‹ Le château des Pyrénées (volume 2)Chapitre 5 sur 5 · QQ LE CH\TS\V · texte numérisé non relu

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valetaille se jire de nous, quand ce sont nos eni'ans qui montrent ce coupable oubli?

Bernard cherchait toujours à comprendre à quoi allaient aboutir ces doléances générales ; mais le baron était trop habile pour ne pas suspendre et cacher long-temps le coup qu'il voulait frapper, afin qu'il tombât plus rudement sur un endroit que le jeune marquis n'eût pu armer contre cette atteinte, et qu'il y pénétrât plus vivement.

— Personne, dit Bernard, toujours inquiet sur lui-même, personne, monsieur le marquis^ TïB veut vous manquer de respect.

— Hélas ! mon pauvre enfant^ reprit tout à

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coup le baron d'un ton paternel, nous autres hommes, nous ne sommes que des aveugles pour voir le mal qu'on veut nous faire, quand c'est l'esprit d'une femme qui le prépare.

— Que voulez-vous dire? fit Bernard, qui eommença à comprendre que raeonsalion ne s'adressait peut-être pas à lui.

— Marquis de Velay, je puis mourir avec le désespoir dans le cœur de ce que mes plus chères espérances auront été trompées ; mais je ne veux pas emporter dans la tombe le remords d'avoir ajdé à tromper une noble famille.

Le trouble de Bernard devint assez vif pour

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que monsieur delà Roque s'en aperçût à l'arrenl avec lequel il reprit :

— Quoi donc? qu'y a-f-iit

— Peut-être me irompé-je, Bernard, mais s'il était vrai que Charlotte eût oublié le sang dont elle soit pour s'éprendre d'un aventurier. . .

— Juste ciel ! s'écria le marquis.

— Si, allVanchie pour mon malheur de cette surveillance paternelle qui est la première sauvegarde de la vertu d'une jeune fille, elle avait oublié le respect qu'elle doit à son nom...

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*^ Monsieur le baron , dit Bernard , c'est impossible! J'en ferais le serinent!

Quoique aveugle, le baron comprit bien, à l'altération de la voix de Bernard, que cette défense de Charlotte n'était que ce cri involontaire qui s'échappe du cœur de l'homme dont on accuse la maîtresse, mais que le doute, le soupçon et la colère étaient déjà dans cette âme.

Aussi reprit-il avec cette hypocrisie dont les traits pénètrent plus profondément que les coups les plus durement portés :

— Oh ! tant mieux , Bernard ; je vous remercie, je vous crois, car on ne peut vous T. HT. 14

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tromper aussi facilement que moi , et vous pouvez me certifier que c'est pour un motif dont elle n'a pas à rougir qu'elle reçoit chaque jour pendant mon sommeil ce Portugais, ce Yasconcellos ?

— Tous les jours pendant votre sommeil ? répéta Bernard. *

— Puisque vous le saviez, fit le baron, je dois être tranquille.

— Mais...

— Je sais vos projets , Bernard: j'en suis fier , et si quelque chose troublaât la satisfaction que j'en éprouve, cest que je craignais

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qu'un jour vous eussiez h me reprocher d'avoir abusé de la bonne foi de votre jeunesse; mais me voilà tranquille maintenant.

Depuis quelques minutes, Bernard n'écoutait plus le baron : il était tout entier à la jalousie que les paroles du vieillard venaient d'éveiller en lui, et, dans cette disposition de son esprit, il se représentait une à une toutes les circonstances qui devaient lui faire croire à l'amour de Charlotte pour Vasconcellos , et par conséquent à sa trahison envers lui-même. Déjà le vieux gentilhomme avait cessé de parler que Bernard se taisait encore. M. de la Roque supportait impatiemment ce silence , dont il ne pouvait surveiller les mouvemens, et il l'interrompit tout à coup en disant d'un

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Ion amer qui roiilrastait avec lair de salislaction qu'il vouai l de [Wi^ler h ses paroles :

— Est-ce que votre bonheur vous endort , monsieur le marquis ?

Bernard se leva d'un bond en s' écriant :

— Monsieur le baron, Charlotte me trompe, Charlotte vous trompe également! j'en suis certain, je le jurerais !

Cette conviction soudaine , Bernard venait de l'acquérir dans cette espèce de résumé mental qu'il avait fait des actes de Charlotte, et comme tous les esprits inquiets et incertains , à l'instant où il parlait ainsi , Bernard avait cette conviction aussi entière, aussi

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complète que s'il avait été témoin de la trahison de sa maîtresse. Il faut dire aussi que la conduite de la fille du baron s'enveloppait d'un mystère qui [)ouvait [)ermetlre de l'accuser.

Quant au baron, il se leva tout à coup, comme si ce qu'atïirmait Bernard était pour lui une nouvelle imprévue , foudroyante et à quoi rien ne devait le préparer.

— Marquis, s'écria-t-il, vous êtes trop honnête homme pour dire une pareille chose sans la croire sincèrement , sans en avoir des ]>reuves !

— Monsieur le baron, repiit lîernard, les

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femmes sont habiles en l'art de nous tromper, disiez- vous tout à Theure : je crois à la trahison de Charlotte , mais si vous me demandez des preuves, je n'en ai pas de certaines.

— C'est qu'il m'en faut , à moi , pour me venger, pour punir! reprit le baron dans le désordre d'une douleur paternelle assez bien jouée pour tromper Bernard. Et ces preuves , je vous les demande , marquis. Elle voit tous les jours ce Vasconcellos . j'en suis sûr , mjjis ils méchappent quand je crois les atteindre , ils se rient du pauvre vieillard aveugle , ils l'insultent, et je n'ai personne pour me ven-

— Oh ! s'écria Bernard, je vous vengerai et je me vengerai, moi !

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•^Monsieur de Yelay, reprit io baron, je ne vous demande qu'une chose. Quelle que soit votre détermination contre ce Yasconcellos, jurez-moi sur l'honneur qae vous ne tentei'ez rien contre hii sans ma permission! '^ fTor^:;^.)

La colère de Bernard se révolta à cette proposition ; mais le baron reprit aussitôt avec un accent et une autorité qui imposèrent à la fougue du jeune homme :

— Marquis, croyez-moi, je n'arrêterai pas votre bras quand il seia temps que vou§i (Vappiez ; mais mon droit doit passer avant le vôtre, et j6 vous désavouerais comrne Un homme d'honneur si vous profitiez comme

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eux de ma misérable inlirmilé pour faire passer votre justice avant la mieiuie.

Le marquis promit de se soumettre à cette décision de M. de la Roque, et celui-ci n'eut pas de peine à lui suggérer l'idée de se faire l'espion de toutes les démarches de Charlotte. L'occasion était prochaine ; la visite mystétérieuse qu'elle voulait l'aire au sorcier de la ruine devait cacher quelques projets de trahison, peut-être les arrangemens d'une fuite avec ce Vascoiicellos.

Bernard attendit le soir avec !a plus vive impatience , bien décidé à obéir au baron et à lui redire fidèlement tout ce qu'il pourrait 'lécouvrir. Mais la nature impatiente du jeune

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marquis ne permit pas que les evénemens s'accomplissent comme le baron de la Roqu«' les avait arrangés.

Avant de raconter les derniers iucideiis de cette histoire si complique'e et cependant si simple, il faut en l'aire connaître le priiîci[)al personnage, et pour cela nous allons doimer à nos lecteurs le résumé d'un vieux manuscrit (|ue nous possédons, oui histoire de cet homme mystérieux est racontée avec une bonne foi que nos lecteurs comprendront sils veulent bien se l'appeler que 1 histoire des convulsionnaires de Loudnn est contemporaine de Louis XII, et que ce ne (ut que sous Louis X!\ (jue lurent rapportés les édils abominables qui ordonnaient les j^his aflVeux supplices

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coiilre ceux qui se livraient à la magie. Du reste , nous n'extrairons de ce manuscrit que ce qui a rapport à lintelligence de cette histoire. La vie de l'homme qui s'y trouve mêlé ferait la matière de dix volumes, si on voulait la raconter tout entière.

Giacomo-Leone Spafîa, prince de Piizzano , marquis de Veroni, naquit en Sicile, en 1655. La famille de Puzzano tenait un rang fort élevé, et ses dépenses étaient excessives, quoi-

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que les piopriélés dont les Puzzaiio tiraient leurs revenus, fussent assez peu considérables.

On avait donc cherché d'où pouvaient venir ces immenses ressources , toujours prêtes à faire face aux caprices les plus coûteux, et l'on avait fini par découvrir, ou plutôt par soupçonner ceci : Le prince de Puzzano, propriétaire du château de Pallianti, assis sur les bords de la mer, et qui possède une espèce de petit havre parfaitement sûr et s'avançant jusque dans l'intérieur des jardins, le prince, disons-nous, passait pour ouvrir cet asile aux contrebandiers de toute sorte , et ce qui est bien pis . aux pirates des états barbaresques

qui venaient s'y abriter des mauvais temps et de la poursuite des navires chrétiens.

L'accusation était grave , et il y avait de quoi perdre la famille Puzzano , lorsque le prince, qui était alors âgé de quarante-cinq ans, épousa la comtesse Fiamma de Landeoli, dont on disait plus de choses que nous n'en voulons raconter, mais qui passait pour ne se voir rien refuser parle vice-roi.

Quoi qu'il en fût , c'est de ce mariage , et plus tôt qu'il n'eût fallu pour un autre , que naquit Giacomo, notre héros. Sa jeunesse fut ce qu'elle devait être dans une position pareille à la sienne et affranchie de toute surveillaîice sévère. Giacomo était encore près-

'lih I.E CU.\TEA«

qu un oiif'aiil qiiil aviiii toutes les passions (l'un jeune homme. A dix-sepl ans, il enleva la fille d'un certain Bruzzone , intendant des revenus de la dominicale de Païenne , et la conduisit sur un navire de pirates , où il demeura pendant près de deux ans avec celte fdle.

Cette insulte h un homme assez obscur, mais qui tenait aux affaires de l" église , fut plus fatale à la famille Puzzano que tous les actes coupables par lesquels elle avait pu violer les lois. On s'émut de cette longue impunité ; les prêtres dénoncèrent en chaire l'infâme protection accordée par le prince aux pirates infidèles ; et s'il n'eûi quitté la Sicile, il est cer-

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tain qu'il y eût été exposé aux ressentimens d'une population exaspérée.

