‹ Le château royal de VincennesChapitre 10 sur 31 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Mazarin à Vincennes. Ses projets pour rembelllssement du cbâteau et du parc. Les derniers Jours du cardinal.

Le cardinal de Mazarin séjourna au château à différentes reprises et affectionnait tout particulièrement cette résidence. Il avait lait terminer les nouveaux bâtiments» en avait ordonné la décora-* tion intérieure et, par ses soins, le parc avait été transformé et aménagé.

Il n'avait rien négligé de tout ce qui pouvait ser« vir à Tagrément et à la défense de cette demeure dont il avait fait sa résidence d'été. Il l'avait transformée à l'intérieur en habitation princière, afin de pouvoir» de temps à autre» y recevoir dignement Louis XIV. Par ses ordres, Philippe de Champagne avait décoré les murs des salles d'une série de peintures, et Colbert avait fait dessiner» autour du château» d'immenses parterres à compartiments remplis de fleurs. Enfin de vastes dépendances»

avec étables et écnries pour les plus belles races de vaches et de chevaux, avaient été construites derrière le donjon ^

Le roi n*était pas mieux gardé que son premier ministre. Le donjon était garni d'une excellente artillerie et les abords du château protégés par les mousquetaires à cheval de Mazarin et par des pelotons de ses trois cents gardes à pied» portant c une petite mantille rouge », à ses armes relevées en broderie sur Tépaule K Tout cela devait donner à réfléchir aux vieux (rondeurs qui auraient eu quelque envie de tenter un coup de main sur la personne de Son Eminence K

Mazarin avait formé, pour embellir Vincennes et en faire une habitation vraiment royale, des projets qu'il ne put mettre à exécution. 11 avait résolu d'y établir des eaux semblables à celles qui ornent et animent aujourd'hui les parcs de Versailles et de Saint-Cloud et d'y faire tout ce qui fut fait en ces endroits à grand renfort de millions.

Le cardinal aurait fait construire, dans la partie nord du château, deux pavillons semblables à ceux qui existent encore aujourd'hui du côté du polygone ; ces quatre pavillons auraient été réunis par des galeries rustiques . Les tours auraient été rasées

^ Le Palais Mazarin^ par le comte de Laborde. s Lettre de Guy Patin à Falconet, 6 mai 1659. R. Ghantelauze, Le$ derniers jours de Mazarin.

à la hauteur des remparts ; la Sainte-Chapelle aurait été démolie et reconstruite dans le bois ; enfin, le Donjon aurait été affecté à la conservation des archives de TEtat.

Mazarin avait encore de plus gigantesques projets en ce qui concernait le parc et les environs* Ces projets nous sont énumérés par Poncet de la Grave, dans la préface de ses Mémoires sur les maisons royales : « La Marne devait être coupée à Chelles, et un canal formé pour la conduire dans le village de Vincennes. On devait couper les terres de la grande allée vis-à-vis la porte royale à travers le bois» à pente douce et insensible dans toute la largeur du château et des fossés ; la maison des frères de la Charité, qui borne la vue de cette belle allée, détruite et portée aux Minimes dans le bois ; cette opération, outre la vue immense qu'elle procurerait, faciliteiait le moyen de se servir de la Marne pour terminer le parc et offrir une pièce d'eau vive qui eût pris son alignement depuis le château de Beauté jusqu'aux Carrières-Charenton ; les terres qui auraient été coupées dans la grande allée devaient être jetées sur les deux côtés et former deux terrasses parallèles et gazonnées sur lesquelles on eût planté de grandes et superbes allées; Les derrières, en ménageant une route de chaque côté, étaient destinés pour être donnés à des seigneurs de la cour, à condition d*y bâtir des hôtels

uniformes ; le milieu de Tallée, yis-à-yis Tare de triomphe, eût été un canal ayant sa décharge dans la Marne à l'extrémité du bois, et les eaux dont il eût été pourvu abondamment par cette rivière, passant dans la basse-cour du château» Teussent rendu propre à soutenir des gondoles pour lea amusements de la famille royale ; les fossés au* raient été remplis d'une eau vive et pure, et deux canaux, formés de chaque côté de l'avenue de Paris, en raccourcissant le transport des denrées dans la capitale, lui auraient procuré un volume d'eau suffisant pour les fontaines publiques, aussi bien que pour les maisons des particuliers, La chute des eaux du canal eût formé autour de Paris un abri pour les bateaux et la décharge finale devait être au-dessous de la porte de la Conférence. « Le cardinal de Mazarin avait encore porté ses vues plus loin : il voulait prendre les terres dans la longueur du château, depuis Vincenneset Saint- Mandé jusqu'à Paris, et sur ce terrain, dont une partie appartenait au roi, faire planter des allées, des bosquets et des bois de décoration jusqu'à la porte du Trône, pour servir de promenade aux habitants de Paris ; une chaussée parallèle à celle du grand chemin actuel eût été construite hors de ces bois pour faciliter les abords du château ; l'une était destinée pour l'arrivée, l'autre pour le retour, de sorte qu'on eût évité toutes sortes d'embarras.

