V. II
La duchesse de N... à l'aspect de son mari ( car c'était lui qui venait d'entrer ) se laissa tomber assise sur le lit où était étendu d'Aulerive, et tous les autres personnages parurent
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frappés de la foudre, et jetèrent sur le chevalier un regard par lequel ils semblaient implorer son appui. Celui-ci, au contraire, laissa échapper un sourire de triomphe, et soutint, sans eu paraître alarmé, le regard menaçant que lui jeta le duc de N...
Ne sachant point certainement si Clémence possédait les papiers en question, ou si ^ ergnes les avait enlevés avant elle, (CAuterive comprit qu'il n'avait d'autre chance de salut contre un double danger que d'épouvanter le duc, en lui révélant ce qu'il savait, et en le menaçant de la possession de ces papiers, si le duc hésitait. Il le regarda donc en face avec une impertinente ironie, et lui fil un léger saluu
DES PVRÉKÉES. ^11
M. de N..., que son nom, que son rang avaient habitué à tout voir trembler devant lui, porta la main à la garde de son épée, comme pour la tirer, mais il s'arrêta à la voix de d'Auterive, qui reprit d'un ton railleur :
— Ail ! ah ! monseigneur, vous croyez donc que vous ferez mieux vos affaires que ce scélérat de Vergues î ÎSe vous pressez pas tant, monsieur le duc : il y a ici plus de gens de votre connaissance que vous ne pensez peut-être.
Le duc se contint et dit d'un accent ferme lit impératif :
— iMadame, vous entrerez ce soir au couvent des Bénédictines pour n'en plus sortir.
Monsieur mon frère, vous allez vous démettre ce soir même, entre les mains de monseigneur de Toulouse, de l'exercice de votre autorité épiscopale, et il vous dira en quel lieu sa sainteté vous autorise à faire pénitence du crime inouï dont vous vous êtes rendu coupable. Quant à vous, messieurs, votre affaire a été jugée séance tenante, et vous pouvez recommander votre âme à Dieu.
— C'est-à-dire, s'écria d'Auterive, que nous allons être égorgés ici comme des poulets, et que, probablement, dans une heure, la maison bridei-a comme a brûlé celle de ce malin, pour qu'il ne reste rien de vos exécutions, monsieur le duc !
Le duc devint encore plus sombre, et re'pliqua :
— Chevalier , je voudrais pouvoir inventer des supplices pour te donner une mort telle que tu la mérites !
— Et pourquoi, monseigneur, mériterais-je une pareille mort? Est-ce pour ne pas avoir encore dit à ces messieurs le nom du principal complice de notre société ?
Le duc demeura un instant muet, mais il reprit aussitôt :
— îl suffit que la justice en soit informée; ils l'apprendront par elle.
LE CHATEAir
— Cela n'est pas probable, monseigneur, dit le clievaiier, car vous lui accordez une proieciion si particulière, qu'au lieu d'être condamné à être égorgé comme moi , qu'au lieu d'élre eniermé dans ui^ couvent pour y faire pénitence comme monseigneur de C... el madame la duchesse, c'est lui qui condamne et qui exécute les arrêts.
— Vous êtes fou , misérable ! dit le duc d'u.ne voix dont il ne put déguiser l'émotion. Je ne vous comprends pas.
— Oh ! que vous me comprenez très bien, monseigneur ! « Chevalier, m'avez-vous dit ce matin, on me demande un oiïicier dévoué pour faire une sotte arrestation, pour une sotte af-
DES tYRÉNÉES. S15
faire touchant la dignité du parlement. Comme j'ai quelque raison de vouloir me concilier les bonnes grâces de ces messieurs, ne fût-ce que pour mon procès contre les Riquet, je leur accorderai ce qu'ils me demandent. Seulement, comme d'un autre côté je dois quelque reconnaissance à Barati pour un service qu'il m'a rendu dans le temps, dites-lui tout bas, et de ma part, de brûler quelques papiers qui lui ont été remis en dépôt, il y a cinq ans, et qui pourraient le compiometîre. Ils doivent se trouver dans une cassette recouverte de chagrin, posée sur le dernier rayon de la bibliothèque de Barati. » Or, monseigneur, j'aurais voulu vous obéir que je ne l'aurais pas pu; car je n'ai pu aborder Barati sous les yeux du président, de manière même à lui faire un
signe; mais je me suis empare de ces papiers.
— Toi ! s'écria le duc en pâlissant, et en jetant un regard d'épouvante sur Vergues, qui baissa la tète.
D'Auterive comprit que le duc avait été trompé, et que Vergues lui avait faussement annoncé qu'il avait soustrait la cassette.
— Oh t reprit le chevalier, j'ai vu entrer maître Vergues, et j'ai fort bien entendu le mot de passe ; La parole est â: argent et le silence est d'or, qu'il m'a dit en montant; mais la besogne était faite, quoique je ne me fusse jamais douté que ce fût pour celle-là qu'il
DKS PTRÉNÉaS. 317
allait chez le conseiller ; le soupçon ne m'en est pas même venu au coup de poignard qu'il m'a sans doute prêté de votre part.
Le duc baissa la tête. D'Auterive continua :
— Mais je vous avoue que depuis une heure que je questionne mes amis, je suis parvenu a comprendre quel intérêt vous aviez à l'anéantissement de ces papiers...
Le duc leva les yeux sur lui comme pour lui adresser une question, d'Auterive reprit d'un ton de plus en plus impertinent :
— Mais ces papiers, je les possède, monseigneur, et ils sont en des mains qui les livreront, non pas à Béiissane ou à tout autre de
son espèce, mais à tel membre du parlement qui a fort envie de rabattre votre dureté et votre insolence, monseigneur ; et puis, nous verrons si, malgré votre titre de gouverneur de la province, et votre naissance, vous n'en irez pas moins sur la sellette des derniers des criminels, vous qui avez protégé une bande de faux-monnayeurs qui inonde l'Espagne, Gênes, Venise, toutle Levant, et jusqu'aux Indes, de monnaies fausses et sans valeur. Car nous ne sommes tous ici que de faux-monnayeurs que la loi condamne à être pendus.
