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PARIS MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRÂIRES-ÉBITEURS
RUB YIYIENNE^ 2 BIS
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Ce château existait, il y a quelques années encore, sur la route dlssoudun à Saint- Amand. Il avait échappe à la bande noire, en 1824, en devenant la propriété de M. Honorât Karlavan, riche archéologue qui mettait sa science en action. C'était, du moins, l'opinion publique des voisins qui s'exprimait ainsi.
La même opinion ajoulait que M. Honorât Kariavan avait acquis une grande fortune par des procédés fort simples et à la portée de toutes les intelligences. Il poussait l'avarice, sous le nom d'économie, jusqu'à l'exagération : il vivait de peu et même de moins ; il portait toujours le même habit, fait d'un drap fort et indestructible; il se coiffait d'une casquette de loutre, ne mettait pas d'enveloppes à ses lettres, partageait en quatre un
paiû à cacheter, ramassait dans ses promenades tout ce qui pouvait lui être utila^ upe épingle, un clou, un tronçon de ficelles, et disposait avec soin ces épaves dans un tiroir avec cette étiquette : Objets divers.
Qttelfues je«oes gens du y^i^ioage accablaient d& railleries M. Honorât Karlavan, mais les personnes sages disaient :
— Il fait très-bien ; c'est ainsi qu'on acquiert une grande fortune.
Et, aux environs, tous lés petits propriétaires ambitieux ramassaient les épingles et les clous pour devenir millionnaires après leur mort, et à coup sûr.
M. Honorât Karlavan était alors âgé de quarante-cinq ans. H avait quelques filons gris dans ses cheveux noirs; sa figure voulait exprimer la bonhomie, mais elle était contrariée par des yeux félins ; son front osseux et rétrograde, son nez rostral, une bouche à lèvres épaisses et un menton bosselé. Quand il riait, les yeux et le nez gardaient un imperturbable sérieux.
A côté de lui languissaient sa femme, âgée de quarante ans, et sa fille unique, appelée Louise, une fille pâle et triste, mais belle à ravir.
Les voisins qui, à la campagne, ont toujours très-peu de choses à se dire, répétaient souvent cette phrase sur tous les tons :
— Louise ne ressemble ai à son père Bi à sa mè^.
Ce qui ne souffrait jamais de cootradictîofi.
Un soir de Thiver de 1829^ un faiver fort rude, on faisait un boslon à on sou le cent dans la salle basse du château des Trois- Tours. Une petite lauipe éclairait iaiblement la table de jeu, et laissait à peine distinguer la couleur des as lorsqu'ils tombai^t sur le tapis.
Le percepteur des contributions, le juge de paix et un renti^ nommé M. Yènard, complétaient le quatuor du boston.
M. Honorât Karlavan se plaignait amèrement de l'absence des as, et poussait des soupirs affrrax. Ou était arrivé au cinquième tour, et il n'avait encore rien demandé.
Madame Karlavan et Louise causaient, bâillaient et dormaient dans deux fauteuils vemKOuius.
M. Vénard était radieux^ il faisait le monopole des
beaux jeux : il avait joué trois grandes indépendances
à la préférence et gagnait six cents fiches, la somme
de six sous. Ce rentier était un copiste de M. Honorât et un ramasseur d'épaves; il se croyait sur le chemin du
million désiré.
Je renonce à peindre le désespoir de M. Honorât Karlavan au moment fatal où il perdit une misère par un quatre isolé, en trouvant une renonce chez M. Vénard.
4 IM CMATMAZ BSS TMOIS-VOrBS.
Celait m ONip penh de eeot râ^ j coo^iris b remue, m pe« pi«s d'm soa. Les deax feianes se lerèneal a« cri de détresse poussé psr le châlriam : sa ftaaoe posa doucement la main snr son ^nla. comme pour le consoler, mais sa fille haossa les épaules dans rdbscnrilé.
— Un quatre seolt monnnn méiancdiqaement M. HooonL
— Eh bien ! il £iot payer, dit sa femme en embrassant le malheureux joueur.
— Cela ne le ruinera pas, dit le juge de paix. Honorât lança un n^ard terrible au magistrat raiUeur^
et paya en accompagnant chaque jeton d'un soiqpir.
A ce moment, un bruit de voix extérieur se fit en^ tendre dt suspendit le boston.
— Honorât Kariavan pâlit et se leva.