Ce fut donc pendant celte escapade de Giacomo^ que le prince de îhizzano se retira à Naples , avec une fortune considérable sans doute , mais privé des ressources qu'il trouvait dans la protection occulte quïi accordait à tous les écumeurs de mer.

Or, pendant que le père expiait les folles amours de son lils, celui-ci , réfugié sur son vaisseau , avait suipris et attaqué un navire pisan sur lequel il avait trouvé une quantité considérable de marcliandises. Ignorant ce qui était arrivé durant son absence , Gi;>como avait mené la prise au cMte;iu Pallianti , et

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avait été fort surpris de le trouver complètement abandonné et confié seulement à la garde d'un intendant et de quelques domestiques. Cependant il avait fait transporter sa prise dans le château et il y avait enfermé ses prisonniers.

Ce fut à cette occasion qu'il arriva à notre héros la première aventure qui se rattache en quelques points à l'histoire présente.

Parmi les hommes qu'il avait trouvés sur le navire pisan, étaient deux individus fortdifférens. L'un, nommé Festavanti, ne semblait point être affligé îe moins du monde de la triste destinée qui l'attendait, car, ainsi que tous ses compagnons de captivité , il devait

être rembarqué sur le navire pirate , et conduit dans quelque île de l'Archipel grec pour y être vendu comme esclave.

Ce Festavanli était un sculpteur -de Vérone, qui passait pour faire des portraits d'une ressemblance surprenante, au moyen de l'emploi de la cire fondue , et colorés comme pouvait l'être la nature. C'était pour lui, disait-i! , un moyen de fortune en tout pays.

Cet art, aujourd'hui tombé jusqu'à l'ornement des boutiques de coiffeurs, était alors considéré comme tenant presque à la magie, car ce n'était guère que lorsqu'il s'agissait de conjurations contre quelqu'un , qu'on employait ces images que Festava fabriquait

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dans la perfection. Celte réputation était allée assez loin pour éveiller les soupçons de l'inquisition ; et lorsque Festavanti fut rencontré par Giacomo Puzzano, il fuyait devant un ordre de comparution qui lui avait été signifié par le tribunal de la foi.

L'autre personnage dont Giacomo s'était emparé, était un juif de Milan, qui venait de réaliser à Pise une brillante opération et qui avait p^^assage sur ce navire pour aller régler quelques affaires qu'il avait à Montpellier. Celui-ci, au contraire de Festavanti, ne cessait de pleurer et de maudire la fatale rencontre qui l'avait mise au pouvoir de Gia-^ como Puzzano.

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Le jeune aventurier s'était singulièrement intéressé à Festavanli , qui lui avait montré sur son navire plusieurs échantillons de son savoir-faire. Ainsi, il avait fabriqué pour Giacomo un masque représentant si exactement la figure de l'un des matelots, que le soir, lorsque la clarté du jour commençait à tomber, il avait pu se mêler aux gens de l'équipage et qu'il avait été pris pour celui dont il avait emprunté le visage.

Ce talent de Feslavanti l'avait fort bien fait venir de Giacomo, qui lui avait promis de faire sa fortune s'il voulait entrer à son service, ce que le modeleur en cire avait accepté avec empressement.

Cependant le jour était venu de faire rembarquer les prisonniers et de les envoyer sur quelque marché d'esclaves. D'après les arrangemens du capitaine de navire , tout homme retenu par Giacomo ou son père devait être payé comme s'il eût été vendu sur le marché. On était convenu d'un prix de trois cents ccuspour Feslavanti, lorsque le juif, qui s'appelait Ben- Ai ssar, fit demander un entretien à Giacomo.

Malgré la rapidité que nous sommes obligés de donner à ce récit, nous rapporterons la conversation qui eut lieu entre le juif et Giacomo , pour montrer quelle fut ia puissance de ce pacte étrange que nous avons retrouvé dans cette histoire.

Giacomo, informé du désir de Ben-Aïssar, le reçut en présence de Feslavanli; il s'était couvert le visage d'un masque représentant la figure du capitaine moresque de son navire ; il voulait faire l'essai du talent de Festavanti, et c'était une excellente occasion.

Le juif parut d'abord tout décontenancé , mais les premières paroles de Giacomo lui donnèrent quelque courage.

— Tu as fait demander une entrevue à mon associéj et je te l'ai accordée pour lui, dit-il à Ben-Aïssar ; mais si c'est pour implorer ta grâce, ne te confonds point en vaines prières, ni en larmes , ni en promesses mensongères. Quand tu me promettrais et quand tu me

donnerais cinquante fois la valeur de ta personne j tu ne pourrais obtenir ce que tu me demandes. Je ne veux pas que tu puisses rentrer en Italie pour me dénoncer aux magistrats, et tu es destiné h vivre et k mourir dans l'esclavage.

— En quoi le capitaine maure d'un navire a-t-il à craindre la dénonciation d'un pauvre juif? reprit Ben-Aïssar. Giacorao Spaffa seul pourrait avoir une pareille crainte, et je sais qu'il garde près de lui cet homme que voilà, et qui peut tout aussi bien que moi dénoncer sa complicité à la justice du vice-roi.

— Tu te trompes, juif, ce brave Festavanti a sur îoi l'avantage d'avoir quelques démêlés

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avec la très sainte inquisition , et il connaît trop bien les façons de cette douce gardienne de la foi pour se mettre sous sa main. D'ailleurs , je ne vois pas ce qui peut revenir à mon associé, de ta liberté, et je suis garant qu'il ne dépensera pas une pièce d'or pour le la garder.

— Que Dieu vous rende plus humain ! dit le juif; vous m'avez pris mes trésors que je vous abandonne sans regret; mais ce n'est pas seulement parce que Festavanli est mal avec la très sainte inquisition que le brave Giacomo te garde près de lui, (^'est h cause du très mince talent qu'il a de modeler des figures en cire qui ne trompent personne.

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— Tu trouves ! s'écria Festavanli , regai'dant Giacomo d'un air de triomphe.*

— Je ne dis pas, reprit le juif, qu'à la première vue ce masque qui recouvre le visage du seigneur de Puzzano ne pût tromper un homme qui n'aurait aucun intérêt à y regarder ; mais , continua le juif pendant que Giacomo ôtait son masque , si tes empreintes étaient soumises à l'examen de la loupe et du pouce, et que l'œil d'un Lombard en examinât chaque trait, ce serait une ruse bien vite découverte, tandis que celles que je fabrique, moi, défieraient les plus fins usuriers d'Italie.

— Hein? fit le jeune prince, de quoi parles-

tu, maître juif? Quelles empreintes fabriquestu si bien ?

— Eh ! mais, répartit Ben-Aïssar, celles qui donnent à un morceau d'étain et d'antimoine l'aspect et la sonorité d'un écu d'argent ! C'est un déguisement plus profitable que ceux que peut procurer la cire de maître Festavanti.

— Et probablement, dit Giacomo, les trésors que tu nous abandonnes avec tant de générosité ne sont point faits d'autre matière ?

— Il y a de tout , monseigneur ; mais c'est une chose qui a besoin de solitude et de secret qu'un pareil commerce, et si je posséà\s un château pareil à celui-ci, je voudrais,

en quelques années, y devenir plus riche que le souverain de toutes les Espagues.

Ceci donna singulièrement à réfléchir à Giacomo, et il dit au juif :

— Et comment as-tu découvert ce secret ?

— Ma foi, dit le juif, j'ai passé trente ans de ma vie h poursuivre le grand œuvre ; j'ai perdu dans mes fourneaux plus d'or et plus d'années que je nen puis espérer, et, à force d'alambiquer , j'en suis venu à cette vérité que pour avoir de l'or , il fallait nen pas faire.

Ce fut à la suite de cet entretien que se

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forma entre les trois personnages dont il esl question, l'association qui plus tard devait embrasser une province tout enlière.

Pour arriver à son but, Giacomo se fit initier aux secrets d'alchimie de Ben-Aïssar et à l'art de Festavanli. Mais trop jeune j)oiu' user avec discrétion du pouvoir qu'il avait entre les mains, il s'en servit pour satisfaire toutes ses passions. Caché sous des masques divers , il avait surpris plus d'un secret de famille et s'était donné ensuite le plaisir de les divulguer.

Quelques indiscrétions de ce genre et les travaux d'alchimie auxquels il se livra, suffirent à le faire considérer comme adonné aux sciences occultes et en relation directe avec le

diable. Le prince, son père, était mort en quelques jours , et on n'avait pas craint de dire que Giacomo avait hâté cette mort , ce qui était une horrible calomnie. Les plus cruels soupçons planaient sur lui, et déjà il songeait à s'y soustraire par la fuite , lorsqu'il fut arrêté et incarcéré.

Son procès dura plus de deux ans , et , ce qu'il y a de singulier , c'est que presque tous les instrumens dont il se servait pour la fabrication de la fausse monnaie , les masques qu'il avait revêtus, furent saisis sans que l'esprit des juges se tournât un moment du côté de la vérité.

Les fourneaux et les alambics ne servaient,

selon eux, qu'à la confection des philtres et breuvages enchantés; les masques étaient l'image des personnes qu'il voulait vouer aux puissances infernales ; enfin , après les plus minutieuses instructions, Giacomo fut condamné à être brûlé comme sorcier. Sa famille fut enveloppée dans cet arrêt ; sa mère fut exilée de Naples avec sa fdle Léonore , alors âgée de sept ou huit ans , et rien ne put sauver le prince Puzzano, même de la honte d'un supplice public.

Ce fut en cette circonstance que le génie inventif de Festavanti se manifesta ; et si le fait que nous allons rapporter n'était attesté par de nombreux témoignages, nous hésiterions à le raconter.

tîZlO T.i: CHAïF.At-

Seloii le jiigeiiient rendu par le tribunal de la très sainte inquisition, le prince de Puzzano fut extrait de sa prison^ conduit jusqu'au quai de la Chiaïa. où était dressé le bûcher. Il y l'ut placé, le feu fut mis aux matières inflammables qui l'entouraient, et il disparut aux yeux de la multitude dans les flammes et la fumée*

Cependant il n'y périt pas. Le stratagème par lequel les amis de Puzzano l'arrachèrent à la mort n'avait rien que de bien simple. Ces amis étaient déjà nombreux , ils étaient déjà associés non point au secret de la fabrication, dont le siège principal était à Pallianti , mais aux secrets de l'association , et Puzzano était leur espoir et leur, chef. Pour endormir la prudence des juges et du pouvoir, nulle soîli-

citation ne fui laite pour le sauver, nulle menace pour retarder son supplice. Au contraire, les plus intéressés à l'arracher à la mort n'avaient pas assez d'anathèmes contre l'infâme sorcier qui se livrait à d'horribles manoeuvres avec le malin esprit.