Le chevalier aurait pu parler ainsi pendant long-temps encore. Le duc paraissait plongé dans le plus complet anéantissement. Linimoljilité de son (oi'ps contrastait singulièi e-
DES pyUEXBES.
ment avec les mouveiiiens presque convnlsil's de ses yeux. Il les portait successivement et avec rapidité sur toutes les personnes présentes, et seinblîîit les compter pour savoir combien de coups il allait avoir à frapper. EnHn, r<^raarquant avec quelle curiosité tout le monde suivait l'expression de ses tiails. il ferma les yeux comme pour se dérober à celte investigation.
Une minute entière (et c'est un bien long espace de temps dans une position pareille), une minute entière s'écoula dans un effrayant silence. Enfin, le duc parut avoir repris un peu de calme, et dit en alTectant une liberté de parole ;i laquelle mentait Icxpression contractée (ie ses lèvres:
— Ainsi donc, c'était pour cela que se trouvait ici la duchesse, et non point, comme l'a dit ce misérable , pour un rendez-vous d'amour?
11 chercha Vergnes des yeux ; mais celui-ci avait disparu. Le duc continua en s' adressant à la duchesse :
— Pardon, madame, de ne pas avoir compris. N'en parlons plus. Du reste, je puis vous apprendre que l'affaire est à peu près finie. Fourvières a déclaré qu'il s'était laissé aller à de faux bruits , et comme, par prudence, on n'a jamais fabriqué aucune monnaie française, et que personne n'a vu de trace de l'entreprise; le président passera pour un fou.
DÈS PTRÉNÉËS. 321
Seulement, et pour couvrir cette arrestation, on fera un procès à M. de la Roque pour avoir insulté le parlement. Barati aura été arrêté pour n'avoir pas dénoncé assez vite le baron. Celui-ci sera condamné à une amende que tu paieras, chevalier, et Barati sera blâmé si doucement qu'il aura lieu d'être satisfait. Nous arrangerons tout cela.
Pendant qu'il parlait ainsi, le duc s'était remis à peu près ; il avait fini par arriver à ce ton de légèreté cynique avec lequel les beaux gentilshommes d'autrefois savaient agréablement parler de leurs vices. D'Auterive ne le quittait point du regard, tandis que la duchesse s'efforçait vainement de prendre l'air assuré qui convient à une femme qui a été si
T. lis 21
ut CHATEAV
indignement accusée. (En effet, la honte de la fausse monnaie ne paraissait peser sur personne. ) Les autres, dégagés de toute crainte nj^tértelle, commençaient à respirer plus lil^rement. Le duc conlinua :
Pardonucz-moi, mon frère, la peur qde j'ai voulu vous faire. Après tout, si quelqu'un est excusable en celte affaire, c'est vous, qui avez fait tourner les proGis de notre cntrepirise à reaibellissemeiit, à la splendeur de votre église ; vous avez assurément payé bien grassement à Dieu le pardon qu'il vous doit.
Quant h moi, vous savez tous, messieurs^ que la plus grande part de mes bénéfices ont été employés à servir les grands projets de
monsieur de Riquet, et que ce n'est pas ma faute si je suis en procès avec lui, qui méconnaît les services que je lui ai rendus.
iMonsieurde Frias, nous avons des comptes à re'gler. Nous ferons ensemble celui de ces mes sieurs. Quant à présent, ajouta-t-il en les regardant de façon h faire comprendre qu'il roulait être obéi, je vous prierai de me laisser un moment avec le chevalier, qui a un peu trop lestement jeté de beaux louis à mademoiselle Langlois, pour qu'il ne soit pas nécessaire de réparer cet échec. Je prierai aussi madame la duchesse de vouloir bien me donner son avis en celte circonstance, et elle demeurera avec nous.
Personne n'avait éié la dupe de la foçon dont le duc avait eu l'air de prendre les rapy ports de la duchesse et du chevalier quand il avait été nommé par eelui-ci comme le prin-
cipal chef de cette bande de faux-monnayeurs. En conséquence, personne ne Aoulut mettre obstacle à une explication qui probablement finirait par un arrangement amiable et une promesse d'oubli réciproque. Cependant l'évêque de C... dit tout bas à sa sœur :
— Nous ne quitterons pas la maison.
Le duc reconduisit les autres personnes jusqu'à la porte. Le comte de Frias lui dit tout bas alors :
— Monseigneur, ne concédez rien jusqu'à mon retour.
D'un autre côté, d'Auterive, se soulevant
SES PTRBNBES. 329
sur son lit, lira doucement la duchesse par la robe et lui dit rapidement :
— Tâchez de me trouver une épée.
La duchesse, sans se retourner, porta la main à son sein, et, la passant derrière elle, tendit un poignard à Gaston, qui s'en empara.
Pendant ce rapide mouvement, les autres personnages de cette scène étaient sortis, et le duc, en revenant vers sa femme, aperçut la main de la duchesse près de celle du chevalier.
— Quel gage d'amour donnez-vous à votre amant? lui dit -il avec ce ton où la hauteur
990 Z.B CHATEAV
du grand seigneur se raôlait à la brutalité de l'homme qui a loi en sa force personnelle.
D'Auterive s'assit complètement sur son lit et montrant le poignard au duc. il lui répondit :
— €e n'est pas un gage d'amour, monseigneur, mais c'est un gage de sûreté pour tous les deux. Vous avez raison, nous avons un compte à régler ensemble, et il était bon que nous pussions le discuter à avantages égaux, car si vous portez ime longue épée, j'aurai du moins, grâce à ceci, quelque chance de ne pas accepter toutes vos conditions sans vous dire les nôtres.