— Vous m'en deyez toujours trente, dit Yénard de Tair d*un honmie qui craint un oubli Yolontaire.
— C'est bien ! c'est bien! dit Honorât.
Et il marcha yers la porte d'un pas résolu. Un domestique entra et dit :
— C'est une chaise de poste qui ne peut plus avancer sur la route ; il y a des collines de neige. Les chevaux sont tombés de froid, et le postillon a conduit ici le voyageur. Monsieur veut-il le faire entrer ?
LE CHÂTEAU DES TROIS-TOmS. 5
— Comment donc ! s'écrièrent le percepteur et le JQge de paix; vous demandez s'il faut faire entrer ces pauvres gens par cette affreuse nuit !
Honorât balbutia quelques mots, et fit un geste que le domestique crut devoir expliquer dans un sens humain et hospitalier.
Il sortit pour introduire le voyageur.
M. Vénard avait, dans Tintervalle, répété trois fois :
— N'oubliez pas que la misère n'est pas payée, monsieur Honorât!... C'est ainsi qu'on devient millionnaire, pensait M. Vénard.
Et il ramassait une épingle sur le tapis.
Le voyageur entra un instant après. C'était un jeune homme de vingt-cinq ans, d'une figure fort distinguée, et fort élégant dans son maintien et ses manières. Il paraissait souffrant, et les deux femmes se hâtèrent de réunir deux bûches sur les chenets de la cheminée pour réchauffer le visiteur que le froid avait saisi.
— Monsieur, disait le jeune homme, je suis désolé d'interrompre vos amusements, et je vous remercie de votre bon accueil.
M. Honorât s'inclina et répondit par des mots qui ne composaient point une phrase.
— Notre route vicinale est affreuse, dit le percep-
teur. Le conseil municipal est obéré, et i) a renyoyé une attocation à Fan prochain.
Le voyageur s'était assis, et il avait posé ses pieds sur les deux chenets économiques et avares de chaleur.
— Monsieur, dit-il, j'ai bâte de vous dire mon nom : je suis le vicomte Charles de Jonzac. J'allais régler quelques affaires d'intérêt à Saint-Amand, et je comptais ensuite me rendre en Ilalie pour y passer Thiver...
— Peut-on vous offrir quelque chose? dit madame Honorât.
— Mille grâces. Madame, reprit le voyageur; j'éprouvais le besoin de me réchauffer," voilà tout. Nous avons quinze degrés en ce moment; mais, je vous en prie, ne vous dérangez pas; continuez votre jeu.
— Oui, dit M- Vénard, contiBraons, puisque Monsieur n'a besoin de rien. Vous savez, monsieur Honorât, que vous me devez trente. . .
— Oui, oui, dît Honorât avec impatience ; avez-vous peur que je vchus fasse banqueroute?
— Alors, dit le percepteur, puisque monsieur de Jonzac le permet, nous finissons le tour.
Les deux femmes s'assirent à côté du voyageur, pour causer avec lui de la neige et du mauvais temps.
Le boston continua, mais M. Honorât devint taciturne et distrait ; il confondait les couleurs, et laissait gagner
des bostons ayant en main ûx atouts majeurs et en dessous. Il payait même sans se plaindre, ce qai confondait de stupéfaction M. Yénard.
Le tour fini, on régla. M. Honorât perdaitune somme exoii)itante, huit sous et demi. On s'attendait à une explosion. Pas un coup de poing ne tomba sur le tapis vert.
M. Honorât parut saisi d'une pensée subite, et, se lerant, il dit à M. de Jonzac :
— Excusez-moi, Monsieur, si ce que je vais vous demander vous parait un peu blessant; mais je suis susceptible à l'excès âans ma prudence de père dé famille... VoudrieZ'iroUd avoir la bonté de me montrer votre passe-port.
— Volontiers, dit le jeune homme en souriant; je comprends tous les scrupules... Voici mon passe-port.
Le percepteur et le juge de paix firent des gestes èb désapprobation ; cette exigence leur paraissait inhospi^ talière au deruier point.
Honorât ne remarqua point la pantomime de ses voisins ; il prit le passe-port, la lut avec la minutieuse at* tention d'un brigadier expert, et le rendit au voyageur^ en ^'excusant une seconde foi&.
Madame Honorât, conseillée par Louise, avait fait préparer une chambre de réàerve pour M. de Jonzac.
