LA PÂCHS AU LION
Le monde savant connaît Belzoni, illustre voyageur qui a découvert la seconde pyramide , et publié un ouvrage sur TÉgypte et sur le cours du Nil , depuis le Takase jusqu'à la mer, en oubliant toutefois la presqulle de Meroe , qui , d'après Hérodote , fat le berceau des gymnosophistes , et qui a le privilège d'avoir conservé, vivant sur les arêtes de ses nopals, le scarabée sacré cher aux prêtres d'Isis.-
Ne vous alarmez point de la gravité de mon début. L'ennui est fils du sérieux , et il recule toujours devaut un parricide qui rendrait les livres fort amusants, s'il s'accomplissait. Ce que l'ennui n'ose faire par pitié filiale, faisons-le ce soir.
Avant d'embrasser la profession honorable de savant Belzoni était danseur de corde , et lorsque Méhemet-Aly , absorbé par les soins de l'héritage des Pharaons, et pr^vé d'un bon conseil, Joseph, laissait
▲u Locv&x. 459
tomber sur sa barbe sa tète pleine d'im souei pyramidal , il appelait Beizoni , qui n*étai^ pas encore savant, et le priait de danser sur une corde tendue entre deux palmiers. Cet exercice est très-pénible en £gypte , et la sueur du fiinambule , coulant sur le chanvre tordu, rend le terrain glissant. Beizoni fit quelques ditttes et donna sa démission. M. Hogges, de la Société royale de Londres , lui conseilla de se faire savant, et il obéit. En Egypte il est assez difficile d'acquérir de la science depuis que le grand Omar a rendu à Thumanité l'immortel service de bràler la bibliothèque d'Alexandrie, ce qui console les bibliothécaires présents , déjà si mal logés à Tétroit. Cependant Beizoni eut le bonheur d'acquérir une haute réputation dans la science en .fumant beaucoup de pipes devant rinscription de la colonne delVunpée, et en expliquant à M. Hogges quelqtieis hiéroglyphes, comme des rébus du jour de Tan et des énigmes du Charwari,
Un jour M. Hogges lut dans un journal anglais la trad«ctioii d'un feuilleton des Débats dans lequel notre eélèbre compositeur , Hector Berlioz, qui est aussi un homme d'infiniment d'esprit et de style, indiquait un nouveau moyai de traverser les déserts ssèlons^ix sans être exposé aAx vieux inconvéBienls de ce voyage. U s'agissait àt monter en aréostat Mipendu et attelé à an dromadaire , alAelé tai-Buême à in Idkh. Ce plaa était peut - être une iagèaieuse
4A0 UNE CONSPIUATION
pkosanterie du spirituel écrivain, mis M. Hogges le prit aa sérieux et le communiqua à Belzoni. Le savant italien, qui se souvenait de la corde horizontale, sourit à Tessai de la corde verticale, et demanda mille livres à M. Hogges pour avoir rhonneor de raccompagner dans son voyage aérien.
M. Hogges lui dit : — Je ne tiens pas à mille livres, comme tout Anglais ; voici mon mandat sur M. Jules Pastré , à Alexandrie. Les frais de notre voyage seront si considérables que cette somme disparaît dans la masse. Il faut d'abord que le vice-roi nous donne des firmans et envoie des Arabes jusqu'aux montagnes de la Lune, sources présumées du Nil , pour y établir, sous de bonnes huttes , des dépôts de zinc et de toutes sortes de provisions. Je payerai le zinc, les provisions et les AratSes. Il nous faut toute la provision de baudruche qui est à Alexandrie pour arrondir un aérostat immense. Enfin nous devons avoir des dromadaires de rechange pour entretenir Tattelage et le renouveler au besoin.
Alors Belzoni lui dit : — Monsieur Hogges, ce que vous me dites là. m'encourage à vous demander mille livres de plus, pour être plus digne encore de Thonneur de vous accompagner. Une occasion pareille ne se présente qu'une fois et je veux la saisir. J'ai à Venise une femme fort chère et trois enfants.
Une larme mouilla un ooil de Belzoni , et M. Hogges, attendri, accorda tout. — Voici maintenant, dit
M, Hogges , le bat de ce voyage ; tout voyage doit avoir un but sérieux. Nous ne voulons pas faire une promenade en Tair pour amuser les autruches, les crocodiles et les ibis. L'Europe nous regarde, selon son usage. Nous voulons achever Tœuvre pénible déjà commencée par Mongo-Park, Pritchi, Bruce, Rossignol et bien d'autres : nous voulons découvrir les sources du Nil sans être incommodés, comme nos devanciers, par la chaleur, les insectes, la poussière, le sable et les bosses de dromadaires. Il nous sera donné de découvrir les sources , à moins que le Nil n'ait pas de sources , ce qui serait contraire aux habitudes des fleuves de tous les pays. Depuis le règne . de Georges III la trésorerie a dépensé soixante-dix millions pour trouver le berceau du Nil ; avec cette somme on aurait fait boire du porter et du sherry aux ouvriers jusqu'à la fin de TAngleterre, si l'Angleterre doit avoir une fin quelque jour, ce que je ne crois pas. Aujourd'hui c'est à mes frais que nous &isons cette expédition, et le lord de la trésorerie nous remboursera peut-être l'argent.
— Alors, dit Belzoni, cela m'autorise à vous demander mille livres de plus, parce que je suis le seul savant attaché à cette expédition.
— Accordé, dit le généreux Hogges.