— Les noires ! s'écria le duc d'un ton plus
sqïubre. Vous l'entendez, madame? Monsieur iftet vos. intérêts en commun avec les siens ! Tous plaît-il qu'il en soit véritablement ainsi? Si cela vous va, madame, j'y donne mon consentement. Vous pouvez quitter demain ma maison pour celle de M. d'Auterive, et je vous jure que je ne lui en demanderai compte ni devant le parlement ni l'épée à la main.
— Monsieur le duc, lui dit Léonore avec fierté, vous me proposez le déshonneur volontaire ; vous me connaissez assez pour savoir que je ne l'accepterai pas.
— Il faudra donc que je l'accepte, moi ! repril le duc. il faudra que je vous reçoive dans ma maison, que je vous honore devant tous,
lorsque vous m'avez déshonoré ! Vous me connaissez assez, de votre côté, madame, pour savoir que je ne l'accepterai pas. 11 faut que ceci se finisse autrement.
— Voyons, monsieur le duc, dit d'Auterive, d*un ton moqueur , que nous proposezvous?
— Ecartons d'abord de cette discussion, dit M. de N... , ce qui concerne les affaires de la société. Vous remettrez les papiers que vous possédez à ceux qu'ils intéressent , c'est un devoir sacré auquel vous ne manquerez pas. Et puis, une fois cela fait, nous serons tous les deux, en présence, libres de nous enten-
dre, comme des gentilshommes le doivent dans notre position.
— Je ne vois d'autre objection h ce que vous me proposez, monsieur le duc, que l'ignorance où je suis de la manière dont nous pouvons nous entendre , reprit d'Auterive. Veuillez me l'expliquer, et je suis tout à vos ordres.
Le visage du duc changea subitement à cette question ; un sourire parut se montrer sur ses lèvres ; il prit un air d'indifférence cynique, et dit h d'Auterive :
— Chevalier, vous êtes un bel et bon étourdi, qui, avec vos vingt-cinq ans, avez fait
33i tè CHAtBAt
les folies qu'on fait toujours h votre âgé. Vôui avez mis seulement votre amour dans toô triomphe de vanité, et vous vous êtes dit que le premier bonheur d'un gentilhomme c'était d'plre aimé d'une très grande dame, d'une duchesse ! -»
— Monsieur le duc, dit Leonore avèé indignation, à la façon dont vous commeneé^j }ê vois où vous voulez en venir. Prenez garde que je ne profite de votre exemple > et qu'à men tour je ne ménage rien.
— A votre aise, madame, nous ne somines pas ici pour nous flatter.
"—Laissez parler monsieur le due, intcf*
roHipit d'AïUerive sèchement. Ce qu'il a dit jusqu'à présent me paraît fort raisonnable, et s'il continue ainsi, nous pourrons peut- être fort bien nous arranger h merveille.
—•Que dites-vous, Gaston? s'écria la duelies^e !
— Monsieur le chevalier, reprit le duc en jetant sur sa femme un regard ironique, vous avez fuit le rêve de tous les jeunes fous, ambitieux des nobles intrigues, et vo'^s avçz vu voire rêve réalisé quant au'^i mots. En effet, vous, pauvre chevalier, vous avez été aimé d'une duchesse. Mais qu'est-ce qu'une duchesse qu'on lïe peut avouer? Elle ne vaut pas la plus pauvre belle fdle qu'on peut mon-
S36 Le CHATEAU
trer à tout Toulouse, surtout quand ladite duchesse a quelque quarante ans passés, et qu'elle a un fils dont h peine vous êtes l'aîné. C'est un piège où l'on est désolé de se trouver pris, mais dont on se débarrasse aussitôt qu'on le peut, et je crois, mon cher Gaston, que je ne fais qu'aller au devant de vos plus chers désirs en vous priant de ne plus revoir vos premières et vieilles amours.
Léonore avait baissé la tête pendant que son mari parlait ainsi ; une rougeur brûlante couvrait son visage, et le duc reprit aussitôt :
— Ce n'est pas, mon cher chevalier, que Léonore n'imite encore très bien toutes les façons d'une jeune et innocente personne;
DK5 PYRÉXKES. 337
VOUS voyez qu'elle rougit à merveille, mais il y a une teinte de rage qui n'a rien d'innocent dans ce sombre incarnat.
Comme si ces paroles eussent eu un pouvoir physique violent, une pâleur mortelle succéda à la rougeur de Léonore. Son corps trembla, sa main convulsive se tendit vers le chevalier, et elle murmura à voix basse :
— Le couteau ! rendez- moi le couteau !
— Ecoutez monsieur le duc , madame, dit d'Auterive en se reculant ; tout cela ne nous dit pas encore où il en veut venir.
— Le voici, monsieur d'Auterive. Vous don- T. II, 22
nerez un démenti à tout ce qui pourrait se dire à voire propos, en recherchant immédiatement en mariage quelque jeune fille qui vous plaise : la fille de Langlois, par exemple. Vous quitterez Toulouse et la France avec elle, et pourvu que vous ne vous trouviez jamais sur mon passage, je vous promets d'oublier une folie que je n'attribue qu'à #otre extrême jeunesse.
— Cela n"a rien que de raisonnable, dit le chevalier. El madame, quelle sera sa part ?
— Vous en demandez trop, monsieur d'Auterive : ce sera une atïhire que je déciderai.
— Monsieur, dit la duchesse en se rele-
DES pvRéNi^Ea. 3S9
vaut, ne pensez qu'à vons ; je saurai me défendre.
