DEUXIÈME PARTIE
Le soir même du jour où Barati quitta le château de la Roque après son entretien avec le baron, le soir même de ce jour, au moment où la nuit commence à jeter dans le fond des
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vallées les ombres transparentes du cre'puscule , pendant que le sommet des montagnes reste encore éclairé d'une lumière rose , Jean Couteau était assis sur un rocher appelé la Chaire-du-Diable .
Imaginez- vous d'abord deux hautes collines parallèles, séparées par un torrent , courant parmi des roches monstrueuses à une profondeur de plus de trois cents pieds ; les flancs opposés de ces collines couverts de buis et de houx tellement pressés qu'aucun pas humain ne semblait pouvoir s'y frayer un passage, et , de loin en loin , interrompant l'uniformité de cette masse d'un vert noirâtre , quelques pointes de roche blanche , projetées horizontalement et sortant de ce sombre man-
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teau de feuillage , dernières marques des terribles convulsions terrestres qui ont enfanté ces montagnes, et que la ve'gétation n'a pu encore recouvrir.
La plus hardie de ces roches, partie du sommet de l'une des deux collines, atteignait presque le milieu du large intervalle qui la séparait de l'autre, et c'était de son extrémité seulement que l'on dominait l'abîme, comme un matelot , assis au bout d'une vergue horizontale . voit l'océan à ses pieds ; c'était de là seulement que l'on pouvait voir le^ torrent qui coulait au fond du ravin , car les arbres qui croissaient jusqu'au bord du Llers , et qui se penchaient sur son cours , le
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cachaient à ceux qui l'eussent regardé de l'un des deux sommets opposés.
C'était sur cette roche qu'était assis Jean Couteau, et son regard pouvait s'étendre, presque en ligne droite, jusqu'à l'endroit où les deux collines s'élançaient comme deux bastions formidables des flancs d'une haute montagae , pendant que les rochers qui tapissaient le lit du torrent gravissaient comme un escalier colossal la pente de cette montagne. Arrivés à peu près aux deux tiers 'de la hauteur des collines jumelles, ils s'arrêtaient tout à coup en un bloc monstrueux de roches bizarres, coiffé d'un bouquet de sapins et d'où s'échappait la source qui alimentait le Llers.
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Mais cette source était insuffisante à envelopper ces énormes anfractuosités couvertes de mousses et de lichens , et se glissait seulement entre les fentes profondes qu'elles laissaient entre elles. Il en résultait qu'au moment dont nous parlons , éclairées par le soleil couchant , dont les rayons enfilaient directement la gorge du Llers , elle offrait l'aspect d'un magnifique filet aux mailles d'or et d'argent , jeté sur une bande immense de velours vert , avec ses reflets , tantôt assombris jusqu'au noir, tantôt chatoyans jusqu'au blanc.
A quelques pieds au-dessus de l'endroit d'où s'échappait la source , un rocher formait une espèce de plate-iorme, abritée par un autre fragment de roc qui la dominait comme
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la voûte d'une niche. Là se trouvait une fissure considérable, qui pouvait s'arrêter à quelques toises , comme elle pouvait pénétrer dans les profondeurs de la montagne. Personne ne le savait, car ce trou, enveloppé de tous côtés de rochers en saillie , était resté inacessible aux plus hardis chasseurs?.
On l'appelait la Niche-au-Loup. Ce nom lui venait de ce qu'une fois (et il y avait de cela plus de deux siècles ) , on y avait vu tout à coup apparaître un loup. Par où y était-il arrive? C'est ce que personne ne savait. Seulement on l'avait va plusieurs jours de suite rôder sur ce roc , en poussant des hurlemens lamentables, jusqu'à ce qu'enfin, poussé par
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la faim et la soif, il eût tenté de descendre par les roches , et se fût précipité jusqu'en bas.
Cela avait naturellement fait supposer que cette fissure, qu'on voyait de loin, ne s'étendait pas dans l'intérieur de la montagne , car autrement le leùp n'eût pas manqué de s'y retirer de temps en temps pour y chercher une issue, et depuis qu'on l'y avait aperçu, il n'avait pas quitté la plate-forme.
C'était sur le versant opposé de la montagne où était bâti le château de la Roque que se trouvait cet endroit pittoresque , et Jean Couteau , assis comme nous l'avons dit sur la roche qui pendait au milieu du ravin, calculait qu'il lui fallait encore parcouru' la crête
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de la colline , puis gravir le sommet de la montagne et redescendre de l'autre côté avant d'arriver jusqu'au château.
Dans toute autre circonstance , c'eût été pour lui une heure à peine de chemin ; mais ce jour-là, il était tellement excédé de fatigue qu'il ne pouvait espérer d'arriver chez le baron avant la nuit , et Jean Couteau le tueur d'ours ne redoutait rien tant que l'obscurité.
Cependant , telle était sa lassitude , qu'il se laissait gagner par l'ombre sans faire un effort pour continuer sa route. Les yeux mélancoliquement ûxés sur le torrent , il en suivait les accidens , pour ainsi dire , sans les voir, et il se laissait aller à ces préoccupations invo-
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lonlaires de Tesprit, qui empruntent à leur insu une image aux objets qui sont sous nos yeux, et il se disait à demi-voix : — Oui, oui , nous sommes au bord d'un malheur.