Il fallut trois mois pour organiser le service de l'aréostat. Belzoni employa ce délai à fouiller quelques nouveaux puits de la seconde pyramide» et il décou-
462 UNB CONSPIRATION
?rit deux mines de mmnies vierges , de Tespèee de celles que M. White, chimiste à Londres, King-WUliam-StreetpMX étaver proprement ponr ses remèdes contre les maladies du larynx.
Tout étant prêt , Belzoni , M. Hogges et madame Hogges , jeune Alexandrienne de trente ans , s'mbarquèrent sur le Nil et le remontèrent jusqu'aux roches brunes de Phil. M. Hogges avait pris des leçons d'aérostat d'un élève deGarnerin, qui s'était fût musulman au Caire pour épouser un sérail, en hai&e du mariage. Belzoni, avec son intelligence naturelle, devina bientôt tout le mécanisme du métier. Onve' nait de faire, entre Akmounain et Assouan une répétition générale avec les accessoires, laquelle avait parfaitement réussi. On allait s'élancer vers Tazar sous de favorables auspices, et respirer en %ypte cette fraîcheur aérienne que le Mont-Blanc garde sur ses sommets. Voyager ainsi c'est se bâtir sous les pieds une succession de crêtes de montagnes à Tiufini, en économisant les bases. Ainsi parlait le savant Italien.
Bientôt le désert nu et sans arrosage se déroula devant eux. Madame Hogges menaça son mari de se précipiter entre deux crocodiles endormis sur un lit de roseaux si elle n'était pas acceptée comme compagne de ce beau voyage. M. Hogges, redoutant beaucoup plus les pourvoyeurs de sérail que les erocodilesy donna là main à sa courageuse épouse et
rembarqua sur la vaste nacelle. Oa déroula une corde sans fin, tordue à la corderie du vice-roi, et on Tassujettit par un énorme crochet de fer à une ceinture de cuir qui cerclait un dromadaire entre ses deux bosses. Un Arabe conduisait l'animal. Le ballon s'éleva majestueusement dans les airs.
Belzoni et les époux Hogges éprouvèrent des frissons de joie en s'élevant au-dessus du niveau de la chaleur. Du haut des airs, la vaste plaine avait une blancheur éblouissante; et, à Tinvers des ascensionnaires du Mont-Blanc, la terre leur parut couverte de neige^ ce qui leur donna plus de fraîcheur encore. Madame Hogges prit son châle, et les deux voyageurs, qui avaient oublié leurs manteaux en Egypte, comme Joseph, commencèrent une partie d'écarté. L'aérostat, poussé au trot du dromadaire, plus agile que le cheval, laissait le vent lourd en arrière : on filait douze nœuds à Theure. A midi, M. Hogges quitta le jeu pour relever une erreur^géographique de Bruee, lequel a oublié sur ses cartes de consacrer an point noir à la presqu'île de Meroë. De la nacelle de l'aérostat on découvrait, à gauche, sous une zone ardente, les quarante pyramides qu'Hérodote le Véridique a comptées sur ses dix doigts.
La nuit venue, Taérostat descendit dans le vallon osseux formé par les bosses du dromadaire. Les voyaj^urs avaient atteint déjà l'oasis de Belk-Alzir, qui
wt, pour ainsi dire, de péristyle végétal à la vallée
46i UNE CONSPIRATION
profonde où l'armée de Câmbyse fut asphyxiée par le Kamsin, au retour de son épédition contre les angustes nez des dieux d^Ëgypte et des sphynx.
A Taurore du lendemain, le ballon reprit son essor; trente Arabes envoyés d avance à l'oasis avaient fait les préparatifs nécessaires à la seconde ascension. C'était le second relai. Au départ, le thermomètre Farenheit marquait déjà 33 degrés 8® 5 ' , et quand Taérostat eut épuisé la corde, le mercure descendit à 4 degrés 9o... 3' ... L'aspect du pays devenait affreux. Vers le nord, couraient des montagnes nues, qui pourraient bien être une déviation de l'épine dorsale du Mokatan, égarée au désert. L'Abyssinie apparaissait entre quatre horizons avec ses pâles horreurs : à d'énormes intervalles se révélaient quelques oasis, comme des points noirs sur une carte blanche. Les autruches ressemblaient à des hirondelles rasant le sol. Un coup de vent supérieur ayant enlevé des mains de Hogges les cinq cartes de son jeu, au moment où il disait : coupe^ atout et passe mon m, toute distraction fut enlevée au trio voyageur. Seulement Belzoni se baissait, par intervalle, pour essayer de ramasser un aigle dans les airs.
Lorsque l'immense obélisque de Nen-Assoun ma^ qua midi, comme une aiguille solaire sur un cadran, M. Hogges se pencha, pour faire la sieste, sur on trousseau de cordes, et son épouse l'imita. Belzonit abandonné de ses compagnons et ne sachant que&ii^»
se rendit amoureux de madame Hogges^ et composa on sonnet italien qu'il écrivit au crayon, avec Tintention de l'offrir au moment opportun. II faut toujours qu'un Italien fasse des sonnets.
Madame Hogges se réveilla un peu avant son mari, et Belzoni, avec un sourire gracieux, lui présenta sa déclaration d'amour. Le sonnet commençait ainsi : Nel cielo tua bellezza. Madame Hogges lut le sonnet et s'excusa de ne pas le comprendre. L'audacieux Belzoni prit la main de la jeune voyageuse et la serra vivement : révoltée de cette impertinence, elle poussa un cri, et M. Hogges bondit sur son oreiller.