— Je le sais, madame, dit d'Âuterive d'un ion respectueux, et je ne doute pas de votre courage. Mais il y a, même vis-à-vis de vous, quelque chose (|ui me regarde personnellement dans les intentions futures de monsieur le duc, comme dans les paroles qu'il vient de prononcer.
— Et qu'est-ce donc, chevalier? dit M. de N... en riant. Craignez-vous que je ne vous mette pas assez hien à l'abri des prétentions amoureuses de votre amante suranjiée ? N'ayez pas peur: l'endroit où je renfermerai n'est pas de ceux dont ou puisse sortir furli-
3U0 ht. cnATEAi;
venient pour aller chez la Rosine après avoir menacé son galant, s'il ne s'y rend pas, de lui faire retirer sa compagnie par un mari aveugle. Ne craignez rien pour vous des mesures que je prendrai. Elles vous protégeront contre ce danger.
— Vous parlez mal, monsieur le duc, dit d'Auterive en laissant éclater tout-à-coup une colère qui anima son visage railleur d'une expression puissante, et qui éclaira ses yeux d'une lumière qui étincelait en regards ardens ; vous parlez mal, monsieur : ces mesures ne me protégeront pas, elles m'insulteront.
— OuVs(-ce à dire? fil le duc.
— Elles m'insulteront, comme vos paroles m'ont insulté !
— Expliquez-vous ! s'écria le duc avec fureur.
— Vous avez donc cru, monsieur le duc, (|ue je laisserais impunément outrager la lemme que j'ai aimée, et que je ne saurais pas la protéger ! Coupable pour vous, elle est pour moi fort innocente. Vous avez le droit de la punir, mon devoir est de la défendre. Vous la respecterez, monsieur, vous la respecterez! N'ous croyez 1* avoir lait rougir de sa faute : vous vous trompez, monsieur, elle a rougi devant moi d'clre la femme d'un marnant tel que vous.
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— Chevalier! s'écria le duc en tirant son épée.
— Monsieur, lit d'Auterive en se levant tout à fait, vous êtes mieux armé que moi, mais je suis plus jeune que vous ; je suis blessé, grâce à vos assassins , mais je ne suis pas usé par les débauches les plus viles et les excès les plus déslîonorans. La lutte peut tourner contre moi, ici ; mais demain vous serez vaincu à votre tour, car si je sors d'ici, mort, demain vous êtes dénoncé au roi.
— Vous oubliez que c'est dénoncer aussi madame, et vous ne le ferez pas.
— Demandez-lui, monsieur le duc, si elle
DES l'\KÉ:\KES. Sis
ne piëlère pas 1 infamie du taijourel à la misère d'èlre dans voire dépeiidauee.
— Oh ! oui, Gaston ! s'écria Léonore. La proscriplion, l'échafaud, plutôt que de telles insultes.
— Vous le voyez, monsieur le duc, dit Gaston, et pourtant elle ne court pas ce risque, car il lui suiïit de dire ici le numéro du feuillet où son nom est inscrit, et il sera arraché.
— Par qui?
— Par moi, monsieur, dit d'Auterive, par moi, que ceux qui sont à côté de nous vien-
SZiZl JE CIIAIE.VU
droiit défendre, si je les appelle ; car ils savent que ma mort , c'est leur perte.
— Mais ils savent aussi que ma perte, c'est la leur.
— Eh bien ! donc, monsieur, traitons les allaires sérieusement et sans gossièreté.
M. de N... se mit h ricaner.
— ^Est-ce parce que je vous ai dit l'âge de madame que j'ai été grossier?
Le duc savait bien à uuei eiidioil sensil)le il fra[>pait, et la duchesse lit un nouveau mouvement de lage.
ntS l'VRÉNÉKS. 3i5
— Je le savais, monsieur, dit d'AïUeiive, ou n'est pas née princesse dePa... pour que le jour de notre naissance ne soit pas inscrit au catalogue des grands noms de France. C'est le malheur des personnes illustres d'être ainsi publiquement connues. Vous en savez quelque chose, puisque ce n'a été que par i'trrèt que vous avez clé reconnu pour l'héritier de monsieur le duc de N..., qui prétendait qu'un laquais de madame votre mère s'était beaucoup trop mêlé de voire naissance,
'—Chevalier! s'écria M. de N...
— Il faut bien (pie vous écoutiez à votre tour, monsieur, lui dit d'Auleiive en le conteuanl du regard : oui. je savais ràj-e de ma-
s 46 LK flUAXEAL
dame ia duchesse, mais (jnand je l'ai vue, je l'ai oublié.
Le chevalier prit alors un air de galanterie courtoise et ajouta :
— L" éclat de ses beaux yeux, la perfection de son visage, l'admirable proportion de sa taille, la grâce de sa personne, ont tout à coup effacé de ma mémoire le chiifre qui n'est vrai que sur le livre où il est écrit, mais qui est un mensonge quand on la regarde.
Le duc ne répondit que par un sourire de dédain et un regard de mépris qu'il jeta sur sa femme.
UES I'\11ÉN££S. 'àkl
— Et puis, dit le ciievaliei', il y a des secrets du cœur qu'un uiari que l'on a épousé par force ne sait jamais : c'est le charme d'une personne qui se laisse aller à l'amour qu'elle inspire, et à celui qu'elle ressent. Si je dois vivre encore, monsieur le duc, je vous jure que les plus beaux, les plus doux souvenirs de ma vie seront dans ces amours dont vous me railliez tout à l'heure.
Léonore, nulle ll^mnie ne vous est comparable en beauté ! dit d'Auterive, et si j'ai manqué à l'amour toujours vivant, toujours jeune que vous minspirez, c'est que je suis, comme le disait tout à l'heure monsieur le duc, un lou qui ne savais pas où était le bonheur cl Torgueil de mon cœur.