Cette pensée , jointe à la fixité avec laquelle il regardait le torrent , lui donna un commencement de vertige; il se sentit pris de cette ivresse étrange que nous apportent pour ainsi dire les vapeurs de l'abîme , et qui vous pousse à vous élancer dans le vide immense qui s'enfonce devant aos regards. Il se leva avec efî'roi pour rompre le charme , et , pour s'arracher à cette fascination puissante, il porta les yeux devant lui. Les derniers rayons du so'uil tombaient en plein sur la Niche-au-Loup , et la terreur de Jean Cou*^
teau changea d'objet, lorsqu'il lui sembla que la plate-forme était occupée.
Comme il s'était arraché au vertige qui s'était emparé de lui, il voulut de même chasser l'espèce de délire qui lui faisait voir un être animé sur ce roc inaccessible. Il ferma les yeux pour faire mentalement sa prière , et les rouvrit aussitôt avec la ferme croyance qu'il n'apercevrait plus rien. Mais cette fois, au contraire , ii vit encore mieux la forme d'un homme se dessiner nettement sur le fond noir de la cavité , et , en examinant la haute taille de cet homme , son vaste chapeau de feutre , son attitude légèrement courbée , comme s'il était appuyé sur un long bâton ,
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Jean Couteau ne put méconnaître Pastourel , ou plutôt l'ombre de Pastourel.
Si Jean Couteau ne se fût pas fait un crime d'avoir eu des rapports d'amitié avec un homme qu'il considérait, surtout depuis le matin, comme un sorcier, c'est-à-dire comme voué au diable , cette apparition ne l'eût pas alarmé autant qu'elle le fit.
Sous tous les autres rapports, Jean Couteau avait la conscience tranquille ; aucun danger ne l'eût fait sourciller, car il avait une foi sincère en la protection que Dieu accorde à ses fidèles serviteurs. Mais, en présence de celui qui l'avait fait faillir, il se sentait troublé, et , pour réparer la faute qu'il se reprochait , il fit
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vœu de monter à genoux la côte de Saint-Benoît , au sommet de laquelle était un couvent de femmes sous l'invocation de ce saint, et de placer devant sa statue un cierge de dix livres s'il ne lui arrivait point de mal de la rencontre qu'il faisait en ce moment.
Jean Couteau , ayant trouvé dans ce vœu une force nouvelle , examina plus tranquillement l'ombre redoutable, et se convainquit que c'était celle de Pastourel, si ce n'était Pastourel lui-même. Cependant elle demeurait immobile, et Jean Couteau commençait à croire que là se bornerait l'apparition qui l'avait d'abord si fort épouvanté ; mais voilà que tout à coup l'ombre s'agite , et bientôt une ^voix lointaine arrive à son oreille;
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il entend son nom prononcé distinctement , il croit reconnaître la voix dé Pastouret et il lui semble qu'on lui dit :
— Jean ! Jean ! viens ! . .•. viens ! . . .
A cet appel , pour mieux résister à l'entraînement qui le saisit et le pousse à s'élancer dans l'abîme , Jean Couteau se jette à genoux, et adresse au ciel une prière à haute voix pour couvrir la voix infernale qui l'appelle. Remis par cet acte de dévotion, il se relève, et, sans regarder dans la Niche-du-Loup , il se met eu marche vers le château.
Si Ton a bien compris la description que nous avons donnée de ce lieu pittoresque, on
doit concevoir qu'en suivant la colline qui aboutissait à la montagne , Jean devait approcher de la Niclie-au-Loup ; mais l'épaisseur du fourré qui bordait le sentier qu'il parcourait lui cachait cet endroit redoutable, et, dans le trouble où il était, notre chasseur s'en croyait encore bien loin , lorsqu'à travers une percée qu'il n'avait jamais remarquée, il aperçut le rocher, la plate-forme et Pastourel à quelques toises au-dessous de lui. Le berger semblait attendre F instant où son ancien ami passerait.
En effet , la même voix qui avait déjà appelé Jean Couteau se fit entendre de nouveau , et ces mots furent distinctement prononcés :
-T- On va t'interroger ; mais souviens-toi que la parole est d; argent et que le silence est d'or.
L'ombre posa ses doigts sur ses lèvres, comme pour appuyer sur le sens de cette phrase magique ; puis, tandis que le chasseur, les genoux tremblans, se signait en vain pour conjurer cette diabolique apparition, l'ombre, prenant une pof e de commandement , lui fit signe de s'éloigner.
C'était obéir au diable; mais Jean Couteau ne fit pas cette subite distinction , et pour la seconde fois il prit ses jambes à son cou et s'enfuit, l'esprit tout bouleversé, fort incertain de ce qu'il devait faire.