Dans la conviction où on laissait tout le monde, que personne ne songeait à sauver Puzzano, le bûcher fut dressé sur le quai de la Chiaïa, précisément à l'endroit où l'un des plus vastes égouls de Naples traverse ce quai et se dégorge dans la mer. Au centre du bûcher, un espace libre avait élé laissé, recouvert de quelques légers fragmens de bois mobiles que le condamné pouvait facilement

écarter avec ses pieds. ^

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Dans la nuit où le biieher avait été construit, les dalles du sol avaient été enlevées, la terre avait été fouillée et la voûte de l'égout percée. Une légère échelle en bois, destinée à être consumée par le feu supérieur, conduisait de la plate-forme jusque dans l'égout , à l'extrémité duquel se tenait un canot qui devait recevoir Puzzano. Tout se passa h merveille, et les familiers de la très sainte inquisition chantaient encore autour du bûcher , arrangé de manière à répandre une fumée très intense , que Giacomo était déjà a une demi-lieue du golfe de Naples, et montait sur un brjgantin qui le conduisait en France.

Giacomo avait alors vingt -cinq ans , et la leçon qu'il venait de recevoir ne hii profila

que faiblement ; car , au lieu de le corriger des entreprises dangereuses, elle lui inspira le goût des aventures romanesques.

Ce fut vers 1680 que se passa cet événement, et ce fut à cette époque que Giacomo, qui était venu rejoindre son compagnon Festavanti, arma plusieurs galères et reprit tout à fait le métier de pirate.

Pour s'assurer au moins la protection d'une puissance quelconque, il s'était fait mabométan et avait établi le siège de ses opérations à Tripoli. C'est là quil commença à fonder ses rapports commerciaux avec toutes les puissances de la côte d'Afrique, et c'est là qu'il lit connaissance avec le comte de Frias , qui était

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alors gouverneur des Présides. L'impunité que celui-ci assura plusieurs foîl à Puzzano ne peut faire douter qu'il ne fût déjà un de ses complices. Cependant, tout se bornait encore à des courses en mer, lorsque l'aventure suivante dirigea d'un autre côté les entreprises de Giacomo et des siens.

D'après le portrait que nous avons fait de Pastourel au commencement de cette histoire, on doit croire qu'il était , dans sa jeunesse , d'une beauté remarquable. Cette beauté était le plus grand ennemi de Giacomo ( car Giacomo et Pastourel sont le même individu ). En effet, il renconti-ait peu de femmes qui ne se laissassent prendre à cette allure déterminée, à ce regard hardi, h cette parole hautaine que

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lui avait donné l'exercice d'un pouvoii' sans limite, et alors ni le soin de sa sûreté , ni entreprise si l'ructueuse qu'elle fût, ne pouvaient l'arracher aux liens qu'il s'imposait.

Notre mission n'est pas de raconter toutes les aventures singulières qui signalèrent la vie extravagante de cet homme, mais nous leur devons le récit de celle qui le rattache directement à cette histoire.

Nous prions nos lecteurs de se rappeler que la princesse de Puzzano , mère de Giacomo , avait été exilée. Elle s'était retirée en France, où on lui avait donné la ville de Toulouse pour résidence, et c'est là qu'elle habitait avec sa fille Léonore : c'est là que Giacomo venait

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la voir souvent, tantôt sous un déguisement , tantôt sous un autre, sans que Léonore ellemême sût qui était cet étranger dont toutes les visites étaient suivies de présens magnifiques. Ceci poséj voici quelle fut la rencontre qui fut pour ainsi dire le point de départ de tous les événemens que nous avons racontés à nos lecteurs.

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Coimiie nous l'avons dit, le prince de Piizzano vendait des visites ;i sa njère, tantôt sous un costume , tantôt sous un auire , mais ce qui le cachait encore mieux que cette di-

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versitë de vètemens , cëtail l'art avec lequel il changeait sa {ilp.sioiiomie el presque les traits de son visage , sans toutefois se servir des masques de Festavanti.

— Mais, soit qu il portât des cheveux blonds ou noirs , qu'il donnât à sa figure une blancheur délicate ou la teinte olivâtre et brune d'un Espagnol , soit qu'il courbât sa taille et^ ridât son front comme un vieillard , soit qu'il se donnât l'aspect d'un jeune étudiant de l'U-r niversité, Giacomo portait toujours en lui un air d'autorité , de commandement et de force morale qui le faisaient remarquer.

Ov . un soir qu'après une absence de trois ans il se rendait chez sa mèi'e par une rue

(léser le , déguisé ea aiulelier des Pyrénées , il s'arrêta en attendant marchei' avec précaution derrière lui, car il était de cet avis qu'il vaut mieux avoir ses amis et ses ennemis devant que derrière. La nuit était sombre et à cette époque Toulouse, pas plus qu'aucune autre ville de France , n'était éclairée par des lanternes d'aucune espèce. Chacun portait avec soi ses moyens de défense , et Giacomo était nanti d'un long couteau catalan et d'un énorme bâton noueux.

Probablement l'individu dont il avait entendu les pas avait la même opinion que lui sur la position respective que doivent garder deux individus qui se craignent l'un l'autre, rarGiacomone l'ut pas plus tôt arrêté^ que les

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pas qu'il entendait deiTière lui s'arrèlèrent aussi.

Cette circonstance iît supposer ii noire aventurier qu'il avait été observé , et peut-être reconnu , car son costume n'était pas de nature à exciter la cupidité de simples voleurs. Il savait que , depuis quelque temps , son existence était soupçonnée à Naples . et il n'eût point été surpris que l'avis en eût été transmis aux magistrats de Toulouse.

A ce propos, et pour que ceci ne choque point nos lecteurs , il faut leur dire que parmi les privilèges que s'arrogeaient quelques parlemens, il faut compter celui que réclamaient quelques uns d'entre eux , de traiter directe-

i>Es l'Yiii.xtfs. 253

iiieiit de certaines atlaiies , même avec les gouvernemeiis étrangers. Les états du Languedoc avaient montré jusqu'à quel [loint ils poussaient celte prétention , lorsque , sous François V\ ils mirent en délibération le traité par lequel la France rendait une partie de la Franche-Comté en échange de la liberté du l'oi. A cette époque , les états reçurent comme corps souverain les ambassadeurs espagnols et discutèrent directement avec eux.

Le parlement de Toulouse , comme tous les autres, s'était fait l'héritier des prétentions des états, et quoique le gouvernement absolu de Louis XIV eût réduit ces prétentions à bien peu de chose , cependant quelques prérogatives , plutôt tolérées que reconnues , avaient

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échappé à la jalouse autorité du roi , et parmi ces prérogatives , il faut compter celle de la police générale de la ville, que le parlement étendait jusqu'au droit d'extradition.

Le prince de Puzzano le savait ; il savait que si un agent du gouvernement napolitain venait demander son arrestation, le parlement l'accorderait, moins par amour de la justice que pour exercer le pouvoir qui lui échappait chaque jour, et le faire connaître par un acte éclatant. Voilà pourquoi il s'alarma tout-à-fait lorsqu'il entendit les pas qui le suivaient s'arrêter en même temps que les siens ; car , ainsi que nous l'avons dit , il n'était pas vêtu de manière à ce que des voleiirs

pussent espérer l'aire une bonne atFaire avec lui.

L'endroit où s'arrêta Giacomo était longé par le mur. Il se hissa dans la haye et attendit que l'individu qui le suivait reprît sa marehe. Au bout de quelques minutes, il entendit de nouveaux pas, mais ils venaient de l'extrémité opposée de la rue, de façon que Giacomo dut se croire pris entre deux ennemis. Sa première pensée avait été de fuir. A ce moment, il se décida à se débarrasser de l'un des assaillans, et pour cela il allait quitter renfoncement où il se trouvait , lorsqu'il entendit tirer avec précaution les verroux intérieurs de la porte. Par un mouvement machinal , il la poussa, entra dans le jardin et se trouva

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en face d'une femme qui lui dit de la voix la plus douce du inonde :

— Vous êtes venu .bien tard , monseigneur.

Giacomo avait été. exposé à trop de dangers , il avait engagé sa vie dans trop d'entreprises aventureuses , pour ne pas avoir cette présence d'esprit qui tire parti de la circonstance qui se présente ; au premier mot , il jugea qu'il était entré à la place d'un galant de haute volée, puisqu'on l'avait appelé monseigneur ; il jugea que la femme qui donnait des rendez-vous pareils devait avoir beaucoup de ménagemens à garder, puisqu'elle y mettait tant de mystère , et il répondit avec assurance :

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— Monseigneur ne peut pas venir ce soir, et il m'a envoyé pour vous en donner avis.

Un cri d'effroi et de douleur répondit à cette déclaration.

—Quoi! il ne peut pas venir aujourd'hui... Mais c'est impossible!... Ou bien m' abandonnerait-il ?

L'esprit de Giacomo était ainsi fait, qu'à cette réponse tout ce qu'il avait éprouvé de craintes personnelles s'évanouit et qu il ne ,^ ressentit qu'une vive curiosité de connaître l'aventure à laquelle il se trouvait mêlé si vivement.

T. III. l7

35S LS CHATIAV

— Monseigneur est incapable de vous abondonner , mais une affaire très grave, ..

— Il ne vous a rien dit de plus?

— Monseigneur ne confie point tous ses secrets à ceux qu'il emploie, et, bien qu'il m'ait jugé digne de m' envoyer ici , il ne m'a point dit la raison qui l'empêchait de venir.

Un assez long silence suivit cette réponse de Giacomo ; puis tout à coup cette femme répartit avec un accent étrange de résolution :

— Eh bien ! dites à votre maître que, puisqu'il ne peut pas venir ce soir, il est inutile

qu'il revienne jamais ; mon sort est fixé , je saurai accomplir le sacrifice.