3^8 LE CHATEAC
Evidemment, ces éloges, ces protestalions n'avaient pour but (|ue de rendre au duc un peu de cette cuisante humiliation dont il avait ilagellé la duchesse, et c'était une position singulière poui* un mari , s'entendanl l'aire, pour ainsi dire, les honneurs de sa lemme par un autre. Mais, entre ces deux hommes qui se jetaient ainsi des insultes à la l'ace, il y avait celle qui était le sujet de cette étrange discussion, et qui, après avoir souffert dans son orgueil des outrages grossiers de l'uu, souffrait dans son cœur des éloges mensongers de Tautre. Léonore, depuis longtemps, sentait l'amour du chevaher lui échapper, et ce n'éîait pas ce retour, qui voulait être généreux cl qui n'éliût que niaîudroil, qui pouvaii la consoler. Elle releva la tète, et s é-
nES PYRÉNÉES. 349
veillant de la douleur cruello où elh^ était plongée, elle dit fièrement:
— A mon tour, messieurs , h mon tour de vous dire mes conditions ; et quoique je n'aie en main ni épée ni poignard, quoique je ne possède hors de cette enceinte ni le pouvoir public, qui rend monsieur le duc si insolent, ni le pouvoir caché qui vous a donné la force de prendre ma défense, monsieur d'Auterive, je vais vous dire mes conditions, mes volontés, et je vous jure que vous les accepterez; je vous le jure, qu'elles vous conviennent ou qu'elles vous déplaisent.
A cette fière déclaration, le duc de S... regarda sa remme d'un air sombre, mais (jui
350 I.n CHATEAU DES PYRÉNÉES.
avait perdu de son insolenle audace. Gaston, de son côté, la considéra avec anxiété, car il était dans une position à ne pas pouvoir refuser ce qu'elle ordonnerait, et avec le caractère qu'il connaissait à la ducliesse, il ne pouvait prévoir ce qu'elle déciderait délie et de lui.
— Monsieur le duc, et vous, monsieur le chevalier , reprit la duchesse avec une vérible hauteur, ne vous préoccupez point de mon avenir en ce qui me concerne : il ne vous gê-
354 LE CUATEAU
nera ni l'un ni l'autre. Monsieur le duc, vous craignez de ine voir rentrer dans votre maison , vous êtes trop vain , monsieur ; vous croyez trop h des choses irnoossibles.
Avant les injures grossières que vous avez jetées à une femme, qui n'est pas si vieille qu'elle ne se rappelle vous avoir vu demander sa main à genoux, j'avais décidé, moi, que jamais nous n'habiterions sous le même toit. Seulement, monsieur, je sortirai de votre maison, mais vous ne m'en chasserez pas.
Vous m'avez condamnée à finir mes jours dans un couvent : je prends celte destinée sans l'accepter de vous. On no m'y jet-
DES PYKENEES.
tera pas comme mie femme à qui le monde est devenu insupporlahle.
— Oh ! mon Dieu , madame , fit le duc en ricanant, je ne tiens pas aux mots, pourvu que les choses soient comme je les entends.
— Vous ententlez donc aussi , monsieur le duc, que d'ici à un mois vous vous démettez de votre gouvernement.
— Vous perdez la raison . madame !
-— Non , monsieur, non. Puisque nous sommes en train de nous faire les uns aux autres la justice que nous méritons , il faut que chacun ait sa part. J'accepte ma condamnation ,
356 ï-6 CHATEAU
je ne fais qu'en déguiser les dehors ; vous acceptez la vôtre , et vous pouvez la déguiser sous l'apparence d'un fier désintéressement et d'un haut renoncement aux grandeurs de l'état.
— Très bien, fit le duc en souriant. Maintenant je serais curieux de connaître l'arrêt que vous prononcerez contre ce gentil chevalier.
— Monsieur le duc , d' Auterivc n'est pas entré volontairement dans l'association ; c'est pour sauver sa vie qu'il a accepté les condition qui lui ont été imposées.
— J'oubliais, en eftét. dîf le duc, que
DES 1>YKÉ^ÉES. 357
M. d'Auterive vous a trouvée fort innocente , et il est juste que vous lui rendiez la même justice. Or, voire chevalier fera ce qui lui conviendra ?
— Non , monsieur ; si M. le chevalier d'Âuterive veut agir comme un galant homme, il doit quitter la France : car ce n'est qu'à celte condition qu'il peut sans danger pour lui nous rendre notre sûreté. Désarmé de l'acte qui le protège en ce moment , il trouverait toujours en vous un trop puissant ennemi , un ennemi trop implacable et trop déloyal peut-élre pour ne pas sans cesse trembler pour ses jours. S'il le gardait, cet acle, il aurait en ses mains un pouvoir trop grand pour ne pas être tenté un jour d'en abuseï- contre ceux
l-K OHATE/VL
dont ii tiendrait l'honneur et la vie dans ses mains. Il faut donc qu'il s'en dessaisisse; il le fera , j'en suis sûre ; je l'espère , monsieur d' Auterive ?
Gaston était devenu rêveur et sérieux.
— Monsieur le duc, dit-il enfin, ce que propose madame la duchesse est honorable pour nous tous. Je ne vous confierai pas ma vie et vous ne laisserez pas la vôtre entre mes mains : c'est tout simple des deux parts. Maintenant que la proposition de quitter la France m'arrive comme un conseil et une prière , et non comme un ordre , je suis assez d'avis d'y souscrire ; mais la difficulté est d'exécuter cette bonne résolution.
La duc avait paru réilccliir à son lour , et, soit qu'il parlât de bonne foi, soit qu'il cachât une pensée de vengeance derrière son assentiment, il répartit :
— La difficulté n'est pas aussi grande que vous l'imaginez; vous savez sans doute où sont ces papiers ? Venez avec moi , nous les détruirons en présence l'un de l'aulre, et chacun de nous sera libre ensuite de faire ce qu'il voudra.
