Le château des Pyrénées
Le baron avait repris sa position, ses coudes sur la table , la tête dans ses mains.
— Vous convient-il, monsieur le baron, lui dit doucement Barati, que je reçoive en
LB CHATEAV
votre présence les dépositions des gens venus ici?...
— Faites votre devoir, monsieur, dit Je baron.
— H ne m'ordonne pas de vous forcer à entendre des choses qui pourraient vous irriter, lorsque déjà vous semble/ souffrir d'un malheur.
— Monsieur le conseiller, reprit le baron en se relevant d'un air fier, il est bon que j'entende tous les crimes que j'ai commis, pour me persuader que j'ai mérité la haine de celle qui vient de sortir. Vous pouvez parler, vous
DES rTné.\ÉE3. i
autres, vous pouvez tout dire, car je vous ai fait du mal ; mais elle ! elle !
Il retomba . la tète dans ses mains , et on vit quelques larmes glisser entre ses doigts pressés sur son front.
Les dépositions commencèrent et, portant toutes sur des faits pareils à ceux dont nous avons parlé dans le commencement, toutes finissaient par une appréciation en argent du tort que ciiacun prétendait avoir soulTert.
A chaque témoignage , le conseiller disait au baron :
— N'avez-vous rien à contredire?
6 LE CHATEAD
— Rien , répondait le baron.
Seulement, il demanda plusieurs fois si don José avait reparu ; on lui répondit négativement , et chaque fois il reprit sa position , ses coudes sur la table et la tête dans ses mains.
Puis , quand tout fut fini , et une grande partie de la matinée fut employée à ce travail, Barati dit au vieux gentilhomme, mais avec autant d'égards qu'il lui avait montré de sévérité la veille :
— Monsieur le baron , voilà les rapports que je vais communiquer au parlement ; il est impossible que vous n'ayez pas quelques observations à faire.
Le baron se redressa alors ; une pâleur mortelle était répandue sur son visage.
— Monsieur le conseiller , dit-il , je crois avoir assez bien compris les plaintes de ces braves gens pour voir qu'ils ne réclament contre moi que des réparations pécuniaires. A combien montent- elles ?
A cent vingt mille livres , monsieur.
— Ils peuvent se partager toutes les terres que je possède dans ce pays ; elles valent à peu près cette somme ; je suis prêt à leur en faire l'abandon.
Un long murmure d'étonnement courut dans toute l'assemblée.
LE CHATEAB
— C'est votre ruine que vous signez, dit Barati.
— Il n'importe ! dit M. de la Roque.
Il prit une plume , écrivit quelques lignes et les remit à Barati.
— Est-ce assez? dit-il.
Tous les paysans se regardaient d'un air stupéfait. Le baron se retourna vers ses gens et leur dit : — Quant h ^vous , il vous sera compté sur ce qui me reste d'argent un an de vos gages. Est-ce assez ?
— C'est trop, monseigneur, dirent quelques Toix.
Le baron se levait et allait sortir lorsque Jean Couteau rentra dans la salle , tenant par la main la fille de Paula.
— Monseigneur, dit-il, je quittais le château, lorsque j'ai trouvé cette enfant pleurant et abandonnée au milieu de la cour.
— Charlotte! s'écria le baron avec un singulier transport.
— Maman n'a pas voulu m'emmencr, dit l'enfant.
— Eh bien! dit le baron, veux-tu rester avec moi ?
iO LE CHATEAU
— Oh! oui, dit-elle.
— Monsieur, monsieur, reprit le vieux gentilhomme, rendez-moi cet écrit! J'avais oublié ma fille, monsieur!
Un vieillard qui tenait l'acte s'avança et le déchira.
— Monsieur, le baron , lui dit-il , le pauvre paysan, qui ne croit pas à la justice , demande beaucoup pour obtenir un peu. Vous nous devez quarante mille livres , voilà tout.
— Vous les aurez , mes braves gens , vous les aurez !
DES PYRÉNÉES. il
— Allons, allons, dit le vieillard, qui n'était autre qu6 Gali, nous n'avons plus rien à faire ici.
Tout le monde sortit, à l'exception de Barali , de Jean Couteau et de Langlois.