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Enfin, il arriva aux portes du château et se dit qu'il agirait suivant l'inspiration du moment , partagé qu'il était entre la crainte de suivre et de ne pas suivre le conseil qui venait de lui être donné.
 peine eut-il dépassé le seuil de la première porte , qu'on lui annonça que le baron désirait lui parler. Jean Couteau ^ hâta d'obéir, espérant trouver auprès de M. de la Roque un asile contre les horribles hallucinations dont il était le jouet; mais la première question que lui fit le baron le ramena au souvenir du devoir qui lui avait été imposé. Quant au baron, pour un homme qui depuis si peu de temps avait été soumis à une épreuve pareille à celle
que nous avons racontée , il semblait fort tranquille.
Il était dans cette même chambre où avait eu lieu la scène extravagante qu'il avait racontée à Barati ; et à quelques causes que le baron attribuât cette scène , soit qu'il crût à la réalité d'existences surnaturelles, soit qu'il soupçonnât qu'il avait été la dupe de quelque supercherie , soit qu'il en fût le complice , il semblait n'y plus songer.
— Eh bien! Jean, dit-il, qu'as-tu découvert?
— Rien , monseigneur, rien qui puisse voua satisfaire.
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— Ainsi, la baronne?...
— N'est pas au couvent de la Madeleine ; elle n'est pas non plus chez les béguines de Razepont, ni aux Carmélites de Mas d'Albert.
— Tu n'es pas allé jusqu'à Saint-Benoît?
— Monseigneur, dit Jean Couteau, j'étais allé cette nuit chez le père Anselme ; ce matin, j'étais allé à Saint-Bar thélemi ; dans la journée, je suis revenu au château, et je suis retourné aux endroits que je viens de vous dire. Je ne crois pas qu'il y ait beaucoup d'hommes capables d'aller, après une pareille marche, jusqu'à Saint-Benoît, qui est à plus de deux lieues dans une direction tout-à-fait opposée.
— Tu as raison, dit le baron d'un air soucieux , et tu dois être fatigué.
Il sonna, et un domestique ayant paru, il lui ordonna d*ap[Jorter le souper et de mettre deux couverts sur la table. Jean Couteau voulut s'excuser , mais le baron lui dit :
— Reste, reste, Jean. Il n'y a plus d'étiquelte , maintenant. La fière baronne a quitté le vieux manoir, nous reprendrons nos joyeux soupers d'autrefois , nous recommencerons nos chasses à travers la montagne, et nargue des sots qui trouveront que je ne tiens pas mon ranff !
Jean Couteau examina le baron à la clarté des lumières qu'on apporta et reconnut qu'il avait déjà anticipé sur le souper. Les yeux de M. de la Roque brillaient d'un feu sauvage , et Jean lui répondit :
— Monseigneur , vous êtes , le matin , la justice et l'honneur en personne , mais il semble, que , le soir, un mauvais démon s'empare de vous.
— Je ne crains ni esprits ni démons ! s'écria le baron en ayant l'air de s'adresser aux murs de sa chambre. Qu'ils viennent maintenant, je ne les crains plus.
Et il posa près de lui son épée , un long poignard et une paire de pistolets.
— Allons, reprit-il en s'adressant à Jean Couteau , bois un coup et raconte-moi la vérité.
— Monseigneur, reprit Jean Couteau d'un air modeste , mais ferme , le vin ôle souvent la mémoire de ce quon^ïie devrait pas oublier , et fait venir sur les lèvres ce qu'on ne devrait jamais dire. Je ne boirai pas.
— Il y a donc des choses que tu ne dois pas oublier, et des choses que tu ne dois pas dire?
— Cest possible , monseigneur , et en cela je suis comme la plupart des autres hommes. Si, par exemple, ajouta-t-il doucement, si j'étais père , je ne voudrais pas oublier qu'il rae faut songer à l'avenir de ma fdle.
Le baron regarda Jean Couteau avec une sinistre expression de menace et reprit :
— Ma fille ! tu veux parler de ma fille î... Il s'arrêta au moment où il allait se laisser emporter en malédictions contre cette innocente enfant, et reprit en servant un morceau de venaison à Jean , d'un air indifierent : Oui , Jean, si tu étais père , tu ne voudrais pas oublier l'avenir de ta fille, et ce que tu ne voudrais pas dire aussi , c'est que tu ne crois pas... c'est que tu crains qu'elle ne soit pas... Aide-moi donc un peu, vieux Jean. Lorsque nous chassions ensemble et que j'avais trouvé la piste sans en être bien sûr , tu m'aidais et tu me disais : « Vous êtes sur la trace ; suivez, suivez , et vous arriverez ! »
^ean Couteau trembla en lui-même , mais
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il sut contenir F émotion qu'il éprouvait et répondit aussitôt :
— ^ n n'y a pas de crainte de faire faussé route en suivant la loi de Dieu , qui veut que le père veille sur son enfant.
Le baron tressaillit et il lira du coin de son fauteuil un sac d'argent , le jeta sur la tablé et s'écria tout-à coup d'une voix acre et irritée :
— Tiens, Jean Couteau, ceci t'appartient si tu veux me dire pourquoi don José a tué PastoureL
Ce qu'avait dit à Jean Couteau l'ombre du