— Vous en revenez à votre première proposition, monsieur : votre sûreté d'abord, puis la mienne et celle de madame la duchesse seront à votre merci. Non , monsieur le duc, il n'en sera pas ainsi ; il faut vous lier à mon
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honneur de gentilhomme, el je vous jure que vous n'aurez pas à vous en repentir.
— Vous réclamez un droit que vous n'accordez pas aux autres , monsieur, répartit le duc ; ma parole vaut la vôtre.
— Non , monseigneur , car vous ne m'avez pas oîTensé , et je n'ai pas à me venger de vous ni d'aucun de ceux que je connais pour être des nôtres, tandis que vous...
H s'arrêta et reprit tout à coup :
— Tenez, monsieur le duc, nous sommes, je le vois, dans une difficulté sans issue. J'ai deux propositions à vous faire. Dans
DES l'YRÉMJiES. oGl
cette maison , il y a des caries et des dés , il y a aussi des épées ; à quelle partie voulez-vous laisser au sort de décider lequel de nous deux sera le maître de la destinée de l'autre? Quant à nos associés, il leur importe i)eu que ce soit vous ou moi, car ils me sont indiflérens comme à vous. Ils seront juges de la partie ou du combat.
— Vous êtes trop habile joueur pour moi, chevalier , dit le duc.
— En ce cas, laites apporter des é[»ccs.
— Vous ne pourrieis tenir la vôtre , uionsieur.
'.)(i2 I.K ClIATKAI
— El d'ailleurs, jcne lepunnetUais pas! dit la duchesse. Dans celle maison où vous êles enlrés tous deux, il n'y a que moi qui commande. J'avais voulu laisser à l'un de vous l'honneur de se montrer généreux, mais je vous vois si occupés h avoir peur l'un de l'autre, qu'il faut bien que ce soit moi qui vous dise ce que vous avez à faire. Monsieur d'Auterive , vous me direz , à moi , où sont ces papiers ; quand je le saurai , c'est moi qui me charge d'assurer voire départ ; et lorsqu'il sera en sùrelé , ajoula-t-elle en se tournant vers son mari , je mettrai votre honneur h couvert, monsieur le duc.
A cette proposition , le duc fronça le sourcil et d'Auterive fit une moue peu approba-
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tive, puis tous deux regardèieiil en iiième temps la duchesse, pour voir jusqu'à quel point elle était franche. Ce fut une chose si plaisante , au milieu des sombres pensées et des inquiétudes qui agitaient ces trois personnages, que la manière dont ils s'examinèrent réciproquement, que d'Auterive se mit à rire tout à coup et s'écria :
— Que le diable m'emporte , si nous n"avons pas l'air de trois voleurs qui ne savent comment se séparer après le partage! Le premier qui s'en ira a toujours peur que , dès qu'il aura tourné le dos , les autres ne l'assassinent pas derrière.
— Vous avez raison, dil le duc en prenant
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un air do liauchise. Finissons-en; cl pour vous montrer que je suis plus disposé que vous à entrer en accommodemenl , j'accepte l'oirre de madame la duchesse aux conditions qu'elle y a mises , pour elle toutefois , et pour vous aussi , monsieur.
— Et pour vous aussi, reprit d'Auterive en se levant.
— Je me charge de la lui faire tenir, dit la duchesse.
— A quel jour, dit le duc, pourrez- vous remettre à madame l'acte dont il csi question ?
Ceci n'esl pas al)Soliiment à ma discrétion, dit d'Aulerive.
— Comment! reprit M. de N...., ces papiers ne sont donc pas dans les mains d'un<' personne qui vous les rende à la première réclamation ?
— Dans tous les cas , ils sont aux mains d'une personne qui ne les remettra pas à la justice, dit d'Auterivo qui répara sa maladresse, à moins qu'elle ne me voie pas d'ici à deux jours.
A ce moment, on entendit un i)ruit confus dans la pièce voisine , et le comte de Frias entra rapidement.
366 LE CHATEAt'
— Monseigneur ! s'écria-l-il , pendant que nous faisons ici des délibérations sans fin sur ce qui reste à faire , le parlement suit son enquête sans se laisser intimider par les menaces qu'on a faites à quelques magistrats , ni se laisser arrêter par le manque de preuves. M. de Fourvières a été appréhendé séance tenante , pour avoir rétracté sa dénonciation , et il a avoué lâchement la supercherie qu'il a employée contre le chevalier. La maison de celui-ci est occupée et on y fait les recherches les plus actives. Celle de Baraii va être fouillée de fond en comble , et la lille du conseiller a disparu.
— Disparu ! dit d'Auteriveavec effroi, sans
que personne, excepté la duchesse, fit attention à 4' exclamation de d'Auterive.
— n faut, s'écria le comte, qu'il y ait eu une dénonciation formelle pour que le parlement y mette cette persistance.
— Mais de qui tenez-vous ces nouvelles? reprit le duc avec effroi.
— DeBélissane, qui, à ce qu'il m'a dit, s'est échappé de la chambre en voyant la tournure que prenaient les affaires. Il est immédiatement rentré chez lui , y a pris de l'argent , s'est fait seller un cheval , et il doit être à l'instant où je vous parle sur la roule d'Espagne.
— Malédiction sur nous! dAutcrive, nous sommes perdus! s'écria le duc. Parlez : où sont ces papiers ? 11 laul que nous les ayons dans une heure , par la ruse ou la violence !
Le chevalier j alarmé comme les autres, allait parler, quand la ducliesse lui jeta un regard qui lui imposa silence.