C'était un mari fort jaloux et méfiant : en se réveillant il vit un grand trouble sur le visage de Belzoni, et une teinte de colère pudique aux joues «brunes de sa femme. Le sonnet éclaircit bientôt la situation ; il était sur les genoux de la femme, et le vent avait oublié de l'enlever. M. Hogges s'empara de cette pièce de conviction et la traduisit en anglais^ en lançant à chaque vers un regard indigné sur Tinfàme séducteur aérien. Belzoni baissait les yeux conime un coupable. L'époux, cruellement outragé, méditait un duel à vingt pas. Ji'épouse tendait ses bras vers la terre, comme pour supplier le ciel de sauver son honneur et son mari. Le moment était solennel, le silence effrayant, la hauteur démesurée. Quelques ^igles, seuls témoins de cet incident, rasaient la nacelle.
Une violente secousse, imprimée par la corde w
4M UNE COltSHRAtlON
bftlloii, détourna les esprits de cette scène de jaloa^ sie. Qaelqae chose de terrible menaçait sans doute les viyagenrs. M. Hogges serra le sonnet dans son portefeoille, et ouTrit les cinq tnbes de sa Innette d'approche ponr eiaminer la situation des choses de la terre. Ce qn'il vit le glaça d'effroi. L'Arabe conducteur avait disparn, et le dromadaire fayait an bout de sa corde, ayant aux trousses deux superbes lions à tous crins.
— Nous sommes perdus! s'écria M. Hogges, et il céda le télescope à sa femme, qui regarda et pâlit sous les couches brunes de sa figure alexandrine. Beizôni, absorbé par son amour, qui avait déjà de profondes racines; les passions vont vite en aérostat; c'est le chemin de fer de l'amour; Belzonî, sentimental comme Pétrarque, composait un autre sonnet sur le bonhenr ^ de mourir avec madame Hogges, et d'être enseveli dans le même tombeau,. le ventre d'un lion : Nelh stessa tomba, colla mia*Lauta.
Les deux lions atteignirent le dromadaire, et tout à coup le ballon s'arrêta dans le ciel, comme le soleil de Josué. L'émotion des époux Hogges était au comble, et ils se cédaient mutuellement la lunette, comme font deux voisins au théâtre, pour voir déclamer un ténor de cent mille francs, lorsqu'il ne chante pas. Beizoni s'abandonnait intérieurement à tout le délire de son amour, et sa pose était calme comme celle de Daniel dans la fosse aux lions*
iC tOUVAB. 40f
Cependant, diaprés le rapport infaillible de sa hn nette, les lions ne perdaient pas leur temps ; on eût dit qu'ils avaient subi un long jeftne au désert, depuis le grand festin de Tannée de Cambyse. L'un des deux, la femelle, sans doute, détacha un quartier de dromadaire, et le porta probablement à sa jeune famille, domiciliée dans les grottes du Mokatan abyssin. Le lion qui restait s'accroupit, en sphinx nonchalant, devant les trois autres quartiers du chameau, comme un lazzaronne devant un plat napolitain, et se mit à dévorer, pièce k pièce, Tattelage de l'aérostat.
— Mon Dieu ! s'écria M. Hogges en embrassant sa femme, qu'allons-nous devenir? Cette insolence de bonheur conjugal irrita Belzoni, et il éprouva l'horrible velléité de lancer cet heureux époux, par-dessus la nacelle, dans la fosse aux lions, en guise de dessert, après le repas du dromadaire.
— Yoiià un lion, disait Hogges, comme pour s'expliquer nettement la crise, voilà un lion qui va dévorer sa proie jusqu'à la dernière tranche, jusqu'au dernier os. Il lui faudra, sans doute, plusieurs jours pour voir la fin d'un dromadaire; il partira souvent, et reviendra souvent, à ses heures d'appétit, comme on va chez un restaurateur.
Puis, lorsque tout sera dévoré, quel sera notre destin? Les vivres vont nous manquer. Le ballon restera planté ici comme un navire à l'ancre; et si nous dér&pons, Dieu sait où le vent nous poussera. Les qu*-
tre points cardinaux sont quatre gouffres, qnatre écueilSy quatre tours d'Hugolin ; espoir nulle part. Encore cette fois, les sources du Nil gardent leurs mystères. 0 Ciel, notre secourable voisin, yiens à notre secoure I
M. Hogges avait bien raisonné. L'appétit n'est pas éternel, même dans Testomac d*un lion. Celui-ci, après avoir mangé deux bosses et bu quelques litres de sang frais, se retira d'un pas joyeux, en secouant sa crinière, jouant du bout de sa queue avec les arrêtes des nopals, et poussant, par intervalles, des rugissements mielleux, comme un gastronome qui fredonne une chanson après un bon repas.
— Mais que dites-vous de cela, monsieur Belzoni? s'écria Hogges, en croisant les mains sur son front; vous avez une tranquillité offensante pour nous. Voyez, que faut-il faire? Donnez un avis !
— Ahl dit Belzoni, avec des soupirs mystérieux, la vie m'est odieuse, et il m*est fort égal d'être enterré dans les nuages ou ailleurs. Votre bonheur me révolte, et je ne demande pas mieux que de vous voir expirer dans mes bras.
— Prenez donc pitié 4e cette pauvre femme qui pleure et tremble, monsieur Belzoni 1
— Savez- vous bien, monsieur Hogges, que je perds, moi, les trois mille livres de notre traité, soixantequinze mille francs, monnaie de France I Prenez pilié de moi.