— Ne prenez point de parti désespéré, ma belle dame, ditGiacomo. Je ne suis point sans influence sur la volonté de monseigneur, bien que je ne paraisse être que peu de chose à côté de lui , et si je savais quel appui , quel secours vous en attendez, peut-être pourrais-je le décider à tenir ses promesses.

— Je vous remercie , répondit la femme à qui s'adressait Giacomo , mais je ne voudrais pas devoir à une influence étrangère ce que sa reconnaissance ne lui a pas dicté en ma faveur

260 I.E r.HATEAtr

Ce iiioî cliangea les idées de Giacomo ; une maîtresse abandonnée ne parle pas de reconnaissance, et il fut peut-être plus curieux de savoir ce que pouvait être une intrigue procédant par rendez-vous nocturnes et dans laquelle il n'était pas question d'amour.

— Ecoutez, madame, reprlt-JI , je crois être certain que monseigneur ne demande pas mieux que de vous prouver sa reconnaissance, mais encore faudrait-il lui en laisser le temps et les moyens . et si vous vouliez me dire où il pourrait vous revoir demain matin et ce qu'il aurait h faire jusque-là , je suis certain qu'il n'y manquerait pas.

Un nouveau silence suivit cette déclarî\tion ,

DES rvnêNKiis, 3dl

mais au moment où l'inconnu allait répondre, les pas que Giacomo avait entendus se rapprochèrent de la porte des deux extrémités de la rue et s'arrêtèrent presque en même temps auprès de cette porte. On eût dit que les deux individus qui se rencontraient s'observaient avant de continuer leur chemin. Enfin, l'und'eux prit la parole et dit à l'autre :

— Il parait, monsieur, que vous êtes arrivé à l'endroit où vous voulez enter , car vous ne poursuivez pas votre route.

— Ma foi , monsieur Barati , repartit le second , vous avez deviné juste ; mais il parait tfue nous allions au mémo endroit , puisque; vous vous arrêtez comme moi,

— C'est lui ! murmura la jeune femme d'un d'un ton stupéfait; que me disiez-vous donc ?

— Il aura été libre'plus tôt qu'il ne pensait, répartit tout bas Giacomo , pendant que celui qu'on avait appelé Barati répondait :

— Oui, monsieur le duc, je suis arrivé à l'endroit où j'allais, mais ce n'est pas pour y entrer comme vous, mais pour empêcher d'y entrer.

Le bruit d'une épée sortant du fourreau se fit entendre , et le duc répliqua aussitôt :

— Allons donc , monsieur l'avocat , je vais être obligé de balayer la porte.

— Monsieur de N..., répliqua Barati , vous me connaissez assez pour savoir qu'une épée me fait pas peur.

— Non , de par Dieu ! monsieur, car je vous ai vu remettre en plein parlement T épée d'honneur qu'il accorde tous les ans à celui des écoliers de l'Université qui remporte le prix de l'escrime (i) ; mais nous autres gentilshommes, nous avons une façon de nous servir de cette arme qui déjojiiera votre habileté : ainsi je vous conseille de me livrer passage, ou bien il y aura de votre faute si je vous tue.

— Nous ne nous battrons pas, vous ne

, -.,.,.. M ,,, Il - ■■— ■ ■•

(1) Cet nsage duraîtencorc en 1780,

2t(ft I^E CHATEAU

me tuerez pas, çt vous n'entrerez pas, dit Barati, car il me suffira d'un mot pour vous arrêter. Je sais ce que vous allez faire dans cette maison.

— Parbleu ! dit le duc en riant, vous avez trouvé là une raison fort divertissante à mon gré. Vous savez que je vais chez M. le président Lostanges pour rompre votre mariage avec sa fille, la belle Ârmande ; je ne m'en cache point. •

— Mais je sais , répartit Barati , par quel moyen vous comptez y réussir,

— Ce moyen , je ne le cache pas non plus : je vai^ dire au président que vous, uiaître

Barati, avocat au parlement, vous avez soustrait des pièees d'un procès qui vous avaient été confiées en mon absence, une

lettre de mon .x)nc]e îe marquis de S ,

écrite à ma niere, et qui prouvait mes droits comme son héritier, et <]ui annulait les clauses du testament qu'il avait fait antérieurement.

— Cette lettre existe et je la possède , monsieur le due, dit Barati: je puis vous la remettre , mais il faudra la produire telle qu'elle est si vous voulez revenir sur ce procès, et je vous déclare que cette lettre renferme la phrase suivante :

« ^lalgré l'aveu que vous niasv/, fait de

LE CHATBA9

votre faute , quoique je sache que votre fils n'ait aucun droit ni au nom qu'il porte ni à la fortune qu'il a recueillie, je détruirai le testament que j'ai fait à son préjudice. Maintenant qu'un arrêt du parlement a légitimé sa naissance , je ne veux pas laisser planer sur le nom qu'il porte le plus léger soupçon , et je ferai le sacrific-e de mon ressentiment à l'honneur de ma famille. »

Le duc ne répondait point et Giacomo riait en luinnême du secret qu'il venait d'apprendre , lorsque Barfti continua :

— Par quelles raisons ce testament n'a-t-il pas été révoqué , je ne puis vous le'dire ,

DES PTRéNÊESl 267

mais voilà quel était votre titre , et j'ai cru faire office de bon avocat en le supprimant.

— Et vous ferez office d'ami en me remettant cette lettre, maître Barati. Mais où diable ma mère avait-elle l'esprit lorsqu'elle m'écrivait qu'elle avait laissé dans ses papiers une lettre qui m'assurait l'héritage de mon oncle?

— Elle avait peut-être oublié le préambule qui précédait la déclaration.

— On n'oublie pas ces choses-là, maître Barati. Ma mère était une femme de tête; mais enfin , quoi qu'il en soit , allons chez vous, montrez-moi l'écrit en question, et je vous promets de ne point me mêler de vos af-

faires amoureuses et matrimoniales ; car, soit dit entre nous , c'était plutôt pour vous punir (le votre soustraction que pour protéger celte bégueule a Armande que je m'étais chargé de cette sotte commission. Venez... venez...

A l'instant même, les deux individus s'éloignèrent, et Giacomo se retrouva seul avec mademoiselle Armande de Lostanges , dont il se trouvait savoir le nom et la position sans

272 i.F. rijVTr.Aii

qu'elle se doutât devaut qui on veiiail de parler.

Pendant cet entretien , Armande avait garcjé Un profond silence; mais lorsqu'ils furent partis , elle murmura sourdement entre ses dents : — Ce duc de N... est un lâche.

— Ma foi. ma belle demoiselle, reprît Giacomo d'un ton tout-à-fait différent de celui qu'il avait affecté jusque-là , à sa place, je n'aurais peut-être pas résisté à un argument aussi direct que celui que ce jeune Barali lui a porté, mais ce que le duc de N... ne peut pas faire , un autre peut le faire à sa place, et cet autre, c'est moi.

DES PTRÉNBEI. 278

— Vous, monsieur, reprit mademoiselle de Lostanges... vous ne pouvez avoir sur mon père l'influence de M. le duc de N... Ce n'est pas seulement en accusant M. Barati de cette soustraction qu'il eût amené la rupture d'un mariage décidé par mon père et auquel mes larmes et les prières de ma mère n'ont pu le faire renoncer.

— Si le moyen que possédait le duc de N. . . est bon , il peut être aussi puissant dans une autre main que dans la sienne. Ce moyen , le connaissez-vous ?

Ce ne fut qu'en ce moment qu'un peu de terreur s'empara d'Armande et qu'elle s'aperçut combien il était étrange à elle de par-

\ev avec cette confiance et d'une affaire si particulière à un homme qu'elle ne connaissait pas et qui ne s'était annoncé que comme un émissaire sans doute très subalterne de M. le dticdeN...

Elle reprit donc d'une voix tremblante :

— Je vous remercie de la protection que vous m'offrez, monsieur, mais je ne puis ni ne dois l'accepter d'un inconnu.

— Et d'un muletier, dit Giacomo en riant. Eh bien , ma belle demoiselle, je ne vous demande plus qu'une chose : à quel jour est fixé le mariage que vous voulez empêcher?

DES FYRJÉNÉK8. 275

— A demain.

-^ A demain ! c'^st hien proc' m pour pouvoir prendre quelques mes' es , si vous ne voulez rien me dire. Si j'avais eu seulement huit jours, trois jours devant moi, je vous promets que ce mariage ne se ferait point , car vous m'intéressez vivement , et je ne sais pourquoi je me sens fort mal disposé pour ce M. Barati, et fort curieux de faire repentir M. le duc de N... de sa lâcheté.

Le ton dont furent prononcées ces paroles appartenaient trop à im iîoaime d'un rang supérieur pour que mademoiselle de Lostanges ne comprît pas que le vêtement du muletier cachait un personuage plus imporlanl.

— Qui êtes- VOUS donc , monsieur , lui ditelle, car vous n'êtes pas assurément une personne au service du duc de N..., comme vous me l'avez dit ?

— Ecoutez, ma belle demoiselle, reprit Giacomo, voici ce qui m'est arrivé.

Il lui raconta alors , mais avec des restrictions nécessaires à sa sûreté , comme il avait craint d'être attaqué dans la nuit , comment il s'était réfugié dans l'embrasure de la porte du jardin , et comment il avait, sans le vouloir, surpris ce secret.

— Cela ne me dit pas qui vous êtes , reprit

mademoiselle de Lostanges, qui éprouva alors une terreur très vive.

— Je ne puis vous le dire , répartit Giacomo, car mon nom doit rester à jamais ignoré. Mais il n'en est pas moins vrai que j'ai le désir et la volonté de vous servir. Cela me plaît , me séduit , et peut-être le danger que je pourrai y courir rend-il mon désir encore plus vif. Ayez confiance au hasard , mademoiselle ; il nous protège mieux bien souvent que les combinaisons les mieux calculées. Dites-moi quelle était cette ultima ratio, je veux dire ce suprême moyen , que le duc avait de faire renoncer votre père à ce mariage , et je vous donne ma parole de gentilhomme que je m'en servirai pour votre seule défense.

