‹ Le chateau des trois toursChapitre 33 sur 43 · SECONDE SOIRÉE CHEZ M. BELLIOL · texte numérisé non relu

SECONDE SOIRÉE CHEZ M. BELLIOL

Les douze conspirateurs s'arrêtèrent, à leur retour du Palais-de-Justice, dans la cour de rh6tel de Tamiral, cette même cour où Besme attendait sa victime; mais ils n'entrèrent pas. Leur chef Arthur leur dit en les quittant :

— Mes amis, il ne faut point nous décourager. Nos affaires vont mal, c'est incontestable : le Louvre nous est fermé. Hors du Louvre toutes ces demoiselles sont invisibles ; les parents les tiennent sous clef comme leurs billets de banque, à tel point que Félix aimait passionnément la fille de M. Belliol et ne savait pas même son nom. Vous ne connaissez pas le visage de vos futures épouses, mes amis; c'est égal, continuez à en être amoureux. À notre âge on aime bien plus l'inconnu que le connu. Soyez fidèles à ces Jeunes femmes ; fuyez Mabille et le Ranelagh. Réserves^ les polkas pour vos noces; soyez graves;

teignes le quart de vos cheveux en gris, Palais- Royal, 476; vous les dégriserez après le contrat. Nous allons, Félix et moi , travailler pour vous. Si nons vous avons compromis dans une conspiration qui vous a conduit au pied de Téchafaud, nous vous devons un dédommagement qui vous conduira au pied de Tautel. Au lieu des lampes du cachot vous aurez les flambeaux d'hyménée. Songez que nous inventons un troisième état et qu'il faut travailler pour se donner une profession. Touâ commencements sont pénibles ; chacun de vous sera convoqué à domicile pour la première expédition. Adieu.

On se sépara.

Arthur et Félix montèrent dans une élégante voiture, louée vingt-cinq francs par jour et ornée d'un cocher sérieux, et se Grent conduire rue Saint- Denis, à la boutique de M. Belliol. — Nous lui devons une visite, dit Arthur, et cela paraîtra fort naturel.

M. Belliol était en train de mesurer des rubans et agitait son mètre comme un sceptre de roi. La voiture des visiteurs s'arrêta devant l'étalage; le cocher fit un grand fracas de portière ; les chevaux jouèrent leur rôle à merveille, comme des chevaux de prince; ils secouèrent leurs têtes avec un léger hennissement de bon ton et distillaient un peu d'écume sur leurs mors. Habitué à recevoir, dans sa boutique, les belles dames de la finance et de la noblesse , M. Belliol ne remarqua pas trop l'attirail solennel dont les deux

ÀG LOUVRE. 153

visiteurs s'entouraient pour vingt -cinq francs par jour ; mais, lorsque Félix et Arthur ouvrirent la porte vitrée , le marchand laissa tomber le mètre sur un méandre de rubans et courut à eux pour les recevoir.

— Monsieur, dit Félix en serrant les mains de Belliol, nous respectons vos occupations, et, dans nos courses, nous vous faisons au vol une visite d*un instant. Toute la famille se porte bien ?

—Vous nous faites beaucoup d*honneur, dît Belliol rayonnant et offrant des sièges ; ma femme est un peu indisposée...

— - Ah I dit Félix , ceci me regarde. . . Quel genre d'indisposition?

— Ohl rien de sérieux! Hier, en rentrant, elle transpirait ; elle s'est assise entre deux aijrs , et je crois qu'elle a gagné une courbature.

— Monsieur Belliol , dit FéUx , nous guérissons maintenant une courbature en vingt -quatre heures. Pouvez-vous me donner une plume et du papier?.

Les commis, qui avaient suspendu le service pour regarder Tauteur de Santa - Crocé, se précipitèrent tous pour obéir k Félix. Arthur jouait négligemment avec un coupon de rubans verts , et dans une pose gracieuse comme la marchandise.

Pendant que Félix écrivait M. Belliol se faisait un monologue mental.

c Voilà un homme, disait-il, qui rendra une épouse

464 UNB CONSPIRATION

fort heufClQse, el la fitmille de m» épooM wmi. là guérira iM ennuis et les maladie demesliqiies avec ses romans et ses remèdes. Quel trésor de gendre I * -«- Voilà, dit Félix en donnant le papier k M. M* liol demain ; madame Belliol sera sar pied... Et imi le reste de la famille se porté bien ?