« Ce beau projet périt avec le cardinal. Le Trône, monument immortel commencé à la barrière qui en a depuis conservé le nom, fut détruit ; la chaussée immense et construite à grands frais pour former la route publique ne fut pas continuée ; la plantation fut même suspendue» comme û le cardinal eût emporté au tombeau l'esprit et les richesses de la nation. i>

Vers les premiers jours de novembre 1660, Louis XIV et la jeune reine, avec leur suite, vinrent s'installer pour une semaine auprès de Mazarin qui, épuisé par les soucis du pouvoir, miné par la maladie, s'eflTorçait de réagir et de cacher son état qu'il savait fort inquiétant. Il ne négligea rien de ce qui pouvait contribuer aux divertissements de ses illustres hôtes. Il fit venir Molière et sa troupe, qui jouèrent tous les soirs pendant le séjour de la cour. Loret, dans sa Maze historique^ nous raconte ainsi toutes ces fêtes :

« Depuis sept jours^ le roi, la reine, Sont an beau château de Vincenne^ Pour le temps doucement passer A se divertir et chasser.

Durant ces sept Jours, rEminence, Modela de magnifieenœ, A somptueusement traité Très bien des gens de qualité ;

Et, dans ce manoir délectable

Il a tenu si bonne table.

Par les soins de Monsienr Colbert,

Esprit rare. Intendant expert.

Que, dans les banquets d'Assuère,

On n*eût pas fait meilleore chère.

Outre le plaisir de courir.

De Jouer et de discourir,

Quand ce venait vers la soirée.

De mille flambeaux éclairée.

Les Espagnols, par trop mignons^,

Horidor et ses compagnons.

Sieur Moliér et ses camarades.

Tous gens bien fkits, et non maussades.

Représentaient à qui mieux mieux

Des sujets graves ' et Joyeux,

Jouans si bien leurs personnages,

Qu'illec on vit rire des sages.

Qui, dit-on, n'avalent Jamais ri ; D'ailleurs, notre porte-couronne.

Qu'un beau feu toujours aiguillonne.

Ne fut (m*a dit certain rimeur) De sa vie en meilleure humeur 3. »

* 11 s'agit probablement de la troupe d'acteurs espagnols que le cardinal avait fait venir d'Espagne après la signature du traité des Pyrénées.

' Il est fort probable que Molière donna alors à la cour une première représentation de son Don Garde de Navarre^ qu'il devait Jouer au commencement de 1661, pour l'ouverture du théâtre du Palais-Royal, mis à sa disposition par le roi. (Ghantelauze).

* La Muze hiêtoriquep de Loret» édition Livet, t. III, p. 281.

Après le départ de la coar, Mazarin resta à Vincennes, retenu parla maladie, fréquemment assailli de cruels accès de goutte. Il reçut souvent la visite du roi et des deux reines, Anne d'Autriche et Marie-Thérèse, qui passaient plusieurs jours auprès de lui. Bientôt, Marie-Thérèse fut retenue à Paris par rétat avancé de sa première grossesse et Anne d'Autriche resta seule à Vincennes pour y donner tous ses soins au cardinal ^

M"^ de Motteville nous raconte ainsi dans ses Mémoires les derniers moments de Mazarin :

« En 1661, le vendredi onzième février,' le cardinal Mazarin étant alors à Vincennes se sentit en mauvais état. Il envoya le duc de Navailles au roi lui mander qu'il était fort malade, et qu'il souhaitait de le voir. Le roi pleura avec ce duc, disant qu'il perdait beaucoup, que si le cardinal avait vécu encore quatre ou cinq ans, il l'aurait laissé capable de gouverner son royaume, qu'alors il demeurait embarrassé, ne sachant à qui se confier et que son plus grand désir était de faire lui-même ses affaires. Cette nouvelle fit que toute la cour revint de Saint-Germain à Paris, d'où le roi alia aussitôt à Vincennes. La reine-mère alla Vy rejoindre et

^ Mémoires de M"* de Montpensier^ édition Charpentier, t. III. s M«* de Motteville, Mémoireg pour servir à l histoire d*Anne d* Autriche.

fut servie par les officiers de la reine sa fille, parce qa*dle n*y mena point les siens.