AO LonvKfi. 469
Sor ces entretiens la nttit tomba, et il fallut bien ie résigner à là passer an même gtte. On entendait au-dessouâ mngir les bêtes fauvei^, comme on entend, dans un lit d'anberge, lés croassements de^ mai*ais ; par moments rbôtellerie de bandracbe éprouvait une secousse brusque : c'était sans doute quelque animal carnassier qui arrachait une côtelette au dromadaire et faisait un média noche en passant. Belzoni fredonnait à la sourdine une octave du Tasse, comme un gondolier vénitien à Tancré devant Saint-Marc. Hogges, armé d une perche, chassaii les aigles, qui, prenant l'aérostat pour une montagne endormie sur un nuage, menaçaient de crever la baudruche d'un coup de bec, et de donner passage au gaz évaporé. Cette nuit fiit bien longue; madame Hogges goûta pourtant quelques heures de sommeil.
Le lendemain , à Taurore , la lunette d'approche permit de distinguer les ravages que les convives avaient £stits sur la nappe blanche du festin. Quelques miettes de dromadaire restaient encore ; le squelette se montrait dans sa nudité sanglante, et, si une faim extrême ne poussait pas de ce c6té quelque animal h jeun ou amateur des os décharnés, il fallait s'attendre à une station perpétuelle dans la région des nuages : Taréostat passait à l'état de planète fixe et servait de demi-lune aux astronomes abyssins.
La puissante carcasse du dromadaire retenait tourjours la corde de l'aérostat à son crochet de fer, et il
470 UNE CONSPIBâTION
était défendu aux navigateurs aériens d'aborder aux c6tes du squelette» car les bétes fauves du voisinage n'auraient pas manqué d'accourir pour dévorer les voyageurs descendus en s'aidant de leur corde de salut. Le statu quo était aussi désespérant que tout autre procédé de manœuvre.
Malheureusement la discorde régnait dans la population de Taérostat. Les plus vives passions étaient aux prises. Deux hommes composaient ce peuple, bercé par le vent sur un cratère de lions, et les deox camps se rangeaient en bataille pour s'égorger. S'ils avaient eu deux presses dans leurs bagages de nacelle, on aurait vu éclore deux journaux, et la femme aurait ouvert un cabinet de lecture. Voilà Thomme! Ëtonnez-vous ensuite des violentas disputes des Grecs, lorsque Mahomet II était aux portes de Constantinopie, menaçant la croix avec les deux becs du croissant turc.
Belzoni, dans un louable désir de paix, fit à M. Hogges une proposition assez étrange.
— Monsieur, lui dit-il, les lois anglaises et votre religion autorisent le divorce, n'est-ce pas?
- — Oui, monsieur, dit Hogges.
— Je consens à vous aider dans ce péril si vons signez cet écrit que j'ai rédigé, au clair de la lune, la nuit dernier 0.
— Est-ce encore mille livres que vous me demandez ? dit Hogges*
— Moiûs que cela ; je vous demande le divorce avec madame,
— Ciel ! s'écria Hogges , comme on appelle un voisin à son secours.
— Si vous hésitez je coupe la corde, et nous allons voyager dans la lune tous les trois. Votre existence tient à un fil ; voilà un couteau ouvert ; je suis votre Parque ; je vais couper.
Hogges arrêta le bras de Belzoni.
— Et les sources du Nil? monsieur Belzoni, les sources du Nil?
— Je me moque des sources du Nil comme d'un verre d'eau ; j'aime votre femme, et, si vous ne me ]»romettez pas de faire ^prononcer le divorce devfint un tribunal anglais, à notre descente sur la terre, je crève noire ballon.
— II le ferait comme il le dit ! s'écria madame Hogges en essuy^tnt ses yeux avec un nuage. Sacrifiez vous pourvos enfants, cher Hogges, et oubliez-moi.
— Vous voyez, dit Belzoni, que madame accepte le divorce.
— Eh ! mou Dieu ! s'écria la voyageuse, dans notre position que n'accepterait -on pas? Nous sommes à deux mille toises au-dessus des lois humaines et du code social !
Hogges voila son front d'un nuage et demanda un quart d'heure de réflexion. Belzoni tira sa montre et fit un signe d'acquiescement.
Mi UNE CONSPIRATION
Le quart d*heiHre expiré, H. Hogg^ renoua Teatretien et dit :
— Savez-Yous bien, monsieur Belzoni, que ce que vous me demandez là est fiorrible?
-- Voilà donc, monsieur Hogges, dit M. Belzoni en reprenant son couteau,. voilà donc ce qu'un quart d'heure de réflexion a produit I Je vous le répète, monsieur, j'aime votre femme ; je Taime d'an amour de deux mille toises au-dessus du niveau de la mer ; je laime comme on doit aimer au vestibule du paradis. C'est une psii^sion inexorable ; ainsi n'essayez pas de la contrarier. D'ailleurs vous n'avez plus de droits sur votre femme.
— Ah ! ceci est trop fort I s'écria monsieur Hogges ; je n'ai plus de droits sur ma femme I Et qui me les a ôtés ces droits ?
— Notre nouvelle position, monsieur. Vos nœuds sont brisés. Ce que vous avez contracté sur la terre n'a plus dé valeur dans un nuage. Réfléchissez encore ; votre existence ne tient plus qu'à un fil.
— Monsieur Beizoni, soyez juste...
— Je suis amoureux !
— Et moi aussi, monsieur Beizoni ; je suis amoureux de ma femme...
— Insolent ! s'écria Beizoni ; mesurez vos expressions ou redoutez mon désespoir. Comment avez-vous l'audace de me parler de votre amour ?