— II n'y a que ma fille et moi , dit Belliol d*iin air candide; moi, vous me voyez à la besogne ; ma fille est à sa peinture.

— Ah ! mademoisolle Léonie est dans son atelier...

— Oh ! son atelier n'est pas ici, dit Belliol en riant avec mystère, il est même fort loin d'ici... Mais c'est un secret.

— Alors n'en parlons pas, dit Félix avec un geste de discrétion. Que je ne vous retienne pas plus longtemps, mon cher monsieur Belliol ; je.. .

— A propos, dit Belliol en appuyant familièrement sa main sur l'épaule de Félix, à propos , vous savez que nous ne vous tenons pas quitte de la Péeh$ ou Lion?

— Tiens I je l'avais oublié I dit Félix en se frappant le front avec un étonnenient joué à merveille. £h bien! je suis prêt... et mon ami Arthur aussi vient de terminer sa nouvelle du Gladéatewr; elle est dédiée à monsieur Bonchatain... Je vous ai dédié, à vous, monsieur Belliol , celle de Sanki^Crmse,..

— Comment, docteur, vous avec eu cette bMté I... D'honneur je feie puis recoânaîire «ssez...

U& accès de reconnaissance et de bonheur étouffa la voix de M. Beiliol... En reprenant ses sens il continua ainsi :

— Quel jour serez-vous libre , docteur , pour me lire la Fiche au^Lian?

— Votre jour sera le mien , mon cher monsieur BelUol.

•^ Samedi, docteur, si cela vous convient. C'est un excellent jour pour nous autres gens d'affaires. Le dimanche nous pouvons dormir notre grasse matinée^ et ma fille ne va pas au. . . à llatelier.

— C'est arrêté, samedi... Moi aussi» le dimanche, je laisse vivre mes malades. Un jour sur sept, il n*y a pas de luxe dans ma générosité... Adieu, mon cher monsieur Beiliol. Ah! j'oubliais quelque chose... Arthur et moi nous avons quelques amis, des hommes graves, qui portent un très-grand intérêt à nos succès de littérature, de médecineet de barreau... Vous savez qu'il faut des amis pour réussir dans les débuts. . . Ces messieurs seraient bien seni^ibles à la politesse de votre invitation, et nous ne serions pas exposés à BOUS mettre en délicatesse avec eux si nous lisions nos deux nouvelles en leur absence...

*-^ Docteur, dit Beiliol avec feu et en serrant la main de Félix, vous pouvez inviter en mon nom qui bon vous semblera. Vos amis seront nos amis, et mes salons sont grands.

M. Beiliol et ses ciunmis respectueux accompa-

gnèrent Arthur et Félix josqa'aox limites du trottoir. Nos deux jeunes gens remontèrent en voiture entre deux haies de têtes inclinées ; le cocher prit un air faubourg Saint -Germain, les cheyaux firent jaillir des gerbes d'étincelles, et la voiture partit* en hamiliant de son galop les attelages numérotés. Cet événement fit sensation dans le voisinage ; il y eut sor les portes beaucoup de regards jaloux dirigés sur M. Belliol, et l'heureux marchand resta quelque temps sur le seuil de sa boutique pour savourer orgueilleusement la suave jalousie de ses voisins.

Il n'y avait pas de temps à perdre : Arthur el Félix, expulsés violemment du Louvre, n'avaient plus d'autre ressource que celle défaire des feuilletons et de les lire chez M. Belliol, devant les jeunes demoiselles artistes. Us se mirent donc à l'ouvrage, chacun de son côté , et , samedi venu, ils avaient achevé la Pèche au Lion et le Gladiateur.

A cette seconde soirée chez M. Belliol , il devait y avoir nécessairement un progrès d'intimité entre les deux amis et les diverses familles opulentes accourues avec cet empressement que donne l'ennui à la richesse. Aussi Arthur et Félix, entrèrent, cette fois, d'un pas familier dans le salon, et engagèrent de courtes conversations dans tous les groupes des deux sexes. Les dix nouveaux invités arrivèrent deux à deux pour ne pas effaroucher M. Belliol, et, k mesure qu'ils entraient, Félix les présentait au maître de la maison. La cons-

piratioD, comme on voit, n'avait fait que changer de place : du Louvre elle descendait à la rue Saint- Denis.

Après un ravissant duo d'Adam et une cavalïne d'Auber, Félix se leva, et, au milieu du plus profond silence, il lut la nouvelle suivante.

458 UNI COSSPIIATIOK

YUI

Page 1