— Et toi , Jean , dit le baron , quittes-tu aussi le château?
— Pas maintenant , monseigneur , si vous voulez encore accepter mes services.
— Oui , reprit le baron, à la condition que tu me diras la vérité sur don José.
— Pastourel est mort, monseigneur, et lui
12 LE cnATËAir
seul eût pu vous dire pourquoi don José avait intérêt à le tuer.
— Laisse-nous donc, dit le baron, et éloigne cette enfant. Monsieur le conseiller , veuillez rester seul avec moi. Ce n'est plus au magistrat, c'est à l'homme d'honneur que je désire parler.
— Monsieur le baron, ce que vous venez de promettre sera-t-il tenu? Dois-je considérer r affaire qui m'amenait ici comme arrangée entre vous et ceux qui avaient adressé leurs plaintes au parlement?
— Vous seul en doutez , monsieur , reprit le baron ; et à la confiance avec laquelle ces
DES P\RÉNÉl^9. 13
mêmes personnes, qui me tenaient pour ennemi , sont entrées dans mon château lorsque je leur ai dit qu'ils n'avaient rien à craindre^ vous auriez pu jugei* que j'ai accoutumé tous ceux qui me connaissent h ne jamais douter de ma parole. Cependant il vous reste encore à venger Toutrage fait par moi au parlement dans votre personne, et....
— Je suis volontairement venu dans votre château, ditBarali; ceux qui m'y ont suivi n'y sont venus que sur mes ordres formels et répétés, ajouta-t-il en regardant Langîois , et si raccucil que j'y a» trouvé n'a pas été d'abord ce qu'il est devenu ensuite, personne n'a le droit de s'en plaindre quand je me^trouve
t& Ls CBxitÀxj
satisfait. Maître Langlois , vous pouvez vous retirer.
Langlois sortit j mais à la peur basse et humble qui jusque-là avait re'gné sur le visage de cet homme succéda une expression de haine sauvage , et un regard de menace qui embrassa également Barali et le baron brilla dans ses yeux. Barati ne fut pas sans le remarquer , mais il eût rougi de montrer qu'il avait quelque crainte d'un homme comme Langlois.
Lé baron le suivit de l'œil et paraissait avoir oublié qu'il avait sollicité un entretien, lorsque Barati l'arracha à sa préoccupation en lui disant ^
tas rTBBNÉSS. ii.
«- Monsieur le baron, je vous écoute.
— Monsieur le Conseiller, après ce que voUâ avez va hier dans celte salle , après ma résistance opiniâtre aux avertissemens du parlement, après tous les actes de persécution dont vous avez entendu le récit, vous devez avoir été étrangement surpris du changement qui s'est opéré dans ma volonté et dans mes idées.
— Puisque vous abordez ce sujet, monsieur le baron, je ne vous cacherai pas que je ner puis revenir de mon étonnement.
— Cet étonnement sera encore bien plus grand , monsieur , quand je vous aurait dit la
it
LE COATEAD
cause (le cette résolution. Regarde;i-moi bien en face , monsieur le conseiller : je n'ai pas l'air, n'est- il pas vrai, d'un homme qu'on épouvante avec des contes de nourrice? Et cependant , monsieur , c'est quelque chose de semblable qui m'a de'cidé à agir comme je l'ai fait : c'est un rêve, une vision , une apparition sortie de la tombe qui m'a dicté la conduite que j'ai tenue.
Le conseiller regarda en effet le baron avec une extrême surprise, et celui-ci reprit :
— J'ai tout mon bon sens, monsieur, et ce que je viens de faire vous montre qu'il a fallu quelque chose de bien étrange pour briser en quelques heures une résistiince si longue aux
DES PTRÉNÉES. l'
prétentions des nouveaux fabricans de la montagne , résistance dont j'ayais fait un point d'honneur.
— Je vous écoute, monsieur le baron, reprit le conseiller, et^e vous prie de croire que je respecte les moyens par lesquels Dieu ramène dans la voie du bien les hommes qui se sont égarés.
— Est-ce Dieu, dit le baron d'un ton sombre , est-ce l'enfer qui m'a envoyé cette apparition? Je ne puis vous le dire , mais je dois vous la raconter , parce que vous y avez joué voire rôle.