Armianclë

— Ce moyen , monsieur, est un secret que je lie puis re'veler ainsi au premier venu, car il mtër-ëssê des personnes iqiii sont déjà exposées à trop de dâîigers pour que je veuille les accroître. Ce secret, monsieur, eût fait, j'en suis sûre, changer la volonté clè mon père, dont la rigidité n'eût pas pardonné à M. Bafati une trahison en faveur de gens ennemis du roi et de la religion ; mais ce secret serait cependant resté sans danger pour ceux qu'il èdncériie, ^îi moment qu'on f eût confie au père de familte et non point au magîstàt.

— Je ne suis point inagistrat, mademoiselle, et je îTea abuserai pas plus que oe

ferait monsieur votre père. Mais, puisque vous lè savez, pourquoi ne le révélez- vous pas vous-même à M, de Losianges?

— Il ne me croirait pas , monsieur : ïa résistance que j'ai opposée jusqu'à ce jour à ses volontés lui ferait considérer cette révélation comme une calomnie... Et , quand j'y perise , je vous le dirais, que vos avis ne seraient pas mieux reçus, car il n'y a que le duc de N... qui puisse connaître les relations de M. Barati avec la princesse de Puzzano , de manière à convaincre mon père de la vérité de tout ce qu'il lui dira à ce sujet.

On doit comprendre l'effet que produisit ce nom sur Giacomo, Depuis C[u'îl avait (JiiiKo si

280 LE CHATËAC

mère, il ne savait pas quelles nouvelles relations elle avait pu établir soit avec Barati , soit avec le duc de N..., et il se trouvait tout à coup mêlé à une intrigue qui avait d'abord paru devoir lui être tout-à-fait étrangère.

— La princesse de Puzzano, reprit-il vivement , a des relations avec ce Barati , et sans doute avec le duc de N.,.! Eh bien ! mon enfant , que vous m'en disiez ou non davantage, je vous réponds que je mettrai des bâtons dans les roues du projet de maître Barati ; ce que vous m'avez appris me suflit , car je me rends de ce pas chez la princesse de Puzzano.

— Mais vous ignorez donc qu'elle a quitté Toulouse hier?

DES PYRÉNéÈS. 281

— Elle a quitté Toulouse ! s'écria Giacomo d'un ton si stupéfait, si yrai, qu'Armande comprit que l'homme qui pariait ainsi connaissait la princesse et éprouvait une surprise et un effroi réels de ce départ qu'il ignorait.

— Oui , monsieur, répartit Armande , et il lui a été assigné une nouvelle résidence plus éloignée et plus solitaire : on lui a donné la ville de Mirepoix pour refuge , avec menace d'exil si elle la quitte un seul jour.

— Et ce Barati a été mêlé à cette persécution? dit Giacomo d'un ton sombre... Je vous le jure... il s'en repentira...

— Mais , non , monsieur, au contraire , il

était dé moitié dans les intrigues qu'elle ourdissait à Toulouse , et dont le duc de N... possède les preuves.

Cette fois , ce fut Giacomo qui se tut.

» Diable, se disait-il, si ce Barati est pour les miens, je ne vois pas trop comment je me mettrai contre lui. »

Cependant sa curiosité ne faisait que s'accroître à chaque moment, et il reprit :

— Mais, enfin, quelles intrigues la princesse Puzzano,une pauvre femme abandonnée, peul- Qurîiir? qui soient contre la religion et

C'A T •■n> il

contre l'état, et auxquelles se trouve mêté èe ^: Bârati?

— C'est ce qtt'îl ne m'appartient pas de vous dire...

— Mais c'est ce qu'il faut que je sache absolument! s'écria Giacomo avec un mouvement si violent qu'il épouvanta Ar mande.

Elle se recula et poussa un cri.

■^- Ne vous épouvantez pas, mon enfant, reprit Giacomo d'un ton plus doux; le hasard, auquel je vous priais de vous confier tout à i'hëîire, a fait que je suis peut-être aussi intérêts© que vous à connaître le secret de ces

28^ LE csateào

intrigues. Ah! on a exilé la princesse du Puzzano! De par le diable ! je saurai qui lui a valu cette nouvelle persécution, et celui qui en est coupable me le paiera, je vous en réponds.

— Monsieur, monsieur, dit Armande, vous me faites peur... Je ne veux appeler de dangers sur la tête de personne, et si vous êtes un ami de la princesse de Puzzano, comme votre colère peut me le faire croire, n'oubliez pas que je n'ai point voulu vous dire son secret pour ne point la compromettre.

— Vous avez raison, mademoiselle, répartit Giacomo ; mais puisque vous avez compris si bien que j'avais quelques raisons dem'inté-

ois PYRÉNÉES. 285

resser à la princesse, vous me direz ce secret pour que je puisse la protéger.

Armande hésita et reprit après un moment de silence et avec une vive anxiété :

— Je ne le puis pas, monsieur, je ne le puis pas!

— Comme il vous plaira ; mais ce secret, je le saurai alors de maître Barati, à qui je vais le demander à l'instant même.

Giacomo fit un mouvement pour sortir; mais Armande le retint avec une terreur véritable et lui dit :

— Maître Barati, monsieur, accusera, j'en suis sûre, des personnes qui, je vous|le jure^ sont très innocentes. N'allez pas chez lui.

— En ce cas, il faut, que vous me disiez vousmême la vérië, car, je vous le répèle, il faut que je la sache.

— Eh bien ! promettez-moi de ne pas vous en armer contre mon père, et je vous la dirai...

— Ah ! fit Giacomo, je commence à comprendre. Est-ce que, par hasard, monsieur votre père serait de ceux qui ont voulu persécuter la princesse de Puzzano?

DES pyrénéeI. 2S7

-^ Mou père, reprit Armande, remplit sévèrement ses devoii'S, û^ais il est incapable d'une persécution.

— Bien, très bien, fit Giacomo. Nous verrons à apprécier la mesure qu'il y a mise. . . Et M. Barati, qu'a-t-il fait en tout ceci?

— Eh bien! monsieur, puisqu'il faut tout vous dire, il a abusé de la confiance de mon père, qui lui a révélé les mesures qu'on voulait prendre pour saisir chez la princesse de Puzzano les preuves de l'existence de son fils, un misérable, coupable de tous les crimes; il a averti madame de Puzzano, et on n'a rien trouvé chez elle.

288 LE CHA.TEÀU

— Mais ce mari me paraît un très galant homme, ditGiacomo en riant, et, à votre place, je serais fort ravi de l'épouser.

— Monsieur, reprit Armande, si c'était générosité de sa part, je le concevrais ; mais ce n'est pas pour sauver une femme exilée qu'il l'a fait, c'est pour...

Au moment où elle allait continuer, une voix se fit entendre appelant mademoiselle de Lostanges, qui dit rapidement àGiacomo :

— Ah ! monsieur, monsieur, si vous ne pouvez me protéger, du moins ne vous armez contre personne de tout ce que je vous ai dit.

DES PYAKVkBS. 289

— Je ne m'en armerai que pour vous tenir ma promesse, dit Giacomo. Je vous jure que vous n'épouserez point maître Barati, j'en fais mon affaire. Seulement, enseignez-moi où ii demeure.

Armande donna à l'inconnu l'adresse de l'avocat, et elle disparut dans le jardin^ taudis que Giacomo le quittait et se dirigeait vers la demeure du jeune avocat.

Un quart d'heure après cet entretien, Giacomo frappait à la porte de Barati. L'heure était indue, et l'on fut assez long-temps avant de lui ouvrir ; le domestique qui se présenta

voulut même repousser l'importum, mais Giacomo l'écarta vivement , pénétra dans la maison et ordonna à ce serviteur, d'une voix assez haute pour être entendue de Barati , d'aller dire h son maître qu'un muletier de la montagne, qui avait passé par Mirepoix, voule voir à l'instant même. -

En procédant de cette façon violente, notre aventurier voulait s'assurer de la vérité de ce que lui avait dit Armande, et il ne put en douter lorsqu'il ent^idit la voix de Barati crier avec empressement :

— Faites monter, faites monter !

— Giacomo entra dans le cabinet de Barati.

C'était à cette époque un homme de vingtquatre à vingt-cinq ans, déjà vieilli de visage par l'étude, mais respirant dans tous ses traits une activité morale extraordinaire, et taillé dans des proportions qui dénotaient aussi une vigueur et une souplesse physiques très remarquables.

A côté de Barati était assis un homme à peine âgé d'un ou deux ans de plus que lui , d'une taille élevée et portant dans sa tenue et sur son visage la conscience d'un mérite que l'expression de sa physionomie n'annonçait point. En effet, il y avait plus d'insolence que d'intelligence dans cette figure d'une beauté grossière et herculéenne, et Giacomo, en devinant qu'il était devant le duc de N..., se

2Dfl LB CHATBAC

rappela ce qu'il venait d'entendre, ce qui avait fait le sujet d'un procès scandaleux et ce que nos lecteurs peuvent se rappeler que d'Auterive avait reproché à M. le duc deN.,., au sujet de sa naissance.

— Vous criez bien haut, l'ami, dit Barali au muletier, et ce n'est pas ainsi qu'on entre dans une maison honnête.

— La maison est-elle honnête, d'abord?

dit Giacomo. Voilà la question.

— Hein? lit Barati.

— Et quand elle le serait, aurais-je eu tort

de crier si haut puisque c'était le seul moyen d'y entrer ?

— Le drôle a de l'esprit, fit le duc en riant,

Giacomo, qui venait de s'entendre traiter de misérable par Armande, et que cette injure n'avait point ému dans la bouche d'une jeune fille qui devait croire toutes les horreurs qu'on avait pu lui raconter sur le prince de Puzzano, Giacomo se sentit blessé du ton dont le duc de N... parla de lui^ bien que ce ton n'eût rien d'extraordinaire vis-à-vis d'un muletier,

— Ouij vraiment, répliqua Giacomo, j'ai de l'esprit, c'est un héritage de famille^ et du moins l'héritage m'est arrivé intact.

Le duc de N. . . eût bien voulu ne pas comprendre cette allusion ; mais Barati, que le ton caA^alier du muletier avait d'abord irrité, envoya d'un regard et d'un sourire l'allusion à son adresse, si bien que le duc s'éeria avec violence :

— Que veut dire ce misérable ?

— Pas tant de colère, monsieur le duc, dit Giacomo : ni les grands noms , ni les grands airs , ni les grandes épées ne me font peur. J'ai à vous parler d'affaires sérieuses, et le calme est nécessaire. Maître Barati, faites en sorte que personne ne puisse nous entendre.