8 LE CHATEAU DES TAOIS-TOUBS.
Le voyageur prit congé de la société et sortit de la salle basse, en suivant un domestique qui portail un bougeoir.
Les trois joueurs de boston demeuraient dans le voisinage du château ; on leur fraya un sentier à travers la neige, et ils rentrèrent chez eux un peu avant minuit.
Resté seul avec sa femme, M. Honorât lui dit d'un ton sec:
— Demain, à la pointe du jour, ce jeune homme quittera le château. Vous transmettrez cet ordre à Martin.
Il salua froidement, prit un flambeau, et s'achemina vers l'escalier qui conduisait aux appartements supérieurs.
Le lendemain, les deux femmes, levées de très-bonne heure, envoyèrent Martin, le domestique, à la chambre du voyageur pour savoir des nouvelles de sa nuit, car il Jeur avait paru bien souffrant, et elles apprirent qu'après un sommeil très-agité le réveil n'avait pas été bon, et que ce pauvre jeune honmie reconnaissait lui-même, sans l'avis d'un médecin, qu'il avait une forte fièvre et qu'il était dévoré par la soif.
M. Karlavan arriva sur ces entrefaites, et, en entendant les derniers mots, dit :
— Bah ! ce n'est rien, il est jeune ; à son âge, on a
toujours la fièvre. Donnez-lui un verre d'eau, et allez chercher deux chevaux à la poste... Au reste, ajouta-t-il, je ne suis pas assez riche pour tenir hôpital chez moi.
Les deux femmes gardèrent leur indignation au fond de leur âme et n'osèrent se permettre aucune remontrance.
Le domestique hésita, comme pour attendre un second ordre, mais sur le signe brusque du maître il remonta pour signifier le congé au voyageur.
Charles de Jonzac était trop fier pour opposer la moindre objection à cet ordre, d'une si révoltante inhospitalité; il fit un violent effort pour lutter contre le mal, s'habilla péniblement et descendit à la salle basse pour attendre les chevaux.
M. Honorât se promenait, enveloppé d'une fourrure, dans cette salle glacée, en murmurant un monologue contre les voyageurs qui prennent les châteaux pour des auberges. De Jonzac entra, salua poliment, avec Tintention de ne dire que ces deux mots au châtelain :
— Monsieur, j'espère vous rendre un jour le bon accueil que vous m'avez fait.
— AhJ Monsieur, dit Honorât, c'est avec de l'ironie que vous payez votre nuit! Voilà bien les jeunes gens dépourvus d'expérience 1 Mais, Monsieur, si j'étais obligé d'accueillir chez moi, dans les nuits d'hiver, tous les voya-
10 LV CHATEAU DES TRQIS-TOfrRS.
geiirs qui soafteiit da froid, je mangerais mes petits reveimsà oe métier t
— MoDsienr, rppHt de lonzae, je ne me permettrai aucune obserraiioD, et je regrette même des paroles qai ont pm T0Q8 Uesser.
Il fil un dernier salut, et se retourna du côté de la porte.
M. Honorât le rappela.
— Encore un mot, dit-if d'un ton moins rude, je n'ai pas Fhonneur de tous connaître, et vous ne me connaissez pas. Vous allez sans doute publier partout que l'opulent propriétaire d'un château vous a mis à la porte, par un froid de quinze degrés. Ce château est une masure qui tombe en ruines et qui est grerée d'hypothèques ; je vis de ce que me laisse la générosité de mon fermier; quand il récolte, je glane. J'ai une femille et de nombreuses charges. A force d'économie, je m'estime heureux, lorsqu'à la fin de Tannée j'ai lié les deux bouts. Encore une mauvaise récolte comme celle de l'an dernier, et je suis encore réduit' aux emprunts.
Le ton qui accompagnait ces paroles avait un accent de vérité qui frappa le jeune vojrageur; il prit la main du châtelain et la serra.
— Maintenant, reprit M. Honorât, je regrette, a mon tour, un premier mouvement d'humeur, et je vous prie
LE CHATEAU DES TftOIS-tOtRS. H
de rester. Vous vous conteûterez du peu que nous avons... et eii attendant je vais allumer du feu... Ah! vous vous chaufferez à la fourrure ; ici, le bois est T2trè et fort cher... Nous avons brûlé tous nos tient meuMes, Congés par les vers et rhumidité ; des meubles enfouis Ml galetas depuis quatre siècles, au moins,.. Écoutez, monsieur de Jonzac, vous ête^ jeune, vous avez de la fortune ; eh bien ! suivez mon conseil... ménagez vos écttsj la vie est longue : si une mauvaise récolte, une répar*-' tion d'iomieubles, un fermier insolvable, entament une fois vos revenus, vous êtes ruiné au bout de cinq ans. Un locataire ne se ruine jamaî s ; un propriétaire se ruine : il n'y a que les riches qui perdent,' les pauvres sont à
Tabri de tout.