— Moi ! fit le conseiller.
18 tE CHATEAB
— Vous OU votre image, je ne sais , mais je tais vous dire ce que j'ai vu, bien vu, les yeux ouverts, la tête saine, l'esprit présent.
— Dites donc , monsieur le baron , reprit le conseiller en cachant un sourire, car il se rappelait par quels moyens le baron s'était donné du courage , et il supposait qu'un peu d'ivresse, mêlée h l'émotion extraordinaire qu'il avait dû éprouver en apprenant la catastrophe de Galidou , avait produit des rêves que dans sa terreur il avait acceptés comme une réalité.
— Vous savez ce qui s'est passé , reprit le baron , jusqu'au moment où je fis partir Jean
Couteau pour aller chercher le père Anselme , et où je fis enfermer don José'.
Je rentrai chez moi , et, comme à l'ordinaire , je m'enfermai dans mon appartement. Je me déshabillai seul et je me couchai. Le sommeil ne venait point , l'image de Galidou déchiré par les chiens me poursuivait sans cesse.
Tout-h-coup j'entendis un bruit extraordinaire dans ma chambre comme si l'on voulait en forcer la porte , et je me levai sur mon séant en demandant qui était là. Aucune voix ne me répondit, mais à l'instant même, je me sentis saisi et renversé sur mon lit. On m'y attacha en me cachant la tête et en étouf-
20 X.E CHATEAV
fant mes cris sous une couverture et j'entendis ces mots distinctement prononcés à mon oreille : « La re'sistance est vaine contre les envoyés de Dieu. »
Je ne suis pas un homme à m'effrayer de si peu, monsieur le conseiller, et je me résolus à me tenir en repos pour voir ce qui allait se passer. D'ailleurs, ceux qui avaient pu s'introduire ainsi dans ma chambre auraient pu me tuer s'ils en avaient eu l'intention, et sans savoir ce qu'ils voulaient faire de moi , je supposai qu'il fallait obéir.
Mon attente ne fut pas longue. Après quelques minutes passées dans un profond silence , je sentis enlever de mon visage les
DES PTKÉXÉES. 21
épaisses couvertures qu'on y avait maintenues, et je vis ma chambre e'clairée d'une manière éblouissante. »
Le conseiller ne put retenir un sourire, mais le baron reprit d'un ton sec :
— Je ne suis pas un enfant ni un poltron , monsieur; ce que je vous dis est l'exacte vérité. Ce n'a pas été l'effet d'une imagination épouvantée. Je n'ai pas été renversé sur mon lit par une force dont je n'ai pas pu me rendre compte : c'étaient des mains d'homme qui m'avaient saisi, c'étaient des liens bien réels qui m'attachaient, et cette lumière éblouissante n'était pas de ces lueurs dont on ne voit point le foyer : elle était causée par une quan-
tité de bougies posées sur tous les meubles de ma chambre. Quatre hommes avec de longs couteaux étaient au chevet de mon lit , deux de chaque côté ; leur figure était masquée , et je ne voyais que l'éclat de leurs yeux attachés sur moi comme pour surveiller la plus légère tentative que je ferais pour appeler au secours et pour me débattre.
Le conseiller prit un air plus sérieux en entendant ces détails si bien circonstanciés qui attestaient un homme qui avait vu et observé avec un certain calme , et il lit un signe au baron comme pour lui témoigner l'intérêt qu'il prenait à son récit. Le baron reprit :
— Ce que je viens de vous dire, oionsieur,
me prouva que j'étais entre les mains d'êtres humains, et je me mis en mesure de bien regarder ce qui allait se faire et de bien e'couter ce qui allait se dire.
Après avoir examiné les quatre hommes masqués qui me tenaient sous leur couteau , je portai les yeux plus loin , et je vis en face de moi trois hommes assis derrière une table , comme pourraient l'être trois juges. Ils avaient chacun un flambeau devant lui , de façon que l'éclat de la lumière rayonnant entre eux et moi m'empêchait de reconnaître leurs traits. Il sembla qu ils devinaient mon désir, car le premier , en commençant par ma gauche (j'ai tout observé exactement), le premier,
2ii LE CHATEAU
dis-je, prit son flambleau , et le plaçant à côté de son visage, me dit d'une voix caverneuse :
— Me reconnais-tu ?