Barati, persuadé qu'il avait devant lui un

DBS PYRÉNÉES. 299

émissaire de la princesse de Piizzano , ferma exactement les portes et dit alors à Giacomo :

— « Quelles nouvelles m'apportez-vous ?

— Une nouvelle fort importante, maître : celle de l'arrivée dans le pays de Giacomo Spaffa, prince de Puzzano.

Barati changea de couleur et jeta un regard de détresse sur le duc.

— Je sais, dit Giacomo, qui devinait le motif de l'épouvante du jeune avocat, je sais que M. le duc est assez mal disposé pour les Puzzano , puisqu'il avait promis à mademoiselle Ârmande de Lostanges de rompre votre ma-

oOO LE CHA.TEAW .

riage [.avec elle en révélant à son père que vous a^iei: averti ia princesse de faire disparaître loulesles preuves de lexistence de son filsGiacomo; mais je sais aussi, maîlre, que vous possédez une lelUe qui peut faire taire M. ie duc tant qu'il vous plaira, et je ne vous suppose pas assez imprudent pour la lui avoir remise, quoiqu'il soit ici pour cela.

Celte fois , le duc et Barati se regardèrent avec une stupéfaction inouïe, et Barati reprit aussitôt :

— Qui upu vous dire?... d'où savez vous?..,

— Cela vous sera expliqué en temps et lieu, dit Giacomo: mais, avant toutes choses.

1)BS PVIIKNRK». 301

répondez-moi : Où en sont les soupçons du parlement relativement à l'existence de ce Giacorao,et quelles mesures la princesse doitelle prendre pour sa sûreté ?

La manière dont cet homme s'exprimait était de nature à faire croire qu'il connaissait toutes les relations de la princesse de Puzzano avec Barati. Cependant celui-ci hésitait encore à parler devant le duc, mais Giacomo, qui devina le motif de cette hésitation, lui dit aussitôt :

— Si M. le duc n'est pas des nôtres, c'est qu'il n'a pas bien réfléchi que c'était son intérêt; je me charge de le lui prouver tout à

l'heure. Parlez donc devant lui, parlez sans crainte.

— Que ce soit ou non mon intérêt, répartit le duCj vous pouvez vous expliquer devant moi, maître Barati : je vous donne ma parole de gentilhomme que ce sera pour moi lettre close, et que je n'aurai rien entendu.

— En vérité , reprit l'avocat^ il n'y a pas grand'chose à dire après ce que vous venez d'apprendre vous-même à M. le duc. Un avis a été donné que le prince Giacomo de Puzzano existait encore ; son arrestation a été demandée au parlement, qui l'a promise, et qui espérait trouver la trace du prince par quel-

que lettre qu'il saisirait entre les mains de la princesse.

— Je sais tout cela, dit Giacomo, qui avait, depuis quelques instans, remarqué une riche cassette sur le bureau de l'avocat. Vous avez averti la princesse de ce dessein après en avoir été instruit par M. de Lostanges, et pour ce service elle vous a payé généreusement.

— Qu'est-ce à dire? s'écria Barati. La pitié seule...

— Et cette cassette qui ne vous a pas été remise vide. Voilà ce qui vous a décidé.

— Cette cassette? fit l'avocat en pâlissant.

soi I^K CHATEA»

— Je la conrtais mieux que vous, je la counais mieux que la princesse elle-même, dit Giacomo en la prenant. Votre part était là, dit-il en l'ouvrant, pendant que le duc et Favocat le regardaient avec stupéfaction. Celle de M. deN... était ici, ajoula-t-il en faisant sauter le double fond avec la pointe de son couteau, et en tirant de la cassette un magnifique collier de diamans qu'il présenta à M. de N... La princesse m'a chargé de le lui remettre pour le remercier du silence qu'il gardera sur tout ceci.

Ainsi que nous l'avons dit, le grand art de Giacomo était de tirer parti, avec une présence d'esprit et une rapidité merveilleuse, de la moindre circonstance qui se présentait à

lui. L'aspect de cette cassette qu'il avait donne'e à sa mère et dont il connaissait le secret lui avait expliqué cette phrase où Armande avait dit que ce n'était point par générosité qu'avait été sauvée la princesse de Puzzano. Cependant la manière dont Giacomo attaquait la probité du duc deN... eût pu être dangereuse s'il n'avait commencé par le frapper d'étonnement ainsi que Barati, en leur révélant ce qu'il savait de leurs secrets, de manière à leur faire croire qu'il en était instruit tout à fait. Giacomo n'eut pas plus tôt vu le regard avide que M. deN... attacha sur le collier, qu'il comprit l'individu auquel il avait à faire. Quelques refus, quelques grimaces que pût lui opposer la fierté de M. le duc, il était sûr

d'avoir touché à l'endroit faillible de sa per^ sonne, et il continua aussitôt :

— Ainsi donc, maître Barati, ne faisons pas de phrases sur le passé, que je connais aussi bien que vous, et parlons du présent. Où en est le parlement de ses informations sur le prince de Puzzano ?

■— Mais , dit Barati , qui parlait comme un homme qu'on mettrait en présence d'un être surnaturel, il paraît qu'on est informé de l'arrivée prochaine du prince.

— Je viens de vous dire qu'il était arrivé.

— Mais est-il arrivé avec son équipage?

DES ÇYRÉNÉE*. 1^7

— Vous interrogez, maître Barati, et vous ne répondez pas.

Barati jeta un nouveau regard sur le duc.

— Mais M. le duc est des nôtres, vous dis-je, dit Giacomo, car s'il ne trouve pas la chaîne qui le lie h nous assez solide, ou peut l'allonger de quelques rangs des perles du plus bel Orient.

— Mais, monsieur!... s'écria le duc.

— Le galion dont le prince de Puzzano s'est emparé à la hauteur des Canaries en avait une admirable provision, fit Giacomo.

Le mot galion voulait dire alors vaisseau chargé d'or, et cette de'siguation ouvrait un immense champ aux espérances que pouvait concevoir un homme dont on avait besoin de payer le silence. Ce mot fut d'un effet si puissant que le duc le répéta et dit :

—■ n s'est empare d'un gahon !

Ce mot de surprise ravie fut accompagné d'un geste machinal par lequel le duc mit le collier dans sa poche. Giacomo le vit et reprit aussitôt :

— Ne vous inquiétez pas, maître Barati, de ce que le prince a fait de son équipage ; il l'a mis en lieu de sûreté ; mais ce que je vous

DBS pva£n£es. SÔ

demande, c'est où en est le parlement relativement à certaines intrigues contre l'état et la religion, et dans lesquelles. . . .

C'était là le point sur lequel Giacomo voulait être éclairé, et sur lequel il ne pouvait avouer son ignorance après s'être montré comme le possesseur des secrets de tout le monde. Barati lui répondit aussitôt :

— Mais vous savez bien ce qui en est. Toute exilée qu'elle soit, la princesse de Puzzano appartient par ses alliances à des familles qu'on ne peut attaquer sans raison. On a profité de quelques visites faites à la princesse par un petit gentilhomme de la montagne, un certain baron de la Roque, qu'on croit en rela-

tions très directes avec les protestans des Gévennes qui veulent prendre occasion, dit-on, de la mésintelligence qui vient d'éclater entre le roi et le pape au sujet de la déclaration du clergé de France (1);, pour relever la tête. A ce propos, on a prétendu que la princesse se mêlait de leur projet de révolte ; mais il n'en est rien, vous le savez.

— N'importe, dit Giacomo, en fait d'accusations de crime contre la religion , il n'y a jamais trop de précautions à prendre, et c'a

(1) Cette déclaration portait comme premier principe : « lo Que le peuple n'a aucune autorité sur le temporel des rois ; 2» que les conciles sont au-dessus des papes, » etc. Innocent XI refusa dereconnaîlre cette déclaration. De là la mésintelligence dont parle Barati.

été une imprudence à la princesse de recevoir le baron de la Roque.

— C'est une affaire finie, tout à fait finie, dit Barati; le baron est retourné dans son château. Mais je suis de votre avis, je pense que la princesse fera bien de s'abstenir de le voir , maintenant qu'ils demeurent à peti de distance l'un de l'autre. Mais il y a une chose à laquelle elle doit faire une grande attention : vous savez que le prince, qui a été condamné pour s'être livré aux sciences occultes, avait gardé un laboratoire chez sa mère.

— Nous sommes en France , dit Giacomo , et l'ordonnance du roi qui abolit les poursui-

tes contre les sorciers prouve que l'on ne peut considérer cette occupation comme un crime.

— Sans doute, dit Barati, mais l'existence d'un laboratoire de chimie n'en serait pas moins dangereuse.

Giacomo ne comprenait pas, mais il n'osait questionner, lorsque le duc reprit dans l'intention de faire de l'esprit :

— Maître Barati a raison, le roi vient d'instituer des chambres ardentes pour découvrir et poursuivre tous les crimes d'empoisonnement qui infestent la France, et messieurs de la robe sont trop jaloux de gagner les gros honoraires que leur rapportent de pareils

DES PYAÊNBES. 3lS

crimes pour ne pas voir une fabrique de poison là où ils rencontreraient une cornue ou un alambic.

Ces paroles firent sur Giacomo un effet extraordinaire ; elles reportèrent son souvenir à la calomnie dont il avait été l'objet et qui avait montré comme l'empoisonneur de son père, et il murmura sourdement :

— Ah ! c'est bien partout la même justice aveugle et féroce ! N'importe ! reprit-il , la princesse de Puzzano aura soin d'éviter qu'un pareil soupçon puisse l'atteindre.

Puis il garda le silence. Barati, qui avait deviné que cet homme n'était pas ce qu'il paraissait, reprit la parole et lui dit alors :

LK C&ATEAU

— Est-ce tout ce que vous désirez savoir ?

Giacomo pensait à ce moment à la promesse qu'il avait faite à Armande , et il se trouvait très embarrassé de tenir sa parole ; cependant la question de Barati demandait une réponse. Ce fut à ce moment que , poussé par son esprit aventureux qui se plaisait aux intrigues les plus compliquées, le prince répondit :

— C'est tout ce que je désirais savoir, en effet, monsieur, mais ce n'est pas tout ce que j'avais à vous dire. Vous voulez épouser mademoiselle de Lostanges, n'est-ce pas?

— C'est une chose que tout le monde sait.