€ Ce même joor, onzième, on aTait donné de l'imétiqne an cardinal, sor le soir, qui Tavait fort soulagé ; c>st pourquoi on lui en redonna le treize, dont il se porta mieux, un jour ou deux ; mais aussitôt après il retomba dans ses mêmes

€... Le vingt-deuxième février le roi et la reinemère, qui étaient à Vinoennes, altérait un matin voir le cardinal. Ds le trouvèrent plus mal ce jourlà, et plus oppressé. D leur parla de sa mort, et leur dit des choses touduintes. Le roi et la reine* mère y furent deux heures, et en sortirent pieu* rant et attendris.

c Sur la fin de février, le cardinal empira tout à fiiity et, ne sachant on jeter ses innombrables trésors, il fiança sa nièce Mancini, qui étaâi revenue à la cour, au connétable Colonne, avec une dot de cent mille livres de rente en Italie et sa iielle maison de Rome qu'il leur laissa... Le ministre fit épouser Hortense Mancini an Grand Maître, en le faisant héritier de ses biens, et lui fit quitter son nom de la Porte, qui de soi était médiocrement honorable, et l'obligea de prendre celui de Mazarin avec des biens et des établissements prodigieux. Depuis longtemps le Grand Maître, fils du maréchal de la Meilleraie, était amoureux de Mademoi-

&elle Hortense, et avait refusé la comtesse de Soissons, espérant d'avoir sacadette ; mais le cardinal gardait cette cadette, qui était belle, pour des rois, ou du moins pour des souverains. Jusque-là il avait montré de Taversion à la lui donner, et ne paraissait pas estimer sa personne, mais la mort, qui le prenaità la gorge,nelui donnaitpas le temps d'accomplir, en ses nièces qui lui restaient à marier, la grandeur de ses désirs, il fallut qu'il prit le Grand Maitre comme son pis aller.

« Il était déjà fort riche car sou père, par la faveur qu'il avait eue auprès du cardinal de Richelieu comme son parent, avait de grands biens et de grandes dignités. Il parut heureux d*être porté par la fortune à la jouissance de cette grande dépouille, mais ce n*est pas être heureux que d'être trop riche. Le cardinal Mazarin avait toujours conservé une grande reconnaissance des obligations qu'il avait au feu cardinal de Riche^ lieu, son bienfaiteur.

« Sespremiersdésirs, aprèsavoir fait venir ses nièces d'Italie, avaient été pour le duc de Richelieu, neveu du défunt miuistre, mais la duchesse d'Aiguillon, sa tante, l'avait méprisé, et on crut alors qu'en mourant, il se consolerait de la nécessité qui le forçait de prendre le Grand Maitre pour son héritier, à cause que le maréchal de la Meilleraie était parent du cardinal de Richelieu, et qu'il avait

toujours été son ami dans le temps de sa faveur passée.

« Le troisième jour de mars» deuxième jour de carême, j'allais à Vincennes. Le cardinal de Mazarin, qui s'était mieux porté depuis un jour ou deux, s'était trouvé si mal ce même matin, qu'il avait fallu lui faire recevoir le saint viatique. La reine-mère fut réveillée avec cette nouvelle, elle l'entendait hurler les nuits, parce qu'il était logé de l'autre côté de sa chambre, et son mal était de cette nature qu'il étouffait continuellement.

« Le cinquième jour de mars, on ordonna les prières publiques des quarante heures, par toutes les églises de Paris, pour le cardinal ; ce qui ne se fait d^ordinaire que pour les rois. M™* la Princesse palatine lui envoya, à son extrême regret, la démission de sa charge de surintendantè de la maison de la reine, qu'il donna à la comtesse de Soissons. Il voulut, avant que de mourir, laisser ses deux nièces dans ces deux postes, qui sont beaux.

« Le cardinal laissa au Grand Maître, en ses gouvernements, en sa Maison de Paris toute meublée, et en argent, des sommes innombrables et, outre ces grands biens, il avait marié la princesse de Conti, M*"® de Modène et la comtesse de Soissons et leur avait donné à chacune une grande

dot. II laissa deux cent mille écas à la petite Marianne, la dernière de ses nièces» et le gouvernement d'Auvergne pour celui qui l'épouserait. Pour son neveu Mancini, quoiqu'il le déshéritât, ne le croyant pas digne de porter son nom, ce neveu déshérité ne laissa pas d'avoir la principauté on duché de Ferreti en Italie, le duché de Nevers en France avec une partie de sa maison et beaucoup d'autres biens. Il donna à chacun de ses petits-neveux de Mercœur de grands revenus en bénéfices et fit donner à tous ses amis des gouvernements, des évêchés et de l'argent. Il rétablit le duc de Lorraine dans ses Etats, en partie pour le récompenser de ce qu'il avait voulu être son neveu, honneur qu'il avait refusé, et chacune de ses recommandations ou de ses louanges firent alors la destinée des plus grands seigneurs du royaume. Il fit son testament et le signa le sixième jour de mars, et comme il avait déjà reçu le saint viatique, il montra de vouloir donner le reste de son salut. Il envoya quérir Monsieur Joli, curé de Saint- Nicolas-des-Champs, homme de grande réputation, et le pria de ne plus le quitter. Il montra d'avoir des sentiments de piété et demanda miséricorde, mais tous ceux qui disent : Seigneur, Seigneur, n'entreront pas au royaume des cieux. . .