~ Mais il me semble que j'en ai le droit! dit
M. Hogges avec dignité ; ne suis-je pas i'époax légal de ma femme ?
— Malheureux I s'écria Belzoni en se levant avec une violence de mouvements qui faillit les faire chavirer dans les flots de Tair, malheureux I ce divorce que vous me refusez, je vais le prendre. Le tranchant de cette lame d'acier va nous lancer dans rinfini ; nous allons nous élever vers des régions si hautes qu*il nous faudra cinq ans pour descendre. Au début de ce voyage, je vous précipiterai dans l'espace, comme Mentor fit de Télémaque, et nous restons seuls, madame et moi, dans le palais flottant, libre comme Tair, heureux de vivre sans témoins ; ne recevant de lois que de nous-mêmes ; afl^ranchis du joug des despotes ; mangeant des aigles et buvant la pluie k nos repas ; humiliant la terre du haut de notre nacelle; narguant les cadis d'Egypte et les constables de Londres ; fondant un monde nouveau, comme Adam et £ve, et élevant nos fils dans des;dées de grandeur et de liberté que la boue de Londres ne leur donnerait pas I Un jour nous descendrons sur quelque zone hospitalière, au. centré de l'Afrique, près d'un lac couronné d'ombrages ; notre jeune famille, née au ciel, apportera à la terre des vertus qui lui manquent, et la ville que nous bâtirons, nous et nos enfants, sera une cité vierge et pure de tous les maux invétérés «yie vos habitants et citoyens d'Europe transmettent à leurs neveux de génération en génëration.Yoilà
iO,
474 UN£ COMSPUITION
mon plan : méditez-m tonte la profondeur, et, à toos n'êtes pas le dernier des hommes, vous loi donnem tonte votre adhésion, et vons vous précipiterez tousmême pour ne pas entrave mes nobles desseins, et ▼ons dérober par la faite an spectacle de notre bonheur.
— Monsieur Belzoni, dit Uogges tout ému de cette allocution, vous me demandez une chose au-dessus des forces humaines... Permettez-moi de vous rappeler à des idées d'honneur. Il y une fable qui dit : Deux coqs vivaient,..
— Au diable vos fables ! monsieur Hogges I dit Belzoni; je ne les aime pas. Les Anglais n'ont jamais au bec que des histoires de coqs. Nous sommes des hommes, vous et moi, et madame n'est pas une...
— Respectez madame, ou je saurai bien la Eaiire respecter ici I
— £h bien I je ne demande pas mieux, dUBelzoni, dont la douceur de caractère était épuisée; il faut que cela finisse, et le sort des armes en décidera. Choisissez vos témoins, Theure et le lieu.
A ces mots madame Hogges, qui avait écouté cette lâcheuse irritation la tête voilée d'un nuage, sortit de son asile vaporeux , et poussant un cri lamentablei elle se précipita entre les combattants, comme Hersilie entre Tatius et Romulus dans le tableau de David.
— Qu'allez- tous feire, insensés 1 s'écria-t-elle; vous n'avez pas un mètre de terrain sous les pieds.
▲u Louvas. 475
à voas deux, et voas isongez à veus rao^^r «n bataille? Et moi, que deyie&drai-je, éam ce pays de i'air que je ne coanais pas? que deviendrai-je si vous tombez tous deux frappés de mort? Certainement la &mine pounra m'obiiger, malgré moi , k me nourrir de vos corps; mais, quand ces faibles provisions seront épuisées, à quelle aub^ge céleste dois- je m'adresser ? Quel marché public m'est ouvert au milieu de ces nuages? Au nom du ciel, notre voisin, prenez pitié d'une pauvre femme isolée que votre fureur folle peut priver du même coup d'un amant et d*un mari.
Pttk) se mettant aux genoux de M. Hogges , elle ajouta de sa voix la plus tendre et la plus douce :
— Hogges, m'aime&-tu toujours?
— Si je t'aime ! répondit Tépoux avec deux larmes que les nuages pompèrent subitement.
— M'aimes - tu comme dans cette douce lune de miel que nous avons passée à Thôtel de Star and Garier, à Richemond, celte lie de Cytbëre des nou- ;^eaux mariés du comté de Middlesex ?
— Oui , mon adorable femme , je t'aime comme le jour où je traversai Charing-Cross pour t'épouser à Saint-Martin.
— Eh bien! prouve -moi une dernière fois ton amour.
— Parle, jet'obéis.
— HoggeSi nous sommes dans une triste position...
— Parbiea I je le vois bien !
— Tu ne le vois pas assez , mon adoré Ho^es. Noos sommes trois dans nne nacelle à une place, et noos sommes beaucoup trop de trois. Un de nous doit être sacrifié au bonheur des deux autres, et c'est toi que j'ai choisi. .
-^ Moi! s*écria Hogges; et il aurait volontiers reculé d un pas s'il avait eu le terrain assez large derrière lui.
— Toi... poursuivit sa femme. M. Beizoni ne cédera pas : son amour a jeté de profondes racines, et il n'y renoncera pas pour t'obliger.
— Ah I mon Dieu 1 s'écria Hogges , quel étrange discours me faites-vous ici, madame!
— Du calme, du sang-froid , Hogges. Tu le vois, je suis tranquille , moi , et je ne stiis qu'une faible femme, isolée entre deux déserts. Tantôt M. Beizoni a eu la bonté de nous soumettre un plan admirable et beaucoup plus beau et plus sensé que celui de la découverte des sources du Nil, lequel probablement n'a point de sources. Le plan de M. Beizoni est providentiel ; nous sommes probablement destinés , loi et moi, son indigne collaborateur, à fonder une colonie modèle dans le plus étrange des pays. Vouloir t'opposer à la réalisation d'un plan aussi beau , c'est vouloir élever un sacrilège obstacle aux destinées fotures derhumanité. Souviens - toi , Hogges, que ta présides, à Londres, \q Philantropic-Club, elqae
AU LOUVli£. 477
ton devoir est de t'immoler pour nous deux ea particulier, et pour l'univers en générai.