Die* ftnisÈns, 815

— Mais «ne chose que tout le monde sait aussi, c'est qu'elle est fort opposée à ce mariage.

— Opricc de jeune fille! dit Barati avec humeur.

— Caprice qui n'avait pas craint de s'adresser à M. le duc pour rompre ce projet d'union.

— Auquel je ne m'oppose plus , dit M. de

— Mais auquel un autre s'oppose, dit Giacomo.

— Et cet autre ? dit Barati.

316 KÈ CBÀTEÂV

A ce moment le visage de Giacomo prit une singulière expression de gaîté ironique et répondit :

— Cet autre est un gentilhomme d'assez bonne mine, monsieur, un gentilhomme qui porte assez cavalièrement son épée et qui s'intéresse infiniment à la belle mademoiselle de Lostanges.

— Je le connais, dit Barati.

— Je ne crois pas. répartit Giacomo.

— Il serait étrange, dit le duc , que M. Barati ne le connut pas, puisqu'ils ont eu ensem-

DES PYRÉNÉES. 3l7

ble une rencontre et que le pauvre garçon est couché dans son lit depuis ce moment.

— C'est qu'il y en a un autre, dit Giacomo en riant.

— Un autre ! répéta Barati.

— Un autre, maître, dit Giacomo, qui m'a chargé de vous dire que si vous vous présentiez demain à l'hôtel de M. de Lostanges pour y signer le contrat, vous pourriez bien en sortir pour aller à l'église , et en ce cas on n'y dirait pas une messe de mariage . mais une messe des morts.

— Vous pouvez répondre de ma part à celui

(jui TOUS a çliargé d'un pax'eil message , dit Barati d'pu ton ferme , que j'irai demain à l'hôtel du président et que je resterai une heure devant ss^ porte pour y attendre quiconque voudra m'y parler.

— Mon petit monsieur, dit Giacomo, si celui dont je vous parle voulait vous faire l'honneur de se mesurer avec vous, il ne m'aurait pas chargé de vous arrêter, et il serait venu lui-même; mais il a d'autres moyens de se débarrasser d'une poursuite qui lui déplaît.

— Un assassinat ! s'écria Barali.

— 11 serait homme h ne pas s'en épouvanter, dit Giacomo , si vous le forcez à en venir là ,

i^giig ï\ pense que vous serejs î^ssez accoiun:).odantpour entendre les raisons qu'il m'a chargé de vous dire.

— Monsieur, fit Barati, je ne puis ni veux rien entendre à ce sujet. J'aime mademoiselle de Lostanges, j'ai la parole de son père, et elle ^ejra à inoi , ou bien j'y périrai.

La résolution de Barati fit sourire Giacomo, qui répartit gaîment :

— Eh bien ! maître Barati , puisque vous poussez les choses si loin et que vous braverez la mort plutôt que de renoncer à mademoiselle de Lostanges, vous serez épargné de votre personne, je vous le promets, et cepen-

320 LB CHATEAV

dant vous n'épouserez pas cette belle demoiselle.

— C'est ce que nous verrons.

— C'est tout vu, dit Giacomo. Je reconnais avec plaisir qu'il n'y a pas moyen dé vous faire peur ; vous nous forcerez donc à vous faire tort.

— Je méprise vos menaces, dit Barati.

— Tout beau, maître avocat, reprit Giacomo ; quand on se fait payer les services au prix que vous y mettez , on n'a droit de mépriser que soi-même. Réfléchissez à ce que je viens de vous dire , et si [demain, au point du

DBS PT&BffÉiss. 3S1

jour, une lettre de vous n'a pas rompu ce mariage , vous verrez s'accomplir en votre présence la promesse qui a été faite à mademoiselle de Lostanges de rompre son mariage avec vous.

Quant à vous, monsieur le duc, j'aurais quelque mots à vous dire en particulier. Veuillez me suivre.

; Le duc se montra plus empressé que l'avocat, et Giacomo et lui se retirèrent de chez Barati. Celui-ci était confondu de ce qui lui arrivait, mais bien décidé à braver les menaces qui lui étaient faites.

A peine Giacomo et le duc furent-ils seuls,

que notre aventurier, avec cet esprit d'audace qui le caractérisait, lui dit :

— Vous ne m'avez pas deviné, monsieur le duc?

— En vérité, répartit celui-ci, à moins que vous ne soyez le prince de Puzzano lui-même, je ne vois pas qui vous pouvez être.

— Monsieur lé duc, répartit Giat?5in(3, '\lirs avez louche juste, et je suis charme que vous m'ayez mieux compris que ce rvohin ; c'est nie faire espérer que nous pourrons nous entendre tout à fait.

tX.. .

Le duc hésita à répondre, et le prince con- ^ tinua :

— Vous avez vu ma mère, îi'«st-t;e |ïas? Vous c€«maissez ma sœur ?

— Oui vraiment, dit le duc avec un empressement qui prouva h Giacomo que ce n'était pas indifféremment qu'il l'avait vue.

— VOUS portez un noble nom , dit Giacomo ; mais il manque à ce nom un éclat que vous ne pouvez lui donner. Un mariage avec une riche héritière pourrait lui rendre cet éclat. Léonore est belle.

524 LE CHàTSAU

— Sans doute, dit le duc, et si je n'écoutais que mes sentimens. ...

— Elleestriche, ditGiacomo, et riche d'une fortune qui peut vous plaire mieux qu'aucune autre ; car il ne sera pas nécessaire d'en rendre compte, par cela même qu'il est impossible de la constituer au nom de Léonore. Car si on le faisait, on s'enquerrait d'où elle vient, et les renseignemens seraient difficiles à donner.

— Je vous comprends, dit le duc... ce serait...

— Le jour de la j^ignature du contrat, àeux ^ millions vous seront remis, et vous reconnaî-

DES PTBÉNÉES. 325

trez seulement à ma sœur un douaire de cent mille écus. Cette affaire vous convient-elle ?

— A merveille.

— Eh bien donc, soyez à Mirepoix demain soir, je vous y retrouverai, car il faut que demain matin je tienne ma parole à monsieur Barati.

— Vous voulez donc empêcher ce mariage?

— Je l'ai promis à mademoiselle de Lostanges.

— Gomment la connaissez-vous ?

— C'est mon secret. A demain donc à Mirepoix.

— A demain soir.

— Un mot encore. Cette Armande est-elle belle?

— D'une beauté admirable ; mais puisque vous lui avez fait cette promesse, vous la connaissez.

— Je ne l'ai jamais vue, dit Giacomo.

— Vous plaisantez.

^ Oubliez-^Yôus quo j'ai dçs rapports avec

les esprits surnaturels? dit Giacomo en riant.

— Cela m'inquiète peu, dit le duc; mais je n'oublie pas que les soupçons sont éveillés sur votre compte, et que c'est une grande imprudence à vous de vous mêler d'une affaire qui, au fond, vous est indifférente.

— Et voilà ce qui m'en charme, dit Giacomo. Et puis... vous m'avez dit que cette Armande est belle. Adieu, et à demain.

A ces mots, Giacomo s'éloigna et se retira dans la maison où plus tard devaient se passer les événemens que nous avons racontés.

Le lendemain de l'explication qui avait eu lieu chez Barati , le jeune avocat partit de sa mmon ex\ habit de fête et accompagné d'un dpmesrtqu# mv 'H MéW dwcju^l il pouvait

compter. Lui-même avait caché mi long couteau sous ses vêtemens, et il s'était assuré dans sa résolution de répondre à la menace par l'emploi de la force. Durant le trajet de sa maison à celle du président de Lostanges, Barati marcha toujours l'œil au guet et surveillant l'allure , les pas , le geste et jusqu'à l'expression du visage de tous ceux qui passaient près de lui.

Cependant il ne fit aucune rencontre qui pût lui faire soupçonner que les menaces de la veille dussent s'accomplir, du moins par des moyens de violence. Seulement, en arrivant à l'hôtel de M. de Lostanges , il aperçut, assis sur l'un des bancs qui bordaient la porte, un homme qui se leva à son aspect et qui le

salua avec une singulière expression d'ironie. Barati put croire que cet homme ne donnait cette expression à son salut que par le singulier rapprochement de ce qu'il était lui-même et de l'acte qu'allait faire Barati. Expliquonsnous.

Cet individu était le tisserand Vergues, jeune alors, mais ouvrant déjà sa maison aux gais soupers des étudians de l'Université et aux folles orgies des officiers. Comme tous ses condisciples, Barati avait hanté cette maison, et il n'était pas étonnant que Vergues sourît en rencontrant un de ses anciens habitués entrant gravement dans le logis de sa fiancée pour y signer son contrat de mariage.

iZU LE CHATEAU

1)'ùn autre coVe , la présence ae Vèrgnes à la porte de M. de Lostanges n'avait rien d'étonnant , celui-ci ayant la haute surveillance de la police municipale , exercée alors par les capitouls.

Toutefois et malgré toutes ces raisons explicatives de la présence de cet homme et de la façon dont il salua le jeune avocat, celui-ci fut alarmé de cette rencontre au point qu'il s'arrêta sur le seuil de la porte et qu'il suivit des yeux le tisserand pendant que celui - ci s'éloignait avec rapidité. L'alarme de Barati devint même si vive qu'il expédia son domestique à la poursuite de cet homme et qu'il entra seul dans l'hôtel de Lostanges.

Quel que fût à cette époque le rigorisme apparent et souvent réel des mœurs de la magistrature, nul père de famille ne s'imaginait cependant, en mariant sa fille à un jeune homme de vingt-cinq ans , la donner à un innocent qui n'eût pas quelques légères folies à se reprocher. Mais ce que le père de famille sail dans le fond du cœur, ce qu'il feint d'ignorer et qu'il pardonne , peut devenir un empêchement insurmontable si ces folies se pro^ duisent avec scandale, surtout si elles viennent à ^tre reprochées à un prétendu en face d'une fiancée qui ne demande pas mieux que de considérer comme un crime irrémissible ce qu'en général les femmes pardonnent assez aisément, c'est-à-dire un peu de galanterie passée.

3S6 LK CBATEÂU

Pendant qu'il montait à pas lents l'escalier de l'hôtel, Barati, troublé malgré lui de la présence de ce Vergues, repassait dans sa tête tous les torts dont on pouvait l'accuser ; il se creusait le cerveau pour se rappeler si par hasard il n'aurait pas laissé dans les mains de cet homme le mémoire non acquitté de quelque joyeuse nuit , et sûr d'avoir parfaitement mis toutes ses affaires en règle de ce côté , il s'irritait de l'épouvante qu'il éprouvait et qu'il n'avait pu vaincre.