— C'était don José, le visage pâle et immobile comme celui d'un mort. Celui de l'autre extrémité en fit autant, et cette fois je ne pus retenir un cri d'effroi en reconnaissant Galidou, pâle comme don José, mais avec une longue tache de sang au front. N'oubliez pas , monsieur , dit le baron , que je le croyais mort d'une manière horrible.
— N'oubliez j)as non plus, dit le conseiller, qu'il était libre ^ ainsi que don José , et qu'avec une adroite supercherie...
— Etiez-vous donc libre aussi , monsieur ? dit le baron, car celui qui était au milieu s'étant levé, et m' ayant de même montré son visage, je vous reconnus, pâle comme les autres , avec un visage livide et immobile , et vous me dites , de cette voix menaçante dont vous avez hier fait retentir cette salle : « Baron, tes trois prisonniers sont ici pour te juger! »
Il y avait une telle conviction dans la voix du baron ; cet homme paraissait si peu soumis à la terreur que cette apparition avait dû produire sur lui , que Barati fut sur le point de se laisser aller à une crainte superstitieuse ; mais , rougissant de paraître ému par un récit plus que le baron ne semblait l'avoir été par une apparition réelle , il reprit :
— Baron , il n'est pas étonnant que , préoccupé comme vous l'étiez, vous ayez prêté à ces ombres fantastiques l'image de ceux dont peut-être vous aviez résolu la mort.
M. de la Roque retroussa les manches de son habit , et montrant au conseiller ses poignets meurtris , il reprit avec un peu de colère :
— Ce ne sont point des ombres de corde qui brisent ainsi les membres d'un homme, monsieur ; mon imagination n'a point produit ces empreintes profondes que vous voyez j elle n'a prêté à aucun de ces personnages le visage que j'ai vu : ils l'avaient véritablement.
— Et VOUS les avez bien examinés? dit Barati avec un véritable étonnement.
— Tant que j'ai pu les voir avec cette facilité, car chacun d'eux s'étant remis sur son siège et ayant replacé son flambeau devant lui , le scintillement de la bougie les couvrait pour ainsi dire d'un voile lumineux que mon regard ne perçait que par hasard quand ils se penchaient à droite ou à gauche ; mais c'est précisément parce que cet arrangement me semblait une précaution pour que je ne pusse pas revoir ces traits , que je saisissais chaque mouvement pour bien les considérer. Toutes les fois que j'ai pu les apercevoir , j'ai bien reconnu les mêmes visages , immobiles , pâles et présentant l'aspect de la mort.
28 Ï.E CIîATEAtJ DES PVUÉNÉES.
Le conseiller écoutait , et son visage passait rapidement de l'expression de l'étonnement à une expression d'incrédulité , selon que la singulainté du récit du baron le dominait ou que sa raison lui montrait ce récit comme le rêve d'un homme ivre. M. de la Roque comprit ce qui se passait dans l'esprit du conseiller, et reprit tout aussitôt.
xy
— Je vous le dis encore , monsieur le conseiller, continua le baron , je ne suis point un enfant qu'on épouvante avec des feux follets et des poupées peintes en blanc, et comme je
suis sûr de ne pas avoir été la dupe de mon imagination, je trouverais aussi bien que vous des explications probables à de telles ressemblances, s'il n'y avait des raisons plus puissantes pour me faire considérer cette scène comme quelque chose de surnaturel.
— Je le veux bien, baron, reprit le conseiller, et quand vous m'aurez dit le reste...
— Le reste, monsieur, le reste vous épouvantera peut-être plus que moi, répartit M. de la Roque avec amertume. Mes juges avaient repris leur place , comme je vous l'ai dit , et ce fut celui qui portait votre visage qui m'adressa la parole et qui me dit : «Baron de la Roque, lu as voulu résister aux ordres du par-
DES PYaKNJÉES. 33
lement , et le parlement m'a envoyé pour te juger ; non point seulement pour les crimes que tu as commis à la face des hommes, mais pour ceux que tu crois ensevelis à tout jamais dans les souterrains de ce château. »
Le conseiller prêta une oreille plus attentive, stupéfait de voir le baron , qu'il croyait toujours en proie à une sorte de délire , prêt à lui révéler des forfaits pour lesquels il faudrait le poursuivre.