^ Oui , dit Hogges , je suis 1{& président du Club philanthropique, mais je suis misanthrope comme tous les philanthropes de Londres. Vous savez cela aussi bien que moi, madame. Vous savez que notre institution charitable a pour but de soulager les maux , des pauvres sauvages qui habitent le cap Horn et le Van-Diémen , et que nous faisons cent discours sui^ ces cannibales tous les mois ; mais vous gavez aussi que nous fermons les yeux sur quatre -viugt mille femmes de Londres qui se promènent de London- Bridge à Keensington-Garden, nuit et jour, sans souliers et sans vertu. Ainsi , point de mauvaise plai^ santerie, madame Hogges ; vous savez que je ne suis pas d'humeur à rendre service au genre humain.
— Taat pis pour vous, monseigneur, répondit sèchement la femme. Oui , je vous ai toujou)9S connu égoïste sur la terre, et vous ne vous êtes pas corrigé dans le ciel.
— Mais enfin, s'écria Hogges, ce que vous me proposez est inadmissible I
— Inadmissible pour des poltrons ! monsieur.
— Mettez-vous à ma place, madame.
— Monsieur, je reste où je suis.
— Quitteriez-vous votre position , madame, pour tenter une chute verticale de la hauteur du Montr Blanc?
178 UNE CONSPIHiLTlON
— Oai, monsieur.
— Eh bien I essayez ; je vous la donne en trois.
— Ah I TOUS me raillez, monsieur. Est-ce ainsi que vous vous souvenez des préceptes de la galanterie française que vous avez apprise k Grammar-School de Birmingham? Oii sommes*nous, grand Dieu! et dans quel monde vivons-nous ! Un homme, un chevalier anglais, ose proposer à une femme d'arpenter le Mont-Blanc du haut en bas, comme une avalanche! Vous êtes un félon, monsieur.
— A la bonne heure I dit Hogges avec un effroi déguisé en calme.
-— Vous allez donc essayer la chute? dit la femme en montrant Tabtme du bout du doigt.
— Allons I elle y tient, dit Hogges. Madame, si vous continuez à exercer contre moi cette tentative d'homicide avec précipitation, je vous traduirai devant les tribunaux.
— Traduisez, monsieur, vous êtes libre.
— Vous savez , madame , combien je déteste les querelles de ménage.
— Si vous les détestiez véritablement vous auriez déjà sauté par-dessus te bord de cette nacelle, et nous serions tranquilles en ce moment.
*— Et je serais mort sur ce désert, là-bas, et sablé I
— Qu'importe, monsieur; si ce noble dévouement eût fait le bien général du peuple de cet aérostat?
— Mais je fais partie aussi de ce peuple, moi!
AU Louvai. 479
— Vous êtes la minorité, monsieur !
— Je suis le tiers de ce peuple. ^
— Oh I de grâce, épargnez -nous ces honteux calculs de statistique , monsieur ! Le noble Curtius ne perdit pas autant de paroles oiseuses lorsqu'il se précipita dans un gouffre pour sauver le peuple romain.
—• Bah I c'est une fable, Curtius !
— N'insultez pas les héros, poltron !
— J'aurais voulu le voir, ce Curtius, à ma place I
— A votre place il n'aurait fait qu'un saut à la première sommation, lui et son cheval.
Le silence régna quelques instants.
Si l'anarchie n'eût pas ré^é dans la petite colonie aérienne , composée d'un trio sans harmonie sociale, ce malheureux peuple aurait vraiment joui d'un spectacle superbe, car la lumière du jour, s'affaiblissant par degrés rapides, permettait de voir une succciision de mirages perpétués k l'infini. L*œil d'un spectateur calme aurait suivi, dans son exhumation fantastique, une longue rue, faite de deux mille cités colossales, et dont le Nil était le ruisseau, depuis Éléphantine jusqu'à la province des roses, cette gracieuse et odorante Àrsinoë, que nos barbares géographes modernes appellent platement FaïounI Hérodote a vu cette merveilleuse rue, qui n'était autre chose que la vieille Egypte ; elle est aujourd'hui hachée en morceaux sur les bords de son fleuve , toujours jeune; mais la ma*
pi{«e ¥crti dm wnge h recompose, de temps en le»p(^, par des seads de prisme mooniiQS aux phy- ; cl, qsaad ce prodige s'opère, on croit même à la lésunection complète de cet empire, si les mille catacombes ridaient aux cités d« NO u monde de momies plos nombreuses que les giains de sable de Saei et d'Opbir. On voit les interminables processions d'Isis et d^Osîris y défilant , par TaTcnne des sphinx, sous les colonnades da temple de Lnor ; om suit du i^ard les flots vivants de la foule, soos les arceaux des cent portes de Tbèbes; on admire les sacrifices d'Anobis, dans le sanctuaire d*or et d'amr du temple d*Hermès , et les pléiades d'astronomes descendant à la crypte deTentyris. Mais le plos mervdlleax de tous ces pompenx tableaux antiques, ainsi exhumés par la décomposition des rayons solaires, est celui que présente le labyrinthe du lac Mœris. Il est facile même de distinguer, aux limites de l'horizon, les deux pyramides de six cents pieds de hauteur , surmontées de deux statues de brome doré, que le véridique Hérodote a vues, comme je vous vois, et qui forent englouties, d'après Strabon, dans les eaux, profondes du lac.