— Cependant , dit Frias , il n'y a pas de dénonciation de personne. En un mot, voici l'état des choses , telles que Bélissane les a laissées quand il a quitté la séance. L'existence d'une vaste fabrique de Causses monnaies étrangères a été dénoncée , à ce qu'il semble, non seulement à M. de Fourvières, mais à plusieurs membres du parlement. Il
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est dit dans la dénonciation que les principaux personnages de la province en font parlie , mais aucun n'y est de'signé ; le lieu même n'était pas indiqué , et c'est la légèreté seule de M. d'Âuterive qui Ta fait soupçonner.
— iMa foi ! s'écria celui-ci, sauve qui peut! Bélissane est un rusé coquin qui a vu de près la marche des choses, et il a pris le parti que nous ferions bien de prendre tous : c'est de gagner le mieux possible la frontière.
Ce cri de déroute agit sur tout le monde. Plusieurs des personnes présentes se jetèrent de côté et allaient s'échapper, lorsque tout à coup la femme que nous avons nommée Rosine . parut en disant :
370 Lie CHATEAU
— Silence , je vous prie ! Voilà deux personnes qui viennent cPenlrer dans ma maison, et Ton pourrait vous entendre.
— Comment, misérable! s'écria le duc, tu as laissé ton bouge ouvert en pareille circonstance !
î — Monseigneur , répliqua la femme Vergnes dun air fort peu respectueux , le bouge qui cache cette maison où viennent les duchesses avec les chevaliers, et les ducs avec les grisettes de la rue de la Pomme , ce bouge doit rester ouvert jusqu'à huit heures du soir, et il n'en est que sept et demie. Que diraient les sergens du fauhouriî s'il était fermé avant
huit heures? ils croiraient qu'il s'y trame quelque conspiration.
— Quels sont ces gens? dit M. de Frias.
— Un soldat de bonne mine et qui m'a l'air d'appartenir à la compagnie de M. d'Auterive et une jeune demoiselle qui m'a l'air de ne pas savoir où elle est. Ils sont établis dans la salle d'entrée.
— Mais tu peux les renvoyer , dit le duc.
— Oui , vraiment , dit la femme Vergues . mais dans une demi-heure seulement, quand j'éteindrai ma lanterne.
Ces réponses furent faites .avec une insolence qui devait prouver à ceux qui connaissaient les façons ordinaires de la femme Vergues que celte arrivée ne devait pas être indifférente pour tout le monde. D'Aulerive le comprit ainsi , car il se leva et dit :
— Si vous voulez le permettre, je me charge, avec quelques louis, d'envoyer ce galant régaler sa demoiselle dans quelque autre cabaret de la ville.
— Mais n'y a-t-il pas une autre issue à la maison ?
— Pas d'autre, monseigneur, dit Rosine, pas d'autre de nioîi coté.. Qnanl à celles de
i>Es i'\ni.\ÉEs. 373
cette maison, qui ouvre sur une autre rue, il faudrait les briser : depuis plus de trois ans elles n'ont été ouvertes.
— Essayez encore de les renvoyer , dit le comte de Frias.
— J'y ai l'ait mou possible, répliqua Rosine d'un ton d'humeur; mais le spldat ne m'a pas l'aii* facile à mener; il m'a dit qu'il entendait rester dans mon cabaret puisqu'il y avait déjà du monde ; et comme je le niais, il m'a l'ait écouler le bruit de vos voix qui venaient jusqu'à lui , en ajoutant ; « Prends garde que je n'appelle quelque ronde de sergens ! car je viens de voir entrer ici un homme qui avait plus l'air d'un voleur que d'un ga-
374 I.E CIIAIEVC DES l'IUÉ^ÉES,
laiit ou d'imbon buvoui-. » C'était M. le comte de Frias.
— Voyez donc ce que c'est, dAuterive, dit le duc, oubliant les précautions contre l'évasion possible du chevalier, pour parer un danger présent.
— D'Auterive sortit suivi de Rosine^ qui lui dit tout bas :
— Hàlez-vous : ce sont des amis.
Le chevalier <iulUii la [inùAc iiiaison, traversa le jardin, elcoiiinic iUillail eiilreidans la salle, il aperçut i*ierre Couteau et Clémence Barati.
378 I.E CIIAIE.VL
— Me voici , niJidciiioiselle, dit-il aussitôt h Cienieuce.
— Ah! monsieur, lui dit Clémence , venez a mon aide ! je ne sais que Taire , que devenii- !
— Qu'est-ce qui s'est donc passé , ma belle demoiselle? dit d'Auterive.
— L'ignorez-vous?
— Absolument.
— Mais mon i»èi'e, rei'i'it Clémence, savezvousoù il est? ce qu'on a fait de lui? ce qu'il peut avoir a craindre?
DES PYRÉAKES. .^71)
— Rien, dit d'ÂiUejive, protilaiil de celle parole pour savoir ce qu'il désirail avant toutes choses apprendre ; rien , si vous avez suivi le conseil que je vous ai donné; rien, si vous y\ez eu le temps d" enlever de chez vous la cassette que je vous ai désignée.
— J'ai pu y réussir , mais que renl'ernie cette cassette?
— Où est-elle? dit d'Auterivc avec un empressement si extraordinaire qu'il surprit Clémence , malgré ses alarmes.
— Celte caï«settenG regarde que mon, [)èi'e. je suppose.
380 LIi CIIATE.VI
— Elle renlei'int' le salut de cent personnes des plus notables; il faut nie la livrer, mademoiselle , il le faut à l'instant même.
Clémence hésita , mais dégageant vivement son bras de la uianle qui renvelop[)ail, elle lui dit aussitôt :
— La voici, monsieur le chevalier.
Quand d'Âulerive tint dans ses mains celte précieuse cassette (|ui le rendait enfin maître de sa destinée et de celle de tant d'autres personnes, il éiu'ouva à la fois une joie et une terreur indicibles ; il la legarda un moment en la tenant suspendue devant lui , et sans (]u"aucun motif de vengeance ou de cruauté
iexcital , il éprouva de ces désirs qui donnent le vertige, le désir d'user de celle lorce qu'il tenait , ne lïit-ce que pour voir un moment plier devant lui tant de hautes lètes.