Le baron continua :
— J'avoue que cette première parole me fit peur, et je sentis toute ma fermeté s'évanouir quand le juge infernal reprit : « Te souviens-
34 I-E C5ATEAtT
tu de la nuit où le comte de Prias, dont la valise était pleine d'or et de pierreries, vint te demander un asile ? Tu le lui accordas avec empressement, et le lendemain, quand son jeune fils, à peine âgé de dix ans à cette époque , s'éveilla , tu lui racontas que son père avait été obligé de partir dans la nuit et qu'il l'avait laissé sous sa garde. L'enfant te crut, et plus tard , tu lui appris que son père était parti pour les Indes , et tu lui montras une bague en diamans qu'il t'avait envoyée pour la remettre à don José, et l'enfant , qui avait vu bien des fois cette bague au doigt de son père, te crut encore ; et voilà près de quinze ans que celui que tu nommes ton pupille , attend son père dont le cadavre est toujours dans ce
DES PTRÉNÉES. 35
sombre cachot où tu le précipitas et où tu n'as pas osé rentrer depuis ce crime. »
— Monsieur! monsieur! s'écria le conseiller en se levant avec vivacité, est-ce Vi'ai, cela, est-ce vrai?
Le baron lui fit signe de se rasseoir et reprit sans paraître ému de la violente indignation du conseiller :
— Oui, monsieur, c'est vrai. Ce jour-là, la misère était ici, et le lendemain, je devais rembourser au comte de* la Bastide une somme de dix mille livres. Ne pas payer la dette que l'on a contractée envers un usurier ou un marchand, cela peut vous causer des ennms qu'on
36 LE CHATÈAW
brave aisément , car enfin ces gens là ont la loi et les huissiers pour eux ; mais ne pouvoir rembourser une somme empruntée à un gentilhomme, sur parole de gentilhomme , c'est la perte de son honneur, et je ne pus y consentir. Ce dut être l'esprit tentateur , mousieur, qui envoya ce soir-là même le comte de Frias à la Roque , car ce n'était pas son projet ; il retournait de Toulouse en Espagne , et ce fut la fatigue de son jeune fils qui l'obligea à s'arrêter chez moi.
— Et vous osez me faire une telle confidence, monsieur le baron ! dit Barati avec sévérité.
— Je crois parler à un homme d'honneur,
DES riAËNÉES. 37
dit le baron d'un ton railleur , car j'ai eu soin de vous ■' achevé.
de vous demander si le rôle du magistrat était
— 11 l'est, monsieur, dit Barati, et j'oublierai comme membre du parlement ce que vous venez de me dire , mais je vous avertis que , même conune particulier, je ne veux pas entendre le récit de ces visions inspirées par vos remords.
Barati se leva pour sortii* , mais à l'instant même M. de la Roque lui dit :
— Vous m' écouteriez peut-être mieux , monsieur, si , au lieu d'un crime commis il y a quinze ans , je vous parlais de celui qui fut
commis il y en a vingt-cinq, quand mi jeune homme, enveloppé d'un manteau, entra la nuit dans la cabane d'un tisserand d'un faubourg de Toulouse nommé \ ergnes, et y déposa un enfant nouveau-né, avec une bourse dont l'imprudent n'avait pas enlevé le chiffre.
Barati s'arrêta comme frappé de la foudre,
et il s'écria :
• *-^ — Monsieur, monsieur, que voulez -vous
dire? ce n'est pas vrai ! ils ont menti !
— Qui cela, monsieur? reprit le baron avec un sourire de mépris , ces visions enfantées par mes remords?.,.
Barati tomba sur un siège, dans un état
d'agitation effrayant , et, si ce n'eût été le visage froid du baron qui le considérait avec un sourire cruel, il se fût cru le jouet d'un rêve.
— Ils me l'avaient bien dit ! reprit M. de la Roque, que ce souvenir ferait taire cette jactance d'homme de bien sous laquelle vous cachez, depuis vingt-cinq ans, le crime que vous avez commis.