« Le Jeudi, troisième jour de mars, qui fut le jour qu'il communia, la reine-mère me fit Thon-

riear de me dire, en présence du roi» qne le cardinal était lors bien petit devant Dieu ; qu'il avait de grands sentiments d'humilité et qu'elle espérait que Dieu aurait pitié de lui....

« Ce ministre montra beaucoup de fermeté et de tranquillité d'esprit dans ces derniers jours. Il travailla avec Le Tellier sur les affaires de TEtat. Le quatre et le six il fit même des dépêches pour Rome, qu'il signa. Sa fin fut accompagnée d*honneur par les larmes du roi, d'opulence par les biens qu'il laissa à sa famille et à ceux qu'il voulut enrichir, et de fermeté par la bonne mine qu'il fit à la mort.

« Le septième jour de mars, il reçut l'extrêmeonction ; après avoir pris congé du roi, de la reinemère et de Monsieur, qu'il supplia de ne prendre plus la peine de le venir voir, il donna au roi dixhuit gros diamants, un fort beau diamant à la reine-mère, un bouquet de diamants à la jeune reine, et plusieurs émeraudes d'une prodigieuse grosseur à Monsieur.

« Il donna un diamant au prince de Coudé, avec beaucoup de louanges, et de grandes marques de son amitié, et un au maréchal de Turenne, et laissa pour successeurs au ministère ceux que j'ai déjà nommés. Elnsuite de toutes ces choses, il pria Monsieur Joli, curé de Saint-NicoIas-des- Champs, de ne plus le quitter. Il n^ s'était point

confessé à lui ; mais il ne parai ne penser pins qu*à sa conscience. Son confesseur ordinaire était un théatin, homme simple, et d'une singulière piété, mais qui peut-être ignorait les périls où peuvent tomber ceux qui ont trop adoré la fortune, la faveur et les richesses* Il voulut dans cet état envoyer à rassemblée du clergé Tévéque de Poitiers, pour les prier de croire qu'il mourait leur serviteur.

« Elle en fut si reconnaissante qu'ils voulurent tous Ten aller remercier, mais ils ne le purent voir. Il en fit autant au Parlement, les envoyant assurer qu'il mourait leur serviteur. Il reçut l'extrême^ onction dans sa chaise, y répondit lui-même et remercia ceux qui la lui avaient administrée. Il fit venir tous ses domestiques, il se fit voir à tous, ayant la barbe faite, étant propre et de bonne mine, avec une simarre couleur de feu, sa calotte à la tête comme un homme qui voulait braver la mort.

ce II leur parla fort chrétiennement, leur demanda pardon avec de grandes marques d'humilité, et confessa qu'un de ses crimes devant Dieu avait été la colère et la rudesse qu'il avait eue pour eux. Il leur dit à tous ce qu'il leur laissait, et fit toutes ces choses d'une manière douce et obligeante. Il embrassa ses amis et leur fit des compliments. Au milieu de cette occupation une faiblesse le prit ; il

dit : « Je m'affaiblis; qu'on me donne un peu d'eau de Grenade ». Après en avoir pris, il dit : € Je reviens » et continua de parler à ceux qui étaient présents... »

Un mieux sensible se fit alors sentir et persista pendant deux jours ; on crut même un instant que le cardinal allait revenir à la santé, mais, le 9 mars, à deux heures du matin, ses souffrances le reprirent et il ne tarda pas à expirer en disant : « Ah I Sainte Vierge, ayez pitié de moi, et recevez mon àmel »

Le corps du cardinal fut exposé pendant deux jours aux regards du peuple. Le 9 et le 10 mars, une foule immense se précipita sur le chemin de Vincennes, avide et curieuse de se repaitre d'un tel spectacle.Tous les mémoires du temps sont unanimes pour dire qu elle y montra plus de contentement que de tristesse. « Le 11, le corps du cardinal fut porté à réglise de Vincennes, où son service fut fait sans beaucoup de cérémonies * », et en attendant qu'il pût être transporté dans la chapelle du Collège des Quatre-Nations, on le déposa dans le caveau de la Sainte-Chapelle du château où il resta jusqu'en 1684:.

« Mémoires de M'* de MottcYiUe.

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