Ces merveilles échappèrent à nos trois voyageurs, dont deux étaient des savants.
Hogges ressemblait à un aérolithe : il était pétrifié; il croyait tomber de la lune et s'arrêter à moitié chemin «
— Madame Hogges voit les choses de haut , dit Beizoni avec une dignité calme , et je donne toute mon approbation k ses paroles. La sagesse de son discours a donné une nouvelle violence à ma passion ; je sens maintenant plus que jamais que rien ne pourra désunir nos deux cœurs ; nous venons d'écrire notre pacte d'amour dans le ciel.
— Vraiment 1 dit Hogges d'une voix de statue amollie, je ne me suis jamais trouvé dans un pareil étonnemeut et dans un semblable embarras ; je tombe des nues.
— Tombez I tombez ! dit madame Hogges ; suivez cette bonne inspiration et laissez-nous le champ libre. Nous vous promettons d'aller chaque jour pleurer sur votre tombe, si vous pouvez en trouver une là-bas avec la protection de Méhémet-Ali...
— Quelle perplexité ! murmura Hogges.
— Allez donc! dit sa femme avec une voix persuasive, allez, mon cher Hogges ; il n'y a que le premier pas qui coûte ; vous verrez ensuite comme il est facile de continuer... Vous hésitez encore, époux imprudent I Voulez-vous que je vous écrase d'une dernière et victorieuse raison?... Eh bien! Hogges, la voici : as-tu oublié dans les airs, père ingrat, que tu as laissé au Caire deux petits enfants à l'auberge de Coulomb?
— Oh 1 non ! je ne l'ai pas oublié, dit Hogges trèsému,
182 UNE CONSBIRàTION
r^ Que vont^ite devenir, ces eiMSintof g'éer ia la fii^iQiiie.
— Sijeineurs?...
— Non , si tu as la lâcheté de vivre. Oh I malheureux I ces pauvres enfants seront orphelins et s'en* gageront coqime tambours dans l'armée du yice-poi. Monsieur Belzoni , jurez de les prendre sous votre protection.
— Je le jure ! dit Belzoni.
— Eh bien ! continua la femme, tu balances encore, après cet exemple de dévouement que iM. Belzoni vient de te donner 1 Ne sais-tu pas qu'il y a dans Thistoire beaucoup de pères qui se sont sacrifiés pour leurs enfonts: Brutus/ Abraham, Icare, Ugolinl Ajoute un. nom de plus à cette liste paternelle, et songe que da bas de ces profondeurs quarante siècles te contemplent I Allons, mon cher Hogges, un bon mouvement I
— Elle appelle cela un mouvement , murmura le malheureux époux avec mélancolie , un mouvement qui me procure une chute de deux mille toises I... Oh! si je pouvais, comme Ugolin, me sacrifier pour mes fils en les mangeant à mon dîner, el leur conserver ainsi les jours de leur père pour les sauver du malheur d'être orphelins !
Disant cela, il prit un de ses pieds avec ses mains et lui fit franchir le bord de la nacelle. Madame Hogges battit des mains et s'écria :
AU X&UVKE. 49^
^ E»6n il s'est déeîdé ! Mes pamrTes enfftiifs ^i^
vront et nous aussi !
Bdzom arrêta \e seeoQct pied an mom^il où il se levait pour suivre Taulre.
-- C'est bieB| dit-î), je suis coBtenl de rm»^ mensieur Hogges ; vous ferez moÎHS qœ cela, puisçee vous alliez faire damatage. Je me contente da divorce ; siguereafc-vôits ?. ^ .
—Mais pourquoi, dit la femme, enlever à M. Hogges l'avantage de choisfr iHi-même son genre de dévouement ? Ob peut divorcer de toutes manières , et, si mon époNux adoré penche pour une chute de deux mille toises de hauteur, cela tranche toute difiie«Ité ultérieure, et assure beaucoup mieux l'arvenir de notre colonie africaine et le bonheur de nos enfant.
— C'est juste , dit Betzoui, ii ne fout pas disputer des goâts. M. Hogges est Ubre de choisir.
— J'aime mieux signer, dit Hogges avant réflexion.
— Réfléchissez miettx, dit la femme ; vous regretterez peut-être un jour, »ur la terre , cette occasion aérienne de feive un autre divorce qm con^iliail^ tous les intérêts domestiques et vous garantissait la tranquillité sans nuages de l'avenir.
— Non, dit Hogges, toute réflexion faite, je m'expose volontiers à ces regrets.
— Prenez garde , mon époux , prenez garde ; lorsque vous serez là^bas. témoin de notre bonheur, von» vous direa : Ok 1 que ne sais -'je encore ià-haïut , un
484 UHI COIISFIBATION
pied hors la modle , et si bien plaeé pour me sacrifier an bonhenr de mes fils !
— Eh bien ! je me résigne à fiiire cette exclamation, faime mieux agner.
— Impradait I mnnnara madame Hogges. Voyons, monsienr Belxoni, tous qui avez dn bon sens , qoe ficriei-Toos à la place de mon mari ?
— Oh ! je me précipiterais snr-le-champ.
— Parce que TOUS m'aimez, yous, monsieur Belzoni! mais lui... lui.. . cet ingrat, U ne m'a jamais aimée I...
— Enfin, dit Belzoni, il &ut se contenter d'un di^ vorce Yulgaire : notre bonheur ne doit pas être exigeant...
