de ses biens appartenait à Fernand, et qu'il n'en devait l'entière et libre jouissance qu'au désintéressement profond de ce jeune homme. En cas de rupture, il était évident que M. de Rosmandas serait tenu de rendre à son fils un compte exact et minutieux de la succession maternelle.
Peut^rtrc cette idée contribua-t-elle surtout à calmer la colère du comte ; peut-être se rappela-t-il tout à coup avec honte qu'un lieu pareil ne devait pas être le théâtre d'une querelle, ou i)lutôt d'une lutte impie et dé^
naliiréc? Toujours esl-il que remportement de M. de Rosmaiulas parut s'apaiser soudain comme par enchantement.
— Monlils, dit-il d'une voix altérée encore mais presque douce , faites comme moi : je vous donne Texemple de la modération. Plus d'aigreur, plus de ces cruelles discussions entre nous... Songez d'ailleurs que nous ne sommes pas seuls. Venez, cet endroit n'est pas iïiit pour entendre une conversation d'affaires... Rentrons au château... Je suis prêt à vous rendre les comptes dont vous parliez tout à l'heure, si vous êtes toujours dans les mêmes dispositions.
— Dieu m'en garde ! s'écria Fernand avec chaleur. Je ne vous demande rien, mon père, qu'une place à votre tahle, (Qu'une chamhre dans ce château. Mais, de grâce, venez vite! Ma pauvre sœur a besoin d'assistance, et nous avons été cruels l'un et l'autre de l'oublier ainsi !
— C'est vrai! répondil le comle d'un aii* attendri, en regardant sa fdle qui lui tendait les bras.
— Mon père!... Oh! pardon murmurat-elle.
— Oui, chère enfant, je te pardonne'.
Et M. de Rosmandas la prend dans se^ bras et la serre avec une tendre effusion contre son cœur.
Fernand s'élance vers Marie ; et se penchant sur elle, pâle, tremblant, les yeux en pleurs et les mains jointes comme dans une prière :
— Pauvre sœur, oh! dis-moi que tu ne souffres plus! secria-t-il.
Elle reconnaît son frère,
— Fernand!... mon Fernand!...
Et dans celte exclamation qui jaillissaii (ht T. u i:j
cœur, il y avait autant d'alUiclion que de tendresse.
Les yeux de Fernand se remplirent de larmes, et se courbant vers Marie, il lui prit une main qu'il porta vivement à ses lèvres.
Les regards du comte flamboyèrent; mais il ne prononça aucune parole et se contint.
M. de Langlade, ne sachant que penser de tout ce qu'il avait vu, demeurait grave et silencieux spectateur. Enfiu le comte, se tournant vers lui , dit avec une expression indéfinissable :
— Mon cher do Langlade, veuillez m'aider à soutenir ma pauvre enfant ; donnez-lui le bras.
De Langlade s'empressa de faire ce que lui demandait hi comte ; mais en même temps il jeta un coup d'œil sur Fernand. Celui-ci paraissait en proie à une lutte violente , mais
sourde; il lança à de Langladc un regard de haine.
Puis ils sortirent tous les trois de cette enceinte lugubre, et se dirigèrent avec Marie vers le château.
Bientôt la cloche du déjeuner sonna.
— Fernand! où est Fernand? demande Marie en tournant la tète.
Il avait disparu.
Cotte l)riisqiic disparition de Fernand avait fort étonné M. de Lan^dade; mais le comte ne i)araissait pas sur[>ris le moins du monde. Il est vrai qu'une seule pensée Tabsorbait alors : sa (ille, sa fdle chérie!
Déjà M. Je Rosninndas venait (Vouvrir la porte qui communiquait du jardin au vestibule. Il appelle à haute voix ses domestiques , et ne reçoit aucune réponse ; cependant plusieurs personnes parlaient dans une pièce voisine : c'était comme le bruit d'une discussion assez vive.
— Que signifie tout ce vacarme? dit le comte. Joseph ! Joseph î continue-t-il avec plus de force.
Josej)h ne répond rien ; le comle ne pouvait comprendre ce qui empêchait ses gens de venir, quand il les appelait.
Et le bruit de la (luerelle semblait redoubler- on eiilendait même de temps à autre remuer des chaises et trépigner avec violence , comme si la dispute eût dégénéré en combat.
— Mon aiui, dit vivement le comle à de
DES ATRÏDES: 205
Langlade je vous laisse un instant. Restez avec ma fille, je vais voir ce qui se passe dans cette chambre.
En même temps il courut vers une porte qu'il ouvrit précipitamment.
M. de Langlade soutenait toujours la marche un peu chancelante de Marie, qui se laissait conduire presque machinalement et sans prononcer une parole. Elle était fort pâle et baissait la tête à chaque instant davantage, comme accablée de lassitude, ou plutôt comme si elle eût craint que son regard ne rencontrât quelque objet effrayant.
M. de Langlade était ravi de se trouver seul avec cette charmante jeune fdle , et il ne pouvait se défendre d'nne profonde émotion. Sa main soutenait le bras tremblant de Marie; il sentait par intervalles battre ce jeune cœur si pur, qu il avait plus d'une fois pressé
contre le sien dans ses rovos de llanime et damour.
Déjà M. de Langlade et Marie étaient assis l'un près de l'autre dans un petit salon, dont les croisées entr'ouvertes et garnies de persiennes donnaient sur le jardin.
Le jeune homme, en proie h mille pensées ardentes et tumultueuses, la considérait en silence, toujours prùt à lui adresser la parole j mais dans son trouble il ne savait de quelle manière entamer la conversation.
Un quart d'heure venait de s'écouler sans qu'un seul mot eût été dit de part et d'autre. Marie, les yeux toujours fixés à terre, conservait la même attitude de faiblesse et dV battemonl.
Les persiennes fermées ne laissaient pénétrer qu'un demi -jour dans le salon , qui , assez éloign('' (hi reste de l'appartement, était une des [>ièces les plus solitaires du château.
DES ATTilDES. 205
C'est là que Marie venait quelquefois lire ou pincer de la harpe, quand elle était sûre de n'être pas dérangée; et alors, pendant les heures chaudes du jour, ou le soir au crépuscule, on entendait résonner de mélodieux accords dans cette partie presque mystérieuse du château. Dès que Marie pouvait croire qu'une oreille l'écoutait, vite elle interrompait son mélancolique et délicieux concert, et tout rentrait dans le silence.
{JiiQ seule fois M. de Langlade avait pu jouir de cette musique adorable et fantastique ; encore ne s'était-il procuré ce plaisir que furtivement et par surprise. 11 s'était approché de la fenêtre enlr'ouverte en marchant avec une extrême précaution ; et Marie, qui se croyait seule, avait doimé un libre cours à sa verve enthousiaste ; mais ce bonheur, que l'amoureux jeune honnnc savourait avec ivresse, ce bonheur avait iailli lui