Tout en débitant ces maximes, M. Honorât ép*uis»it
son souffle pour rallumer les deux bôe^hes, éteintes au couvre-feu de la veiîle. Le jeune voyageur se repentait d'avoir mal jugé son hôte, tout en admettant qu'il y avâfil un peu d'exagération dans les maximes d'économie domestique professées par le châtelain.
Ils étaient assis tous deux sous le manteau de ta cheminée féodale, et ils poursuivaient l'entretien sur de» choses iifsigniffantes, comme des oisifs qui ont tout un jour à dépenser et causent pour tuer le temps.
Le domestique mettait le couvert pour le déjewwr.
i2 LE CHATEAU DES TROIS-TOTJRS.
Un postillon vint annoncer que la neige de la nuit avait rendu la route encore plus impraticable, et que la poste refusait des chevaux.
— C'est bon! dit M. Honorât Earlavan; M. de Jonzac attendra.
Et il ajouta, avec un léger sourire :
— Monsieur de Jonzac, vous ne ferez pas trop bonne chère ici; mais vous serez à l'abri du mauvais temps. .. Comment vous trouvez-vous?
— Un peu mieux, dit le jeune homme ; je vous remercie.
— Nous sommes dans une affreuse saison, reprit le châtelain ; on ne sait vraiment que servir à table. Je n'ai pas l'habitude de faire des provisions : c'est trop ruineux, surtout quand il y a, dans une maison, des femmes et des ménagères qui ne ménagent rien. Les femmes ne savent pas toute la peine que l'argent donne, quand on veut le gagner et le conserver honnêtement.
Sur ces mots, les deux femmes entrèrent et s'assirent à la table du déjeuner.
M. Honorât montra son couvert au jeune voyageur, qui s assit à côté de Louise.
La jeune fiUe avait mis sa plus belle robe, une vieille robe de mérinos, teinte deux fois et n'ayant plus de couleur; mais la figure qui s'élevait au-dessus de cette robe
LE CHATEAU DES TROIS-TOURS. i3
ne permettait plas aux yeux de regarder la toilette : c'était Tidéai rêvé par TimaginatioD la plus exigeante; une exquise perfection de traits; un regard de madone; un front purement ciselé, sous dés cheveux ondoyants et superbes ; un cou parfaitement sculpté dans un bloc d'ivoire ; un ensemble divin qui résumait harmonieusement tous ces détails; et, ce qui rehaussait encore la beauté angëlîque de Louise, c'était une modestie de maintien, naturelle et sans aucune préméditation : elle s'ignorait.
Les deux plats qui furent servis à ce déjeuner n'ont pas de nom dans la cuisine ; il est donc impossible de les citer. Le pain avait une couleur bistre qui n'appartenait à aucune espèce cérc^ale; le cidre remplaçait le vin.
I — Ce matin, pour faire honneur à M. de Jonzac, dit
' le châtelain, nous faisons un peu à' extra.
I Eh! qu'importait au jeune homme ce déjeuner absent, ce cidre aigre, cette cheminée froide, cette salie nue, cette neige qui flottait aux vitres? Il avait revu
I l'ange de la veille, mais bien plus belle à la clarté du jour; il respirait à son côté ; il effleurait du genou un pli de sa robe; il voyait deux petites mains blanches cueillir des miettes de pain sur la nappe, pour ne pas déplaire à
f M. Honorât, qui comptait les atomes et mesurait tous les morceaux. Le pauvre jeune homme, à peine arrivé au
14 LS CSATSAV DKS TEOIS-TOITSS;.
château des Trois-Toors, crojatt aioier Leiiisa depuis ans; c'élail «ne Tîeille passim d'un jo«r.