Barati jeta un regard éperdu autour de lui et le ramena sur le baron avec une telle fureur que celui-ci reprit aussitôt :
— Non, monsieur le conseiller, il n'y a aucun moyen de vous défaire de moi. J'ai des armes, ajouta-t-il en tirant un pistolet, et
40 LE CHATRAXI
VOUS n'en avez pas. D'ailleurs, on peut entr^uj ici au premier cri.
— Et , dit Barati à voix basse , ne peut-on entendre du dehors?
— Qui sait, monsieur, si ceux qui m'ont révélé ce secret n'entendent pas tout ce qui se dit en tous iieux ? Car ils savaient la fuite de don José , ils m'avaient dit que Galidou était sauvé, et ils m'avaient dit, mot pour mot, la plainte de Paula.
— Cependant , monsieur , votre surprise a été grande à ces trois nouvelles.
— Ce n'est pas de les apprendre, monsieur,
DES PYRÉNÉES. hl
que j'ai été si fort surpris, c'est de voir se réaliser à cette heure, mot à mot, ce qui m'avait été prédit, comme cela vient de se réaliser à ce moment, lorsqu'ils m'ont dit que le souvenir de la nuit du 20 novembre 16.. vous rendrait plus humble et plus attentif.
— Achevez donc , monsieur , reprit Barati d'une voix sombre et troublée : achevez , car ils ont dû vous dire autre chose.
— Oui, monsieur, reprit le baron. Après m'avoir rappelé ce crime , je veux parler du mien, le spectre qui portait votre visage continua : « Nous sivons, me dit-il, ton projet de me faire disparaître. « Puis, celui qui portail
le visage de don José ajouta : « Et c'est moi que tu as voulu charger de ce crime. »
— Etait-ce vrai , monsieur ? dit Barati confondu.
— C'était vrai, monsieur, répartit le baron ; il semble qu'aucune parole tfa été prononcée cette nuit dans ce château , que ces envoyés de l'enfer ne l'aient recueillie. Mais qu'a cela d'étonnant, lorsqu'ils savent si bien les choses que l'on croit ensevelies dans la nuit et l'oubli de la tombe î "
— Ainsi , monsieur , reprit Barati , qui se remettait un peu de sa surprise , c'est à Fin-
tervention de ces êtres surnaturels que je dois mon salut.
— José m'avait refusé monsieur, et quoique plus lard il eût consenti à vous faire disparaître à la condition que je sauverais Galidou, je suis convaincu qu'il n'eût point tenu sa promesse.
Un profond soupir s'échappa de la poitrine du conseiller et il dit d'une voix sourde :
— Cela passe toute croyance , ou c'est à se croire fou !
— Ce n'est pas tout, monsieur le conseiller. Si je n'ai témoigné nulle surprise en appre-
liant la mort de Pastourel, c'est que je ne pouvais, pour ainsi dire , suffire à l'expression de l'étonnement que je ressentais, car je savais cette mort.
— Est-ce bien don José qui a tué Pastourel? dit Barati avec une curiosité ardente.
— Celui qui portait son visage m'a dit : « Je tuerai Pastourel , parce qu'il sait ce qu'il ne doit pas savoir. » Mais celui qui parlait ainsi n'était pas plus le jeune Frias que celui qui avait revêtu votre figure n'était vousmême, monsieur.
— En efiet... en effet... dit Barati, dont l'esprit reculait à chercher une explication à une scène si étrange , rien ne prouve que ce
DE5i PYRÉNÉES. ZjS
soit don José. Mais , monsieur le baron , vous a-t-on dit , à vous , quel est le secret qui devait amener la mort de Pastourel?
Le baron se troubla à cette question et répondit; la pâleur et l'anxiété sur le visage :
— Monsieur, je l'ai demandé, et savez-vous ce que m'a répondu celui qui avait le visage de Galidou? «Si le conseiller Barati veut te raconter pourquoi il a commis le crime que nous l'avons révélé, tu sauras pourquoi Pastourel doit mourir. »
— 0 spectres denfer ! dit Barati avec une rage dont son visage austère semblait ne pouvoir s'armer, ils savent tout!