Pierre Couteau le regarda avec élonnement et lui dit assez brusquement :
— Monsieur le chevalier, ce n'est pas le moment de faire des réflexions , j'ai d'autres nouvelles à vous annoncer. Le baron de la Pioque , votre oncle , doit être ariivé ; mon père, qui l'a précédé il y a une heure, est allé à voire dememe , qu'il a trouvée fermée par autorité de justice. Alors il est venu h la caserne pour s'informer à moi où l'on pourrnit vous découvrir, car iljparaîl que M. le
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baron a des nouvelles l'oit pressées à vous raconter. Je me suis alors mis en quête de vous retrouver, promettant de vous amener dans la soirée à l'hôtel d'Espagne , où le bal'on doit descendre à son arrivée , et c'est en passant près de votre demeure, pour m' informer de ce qui avait mêlé la justice à vos aflaires, que j'ai trouvé mademoiselle qui rôdait aussi aux environs dans l'espoir de vous voir, et, ma foi, comme elle m'a dit ne savoir où aller , je l'ai amenée ici . où je vous ai demandé de façon à faire comprendre à l'hôtesse que je savais que vous veniez souvent chez elle. >
— Hélas! oui. monsieur, dit Clémence.
Quand j'ai été maîtiesse de celte précieuse
DES PYRÊNËRS. 383
cassette, prévoyant ce qui allait arriver , je me suis échappée de la maison par une porte dérobée pour aller la déposer en lieu sûr ; mais à mesure que je pensais a quelqu'un de nos amis ou de nos parens , je trouvais une raison de craindre que les uns ne refusassent de se charger d'un dépôt si dangereux, que les autres no l'acceptassent que pour le livrer, et que tous ne me demandassent , ce que je ne pouvais leur dire, en quoi ces papiers pouvaient perdre mon père. Je voulus aller vous les porter: hélas! monsieur, si vous saviez ce que j'ai éprouvé de dures railleries et d'insultes quand je minformaisde votre demeure! — Voici une jeune fille , disait-on d'un coin de ];i j'iio h l'autre, (jui cherche où loge un
?>8V LE CUATEAU
jeune officier du régiment de N... Le connaissez-vous? Elle dit qu'il est beau et bien fait.
D'Auteitve sourit^ et Clémence reprit avec un embarras inouï :
— C'est que j'ignorais votre nom et que je ne savais comment vous désigner. Je passais et jallais plus loin. C'était une nouvelle insulte : j'étais comme perdue dans cette ville où je suis née et que je connais si bien.
— Pauvre enfant ! dit d'Auterive.
— Hélas ! monsieur , je sentais le courage prêt à me manquer, et je retournais vers la maison de mon père...
Quoique le danger fût passé, d'Auterive tressaillit et ne put s'empêcher de dire :
— Imprudente!
— Heureusement . reprit Clémence , un voisin qui m'aperçut de loin vint au devant de moi et m'avertit que la maison de mon père était envahie. A celui-là j'osai demander voire demeiuT.
Il savait que c" était vous qu'on avait chargé d'arrêter mon père : il crut que je voulais implorer votre protection pour lui : il me dit votre nom et l'endroit où vous demeuriez ; j'y coi'irus , mais je trouvai voire maison oc-
(^upoo pnr «les t;ens de jusliro. rar je m"('lais T. II. 05
approchée avec précaution , et j'entendis les voisins qui disaient que la maréchaussée venait d'entrer chez vous.
— Alors ne sachant où aller et que devenir, j'entrai dans une église, n'ayant plus aucun asile où me cacher avec ce terrible dépôt entre les mains. Enfin , forcée de sortir de cet asile de Dieu , que l'on ne devrait pas fermer la nuit aux malheureux qui n'ont plus de maison . je retournais chez vous lorsque je rencontrai cet homme qui m'a amenée dans ce lieu.
D' Auterive avait écouté Clémence , dont la douce beauté empreinte d'une vive douleur, dont l'accent naïf et confiant l'avaient ému ; il
l'avait écoutée , disons-nous, avec un intérêt plus doux qu'il n'en avait encore éprouve, il lui répondit :
— Et ce lieu , vous ne pouvez y rester une minute de plus ! Sortez avec ce brave soldat , et attendez-moi au coin de la rue, ou bien suivez-moi ; il vaut mieux fuir ce lieu maudit.
11 fit un pas vers la porte et s'arrêta.
— Et les autres? pensa-t-il, je ne puis les laisser dans cette incertitude.
Il allait retourner près d'eux , mais il s'arrêta encore en se disant mentalement :
« Cependant je serais un insensé si je remettais le pied dans cette assemblée, avec les preuves en main; ils m'égorgeraient sans la moindre hésitation ; et la duchesse , que deviendrait-elle ? »
— Monsieur le chevalier, s'écria Couteau d'un ^ton alarmé , il me semble que je vois passer et repasser devant cette porte plus de gens qu'il n'y en a d'ordinaire à cette heure dans cette rue écartée.
— Diable ! fit le chevaliei' , seraient-ce des espions ?
— C'est possible , quoique nous soyons de force à leur échapper ; mais , ajouta-t-ii plus bas, songez que quelqu'un peut reconnaître
ici mademoiselle Barati , et que sa présence dans cette maison ne peut être expliquée que d'une façon trop fâcheuse pour elle.
— Tu as raison , Pierre , dit le chevalier ; sortons d'ici.
— Il est trop tard ! dit un homme en entrant et en fermant vivement la porte après lui.
D'Auterive saisit son poignard et cacha sa cassette sous son manteau, et Pierre Couteau tira son sabre , mais ils s'arrêtèrent tous deux en reconnaissant le baron de la Roque.