Un nouvel incident puisé, au fond même de la situation, vint distraire les voyageurs de la question du divorce. Les vivres étaient épuisés; la faim criait et sonnait l'heure du dtner, depuis la veille , dans les entrailles des voyageurs. Hélas I dit le poëte, la bim est une mauvaise eonseiUire^ maksuada famés! Belzoni, qui mangeait comme un funambule , se plaignit tout à coup de son état , et murmura des menaces sourdes qui rappelaient le radeau du naufrage de to Méduse.
— Monsieur , dît-il à Ho^es , la question du divorce devient secondaire; il faut dtner avant tout Notre séjour ici peut se prolonger, et il n'y a pas d'auberge dans le voisinage, ni de marché. Je suis le plus fiurt, vous ^es 4onc le plus fiiible, et, si cda
dure un jour de plas, je suis obligé de devenir anthropophage dans l'intérêt de ma conservation. Il faut aussi que madame vive « et la loi vous ordonne de la nourrir. Demain , si nous ne sommes pas délivrés par un miracle , je suis obligé de sacrifier un voyageur pour donner à manger aux deux autres. Vous voyez, monsieur Hogges/ que le divorce est inévitable dans les deux cas.
M. Hogges courba la tête comme un prisonnier sauvage dans lUe de Robinson.
Un lion passait en ce moment sur la terre, et son rugissement suspendit cet entretien. Le télescope fut braqué sur le dernier débris du dromadaire. . Tarie vmimtibus ossal telle fut la réflexion que parut faire ce roi des animaux devant le dernier fragment du squelette. Il y avait pourtant encore un morceau assez délicat : c'était la ceinture de cuir de bœuf à laquelle était attaché le crochet de fer. La Fontaine a dit : c Leê loups thangent gloutonnement. » Qu'aurait-il dit des lions? Celui-ci, alléché par rôdeur, se précipita sur la ceinture de cuir de bœuf et l'avala gloutonnement. Une vive secousse ébranla l'aérostat. L'animal avait englouti dans sa poitrine le crochet de fer, et ses bonds furieux attestaient des douleurs au-dessus des forces léonines. Le ballon, depuis si lojigtemps stationnaire, s'agitait convulsivement , mais sans direction fixe. Il flottait au hasard, selon le caprice de son conducteur'étranglé.
— Signet ce papier, dit Belzoni à Hogges i el je Toassaaye...
— Signe donc, dit réponse ; c'e^ un eas forcé. Hogges poussa un soupir et signa.
Belzoni prit la corde et la secoua fortement, comme un pécheur qui sent que le poisson a mordu sur Tappàt. Le lion poussait des rugissements d'agonie et se débattait avec les derniers efforts de sa vigueur. Un râle suprême retentit dans la solitude, et le monstre retomba de tout son poids de cadarre sur le sable, en communiquant au ballon un mouvement de descente très-vif.
— Et maintenant , dit Belzoni » aidez - moi tous deux; nos six mains k la corde, et de Tensemble sur* tout.
L'espoir du salut doubla les forc^ des voyageurs. Belzoni, vigoureux comme un funambule, et habitué aux manœuvres de chanvre roulé, tenait la place de deux chevaux remorqueurs. Le lion s*élevait majes* tueusement à chaque effort des six mains unies , et, quand il fut arrivé à fleur de nacelle , Belzoni loi coupa les quatre pattes et quelques filets succulents; puis, abandonnant le reste aux vautours , il dit à M. Hogges :
— Le vent souffle vers Ëléphantine ; nous allons dîner avec notre pêche , et nous coucherons ce soir sous les huttes d'Assouan.
Le ballon, qui n'était plus captif, fendit Tair avec
la rapidité d'une flèche, pendant que les trois convives s'occupaient en famille des apprêts de leur festin. Belîoni, qui était le plus vigourt.-ux , abusa encore de sa force et se fit la part du lion ; mais il eut la galanterie de servir à madame Hogges les morceaux les plus délicats. 4
Comme Belzoni Tavait prévu , Taérostat descendit ^ dans Toasis de Syène ou Âssouan , un peu avaût le coucher du soleil. Us étaient en pays habité.
— Monsieur Hogges, dit Belzoni en lui tendant la main, Je déchire le papier signé là- haut et je vous re&ds votre femme !
Madame Hogges fit un léger mouvement de dépit.
— C'était une plaisanterie, excusez-moi, poursuivit Belzoni ; je m'ennuyais là-haut , et j'ai voulu inventer quelque jeu pour tuer le temps. Après l'écarté, nous avons joué au divorce. Reprenez votre femme, comme fiche de consolation.
Le lendemain ils s'embarquèrent sur le Nil et'dor-mirent jusqu'aux pyratnides de Giseh.
Une longue agitation régna dans le salon de M. Bel-' liol après cette nouvelle. Les jeunes conspirateurs profitèrent de ce désordre pour choisir leurs amours
et organiser des eontredattses à la faveur de ia gatté générale. M. Belliol rayonnait et serrait les mains de Félix avec une joie moette, mais éloquemment expansive. Le piano murmora des préfaces de polka.
Félix réclama un instant le silence , et, d'une voix grave, il dit :
— Messieurs, k la première réunion, mon ami Arthur Greminy aura l'honneur de vous lire une nouvelle romaine intitulée le Gladiateur. Celte nouvelle • est dédiée à M. Bonchatain.
Trente petites mains applaudirent , et H. Bonchatain s'inclina comme un pontife devant la statue d'un dieu nouvellement inventé.
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Âi; LOUVRE. 189