46 LE CHATÉAtr
Il se pencha vers le baron, l'œil en feu , les mains agitées d'un mouvement convulsif , et lui dit tout bas : '
— Et ils ne vous ont rien dit de plus?
— Rien , répartit le baron. Mais vous, reprit-il en regardant à son tour Barati avec une ardente curiosité, vous me le direz, ce secret.
Barati ne répondit pas d'abord; il baissa les yeux comme pour se renfermer en luimême et se consulter , puis il reprit tout-àcoup :
-- Jamais, monsieur, jamais!
Le baron sourit amèrement et répartit :
— Oui, oui, ils m'avaient averti que vous refuseriez, mais ils m'ont dit aussi qu'il viendrait un jour où vous parleriez.
— Jamais, monsieur, jamais ! répéta Barati avec force.
— Le jour où ce château tomberait au pouvoir du parlement.
— Comment 'cela ? dit Barati .
— Oui , monsieur le conseiller , le jour où les poursuites que vous dirigez contre moi eussent fait entrer dans ce château les agens
(lu parlement , votre secret eût été divulgué ; et si, ce matin, vous n'aviez pas accepté la réparation que j'ai offerte aux liabitans de ce pays , mon crime et le vôtre eussent été mis au jour. Mais, monsieur , il est temps d'en finir, ajouta le baron, à qui ce récit paraissait de plus en plus pénible à faire. La conduite que j'ai tenue ce matin m'a été tracée de point en point. Si vous n'y aviez pas adhéré naturellement , comme vous l'avez fait , on m'avait donné le moyen de vous y forcer en vous passant ce billet :
Barati le prit et lut ces mots :
« Celui qui porte obstacle à la réparation des méfaits d'un autre a-t-il la conscience
pure? Le 20 tioveuibre 168... est-il effacé de sa mémoire?»
Le conseiller froissa le billet et voulut le déchirer , mais presque aussitôt il le déplia de nouveau avec soin et l'examina :
— Cette écriture vous est-elle connue ? dit le baron.
— Je n'ai pas de relation habituelle avec les esprits de l'autre monde, dit sèchement Barati en mettant le billet dans sa poche.
— Vous ne pouvez garder ce billet , dit le baron ; il doit être anéanti : c'est l'ardre.
Bù tfi CffATËAÙ
— Non , non , dit Barati ; si léger que soit cet indice d'une ruse infernale, je veux le garder.
— Vous me le rendrez, monsieur, dit le baron. Quand j'ai promis formellement à ces trois ministres de vengeance et d'épouvante d'obéir à leur volonté , j'ai juré que je ne me servirais do ce billet que pour vous avertir dé la nécessité d'accepter la réparation que j'offrais, et si vous voulez le déployer tout-à-fait, vous y verrez un mot qui, sans doute, a pour vous un sens que je n'ai pas compris.
En effet, Barati retourna la page et y lut ce seul mot : Uri ! suivi de cette date : 5 décembre 169.L
^ DES PYEÉNÉBS. 51
L'effet que ce mot produisit sur le conseiller ut encore plus effroyable que celui que lui avait causé la date du 20 novembre. 11 regarda le mot fatal, les yeux hagards, le visage éperdu, la respiration haletante et laissant échapper convulsivement des paroles entrecoupées, "t '
— Oui... oui... disait-il... oui... du feu... monsieur, un brasier, une bougie !
Le baron frappa sur la table ; un domestique entra en soulevant la portière qui recouvrait la double porte qui fermait la salle.
— Une bougie I reprit le baron sans regarder*
'■^ Là voilà, dit lé domestique qui la tenait à la main.
Le baron releva la tèle, et se soulevant avec épouvante, il s'écria :
— Qui es~tu? D'où viens-tu?...
Barati regarda k son tour : c'était le visage pâle et immobile d'un vieillard décharné. Barati poussa un horrible cri et faillit tomber à la renverse. Le vieillard lui tendit la bougie et ait d'une voix caverneuse le mot fatal écrit sur îe billet : Uri.
Barati apjirocha le billet de la flamme par un mouvenK^nt machinal d'obéissance , et à
peipe le billet fut-il consumé, qqe le dômes-, tique ressortit immédiatement.