An dessal, on serrit pompensenimt sur ime lai assiette une pomme isolée ; M. Hom»at la cueillit ai respect, et après aroir {nris ses dimeDsions, comme ingénieiir, il la conpa en quatre et la présenta aux ce ▼ires, en disant :
— Yoîlà une pomme qne CSieret Tendrait un firaii an Palais-Royal. Elle Tient d'nn pommier qne j'ai ] dans le pré, nn arbre superbe, qni me donne beaucoi de soaci ; dès qne ses firaits sont Terts et paraissent rÎT fortement à la tige, je leur ouTre un compte à part» doubles, doit et avoir; je connais leur quantité sur l'ai bre, et j'établis ma balance à la récolte, déduction fail des fruits Terts dont je constate la chute après une nu de grand vent. Sans ces précautions, monsieur de Jon zac, on est ToIé par un fermier ccHnme dans un bois.
M. de Jonzac parut approuTer par un sourire artifi ciel çeile précaution de propriétaire contre un fermier
— •Ainsi donc, reprit Honorât, tous allez passer l'hi- Ter en Italie ?
ll^eune homme, pris au d^unru par cette interrogation, bégâ^ secoua la tête, découpa son quart de pomme, et dît enfin :
— Mais, oui, c'était en effet mon intention... Thirer
LI CBATSAir DES TROIS-TOURS. 15
est agréable dans les pays chauds... mon médecin m'avait conseillé un voyage à Naples. ..
— Et vous allez à Naples ?...
— C'est-à-dire... reprit de Joniac en souriant, tous saurez que je suis très-superstitieux... je tiens ce défaut de ma mère*., et... j'ai presque honte de l'avouer...
Le jeune homme, qui écoutait la respiration de sa belle voisine, ênit que le souffle venait de s'arrêter svft ses lèvres de corail ; il continua :
— J'ai peur de mon accident d'hier soir. Ce n'est pas d'un bon présage; j'irai à Naples l'hiver prochain.
La belle voisine respira.
L'oreille de l'amoureux Joozao recueillit cette nuance imperceptible qBÎ avait toute l'importance d'un aveu.
— Et alors vous rentrerez à Paris? demanda M. Ho-
— Quand la route me le permettra.
— Si le vent tourne au sud, reprit Honorât en regardant la vitre^ nous aurons le dégel.
Et il se leva de tablepour mieux examiner l'état du ciel.
M. de JoBzaG offrit soii bras à mademoiselle Louise pour la conduire au manteau de la cheminée,, et, prenant le ton de la politesse désoeuvrée, il hs dit ;
— Vo«3 passez donc tout l'hiver à la campagne. Mademoiselle?
— Oui, Monsieur, et Tété aussi, répondit la j fille, avec le ton timide et calculé de la confidence.
Elle s'assit, prit les pincettes, essaya de récon( les deux éternelles bûches qui se séparaient à ch instant, et ajouta :
— M. Honorât, lui, va souvent à Paris, pour sei faires ?
— Oui, cria M. Honorât devant la vitre, je vois embellie du côté sud.
— Alors je partirai demain, dit de Jonzac avec nm gèretè artificielle.
La jeune fille leva la tête et donna au voyageur ui gard... un regard d'une expression ineffable.
M. de Jonzac était à Tâge heureux où l'homme d d'une figure avantageuse croit aux séductions impn sées, aux conquêtes faciles, aux mémoires de Gasan et de Faublas, aux contes de Boccace, de La Fonta et de Marmontel, et à Phèdre de Racine. Eh bien ! faut le dire à sa louange, il n'interpréta pas le regard Louise en faveur de son amour-propre ; il comprit qi y avait dans ses beaux yeux toute la révélation d'un m tère qui n'appartenait pas tout entier à l'amour.
M. Honorât Karlavan se rapprocha de la chemin( et, chemin faisant, il ramassa une aiguillée de fil blai qu'il donna soigneusement à Louise en lui disant :
LE CHATEAU DES THOIS-TOVRS. 17
— Vous laissez tout égarer çà et là, ta mère et toi, c'est ainsi que les meilleures maisons s'écroulent... Allons, remettons-nous au travail. Ta mère t'attend à la lingerie. On perd toujours à table un temps précieux.
La gaze qui couvrait le sein de la jeune fille s'agita doucement, et cette imperceptible ondulation, indice d'une voix intérieure, n'échappa point à l'œil subtil de Jonzac. Que de choses l'amour exprime dans un langage muet!
Louise se leva, salua froidement et sortit de la salle basse.
— Voilà toute votre famille? demanda Jonzac d'un ton indifférent.
