‹ Le chateau des trois toursChapitre 15 sur 43 · SOUVENIR DE VOYAGES · texte numérisé non relu

SOUVENIR DE VOYAGES

de quarante francs sous on chandelier, et me dit que la même chose était arrivée avant Jésus-Christ : à telles enseignes qu'un village fondé par Cadmus fut détruit par Scipion Nasica.

Et le savant mit dans sa bourse le napoléon, et me salua.

M. Jomard, cet infatigable voyageur qui a parcouru tout notre globe sur la mappemonde, me dit que le cas des nez de Nogent était renouvelé des Grecs ; et que Nogent comme Porosos, village du Péloponëse, avait UDC atmosphère astringente qui supprimait le nez au berceau.

M. Raoul-Rochette me rit au nez et ne me répondit pas. .

Je vis le moment où il allait me fermer la porte au nez.

J'en fus quitte pour la peur.

Je me cassai le nez sur cette question.

La cinquième fois que je passai à Nogent, je descendis àTauberge des Trois- Pigeons. II n'y avait que des garçons, et ils avaient tous des nez gigantesques ; ils avaient ▼olé l'autre sexe.

U n'y aurait eu que justice à établir une compensation.

Mais comme j'avais assez de soucis déjà avec les nez ^nts des filles, je ne voulus pas renchérir sur mes

chagrins avec les nez présents des garçons : je passai outre.

Je me promenais mélancoliquement dans la Grande- Rue, qui est fort petite, lorsque la fantaisie me prit d'entrer à l'église pour demander à Dieu une bonne inspira* tion.

J'avisai à' droite une vaste chapelle gothique qui portait cette inscription sur la voussure :

GHASPËL DES ONZES MILLES VIERGE.

Les fautes d'orthographe ne me frappèrent pas ; il ne faut pas chicaner avec les écrivains goths, qui ne savaient pas notre français en 1288, avant le Dictionnaire de l'Académie, rédigé par M. Droz, horloger.

Cette chapelle était décorée sur tous ses angles d'une quantité prodigieuse d'énormes tètes de vierges. Oh I il y en avait bien onze cents. Elles faisaient de l'effet pour onze mille. Au reste, en sculpture, un zéro de plus ne compte pas.

Ces onze cents tètes n'avaient point de nez ; c'était horrible à voir ! Je tombai la face contre terre à ce spectacle, et je faillis ajouter une tète de plus aux onze cents. Rien n'épouvante comme un visage sans nez ; mais, s'il vous en tombe plus de mille de ce genre devant les yeux, on est anéanti.

SOUVINIR DI TOTAGES. 923

J6 donnai onze cents sous an sacristain poar m'ex«pliquer l'absence des onze cents nez : c'était un son par tête.

Le sacristain prit le ton distrait et Toi^ane routinier d'an cicérone, et me dit :

— Monsieur, le 13 vendémiaire an ii, un père de fa- 0iille de Nogent, qui se nommait Biaise Gridace, et qui était sans'Culotte et sans religion, vint avec un marteau et cassa les nez des onze mille vierges, au nombre de onze cents. Le Comité de salut public lui accorda un nez d-honneur. Biaise Gridace est damné ; mais cela n'a pas rendu le nez à notre chapelle. Monsieur.

Quel trait de lumière I Ah I m'écriai-je, messieurs les athées, vous venez mutiler ainsi les images saintes 1 Vous et vos enfants serez punis par où vous aurez péché, jus* qu'à la septième génération.

Toutes les jeunes femmes mariées à Nogent, depuis le règne de Robespierre^ venaient s'agenouiller devant la chapelle camarde des onze mille vierges pour leur de* mander de beaux enfants, et voilà comment ce vœu ma* temel fut ironiquement exaucé, grâce à l'impiété sacri* lége du sans-culotte nogentais Biaise Gridace ; les femmes enceintes ne doivent jamais regarder des tètes sans nez I

La sixième fois que je passai à Nogent, je descendis à l'auberge de la Sirène. On annonçait que le conseil mu-

nicipal était rassemblé ponr payer au maçon de Nogent les firais d'une réparation m^ente de onze cents francs. Le conseil municipal délibérait depuis quinze jours, et le président se couvrait, en signe de détresse, tous les soirs.

Le conseil municipal roulait économiser quinze francs aux contribuables, me dit-on, parce que la commission des nez avait découvert que quinze nez avaient échappé au marteau du sans-culotte Biaise Gridace.

— Quoi! m'écriai-je, on a restauré les nez des onze mille vierges ?

— Sans doute, me répondit l'aubergiste, mais on a restauré un peu tard, malheureusement pour mes filles. Enfin, mieux vaut tard' que jamais. On a alloué au maçon un franc par nez restauré; mais le conseil municipal yeut en retenir quinze; le maçon va porter l'affaire au conseil d'État. Cette affaire fera du bruit.

Je courus à l'église, et ma joie fut extrême en voyant les onze cents nez remontés en plâtre blanc au visage des onze mille vierges. J'augurai bien de l'avenir des nez nogentais.

La septième fois que je passai à Nogent^ je débarquai à l'auberge du Lion-dOr. La femme de l'aubergiste était sur sa porte, allaitant une jeune fille. Je remarquai avec plaisir que l'enfant avait un nez superbe pour son âge.

SOUYXNIB DE YOTAGES. ^9^

at, de question en question, j'appris de la mère que, depuis la restauration de la chapelle, Nogent ne pouvait que se glorifier de ses nouveau-nés, calembour à part, bien entendu ; car le sujet est trop grave pour plaisanter à Nogent.

Depuis cette époqnie, je n'ai plus traversé Nogent, et j'ai écrit cette histoire pour donner une leçon sévère aux ravageurs de toutes les époques, aux Cambyse, aux Biaise Gridace, qui cassent les nez des sphinx en Egypte et les nez des statues à Nogent. En révolution, quelle que soit notre opinion, ne plaisantons jamais avec les nez : cela retombe sur la face de nos enfants, filles ou garçons.

P,'S. Le conseil d'État a délibéré sur cette importante affaire : il n'a voulu se compromettre avec personne, et il a accordé au maçon sept nez etHemi. Le maçon va plaider en cassation pour les nez restants.

UNE

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