— Ah! s'écria le baron en se levant avec force, celui-là est un homme , il fait jour, je le retrouverai I
Il courut à la porte , l'ouvrit avec fracas et entra dans les salles qui précédaient celle où ils étaient et où se tenaient quelques domestiques avec Langlois, et il leur dit :
— Qu'est devenu Ihomme qui est entré et sorti tout à l'heure?
n^. Î^Quç n'avons vu personne , dit, m d^ ^eux h qui ii s'adressait.
Le baron n'osa pas ajouter une parole et rentra. Barali, penché sur sa chaise, l'œil fixé sur la porte, semblait avoir perdu toute sa raison.
— Personne , n'est-ce pas ? dit-il ; personne ?
— Non.
— Oh! cela devait être. Les morts peuvent rentrer dans leurs tombeaux comme ils en sortent.
— Vous le reconnaissez donc? dit le baron.
— Oui... oui... reprit Barati. Oh! le ciel est armé : nous sommes perdus ! ajouta-t-il en laissant tomber sa tète sur la table.
— Non, dit le baron. Un seul danger existe pour vous et pour moi.
Barati releva la tète.
— Et ce danger, ajouta le baron en baissant la voix, est dans cet homme qui vous a accompagné ici.
— Langlois?
— Lui-même, monsieur le conseiller.
— Que peut-il contre vous?
99 tl e^ATIjAQ
— Je l'ignore.
— Et contre moi ?
— Je l'ignore de même.
— Quoi ! on ne vous a rien dit du danger auquel cet homme peut nous exposer?
— Non, monsieur.
Et pas un mot des moyens de prévenir ce
danger?
— Pas un mot.
Br^rati paraissait hors de lui; et il murmur^ ^X\}x\Q yqIjç ?omk§ i
-r- Ah ! il y a toujours qn moyen de faire taire un pareil homme.
— Monsieur le conseiller, dit le baron, comme votre mort eût été le signal de ma ruine, la mort de Langlois serait le signal de la vôtre. Il faut que cet homme vive encore , et il faut qu'il se taise durant huit jours. Voilà ce qu'ils m'ont dit.
— Mais sur quoi fant-il qu'il se taise 7
— Il faut qu'aucune des plaintes que vous avez reçues ontre moi n'arrive au parlement. Mf> vie et la vôtre soiît à ce prix, Je vous l'ai ^^éjà dit, d ui} soidaî <Ju l'oi pii WA o0k:jc|' ç|?|
justice franchit la porte de mon château, vous et moi nous sommes perclus.
Le baron laissa échapper un regard de triomphe, et Barati reprit :
— Eh bien! d'une façon ou d'une autre il se taira, dût-il m'en coûter toute ma fortune. Est-ce tout ?
— Oui, monsieur, dit le baron, le reste ne concerne que moi.
— Et comment s'est terminée cette effrayante apparition?
— Comme elle avait commencé. On me re-
jeta mes couvertures sur le visage, mes membres furent déliés, et quand je me relevai, j'étais dans ma chambre et sur mon lit. Le jour commençait à paraître. J'ordonnai qu'on prévînt les paysans de votre présence au château, et je fis tout préparer pour l'explication dont vous avez été témoin , sans m' enquérir ni de vous, ni de Paula, ni de Galidou, obéissant en aveugle à tout ce qu'on m'avait prescrit. Vous devez comprendre maintenant , monsieur , qu'à ma place, vous eussiez agi de même.
— Et j'obéirai ainsi que vous avez obéi, répartit Barati, comme s'il parlait aux êtres surnaturels dont il se croyait entouré plutôt qu'au baron lui-même.
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— En ce caç , monsieur , reprit le baron, , vous devez partir immédiatement. Vos montures sont prêtes , vous n'avez pas besoin de guide.
— Devons-nous nous revoir , monsieur le baron? dit Barali.
— Je ne sais.
— Adieu donc, monsieur ; je n'oublierai pas que le comte de Frias est entré dans ce château pour n'en plus sortir !
— Et mo! , monsieur , j'ai gravée dans ma mémoire h <late du 20 î^Qyembrç !
M. de la Roque et le conseiller se firent im salut profond et se séparèrent*