— Eht oui. Monsieur, reprit Honorât. Dieu merci t Les enfants trop nombreux font la ruine des pères ; je n'ai qu'une fille, et je ne vous cache pas qu'elle me donne souvent bien des soucis.
— Jusqu'à son mariage, dit Jonzac, et après...
— Peste! interrompit Honorât, au siècle où nous sommes, on ne marie pas une fille aisément ; il faut une dot; il faut qu'un père se coupe une jambe et marche boiteux toute sa vie... Au reste, Louise n'a aucun goût pour le mariage ; je vais en faire une chanoinesse.
Charles de Jonzac réprima un mouvement et attisa le feu.
i8 LE CHÂTSAU DBS TBOIS-'TOUHS^
Ua bruit de pas se fit entendre au dehors, et H nard entra en secouant la neige qui courrait ses Jb Il venait faire sa partie quotidienne de piquet.
— Vous permettez, n'est-ce pas? dit le châtel Jonzac ; nous avons de longues journées d'hiver à pa et la dame de cœur nous est d'un grand secours. . . * naissez-YOUs le piquet à troîs ?
— Hélas I non, dit Jonzac.
— Ni le piquet à écrire ?
— Encore utôins... D'ailleurs, je ne connais aui jeu.
-— Et que ferez-YOus pendant notre jeu, monsieur Jonzac ?
— Eh t ne vous uiettez pas en peine de mon oisi>
té... je lirai... je*..
Et comme saisi d'une idée soudaine :
— J'écrirai t.. oui, j'écrirai à Saint^Âmand, oji j suis attendu, et où je n'irai pas... Y a-i-il une petit poste dans le canton 7
— A vingt pas d'ici^ chez l'épicier.
— Alors, reprit négligemment Jonzac, vous aurez la bonté de me faire donner ce qu'il faut pour écrire trois lignes à un honune d'affaires intelligent.
Pendant ce dialogue, M. Vénard préparait la table de jeu, les cartes et les marques.
Ui GHATKAU DBS TAOIS*TOVES. 19
M. Hofiorat ouYiit une armoire, en tira une feuille de papier, et dit :
— Vous n'avez que quelques lipes à écrire? -— Oui, moflsieiur Honorât.
— Cdia suffit.
Et Honorât coupa la feuille en deux, donna la moitié à Jonzac, partagea soigneusement un pain à cacheter qu'il déposa sur la table, accraiplissant toutes ces petites choses avec une gravité qui n'avait paa l'air de soupçonner le ridicule attaché à ces minutieux détails.
M. Vénard entonna l'étemel refrain :
— C'est ainsi qu'on arrive à une grande fortune. Puis il ajouta d'un ton de découragement :
— Cependant voilà vingt ans que je ramasse des épingles et que je coupe cinq centimes en quatre, et je n'ai pas augmenté mon revenu de cinq francs.
— C'est qu'il y a un vice dans votre manière de vivre, dit Honorât en faisant de l'encre avec de l'eau pour Jonzac.
— Quel vice? dit M, Vénard avec dignité.
— Ah ! je l'ignore, moi, dit Honorât. Voyons, commençons notre partie. Vous avez une fameuse chance contre moi depuis trois jours ; si ça continue, je renonce à jouer de Y^rgeui avec vous. Nous jouerons une prise de tabac es cent cinquante.
20 LE CHATBAU DES TROIS'TOVRS»
De JonzaC) mQDi de tout ce qui lui était nécesi pour écrire, monta Tescalier de sa chambre en faisai monologue mental :
— Est-il possible que des hommes se résignei amasser une grande fortune au prix coûteux de tant petitesses et de privations?
Il ferma la porte de sa chambre pour mettre à exéc tion le projet qu'il venait de concevoir.
D'abord il coupa un tiers de la demi-feuiile de papi que la générosité d*Honorat venait de lui donner, et écrivit ces lignes :
( Mademoiselle,
« Vos yeux m'ont dit que vous n'étiez pas heureuse Dieu seul donne le bonheur, mais il se sert quèlquefoi: d'un obscur intermédiaire pour délivrer une jeune filh et lui donner un mari qui se rendra digne d'être aimé.
« Je pars pour Saint- Amand; si vous daipez me donner le droit d'espérer, vous laisserez une bougie allumée toute la nuit de lundi prochain à mardi derrière la vitre de votre chambre, au sommet de la petite tour.