Lorsqu'il entra dans le salon de son futur bèau-père , celui-ci , sa femme , sa fille et quelques amis s'y trouvaient déjà. L'accueil de M. de Lostanges fut celui d'un homme ravi de voir arriver un jour long-temps désiré. Il

paraissait sûr du succès. Madame de Lostanges parut très embarrassée à Barati, et Armande le reçut d'une façon triomphante. Son regard, son sourire, respiraient une aisance et une liberté qui ajoutèrent aux alarmes de Barati.

Mais il était de ces hommes dont le courage et la ténacité grandissaient en face du danger; il jeta un coup d'œil rapide autour de lui , et il ne rencontra que des visages tout à fait de circonstance, et il se dit que le danger n'était pas encore présent, quoique Armande eût sans doute été avertie que l'on devait hii venir en aide.

Après les complimens d'usage et les félicitations obUgées, Barali tira de dessous son hal>it T. III. 22

uji portefeuille assez volumineux , et le donnant assez négligemment au notaire assisté d'un jeune clerc , il lui dit :

-^Je vous prierai, maître, de vérifier la somme contenue dans ce portefeuille et qui constitue mon apport daus ce mariage. Vous y trouverez deux cent vingt mille livres en billets de garantie sur l'hôtel des Blonnaies, ce qui peut être échangé à l'instant contre des espèces. Les deux cent mille livres seront consignées au conU^at. Quant aux vingt mille livres, je désire les olirir comme un don d'amour à iiiadenioiselie de Losianges, pour en user à son gré, pour sa l'.arurecl ses plaisirs.

Barati avait compté grandement sur l'effet

de cette libéralité princiëre , et elle l'était tout à fait pour l'époque. Il ne fut pas trompé daiis son attente. Toutes les personnes présentes se récrièrent ; madame de Lostanges adressa à sa fille un regard qui voulait dire :

«Mon enfant, il n'y a guère de maris de cette espèce, prenez-y garde. »

Et Armande elle-même lut très embarrassée, regarda Barati à la dérobée e* se dit qu'il serait fort bien sans cet horrible habit noir qu'elleavaitenhorreur, et qu'avec un tel époux une femme aurait les plus hriîlans atours.

Mais à quoi bon ces atours pour n'être que la femme d'un avocat , pour vivre dans le

monde de la robe, monde avare, pédantesque, régulier , auquel les salons de la noblesse et ses plaisirs charmans et pleins de liberté étaient interdits? Mieux valait encore être la femme d'un pauvre gentilhomme qui lui donnerait accès dans ces réunions dont elle rêvait depuis qu'elle rêvait. Ce retour à ces idées ambitieuses effaça rapidement l'effet qu'avaient produit les vingt mille livres, et r on commençala lecture du contrat de mariage .

Cette lecture, nous devons le dire, expliquait la préférence de M. de Lostanges pour Barati, et la ferme volonté qu'il avait apportée à l'accomplissement de cette union. Comme les clauses de ce contrat seront un commentaire explicatif et peut-être justificatif de quel-

DÈS PYAélVÉëS. 341

ques événemens qui nous restent à raconter, nous demanderons à nos lecteurs la permission de leur en rapporter les principales : 1° et pour faire comprendre l'intérêt qu'avait M. de Lostanges à ce mariage , nous dirons que la dot qu'il constituait à sa fille n'était que de quinze mille livres , tandis que l'apport de Barati était de deux cent mille ; 2° l'apport de Barati retournait à sa femme en cas de prédécès du mari , et même en cas d'existence d'enfans ; et cet apport lui revenait comme propre, c'est-à-dire avant le droit des enfans, s'il y en avait , et sans que la famille de Barati pût jamais y rien prétendre.

Voilà pour les intérêts de la famille de Lostanges. Quant à ceux de Barati, ils consistaient

en une donation pleine et entière de tous les biens de M. de Lostanges à sa fille , mais seulement dans le cas d'existence d'enfans nés du mariage de Barati et d'Armande. Dans le cas contraire , Armande n'avait qu'un usufruit, et les biens retournaient aux neveux de M. de Lostanges.

La publication du Code civil n'a pas tellement abrégé les formules des actes notariés que ce ne soit encore une chose fort volumineuse qu'un contrat de mariage fait en dehors du droit vulgaire; on doit penser par conséquent qu'à une époque et dans un pays qui vivait sous la loi romaine, amendée par des coutumes {)articulières et flanquée de bon nombre de dispositions de la loi visigothe , un

DES PYRÉNÉES. Sh9

contrat de mariage , d'ailleurs en dehors luimême de tous les usages reçus, fût un acte d'une longueur démesurée. Aussi la lecture durait-elle depuis plus d'une heure , et cepen^ dantrien ne venait annoncer que cette lecture dût être troublée par aucun accident.

Barati reprenait courage et Arniande commençait à se troubler ; on le voyait aux regards fréquens qu'elle portait sur l'horloge placée dans un coin du salon de son père. 11 lui semblait que le notaire dévorait les pages du contrat , tandis que Barali avait toutes les peines du monde à ne pas crier à celui-ci de hâter son débit lent et monotone.

Cependant , la lecture continua , le contrat

3Zi4 Ï'E CHATEAV

fut achevé et il ne resta plus que les signatures à apposer. Comme il arrive après une longue séance où chacun est resté immobile sur son siège, tout le monde se leva, et l'on alla des uns aux autres pour se faire ces compliméns de parade qui n'ont absolument aucun sens. Ârmande ne quittait pas la porte des yeux, on eût dit qu'elle évoquait le libérateur inconnu qu'elle attendait et qui ne paraissait pas.

Cependant la plume fut présentée à M. de Lostanges et à sa femme, qui signèrent; elle fut présentée à Barati , qui signa , et ce fut eniin le tour de mademoiselle de Lostanges ; tout le monde se tourna vers elle , car on savait son opposition h ce mariage. Elle prit la plume en jetant un regard désolé autour

DBS PYRÉNÉES. 345

d'elle , et marcha en tremblant vers la table ; mais au moment où elle s'en approchait , elle s'arrêta , les yeux fixés devant elle.

— Signez donc, ma fille; signez, lui dit durement son père.

Armande , confondue , ne put répondre que ces mots :

— Où cela?

— Au contrat que voici, dit M. de Lostanges.

Mais lui-même demeura confondu en voyant un gros cahier de papier blanc sur la table. Le contrat avait disparu.

Le fait était presque surnaturel. En effet, il n'y avait dans le salon que la famille de Lostanges , trois ou quatre amis , le notaire , son clerc et Barati. On peut aisément s'imaginer l'effet que dut produire cette disparition sur tous les acteurs de cette scène , mais particulièrement sur Barati , qui croyait tout danger passé, et sur Arraande, qui n'espérait plus aucun secours.

Le premier mouvement fut de regarder sous ta lable à droite à gauche, le second d'interroger toutes les figures présentes sans que personne osât dire à un autre :

— Est-ce vous qui avez pris le contrat ?

— C'est uno sotte plaisanterie, s'écria cependant Barati pale de rage , et comme il n'y a qu'une des personnes ici présentes qui ait pu la faire , je la prie de ne pas la prolonger d(* manière à ce que j'y voie une insulte.

Un chorus universel disant: « M. Barati a raison , qu'est-ce qui a pris le contrat ? » ne fit qu'accroître l'embarras de tout le monde , car c'était une excuse pour tous. Cependant le notaire s'inquiétait et il appréhenda son clerc en lui disant :

— Vous n'avez pas quitté la table des yeux, vous n'avez pas dû la quitter : qui est-ce qui a pris ce contrat ? dites-le sur le champ , car

8ft8 LE CHATEAU

j'aime à croire que ce n'est pas vous qui avez eu cette audace insolente.

Le clerc jura ses grands dieux qu'il était parfaitement innocent de la soustraction.

— D'ailleurs , ajouta-t-il , je n'ai pas quitté le salon , il vous est loisible de me fouiller et vous verrez si j'ai le contrat, car enfin je n'ai pas pu l'avaler.

Barati se connaissait déjà trop bien en coupables pour que la manière dont ce jeune homme se défendait ne lui eût point paru suspecte. L'offre de se faire fouiller était de celles que ne manquent jamais de faire les voleurs lorsqu'ils ont mis l'objet volé en lieu de sûreté.

Barati passa vivement derrière le jeune homme et ouvrit une petite porte cachée par une portière qui était derrière la table où était assis le notaire. Il se baissa vivement, et montrant une feuille volante sur laquelle le notaire avait pris des notes , qui était restée dans le contrat et qui avait dû s'en détacher à l'instant où il aurait été enlevé , il la montra à tout le monde en s'écriant :

— Voici par où le contrat a passé.

— Et voici par où il rentre ! répondit la voix d'un homme qui avait ouvert la porte opposée du salon sans que personne s'en aperçût dans le trouble de cette scène.

Tout le monde tourna les yeux de ce côté et l'on vit un homme d'une haute taille , d'une physionomie imposante et d'une attitude hautaine, n était richement vêtu d'un costume à l'espagnole couvert de broderies et garni de boutons de diamans ; une résille de soie retenait ses longs cheveux noirs , et un poignard d'une magnificence rare brillait à sa ceinture. Indépendamment décela, il portait une rapière, arme passée de mode , mais dont le luxe était d'accord avec la somptuosité étrange du costume de l'inconnu. Armande le regarda avec une joie qui se changea bientôt en une admiration craintive pour la beauté singulière de cet audacieux personnage. Tout le monde demeura stupéfait en voyant cet homme s' an-

nonçant avec cette audace et tenant dans la main le contrat si singulièrement disparu.

Quant à Barati , il pâlit et son visage se contracta d'une expression de rage en reconnaissant dans celui qui lui apparaissait d'une façon si intempestive le muletier qui la veille avait si lestement raconté à quel prix Barati avait lendu des services à la princesse Puzzano et qui lui avait juré de rompre son mariage avec mademoiselle de Lostanges.

Mais la scène qui se passa alors mérite qu'on lui consacre un chapitre particulier.

FIN DU TROISIÈME VOLUMIi;.

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